https://akounda.
net/
LA RÉBELLION DU BAGHENA-FARI BOKAR BEN ASKIA
MOHAMMED BENKAN : DIAGNOSTIC D'UNE INSURRECTION
MANQUÉE (1591-1592)
Jean Charles DÉDÉ
Enseignant-Chercheur
Maître-Assistant
Département d’Histoire
Université Alassane Ouattara
[email protected]Résumé
Cet article est une contribution à l’histoire de la fin de la domination songhoy dans le Bilād
al-Sūdan. Il rappelle, notamment, celle de l’insurrection du Baghena-fari Bokar ben Askia
Mohammed Benkan qui a eu lieu, en 1591, à Djenné, et explicite les raisons qui ont conduit
à son échec prématuré. Il explore, pour ce faire, les chroniques de Tombouctou,
précisément le Tarikh Es-Sūdan et le Tarikh El-Fettach, et les traditions orales recueillies
dans les pays sahélo-soudanais. Ces sources révèlent que cette insurrection échoua,
d’abord, parce qu’elle a été infiltrée, dès ses débuts, par des personnes favorables à
l’influence marocaine ; ce qui fragilisa la cohésion du mouvement. La seconde cause est
que les insurgés ne sont pas parvenus, à cause des exactions qu’ils commirent dans la ville,
à fédérer autour de leur projet subversif, une grande partie de la population de Djenné qui
préféra accorder son soutien aux Marocains. Enfin, la faiblesse tactique et stratégique de
leur plan facilita la contre-insurrection que le pacha déploya pour reprendre la ville
assiégée.
Mots-clés : Djenné – Insurrection – Baghena-fari – Songhoy – Caïd
Abstract
This article is a contribution to the history of the end of Songhoy domination in the Bilād
al-Sūdan. It recalls, in particular, the insurrection of Baghana-fari Bukar bin Askiya
Muhammad Benkan which took place in 1591, in Djenne, and explains the reasons that
led to its premature failure. To do this, it explores the chronicles of Timbuktu, specifically
the Tarikh Es-Sūdan and the Tarikh El-Fettach, and the oral traditions collected in the
sahelo-sudanese countries. These sources reveal that this insurrection failed, first,
because it was infiltrated from its beginnings by people favorable to Moroccan influence;
which weakened the cohesion of the movement. The second cause is that the insurgents
did not manage, because of the abuses they committed in the city, to federate around their
subversive project, a large part of the population of Djenne who preferred to give their
support to the Moroccans. Finally, the tactical and strategic weakness of their plan
facilitated the counter-insurgency that the pasha deployed to retake the besieged city.
Keywords : Djenne - Insurrection - Baghana-fari - Songhay - Caïd
[Numéro°1- Décembre 2023]
365
https://akounda.net/
Introduction
B. Tremblay-Auger (2021, p. 242) faisait récemment remarquer que depuis
la fin de la seconde guerre mondiale en 1945, les guerres directes entre États
avaient drastiquement diminué quand les guerres par procuration, les proxy wars
prenaient une nouvelle importance. Si la possession par certains de l’arme
nucléaire et la création d’institutions internationales plus fortes à cause d’un
pouvoir de coercition plus élevé les empêchaient d’aller à l’affrontement direct, ils
trouvèrent souvent le moyen de régler leurs différends en utilisant des moyens
détournés au nombre desquels nous notons les rebellions et les insurrections
armées. Durant toute la période de la guerre froide, les États-Unis et l’URSS ont
inspiré, encadré et soutenu des mouvements révolutionnaires dans toutes les
parties du monde où ils estimaient qu’il fallait briser l’influence de leur adversaire
politique. Alors qu’on s’attendait à ce que ces phénomènes insurrectionnels
disparaissent avec la chute du mur de Berlin en 1989 ; évènement historique qui a
fait entrer l’humanité dans un monde dit unifié et réconcilié, ils ont continué,
cependant, de se maintenir dans certaines contrées, alimentés non plus par la
rivalité Est-Ouest, mais cette fois-ci par des contradictions politiques,
économiques, sociales et religieuses locales ou régionales. La persistance de ces
insurrections, mot attrape-tout qui ramène, en vérité, à des manifestations de
contestation aussi diverses que les soulèvements armés, les coups d'État, les
désobéissances civiles, les émeutes, les guérillas, les mutineries, les révoltes, les
révolutions, etc., pose donc aujourd’hui nombre de questions. L’histoire, la
sociologie, l’anthropologie et toutes les autres sciences qui étudient le phénomène
de conflits armés interrogent et analysent toujours leur évolution, leur
temporalité, leur composition, leurs significations réelles et les stratégies qu’elles
déploient.
C’est dans cette même dynamique que s’inscrit cette étude sur la rébellion
du Baghena-fari1 Bokar ben Askia Mohammed Benkan. Née en 1591, au
lendemain de la défaite de Tondibi qui signe la disparition de l’empire songhoy,
cette révolte n’a jamais véritablement intéressé les chroniqueurs et autres
historiens de l’Afrique subsaharienne « médiévale ». M. Delafosse (1912), Sékéné-
Mody Cissoko (1975), M. Abitbol (1979), Lansiné Kaba (1981), I. Diadié Haidara
(1996), pour citer qu’eux, ont tous privilégié à son récit, ceux de la fin de l’empire
songhoy et de la constitution puis de l’organisation du Pachalik marocain de
Tombouctou. Quand ils l’évoquent, c’est plutôt pour la dépeindre comme un
épiphénomène qui a opposa le Maroc saadien à l’empire des Askia en 1591, relatant
sommairement les raisons qui ont motivé sa naissance et l’issue qu’elle a connu. Si
nous sommes assez bien renseignés sur ces deux sujets, nous ignorons, cependant,
1Le Baghena-fari est le titre songhoy du gouverneur de la province du Baghena ou Bagana. C’est
cette vaste région située à l’ouest de la Boucle du Niger, entre le Hodh et le delta central du Niger.
[Numéro°1- Décembre 2023]
366
https://akounda.net/
les facteurs qui ont concouru à son échec. Pourquoi l’insurrection menée par
Baghena-fari Bokar échoua-t-elle prématurément ?
Cette étude ambitionne, donc, d’identifier et d’analyser les différentes
causes qui ont conduit à l’échec de l’entreprise subversive du Baghena-fari Bokar.
Elle n’a pu se réaliser qu’à la lecture des chroniques de Tombouctou, précisément
le Tarikh es-Sūdan qui reste aujourd'hui la seule source relatant cet épisode très
peu connu de l’histoire de la fin de la domination songhoy dans le Soudan nigérien.
