Nahla Zeraoui - Les Différents Statuts de La Kahena (Dihya) - 1
Nahla Zeraoui - Les Différents Statuts de La Kahena (Dihya) - 1
Nahla ZÉRAOUI
Le 13 décembre 2007
Membres du Jury
Mme. Hédia ABDELKEFI, Professeur à l’université de SFAX, Tunisie.
M. Bruno CURATOLO, Professeur à l’université de Franche-Comté.
M. Jacques POIRIER, Professeur à l’université de Bourgogne.
Mme. Frédérique TOUDOIRE-SURLAPIERRE, Maître de conférences HDR à
l’université de Franche-Comté.
À toutes les femmes qui marquent l’Histoire,
par leur bravoure ou leur amour,
À toutes celles qui se battent pour l’égalité,
qui luttent pour exister,
qui défendent leur liberté,
À toutes celles qui résistent à leurs ennemies,
qui combattent pour leurs droits à la vie,
À la plus courageuse d’entre toutes ces femmes,
qui, à mes yeux, est plus brave que Jeanne d’Arc,
plus courageuse que la Kahéna,
et plus belle que Cléopâtre,
À celle qui m’a donné la vie,
Ma Mère…
À tous ceux qui m’ont aidée et soutenue durant ce long travail, marqué par de bons comme de
mauvais jours :
À M. Curatolo, mon directeur de recherche, qui m’a bien encadrée, avec du sourire, de la
bienveillance et une humeur toujours badine ;
À J, mon Père et fidèle ami, qui m’a tenue fermement la main sans jamais se fatiguer ;
À Elisabeth et Jacques, mes bien-aimés, qui m’ont ouvert grandement la porte de leur cœur et
de leur demeure ;
À Fred, mon meilleur ami, qui m’a tant apporté, un peu d’aventures, beaucoup de joie et
énormément d’amitié ;
À tous ceux qui, par des larmes ou des rires, ont fait de moi ce que je suis devenue
aujourd’hui ;
À ma mère et mes sœurs, le trio de ma vie, qui m’ont aimée sans condition, épaulée sans
murmure et encouragée sans lassitude ;
Et à tous mes amis ;
Un grand Merci
INTRODUCTION
1
François GUIZOT, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Clermont-Ferrand, Editions
Paleo, Sources de l’Histoire de France, 2002, 206 p.
4
Tin-Hinan. Certains disent qu’ils ont quitté la région pour des raisons personnelles
ou politiques.
Deuxième explication : la venue de Tin-Hinan serait due à un conflit
personnel au sein de sa famille ou de sa tribu qui l’aurait incitée à fuir loin de son
milieu d’origine.
A la mort de cette reine, on raconte que chaque Targui qui passait près de
son tombeau y déposait une pierre en signe de dévotion. Peu à peu, s’éleva un
monument de rocailles au sud-ouest de Tamanrasset, haut de 30 mètres.
Cette reine inspira le romancier français Pierre Benoit qui, dans
L’Atlantide publié en 1920, met en scène un jeune militaire rencontrant Antinea,
une femme énigmatique qui règne sur le Hoggar.
2
Jean-Georges TRISSINO, Sofonisba, (1514), Bologna, A. Forni, 2003.
3
MONTCHRESTIEN, Sophonisbe, (1596), Marburg, N.G. Elwert, 1889, 160 p.
4
MONTCHRESTIEN, Les tragédies d’Antoine de Montchrestien sieur de Vasteville, Rouen,
Pierre de la Motte, 1627, 480 p.
5
Nicolas DE MONTREUX, La Sophonisbe, (1601), Paris, Diffusion Champion, 1979, 164 p.
6
Jean MAIRET, La Sophonisbe, (1634), Paris, A. G. Nizet, 1969, 133 p.
7
Pierre CORNEILLE, Théâtre complet de Corneille, Tome VIII, Paris, Albin Michel, 1942, 382 p.
5
pièce de Mairet en 17708.
Mais le nom féminin que ma9 mémoire a retenu est celui de la Kahéna. Ce
qui a été déterminant dans le choix de mon sujet, c’est la fascination qu’a exercée
sur moi le personnage légendaire de cette reine berbère dont les empreintes sont
gravées, non seulement dans l’histoire, mais aussi dans mon esprit.
L’histoire de cette reine rappelle le combat perpétuel de la femme. A toute
époque, la femme est confrontée à un nombre incalculable de défis auxquels elle
doit faire face, mais ces temps lointains, sa lutte ne pouvait que me séduire
davantage. Elle devait non seulement s’imposer au sein de sa famille, mais aussi
au sein de tout un peuple et, mieux encore, elle devait imposer sa puissance ainsi
que sa personne à un ennemi redoutable. Ce qui m’éblouit encore, c’est la
guerrière qu’elle fut. Elle changea l’image de la princesse n’ayant pour rôle que
celui d’être l’épouse et « la passeuse » du titre de royauté. Ce qui me fascina,
entre autres, est le fait qu’elle fut la dernière reine berbère à pouvoir unir un
peuple né pour ne jamais s’entendre. Cette femme a incarné la résistance au
nouveau conquérant d’Afrique, celui qui parvint à entrer dans la terre promise
sans se faire chasser comme ses prédécesseurs, l’Arabe.
Le corpus de ma recherche concernera principalement ce personnage
historique qu’est la Kahéna, une reine berbère mythique. J’essaierai ainsi de
montrer, à travers ce travail, quelle femme elle fut, une reine dont le nom et la
personne ont bien mérité de susciter la légende qui subsiste depuis le septième
siècle jusqu’à nos jours.
Mon travail consistera donc à étudier le personnage de la Kahéna, à
l’analyser sous différents angles tout en établissant une étude comparative avec
d’autres héroïnes de l’histoire et de la littérature.
Pour mener à bien cette étude, je me fonderai essentiellement sur le roman
de Didier Nebot, La Kahéna Reine d’Ifrikia10 ; bien qu’imaginaire, ce récit
s’appuie sur des faits historiques majeurs, embellis toutefois par quelques
modifications n’ayant comme intention que d’ajouter à l’œuvre une certaine
magie littéraire.
Pour ce faire, je diviserai ma thèse en trois grandes parties.
8
VOLTAIRE, Sophonisbe Tragédie de Mairet réparée à neuf, Paris, Veuve Duchesne, 1770, 58 p.
9
Je me permets de dire « je » dans cette introduction car l’origine de mon travail est très
personnelle. Pour l’étude proprement dite, j’emploierai le « nous » en usage dans les travaux
universitaires.
10
Didier NEBOT, La Kahéna Reine d’Ifrikia, Paris, Des éditions Anne Carrière,1998, 324 p.
6
Dans la première, je ferai un rappel historique de ce qu’a pu être l’Ifriqiya
avant l’invasion arabe, donc avant le septième siècle. Je parlerai brièvement des
différentes puissances qui ont envahi le pays. Ensuite, j’aborderai l’invasion
arabe, en invoquant rapidement celles qui ont précédé l’expédition de Hassan ibn
Noomane el Ghassani. C’est contre cette dernière que, se donnant corps et âme, la
Kahéna a livré de grandes batailles portant toutes l’empreinte de sa détermination,
de son audace, de son courage et de sa dignité.
Si je traite dans le premier chapitre les rois et les grands révolutionnaires
berbères, c’est non seulement pour situer la Kahéna dans l’Histoire mais aussi
pour présenter la longue et grande lignée de ses ancêtres ; elle est la descendante
d’un peuple fier et libre qui n’a cessé, depuis la nuit des temps, de combattre
différentes puissances poussées par la convoitise de ses richesses et la sous-
estimation de sa vaillance.
Tous les envahisseurs eurent, à quelques nuances près, le même
comportement : ils occupaient les principaux points névralgiques du pays, axes de
communications et grandes villes importantes, se contentant de percevoir un
impôt et négligeant totalement le reste du pays qui, lui, continuera à vivre en
complète liberté. Un conquérant reste un conquérant, ennemi du peuple natif, car
il ne sert que ses propres intérêts, se faisant maître des lieux qu’il vient d’occuper.
Les Berbères ont toujours affirmé ce qu’un jour Jugurtha a dit :
« L’Afrique aux Africains »11. Cette terre de richesses et de promesses devait
appartenir à son peuple. Les Berbères ont adopté ce mot d’ordre et l’ont conservé
dans leurs cœurs. L’Afrique devait leur appartenir même si, pour cela, ils devaient
verser leur sang des siècles durant. La lutte pour cette terre fut frappante, elle
semble exister depuis des millénaires. Mais les Berbères n’ont jamais renoncé à ce
qui leur revenait de droit, leur Ifriqiya.
Dans la deuxième partie, je tenterai d’étudier le personnage de la Kahéna
dans la littérature, commençant tout d’abord par l’œuvre de Didier Nebot qui
transforme cette reine berbère en une vraie légende vivante. Je passerai ensuite à
d’autres auteurs, comme Magali Boisnard12, Georges Grandjean13, Marcelle
11
Houaria KADRA, Jugurtha, un Berbère contre Rome, Paris, Arléa, 2005, 225 p.
12
Magali BOISNARD, Le Roman de la Kahena d’après les anciens textes arabes, Paris, éd. d’Art
Piazza, 1925, p. 182.
13
Georges GRANDJEAN, La Kahena, par l’or, par le fer, par le sang, Paris, éd. Du Monde
moderne, 1926, 267 p.
7
Magdinier14, Germaine Beauguitte15, Pierre Cardinal16, Roger Ikor17, Derri
Berkani18…
La raison qui m’a poussée à choisir certains auteurs plutôt que d’autres est
liée au simple fait que j’ai tenu, dans mon travail, à montrer différents statuts de
cette femme légendaire, et certaines œuvres ont mieux répondu à mes attentes que
d’autres.
Chaque auteur a vu l’épopée de cette reine berbère sous un jour particulier.
Certains l’ont vue comme femme héroïque ou femme fatale, d’autres comme
femme cruelle ou comme bonne mère, ou encore comme femme patriote, femme
religieuse et pieuse ou femme libertine…, différents aspects que je tenterai
d’analyser.
Dans la troisième et dernière partie, j’essayerai d’effectuer une étude
comparative entre la Kahéna et deux autres figures féminines.
Ma première comparaison se fera avec Jeanne d’Arc, puisqu’on a parlé de
la Kahéna comme de la Jeanne d’Arc du Maghreb. Plusieurs aspects réunissent
ces deux femmes : deux patriotes dotées de pouvoirs surnaturels ; deux guerrières
commandant une grande armée d’hommes, remportant de grandes victoires ; deux
figures féminines toujours caractérisées par le courage et la puissance. Je me
fonderai essentiellement sur le roman de Mark Twain, traduit par Patrice Ghirardi,
Le Roman de Jeanne d’Arc19, mais j’élargirai aussi ma comparaison avec d’autres
auteurs tels que Paul Claudel20, Joseph Delteil21, Guy Breton22, Hubert Lampo 23…
Je ferai ensuite la comparaison avec une deuxième héroïne connue de
tous : Cléopâtre, en m’appuyant sur le roman de Michel Peyramaure, Cléopâtre
14
Marcelle MAGDINIER, La Kahena, Paris, Calmann-Lévy, 1953, 250 p.
15
Germaine BEAUGUITTE, La Kahina, reine des Aurès, Paris, édit. des Auteurs, 1959, 155 p.
16
Pierre CARDINAL, La Kahena, Paris, Julliard, 1975, 157 p.
17
Roger IKOR, La Kahina, Paris, Encre, 1979, 212 p.
18
Derri BERKANI, La Kahéna de la Courtille, Paris, l’Harmattan, 2002, 155 p.
19
Marc TWAIN, Le Roman de Jeanne d’Arc, Monaco, éd. du Rocher, 2001, 503 p.
20
Paul CLAUDEL, Jeanne d’Arc au le bûcher, Gallimard, 1939, 94 p.
21
Joseph DELTEIL, Jeanne d’Arc in Œuvres complètes de Joseph DELTEIL, Paris, Grasset,
1961, 699 p.
22
Guy BRETON, Isabeau donne aux Anglais l’idée de brûler Jeanne d’Arc in Histoire d’amour
de l’Histoire de France, Tome I, Paris, France Loisirs, 1978, 317 p.
23
Hubert LAMPO, Le Diable et la Pucelle, Villeneuve-d’ascq (Nord), Presses Universitaires du
Septentrion, 2002, 167 p.
8
reine du Nil24 et la trilogie de Margaret George25. Si Jeanne d’Arc et la Kahéna se
ressemblent sur plusieurs points touchant surtout leur caractère, quel est le point
commun entre la reine berbère et Cléopâtre ? La Kahéna a beau être une guerrière
pleine de bravoure chevauchant à la tête de milliers d’hommes, combattant des
ennemis, captivant des prisonniers, déclanchant des guerres… elle n’en demeure
pas moins une femme. Souvent, le mot que l’on associe à « femme » est celui
d’« amour », et c’est dans ses intrigues galantes que le lien avec Cléopâtre se crée.
Ces différents auteurs m’ont tous été d’une aide précieuse dans l’étude du
personnage de la Kahéna. Ces écrivains, hommes ou femmes, poètes, romanciers,
dramaturges ou historiens ont tous été sous le charme de La Kahéna ; cette
devineresse a réussi à les envoûter au point d’être mythifiée au cours des siècles.
Différents auteurs ont été séduits par sa beauté, sa puissance et son courage. Ils
nous ont tout simplement, chacun à sa manière, conté l’histoire d’une grande
reine, d’une femme hors du commun.
En résumé, je dirai que par son amour pour sa patrie et sa soif de liberté, la
Kahéna s’est armée d’un courage et d’une force sans pareils dont les empreintes
sont gravées à jamais dans l’histoire et la littérature. Les historiens ont fait d’elle
un personnage héroïque et les écrivains un personnage mythique. Qu’importe
l’époque dans laquelle a vécu cette reine berbère, la Kahéna ne cesse de vivre
dans le cœur de ceux qui sont tombés sous son charme et ce depuis des siècles,
siècles auxquels la légende a survécu ; et je tenterai, par mon étude, de contribuer
à cette survie.
24
Michel PEYRAMAURE, Cléopâtre reine du Nil, Paris, Pocket, 1998, 412 p.
25
Margaret GEORGE, (Les mémoires de Cléopâtre, La fille d’Isis, Paris, éditions Albin Michel,
1998, 551 p ; Les mémoires de Cléopâtre, Sous le signe d’Aphrodite, Paris, Albin Michel, 1999,
430 p ; Les mémoires de Cléopâtre, La morsure du serpent, Paris, Albin Michel, 1999, 462 p.
9
AVERTISSEMENT
Le nom de la Kahéna
Ô fils de Yeschouroum
N’oubliez pas vos prédécesseurs :
Les Chaldéens, […] et Kahiya
Cette maudite femme, plus cruelle que tous les autres réunis.
Elle donnait nos vierges à ses guerriers,
Elle se lavait les pieds dans le sang de nos enfants,
Dieu l’avait créée pour nous faire expier nos péchés.
1
Cité par Jean DEJEUX, Femmes d’Algérie. Légendes, Traditions, Histoire, Littérature, Paris, La
Boîte à Documents, 1987, p. 79.
2
Certains Berbères avaient pour coutume de prendre comme prénoms des noms d’animaux.
10
Mais Dieu hait ceux qui font souffrir son peuple
Rends-moi mes enfants
Pour qu’ils pleurent [à ma mort]
Je les ai laissés
Entre les mains de Kahiya3.
3
D. CAZES, Essai sur l’histoire des Israélites de Tunisie, Paris, Durlacher, 1888, p. 46.
4
Jean DEJEUX, op. cit., p. 80.
5
Jean DEJEUX, op. cit., p. 78.
6
Mouloud GAID, Les Berbères dans l’Histoire de la préhistoire à la Kahina, Tome I, Alger,
éditions Mimouni, 1990, p. 204.
11
« La vérité sort de sa bouche. Damia découvre le fond des cœurs, elle perce les
desseins les plus secrets. Elle prévoit l’avenir. C’est une Kahina. Tu as engendré
mieux qu’un mâle, mieux qu’une légion de mâles… Tu as donné le jour à une
Kahina… ». Et depuis, elle ne porta que ce nom7.
7
Mouloud GAID, op. cit., p. 206.
8
Jean DEJEUX, op. cit., p. 80.
12
PREMIERE PARTIE
La Kahéna dans l’Histoire
Chapitre 1
1
Christian COURTOIS, Les Vandales et l’Afrique, Paris, éd. Arts et Métiers graphiques, 1955,
p. 157.
15
Lorsque le Sahara se dessécha progressivement et devint stérile, la
majorité des habitants fuirent vers le Nord et vers l’Est. C’est ainsi que ces
gens venus du Sud formèrent la première couche de la population nord-
africaine. D’autres populations – venues de différentes régions, telles que les
îles des péninsules méditerranéennes, de l’Europe et aussi des contrées
éloignées de l’Asie – vont former, à leur tour, la deuxième couche de la
population nord-africaine. Puis, ces peuples se mélangèrent avec des habitants
plus anciens. Ces populations donnèrent naissance aux ancêtres des Berbères1.
1
T. GOSTYNSKI, L’Afrique du Nord dans l’Antiquité, Marrakech, éd. Libraire Chatr Ahmed,
244 p. (l’année n’est pas donnée).
2
Voir sur le site : [Link]
3
T. GOSTYNSKI, Les débuts de l‘Histoire de la Libye, Marrakech, 1973, p. 3-6.
16
L’historien T. Gostynski raconte l’histoire de la Libye antique dans son
ouvrage L’Afrique du Nord dans l’Antiquité. Il souligne qu’elle s’étend sur
deux mille ans. Il retrace la fondation et la disparition des premiers royaumes
libyques fondés au XIIe siècle avant notre ère. Leur apogée s’étend sur trois
siècles, de Masinissa à Ptolémée5. Il y eut une autre période de l’histoire de ces
royaumes qui commença à partir de l’extinction de cette dynastie et l’annexion
de la Grande Maurétanie par Rome. Cette période s’étend du VIIe siècle au Ier
avant notre ère.
Massinissa Ier
Masteabar Hiempsal II
(v.88-av. 60)
Arabion Juba II
|
Ptolémée
(23-40)
4
Yann LE BOHEC, Histoire de l’Afrique romaine, 146 avant J.-C. – 439 après J.-C., Paris,
Picard, 2005, p. 39.
17
C’est ainsi que des royaumes se formèrent dans la Libye orientale, des
royaumes faits de populations sédentaires et nomades, parmi lesquels deux plus
grands, celui de la Maurétanie et celui de la Numidie.
Divisés en de nombreuses tribus parfois rivales, éparpillés sur une vaste
aire géographiquement morcelée, les tribus berbères ne purent s’unifier face à
leurs conquérants carthaginois, grecs, romains, vandales, byzantins ou arabes.
5
SALLUSTE, La conjuration de Catilina, La guerre de Jugurtha, Fragments des histoires,
Paris, Les Belles Lettres, 1962, 217 p.
6
TITE-LIVE, Histoire romaine, Livre XXV, Paris, Les Belles lettres, 1992, 145 p.
7
APPIEN, Histoire romaine, Tome 2, Paris, Les Belles Lettres, 1997, 147 p.
8
PETRARQUE, L’Afrique, (1338-1342), Grenoble, Editions Jérôme Millon, 2002, 577 p.
9
Gustave BOISSIERE, Esquisse d’une histoire de la conquête et de l’administration romaines
dans le nord de l’Afrique, Paris, Librairie hachette et Cie, 1878, 438 p.
10
Christian COURTOIS, op. cit.
11
Sabatino MOSCATI, Les Phéniciens, Milan, Bompiani, 1988, 591 p.
12
Serge LANCEL, L’Algérie antique, Paris, Mengès, 2003, 259 p.
18
1. Les Phéniciens et les Grecs
1
Sabatino MOSCATI, op. cit., p. 54.
19
J.-C.), sa sœur Elissa, s’enfuit vers l’Afrique après l’assassinat de son oncle et
époux Archerbas, prêtre d’Ashtarté, et y fonda la colonie de Carthage, qui veut
dire la ville nouvelle2. Cette ville devient la base d’un empire maritime et une
colonie de peuplement, considérée comme la nouvelle capitale des Phéniciens.
En 574, Carthage devient la capitale d’Afrique du Nord.
Dans son ouvrage L’Afrique du Nord dans l’Antiquité, Gostynski note
que les Phéniciens sont apparus en Afrique du Nord au IXe siècle avant J.-C.
Pour Salvien – historien et écrivain ecclésiastique du Ve siècle –
Carthage était devenue la Rome africaine ; et pour Ausone – écrivain du IVe
siècle – elle pouvait disputer à Constantinople la seconde place parmi les cités3.
2
Sabatino MOSCATI, op. cit., p. 54.
3
Christian COURTOIS, op. cit., 455 p.
4
Stéphane GSELL, Histoire de l’Afrique du Nord, Tome 4 : La civilisation carthaginoise,
Paris, Hachette, 1920, p. 495.
20
Ainsi donc, les Phéniciens fondèrent trois comptoirs afin d’assurer leur
domination commerciale (métaux et bronze), deux sur le territoire de la Libye,
Utique et Lixus et le troisième, Gadès, sur le littoral ibérique. Ils fondèrent
d’autres comptoirs dans les environs du Golfe des Syrtes et du Cap Bon dont
les plus grands étaient Leptis Magna, Hadrumetum et Hippo. Mais leur plus
importante fondation fut celle de Carthage.
Les Phéniciens étaient peu nombreux, ils partagèrent alors les tâches de
leur empire avec les Libyens ; bien sûr, ils se réservèrent les postes supérieurs,
responsables et lucratifs dans la vie politique et économique du pays. Ces
Libyens, comme le souligne Gostynski5, « phénicianisés » seront appelés Liby-
Phéniciens. Le mariage mixte est permis entre les Liby-Phéniciens et
Phéniciens.
5
T. GOSTYNSKI, op. cit.
6
Charles André JULIEN, Histoire de l’Afrique du Nord, Tunisie, Algérie, Maroc, des origines
à la conquête arabe (647 après J.-C.), Paris, Payot, 1951, p. 66.
7
Serge LANCEL, op. cit.
8
Dumaurier-Nat IRATEN, Notre place au soleil, Tome 3, Paris, Editions Tirésias, 2001, 270 p.
21
capitale fut Oualili (Volubilis), elle avait Syphax pour roi. Ce dernier va s’allier
avec les Carthaginois en épousant une Phénicienne, Sophonisbe9, fille du grand
homme d’état des Carthaginois, Hasdrubal Giscon. Il va arracher au
gouverneur de la Numidie la plus grande partie de son royaume, ce qui poussa
son fils Masinissa à prendre Rome comme alliée afin de reconquérir ce qui
avait été perdu. L’alliance donc faite entre les deux peuples, Carthage détourna
ses regards vers son autre adversaire, Rome. Sophonisbe amena son époux à
combattre Rome. Mais l’armée carthago-maurétanienne fut écrasée par Scipion
Émilien. De nouveau, Syphax et Hasdrubal Giscon combattirent Rome mais
furent battus une fois de plus. Lors de cette défaite, Syphax fut capturé, quant à
Sophonisbe, elle préféra se donner la mort plutôt que de se rendre à l’ennemi.
9
Nous avons vu que Sophonisbe a inspiré plusieurs auteurs tragiques, nous la retrouvons aussi
chez des historiens tel que Tite-Live.
10
L’épisode de l’Histoire marqué par Scipion est souligné par Cicéron, Tite-Live, Appien et
Pétrarque.
22
C’est ainsi que Masinissa parvint à réduire le grand, riche et vaste
Empire carthaginois à un petit État qui ne possède plus qu’une bande côtière le
long du Golfe des Syrtes, de Hippo Acra ( Bizerte) à Gabès.
Dès que Rome eut privé Carthage de sa flotte, et que Masinissa lui eut
enlevé la plus grande partie de ses villes, de ses terres et de ses richesses, ce ne
fut plus pour elle qu’une lente et douloureuse agonie11.
