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Nahla Zeraoui - Les Différents Statuts de La Kahena (Dihya) - 1

These de Nahla Zeraoui sur les differents statuts de la Kahina

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UNIVERSITÉ DE FRANCHE-COMTÉ

ÉCOLE DOCTORALE « LANGAGES, ESPACES, TEMPS, SOCIÉTÉS »

Thèse en vue de l’obtention du doctorat

en langues et littérature française et comparée

LES DIFFÉRENTS STATUTS DE LA KAHÉNA


DANS LA LITTÉRATURE D’EXPRESSION FRANÇAISE

Présentée et soutenue publiquement par

Nahla ZÉRAOUI
Le 13 décembre 2007

Sous la direction de Monsieur le Professeur Bruno CURATOLO

Membres du Jury
Mme. Hédia ABDELKEFI, Professeur à l’université de SFAX, Tunisie.
M. Bruno CURATOLO, Professeur à l’université de Franche-Comté.
M. Jacques POIRIER, Professeur à l’université de Bourgogne.
Mme. Frédérique TOUDOIRE-SURLAPIERRE, Maître de conférences HDR à
l’université de Franche-Comté.
À toutes les femmes qui marquent l’Histoire,
par leur bravoure ou leur amour,
À toutes celles qui se battent pour l’égalité,
qui luttent pour exister,
qui défendent leur liberté,
À toutes celles qui résistent à leurs ennemies,
qui combattent pour leurs droits à la vie,
À la plus courageuse d’entre toutes ces femmes,
qui, à mes yeux, est plus brave que Jeanne d’Arc,
plus courageuse que la Kahéna,
et plus belle que Cléopâtre,
À celle qui m’a donné la vie,
Ma Mère…
À tous ceux qui m’ont aidée et soutenue durant ce long travail, marqué par de bons comme de
mauvais jours :

À M. Curatolo, mon directeur de recherche, qui m’a bien encadrée, avec du sourire, de la
bienveillance et une humeur toujours badine ;
À J, mon Père et fidèle ami, qui m’a tenue fermement la main sans jamais se fatiguer ;
À Elisabeth et Jacques, mes bien-aimés, qui m’ont ouvert grandement la porte de leur cœur et
de leur demeure ;
À Fred, mon meilleur ami, qui m’a tant apporté, un peu d’aventures, beaucoup de joie et
énormément d’amitié ;
À tous ceux qui, par des larmes ou des rires, ont fait de moi ce que je suis devenue
aujourd’hui ;
À ma mère et mes sœurs, le trio de ma vie, qui m’ont aimée sans condition, épaulée sans
murmure et encouragée sans lassitude ;
Et à tous mes amis ;

Un grand Merci
INTRODUCTION

« La porte de tout conte est une femme ! ».


Amin ZAOUI

L’histoire a pour devoir d’être la gardienne fidèle du passé. Guizot –


l’homme politique qui fut également professeur à la Sorbonne – pense qu’elle
peut être la seule manière de faire comprendre les temps qui ne sont plus1. Quant à
la littérature, elle peut avoir pour fonction de reprendre l’histoire et de la
transfigurer dans un mélange de réel et d’imaginaire.
Plusieurs héroïnes ont su bouleverser le destin de l’humanité, que ce soit
dans le monde arabe, dans le monde occidental, ou dans tout autre… L’histoire
retient dans sa mémoire beaucoup de noms tels que Tin Hinan, Sophonisbe…
Essayons de présenter ces figures féminines qui viennent d’être citées.
D’abord, Tin-Hinan. C’est avant tout un mythe auquel s’accroche, depuis
toujours, la mémoire touarègue. Tin-Hinan, femme énigmatique, serait la mère
fondatrice du peuple Touareg dont le nom signifie « celle qui vient de loin » ou
« celle qui se déplace ». Son existence nous a été révélée par la tradition orale.
Lorsqu’elle est arrivée dans le Hoggar, « elle venait de loin », du Tafilalet, une
contrée présaharienne du sud marocain. La tradition rapporte la venue au Maroc, à
une époque immémoriale, de Tin-Hinan, jeune femme noble, et de sa servante
Takama. C’est au IVe siècle que vécut Tin-Hinan. Elle a su guider son peuple et
leurs bêtes sous la chaleur du désert. Elle a su les protéger de la soif, de la faim et
des pillards. Le pays était à peu près vide, seuls quelques idolâtres, les Isebetten,
vivaient sur les monts de l’Atakor. Tin-Hinan les soumit et devint la reine du
Hoggar.
Personne ne peut dire avec certitude les raisons qui l’ont incitée à quitter
ses terres. Mais on essaya, cependant, de trouver une explication à cette venue.
Deux tentatives d’explication ont été présentées par les Touaregs. La
première serait la circulation de diverses tribus entre la côte méditerranéenne et
les régions plus au sud, répandant leurs produits ou des informations ; parmi ces
tribus se trouvaient quelques membres de la tribu marocaine des Bérâbers, avec

1
François GUIZOT, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps, Clermont-Ferrand, Editions
Paleo, Sources de l’Histoire de France, 2002, 206 p.

4
Tin-Hinan. Certains disent qu’ils ont quitté la région pour des raisons personnelles
ou politiques.
Deuxième explication : la venue de Tin-Hinan serait due à un conflit
personnel au sein de sa famille ou de sa tribu qui l’aurait incitée à fuir loin de son
milieu d’origine.
A la mort de cette reine, on raconte que chaque Targui qui passait près de
son tombeau y déposait une pierre en signe de dévotion. Peu à peu, s’éleva un
monument de rocailles au sud-ouest de Tamanrasset, haut de 30 mètres.
Cette reine inspira le romancier français Pierre Benoit qui, dans
L’Atlantide publié en 1920, met en scène un jeune militaire rencontrant Antinea,
une femme énigmatique qui règne sur le Hoggar.

Ensuite, Sophonisbe. Reine de Numidie (Carthage 235 - 203 avant J.-C.),


de la dynastie Barcide, fille d’Hasdrubal. Elle épousa Syphax, roi numide, pour
sceller une alliance entre les Carthaginois et les Numides. Après la défaite de
Syphax face à Masinissa, autre roi numide allié de Rome, elle épousa ce dernier
pour ne pas être livrée aux Romains.

Sophonisbe a fourni le sujet de plusieurs pièces de théâtre. Nombreux sont


les auteurs dont l’imaginaire fut stimulé par ce personnage féminin. Elle apparaît
chez Jean-Georges Trissino2 qui donne naissance à une tragédie italienne
éponyme, Sophonisbe. Elle fut représentée vers 1514 et imprimée en 1524. Une
nouvelle adaptation de l’œuvre de Trissino se fait par Montchrestien, sieur de
Vasteville, en 1596, Sophonisbe3, qu’il fit reparaître ensuite sous le titre de la
Carthaginoise, ou La liberté4. Une autre Sophonisbe fut imprimée en 1601 ayant
pour auteur Nicolas de Montreux, qui signait ses ouvrages Olenix de Mont-Sacré5.
Puis vint celle de Mairet6 qui la composa en 1629. L’auteur n’a pas craint de
s’écarter de l’histoire. Il changea deux incidents assez considérables, qui sont la
mort de Syphax, qu’il fit mourir à la bataille, et celle de Masinissa, qui vécut
jusqu’à l’extrême vieillesse. Trente-deux ans après qu’eut paru la Sophonisbe de
Jean Mairet, Pierre Corneille traita le même sujet7. Voltaire, à son tour, refait la

2
Jean-Georges TRISSINO, Sofonisba, (1514), Bologna, A. Forni, 2003.
3
MONTCHRESTIEN, Sophonisbe, (1596), Marburg, N.G. Elwert, 1889, 160 p.
4
MONTCHRESTIEN, Les tragédies d’Antoine de Montchrestien sieur de Vasteville, Rouen,
Pierre de la Motte, 1627, 480 p.
5
Nicolas DE MONTREUX, La Sophonisbe, (1601), Paris, Diffusion Champion, 1979, 164 p.
6
Jean MAIRET, La Sophonisbe, (1634), Paris, A. G. Nizet, 1969, 133 p.
7
Pierre CORNEILLE, Théâtre complet de Corneille, Tome VIII, Paris, Albin Michel, 1942, 382 p.

5
pièce de Mairet en 17708.

Mais le nom féminin que ma9 mémoire a retenu est celui de la Kahéna. Ce
qui a été déterminant dans le choix de mon sujet, c’est la fascination qu’a exercée
sur moi le personnage légendaire de cette reine berbère dont les empreintes sont
gravées, non seulement dans l’histoire, mais aussi dans mon esprit.
L’histoire de cette reine rappelle le combat perpétuel de la femme. A toute
époque, la femme est confrontée à un nombre incalculable de défis auxquels elle
doit faire face, mais ces temps lointains, sa lutte ne pouvait que me séduire
davantage. Elle devait non seulement s’imposer au sein de sa famille, mais aussi
au sein de tout un peuple et, mieux encore, elle devait imposer sa puissance ainsi
que sa personne à un ennemi redoutable. Ce qui m’éblouit encore, c’est la
guerrière qu’elle fut. Elle changea l’image de la princesse n’ayant pour rôle que
celui d’être l’épouse et « la passeuse » du titre de royauté. Ce qui me fascina,
entre autres, est le fait qu’elle fut la dernière reine berbère à pouvoir unir un
peuple né pour ne jamais s’entendre. Cette femme a incarné la résistance au
nouveau conquérant d’Afrique, celui qui parvint à entrer dans la terre promise
sans se faire chasser comme ses prédécesseurs, l’Arabe.
Le corpus de ma recherche concernera principalement ce personnage
historique qu’est la Kahéna, une reine berbère mythique. J’essaierai ainsi de
montrer, à travers ce travail, quelle femme elle fut, une reine dont le nom et la
personne ont bien mérité de susciter la légende qui subsiste depuis le septième
siècle jusqu’à nos jours.
Mon travail consistera donc à étudier le personnage de la Kahéna, à
l’analyser sous différents angles tout en établissant une étude comparative avec
d’autres héroïnes de l’histoire et de la littérature.
Pour mener à bien cette étude, je me fonderai essentiellement sur le roman
de Didier Nebot, La Kahéna Reine d’Ifrikia10 ; bien qu’imaginaire, ce récit
s’appuie sur des faits historiques majeurs, embellis toutefois par quelques
modifications n’ayant comme intention que d’ajouter à l’œuvre une certaine
magie littéraire.
Pour ce faire, je diviserai ma thèse en trois grandes parties.

8
VOLTAIRE, Sophonisbe Tragédie de Mairet réparée à neuf, Paris, Veuve Duchesne, 1770, 58 p.
9
Je me permets de dire « je » dans cette introduction car l’origine de mon travail est très
personnelle. Pour l’étude proprement dite, j’emploierai le « nous » en usage dans les travaux
universitaires.
10
Didier NEBOT, La Kahéna Reine d’Ifrikia, Paris, Des éditions Anne Carrière,1998, 324 p.

6
Dans la première, je ferai un rappel historique de ce qu’a pu être l’Ifriqiya
avant l’invasion arabe, donc avant le septième siècle. Je parlerai brièvement des
différentes puissances qui ont envahi le pays. Ensuite, j’aborderai l’invasion
arabe, en invoquant rapidement celles qui ont précédé l’expédition de Hassan ibn
Noomane el Ghassani. C’est contre cette dernière que, se donnant corps et âme, la
Kahéna a livré de grandes batailles portant toutes l’empreinte de sa détermination,
de son audace, de son courage et de sa dignité.
Si je traite dans le premier chapitre les rois et les grands révolutionnaires
berbères, c’est non seulement pour situer la Kahéna dans l’Histoire mais aussi
pour présenter la longue et grande lignée de ses ancêtres ; elle est la descendante
d’un peuple fier et libre qui n’a cessé, depuis la nuit des temps, de combattre
différentes puissances poussées par la convoitise de ses richesses et la sous-
estimation de sa vaillance.
Tous les envahisseurs eurent, à quelques nuances près, le même
comportement : ils occupaient les principaux points névralgiques du pays, axes de
communications et grandes villes importantes, se contentant de percevoir un
impôt et négligeant totalement le reste du pays qui, lui, continuera à vivre en
complète liberté. Un conquérant reste un conquérant, ennemi du peuple natif, car
il ne sert que ses propres intérêts, se faisant maître des lieux qu’il vient d’occuper.
Les Berbères ont toujours affirmé ce qu’un jour Jugurtha a dit :
« L’Afrique aux Africains »11. Cette terre de richesses et de promesses devait
appartenir à son peuple. Les Berbères ont adopté ce mot d’ordre et l’ont conservé
dans leurs cœurs. L’Afrique devait leur appartenir même si, pour cela, ils devaient
verser leur sang des siècles durant. La lutte pour cette terre fut frappante, elle
semble exister depuis des millénaires. Mais les Berbères n’ont jamais renoncé à ce
qui leur revenait de droit, leur Ifriqiya.
Dans la deuxième partie, je tenterai d’étudier le personnage de la Kahéna
dans la littérature, commençant tout d’abord par l’œuvre de Didier Nebot qui
transforme cette reine berbère en une vraie légende vivante. Je passerai ensuite à
d’autres auteurs, comme Magali Boisnard12, Georges Grandjean13, Marcelle

11
Houaria KADRA, Jugurtha, un Berbère contre Rome, Paris, Arléa, 2005, 225 p.
12
Magali BOISNARD, Le Roman de la Kahena d’après les anciens textes arabes, Paris, éd. d’Art
Piazza, 1925, p. 182.
13
Georges GRANDJEAN, La Kahena, par l’or, par le fer, par le sang, Paris, éd. Du Monde
moderne, 1926, 267 p.

7
Magdinier14, Germaine Beauguitte15, Pierre Cardinal16, Roger Ikor17, Derri
Berkani18…
La raison qui m’a poussée à choisir certains auteurs plutôt que d’autres est
liée au simple fait que j’ai tenu, dans mon travail, à montrer différents statuts de
cette femme légendaire, et certaines œuvres ont mieux répondu à mes attentes que
d’autres.
Chaque auteur a vu l’épopée de cette reine berbère sous un jour particulier.
Certains l’ont vue comme femme héroïque ou femme fatale, d’autres comme
femme cruelle ou comme bonne mère, ou encore comme femme patriote, femme
religieuse et pieuse ou femme libertine…, différents aspects que je tenterai
d’analyser.
Dans la troisième et dernière partie, j’essayerai d’effectuer une étude
comparative entre la Kahéna et deux autres figures féminines.
Ma première comparaison se fera avec Jeanne d’Arc, puisqu’on a parlé de
la Kahéna comme de la Jeanne d’Arc du Maghreb. Plusieurs aspects réunissent
ces deux femmes : deux patriotes dotées de pouvoirs surnaturels ; deux guerrières
commandant une grande armée d’hommes, remportant de grandes victoires ; deux
figures féminines toujours caractérisées par le courage et la puissance. Je me
fonderai essentiellement sur le roman de Mark Twain, traduit par Patrice Ghirardi,
Le Roman de Jeanne d’Arc19, mais j’élargirai aussi ma comparaison avec d’autres
auteurs tels que Paul Claudel20, Joseph Delteil21, Guy Breton22, Hubert Lampo 23…
Je ferai ensuite la comparaison avec une deuxième héroïne connue de
tous : Cléopâtre, en m’appuyant sur le roman de Michel Peyramaure, Cléopâtre

14
Marcelle MAGDINIER, La Kahena, Paris, Calmann-Lévy, 1953, 250 p.
15
Germaine BEAUGUITTE, La Kahina, reine des Aurès, Paris, édit. des Auteurs, 1959, 155 p.
16
Pierre CARDINAL, La Kahena, Paris, Julliard, 1975, 157 p.
17
Roger IKOR, La Kahina, Paris, Encre, 1979, 212 p.
18
Derri BERKANI, La Kahéna de la Courtille, Paris, l’Harmattan, 2002, 155 p.
19
Marc TWAIN, Le Roman de Jeanne d’Arc, Monaco, éd. du Rocher, 2001, 503 p.
20
Paul CLAUDEL, Jeanne d’Arc au le bûcher, Gallimard, 1939, 94 p.
21
Joseph DELTEIL, Jeanne d’Arc in Œuvres complètes de Joseph DELTEIL, Paris, Grasset,
1961, 699 p.
22
Guy BRETON, Isabeau donne aux Anglais l’idée de brûler Jeanne d’Arc in Histoire d’amour
de l’Histoire de France, Tome I, Paris, France Loisirs, 1978, 317 p.
23
Hubert LAMPO, Le Diable et la Pucelle, Villeneuve-d’ascq (Nord), Presses Universitaires du
Septentrion, 2002, 167 p.

8
reine du Nil24 et la trilogie de Margaret George25. Si Jeanne d’Arc et la Kahéna se
ressemblent sur plusieurs points touchant surtout leur caractère, quel est le point
commun entre la reine berbère et Cléopâtre ? La Kahéna a beau être une guerrière
pleine de bravoure chevauchant à la tête de milliers d’hommes, combattant des
ennemis, captivant des prisonniers, déclanchant des guerres… elle n’en demeure
pas moins une femme. Souvent, le mot que l’on associe à « femme » est celui
d’« amour », et c’est dans ses intrigues galantes que le lien avec Cléopâtre se crée.

Ces différents auteurs m’ont tous été d’une aide précieuse dans l’étude du
personnage de la Kahéna. Ces écrivains, hommes ou femmes, poètes, romanciers,
dramaturges ou historiens ont tous été sous le charme de La Kahéna ; cette
devineresse a réussi à les envoûter au point d’être mythifiée au cours des siècles.
Différents auteurs ont été séduits par sa beauté, sa puissance et son courage. Ils
nous ont tout simplement, chacun à sa manière, conté l’histoire d’une grande
reine, d’une femme hors du commun.

En résumé, je dirai que par son amour pour sa patrie et sa soif de liberté, la
Kahéna s’est armée d’un courage et d’une force sans pareils dont les empreintes
sont gravées à jamais dans l’histoire et la littérature. Les historiens ont fait d’elle
un personnage héroïque et les écrivains un personnage mythique. Qu’importe
l’époque dans laquelle a vécu cette reine berbère, la Kahéna ne cesse de vivre
dans le cœur de ceux qui sont tombés sous son charme et ce depuis des siècles,
siècles auxquels la légende a survécu ; et je tenterai, par mon étude, de contribuer
à cette survie.

24
Michel PEYRAMAURE, Cléopâtre reine du Nil, Paris, Pocket, 1998, 412 p.
25
Margaret GEORGE, (Les mémoires de Cléopâtre, La fille d’Isis, Paris, éditions Albin Michel,
1998, 551 p ; Les mémoires de Cléopâtre, Sous le signe d’Aphrodite, Paris, Albin Michel, 1999,
430 p ; Les mémoires de Cléopâtre, La morsure du serpent, Paris, Albin Michel, 1999, 462 p.