Nous nous sommes également servi du Tarikh el-Fettach puis des traditions
songhoy recueillies par l’administrateur colonial français M. Delafosse dans les
pays soudanais où il exerça ses fonctions.
L’analyse qui suit s’organisera donc autour des trois causes qui ont fait
échouer la rébellion du Baghena-fari Bokar. La première partie portera sur
l’infiltration et la fragilité cohésive du dispositif insurrectionnel. La seconde
séquence sera axée sur l’impact de la faible mobilisation populaire autour du projet
de subversion. Quant à la troisième et dernière partie, elle aura trait à la faible
capacité tactique et stratégique des insurgés.
1. L’infiltration et la fragilité cohésive du dispositif insurrectionnel
Pour bien appréhender les contours de l’insurrection du Baghena-fari Bokar
ben Askia-Mohammed-Benkan, il faut rappeler le contexte dans lequel il se tint. Il
se trouve en effet, qu’à la fin de l’année 1591, les troupes marocaines conduites par
le renégat Djouder déferlèrent dans la boucle du Niger, après avoir traversé les
immensités sahariennes. Elles décimèrent à Tondibi2 (M. Kati, 1913, p. 263), en
quelques mêlées, l’armée songhoy qui tenta de s’opposer à leur raid. Vaincus,
abandonnant leur capitale Gao, les Askia se replièrent dans le Dendi où ils
organisèrent une farouche résistance conduite par Askia Nouh qui avait succédé à
son frère Mohammed Gao, assassiné par le Pacha Mahmoud alors qu’il tentait de
négocier la paix avec les envahisseurs (M. Kati, 1913, p. 282-294). Les Marocains
soumirent par la suite Tombouctou la capitale intellectuelle et religieuse qui tenta,
dans un baroud d’honneur, d’expulser le contingent marocain établi dans ses murs.
2 Bourgade située à une cinquantaine de kilomètres au nord de Gao.
[Numéro°1- Décembre 2023]
367
https://akounda.net/
Mais, mal lui en prit car cette révolte populaire fut matée dans un bain de
sang (M. Kati, 1913, p. 299-301), évènement marquant l’emprise définitive des
Marocains sur la boucle du Niger (voir figure 1). Cela fait, ces derniers portèrent
ensuite leur regard vers Djenné, la métropole commerciale située plus au sud, dans
la région lacustre du Niger. Informée du sort tragique que sa lointaine voisine
Tombouctou connut, Djenné se rendit elle-même aux Marocains au début de
l’année 1592.
C’est pourtant dans cette cité, qui s’offrit sans résistance aux troupes du
pacha Mahmoud que l’insurrection du Baghena-fari Bokar prit forme. Au début de
l’année 1592, cet ancien gouverneur songhoy de la province du Baghena réussit à
mobiliser autour de lui, des troupes, avec pour but de soustraire la cité de Djenné
à la suzeraineté marocaine. L’objectif qui consistait à établir une nouvelle
monarchie songhoy dans cette cité située au sud-ouest de la boucle du Niger, ne
put être atteint à cause de la conjonction d’une série de facteurs qui précipitèrent
l’échec de la rébellion. Au nombre de ces causes, il y a l’infiltration et la fragilité
cohésive du mouvement insurrectionnel que bâtit le Baghena-fari Bokar.
Il se trouve, en effet, que quand cet ancien dignitaire du Songhoy est arrivé
à Djenné, son but n’était pas d’en expulser les Marocains. Il souhaitait plutôt
s’établir dans la ville. Il prêta même, en gage de sa bonne foi, serment de fidélité
au sultan saadien (A. Es Sa’di, p. 245). Il n’avait d’ailleurs pas les moyens matériels
et humains pour tenter une aventure séditieuse puisqu’il n’était accompagné que
[Numéro°1- Décembre 2023]
368
https://akounda.net/
de quelques hommes3 qui avaient fui, à ses côtés, dans le Kala ou Karadougou,
région située entre le Niger et son affluent le Bani, au sud du lac Débo (M.
Delafosse, 1912, t. 2, p. 209), après la débâcle de 1591. Dès que l’autorisation de
s’installer dans la ville lui fut donnée par le sultan de la ville, le Djenné-koï, ses
hommes et lui furent approchés, pour emprunter les mots de A. Es Sa’di (1900, p.
245), par « des mauvaises têtes » qui les convainquirent de revenir sur leur parole,
et d’établir un Askia à la tête du sultanat. Si le Tarikh ne désigne pas nommément
ces « mauvaises gens », nous pouvons, cependant, en nous référant aux
revendications et aux agissements des insurgés, entendre qui ces gens étaient
véritablement. En réalité, la reddition de Djenné au pacha marocain et les
réformes politiques et administratives qui suivirent n’accueillirent pas
l’assentiment de tous à Djenné. La première décision qui divisa, visiblement,
l’opinion publique fut la révocation et l’emprisonnement du cadi « indigène » (M.
Delafosse, t. 2, p. 245) Mohammed Bemba Kenati. La tradition rappelle, en effet,
que le dénommé El-Hadj-Bokar-ben-Abdallah-Kiraï-Es-Senaouï, négociant arabe
installé à Djenné, se rendit à Tombouctou auprès du grand cadi Omar, pour lui
demander, affirme-t-on, avec le consentement des habitants de Djenné, de
révoquer le cadi Mohammed Bemba Kenati. Demande à laquelle le cadi de
Tombouctou n’accéda pas. Débouté, Es-Senaouï se tourna donc vers les Marocains,
les nouveaux maîtres du pays, à qui il renouvela la demande qu’il portait. Accusant
le cadi Mohammed Bemba Kenati de tyrannie, le caïd Mami ben Barroun, sous
l’autorité politique et administrative de qui la cité était, consentit à leur demande.
Il démit donc Mohammed Bemba Kenati de ses fonctions de cadi de Djenné. Il
nomma pour le remplacer, un cheikh marocain, Ahmed El-Filali (M. Delafosse,
1912, t. 2, p. 245).
Cette révocation cache, en réalité, l’opposition entre deux groupes d’intérêts
qui s’affrontent sur le sol de Djenné. Le premier rassemble tous ceux que A. Es
Sa’di (1900, p. 245) désigne sous le titre « mauvaises têtes ». Visiblement attachés
à la personne du cadi Mohammed Bemba Kenati, ils étaient très probablement les
représentants d’un courant qui appréciait très peu le passage de la ville sous la
suzeraineté marocaine. Le projet de désigner un Askia qui dirigerait la cité laisse
deviner qu’ils désiraient revenir à l’ancien ordre politique, celui des Askia.