11
T. GOSTYNSKI, op. cit., p. 50.
23
C’est ainsi que les Phéniciens vont disparaître de la scène nord-
africaine en tant que conquérants et laisser la place à de nouveaux envahisseurs
encore au début de leur puissance, les Grecs.
Au IVe siècle avant notre ère, les Grecs entreprirent la conquête des
pays riverains de la Méditerranée et attaquèrent les Carthaginois en territoire
africain. L’expédition se fit avec Agathode en 310 avant J.-C.
Vers 630 avant notre ère, les Grecs fondèrent cinq colonies en Libye
dont la plus importante était Cyrène. Ces cinq colonies formèrent une
fédération nommée Pentapolis, qui se transforma en royaume de Cyrène14.
12
Flaubert, Salammbô, (1862), Paris, Flammarion, 1995, 499 p.
13
Charles André JULIEN, op. cit., p. 9.
14
T. GOSTYNSKI, op. cit., p. 18.
24
Selon l’historien T. Gostynski, le moment décisif de l’histoire de la
Libye, fut celui de la fondation du royaume de Cyrène qui était soumis aux
Grecs et aux Égyptiens.
Le royaume de Cyrène devint une partie grecque du pays libyque. Il
entretint des rapports politiques et commerciaux étroits avec la Grèce, l’Égypte
et la Syrie. Ainsi prit fin la grande histoire de la Libye Orientale.
Cyrène, seule région riche de la Libye, devenue le royaume de
l’envahisseur, provoqua la régression économique et culturelle des Libyens et
les obligea à entrer dans un nouveau genre de vie, celui du nomadisme. Il ne
leur restait que les régions semi-désertiques et désertiques pour vivre, ils se
retrouvèrent alors réduits à la vie nomade.
Le résultat de la fondation de cette enclave grecque fut la division de la
Libye en deux parties. La première s’étendait de la frontière de l’Égypte
jusqu’à Cyrène, et la deuxième de Tripoli à l’Atlantique. Ces deux parties
étaient séparées par une vaste région désertique peu peuplée.
Entre le VIIe et le VIe siècle avant notre ère, l’expansion des Grecs aura
lieu vers l’ouest. Ils vont s’implanter en Sicile et dans le sud de la Péninsule
Apennine, où ils fondent la « Grande Grèce ».
Les Grecs restèrent en Afrique deux longs siècles jusqu’à l’arrivée du
nouvel envahisseur qui les chassa du territoire africain afin de devenir, à son
tour, le maître des lieux.
25
2. Les Romains
C’est une nouvelle aube qui s’ouvre en Afrique du Nord avec la chute
de l’ancien Empire Carthaginois.
Comme nous l’avons vu précédemment, c’est au IIIe siècle avant l’ère
chrétienne que les Romains succédèrent aux Grecs en tant que puissance
maritime. Trois guerres, connues sous le nom de Guerres Puniques, vont les
opposer aux Carthaginois de 262 à 146 avant J.-C.
Carthage voit sa chute en l’an 146 avant notre ère, détruite par les
Romains après la Troisième Guerre Punique ; cette chute marque le début de
l’occupation romaine en Afrique. Débarrassée de Carthage, Rome, devait
évincer son autre ennemi : la Libye. Elle subira alors de grands changements.
Rome ne se contentait pas d’anéantir ses adversaires, elle annexait leurs
territoires. Au printemps 146, Rome transforma les anciennes possessions
carthaginoises en province romaine, noyau de son Empire Africain, qu’elle
nomma la Provincia Africa ou Africa, puis elle rattacha les terres voisines les
nommant Africa Nova.
1
Bernadette CABOURET, L’Afrique Romaine de 69 à 439, Nantes, éditions du Temps, 2005,
p. 11.
2
L’exposition intitulée « De Vesontio à Besançon », au Musée des Beaux-Arts et
d’Archéologie à Besançon (du 12 mai au 31 décembre 2006), a montré qu’à Vesontio, capitale
romaine de la province séquane, se trouvait du marbre venu d’Afrique (Algérie, Tunisie). Cette
découverte est une preuve de l’échange commercial entre Rome et l’Afrique.
26
tout le territoire qui allait de la Moulouya à Cirta. Une fois Syphax capturé,
Masinissa, allié des Romains, put récupérer les territoires et les villes occupés
autrefois par les Carthaginois entre 174 et 150. Masinissa réussit, durant ses 56
ans de règne, à réaliser l’unité du royaume Numide. Il parvint à l’unifier
politiquement et à englober, aux dépens de Carthage, d’autres territoires situés
dans la région des Syrtes. Le règne de Masinissa fut « le premier règne
historique »3. Ce grand royaume se maintint sous le règne de Micipsa (148-
118) ; mais Rome, installée depuis 146 sur les dépouilles de Carthage, ne
pouvait longtemps s’accommoder de ce voisinage.
À la mort de Masinissa en l’an 148 avant J.-C., son Royaume, la
Numidie, fut partagé entre ses trois fils : Micipsa, Gulussa et Mastanabal. La
pénétration romaine fut lente. Elle rencontra des résistances quasi continues
pendant quatre siècles. Jusqu’en 238, la domination romaine en Afrique ne
connut pas de sérieux périls, cependant ses progrès se heurtaient à des révoltes
indigènes qui étaient parfois graves. Rappelons l’ensemble des révoltes qui
confrontèrent Rome, la nouvelle maîtresse de l’Afrique, aux différents rois,
chefs et rebelles berbères.
Scipion Émilien décide d’entreprendre une démarche diplomatique afin
d’atteindre son but. Il se présente comme l’ami de Masinissa et de ce fait
comme tuteur de ses fils. Voulant créer une division dans le royaume, il
distribue le gouvernement aux trois fils de Masinissa au lieu d’un seul. Il
chargea le premier, Micipsa, de l’administration, le second, Manastabal, de la
justice et le troisième, Gulussa, de l’armée, dont il fut désigné comme chef.
Ainsi donc, Scipion réussit à séparer les gérances du trésor de l’armée et de
réduire chacun des trois princes au simple rôle de ministre. Et c’est ainsi que la
Libye s’est retrouvée sous protectorat de Rome.
Jusque-là, Rome pouvait toujours compter sur la tranquillité de sa
nouvelle province. Les trois princes travaillaient harmonieusement. Cependant,
Micipsa vieillissait et devait régler la question de l’héritage entre ses deux fils,
Adherbal et Hiempsal. Gulussa n’avait qu’un fils, Massiva, encore mineur et
Manartabal avait, lui aussi, deux fils, Gauda, fils légitime et Jugurtha, fils
illégitime.
3
F. BENOUNICHE, Le Musée National des antiquités d’Alger, Alger, éd. Sous-Direction des
Arts, Musées, Monuments historiques, Antiquités, 1974, p. 12.
27
Jugurtha était aimé par tout le monde. Participant à une expédition
militaire romaine, il s’est allié à quelques Romains et même à Scipion Émilien.
Micipsa comprit que Jugurtha n’accepterait jamais d’être frustré malgré son
illégitimité qui lui ôtait tout droit à l’héritage royal. Il décida alors de l’adopter.
Massiva et Gauda furent donc exclus de l’héritage et durent se soumettre aux
trois héritiers du trône, les deux fils légitimes de Micipsa et Jugurtha, devenu
son fils adoptif.
Micipsa mourut en 118 avant notre ère. Jugurtha saisit l’occasion et
supprima Hiempsal. Adherbal eut peur pour sa vie et décida de prendre la fuite.
Dès 112, Jugurtha marcha sur les traces de son grand-père, le grand Masinissa,
essayant de refaire l’unité de la Numidie.
Rome prit peur à son tour, car réunir tout le royaume sous le pouvoir
d’un seul homme ne jouerait en aucun cas en sa faveur. Elle décida d’intervenir
en l’an 112. Elle envoya alors en Numidie deux sénateurs et quelques troupes
que Jugurtha combla de présents, ainsi, ces derniers se prononcèrent en sa
faveur.
Jugurtha fut convoqué à Rome. Il distribua aux gens influents de
l’argent pour les acheter. Rome envoya des troupes militaires en Libye afin de
l’obliger à se soumettre à l’obéissance.
Aulus, premier chef des troupes romaines, n’apporta aucune solution. Il
fut remplacé par Matellus qui tenta d’assassiner Jugurtha. Il échoua, mais
réussit cependant à troubler le prince numide en s’emparant du grand marché
alimentaire de Vaga (Beja) qui servait à l’approvisionnement de son armée et
en s’emparant de la capitale Cirta Regia. Cependant, Matellus fut remplacé par
Marius qui repoussa Jugurtha vers l’ouest. Ce dernier se vit obligé de se retirer
en Maurétanie qui était sous le gouvernement de Bocchus Ier, son beau-père.
Bocchus fut acheté et livra Jugurtha aux Romains ; il fut enfermé dans une
prison de Rome et mis à mort le 1er janvier 104. C’est ainsi que la guerre de
Rome contre Jugurtha prit fin subitement et que le royaume numide finit par
tomber sous sa dépendance4. L’épisode de la guerre de Jugurtha contre Rome
est rapporté par Salluste qui retrace tous les détails5.
Comme récompense, Bocchus reçut des Romains une grande partie de
la Numidie, le reste revint de droit à Gauda, seul survivant de tous les cousins
4
Voir : Houaria KADRA, op., cit.
5
Voir : SALLUSTE, op. cit.
28
de Jugurtha. Le royaume fut partagé après la mort de Bocchus Ier. Rome se
chargea de le partager entre ses deux fils, Bogud et Bocchus II. Ainsi donc
Rome divisa la Libye en trois royaumes tout en la gardant sous sa protection.
Mais Rome va connaître des troubles politiques et des luttes intérieures entre
des hommes avides de pouvoir. Cette instabilité aura des conséquences
néfastes sur la Libye. Sylla condamna à mort Harius. Ce dernier se précipita en
Libye afin de trouver un refuge ; toutefois il fut expulsé du pays. Certains de
ses partisans débarquèrent en Libye et firent alliance avec le prince Hiarbas. Il
évinça ainsi ses cousins Masinissa II, et Hiempsal II. Mais son pouvoir ne dura
pas longtemps. Avec l’arrivée du général Pompée (106-48 av. J.-C.), Hiarbas
fut chassé et ses alliés écrasés. Le pouvoir revint aux dépossédés.
Après la mort de Jugurtha, deux rois laissèrent leurs noms dans
l’Histoire : Juba Ier qui régna à partir de 50 et tenta de sauvegarder son
indépendance mais finit par être vaincu par les Romains. Il mit fin à ses jours
en 46. Le deuxième roi fut Juba II que Rome plaça à la tête du royaume de
Maurétanie ayant pour capitale Césarée (Cherchell), de 25 avant J.-C. à 23
après J.-C.6
Ce point mérite d’être quelque peu développé.
César débarque en Libye et s’allie aux rois de la Maurétanie, Bogud et
Bocchus II. Une bataille eut lieu entre eux et l’armée de Juba Ier en 46 avant
notre ère. Dans ce combat, l’armée de Juba Ier et de ses alliés pompéiens fut
écrasée. Le roi numide se donne la mort. C’est ainsi que son royaume fut
annexé par Rome.
Après la mort de César, la Libye fut à nouveau le théâtre des combats
d’hommes assoiffés de pouvoir. Lors d’une bataille, Bogud périt et ainsi de
nouveau, une grande partie de la Libye se trouva réunie sous un seul homme,
Bocchus II. A sa mort en 33 avant notre ère, la Maurétanie fut annexée par la
puissante Rome qui domina sur la partie de la Libye qu’il gouvernait. Elle
s’étendait du Golfe des Syrtes jusqu’à l’Atlantique. Mais en 25 avant notre ère,
le royaume de la Grande Maurétanie – qui s’étendait de l’Atlantique jusqu’à
l’Oued El Kabir – fut créé par Octave-Auguste qui donna son gouvernement à
Juba II, le fils de son ami d’enfance Juba Ier. Le jeune dirigeant dut négocier
avec Rome durant tout son règne.
6
Voir : T. GOSTYNSKI, op. cit.
29
D’autres personnages vont entrer en scène et prendre place dans
l’Histoire de l’Afrique du Nord.
Octave-Auguste était le petit neveu de Cléopâtre et aussi son fils
adoptif. Cléopâtre Séléné était comme sa demi-sœur.
Auguste lui [Juba] donna, non seulement un royaume, mais encore une
épouse, Cléopâtre Séléné, fille de la fameuse Cléopâtre et de Marc Antoine le
Triumvir. Elle était probablement née en 40 avant J.-C. avec son frère jumeau
Alexandre. Celui-ci reçu le nom d’Hélios, « le Soleil » ; sa sœur fut Séléné,
« la lune »7.
Elle épouse Juba II. Deux héritiers se sont donc unis, l’héritier légal des
royaumes de Libye et l’héritière légale de l’Égypte et de ses pays annexes.
Dans ces deux pays, la haine contre Rome grondait.
Après la mort de la grande Cléopâtre et de ses frères, Cléopâtre Séléné
fut la seule héritière légale de l’Égypte et des pays de l’Asie occidentale
conquis par Antoine. Elle mit au monde un fils auquel elle donna le nom
égyptien de ses glorieux ancêtres : Ptolémée.
7
Stéphane GSELL, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord. Jules César et l’Afrique, Fin des
royaumes indigènes, Tome 8, Paris, Hachette, 1928, p. 217.
30
ou pour prendre le pouvoir. Quoi qu’il en soit, il fallut trois ans à Claude,
successeur de l’empereur Caligula, pour dompter les rebelles.
D’autres soulèvements eurent lieu ; et en 118, une révolte éclata dans
presque toute la Libye.
Grâce à son armée, Rome put maîtriser les insurrections dans la partie
orientale de la Libye jusqu’à la fin du IIe siècle. Cependant, elle n’eut aucun
contrôle sur la Libye occidentale qui n’a cessé d’être agitée. Les IIe et IIIe
siècles connurent plusieurs soulèvements.
Dans la première moitié du IIIe siècle, les révoltes cessèrent. Mais dans
la suite, il y eut deux grandes insurrections. La première eut lieu de 253 à 262,
et la deuxième de 289 à 297.
Cela continua au cours du IVe siècle. Dans sa deuxième moitié, il y eut
d’abord une insurrection en Tripolitaine de 364 à 366. Deux autres
insurrections ont suivi, aussi importantes que la première. Elles se sont
étendues sur tout le pays. Elles furent dirigées par les deux frères berbères :
Firmius et Gildon. Celle de Firmius, fils de Nubil, prince de Kabylie, de 372 à
374, et celle de Gildon de 395 à 398. Deux révoltes qui s’ajoutèrent aux
difficultés d’un pouvoir romain déjà affaibli.
Firmius s’empara de Julia Caesarea et de Icosium (Alger) et se déclara
empereur.
Rome ne parvint pas à le vaincre, elle eut recours à la trahison. Elle
monta son frère Gildon contre lui en lui promettant un pouvoir absolu sur
l’Afrique. Firmius, découvrant la trahison de son frère et le complot qui se
tramait contre lui, met fin à ses jours afin de ne pas être fait prisonnier par les
Romains. La trahison fut une réussite, et Gildon fut nommé comte d’Afrique,
possédant de grands territoires.
Après la mort de l’empereur Théodose, Gildon se révolta à son tour
(395-398). Rome utilisa le même stratagème qu’elle avait utilisé pour faire
tomber Firmius. Elle fit monter contre lui son autre frère Mascezel. Dans la
bataille qui opposa les deux frères, Gildon fut vaincu, capturé, puis tué. Rome
avait réussi non seulement à dompter le grand soulèvement mais aussi à mettre
fin à cette grande et puissante résistance nationale qui est la Kabylie.
31
d’indépendance et de liberté, il ne put se plier à l’autorité qui lui avait été
imposée après la conquête et l’occupation de son pays. Les Berbères
préféraient « vivre en liberté avec les Barbares plutôt qu’en esclaves avec les
Romains »8.
8
Tahar OUSSEDIT, La Berbérie, Tome 2, Alger, ENAL, 1991, p. 82.
9
Marcel BENABOU, La résistance africaine à la romanisation, Paris, éd. François Maspero,
1976, p. 57.
10
Peuplade vaillante qui parcourt les régions dépourvues de villes, en bordure des déserts
d’Afrique.
32
Deux peuplades vont s’unir pour marcher contre Rome : les Musulames
et leurs voisins les Maures ayant pour chef Mazippa.
L’armée fut partagée entre les deux chefs. Tacfarinas garda les soldats
armés à la romaine, afin de les vouer à la discipline et au commandement ;
quant à Mazippa, il garda les troupes légères destinées à porter partout « le fer,
la flamme et l’effroi »11. Cette révolte s’étendit jusqu’à la Maurétanie à l’ouest
et à la petite Syrte à l’est.
Mais Rome ne put se réjouir longtemps de ses victoires, car peu après,
elle fut chassée de la Libye par les Vandales, rencontrant des difficultés pour
s’imposer aux tribus berbères. Ces dernières réussiront à troubler l’équilibre
instable de la paix romaine facilitant ainsi l’arrivée d’un nouveau conquérant
dans leur pays tant convoité : les Vandales.
11
Charles André JULIEN, op. cit., p. 129.
33
3. Les Vandales
1
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 85.
2
Marcus LOUIS, Histoire des Vandales depuis leur première apparition sur la scène
historique jusqu’à la destruction de leur Empire en Afrique, Paris, Arthus Bertrand, 1836, 95 p.
3
Gustave BOISSIERE, op. cit.
4
Christian COURTOIS, op. cit.
5
Victor DE VITA, Histoire de la persécution vandale en Afrique, Paris, Les Belles Lettres,
2002, 269 p.
6
Serge LANCEL, op. cit.
34
comme l’atteste sa fameuse phrase : « Partout où mon cheval passe, l’herbe ne
repoussera pas »7.
7
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 86.
8
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 88.
35
Boniface appela les Vandales à son secours leur permettant ainsi de
s’associer à la direction de l’Afrique. « Les Barbares acceptèrent spontanément
la proposition car elle leur ouvrait la voie vers la contrée qui berçait leur
imagination et qu’ils rêvaient de connaître »9. Et c’est ainsi qu’« à la fin du IVe
siècle, ce peuple [vandale] est entraîné dans l’immense aventure des
invasions »10.
L’entrée des Vandales en Numidie fut néfaste pour les habitants. Ils
pillèrent et dévastèrent les villes et incendièrent les riches propriétés après les
avoir mises à sac.
Voyons la situation dans laquelle se débattait la Berbérie lorsque les
Vandales apparurent aux frontières de l’Afrique septentrionale au début du Ve
siècle, en 429 exactement. Les Vandales passèrent d’Espagne en Afrique au
mois de mai de l’an 429. C’est la date qui est généralement retenue et qui reste
la plus probable. La Berbérie était divisée politiquement, ce qui faisait d’elle
une proie tentante pour les nouveaux conquérants. Ils occupèrent en 430 les
Maurétanies Tingitane et Césarienne et une partie de la Numidie, puis en 439,
la célèbre Carthage, et ils fondèrent un royaume dans la partie orientale de
l’Afrique.
Penchons-nous sur les détails de cette invasion. Le débarquement des
Vandales se fit avec Genséric et les 80000 hommes qui le suivirent sur le sol
africain.
C’est probablement sur les plages situées à l’est de Tanger qu’ont débarqué
les Vandales, et ceci en raison de la disposition générale du relief qui rend
plus faciles les communications de la côte et de l’arrière-pays dans la région
du Cap Spartel que du côté de Ceuta11.
9
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 88.
10
Christian COURTOIS, op. cit., p. 356.
11
Christian COURTOIS, op. cit., p. 162.
36
Vandales vers l’est. Il leur fallut deux ou trois mois pour parcourir les 700 km
qui séparent Tingi d’Altawa.
12
La fin de la vie de saint Augustin fut marquée par l’invasion Vandale en Afrique du Nord. Il
mourut pendant le siège d’Hippone, le 28 août 430.
37
et de façon décisive, s’embarqua pour l’Italie. Aspar regagna l’Orient laissant
Genséric pratiquement maître de l’Afrique.
Le 19 octobre 439, le roi vandale Genséric occupa Carthage, se taillant
ainsi un État au cœur de l’Afrique.
Presque la totalité de l’Afrique romaine était entre les mains du
nouveau vainqueur. Selon Christian Courtois, l’État vandale, qui s’est fondé en
442, n’a pas eu le sort éphémère de ceux qui l’avaient précédé parce que
l’entreprise de Genséric a été faite à un moment où il lui fut possible de se fixer
et que dès l’année 429, le roi vandale a désiré autre chose qu’une simple
aventure militaire.
Après 455, l’État Vandale
L’État vandale ne s’est pas limité aux frontières africaines, il ira au-
delà, jusqu’en Sicile et en Sardaigne. Mais ce qui nous intéresse dans notre
recherche c’est sa situation en Afrique.
Donc, Genséric, nouveau Souverain d’Afrique, décide d’envahir Rome,
menant ainsi une guerre contre l’Italie. Il réussit à rallier les Berbères à sa
cause.
En 455, Genséric réussit à s’introduire dans Rome pour l’occuper après
la Sicile et la Sardaigne. La célèbre capitale fut pillée, elle vit ses immenses
trésors transportés à Carthage.
À sa mort en 477, Genséric fit de son fils Hunéric son successeur ; ce
dernier suivit fidèlement la politique de son défunt père. Il s’allia aux
Berbères, et parvint ainsi à contrôler intégralement le bassin méditerranéen.
La mort de Genséric, fondateur de l’État Vandale en Libye, a facilité un
grand nombre de révoltes des Libyens. Des chefs de tribu, des Aguellids, se
soulevèrent et provoquèrent des troubles. Le foyer principal de la résistance
libyenne se trouvait dans le massif de l’Aurès. Ces offensives des tribus
13
Christian COURTOIS, op. cit., p. 181 et 184.
38
Berbères ont contribué, en grande partie, à la fin de l’État Vandale et au
renversement de son pouvoir.
À la mort de Hunéric en 484, ce fut Gunthamund qui monta sur le trône
de Carthage. Le nouveau souverain dut faire face aux Berbères de Mauritanie
et de Numidie qui s’insurgèrent.
Mais il ne put empêcher leur progression. Il mourut au mois de
septembre 496 et, c’est son frère, Thrasamund, qui lui succéda. Suite à cet
échec, les Vandales s’enfuirent et se réfugièrent dans la partie est de l’Afrique
Septentrionale, nommée jadis « République de Carthage » et qu’on connaît
aujourd’hui sous le nom de Tunisie.
Thrasamund subit, à son tour, un désastre qui laissa entrevoir la chute
prochaine des Vandales. Il mourut en 523. Et c’est à Hildéric, que revint le
trône. Au début de son règne (523-530), les Maures se déclarèrent libres et les
Numides s’affirmèrent indépendants. Ces derniers choisirent Masuna pour roi,
il l’installèrent à Byzance, capitale de l’Empire d’Orient. Les Vandales, guidés
par leur nouveau souverain, se fixèrent le devoir d’organiser leur pays.
39
ce qu’on peut souligner ici, c’est la formation de ce royaume indigène du type
montagnard qui prend forme dès les dernières années du Ve siècle. La
fondation d’un tel royaume démontre l’existence d’une menace interne,
symbole de révolte contre toute autorité externe, elle est l’emblème de « la
vitalité renaissante du monde berbère »14.
14
Christian COURTOIS, op. cit., p. 342.
15
Voir : Jean-François MARMONTEL, Bélisaire, (1767), Paris, Société des Textes Français
Modernes, 1994, 252 p.
40
A la veille de la conquête byzantine, deux menaces pesaient sur le
royaume vandale. La première était celle des confédérations berbères qui
s’étaient constituées sur son propre territoire et la deuxième était celle de
l’apparition des tribus chamelières.