9
AVERTISSEMENT

Le nom de la Kahéna

Plusieurs auteurs, écrivains et historiens, ont essayé d’expliquer la


signification du surnom sous lequel la reine berbère fut connue : la Kahéna. Mais
avant de donner le sens de ce surnom, soulignons le fait que son orthographe varie
d’un auteur à l’autre. De même, les historiens ne sont pas d’accord non plus sur le
vrai nom de la reine.
Certains chroniqueurs arabes disent que le nom de la Kahéna est Diya, et
d’autres disent que c’est Damya. Charles-Emmanuel Dufourcq – professeur
d’Histoire du Moyen Âge – déduit que derrière ce nom il faut lire le terme latin
Damiana, dont la dernière syllabe n’a pas été entendue par les Arabes1.
D’autres disent que son vrai nom est Dihya, Dhaya ou Damya. Les sources
divergent. Ils soutiennent que le nom « Damya » vient du verbe « edmy » en
tamazigh, qui signifie « devineresse » ; et que le nom « Dihya » vient du Chaouias
Tacheldit qui signifie « la belle ». Chez les Berbères, la Kahéna a aussi été
appelée « Dihya Tadmut » ou « Dihya Tadmayt ». Ces deux mots berbères
signifient « gazelle », ce qui nous mène à dire que Dyhia Tadmut pourrait signifier
« la belle gazelle »2.
Quant à l’historien Norman Roth, il transcrit le nom de la reine Dahiya qui
signifie en arabe « habile » ou « rusé » ; tout comme l’a fait Slane – historien du
XIXe siècle, connu pour ses traductions de l’arabe vers le français.
Hirschberg, un spécialiste israélien de l’histoire des Juifs d’Afrique du
Nord, propose une autre hypothèse, comme nous le dit Déjeux, fondée sur le
poème connu des Juifs de Constantine et rapporté par Cazès :

Ô fils de Yeschouroum
N’oubliez pas vos prédécesseurs :
Les Chaldéens, […] et Kahiya
Cette maudite femme, plus cruelle que tous les autres réunis.
Elle donnait nos vierges à ses guerriers,
Elle se lavait les pieds dans le sang de nos enfants,
Dieu l’avait créée pour nous faire expier nos péchés.

1
Cité par Jean DEJEUX, Femmes d’Algérie. Légendes, Traditions, Histoire, Littérature, Paris, La
Boîte à Documents, 1987, p. 79.
2
Certains Berbères avaient pour coutume de prendre comme prénoms des noms d’animaux.

10
Mais Dieu hait ceux qui font souffrir son peuple
Rends-moi mes enfants
Pour qu’ils pleurent [à ma mort]
Je les ai laissés
Entre les mains de Kahiya3.

Pour ce spécialiste, le nom de la Kahéna serait alors incorrect.


Jean Déjeux explique : « Hirschberg écrit que kaf et dal ne sont pas
différents dans la paléographie arabe du fait que la barre du kaf disparaissant dans
une écriture négligente, la lettre devient dal. Donc il faudrait lire Dahiya »4 .

Pour ce qui est de la signification du nom, la plupart des auteurs se mettent


d’accord. Jean Déjeux affirme que la Kahéna est un surnom donné par les
historiens arabes ; il signifie : « la devineresse, la prophétesse, celle qui connaît et
qui évoque l’avenir ; on pourrait dire encore la magicienne »5.
Certains disent que les Arabes, frappés de la supériorité de cette femme,
l’auraient désignée comme possédant un don prophétique et divinatoire. Elle
savait analyser les événements et prédire ce qui pouvait arriver plus tard.
Imaginaire ou vérité historique ? Plusieurs événements ne peuvent être
confirmés avec exactitude. S’agit-il de légendes créées autour de la personne de la
reine ou y a-t-il eu des rapports fidèles à une authenticité historique ?
Certains racontent que l’Émir arabe avait envoyé à Thabet, roi des
Djéraoua, des espions déguisés en musiciens et une danseuse. Alors que toute la
foule est charmée par les mouvements gracieux de la danseuse-espionne, Damia
s’écrie :
Arrêtez cette danse […] ce sont des espions arabes venus à Thumar pour une
besogne criminelle. Père, méfie-toi de cette femme, elle a mandat de te faire
esclave des Arabes ou de t’assassiner. Cette Zohra est une Judith6.

Nous sommes renvoyés à un personnage biblique duquel nous reparlerons


dans notre deuxième partie consacrée au personnage mythique de la reine.
Après cet événement, la foule fut grandement surprise. Leur princesse
avait raison. Un des assistants cria :

3
D. CAZES, Essai sur l’histoire des Israélites de Tunisie, Paris, Durlacher, 1888, p. 46.
4
Jean DEJEUX, op. cit., p. 80.
5
Jean DEJEUX, op. cit., p. 78.
6
Mouloud GAID, Les Berbères dans l’Histoire de la préhistoire à la Kahina, Tome I, Alger,
éditions Mimouni, 1990, p. 204.

11
« La vérité sort de sa bouche. Damia découvre le fond des cœurs, elle perce les
desseins les plus secrets. Elle prévoit l’avenir. C’est une Kahina. Tu as engendré
mieux qu’un mâle, mieux qu’une légion de mâles… Tu as donné le jour à une
Kahina… ». Et depuis, elle ne porta que ce nom7.

Pour Charles-Emmanuel Dufourcq, Kahina est la traduction arabe de dia,


féminin de dios et de dius, qui a pour synonymes français : divine, auguste, force
de la nature, éminente, ou encore excellente8.
D’autres pensent qu’il faudrait n’y voir qu’un féminin déformé du mot
Kohn, Kohen, indiquant une qualité et une hérédité quasi sacerdotales, dont cette
amazone se serait trouvée investie en raison d’ascendants hébraïques. En hébreu,
ce terme est la dérivation de « Cohen » qui signifie « prêtre » ou « prêtresse »,
donc homme ou femme pur.
Ibn Khaldoun dit que les Djéraoua étaient de croyance juive, c’est la raison
pour laquelle on surnomma Damia la Kahina, la prêtresse.
Il est aussi dit que le surnom donné à la reine avait une tendance
péjorative. Il était souvent interprété comme signifiant « sorcière ». Mais la réalité
est tout autre. Certains disent qu’à l’origine, le terme « kahéna » donne aussi les
prénoms féminins suivants : « Karine » et « Karina », qui signifient en grec « être
pure ». Certains vont même jusqu’à souligner que le mot « Taher » en arabe vient
de « kahin » et porte la même signification. D’autres encore pensent que le nom
« Kahéna » signifie tout simplement « hommes libres ».
Cette divergence d’opinion sur la signification et l’orthographe du nom de
la Kahéna montre les différents intérêts portés à ce personnage. Il n’est pas
étonnant de voir tant d’adaptations et d’interprétations du statut de la reine quand
son nom à lui seul suffit à créer tant de polémiques.

7
Mouloud GAID, op. cit., p. 206.
8
Jean DEJEUX, op. cit., p. 80.

12
PREMIERE PARTIE
La Kahéna dans l’Histoire
Chapitre 1

L’Ifriqiya avant l’invasion arabe


Il n’est pas douteux, qu’avec ses champs de blé et ses olivettes, elle [la
Berbérie] n’ait fait, […] figure de terre promise1.

1
Christian COURTOIS, Les Vandales et l’Afrique, Paris, éd. Arts et Métiers graphiques, 1955,
p. 157.

15
Lorsque le Sahara se dessécha progressivement et devint stérile, la
majorité des habitants fuirent vers le Nord et vers l’Est. C’est ainsi que ces
gens venus du Sud formèrent la première couche de la population nord-
africaine. D’autres populations – venues de différentes régions, telles que les
îles des péninsules méditerranéennes, de l’Europe et aussi des contrées
éloignées de l’Asie – vont former, à leur tour, la deuxième couche de la
population nord-africaine. Puis, ces peuples se mélangèrent avec des habitants
plus anciens. Ces populations donnèrent naissance aux ancêtres des Berbères1.

Les Berbères revendiquent une présence au Maghreb vieille de plus de


cinq mille ans. Leur communauté s’étend de la frontière égypto-libyenne à
l’Atlantique et des côtes méditerranéennes au Niger, au Mali et au Burkina
Faso. Au Ier millénaire avant J.-C., les Berbères se répartissaient en une
multitude de peuples : Nasamons et Psylles en Tripolitaine et en Cyrénaïque,
Garamantes au Sahara oriental, Numides au Maghreb oriental et central,
Gétules nomadisant entre le désert et les hauts plateaux, Maures au Maghreb
occidental2.

Ses différents voisins donnèrent différents noms à la peuplade qui


habitait les lieux. Tout d’abord les Égyptiens, qui la nommèrent « Lebu » ;
c’est de ce nom que vient celui du peuple, les « Libyens » et celui du pays, la
« Libye ». Ensuite viennent les Grecs. Ils appelèrent Lebou ou Libyens les
indigènes de l’Afrique du Nord. Puis les Romains qui donnèrent le nom de
Maures à tous les habitants de la Berbérie. Quant aux indigènes, eux-mêmes,
ils se donnèrent, avant l’occupation romaine, le nom d’Amazigh qui au féminin
se dit Tamazight et au pluriel Imazighen et qui signifie les « hommes libres »
puis les « nobles »3.
L’appellation « Berbères » leur fut donnée par les Romains qui les
jugeaient étrangers à leur civilisation. Les Arabes en firent le mot Brâber,
Berâber, qui a pour singulier Berber, berberi.

1
T. GOSTYNSKI, L’Afrique du Nord dans l’Antiquité, Marrakech, éd. Libraire Chatr Ahmed,
244 p. (l’année n’est pas donnée).
2
Voir sur le site : [Link]
3
T. GOSTYNSKI, Les débuts de l‘Histoire de la Libye, Marrakech, 1973, p. 3-6.

16
L’historien T. Gostynski raconte l’histoire de la Libye antique dans son
ouvrage L’Afrique du Nord dans l’Antiquité. Il souligne qu’elle s’étend sur
deux mille ans. Il retrace la fondation et la disparition des premiers royaumes
libyques fondés au XIIe siècle avant notre ère. Leur apogée s’étend sur trois
siècles, de Masinissa à Ptolémée5. Il y eut une autre période de l’histoire de ces
royaumes qui commença à partir de l’extinction de cette dynastie et l’annexion
de la Grande Maurétanie par Rome. Cette période s’étend du VIIe siècle au Ier
avant notre ère.

La famille royale de Numidie4

Massinissa Ier

Micipsa Gulussa Mastanabal


(148-118)

Adherbal Hiempsal Ier Gauda Jugurtha


(118-112) (118-116)
(105 av.88) (118-104)

Masteabar Hiempsal II
(v.88-av. 60)

Massinissa II Juba Ier


(av. 60-46)

Arabion Juba II

|
Ptolémée
(23-40)

Les Libyens vont s’imprégner de la civilisation de leurs voisins, les


Égyptiens. Ils vont aussi se rapprocher des autres peuples du bassin oriental de
la Méditerranée et aussi des Grecs et des Phéniciens qui étaient de grands
commerçants et explorateurs. La Libye dut se défendre contre les attaques
égyptiennes qui étaient à la recherche d’esclaves et de bétail. Ces défenses
libyques vont donner la naissance à des chefs militaires.

4
Yann LE BOHEC, Histoire de l’Afrique romaine, 146 avant J.-C. – 439 après J.-C., Paris,
Picard, 2005, p. 39.

17
C’est ainsi que des royaumes se formèrent dans la Libye orientale, des
royaumes faits de populations sédentaires et nomades, parmi lesquels deux plus
grands, celui de la Maurétanie et celui de la Numidie.
Divisés en de nombreuses tribus parfois rivales, éparpillés sur une vaste
aire géographiquement morcelée, les tribus berbères ne purent s’unifier face à
leurs conquérants carthaginois, grecs, romains, vandales, byzantins ou arabes.

Ce pays, dont le destin a été constamment soumis à des civilisations


extérieures, a connu de grandes étapes marquées par l’éviction des Romains
par les Vandales, des Vandales par les Byzantins et finalement, des Byzantins
par les Arabes. Plusieurs historiens, auxquels nous nous sommes référés, se
sont penchés sur la question. Des auteurs de l’antiquité : Salluste5 (68 – 35 av.
J.-C.), Tite-Live6 (59 av. J.-C. – 17 apr. J.-C.), Appien7 (90 – 160 apr. J.-C.), ou
du moyen âge, Pétrarque8 (1304 – 1374), modernes, Gustave Boissière9 (1850 –
1927) ou contemporains : Christian Courtois10, Sabatino Moscati11, Serge
Lancel12…

Ce sont ces différentes invasions, auxquelles a été soumise la Libye,


que nous allons aborder dans ce premier chapitre.

5
SALLUSTE, La conjuration de Catilina, La guerre de Jugurtha, Fragments des histoires,
Paris, Les Belles Lettres, 1962, 217 p.
6
TITE-LIVE, Histoire romaine, Livre XXV, Paris, Les Belles lettres, 1992, 145 p.
7
APPIEN, Histoire romaine, Tome 2, Paris, Les Belles Lettres, 1997, 147 p.
8
PETRARQUE, L’Afrique, (1338-1342), Grenoble, Editions Jérôme Millon, 2002, 577 p.
9
Gustave BOISSIERE, Esquisse d’une histoire de la conquête et de l’administration romaines
dans le nord de l’Afrique, Paris, Librairie hachette et Cie, 1878, 438 p.
10
Christian COURTOIS, op. cit.
11
Sabatino MOSCATI, Les Phéniciens, Milan, Bompiani, 1988, 591 p.
12
Serge LANCEL, L’Algérie antique, Paris, Mengès, 2003, 259 p.

18
1. Les Phéniciens et les Grecs

Avant que les Grecs essayent de s’installer en Libye, les Phéniciens


établirent des colonies dans le bassin occidental de la Méditerranée. Plusieurs
luttes opposèrent alors ces deux puissances.
En 535 avant notre ère, les Phéniciens s’engagèrent, avec leurs alliés les
Étrusques, dans une bataille décisive contre les Grecs à Alalia, sur la côte
orientale de la Corse. Ces derniers subirent une grande défaite dans laquelle ils
furent évincés de la Péninsule Ibérique, ne réussissant à se maintenir que sur le
littoral Nord-Ouest de la Méditerranée à Massalia (Marseille) et dans quelques
endroits en Corse. C’était là une nouvelle dimension de la politique
méditerranéenne, d’une alliance contre les Grecs d’où surgit une division en
zones d’influences. Les Etrusques prirent l’Italie continentale sauf la Grande
Grèce, et les Carthaginois les grandes îles et l’Occident méditerranéen1. La
réaction grecque va avoir lieu en Afrique en 510 avant J.-C. ; c’est alors que
Carthage fut obligée de tourner ses regards vers Rome et s’allier avec elle
contre les Grecs.
Cependant, malgré cette défaite, les Grecs restèrent puissants. Ils
dominaient la partie sud-est de la Sicile, pendant que la partie occidentale était
sous la domination carthaginoise. C’était la partie la plus proche de la Libye et
du contrôle du trafic entre la Méditerranée Occidentale et Orientale. Afin
d’éliminer les Grecs du bassin occidental de la Méditerranée, il fallait briser
leur puissance en Sicile.
Là, les hostilités vont s’engager entre les Grecs et les Carthaginois suite
aux attaques grecques devenues une menace pour Carthage. Une nouvelle
bataille va confronter les deux puissances mais elle fera subir aux Carthaginois
une défaite écrasante qui fut la cause de l’écroulement de leur domination dans
la Méditerranée Occidentale.

Ce qui a contribué à la connaissance de l’histoire phénicienne est ce qui


a été rapporté par les historiens grecs – tel qu’Hérodote (484 ou 482 – 425
avant J.-C.), Diodore de Sicile ( Ier siècle avant J.-C.) et Arrien (95 –175 après
J.-C.) – en ce qui concerne la période qui précède la conquête d’Alexandre le
Grand. Au cours de la septième année du règne de Pygmalion (820-772 avant

1
Sabatino MOSCATI, op. cit., p. 54.

19
J.-C.), sa sœur Elissa, s’enfuit vers l’Afrique après l’assassinat de son oncle et
époux Archerbas, prêtre d’Ashtarté, et y fonda la colonie de Carthage, qui veut
dire la ville nouvelle2. Cette ville devient la base d’un empire maritime et une
colonie de peuplement, considérée comme la nouvelle capitale des Phéniciens.
En 574, Carthage devient la capitale d’Afrique du Nord.
Dans son ouvrage L’Afrique du Nord dans l’Antiquité, Gostynski note
que les Phéniciens sont apparus en Afrique du Nord au IXe siècle avant J.-C.
Pour Salvien – historien et écrivain ecclésiastique du Ve siècle –
Carthage était devenue la Rome africaine ; et pour Ausone – écrivain du IVe
siècle – elle pouvait disputer à Constantinople la seconde place parmi les cités3.

Les Phéniciens désiraient s’assurer l’existence et le gain. Leurs


relations avec les Libyques étaient pacifiques et cordiales. Cette civilisation
voulait s’imposer et conquérir pacifiquement tout en cherchant à s’adapter aux
Libyens et à leurs besoins, et en leur permettant de garder leur caractère propre.
Tout ce que les Phéniciens désiraient, c’était un échange commercial avec eux.
En Algérie, les Carthaginois établissent leur commerce depuis Hippo-Regius
(Annaba) jusqu’à Ad Fratres (Ghazaouet) et ont des colonies à l’intérieur du
pays. Les Berbères entrent en relations commerciales intermittentes avec eux.
L’Histoire prouve cette bonne entente entre les deux peuples. Le roi Hiarbas
consent à vendre la terre aux Phéniciens et accepte la fondation de leur
nouvelle colonie sur le littoral de son pays.

La civilisation phénicienne avait également trouvé accès dans les royaumes


indigènes. Quelques princes apprirent à la connaître, soit par des séjours à
Carthage, soit par des mariages avec des Carthaginoises. Un grand nombre de
leurs sujets servirent dans les armées de Barcides. […] La langue punique fut
la langue officielle de Syphax, de Masinissa, d’autres souverains après eux
jusque vers le milieu du 1er siècle. […] Beaucoup d’habitants de ce lieu
portaient des noms phéniciens. Une ville fondée en pleine Numidie reçut aussi
un nom phénicien Macomades (Maqom hadesh). Les institutions de Carthage
servirent de modèles aux princes africains. Ils copièrent ses monnaies, son
organisation militaire…4.

2
Sabatino MOSCATI, op. cit., p. 54.
3
Christian COURTOIS, op. cit., 455 p.
4
Stéphane GSELL, Histoire de l’Afrique du Nord, Tome 4 : La civilisation carthaginoise,
Paris, Hachette, 1920, p. 495.

20
Ainsi donc, les Phéniciens fondèrent trois comptoirs afin d’assurer leur
domination commerciale (métaux et bronze), deux sur le territoire de la Libye,
Utique et Lixus et le troisième, Gadès, sur le littoral ibérique. Ils fondèrent
d’autres comptoirs dans les environs du Golfe des Syrtes et du Cap Bon dont
les plus grands étaient Leptis Magna, Hadrumetum et Hippo. Mais leur plus
importante fondation fut celle de Carthage.
Les Phéniciens étaient peu nombreux, ils partagèrent alors les tâches de
leur empire avec les Libyens ; bien sûr, ils se réservèrent les postes supérieurs,
responsables et lucratifs dans la vie politique et économique du pays. Ces
Libyens, comme le souligne Gostynski5, « phénicianisés » seront appelés Liby-
Phéniciens. Le mariage mixte est permis entre les Liby-Phéniciens et
Phéniciens.

C’est dans la deuxième moitié du Ve siècle que Carthage commença à


conquérir le territoire des Libyens après avoir mis un frein à son impérialisme
maritime. Marseille lui ferma les ports de la Gaule et de l’Espagne, la Corse
demeurait entre les mains de ses alliés Étrusques ; quant à la Sicile, elle lui
échappait. Carthage avait perdu le contrôle de ses ports. Elle décida alors de se
trouver une nouvelle cible sur le continent africain. La conquête carthaginoise
fut violente et suscita chez les Berbères de nombreuses insurrections.