L’arrivée à Djenné d’un prince songhoy apparut donc pour eux, comme une
opportunité inespérée pour obtenir son retour. C’est la raison pour laquelle ils
convainquirent le Baghena-fari Bokar de rompre son serment de fidélité et de
choisir un Askia pour souverain (A. Es Sa’di, 1900, p. 245).
Cette première coterie s’opposa à cet autre groupe dont les actions, au
lendemain de la débâcle songhoy à Tondibi, prouvent que ses membres n’avaient
jamais accepté la domination songhoy. Il était mené par la communauté des
3Il était accompagné de son fils Maraba, de son neveu Chichi, du Bindoko Yaou Ould Kersala, du
Ourori-Mondzo et des quelques hommes. Cf. ES SA’DI Abderrahmane, 1900, Tarikh es-Sūdan,
Ernest Leroux Éditeur, Paris, p. 244
[Numéro°1- Décembre 2023]
369
https://akounda.net/
négociants arabo-berbère établis dans la ville et qui contrôlaient le commerce local.
Ces derniers ont réussi à rallier, au lendemain de la chute de l’empire songhoy, la
chefferie traditionnelle de Djenné représentée par le Djenné-koï4, et le Djenné-
mondzo qui était pourtant l’agent de l’empereur songhoy dans la ville. Le récit du
Tarikh Es-Sūdan montre que cette bande entretenait de très bonnes relations avec
les Marocains. Ce sont eux qui écrivirent aux Marocains pour leur signifier qu’ils
voulaient prêter allégeance au sultan saadien. Ils assistèrent les Marocains dans
l’exécution de leurs opérations de sécurisation et de pacification du pays5, et leur
offrirent même le gîte et le couvert (A. Es Sa’di, 1900, p. 243-244).
C’est cet antagonisme qui fragilisa, pour commencer, le projet de sédition du
Baghena-fari puisqu’il favorisa une infiltration, sans peine, du mouvement
insurrectionnel par des individus qui appartenaient au groupe d’intérêt favorable
à la présence marocaine. Mohammed ould-Benyati et Sori-Soti qu’on décrirait, à la
suite du récit du Tarikh Es-Sūdan, comme leurs taupes, participèrent, en effet, aux
réunions où la décision de monter une rébellion fut prise et la planification de ses
actions discutée et élaborée. Les premiers entretiens se tinrent le lendemain de
l’entrée dans la ville du Baghena-fari Bokar ; très probablement, dans la demeure
où ce dernier élut domicile (A. Es Sa’di, 1900, p. 245). Les conjurés y ont décidé de
se saisir des principaux dirigeants politiques locaux. C’est ainsi qu’ils s’emparèrent
du Djenné-mondzo Bokarna et du cadi Ahmed El-Filali. Le Djenné-koï ne figurait
pas sur la liste de ces premières victimes, certainement parce qu’il était absent de
la ville en ce moment. À la deuxième réunion qui se tint trois jours plus tard, ils
décidèrent, cette fois-ci, d’« arrêter tous les négociants partisans du Makhzen et de
confisquer leurs biens. Ils voulurent emprisonner, entre autres, Hâmi'-San Sokar-
Es-Senaouï qui était, dit-on, « le plus considéré et le plus important des
négociants » (A. Es Sa’di, 1900, p. 246).
C’est ce projet d’arrestation que Mohammed ould-Benyati et Sori-Soti
éventèrent. Cette divulgation aida Hâmi'-San Sokar-Es-Senaouï de préparer son
évasion et d’échapper à ses poursuivants pour se réfugier à Tombouctou. Les
renseignements que les Marocains récoltèrent auprès du fugitif leur permirent
d’organiser la contre-insurrection qui fit échouer la rébellion du prince songhoy. Ils
obtinrent, notamment, des informations sur la situation sociopolitique qui
prévalait à Djenné, depuis le dernier séjour du caïd Mami ben Barroun dans la
ville, qui remontait à trois jours en arrière (A. Es Sa’di, 1900, p. 244), d’identifier
tous les factieux puis de se renseigner sur toutes les actions qu’ils entreprirent
pour prendre le contrôle de la cité et pour en assurer la défense. Grace à ce travail
de renseignement, ils réussirent, dans un premier temps, à faire échec à la traque
que les insurgés déclenchèrent pour se saisir de la personne de Hâmi'-San Sokar-
4 Abou Bekr ben-Mohammed alias Ouayibo Ali, dernier Djenné-koï, était un proche des Askia. Il
occupa les fonctions durant 36 ans et épousa même Kassa, la fille d’Askia Daoud. Cf. A. Es Sa’di,
1900, p. 243-244
5 C’est dans la maison du Djenné-koï que Benkouna-Kendi, présenté comme un brigand qui semait
le trouble dans le pays, fut exécuté. Cf. A. Es Sa’di, 1900, p. 243
[Numéro°1- Décembre 2023]
370
https://akounda.net/
Es-Senaouï, parce que quand les insurgés furent alertés par le Ouenzagha-Mori
que les Marocains étaient informés de leur arrivée et leur avait tendu une
embuscade dans la ville de Kouna (A. Es Sa’di, 1900, p. 246-247), ils rebroussèrent
chemin aussitôt. Ce qui permit au fugitif d’arriver sain et sauf à Tombouctou et
d’informer les Marocains sur les plans des insurgés et leurs moyens d’action. Ces
derniers prirent, à cet effet, des contre-mesures militaires efficaces qui
empêchèrent l’insurrection de s’installer durablement.
Le caïd Mami ben Barroun rassembla une troupe de trois cent hommes pour
venir rétablir l’ordre dans la ville. C’était d’ailleurs la première fois qu’un
contingent aussi important était envoyé à Djenné. On se souvient que le
détachement conduit par le raïs Abdelmalek et dépêché dans la cité pour introniser
le nouveau Djenné-koï, juste après qu’elle ait prêté serment de fidélité aux
Marocains, n’était alors composé que de 17 soldats (A. Es Sa’di, 1900, p. 243). La
troupe ne s’établit pas durablement dans la cité puisque quand la cérémonie
s’acheva, elle retourna à son camp de base à Tombouctou.
La présence de taupes dans le mouvement insurrectionnel a donc saboté le
projet des insurgés d’installer un Askia à Djenné. Sa divulgation a permis aux
Marocains d’identifier les acteurs de cette défiance, d’affaiblir leur capacité de
mener des actions efficaces puis de les neutraliser. Ce n’est cependant pas la seule
cause de l’échec des insurgés. La viabilité de leur projet souffrit également du peu
d’intérêt que les habitants de la ville lui accordèrent.