Le 30 août 533 – date qui reste probable mais non certaine – Bélisaire
débarqua à Caput Vada (Ras Kapoudia), et moins de trois semaines plus tard, il
pénétra dans Carthage. La victoire d’Ad Decimum qui fût remportée le 13
septembre ouvrit les portes de la capitale à Bélisaire ; puis la victoire de
Tricamarum qui s’est produite à la mi-décembre suffit à causer la ruine de
l’état Vandale.
16
Christian COURTOIS, op. cit., p. 353.
17
Christian COURTOIS, op. cit., p. 357.
41
4. Les Byzantins
Comme nous l’avons vu, l’Afrique tomba entre les mains des Byzantins
en 533 ; en décembre de cette même année, Carthage fut prise. La reconquête
byzantine mit fin à la suprématie vandale et, en quelques mois, l’Afrique du
Nord redevint romaine.
Vers le milieu du VIIe siècle, la domination byzantine s’étendait sur une
grande partie des territoires.
Ils possédaient aussi quelques villes situées sur la côte espagnole, ce qui
leur donnait un certain pouvoir dans l’ouest de la Méditerranée.
L’empereur Justinien décide de conquérir l’Afrique septentrionale. Il
prépara son invasion, confiant le commandement de l’armée à Bélisaire.
Justinien profita de la faiblesse des Vandales afin d’occuper l’Afrique du Nord.
Le 22 juin 533, les troupes se rendirent au port pour l’embarquement.
Gélimer, nouveau roi de l’Afrique, ignorait que cette invasion se préparait. Il
s’était rendu à l’intérieur du pays afin de faire face aux attaques des rebelles
Berbères.
Carthage était donc sans défense, ce qui laissa la voie libre à Bélisaire.
Il pénétra dans la capitale sans peine et l’occupa.
Au lever du jour, Bélisaire fut reconnu par son armée et par la
population comme le représentant légal de l’empereur. Il prit place sur le trône
abandonné par Gélimer. Grâce à lui et à ses interventions, les habitants de la
capitale et des alentours retrouvèrent la sécurité et la paix.
1
Charles DIEHL, L’Afrique Byzantine. Histoire de la domination Byzantine en Afrique (533-
709), Paris, Ernest Leroux Editeur, 1896, p. 535-536.
42
Pourchassé par Bélisaire, en guerre contre l’Empire d’Orient et contre
les maîtres de l’Italie, les Ostrogoths, désobéi par les Berbères qui ne
reconnaissaient plus son autorité, Gélimer se retrouva isolé et abandonné.
Certains que seule la perte de Gélimer pouvait ramener la paix dans le
pays, les aguelidhs (rois) de Numidie et de Mauritanie mirent de côté les
différends qui les opposaient et s’unirent contre leur ennemi. Ils scellèrent
même un accord avec Bélisaire. Ce dernier leur promit de les reconnaître en
tant que chefs d’état, de respecter leur forme de gouvernement et de leur
accorder l’appui nécessaire en cas de danger, en échange de leur engagement
auprès de lui, à se tenir à l’écart des Vandales et à rompre toute relation avec
eux.
Les Vandales furent dépossédés des richesses qu’ils avaient accumulées
pendant plusieurs années, soit plus d’un demi-siècle de brigandages, de vols et
de rapines.
De retour à Carthage, Bélisaire s’empressa d’achever la conquête du
royaume de Gélimer et d’imposer l’ordre et la paix. Il commença d’abord par
rassembler tous les Vandales pour mieux les surveiller en attendant de les
envoyer à Constantinople. Il s’empara ensuite de Césarée (Cherchell) sous le
regard indifférent des Berbères et édifia des forteresses dans les Zibans, en
Numidie et dans l’Aurès. Et enfin, pour empêcher un quelconque soulèvement
des autochtones, il fit construire des avant-postes accessibles par mer, à Cap
Matifou, à Tipaza, à Cherchell et à Ténès.
Gélimer consentit enfin à abandonner les armes et à se rendre, ne
pouvant plus supporter les horreurs causées par la famine sur sa famille.
Bélisaire se porta alors à la rencontre de Gélimer. Il fut reçu avec tous
les égards dus à son rang.
C’est ainsi que disparut à jamais la dynastie des Vandales. Ils furent
dispersés et leurs princes furent affectés en qualité d’officiers dans différents
corps de cavalerie de l’armée impériale, éloignés les uns des autres afin de les
empêcher de se concerter dans le but de fomenter des troubles ou un
quelconque soulèvement.
Ayant atteint son objectif, l’Empereur s’attela à réorganiser
administrativement les territoires occupés et à reconstituer l’ancien Empire
Romain en débarrassant l’Afrique de toutes les réalisations introduites par les
43
Vandales. Dès l’aube de 534, Justinien commença à transformer les structures
administratives de l’empire africain. Mais il rencontra d’énormes difficultés.
Les Berbères avaient assisté aux combats qui opposaient les Vandales
aux Byzantins sans y prendre part. Satisfaits dans un premier temps, ils
s’aperçurent aussitôt « qu’un envahisseur chasse toujours un occupant et il
s’installe à sa place sans tenir compte de l’avis des Numides, les premières
victimes »2.
Après être parvenus, grâce à l’aide des Numides, à chasser les
Vandales, les Byzantins se retournèrent contre les Aurès. Les Berbères savaient
que seule leur union leur permettrait de recouvrer leur liberté. Ils s’armèrent
alors pour repousser le nouveau conquérant hors de leur pays.
Les premiers détachements se constituèrent dans l’Aurès sous la
direction de l’aguellid Iabdas. D’autres troupes se formèrent dans le désert sous
le commandement de l’aguellid Cutzinas. Elles furent appelées par l’historien
Émile-Félix Gautier « les nomades chameliers »3.
Avant de s’embarquer pour Byzance (Constantinople), Bélisaire confia
le commandement de l’armée à Solomon.
Après avoir vaincu Cutzinas, chef des Numides de Byzacène et s’en
être fait son allié, Solomon se retourna contre Iabdas, roi de l’Aurès oriental.
Mais les échecs successifs de Solomon causèrent la révolte de ses
soldats. Pour échapper à la mort, il s’enfuit en Sicile où il se réfugia. Justinien
demanda alors à Bélisaire de retourner en Afrique afin de rétablir l’ordre. Mais
la révolte étant déclenchée, le général ne put obtenir aucun résultat positif. Les
soldats refusèrent toute obéissance. Ils demeurèrent sous l’autorité du
révolutionnaire Stozas qui finit par être battu et pourchassé. Il gagna alors la
Mauritanie où il trouva refuge chez les Berbères.
2
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 114.
3
Les Berbères utilisaient les chameaux qu’ils disposaient agenouillés les uns derrière les
autres. Ils formaient ainsi plusieurs lignes. Ils mettaient les femmes et les enfants au centre
tandis que les guerriers se plaçaient entre les jambes des chameaux. Une stratégie pour
déstabiliser l’ennemi : les chevaux avaient une grande peur des chameaux. Lorsque la cavalerie
byzantine parvenait à proximité du premier rang, les chevaux s’arrêtaient brusquement, ils se
cabraient en hennissant et refusaient d’avancer. Cette tactique permit aux Berbères chameliers
de tenir longtemps la dragée haute aux nouveaux envahisseurs. Une tactique que nous
retrouverons dans la bataille qui confronta la Kahéna à Hassan ibn Noomane el Ghassani dans
la bataille de la Meskiana, où il fut d’ailleurs vaincu.
44
Après cette victoire éclatante, Solomon revint en Afrique, résolu à
occuper militairement l’Aurès. Après plusieurs combats meurtriers, il
contraignit l’aguellid Iabdas à abandonner.
En 539, Solomon entreprit une seconde campagne contre l’Aurès.
L’affrontement eut lieu à Babosis, au sud de Baghaï, où Iabdas fut vaincu. Les
Byzantins razzièrent récoltes et cheptel vers Timgad et poursuivirent Iabdas
jusqu’à sa forteresse de Zerbula, mais sans pouvoir y pénétrer. Solomon
parvint cependant, à force d’acharnement et de corruption, après maints
affrontements, à saisir les biens du roi Iabdas entreposés à Toumar, laissés à la
garde de vieillards, puis à Geminianus (Djemina).
La présence byzantine, contrairement à la domination romaine, n’est ni
systématique, ni nombreuse ni aussi bien ordonnée. Peu à peu, les Byzantins
vont se cantonner dans les grandes villes du nord tunisien et dans quelques
villes importantes de l’intérieur et du littoral. Puis, parallèlement à cela, ils
occupèrent certains postes sensibles, ainsi ils continueront à percevoir impôts
et denrées à l’entrée des marchés. Pour le reste, comme à l’accoutumée, le pays
est livré à lui-même. Ainsi, des royaumes et des principautés berbères se
constituèrent, parfois alliés, parfois opposés aux Byzantins.
La rébellion se généralisa et embrasa toute l’Afrique septentrionale. Les
Mauritaniens, sous la conduite de Stozas et les guerriers de l’Aguellid Antalas,
attaquèrent violemment les détachements impériaux désorganisés et en proie à
l’anarchie. La présence des Byzantins en Numidie devenait de plus en plus
incertaine.
Justinien dut trouver rapidement une solution afin de calmer les
Berbères et les soumettre à son autorité. Il désigna alors Jean Troglita comme
gouverneur. Ce dernier eut recours à des armes redoutables : la diplomatie,
l’attrait de l’or et la division.
Grâce à sa stratégie, il parvint à gagner l’amitié d’un grand nombre de
tribus qu’il isola de leur roi. C’est ainsi qu’il divisa pour mieux régner. Il
marcha d’abord contre Antalas qu’il obligea à battre en retraite vers la partie la
plus accidentée de son royaume. Puis, en 548, il réussit, à prix d’or, à faire
assassiner plusieurs chefs berbères. Il réussit à ramener la paix en Afrique,
mais elle ne dura que quelques années. En 565, à la mort de Justinien, les
hostilités reprirent.
45
Justin II lui succéda sur le trône, son règne dura treize ans, de 565 à
578. Des troubles éclatèrent un peu partout à travers le pays car les Berbères
n’oublièrent jamais la fameuse phrase de leurs ancêtres, Jugurtha et Tacfarinas,
« l’Afrique aux Africains ».
Après la mort de Justin II, c’est Tibère II qui lui succéda (578 à 582). Il
réussit à ramener la paix pendant un certain temps, mais tout recommença
après l’assassinat d’un chef numide par un officier byzantin.
En 582, Tibère II mourut et c’est Maurice qui lui succéda. Il tenta de
ramener le calme en Afrique, mais ses efforts furent vains. À sa mort en 602,
son fils Constantin III prit sa succession.
En apparence, il semblait que rien ne fût changé dans l’Afrique
byzantine, mais en fait, une désorganisation profonde se faisait sentir de toutes
parts.
Lorsque Constant III arriva au pouvoir, l’Afrique avait commencé à se
débattre dans l’anarchie ; l’État et la foi s’étaient éclipsés, le pays se trouvait
sans guide. La Berbérie, ravagée par des invasions fréquentes, des
soulèvements sanglants et des schismes incessants, se préparait à défendre son
intégrité territoriale contre un nouveau conquérant4.
Au désordre qui régnait, s’ajoutèrent des conflits religieux. Les évêques
assistèrent à l’écroulement de la religion chrétienne.
Vers 640, l’invasion arabe engagea la province dans la lutte religieuse.
La conquête de la Syrie et de l’Égypte réalisée par les Musulmans, l’Afrique
vit débarquer chez elle une masse de populations chrétiennes qui fuyaient
l’épée des envahisseurs.
Une fois l’Égypte conquise, les Arabes avaient décidé de continuer leur
marche victorieuse vers l’Occident. En 642, ils occupèrent Barca et la
Cyrénaïque, l’année suivante, ils soumirent la portion orientale de la
Tripolitaine… prirent d’assaut Tripoli et pillèrent Sabrata.
En moins de six ans, les Musulmans avaient réussi à conquérir la Syrie,
la Palestine, l’Égypte, la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Les Byzantins avaient
vu leurs efforts partir en fumée, ils ne pouvaient plus récupérer leurs
possessions.
4
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 118.
46
En 646, l’Afrique avait pour gouverneur général le patrice Grégoire. Le
trône de Byzance était occupé par le jeune Constant II, âgé de quinze ans à
peine.
Héraclius, un des exarques de Carthage, supprima les abus et rendit à la
Libye une certaine prospérité. Son fils Héraclius devint empereur de Byzance.
Carthage eut un nouvel exarque, Grégoire. Devenu puissant, ce dernier songea
à se rendre indépendant de l’empereur ; cela créa certains malentendus entre lui
et Héraclius, fragilisa le pouvoir byzantin et facilita son renversement par les
nouveaux conquérants, ceux qui venaient de l’Orient : les Arabes.
L’empereur byzantin régnait désormais sur un empire assailli à
l’extérieur par les furieuses attaques des Arabes. Dans ces conditions,
Grégoire, le puissant gouverneur de l’Afrique, voyant l’incapacité de Byzance
à protéger ses sujets, décida de prendre son indépendance avec la certitude de
trouver des alliés parmi les populations indigènes.
Le désarroi grandissait chaque jour. L’invasion arabe commençait,
l’argent manquait pour faire face aux dépenses les plus urgentes. Les
gouverneurs songeaient plus à leurs intérêts qu’à leurs devoirs. Les Grecs, qui
vivaient encore en Afrique malgré leur chute, devenaient chaque jour plus
indépendants du pouvoir central, à savoir le pouvoir byzantin. La
désorganisation de l’Afrique byzantine eut lieu au milieu du VIIe siècle à cause
de la reconstitution de la nationalité berbère, se groupant en de puissants États
presque indépendants de l’empereur.
47
Jusqu’au milieu du VIIe siècle, la terre de toutes les convoitises était
nominalement sous la domination de Byzance. Mais dès la fin du siècle, les
Musulmans mirent un terme à la période byzantine. L’armée byzantine fut
battue à Sbeïtla en 640 près de Tebessa par Abd Allah Ibn Saad.
5
Charles DIEHL, op. cit., p. 562.
48
Chapitre 2
L’Ifriqiya lors de l’invasion arabe
Si un trait caractérise l’histoire de l’Afrique du Nord, c’est l’opiniâtreté des
populations indigènes, entendez berbères, à rejeter les couches successives
d’envahisseurs. Troisième siècle avant Jésus-Christ, époque d’Hannibal, les
Numides, qui sont des Berbères, entrent dans la lumière historique en aidant
les Romains à triompher des maîtres carthaginois. Siècle suivant : le Numide
Jugurtha mène la vie dure aux nouveaux maîtres romains. Sans succès. Mais
six siècles de domination romaine n’empêcheront pas les Berbères d’aider les
Vandales, au Ve siècle de notre ère, à détruire le pouvoir de l’occupant ; un
siècle plus tard, ce seront les Byzantins qu’ils aideront à abattre les Vandales,
avant de se retourner, le moment venu, contre les Byzantins…Et nous voici
parvenus à l’époque de la Kahina, lorsque l’envahisseur arabe monte à
l’horizon1.
1
Charles André JULIEN, op. cit., p. 18.
50
Après avoir évoqué l’Ifriqiya et ses différents envahisseurs juste avant
la conquête arabe, nous allons aborder, dans ce deuxième chapitre, l’invasion
arabe et l’ère nouvelle qu’elle apporta avec elle.
Avec cette invasion, un personnage historique, et pas des moindres,
apparaît dans l’Histoire. C’est contre ces nouveaux conquérants venus de
l’Orient que la Kahéna, tout comme ses ancêtres, va se battre, avec fougue et
courage afin de les bouter hors de l’Ifriqiya.
51
I. L’invasion arabe
Avant de nous plonger dans les différentes invasions arabes qui se sont
multipliées en Afrique du Nord, nous devons d’abord peindre le tableau du
pays à cette époque.
Pour ce faire, nous nous référons à Charles-André Julien qui prend le
soin de décrire, dans son livre Histoire de l’Afrique du Nord de la conquête
arabe à 1830, l’état de l’Afrique du Nord lors de l’arrivée des Arabes, après
son occupation par les Romains et les Byzantins :
Voilà l’Afrique qui allait subir l’attaque des Musulmans : un pays sans
cohésion, en train de s’écarter d’une civilisation mourante, abandonnant peu à
peu les institutions romaines pour revenir aux traditions ancestrales, mal
soumis à ses chefs byzantins qui, eux-mêmes, se détachaient de leur
métropole1.
1
Charles-André JULIEN, Histoire de l’Afrique du Nord de la conquête arabe à 1830, Tome 2,
Paris, Payot, 1952, p. 9-10.
2
Cité par Victor PIQUET, Les Civilisations de l’Afrique du Nord, Paris, Librairie Armand
Colin, 1917, p. 61-62.
3
Les historiens ne sont pas tous d’accord sur la date exacte des événements, mais les faits
restent les mêmes. Certains disent que c’est en l’an 27 de l’hégire – quinze ans après la mort du
prophète – que l’armée des Musulmans pénétra en Ifriqiya.
52
livrèrent en Ifriqiya. Ils détruisirent l’armée de Grégoire qui mourut au cours
du combat. Ils mirent à feu et à sang le pays, à l’exception de Carthage et se
retirèrent de l’Ifriqiya avec un butin considérable à cause de la guerre civile qui
éclata chez eux, les forçant à abandonner le terrain.
Mais les Arabes revinrent vite en Ifriqiya. Cependant, ils
Nous n’allons pas retracer toutes les expéditions arabes, car l’invasion
arabe en elle-même n’est pas notre propos. Nous nous contenterons de citer
trois grandes expéditions qui eurent lieu à l’époque de la Kahéna – où elle et sa
tribu ont joué un rôle primordial – tout en évoquant brièvement les toutes
premières invasions.
Après la conquête de l’Égypte, les Arabes se dirigent vers Antaboulous
et l’Ifriqiya. La première invasion commence avec Abd Allah ibn Saad5,
gouverneur d’Égypte. Il pille le pays qui est très riche et mal défendu par les
Berbères et les Grecs. Il fait une grande razzia en 647.
4
Didier NEBOT, op. cit., p. 309.
5
On remarque que l’orthographe des noms propres change d’un auteur à l’autre.
6
Charles-André JULIEN, op. cit., p. 14.
53
durèrent pas. L’Afrique n’avait pas profité du répit qui lui était offert pour se
ressaisir, ni Constantinople de la mort de Grégoire pour rétablir son autorité.
Cette invasion fut suivie par celle de Moãouïah ibn Hodaïj qui dirigea
ses attaques contre Djeloùlà, Bizerte et Carthage. En 665, il pénétra en
Byzacène et vainquit l’armée byzantine. Après sa victoire, il retourna en
Égypte, emmenant avec lui un grand butin :
7
Maurice CAUDEL, Premières invasions arabes dans l’Afrique du Nord, Paris, Ernest
Leroux, 1900, p. 182-183.
8
Emile-Félix GAUTIER, Le Passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Paris, Payot,
1964, 432 p.
54
1. Expédition de Ocba ibn-Nafi
Oqbah est bien supérieur à ses devanciers, ajoute l’auteur, il n’est pas venu
seulement pour piller : il veut créer un établissement durable en Ifriqïah. Il
consacre à ce projet sa première année de gouvernement3.
Lors de son expédition, Ocba partit à la tête de dix mille hommes. Son
but était de soumettre définitivement l’Afrique. Pour cela, il décida de s’établir
d’abord dans le pays pour ensuite convertir les habitants à la nouvelle religion :
l’Islam. Le gouvernement de l’Ifriqiya fut donné à Ocba par Mouawya.
Contrairement aux deux autres qui l’avaient précédé, Ocba put s’établir de
façon permanente. Le nouveau gouverneur voulut fonder une ville qui soit le
lieu de concentration pour son armée. Il choisit pour cela l’emplacement de
Kairouan4, qui fut la ville dans laquelle il s’établit, fondée en l’an 50 de
l’hégire, en 670 de notre ère, au cœur de la Byzacène, première ville de
création musulmane dans ce pays dont la complexité ethnique et culturelle
divisait plus que jamais une population avide de paix.
1
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 97.
*C’est l’auteur qui souligne.
2
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 98.
3
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 183.
4
Kairouan, dont le nom signifie l’entrepôt, la place d’armes.
55
Sa construction fut achevée en l’an 55. Cette cité était destinée à
prendre la relève de Carthage. Si elle fut choisie parmi tant de villes, ce fut
grâce à sa position stratégique qui permettait de voir venir l’ennemi de loin et
donc de se protéger des attaques soudaines « familières aux Berbères ». Elle fut
la ville de résistance contre les Byzantins et surtout contre les Berbères :
5
Charles-André JULIEN, op. cit., p. 16.
56
2. Expédition de Abou’l Mohãdjir
Ocba fut donc remplacé par Abou’l Mohãdjir. Les historiens ne sont pas
d’accord sur les dates. Certains veulent que ça soit en l’an 51, et d’autres en
l’an 55 de l’hégire. Quoi qu’il en soit,
En 680, Mouawya meurt et son fils, Yazid Ier, qui lui succède, lève la
disgrâce d’Ocba et le renvoie en Afrique. Ce dernier reprend Kairouan par la
force, fait prisonniers Mohadjer et Koceila et décide de lancer une nouvelle
campagne à travers toute l’Afrique jusqu’au Maghreb el-Aqsa, c’est-à-dire le
1
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 106.
2
Rapporté par : Maurice CAUDEL, op. cit., p. 115.
57
Maroc. Il vole de victoire en victoire, soumettant sans combattre toutes les
tribus qu’il rencontre en chemin. Il oblige les vaincus à se convertir en leur
montrant Koceila, qu’il traîne à sa suite, pieds et poings liés. Mais
l’humiliation qu’il fait subir à ce dernier et les sordides exactions qu’il impose
aux Berbères auront raison de son orgueil démesuré. Il commet une erreur qui
lui sera fatale, divise son armée en deux et est tué dans une embuscade à
Téhouda […] C’en est fini, pour un court laps de temps, de l’ambition arabe.
Koceila chasse les derniers membres de l’armée d’Ocba, reprend Kairouan et
règne en maître durant quelques années, sous l’œil bienveillant de ses alliés
grecs de Carthage3.
3
Didier NEBOT, op. cit., p. 310.
58
3. Expédition de Zohaïr Ibn Qaïs
C’est à Koseïlah que Zohaïr avait eu affaire avant sa retraite ; c’est sous
l’autorité de Koseïlah que se trouvent les Arabes demeurés à Qaïrouãn. Les
Arabes infèrent de tout cela que Koseïlah est le maître de l’Ifriqïah1.
1
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 141.
2
Gabriel CAMPS, Les berbères, Mémoire et identité, Paris, éd. Errance, 2002, 260 p.
3
Emile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 252.
59
Telle fut donc la situation de l’Ifriqiya : Koceila battu, les Roums furent
faits prisonniers dans leurs forteresses et les Arabes furent encore une fois
vainqueurs.
Mais la révolte ne cessa pas, elle obligea même Zohaïr à quitter
Kairouan :
Sur ces entrefaites, le général en chef, las de la guerre et porté vers la vie
contemplative, abandonne son commandement et retourne en Orient. Zohaïr
ibn Quaïs s’en alla vers Barqah, dit Beladzori, et on lui apprit qu’une troupe
de Roums étaient venus par mer attaquer la ville et l’avaient pillée. Il marcha
contre eux à la tête d’un corps de cavalerie, les attaqua et mourut…4
4
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 149.
60
4. Expédition de Hassan ibn Noomane el Ghassani
a. Prise de Carthage
[…] quarante mille hommes sont confiés à Hassan ibn Noman. C’est la plus
grande armée arabe jamais envoyée en Afrique ; elle atteint Kairouan et s’en
empare. A la différence de ses prédécesseurs Hassan semble avoir eu de
véritables conceptions stratégiques et non les simples qualités d’un vaillant
sabreur2.
Hassan enleva la ville d’assaut, y fit des prisonniers, la mit à sac et tua les
hommes. Puis il envoya des messagers aux populations d’alentour, qui, par
1
Rapporté par : Maurice CAUDEL, op. cit., p. 151.