Au cours du siècle suivant, les Berbères, en multipliant les révoltes,


manifestèrent, à l’égard des Puniques, cet esprit d’indépendance auquel se
heurteront les envahisseurs.6

Dès le milieu du VIe siècle avant notre ère, la conquête carthaginoise


sous Magonides a connu plus de compromis que de succès militaires.
Deux grands rois berbères vont entrer en scène, Syphax7 et Masinissa8.
Vers la fin du IIIe siècle et au début du IIe siècle, la Libye Occidentale était
partagée en deux royaumes. Le premier est celui de la Numidie, à l’est, dont la
capitale, Cirta Regia (Constantine), fut gouvernée par Gaïa puis Masinissa, son
fils, mort en 149 ; quant au deuxième royaume, c’est celui de la Maurétanie,
qui s’étend vers l’ouest, ayant pour première capitale Siga ; la deuxième

5
T. GOSTYNSKI, op. cit.
6
Charles André JULIEN, Histoire de l’Afrique du Nord, Tunisie, Algérie, Maroc, des origines
à la conquête arabe (647 après J.-C.), Paris, Payot, 1951, p. 66.
7
Serge LANCEL, op. cit.
8
Dumaurier-Nat IRATEN, Notre place au soleil, Tome 3, Paris, Editions Tirésias, 2001, 270 p.

21
capitale fut Oualili (Volubilis), elle avait Syphax pour roi. Ce dernier va s’allier
avec les Carthaginois en épousant une Phénicienne, Sophonisbe9, fille du grand
homme d’état des Carthaginois, Hasdrubal Giscon. Il va arracher au
gouverneur de la Numidie la plus grande partie de son royaume, ce qui poussa
son fils Masinissa à prendre Rome comme alliée afin de reconquérir ce qui
avait été perdu. L’alliance donc faite entre les deux peuples, Carthage détourna
ses regards vers son autre adversaire, Rome. Sophonisbe amena son époux à
combattre Rome. Mais l’armée carthago-maurétanienne fut écrasée par Scipion
Émilien. De nouveau, Syphax et Hasdrubal Giscon combattirent Rome mais
furent battus une fois de plus. Lors de cette défaite, Syphax fut capturé, quant à
Sophonisbe, elle préféra se donner la mort plutôt que de se rendre à l’ennemi.

Masinissa va donc récupérer les possessions de Syphax. Il sut tirer


avantage du désastre des Carthaginois. Au IIIe siècle, Masinissa, le premier roi
berbère connu, règne sur le peuple des Massyles établis entre Constantine et
l’actuelle frontière tunisienne. Avec l’alliance des Romains, il fonde le
royaume de Numidie et en devient le roi.
Masinissa apporte son aide à Scipion contre Carthage et, ainsi, naissent
les guerres puniques10.
La Première Guerre Punique causa à Carthage la perte des riches
régions céréalières de la Sicile, de la Sardaigne et de la Corse. Quant à la
Deuxième Guerre Punique, elle lui causa la perte de sa flotte, base de sa
puissance politique et économique. Tous ces événements bouleversèrent la vie
de l’Empire.
Dans son ouvrage, déjà cité, Gostynski nous rapporte comment
Masinissa parvint à évincer Carthage de la scène.
Sa stratégie varie entre occupation, saisies, et envahissement. Il occupa
d’abord quelques territoires dans le nord-ouest de la Numidie. Ensuite, il saisit
70 villes, ainsi que des places fortes et d’importantes agglomérations dans les
régions centrales. Puis, il s’empara des ports du côté du Golfe des Syrtes. Et
enfin, il envahit les plus riches régions agricoles du nord-est, dans la vallée de
la Medjerda.

9
Nous avons vu que Sophonisbe a inspiré plusieurs auteurs tragiques, nous la retrouvons aussi
chez des historiens tel que Tite-Live.
10
L’épisode de l’Histoire marqué par Scipion est souligné par Cicéron, Tite-Live, Appien et
Pétrarque.

22
C’est ainsi que Masinissa parvint à réduire le grand, riche et vaste
Empire carthaginois à un petit État qui ne possède plus qu’une bande côtière le
long du Golfe des Syrtes, de Hippo Acra ( Bizerte) à Gabès.

Dès que Rome eut privé Carthage de sa flotte, et que Masinissa lui eut
enlevé la plus grande partie de ses villes, de ses terres et de ses richesses, ce ne
fut plus pour elle qu’une lente et douloureuse agonie11.

Désespérée, Carthage déclare la guerre à Masinissa mais est battue en


150 avant notre ère.
Cette guerre fut néfaste pour Carthage. Les Romains déclarèrent qu’il y
avait violation de la part de Carthage du traité de paix conclu après la
Deuxième Guerre Punique et ils déclenchèrent la Troisième Guerre Punique.
Rome avait sous-estimé les dernières ressources des Carthaginois. Elle
tenta alors de trouver de l’aide auprès de Masinissa mais en réalité, elle avait
plus à craindre de lui, qui ne cessait d’affirmer que l’Afrique devait appartenir
aux Africains, que Carthage qui n’était plus que l’ombre de la puissante cité
qu’elle avait été jadis, jusqu’à la Deuxième Guerre Punique. Car Masinissa
l’avait réduite à l’angle nord-est de la Tunisie. Carthage avait perdu sa marine
et son Empire.
Les événements de l’histoire de l’Afrique et ses envahisseurs
s’entremêlent. Nous ne pouvons séparer les uns des autres. Dans cette partie-là,
il n’est question que de la première invasion extérieure. S’il est fait mention ici
de Rome, ce n’est pas en tant que nouveau conquérant mais en tant qu’allié du
roi numide contre les Phéniciens. Une fois ces derniers évincés de la scène
africaine, Rome commence à préparer sérieusement sa conquête.

Pour conclure ce premier chapitre de la domination phénicienne, nous


indiquerons ce que ce peuple a réussi à introduire dans cette contrée d’Afrique
entant que civilisation remarquable de l’antiquité. Il crée des centres urbains et
des exploitations agricoles ; il pratique un régime municipal qu’il inculque à la
population qu’il côtoie ; il crée aussi des institutions politiques, sociales…
Cette civilisation phénicienne fort développée ne disparut pas
lorsqu’elle fut évincée d’Afrique du Nord, elle subsista là où on ne s’efforça
pas à la remplacer.

11
T. GOSTYNSKI, op. cit., p. 50.

23
C’est ainsi que les Phéniciens vont disparaître de la scène nord-
africaine en tant que conquérants et laisser la place à de nouveaux envahisseurs
encore au début de leur puissance, les Grecs.

Avant de passer à la deuxième invasion, voyons comment la conquête


phénicienne en Afrique a été adaptée dans la littérature. Cet épisode de
l’histoire nous renvoie évidemment à l’œuvre de Flaubert, Salammbô12.
L’irruption des mercenaires campaniens en Sicile est à l’origine de la première
guerre punique (264 à 241 av. J.-C.). Les mercenaires ayant pris Messine,
alliée de Carthage, sont attaqués à leur tour en 264 avant J.-C. par le tyran
Hiéron de Syracuse, lui aussi allié de Carthage. Ils appellent alors Rome à leur
secours. Les Romains, ayant une bonne expérience de la guerre terrestre,
sortent victorieux en Sicile, à Mules et Ecnome. Ils tentent un débarquement en
Afrique, près de Carthage, avec 40000 hommes sous le commandement du
consul Atilius Regulus. Cette guerre des mercenaires a été relatée par Gustave
Flaubert. Le roman met en scène la révolte des mercenaires qui ont combattu
Rome pour le compte de Carthage. Las d’attendre d’être payés, leur colère
gronde.

Au IVe siècle avant notre ère, les Grecs entreprirent la conquête des
pays riverains de la Méditerranée et attaquèrent les Carthaginois en territoire
africain. L’expédition se fit avec Agathode en 310 avant J.-C.

Les Grecs appelèrent Libye la partie de l’Afrique septentrionale habitée par


les Blancs par opposition au Sahara, pays des Ethiopiens noirs. Avant d’avoir
le même sens, l’adjectif Africa fut appliqué par Rome à la province qui
correspondait au Nord-Est de la Tunisie. Plus tard, les mots Afrique et Libye
désignèrent le continent entier. Les Arabes, qui vinrent de l’Est, baptisèrent
Djezira el-Maghreb, « l’île de l’Occident », tous les pays à l’Ouest de
l’Egypte, plus le Far-West marocain13.

Vers 630 avant notre ère, les Grecs fondèrent cinq colonies en Libye
dont la plus importante était Cyrène. Ces cinq colonies formèrent une
fédération nommée Pentapolis, qui se transforma en royaume de Cyrène14.

12
Flaubert, Salammbô, (1862), Paris, Flammarion, 1995, 499 p.
13
Charles André JULIEN, op. cit., p. 9.
14
T. GOSTYNSKI, op. cit., p. 18.

24
Selon l’historien T. Gostynski, le moment décisif de l’histoire de la
Libye, fut celui de la fondation du royaume de Cyrène qui était soumis aux
Grecs et aux Égyptiens.
Le royaume de Cyrène devint une partie grecque du pays libyque. Il
entretint des rapports politiques et commerciaux étroits avec la Grèce, l’Égypte
et la Syrie. Ainsi prit fin la grande histoire de la Libye Orientale.
Cyrène, seule région riche de la Libye, devenue le royaume de
l’envahisseur, provoqua la régression économique et culturelle des Libyens et
les obligea à entrer dans un nouveau genre de vie, celui du nomadisme. Il ne
leur restait que les régions semi-désertiques et désertiques pour vivre, ils se
retrouvèrent alors réduits à la vie nomade.
Le résultat de la fondation de cette enclave grecque fut la division de la
Libye en deux parties. La première s’étendait de la frontière de l’Égypte
jusqu’à Cyrène, et la deuxième de Tripoli à l’Atlantique. Ces deux parties
étaient séparées par une vaste région désertique peu peuplée.

Entre le VIIe et le VIe siècle avant notre ère, l’expansion des Grecs aura
lieu vers l’ouest. Ils vont s’implanter en Sicile et dans le sud de la Péninsule
Apennine, où ils fondent la « Grande Grèce ».
Les Grecs restèrent en Afrique deux longs siècles jusqu’à l’arrivée du
nouvel envahisseur qui les chassa du territoire africain afin de devenir, à son
tour, le maître des lieux.

25
2. Les Romains

C’est une nouvelle aube qui s’ouvre en Afrique du Nord avec la chute
de l’ancien Empire Carthaginois.
Comme nous l’avons vu précédemment, c’est au IIIe siècle avant l’ère
chrétienne que les Romains succédèrent aux Grecs en tant que puissance
maritime. Trois guerres, connues sous le nom de Guerres Puniques, vont les
opposer aux Carthaginois de 262 à 146 avant J.-C.
Carthage voit sa chute en l’an 146 avant notre ère, détruite par les
Romains après la Troisième Guerre Punique ; cette chute marque le début de
l’occupation romaine en Afrique. Débarrassée de Carthage, Rome, devait
évincer son autre ennemi : la Libye. Elle subira alors de grands changements.
Rome ne se contentait pas d’anéantir ses adversaires, elle annexait leurs
territoires. Au printemps 146, Rome transforma les anciennes possessions
carthaginoises en province romaine, noyau de son Empire Africain, qu’elle
nomma la Provincia Africa ou Africa, puis elle rattacha les terres voisines les
nommant Africa Nova.

Dans l’avant-propos de son ouvrage, Bernadette Cabouret1 souligne que


l’Afrique apparaît avec une place et un poids importants et appréciés dans
l’équilibre général de l’Empire ainsi qu’au cœur du monde méditerranéen. Elle
est la partenaire économique privilégiée de Rome-capitale, en prise sur les
grands courants d’échanges du monde occidental et oriental2.

Dès le Ve siècle avant J.-C., les Berbères continuaient à s’organiser en


confédérations de tribus ayant à leur tête des chefs ou aguellids au-delà du
territoire contrôlé par les Carthaginois, c’est-à-dire la partie de l’actuelle
Tunisie.

Revenons à l’épisode qui opposa Syphax à Masinissa. Lors de la


Deuxième Guerre Punique, Syphax (avant 220-203) étendit sa domination sur

1
Bernadette CABOURET, L’Afrique Romaine de 69 à 439, Nantes, éditions du Temps, 2005,
p. 11.
2
L’exposition intitulée « De Vesontio à Besançon », au Musée des Beaux-Arts et
d’Archéologie à Besançon (du 12 mai au 31 décembre 2006), a montré qu’à Vesontio, capitale
romaine de la province séquane, se trouvait du marbre venu d’Afrique (Algérie, Tunisie). Cette
découverte est une preuve de l’échange commercial entre Rome et l’Afrique.

26
tout le territoire qui allait de la Moulouya à Cirta. Une fois Syphax capturé,
Masinissa, allié des Romains, put récupérer les territoires et les villes occupés
autrefois par les Carthaginois entre 174 et 150. Masinissa réussit, durant ses 56
ans de règne, à réaliser l’unité du royaume Numide. Il parvint à l’unifier
politiquement et à englober, aux dépens de Carthage, d’autres territoires situés
dans la région des Syrtes. Le règne de Masinissa fut « le premier règne
historique »3. Ce grand royaume se maintint sous le règne de Micipsa (148-
118) ; mais Rome, installée depuis 146 sur les dépouilles de Carthage, ne
pouvait longtemps s’accommoder de ce voisinage.
À la mort de Masinissa en l’an 148 avant J.-C., son Royaume, la
Numidie, fut partagé entre ses trois fils : Micipsa, Gulussa et Mastanabal. La
pénétration romaine fut lente. Elle rencontra des résistances quasi continues
pendant quatre siècles. Jusqu’en 238, la domination romaine en Afrique ne
connut pas de sérieux périls, cependant ses progrès se heurtaient à des révoltes
indigènes qui étaient parfois graves. Rappelons l’ensemble des révoltes qui
confrontèrent Rome, la nouvelle maîtresse de l’Afrique, aux différents rois,
chefs et rebelles berbères.
Scipion Émilien décide d’entreprendre une démarche diplomatique afin
d’atteindre son but. Il se présente comme l’ami de Masinissa et de ce fait
comme tuteur de ses fils. Voulant créer une division dans le royaume, il
distribue le gouvernement aux trois fils de Masinissa au lieu d’un seul. Il
chargea le premier, Micipsa, de l’administration, le second, Manastabal, de la
justice et le troisième, Gulussa, de l’armée, dont il fut désigné comme chef.
Ainsi donc, Scipion réussit à séparer les gérances du trésor de l’armée et de
réduire chacun des trois princes au simple rôle de ministre. Et c’est ainsi que la
Libye s’est retrouvée sous protectorat de Rome.
Jusque-là, Rome pouvait toujours compter sur la tranquillité de sa
nouvelle province. Les trois princes travaillaient harmonieusement. Cependant,
Micipsa vieillissait et devait régler la question de l’héritage entre ses deux fils,
Adherbal et Hiempsal. Gulussa n’avait qu’un fils, Massiva, encore mineur et
Manartabal avait, lui aussi, deux fils, Gauda, fils légitime et Jugurtha, fils
illégitime.

3
F. BENOUNICHE, Le Musée National des antiquités d’Alger, Alger, éd. Sous-Direction des
Arts, Musées, Monuments historiques, Antiquités, 1974, p. 12.

27
Jugurtha était aimé par tout le monde. Participant à une expédition
militaire romaine, il s’est allié à quelques Romains et même à Scipion Émilien.
Micipsa comprit que Jugurtha n’accepterait jamais d’être frustré malgré son
illégitimité qui lui ôtait tout droit à l’héritage royal. Il décida alors de l’adopter.
Massiva et Gauda furent donc exclus de l’héritage et durent se soumettre aux
trois héritiers du trône, les deux fils légitimes de Micipsa et Jugurtha, devenu
son fils adoptif.
Micipsa mourut en 118 avant notre ère. Jugurtha saisit l’occasion et
supprima Hiempsal. Adherbal eut peur pour sa vie et décida de prendre la fuite.
Dès 112, Jugurtha marcha sur les traces de son grand-père, le grand Masinissa,
essayant de refaire l’unité de la Numidie.
Rome prit peur à son tour, car réunir tout le royaume sous le pouvoir
d’un seul homme ne jouerait en aucun cas en sa faveur. Elle décida d’intervenir
en l’an 112. Elle envoya alors en Numidie deux sénateurs et quelques troupes
que Jugurtha combla de présents, ainsi, ces derniers se prononcèrent en sa
faveur.
Jugurtha fut convoqué à Rome. Il distribua aux gens influents de
l’argent pour les acheter. Rome envoya des troupes militaires en Libye afin de
l’obliger à se soumettre à l’obéissance.
Aulus, premier chef des troupes romaines, n’apporta aucune solution. Il
fut remplacé par Matellus qui tenta d’assassiner Jugurtha. Il échoua, mais
réussit cependant à troubler le prince numide en s’emparant du grand marché
alimentaire de Vaga (Beja) qui servait à l’approvisionnement de son armée et
en s’emparant de la capitale Cirta Regia. Cependant, Matellus fut remplacé par
Marius qui repoussa Jugurtha vers l’ouest. Ce dernier se vit obligé de se retirer
en Maurétanie qui était sous le gouvernement de Bocchus Ier, son beau-père.
Bocchus fut acheté et livra Jugurtha aux Romains ; il fut enfermé dans une
prison de Rome et mis à mort le 1er janvier 104. C’est ainsi que la guerre de
Rome contre Jugurtha prit fin subitement et que le royaume numide finit par
tomber sous sa dépendance4. L’épisode de la guerre de Jugurtha contre Rome
est rapporté par Salluste qui retrace tous les détails5.
Comme récompense, Bocchus reçut des Romains une grande partie de
la Numidie, le reste revint de droit à Gauda, seul survivant de tous les cousins

4
Voir : Houaria KADRA, op., cit.
5
Voir : SALLUSTE, op. cit.

28
de Jugurtha. Le royaume fut partagé après la mort de Bocchus Ier. Rome se
chargea de le partager entre ses deux fils, Bogud et Bocchus II. Ainsi donc
Rome divisa la Libye en trois royaumes tout en la gardant sous sa protection.
Mais Rome va connaître des troubles politiques et des luttes intérieures entre
des hommes avides de pouvoir. Cette instabilité aura des conséquences
néfastes sur la Libye. Sylla condamna à mort Harius. Ce dernier se précipita en
Libye afin de trouver un refuge ; toutefois il fut expulsé du pays. Certains de
ses partisans débarquèrent en Libye et firent alliance avec le prince Hiarbas. Il
évinça ainsi ses cousins Masinissa II, et Hiempsal II. Mais son pouvoir ne dura
pas longtemps. Avec l’arrivée du général Pompée (106-48 av. J.-C.), Hiarbas
fut chassé et ses alliés écrasés. Le pouvoir revint aux dépossédés.
Après la mort de Jugurtha, deux rois laissèrent leurs noms dans
l’Histoire : Juba Ier qui régna à partir de 50 et tenta de sauvegarder son
indépendance mais finit par être vaincu par les Romains. Il mit fin à ses jours
en 46. Le deuxième roi fut Juba II que Rome plaça à la tête du royaume de
Maurétanie ayant pour capitale Césarée (Cherchell), de 25 avant J.-C. à 23
après J.-C.6
Ce point mérite d’être quelque peu développé.
César débarque en Libye et s’allie aux rois de la Maurétanie, Bogud et
Bocchus II. Une bataille eut lieu entre eux et l’armée de Juba Ier en 46 avant
notre ère. Dans ce combat, l’armée de Juba Ier et de ses alliés pompéiens fut
écrasée. Le roi numide se donne la mort. C’est ainsi que son royaume fut
annexé par Rome.
Après la mort de César, la Libye fut à nouveau le théâtre des combats
d’hommes assoiffés de pouvoir. Lors d’une bataille, Bogud périt et ainsi de
nouveau, une grande partie de la Libye se trouva réunie sous un seul homme,
Bocchus II. A sa mort en 33 avant notre ère, la Maurétanie fut annexée par la
puissante Rome qui domina sur la partie de la Libye qu’il gouvernait. Elle
s’étendait du Golfe des Syrtes jusqu’à l’Atlantique. Mais en 25 avant notre ère,
le royaume de la Grande Maurétanie – qui s’étendait de l’Atlantique jusqu’à
l’Oued El Kabir – fut créé par Octave-Auguste qui donna son gouvernement à
Juba II, le fils de son ami d’enfance Juba Ier. Le jeune dirigeant dut négocier
avec Rome durant tout son règne.

