ETUDE LINÉAIRE: NATHALIE SARRAUTE POPN 1
Nathalie Sarraute est une dramaturge du 20e siècle. Née en 1900 et morte en 1999,
elle est une immigrée russe qui est devenue avocate pour commencer à écrire en
1932 son premier livre intitulé Tropismes. Tropismes désignent des mouvements
antérieurs, des impressions traduites par des gestes, des paroles et des silences.
Nathalie Sarraute réfléchit sur la difficulté à communiquer et s’intéresse à
l'inconscient influencé par la psychologie. Elle écrit sa première pièce de théâtre
dans les années 1960 destinée à la radio puis l'œuvre étudiée pour un oui ou pour
un non destinée aussi à la radio. Nous sommes dans une scène d'exposition
inhabituelle : pas de didascalies de lieu, de temps, les personnages n’ont pas
d’identités. Ils sont réduits à des initiales H.1 et H.2 indiquant qu’il s'agit de
personnages masculin qui sont présentés par ordre d’apparition du dialogue.
1/ н. I : Écoute, je voulais te demander... C'est un peu
2/ pour ça que je suis venu... je voudrais savoir... que s'est-il
3/ passé? Qu'est-ce que tu as contre moi ?
4/ H. 2 : Mais rien... Pourquoi ?
5/ H. 1 : Oh, je ne sais pas... Il me semble que tu
6/ t'éloignes... tu ne fais plus jamais signe... il faut toujours
7/ que ce soit moi...
8/ H. 2 : Tu sais bien : je prends rarement l'initiative, j'ai
9/ peur de déranger.
10/ H. 1 : Mais pas avec moi? Tu sais que je te le dirais...
11/ Nous n' en sommes tout de même pas là... Non, je sens
12/ qu'il y a quelque chose...
13/ H. 2 : Mais que veux-tu qu'il y ait ?
14/ H. I : C'est justement ce que je me demande. J'ai beau
15/ chercher... jamais... depuis tant d'années... il n'y a jamais
16/ rien eu entre nous... rien dont je me souvienne …
17/ H. 2: Moi, par contre, il y a des choses que je n’oublie
18/ pas. Tu as toujours été très chic. Il y a eu des circons-
19/ tances...
20/ H. 1 : Oh qu'est-ce que c'est ? Toi aussi, tu as toujours
21/ été parfait... un ami sûr... Tu te souviens comment on
22/ attendrissait ta mère ?...
23/ H. 2 : Oui, pauvre maman... Elle t'aimait bien...elle
24/ me disait : « Ah lui, au moins, c'est un vrai copain, tu
25/ pourras toujours compter sur lui. » C'est ce que j'ai fait,
26/ d'ailleurs.
27/ H. I : Alors ?
28/H.2 : hausse les épaules: Alors … que veut-tu que je te dise?
En quoi cette scène d’exposition nous introduit-elle sur un conflit? On verra dans
un premier temps une tentative de dialogue dans un premier mouvement de la ligne
1 à 12 avant d'attaquer la difficultée du dialogue de la ligne 13 à 27.
Cette scène débute par une demande de H.1 sous forme d’impératif. Cet impératif
traduit ici plus une demande qu’un ordre. H.1 se montre très prudent avec cette
demande puisqu’il emploie l’imparfait de politesse et non pas un présent. Cet
imparfait est repris par un conditionnel “je voudrai”. Nous remarquons également un
ton très hésitant avec le démonstratif “ça” et les trois points de suspension. Les deux
questions suivantes posent l’enjeu du dialogue: pour H.1, H.2 manifeste une hostilité
dont la cause se tient dans le passé. Nous remarquons une répétition du pronom “je”
ainsi que l’utilisation du pronom “moi”. Cette présence indique une sensibilité très
forte mais aussi un égocentrisme que l’on comprendra très vite. Cette deuxième
question est beaucoup trop directe qui déclenche chez l’homme du non une fuite
puisqu’il ne répond pas à la question et déstabilise H.1. De ce fait, H.1 semble
perdre l’initiative de la discussion avec sa replique à la ligne 5 une négation qui
indique qu’il est perdu. À partir de cette négation H.1 va être obligée de se livrer et
même de se confesser. Il se révèle totalement avec une autre utilisation du pronom
“moi” qui renforce sa sensibilité. La réplique de H.2 lui permet de retourner la
situation à son avantage: ton de fausse modestie et de l’ironie vis à vis de H.1. En
effet, H.2 cache un piège que l’homme du oui ne voit pas puisqu’il continue à se
montrer sincère. H.1 abandonne son ton dominateur et emploi pour la première fois
le pronom “nous”. Une première tentative de retrouver son amitié. Ce premier
mouvement se termine d’ailleurs par une affirmation. Cette affirmation ne fait que
reprendre la question directe du début. Mais à présent cet affirmation montre qu’il y
a un changement chez H.1 qui montre qui à blessé H.2. Nous sommes dans un
début de dialogue très surprenant. Le lecteur est plongé In Média Res, au cœur d’un
conflit personnel entre deux amis très proches. Au fil des répliques, H.1 est amené à
se dévoiler conséquence d'une stratégie de H.2.