2
Gabriel CAMPS, L’Afrique du Nord au féminin : héroïnes du Maghreb [sic] et du Sahara,
Paris, Perrin, 1992, p. 130.
3
Il existe, fait remarquer Didier Nebot – qui, rappelons-le, s’est basé sur des faits historiques
pour écrire son roman –, une certaine approximation dans les dates chez les historiens arabes,
mais qui ne remet pas en cause le déroulement des événements.
4
Didier NEBOT, op. cit., p. 311.
61
crainte de lui, répondirent avec empressement à son appel. Il leur ordonna de
détruire Qartādjinah et de couper ses aqueducs5.
C’est ainsi que Carthage fut prise et que les Roums furent chassés.
Après un tel massacre qui lui valut la victoire, Hassan, répandit la terreur dans
tous les environs.
Après la prise de Carthage, les Roums se réunirent contre Hassan avec
une armée considérable. Ce nouveau combat – qui mit ces deux peuples face à
face – se passa dans la ville de Satfourah6.
Hassan avait fait subir de grandes pertes aux Roums aidés par les
Berbères. Ils se virent obligés de battre en retraite. Les Roums trouvèrent alors
refuge dans la ville de Badjah7 et les Berbères dans la ville de Boũnah8. La
capitale de l’Afrique byzantine tomba aux mains des Musulmans. Les
historiens situent ces événements en l’an 76 de l’hégire - l’an 695 de l’ère
chrétienne. Après ce combat sanglant, Hassan retourna à Kairouan et y
demeura jusqu’à ce que ses compagnons soient guéris de leurs blessures.
Malgré cette victoire qui sema le trouble, malgré la chute de Carthage –
capitale de l’Ifriqiya – qui produisit une très grande impression dans toute
l’Afrique du Nord, le pays ne fut pas totalement soumis. Les poches de
résistance subsistaient, mais leurs faibles garnisons ne pouvaient inquiéter
beaucoup l’Emir.
5
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 157.
6
Satfourah est le pays qui s’étend au Nord-Est de Tunis.
7
Badjah est la ville byzantine de Vaga, actuellement Béja.
8
Dans la ville de Bounah, nous retrouvons la sous-préfecture algérienne de Bône.
62
b. Première offensive de Hassan : bataille de la Meskiana
En réponse à Hassan quand il demanda qui était le chef le plus fort qu’il
devait redouter ou qui restait encore à combattre :
C’était une femme, et la reine effective de toute la Berbérie. On l’appelait
Dahiah (la reine) et Kahenah (la prêtresse). Son vrai nom ne nous a pas été
rapporté. […] on l’honorait dans toutes les montagnes de Numidie et de
Maurétanie9.
Alors seulement Hassan se tourna vers la seule force encore capable de lui
résister, les Berbères qui, depuis la mort de Koceila, n’avaient pas longtemps
conservé leur fragile unité née de la guerre victorieuse. Le paysage politique
avait changé ; cette fois ce n’étaient plus les Branès qui résistaient le plus
9
Victor PIQUET, op. cit., p. 65-66.
10
Roger Hady IDRIS,,Le Récit d’Al-Mālikī sur la conquête de l’Ifrīqiya, Paris, Laboratoire
Orientaliste Paul Geuthner, 1969, p. 143-144.
63
farouchement aux envahisseurs arabes. Aux Awreba de koceila avaient
succédé les Jerawa de la Kahina11.
La rencontre des deux armées eut lieu devant l’oued Nini, un affluent
de la Meskiana. Il faisait nuit lorsque les deux armées se trouvèrent face à face,
et Hassan refusa de livrer bataille, préférant attendre le lever du jour.
Le combat fut violent et terrible. Les Arabes connurent une grande
défaite. La Kahéna et son armée pourchassèrent Hassan et ce qui lui restait
d’hommes jusqu’à leur sortie de la limite de Gabès, et firent quelques
prisonniers.
Voici comment deux historiens décrivent la bataille qui eut lieu entre
les deux armées et qui opposa le nouveau gouverneur des Arabes à celle qui le
subjugua.
Commençons par Jean Dejeux.
Hassan Ibn al Numan marche sur l’Aurès après sa victoire de Carthage pour
vaincre une femme qu’on lui a signalée comme chef des Berbères.
L’affrontement a lieu sur l’oued Nini, la Kahina avec ses troupes en aval,
tandis que les Arabes « buvaient en amont », selon Al-Maliki, au nord de
Khenchela. Elle avait détruit la cité-capitale Baghaïa pour que Hassan ne
puisse l’occuper. Les Arabes subirent une sévère défaite et l’oued Nini fut
appelée la « Vallée des vierges » […] et reçut aussi le nom de la « Rivière des
épreuves ». Une autre bataille eut lieu sur le territoire de Gabès, obligeant les
Arabes à se réfugier hors de l’Ifriqiya. C’est ainsi que Hassan s’arrêta, sur
l’ordre du Calife Abd el-Malik, à l’est de Tripoli12.
11
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 130-131.
12
Jean DEJEUX, op. cit., p. 83-85.
64
[…] la nouvelle offensive arabe fut déclenchée sous la conduite de Haçan
[…]. Haçan marcha contre la Kahena et prit position sur le bord de la rivière
Meskiana, au nord de l’Aurès. La Kahena mena ses troupes contre les
Musulmans et, les attaquant avec un acharnement extrême, elle les força à
prendre la fuite après avoir tué beaucoup de monde… Elle ne perdit pas un
instant à poursuivre les Arabes, et les ayant expulsés du territoire de Gabès,
elle contraignit leur général à chercher refuge dans la province de Tripoli. Ce
fut là seulement que Haçan put arrêter la déroute, à l’abri des lignes fortifiées
que l’on appelle encore aujourd’hui Cosour-Haçan (les châteaux de Haçan)13.
Elle descendit de l’Aurès, et vint au-devant de son ennemi sur les bords de
l’oued Mîni. Mais, vu l’heure avancée du jour, elle n’offrit pas bataille, et
passa la nuit en selle. Le lendemain, le front de bataille des Berbères s’étendait
en cercle, couvert de plusieurs lignes de chameaux, entre les jambes desquels
étaient les plus adroits des archers. Le plus gros des guerriers, les femmes et
les bagages étaient derrière ce rempart. Les chevaux furent effrayés par
l’odeur des chameaux, et Hassan fut repoussé et poursuivi jusqu’à Gabès14.
Ocba avait été tué lors d’une embuscade où, accompagné par un petit
nombre de ses hommes, il subit sa défaite finale. Mais pour Hassan, ce fut
différent, car pour la première fois, une armée indigène avait pu résister au
choc d’une armée arabe sans faiblir et victorieusement la repousser. La défaite
des Musulmans les obligea à prendre la fuite sans faire escale à Kairouan.
Selon Al-Mālikī :
Elle l’incarcéra chez elle, puis elle prit de la farine d’orge grillée qu’elle fit
humecter d’huile, préparation que les berbères appellent basīsa, puis elle
convoqua Hālid et deux fils qu’elle avait et leur ordonna d’en manger ; ce
qu’ils firent tous les trois. Elle leur déclara alors : « Vous êtes devenus
frères ! »16.
13
Emile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 256-257.
14
Victor PIQUET, op. cit., p. 66.
15
Chez les Berbères, la parenté de lait confère un droit réciproque d’hérédité.
16
Roger Hady IDRIS, op. cit., p. 144.
65
Khaled joua le rôle d’espion. Il envoya des messages à Hassan lui
donnant des informations sur la reine berbère ce qui contribua plus tard à la
perte de cette dernière.
La Kahéna écrasa ainsi l’armée arabe sur les bords de la Meskiana et la
rejeta en Tripolitaine. Elle continua pendant cinq ans à régner sur l’Ifriqiya et à
gouverner les Berbères. A Gabès eut lieu une nouvelle bataille. Elle fut
désastreuse pour les Arabes. La Kahéna obligea Hassan à évacuer les lieux. Les
Byzantins profitèrent de cette déroute arabe pour récupérer Carthage.
Hassan envoya une lettre à l’émir (khalife) des Musulmans l’informant
de leur terrible défaite contre la Kahéna. Il reçut alors l’ordre de s’établir dans
l’endroit appelé aujourd’hui Qusūr Hassan (châteaux d’Hassan). Il y demeura
avec ses hommes – selon l’ordre reçu – pendant trois ans. Pendant ce temps, la
Kahéna gouverna l’Ifriqiya tout entière.
La Kahéna venait de remporter sa plus prestigieuse victoire, qu’on
appellera aussi « La bataille des chameaux ». La voici reine de l’Ifriqiya et de
la Numidie, de Gabès à Laghouat, comme Masinissa onze siècles plus tôt.
66
C. Seconde offensive d’Hassan : bataille de Gabès
Mais Hassan ne resta pas sur sa dernière défaite, il revint pour la contre-
attaque. Il envahit à nouveau la Byzacène et, comme nous l’avons vu, reprit
Carthage en 698 : « […] les Arabes, avec un admirable acharnement
d’offensive, déclenchent un nouvel assaut, toujours conduits par Haçan. Et
cette fois, ils réussirent »17.
La Kahéna commit l’erreur fatale qui lui coûta cher et causa sa défaite.
La reine appliqua une politique désapprouvée par les Berbères qui la trahirent,
se tournant vers leur ennemi et trouvant refuge auprès de lui. Croyant que les
Arabes ne voulaient qu’emporter un riche butin avec eux, elle donna l’ordre de
détruire les richesses du pays. Ce fut sa monumentale erreur. Une erreur que
les Berbères ne lui pardonnèrent pas, ni ses autres alliés d’ailleurs.
Et c’est ainsi que tout fut dévasté, les villes furent rasées, les barrages
détruits et les forêts incendiées. Voici ce que nous rapportent les différents
historiens arabes sur cet événement. Ibn-el-Athir : « La Kahena devenue
maîtresse de toute l’Ifrikia, y commit des actes de mauvaise administration, de
tyrannie et d’injustice »19. El Bayan :
La Kahena dit aux Berbères : les Arabes ne recherchent en Ifrikia que les
villes, l’or et l’argent, et nous ne demandons, nous, que des champs et des
pâturages. Il n’y a donc rien de mieux à faire que de ravager toute l’Ifrikia,
de façon que les Arabes, désespérant d’y plus rien trouver, ne songent jamais
plus à revenir. Elle envoya donc dans toutes les directions des colonnes
chargées de couper les arbres et de démanteler les forteresses. L’Ifrikia, dit-
on, ne présentait autrefois, depuis Tripoli jusqu’à Tanger, qu’une suite
continue d’ombrages, de bourgades se touchant, de villes peu distantes les
unes des autres, si bien que nul pays au monde n’était aussi favorisé, aussi
continuellement béni, n’avait autant de villes et de forteresses, et cela sur
une largeur et une longueur de deux mille milles. Cette maudite Kahena
ruina tout cela, et alors de nombreux chrétiens et indigènes, implorant
vengeance contre elle, durent s’enfuir et se réfugièrent tant en Europe que
dans les autres îles20.
17
Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 256-257.
18
Victor PIQUET, op. cit., p. 66.
19
Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 259.
20
Cité par : Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 260-261.
67
Ibn Anum :
C’est ainsi que la Kahéna perdit ses alliés qui vivaient essentiellement
d’agriculture. En allant chercher de l’aide auprès de l’émir, ils essayèrent
d’éviter la dévastation de tout le pays.
Un émissaire écrit alors à Hassan en l’informant que les Berbères sont
divisés et qu’il fallait donc venir à marches forcées.
Ibn-el-Athir précise qu’à l’approche de Hassan : « de nombreux Roums
se portèrent à sa rencontre, pour demander son aide contre la Kahena et se
plaindre de ses procédés, et il se réjouit de cette démarche »23.
21
Cité par : Roger Hady IDRIS, op. cit., p. 145.
22
Jean DEJEUX, op. cit., p. 83.
23
Rapporté par : Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 259-260.
24
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 178.
25
Cité par : Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 259-260.
68
Dans la nuit tragique précédant la dernière bataille où elle perdit le
trône et la vie, la Kahéna avait eu une vision de sa défaite. Elle fit appeler ses
deux fils, l’un Berbère, l’autre Grec, et leur ordonna de passer à l’ennemi.
[…] elle conseille à ses deux fils de changer de camp, manière de durer en
transcendant l’adversité […] : « Allez, aurait dit la Kahina à ses fils, et par
vous les Berbères conserveront quelque pouvoir ». Il faut que le clan continue,
dure, au-delà des vicissitudes de la conjoncture26.
Émile-Félix Gautier met l’accent sur le fait que ce geste est naturel chez
un chef berbère pour qui la suprématie de sa famille sur la tribu prime tout.
La Kahéna était connue pour son courage, sa puissance et son sens de
l’honneur. Al-Mālikī le confirme en nous rapportant la scène qui précéda sa
mort. Ses fils lui demandèrent de s’enfuir, mais elle leur répondit : « Comment
[…], je suis souveraine et les souverains ne fuient pas la mort et [ce faisant] je
causerais aux miens un déshonneur éternel »27. Ou encore : « Je dois savoir
mourir en reine ».
sur le versant méridional des monts du Hodna, près d’une ville nommée
Tarfa, au pied du Djebel Nechar, à quelque cinquante kilomètres au nord de
Tobna. Comme elle l’avait prédit à la suite d’une vision, la Kahina eut la tête
tranchée et emportée à Kairouan ; son corps fut jeté dans le puits qui porte son
nom…28.
26
Jean DEJEUX, op. cit., p. 83-85.
27
Cité par : Roger Hady IDRIS, op. cit., p. 146.
28
Cité par : Gabriel CAMPS, op. cit., p. 134-135.
69
convertir à l’Islām, religion de leur ennemi. Hassan mit chacun d’eux à la tête
de six mille cavaliers berbères et les envoya avec les Arabes pour conquérir
l’Ifrīqiya, massacrer les Byzantins et les Berbères infidèles. Hassan avait avec
lui dans ses troupes des Berbères appelés Butr, auxquels il donna pour chef le
fils aîné de la Kahéna. Al-Mālikī ajoute qu’il l’honora et en fit l’un de ses
proches. Hassan lui accorda le commandement en chef des Djéraoua et le
gouvernement du mont Aurès.
Quant aux Berbères et Byzantins, ils eurent peur après la mort de la
puissante reine et demandèrent la paix au nouveau gouverneur. Il la leur
accorda – nous rapporte Al-Mālikī – sous condition de lui livrer douze mille
cavaliers appartenant à leurs tribus.
Hassān se rendit avec ses prisonniers, son butin et ses richesses auprès de
Abd el Melik ibn Merouān. Il emmenait 35000 captifs berbers et 80000 dînars
d’or, et depuis ce moment l’Ifriqïah tout entière fut florissante, son peuple fut
en paix, […] et elle resta terre de l’Islam jusqu’à notre temps30.
Quant aux Djéraoua, la mort de leur reine provoqua leur propre fin :
29
Rapporté par : Jean DEJEUX, op. cit., p. 85-86.
30
Cité par : Maurice CAUDEL, op. cit., p. 175.
31
IBN KHALDOUN, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique
septentrionale, Tome III, Paris, Paul Geuthner, 1934, p. 194.
70
Les alliés de la reine berbère devinrent ceux de l’émir arabe, l’ennemi
qu’ils avaient combattu avec ardeur, et à partir de là, ce sont eux qui porteront
l’Islam aux autres nations.
32
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 135.
33
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 135.
71
II. Les Djéraoua
Didier Nebot rapporte les causes qui ont fait que le drame éclate :
En 115 eut lieu le conflit le plus sanglant que connut cette région. […] Tout
semble avoir commencé à Rome où Plotine, l’épouse de l’empereur Trajan,
perdit l’enfant qu’elle venait de mettre au monde. Elle accusa un groupe de
Judéens de passage à Rome de lui avoir jeté un mauvais sort et supplia son
époux de les châtier. Ce dernier l’écouta, et fit jeter les malheureux aux lions
malgré leurs protestations d’innocence. La nouvelle se répandit comme une
1
En 331 av. J.-C., Alexandre le Grand conquit l’Égypte. Après cette conquête, les cinq plus
grandes villes de la Cyrénaïque s’unirent et fondèrent une fédération appelée la Pentapole, puis
formèrent un tout avec l’Égypte.
2
Didier NEBOT, op. cit., p. 296.
72
traînée de poudre aux quatre coins du monde, mettant en émoi toutes les
communautés juives de l’Empire romain. Ivre de colère, elles réagirent
brutalement en Judée, en Babylonie, en Égypte et à Chypre, sans
conséquences majeures. Mais il en alla tout autrement en Cyrénaïque, car la
région, en perpétuelle effervescence, n’attendait qu’un prétexte pour se
soulever. Les juifs, probablement aidés des autochtones libyens, prirent les
armes contre les Romains. Devant la violence de ces attaques, ces derniers ne
purent tenir et leur chef, Lupus, battit en retraite avec son armée jusqu’en
Égypte, abandonnant le terrain aux juifs galvanisés par la victoire3.
Suite à la défaite des Romains, Lupus – avec l’aide des Grecs – exécuta
de nombreux Juifs. Mais les Juifs de la Cyrénaïque ne pouvaient laisser un tel
acte impuni. Ils se vengèrent à leur tour, se révoltant contre les Grecs implantés
dans la région. De cette révolte résulta la mort de plus de deux cent mille Grecs
et la fuite des Romains :
3
Didier NEBOT, op. cit., p. 298.
4
Didier NEBOT, op. cit., p. 298.
5
Un prince maure à la solde de Rome.
73
Les Djéraoua purent alors quitter les terres hostiles où ils étaient obligés
de vivre et montèrent vers le nord où la vie était plus agréable et moins dure.
Devenus puissants, « ils prirent possession du massif des Aurès, chassant les
sédentaires qui s’y trouvaient »6 , vivant en paix avec les clans voisins.
Ils arrivèrent dans le massif des Aurès aux alentours de l’année 483 où
ils s’installèrent. Didier Nebot nous rappelle la généalogie des chefs Djéraoua :
Dahia ou la Kahéna, fille de Tabet, fils de Nincin, fils de Baoura, fils de
Meskeri, fils d’Afred, fils d’Ousila, fils de Guerra, premier ancêtre connu de la
Kahéna. Il vivait à cette époque. Ce qui laisse à penser que les Djéraoua
avaient envahi les Aurès7 vers 483, où ils se fixèrent ; et c’est dans cette région
que nous les retrouvons en 640 lorsque commence l’invasion arabe.
6
Didier NEBOT, op. cit., p. 10.
7
L’Aurès est un massif montagneux de l’Atlas saharien, grand comme la Corse et qui culmine
au mont Chélia à 2328 mètres. Au VIIème siècle, on distinguait deux Aurès : l’Aurès occidental,
au-dessous des ruines romaines de Lambèse, habité par des citadins sédentaires de la tribu des
Ouaréba, essentiellement chrétiens et dont le chef était Koceïla et l’Aurès oriental, au-dessous
des ruines de Timgad, habité par des nomades ou des semi-nomades de la tribu des Djéraoua.
En somme, un Aurès avec deux religions, chrétienne et juive.
74
2. Les différentes caractéristiques des Djéraoua
Ces Jerawa […] n’étaient plus des sédentaires que leur civilisation et leur
religion rapprochaient des Grecs, mais des Zenata, de grands nomades
chameliers à peu près purs, de nouveaux venus, des intrus au Maghreb, qui
n’avaient aucune racine dans le passé du pays, aucune solidarité d’intérêt avec
la vieille Afrique4.
Et voici le portrait que nous fait Ibn Khaldoun des Djéraoua dans son
livre Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique
septentrionale : les Djéraoua, peuple berbère, habitant en Ifriqiya et au
Maghreb, se distinguaient par leur puissance et par le nombre de leurs
guerriers. Ils marchèrent contre les Arabes qui se montrèrent sur la frontière de
l’Ifriqiya dans le but de la conquérir. Les troupes de Djorédjîr (Grégoire),
prince des Francs établis dans les villes s’unirent avec les Djéraoua contre
1
Rapporté par : Didier NEBOT, op. cit., p. 308.
2
IBN KHALDOUN, op. cit., p. 179.
3
Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 207.
4
Charles André JULIEN, op. cit., p. 20.
75
l’envahisseur, mais Djorédjîr succomba et son armée fut brisée. Ibn Khaldoun
précise :
Dans ces régions difficiles, très morcelées des Aurès, il était impossible pour
des sédentaires, pacifiques, ne quittant pratiquement jamais leurs villages,
ayant subi depuis des siècles le joug de l’envahisseur romain ou byzantin, de
s’unir et de créer une force susceptible de peser sur les destinées de la région.
Ce n’était pas le cas des Djéraoua de mœurs rudes, nouveaux venus habitués
aux guerres et aux razzias. Juifs ou judaïsants, aux convictions fermes,
rebelles à toute idée nouvelle, jaloux de leur liberté, ils s’imposèrent auprès de
leurs voisins. Car ils disposaient d’un atout redoutable qui leur avait permis de
se faire entendre des tribus sédentaires récalcitrantes, le chameau, véritable
explication de leur puissance6.
[…] les plus hardis brigands qui eussent jamais existé, ne vécurent que de
pacage et de pillages, razziant, saccageant, violant, rançonnant. On disait
d’eux : « Le blé que leurs chevaux foulent ne relève plus jamais la tête. Les
tribus les plus lointaines venaient leur demander des chefs […] les Djeraoua
sont les seigneurs de la montagne»8.
5
IBN KHALDOUN, op. cit., p. 192.
6
Didier NEBOT, op. cit., p. 307.
7
Magali BOISNARD, op. cit., p. 6.
8
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 38-39.
76
Dans ce passage, nous avons une reprise des mêmes images rencontrées
dans l’épisode de l’invasion vandale, montrant la puissance d’Attila, roi des
Huns. Le rapprochement entre ce roi et les Djéraoua se fait par le rappel de sa
devise : « Partout où mon cheval passe, l’herbe ne repoussera pas ».
Le trait que Jean-Pierre Gaildraud souligne chez les Djéraoua est leur
caractère fier, qui refuse toute soumission.
Dans ce roman, il est question d’une petite fille qui apprend l’histoire
de son pays à travers la Kahéna. Ce personnage représente le peuple berbère
dans son patriotisme, son orgueil et sa fierté.
9
Jean-Pierre GAILDRAUD, La Kahena, Paris, Editions Tirésias, 1998, p. 12.
77
III. La Kahéna
78
grands chefs amazighs mettaient, à la tête des troupes lors des grandes
batailles, une idole de pierre représentant Gurzil. Ces historiens soutiennent
leurs dires en ajoutant que dans l’Antiquité, en Afrique du Nord, le culte du
taureau était le symbole de la virilité et de la puissance. Mais si ce culte
existait, aucun élément historique ne prouve que la Kahéna en fût une
prêtresse.
Dans La Kahena reine des Berbères Dihya1, les auteurs montrent eux
aussi que la tribu de la reine était païenne. Ils rappellent que, si après que
l’empereur Constantin eut proclamé la liberté religieuse, en 313, la religion
chrétienne fut adoptée par plusieurs tribus, certains continuèrent à pratiquer les
rites païens et furent persécutés en l’an 327 par les empereurs romains qui
voulaient imposer le christianisme comme religion officielle. Ces tribus durent
alors adopter une vie nomade fuyant vers les régions présahariennes. Parmi ces
tribus se trouvait celle des Djéraoua qui monta vers des terres moins rudes, vers
le Nord, en 439 avec l’arrivée des Vandales et la chute de l’empire romain. Au
alentour de 483, elle s’installa de façon définitive dans le massif de l’Aurès.
Toutes ces religions [Christianisme, Judaïsme et Islam] qui n’en sont qu’une
servent des rois étrangers.
Ils veulent nous prendre notre pays.
Les meilleures terres ne leur suffisent pas.
Ils veulent aussi l’âme et l’esprit de notre peuple.
Pour mieux nous asservir, ils parlent d’un seul Dieu.
Mais chacun d’eux le revendique
exclusivement pour lui et pour les siens.