6
Voir : T. GOSTYNSKI, op. cit.

29
D’autres personnages vont entrer en scène et prendre place dans
l’Histoire de l’Afrique du Nord.
Octave-Auguste était le petit neveu de Cléopâtre et aussi son fils
adoptif. Cléopâtre Séléné était comme sa demi-sœur.

Auguste lui [Juba] donna, non seulement un royaume, mais encore une
épouse, Cléopâtre Séléné, fille de la fameuse Cléopâtre et de Marc Antoine le
Triumvir. Elle était probablement née en 40 avant J.-C. avec son frère jumeau
Alexandre. Celui-ci reçu le nom d’Hélios, « le Soleil » ; sa sœur fut Séléné,
« la lune »7.

Elle épouse Juba II. Deux héritiers se sont donc unis, l’héritier légal des
royaumes de Libye et l’héritière légale de l’Égypte et de ses pays annexes.
Dans ces deux pays, la haine contre Rome grondait.
Après la mort de la grande Cléopâtre et de ses frères, Cléopâtre Séléné
fut la seule héritière légale de l’Égypte et des pays de l’Asie occidentale
conquis par Antoine. Elle mit au monde un fils auquel elle donna le nom
égyptien de ses glorieux ancêtres : Ptolémée.

L’opposition constante des Libyens obligea Octave-Auguste à


reconstruire le royaume de la Grande Maurétanie qui englobait toute la
Maurétanie et la partie occidentale de la Numidie. Rome calma les Libyens en
rendant la royauté au seul héritier légal de ces terres, Juba II, fils de Juba Ier, roi
de Numidie et petit-fils de Bocchus Ier et cousin de Bocchus II, roi de
Maurétanie.
Vers 42 après J.-C., l’empereur Claude Ier annexa l’ensemble de la
Maurétanie à l’Empire romain ; elle sera divisée en deux provinces impériales :
La Maurétanie Tingitane (de Tanger), correspondant au Maroc actuel que
dirige Ptolémée, fils de Juba, et la Maurétanie Césarienne (l’Algérie).
Mais l’assassinat de Ptolémée en 40 de notre ère replaça la Libye sous
le pouvoir de Rome. Par conséquent, la rébellion ne va plus cesser dès ce
moment.
La révolte éclata sous la direction d’Aedemon qui provoqua un
véritable soulèvement des populations, soit pour venger son maître Ptolémée

7
Stéphane GSELL, Histoire ancienne de l’Afrique du Nord. Jules César et l’Afrique, Fin des
royaumes indigènes, Tome 8, Paris, Hachette, 1928, p. 217.

30
ou pour prendre le pouvoir. Quoi qu’il en soit, il fallut trois ans à Claude,
successeur de l’empereur Caligula, pour dompter les rebelles.
D’autres soulèvements eurent lieu ; et en 118, une révolte éclata dans
presque toute la Libye.
Grâce à son armée, Rome put maîtriser les insurrections dans la partie
orientale de la Libye jusqu’à la fin du IIe siècle. Cependant, elle n’eut aucun
contrôle sur la Libye occidentale qui n’a cessé d’être agitée. Les IIe et IIIe
siècles connurent plusieurs soulèvements.
Dans la première moitié du IIIe siècle, les révoltes cessèrent. Mais dans
la suite, il y eut deux grandes insurrections. La première eut lieu de 253 à 262,
et la deuxième de 289 à 297.
Cela continua au cours du IVe siècle. Dans sa deuxième moitié, il y eut
d’abord une insurrection en Tripolitaine de 364 à 366. Deux autres
insurrections ont suivi, aussi importantes que la première. Elles se sont
étendues sur tout le pays. Elles furent dirigées par les deux frères berbères :
Firmius et Gildon. Celle de Firmius, fils de Nubil, prince de Kabylie, de 372 à
374, et celle de Gildon de 395 à 398. Deux révoltes qui s’ajoutèrent aux
difficultés d’un pouvoir romain déjà affaibli.
Firmius s’empara de Julia Caesarea et de Icosium (Alger) et se déclara
empereur.
Rome ne parvint pas à le vaincre, elle eut recours à la trahison. Elle
monta son frère Gildon contre lui en lui promettant un pouvoir absolu sur
l’Afrique. Firmius, découvrant la trahison de son frère et le complot qui se
tramait contre lui, met fin à ses jours afin de ne pas être fait prisonnier par les
Romains. La trahison fut une réussite, et Gildon fut nommé comte d’Afrique,
possédant de grands territoires.
Après la mort de l’empereur Théodose, Gildon se révolta à son tour
(395-398). Rome utilisa le même stratagème qu’elle avait utilisé pour faire
tomber Firmius. Elle fit monter contre lui son autre frère Mascezel. Dans la
bataille qui opposa les deux frères, Gildon fut vaincu, capturé, puis tué. Rome
avait réussi non seulement à dompter le grand soulèvement mais aussi à mettre
fin à cette grande et puissante résistance nationale qui est la Kabylie.

Mais les Berbères ne ressemblaient guère aux Romains ; et, à la longue,


ils n’acceptèrent pas de cohabiter pacifiquement avec eux. Peuple fier, épris

31
d’indépendance et de liberté, il ne put se plier à l’autorité qui lui avait été
imposée après la conquête et l’occupation de son pays. Les Berbères
préféraient « vivre en liberté avec les Barbares plutôt qu’en esclaves avec les
Romains »8.

Durant la période romaine, la région fut mise en valeur : des routes


furent construites, des villes, telle Volubilis, furent fondées. L’agriculture se
développa et le commerce prospéra. La présence romaine se fit sentir de plus
en plus chez les Africains.

La multiplicité des colonies augustéennes, le choix savamment varié de leur


emplacement, l’action des colons laissent entrevoir que les plans romains sont
vastes et englobent l’ensemble du domaine berbère. À plus ou moins longue
échéance apparaîtra la nécessité, par les groupes traditionnels qui se sentent
menacés, de se définir par rapport au problème romain : soit en se soumettant,
soit en essayant de composer, soit en résistant9.

L’occupation romaine était plus importante à l’est qu’à l’ouest ; quant


aux montagnes, elles ne furent que faiblement occupées. Les Romains ne
contrôlaient véritablement que la partie septentrionale (Volubilis) en raison de
l’hostilité des montagnards berbères.
Les régions montagneuses qui se trouvaient à l’intérieur de « l’Afrique
Romaine », comme l’Aurès, le massif de la Kabylie, le Rif et le Zerhoun, ne
connaissaient pas l’autorité de l’Empire et se gouvernaient seules. L’Aurès et la
Kabylie étaient le cœur de la révolte contre Rome.
C’était au temps du deuxième empereur de Rome Tibère (42 av. J.-C.-
37 apr. J.-C.). Le Berbère tint en échec les armées romaines durant sept
longues années. Tacfarinas était un chef numide qui avait servi comme
auxiliaire dans les troupes romaines mais qui avait déserté. Dans un premier
temps, il rassembla quelques brigands et vagabonds et les mena au pillage.
Dans un second temps, il réussit à les organiser en cavalerie régulière. C’est
ainsi que de chef de bandits, il devint le général des Musulames10 pour
s’opposer à l’envahisseur romain.

8
Tahar OUSSEDIT, La Berbérie, Tome 2, Alger, ENAL, 1991, p. 82.
9
Marcel BENABOU, La résistance africaine à la romanisation, Paris, éd. François Maspero,
1976, p. 57.
10
Peuplade vaillante qui parcourt les régions dépourvues de villes, en bordure des déserts
d’Afrique.

32
Deux peuplades vont s’unir pour marcher contre Rome : les Musulames
et leurs voisins les Maures ayant pour chef Mazippa.
L’armée fut partagée entre les deux chefs. Tacfarinas garda les soldats
armés à la romaine, afin de les vouer à la discipline et au commandement ;
quant à Mazippa, il garda les troupes légères destinées à porter partout « le fer,
la flamme et l’effroi »11. Cette révolte s’étendit jusqu’à la Maurétanie à l’ouest
et à la petite Syrte à l’est.

Mais Rome ne put se réjouir longtemps de ses victoires, car peu après,
elle fut chassée de la Libye par les Vandales, rencontrant des difficultés pour
s’imposer aux tribus berbères. Ces dernières réussiront à troubler l’équilibre
instable de la paix romaine facilitant ainsi l’arrivée d’un nouveau conquérant
dans leur pays tant convoité : les Vandales.

11
Charles André JULIEN, op. cit., p. 129.

33
3. Les Vandales

Avant de parler de l’invasion des Vandales, nous devons connaître leur


origine et les raisons qui les ont incités à tourner leur convoitise vers « la terre
promise », l’Afrique.
Qui étaient-ils et d’où venaient-ils ?
Citons les dires de l’historien Tahar Oussedit qui s’est penché sur cette
question et nous a rapporté leur genèse.

C’étaient des peuplades composées de Germains et de Slaves qui vivaient,


en tribus, sur le large territoire qui s’étend de la Germanie à la Pologne.
Demeurés à l’état barbare ils connaissaient cependant un commencement
d’organisation car ils étaient dirigés par un roi qu’ils choisissaient parmi les
membres de la famille royale. Contenus pendant un certain temps par Marc-
Aurèle d’abord et Caracala ensuite ils vécurent en paix dans leurs montagnes1.

L’épisode de l’invasion vandale est bien sûr traité par de nombreux


historiens, tel que Marcus Louis2, Gustave Boissière3, Christian Courtois4,
Victor de Vita 5 ou Serge Lancel6.

Au début, les Vandales n’entreprirent aucune campagne contre


l’Empire romain même si ce dernier donnait des signes d’instabilité. Mais la
paix fut provisoire. En 277, les Vandales firent des Burgondes leurs alliés et
prirent les armes.
En 290, ils furent attaqués par les Goths ; ces derniers les obligèrent à
déserter leur pays. En 335, les Vandales se dirigèrent vers la Hongrie où ils
s’installèrent ; mais une grande bataille les força à fuir ; ils allèrent près du
Danube et s’y fixèrent.
Ils s’installèrent dans la région balkanique située le long de
l’Adriatique. Ils vécurent en paix dans cette province jusqu’au jour où ils
apprirent l’arrivée prochaine des Huns sous la conduite de leur roi Attila,
surnommé « le fléau de Dieu ». Ce dernier semait la terreur là où il passait,
massacrant, incendiant et saccageant tout ce qu’il trouvait sur son chemin,

1
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 85.
2
Marcus LOUIS, Histoire des Vandales depuis leur première apparition sur la scène
historique jusqu’à la destruction de leur Empire en Afrique, Paris, Arthus Bertrand, 1836, 95 p.
3
Gustave BOISSIERE, op. cit.
4
Christian COURTOIS, op. cit.
5
Victor DE VITA, Histoire de la persécution vandale en Afrique, Paris, Les Belles Lettres,
2002, 269 p.
6
Serge LANCEL, op. cit.

34
comme l’atteste sa fameuse phrase : « Partout où mon cheval passe, l’herbe ne
repoussera pas »7.

L’arrivée d’Attila sema la terreur chez les Vandales et les obligea à


abandonner précipitamment leurs demeures et à prendre la fuite vers l’ouest. Ils
partirent vers le Rhin où ils se heurtèrent aux Francs. Ces derniers sortirent
vaincus de la bataille. Ils durent laisser la voie aux Vandales qui purent
traverser le Rhin en 406.
Grâce à cette victoire, la Gaule tomba entre leurs mains. Les vainqueurs
ne s’arrêtèrent pas là. En 407, ils atteignirent les Pyrénées et pénétrèrent en
Espagne d’où ils furent repoussés. Ils retournèrent alors en Gaule et ils
envahirent le littoral méditerranéen pour s’y établir.
Les légions romaines qui étaient stationnées le long des Pyrénées
levèrent le camp et se retirèrent en direction de l’Italie. Leur départ encouragea
les Vandales à reprendre leur marche vers l’Espagne. Ils réussirent à
s’engouffrer dans le pays. Pour se protéger, les Romains firent alliance avec les
Goths et attaquèrent les Vandales. Une guerre sanglante les opposa pendant
deux longues années, de 416 à 418. Les Vandales firent appel aux Burgondes,
leurs anciens compagnons, puis ils occupèrent toute l’Andalousie
(Vandalousia). L’armée impériale fut vaincue et se réfugia en Gaule pour se
réorganiser. C’est ainsi donc que les vandales, devenus maîtres absolus de
l’Espagne, se mirent à parcourir le pays en tous sens.

De 425 à 428 ils firent de fréquentes incursions aux Iles Baléares.


Confortablement installés sur la côte méridionale de l’Espagne ils orientaient
souvent leurs regards vers l’Afrique qui jouissait alors d’un grand renom
grâce à ses richesses et à son climat ensoleillé. Ils désiraient ardemment la
conquérir mais ils n’osaient s’élancer dans cette entreprise qu’ils estimaient
hasardeuse8.

Le général Boniface se vit confier le gouvernement de l’Afrique. Il fut


accusé à tort de trahison par un courtisan du palais, ambitieux et jaloux.
L’affaire sera aussitôt réglée, mais Boniface ne leur pardonna pas cette
accusation et il se révolta. Pour le combattre, l’administration dut rassembler
une puissante armée.

7
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 86.
8
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 88.

35
Boniface appela les Vandales à son secours leur permettant ainsi de
s’associer à la direction de l’Afrique. « Les Barbares acceptèrent spontanément
la proposition car elle leur ouvrait la voie vers la contrée qui berçait leur
imagination et qu’ils rêvaient de connaître »9. Et c’est ainsi qu’« à la fin du IVe
siècle, ce peuple [vandale] est entraîné dans l’immense aventure des
invasions »10.
L’entrée des Vandales en Numidie fut néfaste pour les habitants. Ils
pillèrent et dévastèrent les villes et incendièrent les riches propriétés après les
avoir mises à sac.
Voyons la situation dans laquelle se débattait la Berbérie lorsque les
Vandales apparurent aux frontières de l’Afrique septentrionale au début du Ve
siècle, en 429 exactement. Les Vandales passèrent d’Espagne en Afrique au
mois de mai de l’an 429. C’est la date qui est généralement retenue et qui reste
la plus probable. La Berbérie était divisée politiquement, ce qui faisait d’elle
une proie tentante pour les nouveaux conquérants. Ils occupèrent en 430 les
Maurétanies Tingitane et Césarienne et une partie de la Numidie, puis en 439,
la célèbre Carthage, et ils fondèrent un royaume dans la partie orientale de
l’Afrique.
Penchons-nous sur les détails de cette invasion. Le débarquement des
Vandales se fit avec Genséric et les 80000 hommes qui le suivirent sur le sol
africain.

C’est probablement sur les plages situées à l’est de Tanger qu’ont débarqué
les Vandales, et ceci en raison de la disposition générale du relief qui rend
plus faciles les communications de la côte et de l’arrière-pays dans la région
du Cap Spartel que du côté de Ceuta11.

Genséric marcha sur Carthage et y pénétra le 19 octobre 439, faisant


ainsi regretter à Boniface de l’avoir appelé à son secours. Puis il marcha sur
Cirta, prit le titre de Roi de l’Afrique, faisant de Carthage sa capitale et se
déclarant ennemi des Occidentaux. Son objectif fut de relever son royaume et
d’effacer les traces des vaincus.
C’est ainsi que la Numidie cessa d’être romaine et devint vandale, pour
le rester pendant un siècle environ, et que commença la lente marche des

9
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 88.
10
Christian COURTOIS, op. cit., p. 356.
11
Christian COURTOIS, op. cit., p. 162.

36
Vandales vers l’est. Il leur fallut deux ou trois mois pour parcourir les 700 km
qui séparent Tingi d’Altawa.

Résumons donc la situation de l’Afrique au début du Ve siècle. Les


Vandales occupèrent une partie de la Libye et fondèrent leur royaume. Ils
réussirent malgré la brièveté de leur séjour en Libye, qui ne dura que 100 ans, à
conserver l’ordre économique et social du pays. Instables dans la Péninsule
Ibérique, les Vandales la quittèrent rapidement en 429 pour débarquer en Libye
Occidentale.
Un an après, en 43012, ils assiégèrent Hippone et firent d’elle leur
capitale provisoire. Au milieu du Ve siècle, les Vandales s’emparèrent de
Carthage et occupèrent une partie de l’Afrique romaine, la Tunisie et l’est de
l’Algérie. L’Aurès, la Kabylie, la Mauritanie et la Tripolitaine ne tombèrent
pas sous leur domination et des tribus berbères purent se constituer en
royaumes indépendants.
Les Vandales étaient peu nombreux, moins de cent mille personnes. Ils
préférèrent la partie orientale du pays, là où les terres étaient fertiles et
l’urbanisation bien avancée. Ils anéantirent la civilisation libyque, ils
exploitèrent les riches terres, profitèrent de tous les bénéfices. Ils écrasèrent les
Libyens sous le poids des charges fiscales ; la misère des Libyens s’aggrava
encore avec des luttes religieuses.

Il est certain, comme le souligne Christian Courtois, que dès la fin de


l’année 430 ou le début de l’année 431, les Vandales avaient submergé une
bonne partie de la Numidie et envahi largement la Proconsulaire et la
Byzacène. Il souligne aussi que devant l’avancée des Vandales, personne ne
possédait assez de forces pour résister, ni le comte d’Afrique ni les ducs des
différentes provinces. La marche vandale poursuivit son chemin sans aucune
inquiétude jusqu’à ce qu’elle arrive aux frontières de la Proconsulaire où
Boniface lui tint tête et livra bataille. Toutefois, il subit une défaite et se vit
obligé de se retirer dans Hippone. Durant quatorze mois, la ville résista mais
elle finit par tomber entre les mains du roi vandale Genséric qui l’investit.
Ce n’est qu’après la chute d’Hippone que l’Empire envoya ses troupes
en Afrique, commandées par le patrice Aspar. Boniface, battu une fois de plus

12
La fin de la vie de saint Augustin fut marquée par l’invasion Vandale en Afrique du Nord. Il
mourut pendant le siège d’Hippone, le 28 août 430.