2. Une faible mobilisation populaire autour du projet insurrectionnel
Le deuxième facteur qui a contribué à l’échec de l’insurrection du Baghena-
fari est l’insuccès de la mobilisation populaire autour du projet de rébellion. Quand
le Baghena-fari planifia d’installer un Askia à Djenné, il était entouré d’un certain
nombre de partisans qui étaient prêts à l’accompagner dans l’aventure. Au nombre
de ces fidèles, on comptait la petite troupe qui débarqua avec lui à Djenné, en
provenance du pays de Kala. À ce premier cercle restreint de personnes, sont venus
s’ajouter des habitants de Djenné, ceux qui le convainquirent de monter la
rébellion. Combien étaient-ils ? Le Tarikh Es-Sūdan ne donne aucune information.
Dans tous les cas, l’association de ces deux groupes a donné une troupe
suffisamment nombreuse qui put, sans difficulté, neutraliser la milice du Djenné-
mondzo qui était chargée d’assurer les services de police et d’exécuter les décisions
de justice. Bien que le Baghena-fari ait réussi à recruter un certain nombre de
partisans, il ne put malheureusement obtenir le soutien massif des habitants.
Cette faiblesse est attribuée à la conjonction de ces deux facteurs : leur manque de
légitimité que sont venus exacerber les exactions qu’ils commirent contre ces
populations.
Quand Tombouctou est pacifiée après sa révolution manquée contre le caïd
El Mostafa, Djenné, sa ville sœur dont dépendait son existence (M. Abitbol (1979,
p. 68) se rendit immédiatement à l’envahisseur marocain. Son élite dirigeante
[Numéro°1- Décembre 2023]
371
https://akounda.net/
emmenée par le Djenné-Mondzo Bokarna et le cadi Mohammed Bemba Kenati
écrivit aux caïds El-Mostafa et Mami ben Barroun pour les informer de ce que leur
ville était disposée à prêter le serment de fidélité au sultan saadien (A. Es Sa’di,
1900, p. 243) ; ce qui fut fait rapidement. Par cet acte, les habitants de Djenné
reconnaissaient désormais l’autorité du sultan saadien et la légitimité de son
pouvoir sur leur pays. Ce serment attribuait à ses représentants, le pacha et ses
caïds, le pouvoir de décider pour l’ensemble du corps social, de le régir et de le
commander. C’est dans cet ordre des choses que les caïds El-Mostafa et Mami ben
Barroun dépêchèrent à Djenné le raïs Abdelmalek pour procéder à la désignation
d’un nouveau Djenné-koï puisque l’ancien titulaire de la charge, Abou-Bekr-ben-
Mohammed, mourut au moment où la ville devait prêter le serment de fidélité (A.
Es Sa’di, 1900, p. 243). Ils confièrent la fonction au frère du défunt, le dénommé
Isma'ïl-ben-Mohammed. Sept mois plus tard, le caïd Mami vint en personne à
Djenné pour désigner un nouveau Djenné-koï, en remplacement d’Isma'ïl-ben-
Mohammed qui venait vraisemblablement de décéder (A. Es Sa’di, 1900, p. 244). Il
révoqua, ensuite, après la plainte de certaines gens à Djenné, Mohammed Bemba
Kenati qui occupait depuis le règne des derniers Askia, la fonction de cadi de la
ville. Il nomma, à sa place, le dénommé Ahmed El-Filali. Il maintint à son poste le
Djenné-mondzo Bokarna qui avait été nommé à son poste sous le règne des
derniers Askia, probablement Ishaq II.
Simultanément à ces initiatives administratives, les Marocains s’occupèrent
de rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays. Car depuis que l’empire songhoy avait
périclité, un climat d’insécurité s’était abattu sur tout le Soudan nigérien. Les
Peuls de l’ardo6 du Macina Hamadou Amina (M. Delafosse, 1912, t. 2, p. 227) et
les Touaregs s’illustrèrent par des actes de brigandages, attaquant les bourgs,
pillant les caravanes, dépouillant les voyageurs, sur les routes du vaste pays
s’étendant de Gao à Djenné (M. Kati, 1913, p. 317). Samba Lamdou, le chef de
Donko, avait profité de la situation pour ravager le pays de Ras-el-ma. Les
Zaghrani7 dévastèrent les provinces du Bara et du Dirma situées dans le delta
central du Niger. Aux dires de A. Es-Sa’di (1900, p. 223), « à l’est comme à l'ouest,
au nord comme au sud, [ils] détruisirent tous les villages, pillèrent tous les biens
et firent des femmes libres leurs concubines ». Désormais débarrassées de la
puissance songhoy qui avait longtemps contenu leur déprédation, ces nations
laissèrent éclater leur fougue destructrice dans les provinces de l’Ouest pas encore
tenues par les Marocains.
La capture de Benkouna-Kendi ou Bongona Konndé (M. Delafosse, 1912, t.2
p. 245), un brigand qui s’est rendu célèbre par ses pilleries dans le pays de Djenné
6Titre pour désigner le chef de clan ou de tribu chez les Peuls.
7Zaghrani est le nom que les Songhoy utilisent pour désigner les Diawambé ou Diokoramé, cette
caste peule originaire, selon leur tradition orale, du Fouta Toro et qui s’est établie ensuite dans le
Kaarta et le Kingui. Cf. PAGEARD Robert.1959. « Note sur les Diawambé ou Diokoramé ». Journal
de la Société des Africanistes, tome 29, fascicule 2. pp. 242-243. (En ligne), consulté le 05 aout 2023.
URL : https://doi.org/10.3406/jafr.1959.1907
[Numéro°1- Décembre 2023]
372
https://akounda.net/
(A. Es Sa’di, 1900, p. 243) est une preuve évidente de cette mission de sécurisation
que les Marocains s’attribuèrent dorénavant. Et il revenait à la garnison
commandée par le caïd El Mostaf de l’assurer. Le pacha Mahmoud Zergoun
dépêcha plus tard, auprès de lui, le caïd Mami ben Barroun. La fonction de sa
troupe était, si l’on se réfère au récit du Tarikh Es-Sūdan, d’être une force mobile
d’intervention qui se déploierait, hors du pays de Tombouctou, dans les régions
occidentales placées sous l’administration militaire de cette cité sahélienne. C’est
ainsi qu’on vit le caïd Mami mener, en janvier 1592, une expédition contre les
Zaghrani qui habitaient Yoroua, dans le Macina (M. Kati, 1913, p. 73), et qui
avaient participé au raid du Tombouctou-koï contre la casbah de Tombouctou (A.