Ce Dieu qu’on nous impose
de loin par les armes n’est que le voile de la conquête.
Le seul Dieu que nous connaissons,
on peut le voir et le toucher :
Je l’embrasse devant vous,
c’est la terre vivante,
1
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, La Kahena reine des Berbères Dihya, Paris, Éd. Paris
Méditerranée, 2002, Maroc, Éd. La croisée des chemins, 2002, Alger, Éd. EDIF 2000, 2002.
79
la terre qui nous fait vivre,
la terre libre d’Amazigh !2
2
Yacine KATEB, Parce que c’est une femme, Paris, Des femmes, 2004, p. 56-57.
80
Essayons de récapituler ce que nous avons vu lors de notre première
partie. Durant les trois guerres puniques1 – qui opposèrent deux cités de la
Méditerranée, l’une et l’autre promises à un grand destin, Rome et Carthage –,
les Berbères ne manquèrent jamais de profiter de toutes les occasions, soit en
frappant Carthage paraissant ainsi venir en aide à Rome, soit en frappant Rome
pour faire échec au nouvel envahisseur. Ils chercheront toujours à aider celui
qui propose de chasser l’occupant, celui qui ne permettra pas au nouveau venu
une affirmation trop rapide de puissance.
Les tribus berbères restèrent toujours fidèles à elles-mêmes,
dédaigneuses de l’étranger, prêtes à défendre leurs montagnes contre les
conquérants à venir. Mais voici qu’au septième siècle, l’Ifriqiya est intégrée au
monde musulman. L’invasion progressive des nouveaux conquérants va
marquer une nouvelle ère dans l’Histoire de l’Afrique. Selon Charles André
Julien, cette conquête va marquer le plus grave événement du Moyen Âge
maghrébin.
En 632, à la mort du prophète, presque la totalité de l’Arabie est
islamisée en l’espace de dix ans. Les conquêtes musulmanes se multiplient : la
Syrie, l’Irak, l’Arménie, l’Iran. Les Musulmans arrivèrent donc en Afrique en
647. C’est la première incursion de ces adversaires nouveaux venus de
l’Orient.
Avec la fondation de Kairouan par Ocba Ibn Nafi, les Musulmans ne se
contentèrent plus de faire de brèves razzias. Ils décidèrent de se fixer. Kairouan
devient la capitale de la province et le centre de la vie religieuse. C’est la ville
où on trouve les mosquées les plus anciennes et les plus prestigieuses du
Maghreb. Mais avant tout, elle devient la base et le point d’appui duquel les
Arabes entreprendront leur future conquête.
La Kahéna avait combattu les Arabes jusqu’à son dernier souffle, mais
voyant sa fin proche,
[elle] compri[t] que l’unité de la Berberie était difficile dans tout l’espace
géographique de la Berberie. [elle] conseilla à ses enfants d’adopter la
1
La première guerre punique de 264 à 241 avant J.-C., deuxième guerre punique de 219 à 202
avant J.-C., et troisième guerre punique de 149 à 146 avant J.-C.
81
nouvelle religion, seule issue pour conserver l’intégralité du territoire,
préserver la dignité nationale dans ses coutumes, ses mœurs, sa langue et ses
origines ; c’est une forme de patrimoine qui défend à la foi sa patrie et sa
personnalité2.
La Kahéna voulait que son peuple survive et ne meure pas avec elle. Ce
geste a été considéré comme un acte de générosité, la plus belle preuve de son
amour pour son pays et son peuple. Fière, elle mourut en reine digne de son
rang et de sa personne. Mais avec la mort de la légendaire et guerrière reine
berbère, s’éteint, en quelque sorte, l’esprit de la résistance berbère.
Des millions de Berbères, autrefois païens, chrétiens, phéniciens ou
juifs, adoptèrent les us et coutumes de leurs nouveaux conquérants. Ils
oublièrent leurs origines se déclarant arabes. Ils oublièrent aussi l’hébreu
ancien, le punique ou le berbère et ne parlèrent plus que la langue de l’islam.
Seules quelques zones gardèrent précieusement leur identité grâce à leur
localité géographique. Située dans les massifs montagneux algériens ou
marocains pour l’essentiel, ou dans des régions excentrées, elles purent
échapper au sort réservé au reste des habitants. Ces régions-là, représentent le
monde berbère d’aujourd’hui.
Charles Diehl souligne ce détournement de situation et ce changement
de camp :
Il est certain que […] dès le lendemain de la conquête, les Berbères ne firent
point difficulté à combattre pour leurs nouveaux maîtres : ce sont leurs
contingents qui presque seuls, sous les ordres de chefs de leur race, ont
renversé le royaume wisigoth et soumis l’Espagne à l’Islam3.
2
Mouloud GAID, op. cit., p. 234.
3
Charles DIEHL, op. cit., p. 591.
82
Germanie. Moins d’un demi-siècle après la conquête arabe, « l’Eglise
d’Afrique, jadis si illustre, était pour ainsi dire, réduite à rien »4.
4
Charles DIEHL, op. cit., p. 592.
83
Les dynasties aghlabide, fatimide, ziride et almohade se succèdent,
organisant et défendant le pays contre les tentatives germaniques ou
normandes.
En 909, les Fatimides prennent la succession des Aghlabides. Ils
fondent Mahdia en 921 qui devient la capitale du pays.
Occupés en Orient, les Fatimides confient l’administration de l’Ifriqiya
au chef d’une famille locale, les Ziri, ce qui permet, en 1048, l’établissement
de la dynastie ziride.
Au début du XIIe siècle, en 1159, la dynastie des Almohades, une
dynastie Berbère musulmane, issue d’un mouvement de réforme religieuse,
règne sur le Maghreb et l’Espagne musulmane de 1147 à 1269. Le mouvement
almohade est fondé par Muhammad ibn Tumart, un réformateur berbère de
l’Anti-Atlas. Les Almohades5 unifient le Maghreb, leur juridiction s’étend de
l’Andalousie à la Tripolitaine.
Mais l’Islam ne va pas se contenter que de l’Afrique du Nord, il va
s’étendre en Afrique noire. Dès le VIIe siècle, un intérêt particulier est porté au
Soudan par plusieurs géographes, voyageurs et marchands musulmans, et cela
en dépit de l’hostilité de la frontière saharienne.
5
En arabe, le mot Almohades signifie celui qui réclame l’unité divine.
6
Robert FOSSIER, Le moyen âge, Tome 3, Le temps des crises, 1250-1520, Paris, éd. Armand
Colin Éditeurs, 1983, p. 385.
84
Dans cette première partie, nous avons essayé de retracer l’ensemble
des conquêtes qui ont précédé l’invasion arabe, contre laquelle surgit le
personnage qui est le pilier de notre travail de recherche.
L’évocation de toutes ces civilisations et ces combats n’avait autre but
que celui de mettre l’accent sur le peuple berbère duquel est issue la Kahéna,
un peuple fier et jaloux de sa liberté, défendant toujours son pays, berceau de
toutes les convoitises et de situer dans l’histoire le personnage principal de
notre étude.
Toutes les civilisations qu’a connues la Berbérie ont contribué à
l’enrichir, artistiquement, culturellement et architecturalement. Elle n’en est
devenue que plus envoûtante et toujours plus désirable.
Cette recherche que nous avons, tant bien que mal, effectuée sur les
invasions extérieures de l’Ifriqiya n’a pas été seulement utile pour notre thèse
mais aussi à une entreprise tout à fait personnelle. Elle nous a permis
d’apprendre l’histoire de la conquête du Maghreb et de la reconstituer, de
suivre le cheminement – jusqu’à un certain stade – de notre identité nationale
et culturelle. N’étant pas enseignée au cours des études primaires, secondaires
ou universitaires, cette importante partie de notre passé, en tant que fille du
Maghreb, nous est aujourd’hui connue, par le biais de cette étude. Nous
pouvons à présent la comprendre, l’interpréter et la croiser avec les grandes
civilisations qui ont pu dominer le monde, qu’elles soient phénicienne,
grecque, romaine, vandale, byzantine ou arabe.
85
DEUXIEME PARTIE
La Kahéna dans la littérature
[ …] tout ce pays déposé en moi y dégageait au fil des ans, comme la fumée
d’un djinn qui grandit hors de sa bouteille, une image d’abord indistincte, et
qui est à présent celle de la Kahina1.
1
Roger IKOR, op. cit., Encre, Paris, 1979, p. 45.
87
Dans notre première partie, nous avons situé la Kahéna dans
l’Histoire et nous avons vu comment ce personnage peu ordinaire l’a
marquée, gravant des empreintes indélébiles.
Pour résumer ce qui a été dit précédemment, la Kahéna a réussi à
gagner le cœur de son peuple ; à unir les Berbères – peuple divisé par ses
différends – sous son règne. Elle a combattu le puissant Hassan et a réussi à
le bouter hors de l’Ifriqiya, à qui elle offrit cinq années de répit et de paix.
Elle a marqué l’histoire par les deux exploits qu’elle a accomplis.
D’abord l’union des Berbères ; ensuite, sa stratégie d’utiliser des chameaux
dans sa bataille contre Hassan qui lui permit de vaincre les Arabes.
Une femme réussit à faire avaler aux hommes leur arrogance et leurs
préjugés de supériorité. La Kahéna fut cette femme qui parvint à soumettre
tout un peuple.
Gabriel Camps, dans son livre L’Afrique du Nord au féminin, cite
plusieurs figures féminines, dont la Kahéna, et dit :
L’auteur met aussi l’accent sur deux femmes dont les noms sont bien
gravés dans l’histoire, la Kahéna et Tin Hinan.
1
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 9.
88
clairvoyance prophétique, à son magnétisme, comme diraient certains, que
la Kahina a dû d’exercer le pouvoir sur le Jerawa et une bonne partie des
Berbères. On peut même avancer que ce sont les qualités intrinsèques de sa
personne qui ont nourri sa légende2.
Cette reine berbère n’a pas seulement suscité l’intérêt des historiens,
elle a aussi fasciné les hommes de lettres. Cette héroïne a frappé
l’imagination des peuples de son siècle mais aussi de ceux du nôtre, car elle
demeure bien vivante et continue à nous faire rêver.
Divers sont les statuts que l’on attribua à la reine berbère. Des statuts
qui se contredisent parfois, mais qui se complètent bien souvent. Mais tous,
sans exception, sont d’accord sur son courage, sa beauté et sa puissance. La
Kahéna, une femme majestueuse, tout simplement.
Elle fut traitée de sorcière et d’enchanteresse, cela peut être vrai ;
comment expliquer qu’une femme du VIIe siècle, aussi puissante et belle
soit-elle, ne cesse de séduire les auteurs de notre époque ? Ses pouvoirs
agissent-ils encore sur les hommes et les femmes à travers les âges ?
Ce que nous allons tenter de montrer dans notre deuxième partie, ce
sont les divers statuts que lui attribuent les différents auteurs, émerveillés par
2
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 138.
89
sa personne.
90
Les différents statuts de la Kahéna
91
Chapitre I
La Kahéna : un Mythe
92
Remarque
93
Kahina "Reine des Berbères"
Kahina, Kahina
C’est toi le soleil qui brille
Qui brille
Kahina, Kahina
Toi la lumière des berbères
Berbères...
Kahina, Kahina...
Toi le pilier
Qui a tissé l’unité
C’est toi la vertu
dont a besoin la révolution
Tu n’as pas de limites
Tu as bravé les plus durs obstacles
Tu es la fondation
qui soutient la république
Kahina, Kahina...
94
Dans cette chanson proposée par Mohand Imazatène1, on retrouve
toute une poétisation du personnage de la Kahéna. Il a utilisé pour cela un
procédé littéraire : la comparaison.
Dans les six premiers vers, nous avons une comparaison classique.
Le poète va emprunter à la nature quelques éléments. Dans un premier
temps, la Kahéna est comparée au soleil. Cet astre est bien la source de
lumière et de chaleur,
1
La chanson, traduite en français, est à l’origine en kabyle ; chantée par Djura Kahina en
2002.
2
Miguel MENNIG, Dictionnaire des symboles, Paris, Eyrolles, 2005, p. 191.
3
Mircea ELIADE, Le sacré et le profane, Paris, Folio Gallimard, 1965, 185 p.
4
Carl Gustav JUNG, L’homme et ses symboles, Paris, R. Laffont, 1990, 320 p.
95
étaient vénérées sous la forme d’un arbre ou d’un bois.
Les racines auxquelles le poète fait allusion symbolisent le passé. La
Kahéna est le passé, le présent et l’avenir des Berbères. Elle représente
l’identité d’un peuple.
Dans les huit vers qui suivent, le poète, tout en donnant l’impression
de rester dans la comparaison classique, passe à une comparaison politique.
Il reste dans la métaphore : « C’est toi le printemps » ou « tu es l’étoile ».
Le poète n’utilise pas un concret animé désignant un être mais un abstrait.
L’être désigne une qualité.
La Kahéna est d’abord comparée au printemps qui symbolise la
jeunesse, la fleur de l’âge, par qui toute révolution, toute nouvelle idée
arrive. Ensuite, elle est comparée à la démocratie et enfin à l’étoile. Retenons
que le poète utilise pour sa comparaison un article définit « l’» et non un
article indéfini. Selon Miguel Mennig, l’étoile est « étroitement liée à la
symbolique céleste, la lumière lointaine des étoiles symbolise l’esprit divin
et la victoire de la lumière sur les ténèbres »5.
L’étoile peut aussi désigner l’étoile des rois mages. Selon la Bible,
dans l’Évangile de Matthieu au deuxième chapitre, dans les deux premiers
versets, c’est l’étoile qui conduit les mages de Jérusalem à Bethlehem et les
guide vers le nouveau-né, Jésus. La Kahéna est donc aussi comparée à cette
étoile qui guide les mages vers Jésus, le Sauveur. Comme elle, la Kahéna
guide tout un peuple vers la démocratie et la lutte pour la libération.
Dans les vers suivants, la comparaison politique persiste. La Kahéna
est l’image de la libération, de la révolte et de la nation. Elle représente alors
le pilier d’une nation. Nous savons tous qu’avant d’entamer la construction
de n’importe quelle habitation, il faut d’abord poser les piliers. Si nous
prenons l’histoire de Samson selon la Bible, dans le livre des Juges au
chapitre 16, à partir du verset 22, Samson détruit la maison où se trouvaient
les Philistins qui offraient un grand sacrifice à Dagon, leur dieu. Ils le
5
Miguel MENNIG, op. cit., p. 90.
96
célébraient pour les avoir délivrés de leur ennemi Samson. Ce dernier met
ses mains sur les colonnes sur lesquelles reposait la maison et grâce à la
force extraordinaire dont il était doté, il fait écrouler toute la maison en
démolissant les deux colonnes et « ceux qu’il fait périr à sa mort furent plus
nombreux que ceux qu’il avait tués pendant sa vie ». La Kahéna est donc le
pilier de toute la nation berbère ; c’est sur elle que repose « le salut » et la
libération du peuple. C’est elle qui donnera la force aux Berbères pour lutter
afin d’obtenir leur liberté et pour s’unir dans la fondation d’une république.
La chanteuse invite son peuple – qu’importe le nom de sa tribu – à imposer
sa langue, ses coutumes et à créer une république neuve. Il est question dans
ce poème de l’identité et de l’union berbère.
Cette chanson a suscité plusieurs réactions exprimées lors d’un
forum6. Nous en relevons trois provenant de jeunes auditeurs. La première
jeune fille souligne que « La Kahina représente la fierté berbère », elle
ajoute : « c’est une chanson d’espoir et d’amour ». La seconde personne dit :
Merci d’avoir chanté mon ancêtre, je suis si fière de vous, Ô VOUS MES
FRERES KABYLES, chaoui et chleuh… Merci à mes frères kabyles pour
leur énergie berbère qui j’espère réveillera tous les frères… CHAOUIA ET
BERBERES.
Il est un mal plus fort et plus cruel, celui que nous ont infligé les Français
et pis encore était le mal que nous nous sommes infligés nous-mêmes, soit
6
Voir sur le site : http: //[Link]/[Link]?id_article=1778
97
par ignorance, soit par hypocrisie […]. Combien ignorons-nous nos
origines et combien plus notre devenir ? […] Enfin mes chers frères de
sang, je crois qu’il y a plus important que de se disputer tel ou tel détail de
l’histoire, il y a nous et nous c’est maintenant et pour un lendemain ;
l’histoire laissons-la aux historiens ; nous saurons rectifier ce qui est
rectifiable.
98
Alain Rey1 retrace l’évolution du terme « légende ». En 1190, le
terme est emprunté au mot latin legenda qui signifie la vie de saint. Au début
du XIIIe siècle, le mot a tout d’abord désigné le récit de la vie d’un saint,
récit qui se lisait dans les couvents. Vers l’an 1400, on ajoute à ces récits,
qu’on qualifie de monotones, un sens figuré. Dès la fin du XIIe siècle, selon
certains, ou à partir du milieu du XVIe siècle selon d’autres, la légende va
s’appliquer à tout récit merveilleux d’un événement du passé. Au XVIe
siècle, en 1579, le terme « légende » va désigner l’inscription qui se trouve
sur une monnaie ou une médaille ; et en 1598, il va s’étendre au texte qui
accompagne une image et lui donne un sens. En 1797, le mot sera utilisé
pour établir la liste explicative des signes conventionnels (en cartographie).
En 1853, le mot prendra le sens qui est devenu le plus courant ; il va
désigner la représentation donnée de faits ou de personnages réels. Cette
désignation est utilisée pour la première fois par Michelet dans L’Histoire de
la Révolution française.
Le sens courant du mot « légende » va donc être, selon la définition
de tout dictionnaire de la langue française :
1
Alain REY, Le Robert Dictionnaire historique de la langue française, Tome 2, Paris,
Dictionnaire LE ROBERT, 1998, 2909 p.
2
François-René de CHATEAUBRIAND, Le « mirage de l’Histoire », La Vie de Rancé in
Œuvres romanesques et voyages, volume 2, (1844), Paris, Gallimard, Pléiade, 1969, p.
1026.
99
Dans son livre Le légendaire au XIXe siècle, poésie, mythe et vérité,
Claude Millet tente d’apporter certaines définitions, conjuguant « la
légende» avec « l’Histoire », précisant bien que « ce qu’on cherche d’abord
dans la légende, c’est l’histoire »3. La légende est donc,
La légende est donc réconciliée avec l’Histoire, elle est : « [l’] esprit
des morts qui happe les vivants dans le passé »5.
Le mot « mythe », quelle que soit la forme qu’il prend (myth, Mythus,
mito, M!Φ Φ, etc.), est, dans les langues de l’Europe, un nouveau venu. Il
apparaît en allemand dans les dernières années du XVIIIe siècle, semble
attesté en français dans les toutes premières années du siècle suivant. On ne
le rencontre en anglais que vers 1830 ; l’Académie russe l’enregistre en
3
Claude MILLET, Le légendaire au XIXe siècle, poésie, mythe et vérité, Paris, Presse
universitaire de France, 1997, p. 118.
4
Claude MILLET, op. cit., p. 119.
5
Claude MILLET, op. cit., p. 121.
6
Alain REY, op. cit., p. 2333.
100
1847 ; l’Académie espagnole attend 1884 […]. Au moyen Âge, […] on
connaissait des dérivés du mot : mythographe. Mais le mot lui-même avait
disparu, oblitéré par ce qu’on suppose être son équivalent latin, fabula7.
Les mythes ne sont autre chose que des symboles. Dans l’Antiquité, toute
religion, tout culte, toute instruction morale ou philosophique, se produisait
7
Yves CHEVREL et Camille DUMOULIE, Le mythe en littérature, (Essai en hommage à
Pierre Brunel), Paris, Presses Universitaires de France, 2000, p. 43.
8
Le mot « muthos » a d’abord signifié « la suite de paroles ayant un sens » ; ensuite,
« l’avis, la pensée » ; puis « la fiction, le mythe, le sujet d’une tragédie » ; et enfin,
« l’histoire inventée, le récit ».
9
Alain REY, op. cit., p. 2333.
101
sous forme de symboles et d’emblèmes10.
– les mythes transposent des faits historiques, et les dieux sont de grands
hommes que la reconnaissance et l’admiration ont élevés au rang
d’immortels […] ;
– les mythes […] symbolisent des idées morales et philosophiques […]11.
Ou encore :
10
Paul PIERRET, Petit Manuel de mythologie, Paris, Didier, 1878, p. VI-VII.
11
Pierre ALBOUY, Mythes et mythologie dans la littérature française, Paris, Amand Colin,
1998, p. 20.
12
Pierre ALBOUY, op. cit., p. 152.
102
La mythologie devient « une collection d’histoires, et non une
méthode d’interprétation »13. Elles auront pour but la conservation de
l’Histoire lorsque celle-ci risque de sombrer dans l’oubli.
La mythologie nous raconte donc des faits, ou trace la biographie des
héros qui l’ont imprégnée. Elle consacre des récits à des personnages
mémorables. Le mythe veut alors poursuivre cette narration, la perpétuant à
travers le temps et l’espace. Il utilise donc la littérature. Il va ainsi extraire
une figure idéale et fabuleuse de l’Histoire et lui redonner vie. La
conjonction de quelques éléments – tels qu’un événement historique
dramatique ou une conviction religieuse et politique… – avec l’imaginaire
collectif va créer un mythe.
« La légende sera alors le nom donné au double mouvement
d’historicisation des mythes et mythification de l’Histoire »14.
Et ainsi se crée le mythe littéraire que Pierre Albouy définit comme
l’élaboration d’une donnée propre au style de chaque écrivain ; une
élaboration qui dégage différentes significations aptes à créer une exaltation
collective.
13
Yves CHEVREL et Camille DUMOULIE, op. cit., p. 55.
14
Claude MILLET, op. cit., p. 118.
103
C’est dans ce contexte-là que la Kahéna va se situer. Et c’est dans
cette perspective que nous allons démontrer comment la littérature fera
d’elle un personnage mythique bien vivant à travers les siècles.
104
1. La Kahéna, un personnage mythique
1
Noureddine SABRI, Le mythe de la Kahena dans la littérature française et ses
métamorphoses, 1996.
105
accompli, elle est devenue un personnage éminemment symbolique. Les
écrivains colonialistes ont donc repris l’image de cette résistance face à
l’étranger arabe, donnant ainsi une écriture idéologiquement uniforme du
mythe de la Kahéna pendant la période coloniale.
Dans cette partie-là, nous n’allons bien sûr pas refaire la thèse de
Noureddine Sabri, ni aborder les points qu’il a étudiés, mais les nôtres. Mis à
part l’utilisation dans notre recherche, des quelques ouvrages cités par
Nourreddine Sabri, et d’autres écrits postérieurement à sa thèse (1996),
notre approche du personnage historique est complètement différente ; dans
le sens où notre étude comporte deux parties littéraires.
Dans la première, nous montrerons les différents statuts attribués à la
Kahéna, ne nous limitant pas à l’écriture colonialiste seulement. La vie de la
reine berbère, si unique en son genre, a marqué beaucoup d’autres auteurs
qui se sont donné pour mission de la faire connaître aux générations futures.
Chaque auteur a adopté son histoire la conjuguant avec ses idées
personnelles, afin de défendre une cause précise qui diffère d’un auteur à un
autre et d’une époque à une autre. On fait renaître le passé et on essaye de lui
donner un nouveau sens. Notre recherche se distingue par l’analyse du
personnage historique devenu romanesque selon l’image que chaque auteur a
souhaité lui octroyer.
Dans la deuxième partie, le renouveau consiste à recourir à deux
personnages mythiques à dessein d’entamer une étude comparative littéraire.
Toutefois, nous emprunterons ce passage à la thèse de Noureddine Sabri :
2
Noureddine SABRI, op. cit., p. 515-518.
106
Nous aborderons donc quatre points essentiels qui font de la Kahéna
un mythe : la renommée de la reine, la transmission de son histoire qui, au fil
des siècles, devint une légende, la « réincarnation » du personnage et enfin,
les différentes versions de sa mort.