37
et de façon décisive, s’embarqua pour l’Italie. Aspar regagna l’Orient laissant
Genséric pratiquement maître de l’Afrique.
Le 19 octobre 439, le roi vandale Genséric occupa Carthage, se taillant
ainsi un État au cœur de l’Afrique.
Presque la totalité de l’Afrique romaine était entre les mains du
nouveau vainqueur. Selon Christian Courtois, l’État vandale, qui s’est fondé en
442, n’a pas eu le sort éphémère de ceux qui l’avaient précédé parce que
l’entreprise de Genséric a été faite à un moment où il lui fut possible de se fixer
et que dès l’année 429, le roi vandale a désiré autre chose qu’une simple
aventure militaire.
Après 455, l’État Vandale

se compos[ait] d’une masse formée de la Byzacène, de la Proconsulaire et


d’une partie de la Numidie, et d’annexes, c’est-à-dire, la Tripolitaine et les
points d’appui, d’ailleurs incertains, de la côte maurétanienne. […] Tout
démontre que l’Etat vandale est demeuré à peu près identique à lui-même –
l’Aurès mis à part – […] et que, loin de s’être étendu à l’Afrique tout entière,
il est demeuré pratiquement réduit au nord-est de la Berbérie. Sur les 900000
km² qu’elle occupe, il n’a pas dû en recouvrir beaucoup plus de 100000. Sur la
carte, il ressemble, à s’y méprendre, à l’Afrique qu’avait bâtie César13.

L’État vandale ne s’est pas limité aux frontières africaines, il ira au-
delà, jusqu’en Sicile et en Sardaigne. Mais ce qui nous intéresse dans notre
recherche c’est sa situation en Afrique.
Donc, Genséric, nouveau Souverain d’Afrique, décide d’envahir Rome,
menant ainsi une guerre contre l’Italie. Il réussit à rallier les Berbères à sa
cause.
En 455, Genséric réussit à s’introduire dans Rome pour l’occuper après
la Sicile et la Sardaigne. La célèbre capitale fut pillée, elle vit ses immenses
trésors transportés à Carthage.
À sa mort en 477, Genséric fit de son fils Hunéric son successeur ; ce
dernier suivit fidèlement la politique de son défunt père. Il s’allia aux
Berbères, et parvint ainsi à contrôler intégralement le bassin méditerranéen.
La mort de Genséric, fondateur de l’État Vandale en Libye, a facilité un
grand nombre de révoltes des Libyens. Des chefs de tribu, des Aguellids, se
soulevèrent et provoquèrent des troubles. Le foyer principal de la résistance
libyenne se trouvait dans le massif de l’Aurès. Ces offensives des tribus

13
Christian COURTOIS, op. cit., p. 181 et 184.

38
Berbères ont contribué, en grande partie, à la fin de l’État Vandale et au
renversement de son pouvoir.
À la mort de Hunéric en 484, ce fut Gunthamund qui monta sur le trône
de Carthage. Le nouveau souverain dut faire face aux Berbères de Mauritanie
et de Numidie qui s’insurgèrent.
Mais il ne put empêcher leur progression. Il mourut au mois de
septembre 496 et, c’est son frère, Thrasamund, qui lui succéda. Suite à cet
échec, les Vandales s’enfuirent et se réfugièrent dans la partie est de l’Afrique
Septentrionale, nommée jadis « République de Carthage » et qu’on connaît
aujourd’hui sous le nom de Tunisie.
Thrasamund subit, à son tour, un désastre qui laissa entrevoir la chute
prochaine des Vandales. Il mourut en 523. Et c’est à Hildéric, que revint le
trône. Au début de son règne (523-530), les Maures se déclarèrent libres et les
Numides s’affirmèrent indépendants. Ces derniers choisirent Masuna pour roi,
il l’installèrent à Byzance, capitale de l’Empire d’Orient. Les Vandales, guidés
par leur nouveau souverain, se fixèrent le devoir d’organiser leur pays.

Mais à l’intérieur du royaume, la contrariété et la colère grondèrent.


Une nouvelle défaite essuyée face aux Berbères ne pouvait être tolérée.
Gélimer fut désigné comme commandant en chef des troupes. Il triompha de
l’ennemi. Ses soldats exigèrent l’accession de leur chef à la royauté en 530.
Gélimer accepta le titre et marcha sur Carthage. En 431, il fit une entrée
triomphale dans la ville ; il jeta son rival en prison et occupa le trône.

L’historien byzantin du VIe siècle, Procope (vers 500-560), souligne la


révolte des tribus aurasiennes qui est un événement capital dans l’histoire du
royaume vandale. Ce n’est pas parce qu’elle l’atteint dans ses forces vives ni
parce qu’elle est à l’origine de sa défaite mais parce qu’avec elle apparaît le
type de royaume qui s’était déjà développé dans l’Afrique indépendante. Tel le
royaume d’Oranie dont la constitution n’est signalée qu’à partir de 508 ; et le
royaume de l’Ouarsenis dont l’existence n’est pas attestée antérieurement à
535.
Le roi de l’Aurès était Iaudas qui dominait l’ensemble du massif. Il
défendait ses montagnes et exerçait des ravages vers l’Ouest. Ce n’est qu’en
539 qu’il fut vaincu par le Byzantin Solomon et dût s’enfuir en Maurétanie.
Mais l’histoire le retrouve plus tard, dès 546, mêlé à la révolte de Gumtharith ;

39
ce qu’on peut souligner ici, c’est la formation de ce royaume indigène du type
montagnard qui prend forme dès les dernières années du Ve siècle. La
fondation d’un tel royaume démontre l’existence d’une menace interne,
symbole de révolte contre toute autorité externe, elle est l’emblème de « la
vitalité renaissante du monde berbère »14.

Même si Iaudas disparaît avec son royaume, l’histoire connaîtra


d’autres royaumes de l’Aurès dont l’un d’eux eut pour reine la Kahéna, ce qui
semble attester la persistance jusqu’aux premières années du VIIIe siècle de la
résistance berbère issue des royaumes montagnards. Nous voici arrivés au
personnage-clé de notre recherche, mais nous nous concentrerons sur cette
reine et son royaume dans notre deuxième chapitre.

Récapitulons ce qui a été dit concernant l’invasion vandale. Dès la fin


du IVe siècle, l’Afrique du Nord entra, comme les autres provinces de l’Empire
romain, dans une ère de troubles avec des querelles religieuses et des
soulèvements des autochtones aspirant à l’indépendance. Ces troubles ainsi que
l’affaiblissement de l’autorité romaine favorisèrent l’intervention des Vandales.
Ainsi donc, l’invasion vandale porta le coup fatal à la présence romaine
en Afrique du Nord. Mais comme l’exige la loi du plus fort, chaque puissance
accomplit des prodiges, s’assujettissant de nombreuses peuplades ; elle arrive à
son sommet, puis voit approcher son déclin, sa chute et sa fin pour céder la
place à un nouveau conquérant, une nouvelle puissance.
L’occupation vandale dura un siècle durant lequel les autochtones n’ont
jamais cessé de mener leur résistance.
L’affaiblissement des Vandales offrit à Justinien, empereur de Byzance,
la possibilité d’une nouvelle conquête. Il désira reconstruire l’Empire Romain.
Pour cela, il envoya son général Bélisaire à la tête d’une armée. Le résultat de
cette offensive fut la chute du royaume vandale qui voyait son état s’écrouler,
son peuple se faire massacrer ou vendre comme esclave.
C’est en 533 que l’empereur byzantin Justinien Ier envoya le général
Bélisaire combattre les Vandales15.

14
Christian COURTOIS, op. cit., p. 342.
15
Voir : Jean-François MARMONTEL, Bélisaire, (1767), Paris, Société des Textes Français
Modernes, 1994, 252 p.

40
A la veille de la conquête byzantine, deux menaces pesaient sur le
royaume vandale. La première était celle des confédérations berbères qui
s’étaient constituées sur son propre territoire et la deuxième était celle de
l’apparition des tribus chamelières.
Le 30 août 533 – date qui reste probable mais non certaine – Bélisaire
débarqua à Caput Vada (Ras Kapoudia), et moins de trois semaines plus tard, il
pénétra dans Carthage. La victoire d’Ad Decimum qui fût remportée le 13
septembre ouvrit les portes de la capitale à Bélisaire ; puis la victoire de
Tricamarum qui s’est produite à la mi-décembre suffit à causer la ruine de
l’état Vandale.

Au lendemain de Tricamarum, ce n’est pas simplement un État qui, après et


avant tant d’autres, est brusquement effacé de la carte du monde. C’est un
peuple entier qui disparaît, désintégré, si l’on peut dire, par l’implacable
rancune du vainqueur16.

Après la destruction de l’État Vandale en 534, quelques Vandales


furent déportés, certains furent expulsés ou prirent la fuite, tandis que d’autres
se joignirent aux rangs de l’ennemi, enrôlés dans les troupes byzantines. Quoi
qu’il en soit, le nombre des survivants fut très réduit et en peu de temps, eux et
leur descendance se mêlèrent aux populations indigènes. « Mais si avec la
victoire de Bélisaire, les Vandales disparaissent brusquement de l’histoire du
monde, le siècle de leur domination ne s’évanouit pas avec eux »17.
Avec la disparition des Vandales, la résistance berbère ne cessa pas
pour autant. Elle continua dans les régions montagneuses.

16
Christian COURTOIS, op. cit., p. 353.
17
Christian COURTOIS, op. cit., p. 357.

41
4. Les Byzantins

Comme nous l’avons vu, l’Afrique tomba entre les mains des Byzantins
en 533 ; en décembre de cette même année, Carthage fut prise. La reconquête
byzantine mit fin à la suprématie vandale et, en quelques mois, l’Afrique du
Nord redevint romaine.
Vers le milieu du VIIe siècle, la domination byzantine s’étendait sur une
grande partie des territoires.

En Tripolitaine, les garnisons grecques occupaient les villes du littoral,


Tripoli, Sabrata, Gabès ; les frontières de la Byzacène atteignaient, comme
autrefois, le bord septentrional des Goths, et parmi les villes importantes de la
province on citait, Iunca, Thenae, Ruspae, Leptis, Hadrumète, et dans
l’intérieur des terres, Thysdrus, Autenti, Sufetula, Thélepte, Capsa. En
Numidie, les Byzantins possédaient toujours les puissantes citadelles
construites au VIe siècle au pied des massifs de l’Aurès, Bagai, Thamugadi,
Lambèse. […] Leur diplomatie avait su conserver une réelle influence sur les
populations, en grande partie chrétiennes […] à l’extrémité occidentale de
l’Afrique, les impériaux tenaient la forte citadelle de Septem, avec le pays qui
avoisinait cette forteresse1.

Ils possédaient aussi quelques villes situées sur la côte espagnole, ce qui
leur donnait un certain pouvoir dans l’ouest de la Méditerranée.
L’empereur Justinien décide de conquérir l’Afrique septentrionale. Il
prépara son invasion, confiant le commandement de l’armée à Bélisaire.
Justinien profita de la faiblesse des Vandales afin d’occuper l’Afrique du Nord.
Le 22 juin 533, les troupes se rendirent au port pour l’embarquement.
Gélimer, nouveau roi de l’Afrique, ignorait que cette invasion se préparait. Il
s’était rendu à l’intérieur du pays afin de faire face aux attaques des rebelles
Berbères.
Carthage était donc sans défense, ce qui laissa la voie libre à Bélisaire.
Il pénétra dans la capitale sans peine et l’occupa.
Au lever du jour, Bélisaire fut reconnu par son armée et par la
population comme le représentant légal de l’empereur. Il prit place sur le trône
abandonné par Gélimer. Grâce à lui et à ses interventions, les habitants de la
capitale et des alentours retrouvèrent la sécurité et la paix.

1
Charles DIEHL, L’Afrique Byzantine. Histoire de la domination Byzantine en Afrique (533-
709), Paris, Ernest Leroux Editeur, 1896, p. 535-536.

42
Pourchassé par Bélisaire, en guerre contre l’Empire d’Orient et contre
les maîtres de l’Italie, les Ostrogoths, désobéi par les Berbères qui ne
reconnaissaient plus son autorité, Gélimer se retrouva isolé et abandonné.
Certains que seule la perte de Gélimer pouvait ramener la paix dans le
pays, les aguelidhs (rois) de Numidie et de Mauritanie mirent de côté les
différends qui les opposaient et s’unirent contre leur ennemi. Ils scellèrent
même un accord avec Bélisaire. Ce dernier leur promit de les reconnaître en
tant que chefs d’état, de respecter leur forme de gouvernement et de leur
accorder l’appui nécessaire en cas de danger, en échange de leur engagement
auprès de lui, à se tenir à l’écart des Vandales et à rompre toute relation avec
eux.
Les Vandales furent dépossédés des richesses qu’ils avaient accumulées
pendant plusieurs années, soit plus d’un demi-siècle de brigandages, de vols et
de rapines.
De retour à Carthage, Bélisaire s’empressa d’achever la conquête du
royaume de Gélimer et d’imposer l’ordre et la paix. Il commença d’abord par
rassembler tous les Vandales pour mieux les surveiller en attendant de les
envoyer à Constantinople. Il s’empara ensuite de Césarée (Cherchell) sous le
regard indifférent des Berbères et édifia des forteresses dans les Zibans, en
Numidie et dans l’Aurès. Et enfin, pour empêcher un quelconque soulèvement
des autochtones, il fit construire des avant-postes accessibles par mer, à Cap
Matifou, à Tipaza, à Cherchell et à Ténès.
Gélimer consentit enfin à abandonner les armes et à se rendre, ne
pouvant plus supporter les horreurs causées par la famine sur sa famille.
Bélisaire se porta alors à la rencontre de Gélimer. Il fut reçu avec tous
les égards dus à son rang.
C’est ainsi que disparut à jamais la dynastie des Vandales. Ils furent
dispersés et leurs princes furent affectés en qualité d’officiers dans différents
corps de cavalerie de l’armée impériale, éloignés les uns des autres afin de les
empêcher de se concerter dans le but de fomenter des troubles ou un
quelconque soulèvement.
Ayant atteint son objectif, l’Empereur s’attela à réorganiser
administrativement les territoires occupés et à reconstituer l’ancien Empire
Romain en débarrassant l’Afrique de toutes les réalisations introduites par les

43
Vandales. Dès l’aube de 534, Justinien commença à transformer les structures
administratives de l’empire africain. Mais il rencontra d’énormes difficultés.
Les Berbères avaient assisté aux combats qui opposaient les Vandales
aux Byzantins sans y prendre part. Satisfaits dans un premier temps, ils
s’aperçurent aussitôt « qu’un envahisseur chasse toujours un occupant et il
s’installe à sa place sans tenir compte de l’avis des Numides, les premières
victimes »2.
Après être parvenus, grâce à l’aide des Numides, à chasser les
Vandales, les Byzantins se retournèrent contre les Aurès. Les Berbères savaient
que seule leur union leur permettrait de recouvrer leur liberté. Ils s’armèrent
alors pour repousser le nouveau conquérant hors de leur pays.
Les premiers détachements se constituèrent dans l’Aurès sous la
direction de l’aguellid Iabdas. D’autres troupes se formèrent dans le désert sous
le commandement de l’aguellid Cutzinas. Elles furent appelées par l’historien
Émile-Félix Gautier « les nomades chameliers »3.
Avant de s’embarquer pour Byzance (Constantinople), Bélisaire confia
le commandement de l’armée à Solomon.
Après avoir vaincu Cutzinas, chef des Numides de Byzacène et s’en
être fait son allié, Solomon se retourna contre Iabdas, roi de l’Aurès oriental.
Mais les échecs successifs de Solomon causèrent la révolte de ses
soldats. Pour échapper à la mort, il s’enfuit en Sicile où il se réfugia. Justinien
demanda alors à Bélisaire de retourner en Afrique afin de rétablir l’ordre. Mais
la révolte étant déclenchée, le général ne put obtenir aucun résultat positif. Les
soldats refusèrent toute obéissance. Ils demeurèrent sous l’autorité du
révolutionnaire Stozas qui finit par être battu et pourchassé. Il gagna alors la
Mauritanie où il trouva refuge chez les Berbères.

2
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 114.
3
Les Berbères utilisaient les chameaux qu’ils disposaient agenouillés les uns derrière les
autres. Ils formaient ainsi plusieurs lignes. Ils mettaient les femmes et les enfants au centre
tandis que les guerriers se plaçaient entre les jambes des chameaux. Une stratégie pour
déstabiliser l’ennemi : les chevaux avaient une grande peur des chameaux. Lorsque la cavalerie
byzantine parvenait à proximité du premier rang, les chevaux s’arrêtaient brusquement, ils se
cabraient en hennissant et refusaient d’avancer. Cette tactique permit aux Berbères chameliers
de tenir longtemps la dragée haute aux nouveaux envahisseurs. Une tactique que nous
retrouverons dans la bataille qui confronta la Kahéna à Hassan ibn Noomane el Ghassani dans
la bataille de la Meskiana, où il fut d’ailleurs vaincu.

44
Après cette victoire éclatante, Solomon revint en Afrique, résolu à
occuper militairement l’Aurès. Après plusieurs combats meurtriers, il
contraignit l’aguellid Iabdas à abandonner.
En 539, Solomon entreprit une seconde campagne contre l’Aurès.
L’affrontement eut lieu à Babosis, au sud de Baghaï, où Iabdas fut vaincu. Les
Byzantins razzièrent récoltes et cheptel vers Timgad et poursuivirent Iabdas
jusqu’à sa forteresse de Zerbula, mais sans pouvoir y pénétrer. Solomon
parvint cependant, à force d’acharnement et de corruption, après maints
affrontements, à saisir les biens du roi Iabdas entreposés à Toumar, laissés à la
garde de vieillards, puis à Geminianus (Djemina).
La présence byzantine, contrairement à la domination romaine, n’est ni
systématique, ni nombreuse ni aussi bien ordonnée. Peu à peu, les Byzantins
vont se cantonner dans les grandes villes du nord tunisien et dans quelques
villes importantes de l’intérieur et du littoral. Puis, parallèlement à cela, ils
occupèrent certains postes sensibles, ainsi ils continueront à percevoir impôts
et denrées à l’entrée des marchés. Pour le reste, comme à l’accoutumée, le pays
est livré à lui-même. Ainsi, des royaumes et des principautés berbères se
constituèrent, parfois alliés, parfois opposés aux Byzantins.
La rébellion se généralisa et embrasa toute l’Afrique septentrionale. Les
Mauritaniens, sous la conduite de Stozas et les guerriers de l’Aguellid Antalas,
attaquèrent violemment les détachements impériaux désorganisés et en proie à
l’anarchie. La présence des Byzantins en Numidie devenait de plus en plus
incertaine.
Justinien dut trouver rapidement une solution afin de calmer les
Berbères et les soumettre à son autorité. Il désigna alors Jean Troglita comme
gouverneur. Ce dernier eut recours à des armes redoutables : la diplomatie,
l’attrait de l’or et la division.
Grâce à sa stratégie, il parvint à gagner l’amitié d’un grand nombre de
tribus qu’il isola de leur roi. C’est ainsi qu’il divisa pour mieux régner. Il
marcha d’abord contre Antalas qu’il obligea à battre en retraite vers la partie la
plus accidentée de son royaume. Puis, en 548, il réussit, à prix d’or, à faire
assassiner plusieurs chefs berbères. Il réussit à ramener la paix en Afrique,
mais elle ne dura que quelques années. En 565, à la mort de Justinien, les
hostilités reprirent.