Es Sa’di, 1900, p. 229, 243).
L’impact de ce dispositif sécuritaire fut très rapidement perceptible dans le
pays de Djenné. L’ordre fut rétabli et les troubles disparurent complètement. Les
routes devinrent sûres au point où pour recevoir le serment de fidélité de Djenné,
le caïd El Mostafa y envoya qu’un seul de ses lieutenants, et accompagné d’aucune
troupe, pour effectuer la mission. C’est aussi la raison pour laquelle, le Djenné-koï
et le Djenné-mondzo hésitèrent à accorder l’autorisation au Baghena-fari pour
avoir accès à la ville ; car ils craignaient que ce dernier vint y provoquer des
troubles (A. Es Sa’di, 1900, p. 245).
La fin de la révolte de Tombouctou et la réouverture de ses axes routiers
profitèrent alors à Djenné qui put enfin rétablir les connexions commerciales avec
ce port sahélien sur Niger. La voie fluviale qui les reliait et qui était le principal
axe des échanges entre ces deux cités fut de nouveau exploitée (A. Es Sa’di, 1900,
p. 242-243). Les Senaouï, ces marchands d’origine arabo-maghrébine (M. Abitbol,
1979, p. 68) qui s’étaient spécialisés dans le commerce du sel et qui avaient établi
leur base à Djenné, dont ils firent d’ailleurs partie de la notabilité, virent leurs
affaires refleurir. Les arrivages de sel en provenance de Tombouctou reprirent de
plus belle après qu’ils aient été suspendus parce que le commandant du port de
ladite ville, Mondzo-Elfa'-ould Zauka, avait fui en emportant avec lui toutes les
embarcations, à cause de la répression des Marocains (A. Es Sa’di, 1900, p. 242).
C’est ce retour à la paix et à la prospérité qui rapprocha l’élite de Djenné,
composée, en majorité, de négociants, et la grande majorité de ces habitants des
Marocains dont ils devinrent de loyaux affidés. C’est également ce qui leur valut
d’obtenir la légitimité qui consolide leur suzeraineté sur la ville. En effet, à la
différence de Tombouctou où ils ont été accueillis comme des envahisseurs, à
Djenné, l’établissement de leur domination fut facilité par les populations elles-
mêmes, même s’ils prélevèrent un lourd impôt de 60000 pièces d’or (M. Delafosse,
1912, t. 2, p. 245). On se rappelle que c’est l’élite dirigeante, mandatée par la
communauté, qui accepta de soumettre la ville au pouvoir des Marocains et les
invita même à prendre son contrôle. (M. Abitbol, 1979, p. 68). Le pouvoir et
l’autorité suzeraine des Marocains étaient désormais reconnus, consacrés et admis
par la volonté populaire. Cette légitimité s’affermit encore quand ils maintinrent
[Numéro°1- Décembre 2023]
373
https://akounda.net/
en l’état, sans jamais chercher à les bouleverser, les structures politiques et
administratives locales. Ils ne procédèrent à aucune assimilation culturelle.
Comme sous les Songhoy, ils n’intervinrent que très rarement dans le choix des
chefs locaux. Les populations continuèrent de désigner leurs chefs, avec bien sûr,
l’accord des pachas qui, eux, n’accordèrent que l’investiture (M. Abitbol, 1979, p.
73-74).
C’est cette légitimité des Marocains que le Baghena-fari Bokar ben Askia-
Mohammed-Benkan ne put ébranler et obtenir. Il ne parvint pas à mobiliser toute
la population autour de son projet car elle était convaincue que le plan de rétablir
un Askia, s’il venait à se réaliser, plongerait, inévitablement la région dans des
troubles. C’est ce qui explique leur hésitation à accorder l’accès de leur ville à ses
hommes et lui, et qu’ils leur firent jurer sur le Coran et le Sahih de El-Bokhari
qu'ils n'avaient d'autre but que de venir prêter serment d’obéissance au sultan
Maulay Ahmed-Edz-Dzehebi (A. Es Sa’di, 1900, p. 245). Les habitants de Djenné
refusèrent en effet de sacrifier la stabilité politique et la prospérité retrouvées avec
les nouveaux maîtres Marocains sur l’autel des ambitions politiques improbables
du Baghena-fari Bokar qu’ils ne voyaient, en réalité, pas comme le meilleur
défenseur et représentant de leurs intérêts.
Si ce manque de légitimité n’a pas permis aux insurgés d’obtenir un soutien
populaire massif, les nombreuses exactions qu’ils commirent à Djenné vinrent
encore accroitre la désaffection des habitants à leur égard. Quand ils prirent la
décision de se rebeller, leurs premières actions furent de s’en prendre à des
membres influents de l’élite locale qu’ils considéraient comme les hommes des
Marocains, les instruments de leur influence dans la cité : les fonctionnaires
nommés par les Marocains et les négociants originaires du Maroc (M. Delafosse,
1912, t. 2, p. 246). C’est ainsi que les rebelles s'emparèrent du Djenné-mondzo
Bokarna et le jetèrent en prison. Ils pillèrent systématiquement toutes les
richesses qui se trouvaient dans sa résidence (A. Es Sa’di, 1900, p. 245, 249, 250),
certainement une façon de lui faire payer « sa trahison » puisqu’il avait été désigné
à cette fonction par les Askia. Ils considéraient qu’il devait sa fortune à cette
nomination.
Cela fait, les insurgés se saisirent ensuite du cadi Ahmed El-Filali que le caïd
Mami avait désigné pour remplacer le cadi Mohammed-Bemba-Kenàti qu’il avait
révoqué. Pour le punir, ils « le chargèrent de chaînes et l'expédièrent dans la ville
de Beled, une des villes du pays de Kala » (A. Es Sa’di, 1900, p. 245). Ils
entreprirent ensuite d’arrêter tous les négociants qui s’étaient ouvertement
affichés comme des partisans des Marocains et de confisquer tous leurs biens. Ils
avaient surtout dans leur viseur des membres de la famille des Senaouï qui avait
avaient joué un rôle primordial dans l’établissement de la domination des
Marocains sur la ville, comme l’a relevé M. Abitbol (1979, p. 68). Si A. Es Sa’di
(1900, p. 246) n’évoque que le cas de Hami-ben-Abdallah-Kiraï-Es-Senaouï, « qui
était, dit-on, le plus considéré et le plus important des négociants », et qui réussit,
[Numéro°1- Décembre 2023]
374
https://akounda.net/
d’ailleurs, à leur échapper, il est certain que les arrestations furent plus
nombreuses au sein de cette famille et dans d’autres familles arabo-berbères
établies dans la ville, comme laisse entendre l’auteur. La tradition précise qu’en
réaction à l’évasion de ce dernier, ils retournèrent leur frustration contre la
population civile à qui ils infligèrent toutes sortes d’outrages et de brimades. A. Es
Sa’di (1900, p. 247) rappelle notamment ce jour où, en violation de toutes les règles
de bienséance et des principes islamiques, ils vinrent perturber l’importante prière
liturgique du vendredi :
(...) à l'heure du dohor, alors que toute la population était réunie, dans la
mosquée, ils se présentèrent à cheval devant la porte, leurs armes à la main et
jurant que personne ne prierait tant qu'on n'aurait pas proclamé un askia et
que l'imam n'aurait pas fait en chaire le prône au nom de cet askia.