107
2. La renommée de la reine
Elle a possédé ses peuples, elle les possède encore, dans un pullulement
formidable, fait d’autant d’espèces d’hommes que de civilisations en
puissance de conquête, de fixation, ou qui déclinent avec une lenteur
souveraine2.
e
En ce VII siècle, où elle apparaît comme une animatrice et une
prédestinée, elle est le caractère le plus représentatif de la race de
1
Magali BOISNARD, op. cit., p. 66-67.
2
Magali BOISNARD, op. cit., p. I.
108
l’époque3.
… Elle parlait avec des paroles magnifiques. Elle fut si grande que sa
souffrance a dépassé la mesure des humains…
… Il y a des chefs dont les noms se sont perdus ; le sien, c’est la lune levée
sur le sommet des montagnes !…4*
3
Magali BOISNARD, op. cit., p. II.
4
Magali BOISNARD, op. cit., p. VIII.
* C’est l’auteur qui souligne.
109
symbole du cycle perpétuel de croissance et de décroissance, du devenir
et de la métamorphose de l’univers. Elle est aussi l’image du temps qui fuit
[…], elle est également associée à la mort et à la résurrection puisqu’elle
disparaît trois jours chaque mois pour reparaître ensuite5.
Pol Serge Kakon, lui aussi, fera d’elle un être surnaturel. Il dit par la
bouche d’Issachar : « Si elle pleure, cette femme, c’est la terre entière qui
sera inondée de ses larmes et les malheurs pousseront comme des orties »6.
L’auteur fait de la Kahéna une sorte de déesse qui inonde la terre de
ses larmes, sa tristesse créera le malheur des humains. Il compare la reine au
ciel. Ses larmes sont les larmes du ciel, ces fortes pluies qui arrosent le sol
ou l’inondent. Les malheurs causés par la souffrance de la reine sont
comparés à des plantes, et pas n’importe lesquelles. Ils sont arrosés puis
poussent comme des orties. L’auteur a choisi ces plantes-là précisément, ces
plantes qui dégagent un liquide irritant, de l’acide formique, lorsque leurs
tiges couvertes de poils se cassent.
Il faut souligner que rien que son nom retentissant dans chaque tribu
voisine, rien que le fait d’évoquer son nom, faisait frissonner les cœurs. Sa
réputation de sauveur, de redoutable guerrière s’était répandue dans tous les
clans ennemis.
Abdelméjid El-Aroui, dans son roman La Kahéna : Fiction, légende
et réalité, ou la conquête de l’Ifriquya par les Arabes, souligne cette
admiration que lui voue son plus grand ennemi, Hassan Ibn Noomane, lors
d’un dialogue avec l’un de ses compagnons de guerre, Abderrahman :
110
et inscrit en lettres d’or dans les écritures de l’Histoire ! Le mien n’y sera
mentionné que parce que elle, La Kahéna, la grande Kahéna a existé !…7
7
Abdelméjid EL-AROUI, La Kahéna : Fiction, légende et réalité, ou la conquête de
l’Ifriquya par les Arabes, Tunis, Imp. de l’Entreprise, 1990, p. 227.
8
Didier NEBOT, La Kahéna reine d’Ifrikia, Paris, éd. Anne Carrière, 1998, p. 211.
111
l’influence considérable et aux pouvoirs redoutables et mystérieux9.
9
Didier NEBOT, op. cit., p. 221.
10
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 172.
11
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 172-173.
112
vie. Si la Méduse ôtait la vie, la Kahéna ôte la raison.
Ensuite, l’auteur l’associe à Barbe Bleue, ce héros des contes
merveilleux qui prend plaisir à tuer ses épouses. Ou encore au roi Schahriar
des Mille et une nuits qui assassinait ses épouses après la nuit de noces. Tout
comme lui, la Kahéna – selon l’imaginaire des hommes – assassinait ses
amants après leur union.
Elle manie le sabre avec une telle adresse qu’elle fait tomber les têtes au
milieu de ses attaquants, comme si d’un fouet elle décapitait des
marguerites au milieu d’un champ. Elle pousse des cris si féroces en
attaquant ses ennemis qu’ils demeurent paralysés et se laissent trancher la
gorge13.
12
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 173.
13
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 173.
113
pétrifiait les cœurs et donnait de l’espoir aux plus découragés.
Magali Boisnard, dans l’avant propos de son roman, fait dire à Gadil,
roi d’une des tribus :
Didier Nebot décrit la subjugation d’un garçon venu d’une autre tribu
comme suit : « Incrédule, le garçon la fixa avec intensité. « Serais-tu donc le
chef des chefs, celle qu’on appelle la Kahéna, qui commande aux esprits et
lit dans les pensées ? »15
Tu viens de sauver le pays berbère, ô très Grande […]. Par toi, l’illustre
lignée de Madghis brille aujourd’hui d’un éclat qui lui fait éclipser toutes
les autres ; et ton nom, ce nom chargé déjà d’une telle gloire qu’il ne
semblait pas possible de lui en faire porter davantage, tu viens de le rendre
plus glorieux encore16.
14
Magali BOISNARD, op. cit., p. 69.
15
Didier NEBOT, op. cit., p. 233.
16
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 189.
114
aujourd’hui d’un éclat qui lui fait éclipser toutes les autres ». Le comparant,
le soleil, n’est que sous-entendu. Comme nous l’avons vu précédemment, le
soleil est le symbole d’un pouvoir divin, source de la vie elle-même. Par sa
puissance, la Kahéna fige tout regard posé sur elle. Tout comme le soleil qui,
par sa brillance et son éclat aveuglant, éclipse tous les autres astres
lumineux, le nom de la Kahéna éclipse tout autre grand nom.
17
Jean DEJEUX, op. cit., p. 97.
115
3. La transmission de sa légende
1
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 6.
2
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 32.
116
A lui seul, le nom de la Kahéna est ici un symbole d’honneur, tout
autant que le personnage lui-même. Il devient à présent un héritage attaché à
la légende qui entoure la reine.
Descends ! Ordonna Dâmia. Et elle ajouta avec fierté, sans trop savoir
pourquoi : « Je suis la Kahina ! »
L’homme dut comprendre ce mot, car il posa aussitôt sa main sur sa
poitrine en signe de dévotion, et il répéta avec respect et soumission :
Kahina ! Kahina !3
117
Dans ce paragraphe, notons bien que l’histoire de la Kahéna devient
comme un célèbre conte, comme les contes des Mille et une nuit ou des
contes de fées, à l’exception qu’il n’est guère question de fée même s’il est
question de princesse. Le récit de la reine berbère va se développer et
s’adapter aux mœurs et aux époques puis, dans un contexte bien embelli, il
va être transmis – sous forme de conte – aux enfants, à cette génération
future.
L’auteur souligne cette transmission qui devient une tradition adoptée
par les anciens qui racontent aux petits enfants la fabuleuse histoire de cette
femme qui a su conquérir le cœur des hommes, la Kahéna.
5
Derri BERKANI, op. cit., p. 30-31.
* C’est l’auteur qui souligne.
118
tout un pays et tout un peuple. Le pays amazigh est personnifié. L’Histoire
emprunte la voix de la vieille narratrice pour conter le récit d’une reine, d’un
peuple, d’une nation.
Dans La Kahena reine des Berbères Dihya6, les auteurs racontent
aussi l’histoire de celle qui a su charmer les cœurs. Le récit s’adresse à deux
petits enfants qui viennent l’écouter avec passion de la bouche d’une vieille
dame, gardienne, en quelque sorte, de la mémoire et de la tradition :
Tamilla et Amezian viennent une fois par semaine rendre visite à Nna
Ferroudja, une vieille femme savante, qui conserve en mémoire l’histoire de
son peuple avec tous ses épisodes glorieux.
[…]
… Je vais vous raconter l’extraordinaire épopée de Dihya, fille de Tabet
de la tribu des ldjerawen, entrée dans la légende depuis la nuit des temps,
sous le nom de « La Kahéna »7.
Roger Ikor, quant à lui, démontre que cette transmission ne s’est pas
faite uniquement chez le peuple berbère qui essaye de garder en mémoire
son passé glorieux marqué par une femme fascinante et redoutable, une reine
sans pareil ; la célébrité de la Kahéna s’est propagée outre-mer, chez d’autres
peuples.
6
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, op. cit.
7
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, op. cit., p. 8.
8
Roger IKOR, op. cit., p. 29.
119
différentes villes, à Bou Saada, à Biskra et à Cirta. Il remonte du Sud
algérien à l’Est algérien en décrivant les singes sauvages qu’on rencontre sur
les rochers nus ou sur les corniches. En faisant la description du pays qui l’a
ensorcelé, l’auteur renvoie à l’image de la Kahéna qui est imprégnée dans
chaque pierre et dans chaque grain de sable de cette vaste contrée. La
Kahéna ne fut pas seulement la reine d’une patrie mais la patrie elle-même.
Et elle ne le fut pas seulement, elle l’est encore.
120
4. La réincarnation de sa personne
Georges Grandjean, dans son roman La Kahena par l’or, par le fer,
par le sang, la réincarne en plusieurs femmes, de Mme de Saint York connue
pour sa beauté, à Mme de Marville connue pour l’envoûtement qu’elle
exerce sur les hommes, jusqu’à l’amazone, la femme chef, connue pour sa
bravoure et sa puissance.
Ce roman nous raconte l’histoire du lieutenant saint Rémy. Le Comte
Ivanof le provoque en duel exigé par une dame à laquelle aucun homme ne
résiste : Mme de Marville. Le duel a lieu, et saint Rémy tue le Comte Ivanof.
Il est muté, puis disparaît un beau jour. L’auteur reçoit une lettre lui
indiquant où se trouve ce dernier. Il se rend au lieu indiqué dans la lettre.
saint Rémy est surpris de le voir. Il lui tend un manuscrit et le laisse lire ce
qui lui est arrivé.
Il reçoit l’ordre de protéger une des nombreuses caravanes d’un riche
commerçant. Lors de sa mission, il rencontre la chef amazone et sera depuis
lors obsédé par cette femme. Elle le capture et le retient prisonnier. Il s’avère
qu’elle est Mme de Marville et que le Comte n’est pas mort.
Il tombe amoureux d’une jeune Berbère. Il promet à la femme-chef
de ne pas s’enfuir, mais il manque à sa promesse. Le couple amoureux est
surpris par la reine qui les laisse partir comprenant leur amour. Elle se révèle
tendre et compréhensive.
Il doit donc choisir entre l’amour et son devoir de lieutenant. Doit-il
trahir la femme-chef et communiquer le plan de leur lieu secret (à la France)
ou doit-il trahir la France et garder le secret de l’ennemi ? Ne sachant que
121
faire, il se cache, mais la femme-chef le retrouvera puisque c’est elle qui
avait envoyé la lettre à l’auteur.
1
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 136.
122
Le préfacier nous parle d’abord de l’émir Abdallah, gouverneur
d’Egypte qui fait une première tentative pour pénétrer dans l’Ifriqiya.
Ensuite, il nous renvoie au patrice Grégoire, rappelons qu’il était le
gouverneur byzantin de l’Ifriqiya.
Dans ces deux périodes, ce n’est pas la Kahéna qui commanda la
résistance contre les nouveaux envahisseurs arabes et byzantins, mais
l’auteur voit en chaque âme résistante une Kahéna.
Après le patrice Grégoire, le préfacier renvoie à Hassan ibn Noomane
el Ghassani, à sa défaite devant la reine berbère, cette fois-ci la vraie
Kahéna ; ensuite, il se réfère à son ultime face à face avec elle qui causa la
mort de la reine de l’Ifriqiya.
Enfin, le préfacier fait allusion à un autre siècle, à d’autres
envahisseurs et à d’autres résistants mais il voit en eux toujours une Kahéna.
Les Janissaires formaient en Turquie une milice, une armée permanente dont
la création précéda de cent quinze ans le premier essai de ce genre qui fut
fait dans les Etats Européens ; elle dura cinq siècles, de 1334 à 1826. Son
histoire est intimement liée à celle de l’empire ottoman ; après avoir été la
terreur de l’ennemi venant du dehors et avoir conduit l’empire ottoman à
l’apogée de sa puissance, ce corps d’élite, qui était devenu une contre-valeur
militaire et la pierre d’achoppement de toutes les réformes, finit par être la
terreur des sultans eux-mêmes et une perpétuelle menace de ruine pour le
pays.
Mais le meilleur exemple que nous pouvons citer est celui du roman
de Derri Berkani. Dans son ouvrage, la petite héroïne s’imagine être la
Kahéna. Elle porte son nom, et exige que les autres l’appellent ainsi. Lila
crie à sa sœur : « M’appelle pas Lila, je m’appelle Kahéna »2.
Son obstination à vouloir porter ce nom intrigue son oncle qui
n’arrive pas à saisir le sens de ce nom et cette envie de ressembler à la reine
berbère.
2
Derri BERKANI, op. cit., p. 26.
123
La Kahéna est toujours présente dans la vie de la petite fille Lila. Elle
n’est pas seulement son modèle, mais sa déesse. Nous aborderons ce point
dans le deuxième chapitre de notre première partie. Elle tient un cahier, une
sorte de journal intime, où elle note toutes ses pensées :
[…] Ils leur tournent la tête vers la Mecque avant de leur couper le cou
[…]. La Mecque c’est à l’Est, la même direction que le Père Lachaise. Un
cimetière. Toutes les mauvaises choses viennent de l’Est. Au temps de la
Kahéna les envahisseurs venaient de l’EST3.
3
Derri BERKANI, op. cit., p. 41.
4
Derri BERKANI, op. cit., p. 68.
124
Ainsi, à la récréation, me prenant pour Fatma N’Soumeur5 et Jeanne
d’Arc à la fois, j’incitais les copines à triompher des garçons parce que
ceux-ci nous traitaient de filles avec mépris […] Un jour, sur un ton
solennel, Madame Claudel a dit : « Nous avons de la graine de Kahena
parmi nous. Fatma, tu seras notre Kahena. » Sans savoir de quoi il
s’agissait, sans comprendre, tous les regards se portèrent sur moi. Le sourire
de la maîtresse, son regard plein d’affection, tout cela me rassura. Je
hasardai : « Pourquoi maîtresse ? »
« Parce que je veux que tu sois la digne héritière de ces femmes que tu
admires » […]. Depuis ce jour, j’ai voulu ressembler à Kahena, je suis
devenue Kahena, surtout quand j’ai appris qui était Kahena quelques jours
après6.
5
L’Histoire d’Algérie se souvient de cette grande combattante. Héroïne du Djurdjura, elle a
été soutenue dans un village près de El Hammam d’Ain en 1830, l’année où les Français ont
occupé l’Algérie. Son vrai nom était Fatma Sid Ahmed, le surnom N’Soumer lui a été donné
parce qu’elle a vécu dans le village de Soumer. Elle n’avait que 16 ans lorsque la France a
occupé sa région. Elle s’est jetée dans des batailles sanglantes et a poussé l’ennemi en
arrière. Elle a commandé à des hommes et des femmes. Elle possédait une bibliothèque
riche en travaux scientifiques et religieux, qui a été complètement détruite. Elle mourut en
1863 âgée de 33 ans.
6
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 16-17.
7
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 28.
8
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 84.
125
aussi celle de la Personne.
La vieille dame s’est vue en Kahéna. La reine s’est réincarnée en elle
pour la doter des valeurs d’une guerrière, d’une résistante. Elle lui a insufflé
le courage et la bravoure, l’amour de la patrie et le sens de l’honneur. Dans
un premier temps, cette résistance est menée contre l’envahisseur français.
Mais une fois les Français chassés du pays, apparut un autre ennemi qui se
donna le nom d’intégriste. Ce combat ne s’arrêtera pas. C’est pour cette
raison qu’elle se donne pour mission de léguer cet amour à sa petite fille ;
ainsi elle lui passera le flambeau qui doit se transmettre et persister, non
disparaître.
Salim Bachi, quant à lui, sort du classicisme de cette réincarnation
analysée ; l’âme de la Kahéna ne se réincarne pas dans un corps mais dans
une maison qui porte son nom. Un colon baptise sa grande demeure Kahéna,
l’esprit de l’auguste reine viendra rendre visite aux différentes générations
habitant les lieux. Hamid Kaïm, par exemple, abattu par le départ secret de
son amante, se réfugie dans la Kahéna, où il entend et imagine les figures du
passé, tel que Sophie, épouse du colon Louis… L’auteur le souligne de
manière très poétique : « la Kahéna, ressuscitée comme dans la légende,
c’est-à-dire en sorcière, lui murmurait ses discours »9.
La reine berbère est la gardienne de la mémoire et du passé. Elle est
l’âme de cette demeure qui porte son nom.
Pierre Cardinal, de son côté, réincarne la Kahéna dans les
personnages des deux frères aveugles qui se tiennent près d’une grotte,
guettant l’arrivée du grand révolutionnaire algérien Ilakherten. Voici donc le
dialogue qui se tient entre eux :
9
Salim BACHI, La Kahéna, Paris, Gallimard, 2003, p. 158.
126
Elle va mourir, mon fils.
Elle va mourir… Et tu es là pour la tuer10.
Dans ce passage, les deux frères ont pour rôle de prophétiser. Ils
révèlent la prémonition qu’ils ont eue, la destruction de la grotte. La
Kahéna – autrefois l’abri des résistants, le refuge des combattants – va se
transformer en ruine ; elle ne sera qu’une sépulture enterrant des centaines
de corps sous ses débris. Comme la reine berbère connaissait sa fin tragique,
qui lui avait été révélée en songe, les deux frères, connaissaient celle de la
Kahéna. Comme deux devins, ils annoncent la destruction finale de la grotte,
la mort de la Kahéna qui aura lieu avec l’arrivée d’Ilakherten qui ramènera à
sa poursuite l’armée française.
10
Pierre CARDINAL, La Kahéna, Paris, Edition Julliard, 1975, p. 69-70.
127
5. Les différentes versions de sa mort
1
Tabarka, une princesse nommée Corail : 1892-1992, 1992, S. E, p. 19.
128
Le conte de Jacques Véhel est un mélange de quelques faits
historiques et de plusieurs légendes. Il se termine par : « Là s’arrête l’histoire
de la belle Kahena, la reine de l’Aurès, Deya Cohen ! Quelle légende plus
belle que cette incontestable histoire ! »2.
2
Jacques VEHEL, La Belle Kahena in La Hara conte, Paris, Ivrit, 1929, p. 90-91.
3
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 246.
129
Magali Boisnard, dans l’avant-propos de son roman, la mythifie de
plus belle :
Il y a des chefs dont les noms se sont perdus. Mais ceux d’Okba, de
Koceïla et de la Kahena sont écrits, avec l’encre invisible, au secret des
têtes et des cœurs.
… Okba fut grand, très grand Koceïla et la Kahena plus grande.5*
Ce n’est pas une légende. C’est une histoire. C’est l’histoire, répond Yma
en détachant bien ses mots. Une histoire, ça permet de marcher la tête
droite, de ne pas avoir le dos voûté. Dans la vie, si tu ne sais pas où tu
vas… ça, on ne sait pas toujours où on va dans la vie, eh bien cette histoire
te dit d’où tu viens et ça, ça n’est pas rien6.
4
Magali BOISNARD, op. cit., p. VI.
* C’est l’auteur qui souligne.
5
Magali BOISNARD, op. cit., p. VI-VII.
* C’est l’auteur qui souligne.
6
Derri BERKANI, op. cit., p. 40.
130
La Kahéna représente donc pour certains l’Histoire, l’origine du
peuple Berbère. Il n’est pas question ici de légende ou de mythe raconté par
la fantaisie des anciens. La Kahéna, femme et reine extraordinaire, a existé et
a fait parler d’elle dans tout l’Aurès, chez tous les Berbères et chez tous les
peuples voisins.
7
Jean HILAIRE, La Kahéna, Rouen, Henri De fontaines, p. 6.
8
Miguel MENNIG, op. cit., p. 126.
131
Les deux personnages bibliques auxquels renvoie l’auteur sont
célèbres. C’est dans le livre des Juges que nous trouvons le personnage de
Gédéon qui vainquit les Madianites et libèra son peuple. Le peuple d’Israël
étaient opprimés par les Madianites. Obéissant à une exhortation divine,
Gédéon détruisit l’autel de Baâl et construisit un autre dédié au Dieu
d’Israël, puis il rassembla son clan et mobilisa les autres tribus pour
s’opposer aux Madianites qui pillaient leur terre. Il mena l’attaque contre les
oppresseurs et libéra Israël. Le texte biblique rapporte que l’extraordinaire
victoire fut remportée par trois cents hommes seulement, preuve de
l’intervention miraculeuse du Dieu d’Israël. Après cette victoire, on établit
Gédéon juge en Israël. Sous son règne, Israël connut quarante années de
paix9.
De même, la Kahéna rassembla tous ses hommes, ceux de sa tribu et
ceux des tribus voisines. L’ennemi était en plus grand nombre, mais la
grande guerrière, réussit, par sa force, son courage et sa ruse, à vaincre
l’adversaire. Tout comme Gédéon, on l’élit souveraine suprême. La Kahéna
« est le cœur de Gédéon » ; métaphore de l’amour qu’elle porte à son
peuple et de son esprit de justice. Comme le juge que devient Gédéon, elle
juge l’ennemi.
9
La Sainte Bible, livre des Juges, chapitres 6-7, Paris, Société Biblique de Genève, 1979,
1296 p.
10
Michel LEIRIS, L’Âge d’homme, Paris, Gallimard, 1946, p. 92.
132
Jacques Poirier souligne le débat que suscite le livre de Judith :
En l’an 90 de notre ère, réunis à Jamnia, les rabbins dressèrent une liste
à la fois exclusive et exhaustive de ce qui dans le patrimoine de leur peuple
était Écriture sainte : Judith n’y figurait pas. Exclue du canon hébraïque, et
en même temps très populaire, Judith va connaître, au sein du
christianisme, le statut particulier de livre deutérocanonique, c’est-à-dire
dont l’appartenance au canon a été contestée11.
L’histoire de Judith est donc celle d’une héroïne qui triomphe par sa
ruse sur son ennemi, ce roi puissant qui désire conquérir le monde. Tout
comme Judith, la Kahéna va sauver son peuple. Si la comparaison avec
Gédéon renvoyait à la délivrance qu’elle proposait à son peuple des mains
des Arabes, la comparaison avec Judith renvoie à la délivrance des mains de
Moudèh, son tyran d’époux. Comme Judith, entendant les cris de son peuple
qui parvinrent jusqu’à elle, elle se dirigea vers le tyran, lui trancha la tête et
la jeta au peuple. Le glaive est le symbole de la force lucide, de l’esprit qui
ose trancher dans le vif du problème. Il est associé à la balance, devenu
l’image de la justice. Il symbolise le verdict qui tombe, la menace de la
condamnation12.
Ainsi donc, une fois encore justice a été faite. La Kahéna sauve son
peuple des mains des Arabes tout comme Gédéon délivre Israël de Madian ;
elle sauve son peuple du tyran tout comme Judith délivre les Juifs
d’Holopherne. Elles tranchent, toutes les deux, la tête de l’ennemi par le
glaive, symbole de verdict et de justice.
11
Jacques POIRIER, Judith, échos d’un mythe biblique dans la littérature française,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, p. 28.
12
Miguel MENNIG, op. cit., p. 105.
133
Chapitre 2
La Kahéna : une déesse.
… au nom de celle qui garde vos kanouns, au nom de celle qui veille sur les
Dechrahs des trois Atlas ! Au nom de celle qui repose dans la dernière
Guelaa : Berbères, vous vaincrez l’or, vous triompherez du fer :
Par le sang ! Par le sang
O Kahéna ! O Reine !…1
1
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 267.
135
Dans ce chapitre, nous allons voir comment les Djéraoua et tous les
peuples des tribus voisines, les Grecs et les Arabes qui vivaient en Ifriqiya,
comment l’Ifriqiya toute entière va vénérer la Kahéna et faire de cette
femme, certes peu ordinaire, un être extraordinaire, un être suprême, une
déesse.