45
Justin II lui succéda sur le trône, son règne dura treize ans, de 565 à
578. Des troubles éclatèrent un peu partout à travers le pays car les Berbères
n’oublièrent jamais la fameuse phrase de leurs ancêtres, Jugurtha et Tacfarinas,
« l’Afrique aux Africains ».
Après la mort de Justin II, c’est Tibère II qui lui succéda (578 à 582). Il
réussit à ramener la paix pendant un certain temps, mais tout recommença
après l’assassinat d’un chef numide par un officier byzantin.
En 582, Tibère II mourut et c’est Maurice qui lui succéda. Il tenta de
ramener le calme en Afrique, mais ses efforts furent vains. À sa mort en 602,
son fils Constantin III prit sa succession.
En apparence, il semblait que rien ne fût changé dans l’Afrique
byzantine, mais en fait, une désorganisation profonde se faisait sentir de toutes
parts.
Lorsque Constant III arriva au pouvoir, l’Afrique avait commencé à se
débattre dans l’anarchie ; l’État et la foi s’étaient éclipsés, le pays se trouvait
sans guide. La Berbérie, ravagée par des invasions fréquentes, des
soulèvements sanglants et des schismes incessants, se préparait à défendre son
intégrité territoriale contre un nouveau conquérant4.
Au désordre qui régnait, s’ajoutèrent des conflits religieux. Les évêques
assistèrent à l’écroulement de la religion chrétienne.
Vers 640, l’invasion arabe engagea la province dans la lutte religieuse.
La conquête de la Syrie et de l’Égypte réalisée par les Musulmans, l’Afrique
vit débarquer chez elle une masse de populations chrétiennes qui fuyaient
l’épée des envahisseurs.
Une fois l’Égypte conquise, les Arabes avaient décidé de continuer leur
marche victorieuse vers l’Occident. En 642, ils occupèrent Barca et la
Cyrénaïque, l’année suivante, ils soumirent la portion orientale de la
Tripolitaine… prirent d’assaut Tripoli et pillèrent Sabrata.
En moins de six ans, les Musulmans avaient réussi à conquérir la Syrie,
la Palestine, l’Égypte, la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Les Byzantins avaient
vu leurs efforts partir en fumée, ils ne pouvaient plus récupérer leurs
possessions.

4
Tahar OUSSEDIT, op. cit., p. 118.

46
En 646, l’Afrique avait pour gouverneur général le patrice Grégoire. Le
trône de Byzance était occupé par le jeune Constant II, âgé de quinze ans à
peine.
Héraclius, un des exarques de Carthage, supprima les abus et rendit à la
Libye une certaine prospérité. Son fils Héraclius devint empereur de Byzance.
Carthage eut un nouvel exarque, Grégoire. Devenu puissant, ce dernier songea
à se rendre indépendant de l’empereur ; cela créa certains malentendus entre lui
et Héraclius, fragilisa le pouvoir byzantin et facilita son renversement par les
nouveaux conquérants, ceux qui venaient de l’Orient : les Arabes.
L’empereur byzantin régnait désormais sur un empire assailli à
l’extérieur par les furieuses attaques des Arabes. Dans ces conditions,
Grégoire, le puissant gouverneur de l’Afrique, voyant l’incapacité de Byzance
à protéger ses sujets, décida de prendre son indépendance avec la certitude de
trouver des alliés parmi les populations indigènes.
Le désarroi grandissait chaque jour. L’invasion arabe commençait,
l’argent manquait pour faire face aux dépenses les plus urgentes. Les
gouverneurs songeaient plus à leurs intérêts qu’à leurs devoirs. Les Grecs, qui
vivaient encore en Afrique malgré leur chute, devenaient chaque jour plus
indépendants du pouvoir central, à savoir le pouvoir byzantin. La
désorganisation de l’Afrique byzantine eut lieu au milieu du VIIe siècle à cause
de la reconstitution de la nationalité berbère, se groupant en de puissants États
presque indépendants de l’empereur.

Les Musulmans assiégèrent la ville de Sufetula. Elle fut pillée et


cruellement dévastée. Les Arabes se répandirent dans tout le sud de la
Byzacène, ravageant tout jusque dans la région de Gafsa et dans les fertiles
oasis du Djérid. Mais au nord, ils se heurtèrent aux Grecs qui s’étaient
retranchés dans les places fortes qui formaient la seconde ligne de défense de la
province. Les Arabes n’étaient pas experts dans l’art de faire le siège d’une
ville, ils se contentèrent alors du butin énorme qu’ils avaient amassé.
L’empire byzantin a réussi à maintenir pendant près de deux siècles les
traditions et la civilisation antique dans une partie de l’Afrique du Nord, mais
en cinquante ans, la conquête arabe ruina tous leurs résultats. Les Byzantins
avaient accompli en Afrique une œuvre militaire et avaient entrepris une œuvre
religieuse que les Arabes ont effacée ; jusqu’au souvenir du christianisme.

47
Jusqu’au milieu du VIIe siècle, la terre de toutes les convoitises était
nominalement sous la domination de Byzance. Mais dès la fin du siècle, les
Musulmans mirent un terme à la période byzantine. L’armée byzantine fut
battue à Sbeïtla en 640 près de Tebessa par Abd Allah Ibn Saad.

L’arrivée des Arabes en Afrique en 647 fut rapidement suivie d’une


large conquête de toute la Tunisie. La bataille de Sbeïtla et la mort de Grégoire
furent favorables à l’envahisseur arabe. « Le jour où l’exarque Grégoire était
tombé sous les murs de Sufetula avait marqué la fin, plus ou moins prochaine,
mais inévitable, de la domination byzantine en Afrique »5.
Un ancien envahisseur fut évincé, une fois de plus, de l’Ifriqiya pour
céder la place à un nouveau conquérant. Cette expédition arabe ne fut pas la
seule, elle ne fut que le commencement d’une nouvelle conquête et d’une
nouvelle période dans l’Histoire.

5
Charles DIEHL, op. cit., p. 562.

48
Chapitre 2
L’Ifriqiya lors de l’invasion arabe
Si un trait caractérise l’histoire de l’Afrique du Nord, c’est l’opiniâtreté des
populations indigènes, entendez berbères, à rejeter les couches successives
d’envahisseurs. Troisième siècle avant Jésus-Christ, époque d’Hannibal, les
Numides, qui sont des Berbères, entrent dans la lumière historique en aidant
les Romains à triompher des maîtres carthaginois. Siècle suivant : le Numide
Jugurtha mène la vie dure aux nouveaux maîtres romains. Sans succès. Mais
six siècles de domination romaine n’empêcheront pas les Berbères d’aider les
Vandales, au Ve siècle de notre ère, à détruire le pouvoir de l’occupant ; un
siècle plus tard, ce seront les Byzantins qu’ils aideront à abattre les Vandales,
avant de se retourner, le moment venu, contre les Byzantins…Et nous voici
parvenus à l’époque de la Kahina, lorsque l’envahisseur arabe monte à
l’horizon1.

1
Charles André JULIEN, op. cit., p. 18.

50
Après avoir évoqué l’Ifriqiya et ses différents envahisseurs juste avant
la conquête arabe, nous allons aborder, dans ce deuxième chapitre, l’invasion
arabe et l’ère nouvelle qu’elle apporta avec elle.
Avec cette invasion, un personnage historique, et pas des moindres,
apparaît dans l’Histoire. C’est contre ces nouveaux conquérants venus de
l’Orient que la Kahéna, tout comme ses ancêtres, va se battre, avec fougue et
courage afin de les bouter hors de l’Ifriqiya.

Dans ce deuxième chapitre, nous allons, dans un premier temps,


retracer les différentes expéditions arabes. Nous parlerons de celles qui ont
précédé l’ultime expédition faite par Hassan ibn Noomane el Ghassani, celle
qui va mettre fin au règne de la dernière reine berbère et qui va entraîner
l’Afrique vers une nouvelle ère, celle de l’Islam.
Dans un second temps, nous ferons d’abord la lumière sur la tribu des
Djéraoua à laquelle appartient la Kahéna avant de cerner le personnage de la
reine berbère.

51
I. L’invasion arabe

Avant de nous plonger dans les différentes invasions arabes qui se sont
multipliées en Afrique du Nord, nous devons d’abord peindre le tableau du
pays à cette époque.
Pour ce faire, nous nous référons à Charles-André Julien qui prend le
soin de décrire, dans son livre Histoire de l’Afrique du Nord de la conquête
arabe à 1830, l’état de l’Afrique du Nord lors de l’arrivée des Arabes, après
son occupation par les Romains et les Byzantins :

Voilà l’Afrique qui allait subir l’attaque des Musulmans : un pays sans
cohésion, en train de s’écarter d’une civilisation mourante, abandonnant peu à
peu les institutions romaines pour revenir aux traditions ancestrales, mal
soumis à ses chefs byzantins qui, eux-mêmes, se détachaient de leur
métropole1.

La situation du pays était telle que le Khalife Omar allait jusqu’à


interdire toute expédition en Ifriqiya disant : « Ce pays ne doit pas s’appeler
l’Ifriqiya, mais le lointain perfide. Je défends qu’on en approche tant que l’eau
de mes paupières humectera mes yeux »2.
Ce n’est qu’en l’an 25 de l’hégire avec le nouveau khalife Othmane que
la première expédition en Ifriqiya est permise3. Le Khalife fut envahi par le
désir de conquérir un pays si riche et si faible à la fois.
Quand l’invasion arabe commença, elle ne rencontra aucun obstacle
sérieux. En 640, les Arabes franchirent d’abord l’isthme de Suez, puis, ils
s’attaquèrent à l’Égypte, qui servit de base pour la suite des opérations. Elle fut
soumise en une seule bataille. Ils continuèrent leurs attaques dès l’automne 642
et plusieurs villes leur furent assujetties en commençant par Barqa. Ensuite, ils
se dirigèrent vers le Sud jusqu’à Fezzan (Zwila) et vers l’Ouest jusqu’à Tripoli
qu’ils prirent d’assaut en 643. En 647, les troupes du Khalife pénétrèrent en
Ifriqiya. A cette époque, Grégoire s’en alla à Byzacène. Puis il s’établit à
Sufetula. Les Musulmans sortirent vainqueurs de la première bataille qu’ils

1
Charles-André JULIEN, Histoire de l’Afrique du Nord de la conquête arabe à 1830, Tome 2,
Paris, Payot, 1952, p. 9-10.
2
Cité par Victor PIQUET, Les Civilisations de l’Afrique du Nord, Paris, Librairie Armand
Colin, 1917, p. 61-62.
3
Les historiens ne sont pas tous d’accord sur la date exacte des événements, mais les faits
restent les mêmes. Certains disent que c’est en l’an 27 de l’hégire – quinze ans après la mort du
prophète – que l’armée des Musulmans pénétra en Ifriqiya.

52
livrèrent en Ifriqiya. Ils détruisirent l’armée de Grégoire qui mourut au cours
du combat. Ils mirent à feu et à sang le pays, à l’exception de Carthage et se
retirèrent de l’Ifriqiya avec un butin considérable à cause de la guerre civile qui
éclata chez eux, les forçant à abandonner le terrain.
Mais les Arabes revinrent vite en Ifriqiya. Cependant, ils

[…] se retrouvèrent face à des groupes multiples, peu organisés, en révolte


permanente. Ils avaient conquis en peu de temps des territoires immenses,
s’étendant de l’Égypte à Samarcande, ils avaient asservi des royaumes
centralisés, […] mais ils mirent plus d’un demi-siècle pour s’imposer au
Maghreb. […] Ils se trouvèrent confrontés à des tribus aux coutumes diverses,
vivant dans des régions difficiles à contrôler, et capables de s’unir pour
repousser l’envahisseur4.

Nous n’allons pas retracer toutes les expéditions arabes, car l’invasion
arabe en elle-même n’est pas notre propos. Nous nous contenterons de citer
trois grandes expéditions qui eurent lieu à l’époque de la Kahéna – où elle et sa
tribu ont joué un rôle primordial – tout en évoquant brièvement les toutes
premières invasions.
Après la conquête de l’Égypte, les Arabes se dirigent vers Antaboulous
et l’Ifriqiya. La première invasion commence avec Abd Allah ibn Saad5,
gouverneur d’Égypte. Il pille le pays qui est très riche et mal défendu par les
Berbères et les Grecs. Il fait une grande razzia en 647.

Le désir de butin avait provoqué le raid des Arabes. Le pillage de Sutefula,


les razzias dans le Sud de la Byzacène furent d’un gros rapport. Ibn Saed
pouvait craindre cependant une contre-attaque, appuyée sur les places fortes
du Nord, qu’il était incapable d’assiéger. Quand les Byzantins lui proposèrent
une énorme indemnité de guerre pour qu’il quittât la Byzacène, il accepta
volontiers et regagna l’Égypte avec tous ses trésors. L’expédition n’avait
guère duré plus d’un an (647-684)6.

Bien qu’elle fût brève, cette invasion arabe eut de fâcheuses


conséquences. La domination byzantine fut troublée. Les tribus berbères
commencèrent à échapper au contrôle de Carthage.
L’Afrique connut dix-sept ans de calme grâce aux troubles qui
résultèrent de l’assassinat du Khalife Othmane. Mais les beaux jours ne

4
Didier NEBOT, op. cit., p. 309.
5
On remarque que l’orthographe des noms propres change d’un auteur à l’autre.
6
Charles-André JULIEN, op. cit., p. 14.

53
durèrent pas. L’Afrique n’avait pas profité du répit qui lui était offert pour se
ressaisir, ni Constantinople de la mort de Grégoire pour rétablir son autorité.
Cette invasion fut suivie par celle de Moãouïah ibn Hodaïj qui dirigea
ses attaques contre Djeloùlà, Bizerte et Carthage. En 665, il pénétra en
Byzacène et vainquit l’armée byzantine. Après sa victoire, il retourna en
Égypte, emmenant avec lui un grand butin :

Il rentre en Égypte avec un butin considérable. Un succès si éclatant éveille


les appétits de ses frères d’armes. Les attaques se succèdent, semble-t-il, sans
interruption…7.

Puis vint l’expédition de Ocba ibn-Nafi, une expédition sur laquelle


nous nous attarderons ainsi que sur les suivantes : celle de Mohadjer, puis celle
de Zohaïr ibn Qaïs et enfin celle de Hassan ibn-Noomane el-Ghassani, c’est la
dernière sur laquelle nous nous arrêterons, car c’est lors de cette expédition que
s’est achevé le règne de la reine berbère.
Lors de ces différentes invasions, nous retrouvons deux héros qui ont
marqué l’histoire et qui ont représenté une vraie résistance pour les Arabes :
Koceila et la Kahéna.
Emile-Félix Gautier, dans son livre Le Passé de l’Afrique du Nord. Les
siècles obscurs8, précise bien que ces deux personnages sont les héros de
l’indépendance berbère, au moment de l’invasion arabe. Ils ont été pendant des
années les champions et les maîtres du Maghreb.

7
Maurice CAUDEL, Premières invasions arabes dans l’Afrique du Nord, Paris, Ernest
Leroux, 1900, p. 182-183.
8
Emile-Félix GAUTIER, Le Passé de l’Afrique du Nord. Les siècles obscurs, Paris, Payot,
1964, 432 p.

54
1. Expédition de Ocba ibn-Nafi

Tous les peuples musulmans se trouvaient encore réunis sous l’autorité


d’un seul Khalife, Mouawya fils d’Abou-Sofyan. Le Khalife donna alors le
gouvernement de l’Afrique à l’un de ses lieutenants, Ocba Ibn-Nafi Abd Qais
ibn Saqits el Fihri. En 669, la conquête de l’Afrique pouvait alors reprendre au
moyen d’une troisième expédition commandée par Ocba ibn-Nãfi .
Ocba ibn-Nãfi était un bon soldat, nous dit Maurice Caudel dans son
livre Premières invasions arabes dans l’Afrique du Nord : « Il semble avoir eu
un caractère remarquable qui frappa ses hommes et lui valut, dans leur
mémoire, une place particulière ». Il était puissant et redoutable. Il « parvint
dans sa marche jusqu’au Soudan. Il conquit le Fezzãn, Ouaddãn, Gafsah,
Qastilïah, pour la seconde fois, car elle avait été conquise avant lui »1, « il
s’empara de beaucoup de places fortes, tua beaucoup de Roums et de Berbères,
fonda la ville de Qaïrouãn, et y resta quelques « jours »*. Ce fut, en somme,
une razzia, comme celles qui l’avaient précédée »2.

Oqbah est bien supérieur à ses devanciers, ajoute l’auteur, il n’est pas venu
seulement pour piller : il veut créer un établissement durable en Ifriqïah. Il
consacre à ce projet sa première année de gouvernement3.

Lors de son expédition, Ocba partit à la tête de dix mille hommes. Son
but était de soumettre définitivement l’Afrique. Pour cela, il décida de s’établir
d’abord dans le pays pour ensuite convertir les habitants à la nouvelle religion :
l’Islam. Le gouvernement de l’Ifriqiya fut donné à Ocba par Mouawya.
Contrairement aux deux autres qui l’avaient précédé, Ocba put s’établir de
façon permanente. Le nouveau gouverneur voulut fonder une ville qui soit le
lieu de concentration pour son armée. Il choisit pour cela l’emplacement de
Kairouan4, qui fut la ville dans laquelle il s’établit, fondée en l’an 50 de
l’hégire, en 670 de notre ère, au cœur de la Byzacène, première ville de
création musulmane dans ce pays dont la complexité ethnique et culturelle
divisait plus que jamais une population avide de paix.

1
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 97.
*C’est l’auteur qui souligne.
2
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 98.
3
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 183.
4
Kairouan, dont le nom signifie l’entrepôt, la place d’armes.

55
Sa construction fut achevée en l’an 55. Cette cité était destinée à
prendre la relève de Carthage. Si elle fut choisie parmi tant de villes, ce fut
grâce à sa position stratégique qui permettait de voir venir l’ennemi de loin et
donc de se protéger des attaques soudaines « familières aux Berbères ». Elle fut
la ville de résistance contre les Byzantins et surtout contre les Berbères :

Aussi Kairouan protégea-t-elle non seulement la route d’Égypte, qui devait


demeurer libre pour le ravitaillement et la retraite éventuelle, mais se dressa-t-
elle face à l’Aurès, qui devenait le môle de résistance5.

Pour certains historiens, la conquête arabe n’a vraiment commencé


qu’avec cette troisième expédition. Emile-Félix Gautier souligne que la
conquête véritable ne fut entreprise que lorsque le nouveau calife, Moawia, eut
réussi, en 666, à écarter du trône califal Ali, le gendre du Prophète. Une
nouvelle armée partit en direction de l’Ifriqiya.

Malgré la défaite des Grecs en Afrique, ils sont restés maîtres de


Carthage. Ocba se heurte aux différentes tribus plus ou moins chrétiennes et
alliées des Grecs. Il se confronte à Koceila Ibn Lamazm el Aurabi, prince
chrétien et chef berbère de la puissante tribu des Ouaréba qui réussit à
rassembler une coalition des forces berbères de la branche des Branès. Il
régnait dans l’Aurès occidental. Ocba dût interrompre sa campagne et laisser la
place à Mohadjer à cause des querelles qui s’étaient produites dans le palais
en Arabie.

5
Charles-André JULIEN, op. cit., p. 16.

56
2. Expédition de Abou’l Mohãdjir

Ocba fut donc remplacé par Abou’l Mohãdjir. Les historiens ne sont pas
d’accord sur les dates. Certains veulent que ça soit en l’an 51, et d’autres en
l’an 55 de l’hégire. Quoi qu’il en soit,

Moãouïah ibn Abi Sofiãn destitua Oqbah, et donna le gouvernement de


l’Égypte et de l’Ifriqïah à Maslamah ibn Mokhalled. Celui-ci, arrivé en
Égypte, envoya un de ses affranchis, du nom de Dīnãr et surnommé Abou’l
Mohãdjir, en Ifriqïah. Parvenu dans cette contrée, Dīnãr ne voulut pas s’établir
dans les lieux qu’avait peuplés Oqbah ; il abandonna et détruisit Qaïrouãn et
ordonna au peuple de construire une ville du nom de Tikrouãn1.