Si les rebelles parvinrent jusqu’à ce niveau d’outrage, c’est parce qu’ils
savaient la valeur symbolique qu’une décision prise à ce moment porterait. Il faut
savoir qu’à la prière du vendredi, tout le peuple se réunissait dans l’enceinte de la
grande mosquée. Les insurgés savaient donc que s’ils parvenaient à obtenir de la
population, la désignation d’un Askia, cela le légitimerait automatiquement
puisqu’il aurait été ainsi désigné par toute la Oumma ; la communauté des fidèles,
avec à sa tête tous les guides et chefs religieux. De plus, si l’imam et ses khatibs
prononçaient leurs différentes khutba8 au nom de cet Askia, cela signifierait qu’ils
le reconnaissaient désormais comme leur unique souverain, légitime devant Dieu
et devant les hommes parce que dans les usages islamiques, prononcer une khutba
au nom d’un suzerain était considéré comme un acte d’allégeance rendu à ce
dernier, reconnu comme le chef de la communauté par quiconque exerçait, en son
nom, un pouvoir de délégation. C’est d’ailleurs pourquoi son omission ou son
altération faisait de celui qui s’en rendait coupable, un rebelle méritant,
légalement, d’être traité comme tel. Il encourait donc la rigueur des peines prévues
par la loi islamique (J. et D. Sourdel, 2007, p. 478).
Quand les chefs religieux refusèrent d’accéder à leur demande, ils
multiplièrent les injures et les humiliations à leur endroit. Toute cette violence à
l’endroit de la population, toute cette irrévérence à l’égard des principes
islamiques, en plus de leur faire perdre le soutien populaire, renforcèrent
l’attachement de l’élite dirigeante et des habitants à l’autorité du sultan saadien.
Les insurgés perdirent ainsi toute crédibilité et considération. La conséquence de
ce discrédit a été l’appel au secours qu’ils lancèrent aux Marocains leur demandant
de se hâter pour venir leur débarrasser de ces séditieux (A. Es Sa’di, 1900, p. 248).
Le Djenné-koï Abdallah qui remplaça à cette fonction Ismail ben Mohammed
participa même aux opérations contre-insurrectionnelles lancées par les
Marocains pour bouter hors du pays les insurgés (A. Es Sa’di, 1900, p. 249).
8 La Khutba est le sermon délivré par l'imam, lors de la prière du vendredi. Dans cette harangue
de caractère politique et religieux, le prédicateur prononçait obligatoirement une invocation
appelant sur le prince régnant la bénédiction divine.
[Numéro°1- Décembre 2023]
375
https://akounda.net/
3. Les faiblesses tactiques et stratégiques des insurgés
L’examen critique du déroulement de l’insurrection du Baghena-fari Bokar,
depuis sa création jusqu’à son extinction, quelques mois plus tard, révèle que la
faible capacité tactique des conjurés et la mauvaise coordination stratégique de
leurs actions sont également responsables de son échec.
La première cause de cette faillite est incontestablement la faiblesse de
l’équipement militaire engagé par les insurgés. Bien que l’armement ne soit pas le
seul déterminant dans le succès d’une entreprise militaire, il faut reconnaître,
cependant, que sa qualité et sa quantité ont une importance significative. Celui
que le Baghena-fari Bokar et ses hommes engagèrent dans leur opération ne
pouvait pas favoriser un équilibre des forces, encore moins permettre de résister à
la puissance armée des Marocains. Ils disposaient de l’armement classique de
l’armée impériale songhoy puisque cette unité qu’il dirigeait était, en réalité, un
fragment de la légion conduite par Askia Ishaq II et qui avait été mise en déroute
lors de la bataille de Tondibi (M. Kati, 1913, p. 264). Les hommes étaient donc
armés de lances, de javelots, de flèches avec des pointes souvent empoisonnées (A.
Es Sa’di, 1900, p. 137), de sabres ; et ils se protégeaient avec des boucliers. Devant
les 300 hommes d’élite du caïd Mami ben Barroun, tous armés d’arquebuses (M.
Kati, 1913, p. 235, 249, 250, 264), mais également d’escopettes et de canons (I.
Diadié Haidara, 1996, p. 54), les insurgés n’avaient donc aucune chance de vaincre.
Ce qu’a d’ailleurs très vite compris le Baghena-fari Bokar qui abandonna Djenné
quand il apprit que les Marocains se rapprochaient de la ville. Il alla se réfugier à
Kira, bourgade située sur le Bani, à hauteur de Djenné (M. Delafosse, 1912, t. 2, p.
246).
L’échec des insurgés découle également de la mauvaise utilisation qu’ils ont
faite de la topographie du site de la ville. Il faut rappeler que la ville campe au
milieu des marécages que forment le Niger et son affluent le Bani au moment de
la grande crue qui a lieu, selon A. Es-Sa’di (1900, p. 23), d'août à février9. Elle
apparaît donc comme une île, émergeant de quelques mètres au-dessus du sol
désespérément plat du Macina (voir figure 2). Cette situation géographique
exceptionnelle et le rempart qui la ceint la transforme en une forteresse quasi
imprenable. C’est la raison pour laquelle elle résista aux Sosso (L. Desplagnes,
1907, p. 196), que les Mansa mandingues ne purent jamais la soumettre et que
Sonni Ali, dut l’assiéger durant plusieurs années, sept ans selon ce que précise A.
Es Sa’di (1900, p. 25-26), avant qu’elle ne capitule.
Le Baghena-fari Bokar organisa sa stratégie autour de cette caractéristique
topographique. Ses hommes et lui se retranchèrent dans la ville, jugeant qu’il était
plus aisé pour le petit nombre qu’ils étaient de défendre leur position. Ils
décidèrent ainsi parce que pour avoir accès à la cité, ils avaient, eux-mêmes, dut
9 Jean Léon l’Africain qui a séjourné dans le pays affirme que cette crue dure plutôt de juillet à
septembre. Cf. J. LÉON L’AFRICAIN, 1830, De l’Afrique. Contenant la description de ce pays, livre
7, trad. Jean Temporal, 1ère éd., Paris, [s. e.]. p. 149.