Nous aborderons trois points majeurs. La Kahéna est magnifiée et
glorifiée et même promue au titre de divinité. Elle est pour certains une
déesse de vengeance, pour d’autres une déesse d’espoir ou encore une déesse
de force. En somme, la Grande Kahéna a bien été déifiée et placée au rang
des dieux. Nous tenterons de développer ces cultes rendus à sa grandeur par
la littérature et les trois chemins qu’a suivit sa divinisation, la promulguant
tantôt déesse d’espoir, tantôt déesse de vengeance, tantôt déesse de force.
1. Une divinité
136
Dans plusieurs œuvres littéraires, nous remarquons que la Kahéna est
considérée comme divine. Elle devient, aux yeux des peuples, une déesse qui
inspire à la fois la crainte et l’amour. Elle est redoutable et sans égale.
137
dans sa beauté et dans l’enchantement qu’elle exerce sur les hommes. Une
fois envoûtés par ses charmes, ils se plient à ses volontés et ne savent plus
comment vivre sans elle.
Le Comte va jusqu’à dire à saint Rémy : « Je n’existe que pour
exécuter ses ordres »1. A quoi saint Rémy répond : « Vous êtes un amant
bien soumis ».
Mais le Comte rétorque avec colère : « Je ne suis pas un amant, et
vous devez mourir du seul fait d’avoir eu cette pensée sacrilège ». Saint
Rémy poursuit alors : « J’éclatai de rire. Il avait l’air d’un Marabout qui
entend insulter quelque Sidi Boukari ou Mohamed Ben Allah, sa femme ou
le Coran ! »2.
Notons bien que Mme de Marville est considérée comme sacrée.
L’auteur utilise les termes suivants : « pensée sacrilège », « Marabout » et
« Coran ». Par le simple fait d’avoir attribué – en pensée – un rapport
extraconjugal à cette dame idolâtrée, saint Rémy, aux yeux de l’idolâtre, est
coupable de profanation et mériterait pour seul châtiment la mise à mort :
« vous devez mourir ». L’auteur va jusqu’à comparer cette femme au
Marabout et au livre saint des Musulmans.
1
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 27.
2
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 27.
3
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 116.
138
cette dernière.
Et soudain, sans que rien ne l’eût laissé prévoir, l’élan se redresse, les
Djicheurs reculent, les Djicheurs se débandent, pris de panique.
Là ! Sur une dune ! A cheval, dressée sur ses étriers, une femme ! Oui ! Ce
doit être une femme ! Vient de surgir. Vêtue de blanc, coiffée d’un turban
bleu, sa tunique serrée à la taille par une ceinture rouge, le voile noir des
targuis sur la bouche. L’Amazone lève le bras. Une javeline siffle ! L’un
des pillards arrêté en pleine course, boule sur le sol, la gorge traversée !
[…] Immobile, superbe, sur la crête de la dune, grandie par les rayons
obliques du soleil couchant, la Divinité guerrière du Désert, contemplait le
champ de bataille couvert de morts ! 4
La lune éclaire une roche !… là ! Sur cette roche ! Toute blanche, dressée
sur le voile sombre de la nuit, énigmatique, déesse de ce pays étrange,
debout, une femme regardait ! 5
4
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 95.
5
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 120.
139
pouvoir. L’auteur oppose la nuit à la lumière. Il utilise la blancheur de la
tunique de l’Amazone pour la mettre en contraste avec les ténèbres de la
nuit. L’auteur désire, par cette opposition, souligner la magnificence de la
femme ressentie par les hommes.
Ou encore :
6
Georges GRANDJEAN, op. cit. p. 223.
7
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 227.
140
richesse. Quant au fer, il symbolise la force et la robustesse, ou encore la
mort8. Nous avons ici deux métaphores de la puissance de cette déesse qui
délivrera son peuple de tout envahisseur, de toute force ennemie et même de
la mort que leurs adversaires comptent lui faire subir.
On notera bien la majuscule du mot « Reine » que l’auteur emploie
pour désigner la Kahéna.
Ou encore :
Je ne puis rien refuser à ceux qui m’implorent au nom de Celle qui repose
dans ce mausolée de rocs, au nom de Celle qui fut héroïque, généreuse, sut
souffrir dans sa chair et dans son âme, tout mon pardon vous est acquis…9
8
Miguel MENNIG, op. cit., p. 95.
9
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 262.
141
La monumentale erreur qu’on reprocha à la Kahéna fut la politique
de la terre brûlée. L’auteur la défend alors et précise que sa politique « mal
comprise des siens » était pour le bien commun. Il est le seul auteur qui le
souligne ; on a une Kahéna bonne, on a l’image de la perfection : reine
parfaite, son erreur n’est due qu’à son amour pour son peuple qui la punit
sévèrement et la trahit en se tournant vers l’ennemi. Ensuite, constatant
l’échec de sa stratégie, elle s’inquiète pour l’avenir des siens, et assure leur
survie en leur commandant de s’allier à l’ennemi. Et si aujourd’hui, elle est
encore vivante dans le cœur des Berbères c’est parce qu’elle a empêché la
disparition de sa race : « si nous, Kabyles, existons aujourd’hui, nous le
devons à Kahena et par respect pour elle, nous devons défendre nos
traditions quel que soit l’opposant »11.
Pol Serge Kakon, quant à lui, évoque sa divinité et ceci dès son jeune
âge. Elle n’était pas encore reine, encore moins guerrière, mais elle était
déjà, pour les siens, un être doté de pouvoirs surhumains : « Fillette déjà, elle
10
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
11
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
12
Didier NEBOT, op. cit., p. 190.
13
Didier NEBOT, op. cit., p. 137-138.
142
était entourée de ce respect teinté de crainte qu’inspirent les fous ou les
enfants prodiges, comme si quelque pouvoir surnaturel et malin commandait
à leur destin »14.
La Kahéna n’était pas vénérée seulement par les siens mais aussi par
les tribus voisines. L’auteur décrit comment les deux messagers – de la tribu
des Aurébas, envoyés demander de l’aide auprès du grand Tabet – ont été
subjugués par la réponse donnée par la petite princesse :
Chez nous, ils seraient tous prêts à partir, les garçons. Mais moi aussi,
avec eux, si tu me le permets, père, conclut-elle en se tournant vers Tabet. Il
apprécia de la tête, en pensant qu’il s’agissait là d’une simple formule
destinée à impressionner les visiteurs. En effet, le petit [on parle de Tanan]
demeura béat d’admiration, l’autre se tassa dans les coussins, en lutte contre
lui-même, n’ayant plus qu’un but dans l’existence : se jeter à ses pieds, lui
appartenir, mourir pour elle. Comme elle le voudrait15.
14
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 18.
15
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 42.
16
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 70.
143
« divinité ».
D’autres personnes sont venues de tribus lointaines. Tous les
prétextes étaient bons et justifiés pour approcher la belle « déesse » :
Dans ce passage, l’auteur veut faire de la Kahéna une reine juste mais
aussi une femme qui défend le droit de ses congénères, celui des femmes.
Après avoir puni le tyran, la Kahéna demande à Aïda : « Où vas-tu à
présent ? ». Cette dernière lui répond : « Je ne sais pas. Vers un autre destin,
s’il en est. Maintenant que je t’ai connue, que je t’ai parlé, ma vie ne pourra
plus être la même »19.
Si le fait d’approcher la Kahéna rendait quelques hommes « saouls de
bonheur », il laissait d’autres « éblouis » et bouleversait même le destin de
certains.
Pol Serge Kakon va jusqu’à exalter sa divinité chez l’ennemi. Voici
comment Khaled la vénère. Il loue d’abord sa grandeur : « […] la gloire
d’une femme, guerrière, juive et berbère qui nous a boutés hors du
Maghreb»20.
Il continue dans sa vénération pour la reine, tout en exprimant son
17
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 84.
18
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 114.
19
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 114.
20
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 10.
144
regret d’avoir honteusement trahi celle qui l’a aimé, l’a sauvé d’une mort
certaine et qui l’a considéré comme son propre fils :
Lors de son dernier combat contre les troupes de Hassan, elle suscite
chez l’ennemi un mélange d’adoration, de crainte et d’admiration :
21
Pol Serge KAKON, op. cit,. p. 10.
22
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 182.
23
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 242.
145
immoler ; mais tout de suite après, elle n’est plus l’offrande sacrifiée mais la
déesse vénérée à laquelle on offre un sacrifice. Pour s’approcher de l’autel,
les prêtres doivent se purifier. Dans ce passage, le champ de bataille devient
l’autel, et les soldats la proie immolée. Ils se jettent à ses pieds pour s’offrir à
elle. Ils ne la combattent pas mais se donnent en offrande à cette déité.
L’épée est associée à la guerre, elle symbolise le noble combat
spirituel dans lequel triomphe la justice et le bien. Nous avons une
métaphore des démons intérieurs des soldats. Au lieu de tuer leur ennemie,
ils se tuent eux-mêmes avec un sourire et une extrême jouissance. Par ce
passage, l’auteur désire aussi souligner la capacité d’enchantement que
possédait la Kahéna et qu’elle exerçait sur les hommes.
24
Gisèle HALIMI, Le lait de l’oranger, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1990, 413 p.
146
– Sa tête ou la tienne. Vérité ou fable, fils de Nôman ? Fable ou…25
ne lui pardonnaient pas La Kahéna, qui était pour eux l’insulte suprême,
l’opulence dont ils ne pouvaient rêver et qui leur était interdite. Très peu de
ses concitoyens obtenaient le droit de pénétrer l’énigmatique villa, La
Kahéna, n’imaginant pas que lui-même, s’il n’avait été trompé par un de
ses ouvriers, l’eût jamais appelée ainsi, redoutant comme eux la guerrière
berbère, dont la geste était encore sur toutes les lèvres indigènes26.
25
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 249.
147
vénèrent depuis la nuit des temps.
26
Salim BACHI, op. cit., p. 262-263.
148
2. La déesse de la vengeance
1
Très vieille divinité allégorique grecque de l’obscurité primordiale.
2
Du mot latin furere qui signifie être en colère.
149
Les deux romans illustrant le mieux cette image-là sont ceux de Derri
Berkani, La Kahéna de la courtille et de Didier Nebot, La Kahéna, reine
d’Ifrikia.
Dans le premier roman, nous verrons que le mythe va se développer
et se modifier suivant l’image contemporaine qu’exige la société de l’auteur.
L’archétype de la guerrière persiste tout en étant remodelé dans un autre
contexte.
Quant au deuxième roman, il garde le mythe tel que l’Histoire l’a
voulu. Nous y retrouvons le modèle type du héros médiéval.
Pour moi, il importe de se trouver face à face avec l’égorgeur, lire dans
ses yeux l’effroi, la surprise douloureuse, la stupeur, avant de lui porter le
coup de grâce. Ma mère a dû avoir ce regard étonné, dilaté par l’horreur,
qu’ont les victimes qu’on immole. Qu’on égorge. Je veux voir ça, ça fait
aussi partie du châtiment5.
3
Derri BERKANI, op. cit., p. 29.
4
Derri BERKANI, op. cit., p. 52.
5
Derri BERKANI, op. cit., p. 163.
150
le désir de vengeance ; et ce qui nourrit sa détermination, c’est la force que
lui procure « sa déesse de vengeance » : la Kahéna.
Tassadit comprend cette détermination qui ne cesse de croître dans
l’esprit de Lila : « Je sais que tu aspirais à te venger toi-même en Kahéna »6.
Elle sait que la jeune fille n’aura la paix qu’une fois ses parents vengés.
Elle entame donc sa stratégie. Son action vengeresse se restreint à ses
moyens d’enfant. Elle tente de l’appliquer en commençant par semer le
désordre dans la mosquée en entremêlant les lacets des souliers. Elle
continue en versant de la teinture rouge dans le bassin des ablutions. Ensuite,
lorsqu’elle se fait enlever, elle se défend seule comme l’aurait fait sa reine
guerrière. Elle se jette sur « son adversaire » avec vaillance et, comme la
Kahéna, le fait saigner :
6
Derri BERKANI, op. cit., p. 196-197.
7
Derri BERKANI, op. cit., p. 133.
* C’est l’auteur qui souligne.
151
Seule la Kahéna, dure comme de l’acier, tranchante comme un rasoir, doit
rester pour affronter les kidnappeurs. Leur faire rendre gorge. Gorge, gorge.
Leur faire acquitter la dette, effacer l’ardoise8.
Pour Didier Nebot, la Kahéna représente pour les siens, entre autres,
l’âme vengeresse. Tabet, grand chef des Djéraoua, finit par aimer sa fille et
voir en elle une grande guerrière, digne de lui et de sa succession. En dépit
du système social patriarcal dominant en Béribéri, cet auguste patriarche est
fier à l’idée que sa lignée sera prolongée par une femme. Au moment de son
agonie, alors qu’il est en train de rendre l’âme, il confie à Serkid ses
dernières volontés ; et ce dernier vient en faire part à la Kahéna : « Il est
tombé à terre, m’a regardé et m’a dit ces quelques mots : « dis à Dahia
qu’elle est mienne. Je paye aujourd’hui pour mes erreurs passées, mais ma
fille me vengera »10.
Tabet meurt convaincu de la puissance de sa fille. Il meurt confiant
d’être vengé.
Lorsque son tyran d’époux assassine son unique et grand amour
« Serkid », elle se promet de venger le sang innocent de son aimé :
8
Derri BERKANI, op. cit., p. 130.
9
Derri BERKANI, op. cit., p. 130.
10
Didier NEBOT, op. cit., p. 172-173.
152
savait. Et il paierait11.
11
Didier NEBOT, op. cit., p. 185-186.
153
3. La déesse de la force
1
Famille divine de la mythologie nordique qui représente la souveraineté et la force.
2
Jean-François CHAMPOLLION, Panthéon Egyptien, (1822), Perséa, 1986.
* C’est l’auteur qui souligne.
3
Derri BERKANI, op. cit., p. 129.
154
Dans ce passage, la Kahéna devient une déesse de la force. Elle en
donne à qui l’implore. Lila la prie de lui venir en aide. Elle est comparée à
une panthère, animal sauvage, prédateur reconnu pour sa férocité et sa
rapidité. L’auteur veut mettre en avant ce côté bestial qui prédomine chez le
guerrier. Ensuite, elle est comparée à une diablesse. L’auteur souligne
l’effroi que sème la reine dans les rangs de l’ennemi. Il associe ce mot
diablesse à la couleur rouge porteuse de plusieurs significations, chargée de
sens. Elle est d’abord associée au sang et au feu, deux éléments vitaux pour
l’homme. Cette couleur indique l’énergie, la chaleur et la puissance.
Ces deux comparaisons que l’auteur fait de la reine n’ont d’autre but
que celui de mettre l’accent sur sa puissance.
Cela continue lorsqu’un des hommes essaye d’abuser de Lila. Elle se
défend alors, remplie par la force et le courage que lui procure sa reine, le
mordant et le blessant jusqu’à le faire saigner. Elle s’exclame alors fière de
sa victoire :
4
Miguel MENNIG, op. cit., p. 184.
5
Derri BERKANI, op. cit., p. 134.
155
guettait les hommes, là où la mort se promenait, choisissant tranquillement
ses victimes. Elle vivait dans cette Algérie meurtrie. Elle crie alors dans sa
détresse :
Kahéna, ma reine, je t’en supplie, fais que rien n’arrive à Tassadit dans
ses errances solitaires le long de la mer, sur ces chemins incertains, entre
roche, sable, ciel et mer, où la mort agrippée au turban ou à la djellaba d’un
fou de Dieu, peut, à tout moment, lui tendre des embuscades6.
6
Derri BERKANI, op. cit., p. 184.
7
Miguel MENNIG, op. cit., p. 139.
8
Salim BACHI, op. cit., p. 110.
156
4. La déesse de l’espoir
1
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 96.
157
L’auteur montre aussi que la reine, en parfait chef de guerre,
encourageait ses hommes lors de leurs sanglantes batailles : « Kahena, […]
allait de l’un à l’autre, cherchant à rassurer ou motiver ».
Dans mon cerveau défilent des images hétéroclites, qui mélangent les
lieux, les époques, où l’on voit, rue des Pyrénées, à proximité du collège, la
Reine Dimya caracoler à cheval, étendard déployé, bousculer une foule
d’imams qui, sabre à la main cherchent à la désarçonner. Elle fait alors
cabrer sa monture, leurs crânes rasés éclatent sous les sabots du pur sang
comme des pastèques mûres2.
2
Derri BERKANI, op. cit., p. 129.
3
Derri BERKANI, op. cit., p. 130.
158
elle qui fait trembler les cœurs, à la simple évocation de son nom.
Lila appelle alors celle qui donne de l’espoir et apporte du réconfort :
« Kahéna, ma reine. Kahéna tha mazight. Kahéna femme libre. Kahénaaa. Je
vide mes poumons en hurlant plusieurs fois le nom de la guerrière.
Kahénaaa »4.
Elle ajoute plus loin :
Ce que je sais, est que voir ma mère en Kahéna, virevolter sabre au vent,
sur un coursier nerveux, elle qui ne savait même pas courir pour attraper un
bus, a trempé mon courage, affermi mes résolutions et finalement, apporté
un grand réconfort5.
4
Derri BERKANI, op. cit., p. 130-131.
5
Derri BERKANI, op. cit., p. 159.
6
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 142.
7
Jean HILAIRE, op. cit., p. 73.
159
guerrière, certes, mais ses combats étaient menés pour une juste cause : la
liberté de son peuple.
Bien sûr, le peuple des Djéraoua est connu pour ses razzias, mais il
ne tuait pas et ne combattait des tribus que s’il était le premier attaqué. Les
Djéraoua, peuple isolé sur ses montagnes dans l’Aurès, restait à l’écart des
autres et ne se mêlait pas des affaires d’autrui tant qu’on ne venait pas
déranger sa tranquillité.
Simone Guiramond souligne cette autre image de la Kahéna, celle de
la « déesse de paix » :
8
Simone GUIRAMOND, La Kahéna, Tunis, Maison Tunisienne d’Edition, 1977, p. 10.
160
Dans toute civilisation qui a eu une mythologie, la déesse de l’amour
a existé. Les Grecs avaient leur Aphrodite, déesse de la beauté et de la
séduction. Au printemps, elle présidait à l’éveil des forces reproductrices de
la nature. Les Romains l’identifiaient à Vénus. Les Slaves avaient Siwa,
déesse de la vie et de l’amour. Les Akkadiens avaient Ishtar, parfois appelée
Bêlet, qui signifie la souveraine. C’était la déesse de la guerre et de la
discorde, de l’amour et de la volupté. Dans la religion nordique, il y avait
Freyja, déesse de la beauté et de l’amour, de l’érotisme et de la poésie. Les
Indous avaient Kâma, dieu du désir devenu dans les Purâmas1 le dieu de
l’amour sensuel et le Manmatha, le tourmenteur des âmes. Les Chinois
avaient pour déesse de l’amour Yao Ji. Elle mourut vierge. Son âme se
transforma en une herbe dont le fruit porte le nom de Zi. Les amoureux qui
mangent de ce fruit peuvent se donner rendez-vous en rêve. Le matin, elle se
transforme en nuage et le soir en pluie2. Les Égyptiens avaient la déesse
Athor ou Mathor assimilée à l’Aphrodite des Grecs et à la Vénus des
Romains.
La Kahéna, quant à elle, devint en quelque sorte la « déesse de
l’amour » des Djéraoua et de tout le peuple berbère. Plusieurs sentiments se
mélangeaient dans leurs cœurs. Ils la redoutaient, car elle inspirait la terreur.
Sorcière ou prophétesse, elle était dotée de pouvoirs surnaturels. Sa beauté
envoûtait les regards, son charme ensorcelait les spectateurs, ses paroles
captivaient les auditeurs, et sa force terrifiait les plus braves. Mais malgré
l’effroi qu’elle leur inspirait, ils l’aimaient jusqu’à l’adoration, comme on
adorait les « déesses » de l’Antiquité.
1
Purâmas signifie l’Antiquité. Il désigne aussi certains poèmes indiens où sont renfermés
des légendes humaines ou divines, recueillies par leurs auteurs dans les traditions nationales
et les anciens écrits de Brahmanes. Ces écrits se rapportent aux plus grandes périodes de
l’histoire de l’Inde, antérieures au bouddhisme.
2
Yan HANSHENG et Suzanne BERNARD, La mythologie chinoise, Paris, éditions You-
Feng, 2002, p. 34-35.
161
Contrairement aux autres divinités, elle personnifiait toutes ces
déesses et ces dieux à la fois. Elle était la déesse de l’amour, de la force, de
l’espoir, du courage, de la paix, de la liberté, de la beauté, de la vengeance,
de l’effroi, de la guerre… elle était toutes ces déesses et toutes ces déesses
étaient en elle.
162
Chapitre 3
La Kahéna : un Symbole
« Je suis celle qui incarne l’héroïque résistance de ce peuple aux
résignations stoïques, aux révoltes insoupçonnées. Je suis celle en qui est
passé l’amour indomptable de la liberté ! […] Oui ! Je suis celle que vos
préfets invitent à leur bal ! […] Je suis celle que vos ministres reçoivent
dans leur loge à l’Opéra […] Oui ! Je suis LA KAHENA […] »1.
1
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 139-140.
164
Dans plusieurs ouvrages littéraires, la Kahéna est une figure
emblématique, elle est un symbole porteur de valeurs. Donnons, d’abord,
une rapide définition du symbole.
[…] symbolisme dès qu’on traduit l’idée, l’objet même, par une
apparence qui n’en est pas la copie immédiate, mais qui sert à l’évoquer
d’une façon détournée, le plus souvent par analogie ou par autre processus
mental2.
un signe, qui exige […] un déchiffrement, une interprétation par celui qui
y est exposé, en est frappé et veut le comprendre ou en savourer le mystère.
1
Henri PEYRE, Qu’est-ce le symbolisme ? Presse universitaire de France, 1974, p. 14.
2
Henri PEYRE, op. cit., p. 14.
3
Henri PEYRE, op. cit., p. 15.
165
Ce signe représente ou évoque, d’une manière concrète, ce qui est infus en
lui, la chose signifiée et plus ou moins dissimulée : les deux sens, concret,
et ultérieur et peut-être profond, sont, dans le symbole, fondus en un seul
[…]. Il y a donc, dans le symbole, polyvalence : une multiplicité de sens,
certains adressés à la foule et d’autres aux initiés […]. Chacun, regardant
ces signes ou symboles, peut, selon sa tournure d’esprit (concrète
esthétique, rêveuse, métaphysique, artiste) extraire de ce symbole le sens
pour lui le plus enrichissant. Il supplémente, sent ou repense ce qu’il croit
deviner dans le symbole. Il y a donc là, comme dans le fragment de poterie
ou d’objet offert en signe d’hospitalité à un visiteur, quelque chose de
partagé, une dualité. Cela deviendra chez les poètes de la fin du siècle
l’exigence de fuir l’art pour tous et d’obtenir du lecteur, de l’auditeur, du
contemplateur de tableau ou de statue une collaboration active4.
Toutes les œuvres littéraires que nous allons aborder ont deux points
communs ; elles reflètent l’amour de la patrie et du sol à défendre contre
l’étranger ainsi que l’humanisme dont fait preuve la Kahéna.
4
Henri PEYRE, op. cit., p. 17.
166
1. Un symbole de Résistance
[…] Nulle pourtant ne s’est élevée aussi haut que la Kahina. A vrai dire,
nous ne connaissons guère d’elle que son nom, son prestige et sa farouche
résistance à l’envahisseur, nourrie, semble-t-il, de patriotisme berbère et de
foi hébraïque1.
1
Emile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 21.
2
Pierre JALABERT, Histoire de l’Afrique du Nord, Paris, S.P.I.E., 1945, p. 90.