Selon l’historien Ibn en-Nãdji, le premier soin du nouveau gouverneur


fut celui de se saisir de Ocba. Il l’arrêta, l’emprisonna et le traita durement. Il
détruisit aussi tout ce qu’avait construit l’ancien gouverneur.
Ce nouveau gouverneur était un habile diplomate qui préfère la
persuasion au sabre. Il suivait une politique différente de celle de son
prédécesseur : il accorda la paix aux Berbères, essayant par cet acte de gagner
la bonne grâce de leurs chefs, surtout celle du plus fort d’entre eux, Koceila Ibn
Lamazm el Aurabi, le chef de la tribu des Ouaréba.
La stratégie d’Abou’l Mohãdjir fut de s’approcher des Berbères afin
d’écraser les Roums restant encore en Afrique. Il alla alors les chercher à
Carthage. Selon el Mãleki cela se produisit en 55, mais selon Abu l’Mahasin,
ce fut en l’an 59. Il profita de son alliance avec les Ouaréba pour pénétrer dans
les Maurétanies.
Ibn en-Nãdji nous dit que Abou’l Mohãdjir partit avec ses armées
« vers l’Occident, et conquit toutes les places près desquelles il passa, jusqu’à
ce qu’il parvint, auprès de Tlemcen, aux fontaines qui portent encore son
nom »2.
Il poursuit les expéditions de pillage aidé par les Berbères avec qui il
fait alliance. Mais Ocba ne demeura pas longtemps en prison. Il revint aussi
vite au pouvoir, redevint gouverneur et reprit Kairouan.

En 680, Mouawya meurt et son fils, Yazid Ier, qui lui succède, lève la
disgrâce d’Ocba et le renvoie en Afrique. Ce dernier reprend Kairouan par la
force, fait prisonniers Mohadjer et Koceila et décide de lancer une nouvelle
campagne à travers toute l’Afrique jusqu’au Maghreb el-Aqsa, c’est-à-dire le

1
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 106.
2
Rapporté par : Maurice CAUDEL, op. cit., p. 115.

57
Maroc. Il vole de victoire en victoire, soumettant sans combattre toutes les
tribus qu’il rencontre en chemin. Il oblige les vaincus à se convertir en leur
montrant Koceila, qu’il traîne à sa suite, pieds et poings liés. Mais
l’humiliation qu’il fait subir à ce dernier et les sordides exactions qu’il impose
aux Berbères auront raison de son orgueil démesuré. Il commet une erreur qui
lui sera fatale, divise son armée en deux et est tué dans une embuscade à
Téhouda […] C’en est fini, pour un court laps de temps, de l’ambition arabe.
Koceila chasse les derniers membres de l’armée d’Ocba, reprend Kairouan et
règne en maître durant quelques années, sous l’œil bienveillant de ses alliés
grecs de Carthage3.

Ocba attaque les Berbères, faisant fuir plusieurs d’entre eux et


convertissant d’autres. Il croit alors vaincre toute résistance mais il se trouve
face à Koceila, qui le tue lors d’une embuscade. L’armée arabe décide alors
d’abandonner Kairouan – cette ville qu’Ocba voyait comme une base puissante
pour son armée –, et elle abandonne par la même occasion l’Ifriqiya. La défaite
de l’armée arabe est grande.
Koceila a joué un rôle important dans l’échec d’Ocba. Il était appuyé
par les Grecs d’Afrique du Nord, qui n’avaient pas perdu leur influence sur
l’Est du Maghreb malgré la faiblesse de leur armée qui ne faisait pas le poids
face aux envahisseurs arabes. Ocba fut surpris par la grande coalition des
Berbères et des Byzantins qu’il rencontra dans la région de Biskra. En 683, il
se fait tuer avec ses 300 cavaliers par Koceila. Après sa mort, les Arabes
abandonnèrent leurs conquêtes et durent fuir. Koceila prit alors possession de
Kairouan et devint le maître de l’Ifriqiya et du Maghreb oriental.
Après avoir tué Ocba – à Tehouda, près de la ville qui porte aujourd’hui
le nom de Sidi-Oqba où il fut enterré – Koceila, chef des Ouaréba, fut reconnu
comme le chef suprême des Berbères et le maître d’Ifriqiya. Sa domination sur
l’Afrique dura cinq années, de 682 à 687. Le nouveau chef s’empara de
Kairouan, chassant l’armée musulmane qui s’y trouvait. Cette dernière prit la
fuite vers la Cyrénaïque.
Ainsi se termina cette troisième expédition avec la mort d’Ocba et la
fuite de ses troupes. L’Ifriqiya put connaître une paix momentanée jusqu’au
retour des Arabes avec leur nouveau commandant Zohaïr Ibn Qaïs déterminé à
conquérir le pays et à se débarrasser du chef berbère qui représentait une
grande gêne pour la conquête arabe.

3
Didier NEBOT, op. cit., p. 310.

58
3. Expédition de Zohaïr Ibn Qaïs

Après la défaite d’Ocba, les Arabes évacuèrent l’Ifriqiya. Mais ils ne


pouvaient rester sur un tel échec, la revanche ne devait pas tarder. La
succession fut donnée à Zohaïr ibn Qaïs el Balaoui – un des plus nobles
combattants de la guerre sainte – par le nouveau Khalife Abd el-Malik Ibn
Merouan qui lui confia le commandement d’une nouvelle expédition. La date
de cette nouvelle invasion est discutée par les historiens (comme toutes les
dates d’ailleurs), mais la plupart s’accordent pour dire qu’elle eut lieu en 69 de
l’hégire, en 688 de l’ère chrétienne. Les Arabes revinrent donc, avec à leur tête
Zohaïr Ibn Qaïs. Ils marchèrent contre les Berbères – réunis alors sous le
commandement du chef des Ouaréba – afin de délivrer leurs frères captifs de
Koceila et d’envahir l’Ifriqiya.
Koceila s’installa à Kairouan après sa victoire de Tahouda. Il établit son
autorité sur la Byzacène :

C’est à Koseïlah que Zohaïr avait eu affaire avant sa retraite ; c’est sous
l’autorité de Koseïlah que se trouvent les Arabes demeurés à Qaïrouãn. Les
Arabes infèrent de tout cela que Koseïlah est le maître de l’Ifriqïah1.

Koceila s’établit à Mems près de Kairouan, c’est là que Zohaïr le


rencontra. La bataille fut sanglante. Elle eut pour résultat des pertes terribles
des deux côtés et se termina par la mort du chef des Ouaréba.
Lors de cette bataille, les Arabes remportèrent la victoire. Koceila fut
tué à Mems en 686. Ce qui restait de l’armée du chef berbère prit la fuite mais
fut poursuivie par l’ennemi. Dans son livre, Les Berbères, mémoire et
identité2, Gabriel Camps confirme que Koceila fut maître de l’Afrique pendant
cinq ans, mais à son tour, il fut défait par une nouvelle expédition des
Musulmans, et périt lors de la bataille de Mems, au sud de Kairouan.

Dans l’histoire de Koçeila, les grands faits se groupent autour de l’Aurès.


C’est au sud-ouest de l’Aurès, à côté de Biskra, qu’il a remporté sa grande
victoire, et tué Sidi-Ocba. C’est à l’est de l’Aurès, entre Kairouan et l’Aurès,
qu’il a perdu le trône et la vie3.

1
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 141.
2
Gabriel CAMPS, Les berbères, Mémoire et identité, Paris, éd. Errance, 2002, 260 p.
3
Emile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 252.

59
Telle fut donc la situation de l’Ifriqiya : Koceila battu, les Roums furent
faits prisonniers dans leurs forteresses et les Arabes furent encore une fois
vainqueurs.
Mais la révolte ne cessa pas, elle obligea même Zohaïr à quitter
Kairouan :

Sur ces entrefaites, le général en chef, las de la guerre et porté vers la vie
contemplative, abandonne son commandement et retourne en Orient. Zohaïr
ibn Quaïs s’en alla vers Barqah, dit Beladzori, et on lui apprit qu’une troupe
de Roums étaient venus par mer attaquer la ville et l’avaient pillée. Il marcha
contre eux à la tête d’un corps de cavalerie, les attaqua et mourut…4

Donc, après la mort de Koceila, Zohaïr se retira mais il fut surpris et


massacré à son tour à Barqa par les Byzantins.
Dans cette expédition, les Musulmans subirent une grande défaite et
perdirent Kairouan. Ils se virent alors obligés de quitter les lieux et l’Ifriqiya
fut perdue de nouveau pour eux. Quant aux Berbères, ils perdirent leur puissant
chef.
La mort de Koceïla entraîna de graves conséquences, sachant que dans
cette guerre, les Byzantins – qui étaient maîtres des grands ports depuis
Hadrumète (Sousse) jusqu’à Hippo Regius (Bône) et de nombreuses citadelles
de l’intérieur – n’avaient qu’un rôle secondaire. La défaite des Arabes, leur
départ ainsi que la rivalité entre les chefs berbères, leur ouvrit une nouvelle
porte qui leur permit d’affermer leur autorité en Byzacène. Les Ouaréba
perdirent la direction des opérations, et c’est une autre tribu, celle des
Djéraoua, qui prit le flambeau.
Koceila est resté maître de Kairouan et de l’Ifrikia durant cinq années.
Son règne se termina pour laisser place à celui de la reine qui fascina
l’Histoire.

4
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 149.

60
4. Expédition de Hassan ibn Noomane el Ghassani

a. Prise de Carthage

Après la mort de Zohaïr, l’expédition fut reprise et c’est le gouverneur


Hassan ibn en-Noman el Ghassani qui fut désigné pour prendre la relève et qui
la dirigea. Voilà ce que nous rapporte Rïādh : Le Khalife Abd el Melik dit de
ce dernier : « Qui connaît quelqu'un plus convenable pour l’Ifriqïah que Hassān
ibn en-Nomān el Ghassāni »1.
Ce nouveau gouverneur appliqua de nouvelles méthodes.

[…] quarante mille hommes sont confiés à Hassan ibn Noman. C’est la plus
grande armée arabe jamais envoyée en Afrique ; elle atteint Kairouan et s’en
empare. A la différence de ses prédécesseurs Hassan semble avoir eu de
véritables conceptions stratégiques et non les simples qualités d’un vaillant
sabreur2.

Il commence d’abord par soumettre Carthage. Il ne commet pas la


même erreur de son prédécesseur Ocba. Il rassemble autour de lui une
importante armée afin de s’attaquer d’abord aux villes côtières avant de
conquérir le reste du pays. Avant de se lancer à nouveau dans la conquête du
Maghreb, il fallait mettre fin à ce qui subsistait de la domination byzantine et
s’emparer de l’orgueilleuse Carthage. Les Arabes commencèrent alors par
couper l’alimentation d’eau de la ville en abattant quelques piles de l’aqueduc
qui venait du Zaghouan ; ensuite, ils bloquèrent étroitement la vieille cité ; et
au bout de quelques jours, ils la prirent d’assaut.
En 691, il reprend Kairouan3, mais à plusieurs reprises, il se heurte aux
Byzantins qu’il finit par chasser de façon définitive. « Carthage est rasée et, en
698, c’en est fini de cette ville, fierté de la région depuis tant de siècles. A la
place, il fait bâtir, non loin de là, la ville de Tunis »4.
Après avoir marché sur la ville de Carthage,

Hassan enleva la ville d’assaut, y fit des prisonniers, la mit à sac et tua les
hommes. Puis il envoya des messagers aux populations d’alentour, qui, par

1
Rapporté par : Maurice CAUDEL, op. cit., p. 151.
2
Gabriel CAMPS, L’Afrique du Nord au féminin : héroïnes du Maghreb [sic] et du Sahara,
Paris, Perrin, 1992, p. 130.
3
Il existe, fait remarquer Didier Nebot – qui, rappelons-le, s’est basé sur des faits historiques
pour écrire son roman –, une certaine approximation dans les dates chez les historiens arabes,
mais qui ne remet pas en cause le déroulement des événements.
4
Didier NEBOT, op. cit., p. 311.

61
crainte de lui, répondirent avec empressement à son appel. Il leur ordonna de
détruire Qartādjinah et de couper ses aqueducs5.

C’est ainsi que Carthage fut prise et que les Roums furent chassés.
Après un tel massacre qui lui valut la victoire, Hassan, répandit la terreur dans
tous les environs.
Après la prise de Carthage, les Roums se réunirent contre Hassan avec
une armée considérable. Ce nouveau combat – qui mit ces deux peuples face à
face – se passa dans la ville de Satfourah6.
Hassan avait fait subir de grandes pertes aux Roums aidés par les
Berbères. Ils se virent obligés de battre en retraite. Les Roums trouvèrent alors
refuge dans la ville de Badjah7 et les Berbères dans la ville de Boũnah8. La
capitale de l’Afrique byzantine tomba aux mains des Musulmans. Les
historiens situent ces événements en l’an 76 de l’hégire - l’an 695 de l’ère
chrétienne. Après ce combat sanglant, Hassan retourna à Kairouan et y
demeura jusqu’à ce que ses compagnons soient guéris de leurs blessures.
Malgré cette victoire qui sema le trouble, malgré la chute de Carthage –
capitale de l’Ifriqiya – qui produisit une très grande impression dans toute
l’Afrique du Nord, le pays ne fut pas totalement soumis. Les poches de
résistance subsistaient, mais leurs faibles garnisons ne pouvaient inquiéter
beaucoup l’Emir.

5
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 157.
6
Satfourah est le pays qui s’étend au Nord-Est de Tunis.
7
Badjah est la ville byzantine de Vaga, actuellement Béja.
8
Dans la ville de Bounah, nous retrouvons la sous-préfecture algérienne de Bône.

62
b. Première offensive de Hassan : bataille de la Meskiana

Hassan voulut connaître le puissant maître des Berbères afin de s’en


débarrasser une fois pour toute. Il apprit alors l’existence de la non moins
puissante reine berbère qu’on appelait la Kahéna.

En réponse à Hassan quand il demanda qui était le chef le plus fort qu’il
devait redouter ou qui restait encore à combattre :
C’était une femme, et la reine effective de toute la Berbérie. On l’appelait
Dahiah (la reine) et Kahenah (la prêtresse). Son vrai nom ne nous a pas été
rapporté. […] on l’honorait dans toutes les montagnes de Numidie et de
Maurétanie9.

Et Victor Piquet ajoute : « Hassan demanda alors aux habitants de


l’Ifrikya quel chef fameux restait encore, et ceux-ci répondirent : La
Kahenah ». Ce que confirme Roger Hady Idris,

[… ] Hassān demanda : « Quel est le plus important des rois d’Ifrīqiya ? »


[…] « C’est une femme, lui dit-on, qu’on appelle la Kāhina ; elle se tient dans
la montagne de l’Aurès. Tous les habitants de l’Ifrīqiya la redoutent et les
Byzantins lui obéissent sans murmurer. Si tu la tues, Byzantins et Berbères
désespèreront de trouver refuge »10.

La reine berbère dominait tout le sud de la Numidie. Elle succéda sans


partage à Koceila, constituant la seule autorité dans toute l’Afrique du Nord. La
Kahéna avait réussi à rallier sous son commandement la plupart des tribus
berbères.
C’est alors que la Kahéna et son peuple entrèrent en lice. La mort de
Koceila eut pour conséquence de donner la primauté à une autre tribu
puissante, celle des Djéraoua, qui dominait l’Aurès oriental. Ils deviennent les
chefs du Maghreb entier. La lutte contre les Arabes ne s’arrêta pas pour autant,
mais cette fois-ci elle fut conduite par une femme.

Alors seulement Hassan se tourna vers la seule force encore capable de lui
résister, les Berbères qui, depuis la mort de Koceila, n’avaient pas longtemps
conservé leur fragile unité née de la guerre victorieuse. Le paysage politique
avait changé ; cette fois ce n’étaient plus les Branès qui résistaient le plus

9
Victor PIQUET, op. cit., p. 65-66.
10
Roger Hady IDRIS,,Le Récit d’Al-Mālikī sur la conquête de l’Ifrīqiya, Paris, Laboratoire
Orientaliste Paul Geuthner, 1969, p. 143-144.

63
farouchement aux envahisseurs arabes. Aux Awreba de koceila avaient
succédé les Jerawa de la Kahina11.

On vint annoncer à la reine berbère la prise de Carthage et le


déploiement vers l’ouest de l’armée d’Hassan qui décida alors de l’attaquer.
Mise au courant du projet du nouvel émir des Musulmans, elle quitta la
montagne de l’Aurès à la tête d’une multitude de guerriers.
La Kahéna regroupa alors les Djéraoua et envoya des messagers aux
différentes tribus les appelant à lui prêter main forte pour ce combat contre les
Arabes.

La rencontre des deux armées eut lieu devant l’oued Nini, un affluent
de la Meskiana. Il faisait nuit lorsque les deux armées se trouvèrent face à face,
et Hassan refusa de livrer bataille, préférant attendre le lever du jour.
Le combat fut violent et terrible. Les Arabes connurent une grande
défaite. La Kahéna et son armée pourchassèrent Hassan et ce qui lui restait
d’hommes jusqu’à leur sortie de la limite de Gabès, et firent quelques
prisonniers.
Voici comment deux historiens décrivent la bataille qui eut lieu entre
les deux armées et qui opposa le nouveau gouverneur des Arabes à celle qui le
subjugua.
Commençons par Jean Dejeux.

Hassan Ibn al Numan marche sur l’Aurès après sa victoire de Carthage pour
vaincre une femme qu’on lui a signalée comme chef des Berbères.
L’affrontement a lieu sur l’oued Nini, la Kahina avec ses troupes en aval,
tandis que les Arabes « buvaient en amont », selon Al-Maliki, au nord de
Khenchela. Elle avait détruit la cité-capitale Baghaïa pour que Hassan ne
puisse l’occuper. Les Arabes subirent une sévère défaite et l’oued Nini fut
appelée la « Vallée des vierges » […] et reçut aussi le nom de la « Rivière des
épreuves ». Une autre bataille eut lieu sur le territoire de Gabès, obligeant les
Arabes à se réfugier hors de l’Ifriqiya. C’est ainsi que Hassan s’arrêta, sur
l’ordre du Calife Abd el-Malik, à l’est de Tripoli12.

Continuons avec Emile-Félix Gautier qui écrit dans Le Passé de


l’Afrique du Nord :

11
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 130-131.
12
Jean DEJEUX, op. cit., p. 83-85.

64
[…] la nouvelle offensive arabe fut déclenchée sous la conduite de Haçan
[…]. Haçan marcha contre la Kahena et prit position sur le bord de la rivière
Meskiana, au nord de l’Aurès. La Kahena mena ses troupes contre les
Musulmans et, les attaquant avec un acharnement extrême, elle les força à
prendre la fuite après avoir tué beaucoup de monde… Elle ne perdit pas un
instant à poursuivre les Arabes, et les ayant expulsés du territoire de Gabès,
elle contraignit leur général à chercher refuge dans la province de Tripoli. Ce
fut là seulement que Haçan put arrêter la déroute, à l’abri des lignes fortifiées
que l’on appelle encore aujourd’hui Cosour-Haçan (les châteaux de Haçan)13.