Le deuxième mouvement débute par une conjonction de coordination “mais qui
indique une opposition. Mais en même temps cette conjonction exprime une
question plus précise avec le mot “que” repris par “qu’il”. Cette question porte sur
l’objet du conflit, même si le conflit a déjà débuté, H.2 ne révèle pas sa cause. C’est
une stratégie de H.2 de mettre en valeur ce conflit mais aussi de Nathalie Sarraute
qui lui permet de créer du suspens très important dans le domaine du théâtre. C’est
une question destinée à faire comprendre H.1 qu’il y a quelque chose mais ce
dernier réagit en évoquant du passé à travers un champ lexical: “jamais”, “depuis
tant d’années”, “se souvenir”. D’une certaine façon, H.1 à compris que H.2 a quelque
chose à lui reprocher mais pour l’instant il ne voit pas de quoi il s’agit. Comme
l’indique la répétition de “rien”. Face à ce déni, H.2 se pose en homme de principe.
Le dialogue est en évolution comme l’indique l’expression “il y a des choses que je
n’oublie pas”. Cette phrase oriente le dialogue vers un fait qui insiste sur le passé
avec l’adjectif ironique “chic”. Cette ironie est confirmée par l’expression des
circonstances accompagnée de trois points de suspension. Par rapport à cet
évocation de circonstances, nous constatons une sorte d’enthousiasme ou une
inquiétude mais dans tous les cas, H.1 réagit fortement. Il va rester dans l’évocation
du passé et complimente H.2 pour la première fois à l’aide de l’adjectif mélioratif
“parfait” qui vient se mettre en écho avec chic. Tout se passe comme si H.1 voulait
renouer une amitié comme l’indique le pronom indéfini avec l’imparfait. Cette volonté
de renouer une amitié passe par l’évocation de la mère, donc un personnage plus
touchant qui fait appel à la sensibilité. Dans ce passage, H.1 cherche peut-être à
émouvoir H.2, qu’on peut aussi voir à travers la reprise du verbe se souvenir. Cette
répétition indique que H.1 est nostalgique d’une période: la jeunesse. Cet évocation
indique qu’il s’agit d’une amitié très ancienne. La réponse de H.2 est plutôt ironique
vis à vis de sa mère avec l’adjectif péjoratif “pauvre”. On remarque un détachement
de tout cela. Cette ironie n’est pas que vis à vis de sa mère mais aussi vis à vis de
leur passé et leur amitié. H.2 cite des paroles de sa mère mais ces paroles sont
ambiguës puisque il ajoute “c’est ce que j’ai fait d’ailleurs”. Cet ambiguïté provoque
une incompréhension de la part de H.1 et créent une tension et une attente et H.2 à
nouveau élude une question d’abord par une première didascalie avec laquelle il
prend la fuite. Cela peut être vu aussi comme une difficulté de communication des
deux parties.
Sur ce premier extrait, nous sommes dans une scène d’exposition novatrice par
l’absence de précision sur la situation et des personnages. L’enjeu du dialogue
prend son sens d’une façon très lente à travers des points de suspensions, des
retours en arrière, des suggestions. C’est un dialogue qui comporte beaucoups de
points de suspensions donc des ellipses .ces ellipses qui vont faire apparaître l’enjeu
et le motif quelques répliques plus tard