167
celle d’un peuple combattant l’ennemi jusqu’à la mort afin de garder sa
liberté. L’auteur utilise le nom de la Kahéna, qu’il donne à cette grotte,
comme symbole de la résistance berbère aux attaques étrangères. La Kahéna
vit toujours dans la conscience de ceux qui se veulent libres.
3
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 139.
168
Quelques temps après, la maîtresse continue son récit avec la
deuxième femme :
Kahena était la reine puissante d’une tribu nomade des Aurès, mes
enfants, nous racontait-elle. A la tête de ses troupes, elle s’est opposée avec
succès aux invasions arabes, comme Jeanne d’Arc s’était opposée aux
Anglais. Exemplaire, elle bénéficiait d’un prestige immense dans le peuple
berbère et les Kabyles peuvent être fiers de Kahena qui refusa toujours de
subir les envahisseurs4.
Dès ce jour, cette petite fille, Fatma, voudra être comme cette reine
berbère. Elle sera connue sous le surnom de la Kahéna. Tout son village
adoptera cette nouvelle appellation au dépens de son vrai prénom. Elle
militera contre l’ennemi. Elle risquera sa vie pour les siens. Après
l’envahisseur français, vient ce nouvel ennemi. Mais celui-ci est plus
dangereux, car il naîtra des propres entrailles du pays. Il n’est pas étranger. Il
n’est pas différent. Il porte le même masque que le peuple, le même habit,
parle le même langage, il est invisible, nulle part et partout à la fois. Tout
comme la reine, elle refuse de céder. La Kahéna, sera « arrêtée par les
Arabes et refusant toujours de capituler, elle sera exécutée et sa tête envoyée
au calife »5. Elle résiste au prix de sa vie. Cette nouvelle Kahéna ne va donc
pas fléchir. Tout comme sa reine, elle va essayer de sauver son petit-fils des
mains des islamistes. Elle dira à sa petite fille :
4
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 34.
5
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
6
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 95.
169
usée par les ans, par tant d’années de combat, elle reste, pour le peuple
berbère l’emblème de l’endurance et de l’opposition.
Dans son ouvrage, La Kahéna, Salim Bachi crée toute une
symbolique autour de la villa qui porte le nom de la reine berbère.
Parmi les divers emblèmes, on trouve celui de la résistance. Cette
demeure est personnifiée. Elle a une âme, celle de la Kahéna et elle en porte
le nom.
7
Salim BACHI, op. cit., p. 263.
170
2. Un symbole de Puissance
L’une des deux raisons qui l’ont incité à prendre le large est ainsi
son « désir tyrannique de devenir encore plus riche pour asseoir
1
Salim BACHI, op. cit., p. 23.
171
définitivement sa puissance ». Il voulait, en quelque sorte, avoir une
nouvelle vie. Retenons bien la dernière phrase de ce passage : « Sa
renaissance aurait pour emblème La Kahéna ». La « Kahéna » serait donc
l’emblème de sa puissance.
L’auteur précise plus loin dans quel but a été construite la villa : « La
Kahéna [était] redoutable, destinée à symboliser son règne et sa
puissance »2.
Hamid Kaîm relate toute la symbolique de cette
2
Salim BACHI, op. cit., p. 54.
3
Salim BACHI, op. cit., p. 86.
172
3. L’âme d’un peuple
Dans son roman, La Kahena par l’or, par le fer, par le sang, Georges
Grandjean conte l’épopée de la reine sur plusieurs pages. Dans cette
narration, la résistance berbère, à toutes les formes de domination, est
exaltée.
Dans le roman de Jean-Pierre Gaildraud, La Kahena, la renommée de
la reine traverse les âges, elle demeure encore vivante jusqu’au XXIe siècle,
même chez la jeune génération. Salima, âgée de 16 ans, va le confirmer :
« Je sais que Kahena demeure une héroïne berbère »2.
1
Roger IKOR, op. cit., p. 29.
2
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
3
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
173
A travers tout le roman, l’auteur tient à mettre l’accent sur l’identité
kabyle symbolisée par la personne de la Kahéna ; d’abord par la puissante
Kahéna, reine d’Ifriqiya, puis par la Kahéna grand-mère, ayant pour modèle
suprême la reine berbère.
Elle s’adresse à sa petite fille en lui disant : « La grande leçon,
Salima, que nous a donnée Kahena, c’est qu’il nous faut défendre notre
identité kabyle jusqu’au bout »4.
Elle ajoute encore :
4
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
5
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35-36.
174
4. Un symbole d’Union
Cette reine fut grande, très grande. Son pouvoir a exalté l’imagination
des siens, on le prétendait surhumain.
Elle réussit donc à unir les Berbères sous son règne. Noureddine Sabri
va jusqu’à dire qu’elle « est présentée comme la mère, par définition unique,
des différentes tribus »3.
1
Rappelons que Madghis est l’un des ancêtres de la Kahéna.
2
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 127.
3
Nourredine SABRI, op. cit., p. 229.
4
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 7.
175
L’auteur ajoute encore :
Sur cette belle bouche, le nom de « Berbères » sonne d’un tel accent que
chacun l’entendit résonner en soi et qu’il fit battre les cœurs plus forts que
ceux de « Botr » et de « Béranès ». […] Il est dit qu’elle fut le roc et le vent,
le bruit et le silence, le corps immuable de cent tribus et l’âme de tout un
peuple5.
Dans le roman La Kahena reine des Berbères, Dihya, les deux grands
chefs sont unis dans une terrible bataille contre Zohaïr Ibn Qaïs. Koceila et
la Kahéna se battront côte à côte. Les deux amants, unis par l’amour mais
aussi par l’épée, vont combattre ensemble. La victoire n’est jamais gratuite,
elle doit être accompagnée de pertes humaines et matérielles ; dans ce
combat fatidique, Koceila succombe :
5
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 9.
6
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, op. cit., p. 27.
176
du pays mais aussi réaliser l’union des Berbères, de ce peuple fort mais
dispersé : « Tu es la seule à avoir assez d’autorité pour rallier toutes les
tribus berbères ».
7
Didier NEBOT, op. cit., p. 224-225.
177
5. Un symbole de Refuge
Mais toi, ma Kahena, tu es pour moi beaucoup plus que tout cela. Je me
suis toujours sentie protégée avec toi, par toi, et petite fille, tu me défendais
chaque fois que mon père et mes frères me rabrouaient. Tu leurs imposais le
respect et ils t’écoutaient1.
Tous les hommes d’Ilakherten vont s’abriter dans la Kahéna. Ils vont
tous lui demander de l’appui face à l’occupant français, comme jadis le
peuple berbère l’a fait, face à l’occupant arabe.
L’auteur continue ainsi sa description de l’asile que le peuple allait
trouver chez la Kahéna :
1
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 74.
2
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 74.
178
[…] au cas où ces deux hommes [les gardiens] succomberaient, ces retraits
devraient être bourrés de cheddite que l’on ferait alors exploser. Ainsi la
Kahéna serait définitivement obstruée, coupée du monde extérieur. Personne
ne pourrait y pénétrer. Et là, avec les médicaments, les munitions, les vivres
entreposés, Ilakherten et ses trente hommes pourraient tenir un an s’il le
fallait. L’eau, par un système ingénieux datant du fond des âges, ne pouvait
manquer. De larges entonnoirs au sommet du dôme recueillaient toutes les
pluies, amenant leurs eaux jusque dans des poches d’où elles s’écoulaient
vers d’autres poches où elles se conservaient à l’abri de toute évaporation.
De la même façon, la circulation d’air était assurée3.
3
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 74.
4
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 156.
5
Salim BACHI, op. cit., p. 147.
179
pas émerveillés : elles retrouvaient leur splendeur d’antan et s’imposaient à
l’esprit des amants comme ce palais de conte de fées où les tapis profonds
semblent toujours prêts à l’envol, où les jets d’eau se perpétuent
miraculeusement, accompagnant le chant de quelque oiseau improbable au
plumage recouvert de pierreries où les lourdes portes ouvragées paraissent
s’ouvrir, quand le simple désir s’en fait ressentir, sur des jardins intérieurs,
des patios trépidant sous les caresses de jeunes éphèbes ou de houris
luxurieuses accompagnées de servantes enjouées, obéissant à des ordres
informulés, aux vœux inconscients des amants spectaculaires, prisonniers
d’un théâtre intime, murmuré dans l’exultation de la chair6.
[…] la fille de Tabet réunit dans sa domination les Chaouïas des Haractas,
de l’Oued et Arab, du Chelia, du Djebel Mahmel, de l’Oued Abdi, tous les
errants des forêts de cèdres, tous les dépossédés, tous les vaincus : tous
ceux que l’or a trahis, tous ceux que le fer a jetés à genoux, tous ceux dont
le sang doit racheter les générations futures7.
6
Salim BACHI, op. cit., p. 148.
7
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 141.
180
6. Un symbole de Prison
Cette grotte était donc conçue non seulement pour abriter ses fidèles
combattants, mais aussi pour emprisonner l’ennemi.
Cette Kahéna-grotte que l’on considérait, dans sa splendeur, comme
une forteresse, un refuge impénétrable, finit pourtant par céder à l’ennemi.
Elle ne put résister longtemps. Toute sa magnificence finit dans un incendie.
1
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 75-76.
181
Autour de lui les flammes dansaient dans la paille, crépitant joyeusement.
En quelques brocs d’eau Ilakherten les noya, avant de les écraser.
Derrière lui, la gueule de braise avançait, s’élargissait. Muets, vaincus,
accablés, impuissants autour d’Ilakherten, les hommes considéraient
l’horreur inéluctable qui s’approchait. Une réverbération rouge croissait sur
leurs visages2.
2
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 144-145.
3
Salim BACHI, op. cit., p. 98.
182
propre constructeur de l’édifice. Cette Kahéna « l’obsédait ». Il a amené sa
première épouse de France et l’y a installée. Elle fut d’abord émerveillée par
la beauté de la demeure, mais finit aussitôt par se sentir dans une cage ;
devenue malheureuse, elle, la maîtresse des lieux, décida de prendre la fuite
et de rentrer en France. Ensuite, vint l’épouse arabe :
4
Salim BACHI, op. cit., p. 102.
183
7. Un symbole de Mort
184
Voici comment l’auteur décrit les violentes scènes de la mort
tragique de tous ceux qui, bon gré mal gré, mettent les pieds dans la Kahéna.
Commençons d’abord par les villageois :
[…] Vidal à son tour poussa un hurlement. Une grenade venait d’exploser
à ses côtés. Son ventre avait éclaté. Fendu de part en part et ses viscères se
déversaient. Lâchant son arme il empoigna ses intestins et se traîna jusqu’à
la paroi du couloir où il s’adossa. Mort. Il souriait2.
Quel drôle de sourire sur les lèvres de l’officier face à une mort aussi
horrible. Ce passage peut nous faire penser à la propre mort de la reine, qui,
1
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 138-139.
2
Pierre CARDINAL, op. cit. p 143.
185
malgré son épuisement et ses blessures, traîna son corps jusqu’au fameux
puits, qui gardera à tout jamais son corps séparé de sa tête. Se trouvant
devant Hassan, elle le défia avec un regard et un sourire presque insolent.
Elle sourit, fière d’avoir une mort digne de son état. De même, l’officier
français va traîner son corps meurtri là où ses forces le lui permettent. Il rend
l’âme, tout en traçant sur ses lèvres un sourire, satisfait d’avoir accompli sa
mission et de mourir dignement avec bravoure sur le champs de bataille.
Sous elle [la petite fille] se trouvait une cuvette de blocs de pierre
jalonnés de cadavres.
3
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 143.
4
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 146.
186
Là, un corps accroupi, la tête pendante, écarlate, les genoux aux dents.
Ici, un autre debout, muet, bouche ouverte, face tournée vers le ciel avec
une coiffure de cervelle éclatée éparpillée sur tout le visage.
Plus près, terrifiant, un bras seul, nu et rouge, jaillissait entre deux roches,
avec des doigts crispés comme des crochets.
Plus proche encore, celui qui la regardait, raidi, démesuré, les bras collés au
corps, le ventre ouvert, la face sculptée par d’épaisses croûtes de sang où
s’ouvraient, immenses, des yeux exorbités.
Là encore, grotesque, une tête abandonnée où béait une bouche noire,
bavant une langue énorme.
A côté, un corps tordu, arc-bouté sur le vide.
Et une jambe molle, disloquée.
C’était là tout ce qu’il restait des hommes d’Ilakherten qui s’étaient jetés
dans le vide du haut de la Kahéna, et au bas de laquelle, maintenant, ils se
trouvaient plantés, enracinés dans la pierre5.
5
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 152-153.
6
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 147.
187
Incapable d’envisager le monde dans sa simple vacuité, il [Louis
Bergagna] s’attelait à des chimères. La Kahéna en était une, redoutable,
destinée à symboliser son règne et sa puissance, mais qui ne fut, en quelque
sorte, que son tombeau ou, mieux, la raison dernière d’un homme ivre de
mots7.
7
Salim BACHI, op. cit., p. 54.
8
Salim BACHI, op. cit., p. 252.
188
8. Un symbole de Féminisme
Elle s’inquiète ensuite, lorsque son fils Amrid et Sadder à leur retour
de Kairouan découvrent la supériorité des hommes sur les femmes et l’état
de servitude de ces dernières. Cette découverte réveille dans l’esprit des
deux hommes, surtout dans celui de son fils, l’envie d’asservir les femmes.
La Kahéna, une femme, les commandait alors qu’à Kairouan, les femmes
sont dominées et non dominatrices.
1
Roger IKOR, op. cit., p. 182-183.
2
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 20-21.
189
Dans sa description du rejet du père pour son enfant, l’auteur va
jusqu’à dire que la petite fille ne mérite rien, même pas la plus simple des
choses : le regard de son père.
La naissance d’une fille plutôt que d’un fils était considérée comme
une humiliation, une honte, une atteinte à la virilité, ainsi :
[…] la douce Birzil se labourant la figure, blasphémant tous les dieux des
champs et des bois, tous les génies de la tribu, accusant les esprits jaloux
qui rôdent autour des chambres conjugales d’avoir berné Thabet pour se
venger de sa virilité3.
Dihia ! Si plus tard je dois donner un fils à Thabet, reste douce comme la
laine, odorante comme la rose de Chetma ; mais si tu dois rester le seul fruit
de mon sein, alors, ô mon enfant, daigne Iaweh faire revivre en toi l’esprit
des femmes de notre race qui furent grandes ! Que tu sois hardie comme
Débora, rusée et forte comme Judith, terrible à toi seule comme toute une
armée4.
3
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 22.
4
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 25.
5
La Sainte Bible, livre des Juges, chapitre 4.
190
Birzil apprit également à sa fille la manière de tanner les peaux pour en
faire des outres et l’art de pétrir la glaise jaune du pays qui devient d’un si
joli rose à la cuisson. En même temps, elle l’initiait aux vertus qui font les
bonnes épousés, les sages maîtresses de maison, sans omettre l’habile
diplomatie par laquelle une jeune femme, si elle est intelligente, active, tant
soit peu douée pour les sortilèges, parvient à s’élever de sa condition
inférieure, à gagner l’estime de son mari, voire sa confiance, au point de se
voir attribuer le soin de gérer les ressources du ménage6.
[…] Mourir n’est rien. Tuer non plus. C’est être proie que je méprise. Tu
as visage de chèvre, mais au-dedans tu es brebis bêlante. Vous êtes toutes
des brebis bêlantes. Retenir, garder, s’attacher le mâle, même s’il est laid,
vieux, ennuyeux puant ; plier, quémander, vous ne savez que cette science-
là vous toutes. Moi pas. Je ne demande pas, je prends. On me retient, si on
peut ; sinon c’est moi qui rejette7.
6
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 34.
7
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 123.
8
Miguel MENNIG, op. cit., p. 40.
191
elle prouvera aux Djéraoua qu’une femme peut commander, gagner des
guerres et semer la terreur dans le cœur des hommes.
Devenue une superbe jeune fille, Dihya est convoitée comme épouse par
tous les chefs des tribus voisines, mais la jeune princesse tient par-dessus
tout à son indépendance et à sa liberté, elle repousse toutes les propositions,
aussi flatteuses soient-elles9.
Dahia finit pourtant par épouser un homme qu’elle n’aime pas, qui la
rebute même. Elle l’épouse pour honorer la promesse faite par son père,
l’acte scellé avec cet homme ignoble. Cependant, elle ne cède pas, décidée,
elle use de ruses afin d’arriver à ses fins :
9
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, op. cit., p. 19.
10
Didier NEBOT, op. cit., p. 51.
11
Didier NEBOT, op. cit., p. 64-65.
192
Les assauts de Moudèh n’étaient qu’occasionnels. Lorsqu’elle pressentait
son désir, Dahia versait dans le verre de son mari une poudre qui endort.
Quand, pourtant, elle devait céder à ses avances, contrainte, elle serrait les
poings, se projetant dans un avenir où, elle le savait, ce serait elle qui
dominerait, et qui soumettrait les hommes à ses désirs. Au début, Moudèh
s’était amusé de cette résistance. « Sois douce, ma gazelle, lui disait-il, vois
comme je t’aime ; tout ici sera à toi si tu t’abandonnes et acceptes mon
autorité ». Mais la fille de Tabet ne l’entendait pas ainsi. Elle, une reine,
une héritière de Guerra, obligée de se soumettre à ce crapaud baveux ?
Jamais ! 12
Elle arrive à ses fins tout comme la Kahéna de Roger Ikor. Elle se
débarrasse de son tyran de mari et soumet les hommes à ses désirs, en
particulier Khaled, son dernier amant.
– […] grâce à elle, [sa maîtresse] je me suis peu à peu fondue dans le
personnage de Kahena, je suis devenue pour tout le monde Kahena, à tel
point que je me demande si l’autre a existé. Tu te rends compte ? On me dit
magicienne, on me croit un peu sorcière, rebelle toujours à tout ce qui veut
atteindre notre intégrité ; je suis, effectivement, à Taourirt, celle qui doit
faire respecter les coutumes et les traditions ; je mourrai pour défendre ces
idées.
– Kahena ! Je suis encore bien jeune, et, à mon âge, tu étais déjà mariée.
Tes paroles me stimulent mais je me sens désormais prête à me battre pour
la liberté, l’égalité, le droit à la parole, et je veux ressembler à ces femmes
qui luttent au quotidien pour défendre notre droit d’exister tout simplement.
– Salima ! Ton combat, c’est notre combat. La vie se charge d’éliminer les
médiocres et la vie elle-même est un combat13.
12
Didier NEBOT, op. cit., p. 126.
13
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 36.
193
veut ôter aux femmes le droit d’être. Contrairement aux autres guerres, elle
ne fait pas appel aux armes mais aux voix. Là où on veut que la femme se
taise, elle doit crier ; là où on la veut soumise et effacée, elle doit lever la tête
et s’affirmer.
La Kahéna est réincarnée dans le personnage de cette aïeule, à qui les
années ont appris la sagesse ; mais l’auteur veut aussi passer la relève à
Salima. Rappelons-nous cette transmission du nom de la Kahéna, un nom
qui se mérite.
Salima incarne la nouvelle génération féminine qui veut faire changer
les choses ; qui désire se battre contre l’intégriste ; qui revendique son droit à
l’existence entant que femme et citoyenne active. Salima refuse de céder.
Elle crie haut et fort : Non !
Tout comme la Kahéna – cette reine qui, droite et superbe dans sa
fierté, a su commander et mettre à genoux des hommes et des armées – elle
veut rester debout au nom de la liberté.
194
La Kahéna est aussi symbole de rêve. Elle redonne de l’espoir au
découragé, et du rêve au désenchanté.
1
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 68-69.
195
Chapitre 4
La Kahéna : une Femme
« […] ma Kahina était femme, pleinement femme »1
1
Roger IKOR, op. cit., p. 48.
197
Si la Kahéna a été mythifiée et divinisée au cours des siècles, puis
transformée en un véritable emblème, elle n’en reste pas moins pleinement
femme, avec ses vices et ses vertus. Plusieurs auteurs ont tenu à peindre son
portrait, chacun selon l’image que lui insuffla l’Histoire avec une pincée
d’embellissement, inspirée par leur imagination débordante et leur esprit créatif.
Pour tenter de résumer ses différentes caractéristiques, nous emprunterons
quelques passages à leurs ouvrages.
Didier Nebot dira par la bouche d’Azoulaï, le rab, que la Kahéna est
[…] une femme aux dons aussi variés qu’étranges […]. Son éducation parfaite
lui permettra d’être la meilleure maîtresse de maison qui soit et de diriger avec
autorité les servantes. Mais elle peut aussi prédire l’avenir, rivaliser avec les
hommes les plus aguerris dans les jeux d’adresse ou dans la chasse au renard. On
dit même qu’elle manie le poignard avec grande dextérité […]. Ses yeux sont
bruns, immenses, constellés de paillettes d’or, et sa chevelure a la couleur du feu.
Dahia est un joyau brut qui brille de mille éclats1.
1
Didier NEBOT, op. cit., p. 114-115.
198
Son roman diffère de celui de Didier Nebot. Il trace la vie de l’héroïne :
son passage de l’enfance à l’âge adulte, comment de petite fille, elle se transforme
en une femme puis en une reine, ensuite en une chèfe!* de guerre pour finir en une
vieille femme.
Dans ce roman, la Kahéna a plusieurs frères et sœurs. Son père est un
personnage marginal malgré son titre et son statut au sein de la tribu.
Elle apprend comment devenir une Kahéna sous la main d’une Ancienne.
Elle met au monde deux fils de deux hommes différents.
Dans ce roman, Khaled est un adolescent qui la trahit et qui signe sa perte.
Elle finit par être tuée par ce dernier et non par Hassan. Elle mène de nombreuses
guerres contre ce dernier, dans lesquelles elle prouve à l’ennemi ainsi qu’aux
siens, son pouvoir et sa supériorité. Elle finit aussi par être trahie par ses deux fils
qui méprisent l’amant arabe qu’elle a pris.
Ce roman nous montre une Kahéna enfantine, un enfantillage cruel,
indolent, ignorent de certaines choses de la vie ; ses réactions traduisent sa
candeur et sa naïveté. Cette naïveté n’existe que durant son enfance. Sitôt devenue
femme, elle découvre les plaisirs de la chair et se transforme en femme libertine,
image que certains auteurs lui attribuent très volontiers. En reine et chef de guerre,
elle se montre rusée, fin stratège et elle applique à la perfection le rôle de
prophétesse. Dans ce roman, prophétiser n’est plus un don, et ne relève en aucun
cas du surnaturel, il devient une simple fonction, un rôle qu’elle doit assumer
auprès des siens, une mascarade.
*
C’est l’auteur qui souligne, c’est son orthographe.
199
Vingt ans après, les Arabes sont de retour en Ifriqiya, avec à leur tête le
puissant Ocba ibn-Nafi ; il ravage, anéantit et se proclame gouverneur de
l’Ifriqiya.
Ocba tient prisonnier Dinar el Mohadjer, son rival, et Koceila, prince des
Berbères. Il s’amuse à les humilier. Un jour, après une bataille, Ocba rentre avec
un grand butin. Entraîné par son orgueil, il décide de diviser ses cavaliers ; ce qui
lui joue un mauvais tour et cause sa défaite. C’est à Tehouda qu’il perd la vie.
Après la mort d’Ocba, c’est Zohaïr Ibn Qaïs qui poursuit la conquête. Il
réussit à tuer Koceila à Mems. Après Zohaïr, apparaît Hassan ibn Noomane el
Ghassani. C’est là qu’intervient l’avènement de la nouvelle reine.
Dans ce roman, l’auteur met surtout l’accent sur la cruauté de la reine, son
autorité, sa solitude – elle se retrouve abandonnée de tous : son armée, son peuple
et son propre fils qui la trahit –, son libertinage – elle est assoiffée de désir et
d’amour, nul homme ne lui résiste, elle est adonnée à la passion et la luxure – et
son enchantement : l’auteur met l’accent sur les mots « magique » et
« enchanteresse » qui se répètent dans certains passages.
200
1. De la beauté corporelle à la beauté spirituelle