[Numéro°1- Décembre 2023]
376
https://akounda.net/
demander la permission à son gouverneur (A. Es Sa’di, 1900, p. 245).
Malheureusement, cette stratégie qui consista à se barricader pour éviter les
attaques et les confrontations directes avec les Marocains avait réduit leur
mobilité. Statiques, leurs mouvements étaient donc prévisibles ; ce qui permit aux
Marocains de ne pas disperser leurs forces et de concentrer leurs efforts sur le point
fixe qu’était Djenné. Repliés dans une posture défensive, les insurgés ne pouvaient
pas perturber la mobilité des troupes marocaines qui étaient pourtant basées à
Tombouctou, donc à des centaines de kilomètres de Djenné. Cette méthode les a
donc rendus vulnérables à la contre-insurrection lancée par les Marocains. Et pour
éviter d’être pris dans une situation de siège alors qu’ils ne bénéficiaient d’aucun
soutien populaire, ou encore, de se retrouver pris au piège dans un encerclement
qui les aurait inévitablement exposés à une cruelle répression, ils se résolurent, en
définitive, à abandonner leur position dans la ville, avant même que le caïd Mami
ben Barroun ne parvienne aux portes de la ville (A. Es Sa’di, 1900, p. 249).
Les conséquences de ce manque de mobilité ont été aggravées par un autre
facteur que nous considérons être la plus grande faiblesse de cette action
subversive : l’absence de connexion avec la résistance d’Askia Nouh. Quand les
Songhoy furent défaits à Tondibi, l’empereur Askia Ishaq II prit la fuite pour aller
se réfugier dans le Gourma, à l’ouest du Dendi. Ses troupes condamnant cette
[Numéro°1- Décembre 2023]
377
https://akounda.net/
capitulation de fait le démirent immédiatement de ses fonctions et désignèrent
pour le remplacer son frère Mohammed Gao (M. Kati, 1913, p. 163, 273).
Malheureusement, quand ce dernier, voulant signer la paix avec les Marocains et
reconnaître la suzeraineté du sultan saadien, est capturé et exécuté (A. Es Sa’di,
1900, p. 233-236), les gens du Songhoy qui avaient réussi à fuir dans le Dendi
nommèrent le Bental-farma Nouh comme leur nouveau souverain. Retranché dans
les terres du sud, où il fut rejoint par d’autres troupes qui s’étaient dispersées dans
toute la boucle du Niger à la suite de la déroute de 1591, il organisa une résistance
armée pour faire face au pacha Mahmoud qui entendait pacifier tout le pays.
Bien organisée et tirant surtout profit d’une végétation touffue dans laquelle
ils pouvaient s’embusquer facilement, les résistants songhoy réussirent, à
plusieurs reprises, à faire échec aux tentatives d’infiltration des troupes du pacha,
occasionnant en leur sein des pertes importantes de combattants. Leur maîtrise
du terrain et leur hargne vengeresse, leur permirent de remporter quelques
victoires significatives, bien qu’ils n’aient pas les moyens humains suffisants pour
reprendre leurs terres désormais occupées par les Marocains. Situation difficile
que décrit fort bien le récit de la tradition : « Malgré le petit nombre de ses
partisans Askia-Nouh obtint des résultats que Askia-Ishaq n'eût pas réussi à
atteindre avec des forces plus considérables, même cent fois plus grandes » (A. Es
Sa’di, 1900, p. 238).
Le Baghena-fari Bokar n’a malheureusement pas établi de connexion avec
la résistance songhoy guerroyant et harcelant l’ennemi dans le Dendi. Sans ce qui
aurait indubitablement constitué pour lui un soutien estimable en hommes et en
montures, il devenait très difficile de rééquilibrer le rapport des forces avec les
troupes du caïd Mami et de briser leur étreinte sur Djenné. Ses troupes et lui ne
pouvaient également pas se déplacer rapidement et efficacement pour harceler les
positions marocaines ou freiner leur avancée contre-insurrectionnelle pour les
bouter hors de la ville.
Enfin, cette déconnexion les empêchait d’étendre leur mainmise sur la ville
et son pays alentours, et de prendre le contrôle des principales routes qui la
desservaient. S’ils étaient parvenus à quadriller cet espace, ils auraient
automatiquement eu la maîtrise des richesses locales et des flux commerciaux ; ce
qui les aurait enrichis et leur aurait permis de se fournir en armes puis surtout
d’acheter des amitiés chez des nations guerrières, les Peuls du Macina en
l’occurrence, les voisins de Djenné connus pour être réfractaires à toute domination
étrangère. Malheureusement pour le Baghena-fari Bokar, ces derniers ont préféré
se ranger du côté des Marocains.
Selon ce que précise A. Es Sa’di (1900, p. 248), ce serait un certain Omar,
qu’on peine encore à identifier10, qui aurait écrit à l’ardo des Sangaré, Boubo Oulo
10 J. Hunwick signale que l’hypothèse que ce fut le cadi Omar de Tombouctou avait un moment
circulé ; idée qui tient difficilement puisque ce dernier n’avait jamais été bien disposé à l’égard de
l’administration saadienne. Il rappelle ensuite qu’O. Houdas qui a adopté l’orthographe du
[Numéro°1- Décembre 2023]
378
https://akounda.net/
Bir, et à celui du Macina, Hammedi Amina, pour qu’ils se joignent aux troupes
marocaines pour expulser les insurgés de Djenné. Il est cependant fort probable,
comme l’a également suggéré M. Abitbol (1979, p. 68), que ces Peuls se soient joints
à l’opération parce qu’ils ne voulaient plus subir le joug des Askia. Le projet du
Baghena-fari Bokar d’instaurer un Askia à Djenné les convainquit donc de
rejoindre le plan des Marocains d’expulser les conjurés de Djenné. C’est très
certainement cette même cause qui explique que le Djenné-koï et les autres chefs
locaux non songhoy de la région, en l’occurrence, le Kouran, le Toukoï, le Soria, qui
ont été avant l’avènement de Sonni Ali, les vassaux du souverain de Djenné (M.
Kati, 1913, p. 96), se rallièrent aux Marocains contre le Baghena-fari. Toutes ces
faiblesses conduisirent l’entreprise des conjurés à un échec certain.
Enfin, il faut préciser que la politique de « démarocanisation » qu’ils
menèrent à Djenné, à coups d’exactions et de brimades a eu l’effet de les priver
d’un bon réseau d’influence et d’informations au sein des populations. Leur
situation à Djenné devenait donc précaire car sans le soutien populaire, ils
n’étaient pas capables d’entraver les communications entre la ville et les
Marocains ; ce qui les exposaient à toutes les offensives marocaines. Opérer hors
des murs de Djenné devenait également une entreprise périlleuse. C’est ce qu’a
révélé l’épisode du fugitif Hami où on note la facilité avec laquelle son frère El-
Hadj-Bokar convainquit le fenfa Bâmo'aï-Firi-Firi de ralentir la marche du bateau
des poursuivants pour qu’ils ne puissent pas l’atteindre. De plus, sans
l’intervention heureuse du Ouenzagha-Mori, ses hommes seraient tombés dans
une embuscade tendue par les Marocains (A. Es Sa’di, 1900, p. 246-247).
Si les insurgés ne pouvaient véritablement se fier à personne à cause du très
faible soutien populaire local, ce n’était pas le cas des Marocains qui bénéficiaient,
eux, de la collaboration active des élites locales. Ces dernières les renseignaient
sur tous les mouvements et actions des conjurés, facilitant ainsi les préparatifs de
la contre-insurrection du caïd Mami. On se rappelle que Salha-Tàfini et Tàkoro-
Ansa-Mâni, s’étaient discrètement éclipsés de la ville, dépêchés par le Djenné-koï,
pour aller informer les Marocains et leur demander de hâter leur venue. C’est
quand ces derniers furent hors de la ville que le Baghena-fari Bokar eût
connaissance de leur départ et des motifs qui présidèrent à cette sortie discrète.
Malheureusement pour Tàkoro-Ansa-Mâni, les insurgés mirent la main sur lui
quand il revint en ville. Il fut jeté en prison et exécuté quelques temps plus tard
(A. Es Sa’di, 1900, p. 248-249).
Au total, il faut retenir que la conjonction de toutes ces faiblesses tactiques
et stratégiques a entrainé l’échec de l’insurrection du Baghena-fari Bokar.
manuscrit C du Tarikh Es-Sūdan, Ammar pense qu’il s’agit, plutôt, d’un certain caïd Ammar
l’eunuque. Cf. note 39, John Owen, 2003, Timbuktu and the Songhay Empire : Al-Sa'di's Ta'rikh
al-Sudan down to 1613, and other contemporary documents, Brill Leiden-Boston, p. 211.
[Numéro°1- Décembre 2023]
379
https://akounda.net/
Conclusion
Pour terminer, il faut rappeler que l’échec de la rébellion du Baghena-fari
Bokar ben Mohammed-Benkan peut être attribué à plusieurs facteurs
interdépendants. Il y a d’abord la faillite de sa préparation sociale qui devait
consolider son ancrage territorial en suscitant l’intérêt populaire autour de son
projet de rétablir l’ancien ordre politique songhoy. En effet, la précipitation avec
laquelle elle s’organisa a malencontreusement favorisé l’infiltration du mouvement
insurrectionnel par des adversaires politiques qui ont renseigné les Marocains et
permis, de ce fait, sa neutralisation. Cette impréparation s’est également
manifestée dans le peu de soutien qu’il a obtenu de la population de Djenné qui
rechigna à délégitimer l’autorité des Marocains. Enfin, l’anéantissement rapide de
cette sédition tient aux mauvais choix qu’il a faits dans sa planification tactique et
son organisation opérationnelle. Car, quand nous ajoutons à la faiblesse de
l’armement de ses troupes, la stratégie de l’immobilisme autarcique et la politique
de « démarocanisation » du pays qu’il mena, nous comprenons la facilité avec
laquelle les Marocains conduisirent une contre-insurrection victorieuse qui
anéantit définitivement sa sédition.
Sources et bibliographie
1. Sources
AFRICAIN Jean Léon l’, 1830, De l’Afrique. Contenant la description de ce pays,
livre 7, trad. Jean Temporal, 1ère éd., Paris, [s. e.].
DELAFOSSE Maurice, 1912, Haut-Sénégal-Niger, Émile Larose, Paris, 3 tomes.
ES SA’DI Abderrahmane, 1900, Tarikh es-Sūdan, Ernest Leroux Éditeur, Paris.
HUNWICK John Owen, 2003, Timbuktu and the Songhay Empire : Al-Sa'di's
Ta'rikh al-Sudan down to 1613, and other contemporary documents, Brill Leiden-
Boston.
KATI Mahmoud, 1913, Tarikh Es-Sūdan, Ernest Leroux Éditeur, Paris.
2. Bibliographie
ABITBOL Michel, 1979, Tombouctou et les Arma : de la conquête marocaine du
Soudan nigérien en 1591 à l’hégémonie de l’empire peul du Macina en 1883,
Maisonneuve & Larose, Paris.
CISSOKO Sékéné-Mody, 1975, Tombouctou et l’empire songhay, NEA,
Abidjan/Dakar.
DESPLAGNES Louis, 1907, Le Plateau central nigérien : une mission
archéologique et ethnographique au Soudan français, Librairie Émile Larose,
Paris.
DIADIÉ HAIDARA Ismaël, 1996, Jawdar Pasha et la Conquête Saâdienne du
Songhay (1591-1599), Institut des Études Africaines, Casablanca.
[Numéro°1- Décembre 2023]
380
https://akounda.net/
KABA Lansiné, 1981, « Archers, Musketeers, and Mosquitoes: The Moroccan
Invasion of the Sudan and the Songhay Resistance (1591-1612) ». The Journal of
African History, Vol. 22, N°. 4, pp. 457-475, https://www.jstor.org/stable/181298
PAGEARD Robert, 1959, « Note sur les Diawambé ou Diokoramé ». Journal de la
Société des Africanistes, tome 29, fascicule 2. pp. 239-260. (En ligne), consulté le
05 aout 2023. URL : https://doi.org/10.3406/jafr.1959.1907
SOURDEL Janine, SOURDEL Dominique, 2007, Dictionnaire historique de
l’Islam, Quadrige/PUF, 2e Edition, Paris.
TREMBLAY-AUGER Benjamin, 2021, « Financer la discorde : le soutien
international aux groupes rebelles comme contre-force à la résolution des conflits
civils ». Études internationales, n°3, Vol. 52, pp.241–271. (En ligne), consulté le 13
juillet 2023 URL : https://doi.org/10.7202/1088833ar
[Numéro°1- Décembre 2023]
381