Et concluons la description de cette bataille avec Victor Piquet qui,


dans Les civilisations de l’Afrique du Nord, la décrit ainsi :

Elle descendit de l’Aurès, et vint au-devant de son ennemi sur les bords de
l’oued Mîni. Mais, vu l’heure avancée du jour, elle n’offrit pas bataille, et
passa la nuit en selle. Le lendemain, le front de bataille des Berbères s’étendait
en cercle, couvert de plusieurs lignes de chameaux, entre les jambes desquels
étaient les plus adroits des archers. Le plus gros des guerriers, les femmes et
les bagages étaient derrière ce rempart. Les chevaux furent effrayés par
l’odeur des chameaux, et Hassan fut repoussé et poursuivi jusqu’à Gabès14.

Ocba avait été tué lors d’une embuscade où, accompagné par un petit
nombre de ses hommes, il subit sa défaite finale. Mais pour Hassan, ce fut
différent, car pour la première fois, une armée indigène avait pu résister au
choc d’une armée arabe sans faiblir et victorieusement la repousser. La défaite
des Musulmans les obligea à prendre la fuite sans faire escale à Kairouan.

Après la bataille de la Meskiana, où Hassan fut vaincu, il se trouva un


jeune garçon nommé Khaled parmi les prisonniers arabes que la Kahéna avait
faits. C’était le plus remarquable des compagnons d’Hassan à qui elle accorda
un traitement de faveur. Elle l’adopta en le faisant manger sur son sein15 :

Selon Al-Mālikī :

Elle l’incarcéra chez elle, puis elle prit de la farine d’orge grillée qu’elle fit
humecter d’huile, préparation que les berbères appellent basīsa, puis elle
convoqua Hālid et deux fils qu’elle avait et leur ordonna d’en manger ; ce
qu’ils firent tous les trois. Elle leur déclara alors : « Vous êtes devenus
frères ! »16.

13
Emile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 256-257.
14
Victor PIQUET, op. cit., p. 66.
15
Chez les Berbères, la parenté de lait confère un droit réciproque d’hérédité.
16
Roger Hady IDRIS, op. cit., p. 144.

65
Khaled joua le rôle d’espion. Il envoya des messages à Hassan lui
donnant des informations sur la reine berbère ce qui contribua plus tard à la
perte de cette dernière.
La Kahéna écrasa ainsi l’armée arabe sur les bords de la Meskiana et la
rejeta en Tripolitaine. Elle continua pendant cinq ans à régner sur l’Ifriqiya et à
gouverner les Berbères. A Gabès eut lieu une nouvelle bataille. Elle fut
désastreuse pour les Arabes. La Kahéna obligea Hassan à évacuer les lieux. Les
Byzantins profitèrent de cette déroute arabe pour récupérer Carthage.
Hassan envoya une lettre à l’émir (khalife) des Musulmans l’informant
de leur terrible défaite contre la Kahéna. Il reçut alors l’ordre de s’établir dans
l’endroit appelé aujourd’hui Qusūr Hassan (châteaux d’Hassan). Il y demeura
avec ses hommes – selon l’ordre reçu – pendant trois ans. Pendant ce temps, la
Kahéna gouverna l’Ifriqiya tout entière.
La Kahéna venait de remporter sa plus prestigieuse victoire, qu’on
appellera aussi « La bataille des chameaux ». La voici reine de l’Ifriqiya et de
la Numidie, de Gabès à Laghouat, comme Masinissa onze siècles plus tôt.

66
C. Seconde offensive d’Hassan : bataille de Gabès

Mais Hassan ne resta pas sur sa dernière défaite, il revint pour la contre-
attaque. Il envahit à nouveau la Byzacène et, comme nous l’avons vu, reprit
Carthage en 698 : « […] les Arabes, avec un admirable acharnement
d’offensive, déclenchent un nouvel assaut, toujours conduits par Haçan. Et
cette fois, ils réussirent »17.
La Kahéna commit l’erreur fatale qui lui coûta cher et causa sa défaite.
La reine appliqua une politique désapprouvée par les Berbères qui la trahirent,
se tournant vers leur ennemi et trouvant refuge auprès de lui. Croyant que les
Arabes ne voulaient qu’emporter un riche butin avec eux, elle donna l’ordre de
détruire les richesses du pays. Ce fut sa monumentale erreur. Une erreur que
les Berbères ne lui pardonnèrent pas, ni ses autres alliés d’ailleurs.

Ils veulent seulement, disait-elle, s’emparer des villes, de l’or, et de l’argent.


Détruisons tout ce qu’ils recherchent, et ruinons notre pays pour les
décourager. Nous garderons intacts les pâturages et les champs, qui nous
suffisent18.

Et c’est ainsi que tout fut dévasté, les villes furent rasées, les barrages
détruits et les forêts incendiées. Voici ce que nous rapportent les différents
historiens arabes sur cet événement. Ibn-el-Athir : « La Kahena devenue
maîtresse de toute l’Ifrikia, y commit des actes de mauvaise administration, de
tyrannie et d’injustice »19. El Bayan :

La Kahena dit aux Berbères : les Arabes ne recherchent en Ifrikia que les
villes, l’or et l’argent, et nous ne demandons, nous, que des champs et des
pâturages. Il n’y a donc rien de mieux à faire que de ravager toute l’Ifrikia,
de façon que les Arabes, désespérant d’y plus rien trouver, ne songent jamais
plus à revenir. Elle envoya donc dans toutes les directions des colonnes
chargées de couper les arbres et de démanteler les forteresses. L’Ifrikia, dit-
on, ne présentait autrefois, depuis Tripoli jusqu’à Tanger, qu’une suite
continue d’ombrages, de bourgades se touchant, de villes peu distantes les
unes des autres, si bien que nul pays au monde n’était aussi favorisé, aussi
continuellement béni, n’avait autant de villes et de forteresses, et cela sur
une largeur et une longueur de deux mille milles. Cette maudite Kahena
ruina tout cela, et alors de nombreux chrétiens et indigènes, implorant
vengeance contre elle, durent s’enfuir et se réfugièrent tant en Europe que
dans les autres îles20.

17
Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 256-257.
18
Victor PIQUET, op. cit., p. 66.
19
Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 259.
20
Cité par : Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 260-261.

67
Ibn Anum :

« De Tripoli à Tanger l’Ifrīqiya n’était qu’un ombrage aux arbres


rapprochés ». [La Kāhina] détruisit tout cela. Les Chrétiens, au nombre de
trois cents, implorèrent l’aide de Hassān contre les méfaits de la Kāhina qui
dévastait […] les forteresses et coupait les arbres21.

Et Jean Déjeux, à son tour, rapporte :

La Kahina ordonna la politique de la terre brûlée pour dissuader l’adversaire


(qui voulait les richesses du pays) […] La désunion des Berbères favorisa la
contre-attaque […] Hassan revint avec des renforts22.

C’est ainsi que la Kahéna perdit ses alliés qui vivaient essentiellement
d’agriculture. En allant chercher de l’aide auprès de l’émir, ils essayèrent
d’éviter la dévastation de tout le pays.
Un émissaire écrit alors à Hassan en l’informant que les Berbères sont
divisés et qu’il fallait donc venir à marches forcées.
Ibn-el-Athir précise qu’à l’approche de Hassan : « de nombreux Roums
se portèrent à sa rencontre, pour demander son aide contre la Kahena et se
plaindre de ses procédés, et il se réjouit de cette démarche »23.

Il [Hassān] fit son profit de l’observation et, revenu en Ifriqïah, il appliqua,


s’il ne le formula pas, le fameux principe politique : diviser pour régner. Il
tourna les Berbères les uns contre les autres. Ce que les indigènes voulaient,
ce n’était ni un prince de leur nation, ni un État de leur façon, ni
l’extermination des Arabes : c’était de la terre24.

Ibn-Khaldoun, un des plus grands historiens arabes, ajoute :

Les Berbères abandonnèrent la Kahena, pour faire leur soumission à Haçan.


Ce général profita d’un événement aussi heureux, et ayant réussi à semer la
désunion parmi les adhérents de la Kahena, il marcha contre les Berbères qui
obéissaient encore à cette femme, et les mit en pleine déroute25.

21
Cité par : Roger Hady IDRIS, op. cit., p. 145.
22
Jean DEJEUX, op. cit., p. 83.
23
Rapporté par : Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 259-260.
24
Maurice CAUDEL, op. cit., p. 178.
25
Cité par : Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 259-260.

68
Dans la nuit tragique précédant la dernière bataille où elle perdit le
trône et la vie, la Kahéna avait eu une vision de sa défaite. Elle fit appeler ses
deux fils, l’un Berbère, l’autre Grec, et leur ordonna de passer à l’ennemi.

[…] elle conseille à ses deux fils de changer de camp, manière de durer en
transcendant l’adversité […] : « Allez, aurait dit la Kahina à ses fils, et par
vous les Berbères conserveront quelque pouvoir ». Il faut que le clan continue,
dure, au-delà des vicissitudes de la conjoncture26.

Émile-Félix Gautier met l’accent sur le fait que ce geste est naturel chez
un chef berbère pour qui la suprématie de sa famille sur la tribu prime tout.
La Kahéna était connue pour son courage, sa puissance et son sens de
l’honneur. Al-Mālikī le confirme en nous rapportant la scène qui précéda sa
mort. Ses fils lui demandèrent de s’enfuir, mais elle leur répondit : « Comment
[…], je suis souveraine et les souverains ne fuient pas la mort et [ce faisant] je
causerais aux miens un déshonneur éternel »27. Ou encore : « Je dois savoir
mourir en reine ».

Khaled avait renseigné Hassan sur la situation de la Kahéna, en lui


envoyant des messages afin de lui indiquer le moment propice à l’attaque. Il
contribua à la perte de la reine en la trahissant.
Au matin, les deux armées s’affrontèrent. Une bataille sanglante fut
livrée et l’ultime combat eut lieu. Al-Mālikī nous dit que les deux armées
s’affrontèrent et usèrent de leurs armes avec tant d’ardeur que l’armée
musulmane crut que sa fin était arrivée.
Hassan pénétra dans l’Aurès et massacra cent mille individus. La reine
berbère fut tuée.

sur le versant méridional des monts du Hodna, près d’une ville nommée
Tarfa, au pied du Djebel Nechar, à quelque cinquante kilomètres au nord de
Tobna. Comme elle l’avait prédit à la suite d’une vision, la Kahina eut la tête
tranchée et emportée à Kairouan ; son corps fut jeté dans le puits qui porte son
nom…28.

Les fils de la Kahéna allèrent à la rencontre d’Hassan, selon l’ordre et la


volonté de leur mère. Ils passèrent du côté des Arabes et Hassan les traita bien.
Ils furent accueillis honorablement par le chef arabe et acceptèrent de se

26
Jean DEJEUX, op. cit., p. 83-85.
27
Cité par : Roger Hady IDRIS, op. cit., p. 146.
28
Cité par : Gabriel CAMPS, op. cit., p. 134-135.

69
convertir à l’Islām, religion de leur ennemi. Hassan mit chacun d’eux à la tête
de six mille cavaliers berbères et les envoya avec les Arabes pour conquérir
l’Ifrīqiya, massacrer les Byzantins et les Berbères infidèles. Hassan avait avec
lui dans ses troupes des Berbères appelés Butr, auxquels il donna pour chef le
fils aîné de la Kahéna. Al-Mālikī ajoute qu’il l’honora et en fit l’un de ses
proches. Hassan lui accorda le commandement en chef des Djéraoua et le
gouvernement du mont Aurès.
Quant aux Berbères et Byzantins, ils eurent peur après la mort de la
puissante reine et demandèrent la paix au nouveau gouverneur. Il la leur
accorda – nous rapporte Al-Mālikī – sous condition de lui livrer douze mille
cavaliers appartenant à leurs tribus.

Avec la mort de la Kahina se terminait la période héroïque de la résistance


par les armes des Berbères contre les Arabes […]. Les Berbères ne firent plus
cause commune contre l’ennemi. « Ils n’osèrent plus lui opposer de
résistance », écrit Al-Nawaïri. Les uns s’unirent donc aux Arabes, les autres
essayèrent de durer avec leur langue et leurs coutumes à travers les siècles,
ayant berbérisé l’islam qu’ils avaient adopté29.

Hassan s’empara de différentes villes dont Gafsah, Qastilîah et


Nefzaouah. Il s’installa ensuite à Kairouan où il fit restaurer la grande
mosquée. Il marcha ensuite contre Carthage. Les Roums comprirent que leur
défaite était inévitable. Ils prirent la fuite en Sicile et en Espagne. Et c’est ainsi
que fut soumise l’Ifriqiya. El Mãleki ajoute que,

Hassān se rendit avec ses prisonniers, son butin et ses richesses auprès de
Abd el Melik ibn Merouān. Il emmenait 35000 captifs berbers et 80000 dînars
d’or, et depuis ce moment l’Ifriqïah tout entière fut florissante, son peuple fut
en paix, […] et elle resta terre de l’Islam jusqu’à notre temps30.

Quant aux Djéraoua, la mort de leur reine provoqua leur propre fin :

[…] la domination des Djeraoua fut anéantie et les restes de ce peuple


allèrent s’incorporer dans les autres tribus berbères […]. De nos jours, il reste
encore quelques faibles débris des Djeraoua dans cette localité, où on les
trouve mêlés avec les Itouweft et les Ghomara31.

29
Rapporté par : Jean DEJEUX, op. cit., p. 85-86.
30
Cité par : Maurice CAUDEL, op. cit., p. 175.
31
IBN KHALDOUN, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique
septentrionale, Tome III, Paris, Paul Geuthner, 1934, p. 194.

70
Les alliés de la reine berbère devinrent ceux de l’émir arabe, l’ennemi
qu’ils avaient combattu avec ardeur, et à partir de là, ce sont eux qui porteront
l’Islam aux autres nations.

La mort de la Kahina, vers 700, marque la fin de la résistance organisée des


grandes confédérations berbères. Désormais, si la lutte se poursuit, elle n’est
plus que celle de tribus, au mieux de principautés désunies qui, comme des
dominos, tombent les unes après les autres. Les ralliements se multiplient.
L’exemple donné par les fils de la Kahina, dont l’aîné, Ifran, reçut des mains
mêmes de Hassan le commandement sur les Jerawa, est suivi en masse, aussi
bien chez les Zénètes que chez les Branès. Dix ans après la mort de la Kahina,
quatre cents fantassins et cent cavaliers berbères font une première incursion
en Espagne. En 711, le Berbère Tariq, à la tête d’une armée de sept mille
hommes presque tous des Zénètes, franchit le détroit qui lui doit son nom (Jbel
Tariq, Gibraltar) et commence, au nom d’Allah, la conquête de l’Espagne32.

La mort de la Kahéna ne met pas définitivement fin aux combats contre


les Arabes mais marque l’achèvement de la conquête du Maghreb. Charles-
André Julien ajoute qu’avec sa mort, l’ère de la défense héroïque prenait fin.
Voici donc comment se termina la vie d’une reine pleine de courage, de
puissance et d’audace et d’une tribu qui marqua l’Histoire.
Ainsi, après avoir perdu sa reine, qui avait su réunir les Berbères et les
Byzantins en une seule force contre un seul ennemi, l’Ifriqiya fut contrainte de
se soumettre à Hassan. Malgré la défaite et la mort de la Kahéna, « sa légende
est demeurée vivante dans le pays qu’elle tenta, sans illusions, de soustraire à
la domination arabe »33.

Koceïla et la Kahéna avaient réalisé ce qu’a été le rêve de Masinissa,


celui dont les Romains avaient prévenu la réalisation en détruisant la Carthage
punique. Ils ont été pratiquement rois de Carthage. Ils ont eu à leur disposition
non seulement les guerriers numides, mais aussi ce qui restait des troupes
byzantines ; ils ont aussi eu toutes les ressources et le soutien moral des villes.
Leur grandeur se résume dans le fait qu’ils ont réalisé l’unité du
Maghreb même si ce n’était que pour un temps très bref.

32
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 135.
33
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 135.

71
II. Les Djéraoua

1. La naissance d’une tribu

Tout commença en l’an 320 avant J.-C., lorsque Ptolémée Soter –


fondateur de la dynastie des Lagides – succèda à Alexandre le Grand1. Il
envahit la Palestine et déporta plus de cent mille Juifs en Cyrénaïque. Les Juifs
vivaient en paix avec les Lagides. Ils avaient retrouvé leur liberté. Didier Nebot
précise même, dans le prologue de son roman basé sur des faits historiques,
que « leur communauté constituait un véritable état dans l’état » :

Cette tolérance et cette prospérité attirèrent un flot ininterrompu


d’immigrants originaires de Palestine. Bientôt deux des cinq quartiers
principaux d’Alexandrie entièrement occupés par les Hébreux, et la
Cyrénaïque, avec sa végétation et son climat très favorables rappelant ceux
des îles méditerranéennes, fut en grande partie peuplée par les juifs. […] Les
juiveries de ces régions étaient puissantes, libres, turbulentes, habituées au
maniement des armes, et de culture hellénistique2.

Mais tout bascula en l’an 70 de l’ère chrétienne lorsque les Romains


occupèrent la région. Les Juifs sont alors maltraités et persécutés sans cesse
ainsi que les populations libyennes vivant aux alentours.
Sous la domination romaine, la situation des Juifs se dégrada, le temple
de Jérusalem fut détruit et les Juifs se virent obligés d’aller chercher refuge en
Cyrénaïque. Ils devinrent alors des errants et des nomades. Devant cette
injustice, la rancœur et la haine à l’encontre de Rome se développèrent et
s’emparèrent des cœurs. On ne pensait qu’à la revanche et à la reconstruction
du temple.

Didier Nebot rapporte les causes qui ont fait que le drame éclate :

En 115 eut lieu le conflit le plus sanglant que connut cette région. […] Tout
semble avoir commencé à Rome où Plotine, l’épouse de l’empereur Trajan,
perdit l’enfant qu’elle venait de mettre au monde. Elle accusa un groupe de
Judéens de passage à Rome de lui avoir jeté un mauvais sort et supplia son
époux de les châtier. Ce dernier l’écouta, et fit jeter les malheureux aux lions
malgré leurs protestations d’innocence. La nouvelle se répandit comme une

1
En 331 av. J.-C., Alexandre le Grand conquit l’Égypte. Après cette conquête, les cinq plus
grandes villes de la Cyrénaïque s’unirent et fondèrent une fédération appelée la Pentapole, puis
formèrent un tout avec l’Égypte.
2
Didier NEBOT, op. cit., p. 296.

72
traînée de poudre aux quatre coins du monde, mettant en émoi toutes les
communautés juives de l’Empire romain. Ivre de colère, elles réagirent
brutalement en Judée, en Babylonie, en Égypte et à Chypre, sans
conséquences majeures. Mais il en alla tout autrement en Cyrénaïque, car la
région, en perpétuelle effervescence, n’attendait qu’un prétexte pour se
soulever. Les juifs, probablement aidés des autochtones libyens, prirent les
armes contre les Romains. Devant la violence de ces attaques, ces derniers ne
purent tenir et leur chef, Lupus, battit en retraite avec son armée jusqu’en
Égypte, abandonnant le terrain aux juifs galvanisés par la victoire3.

Suite à la défaite des Romains, Lupus – avec l’aide des Grecs – exécuta
de nombreux Juifs. Mais les Juifs de la Cyrénaïque ne pouvaient laisser un tel
acte impuni. Ils se vengèrent à leur tour, se révoltant contre les Grecs implantés
dans la région. De cette révolte résulta la mort de plus de deux cent mille Grecs
et la fuite des Romains :

Ses ennemis de l’intérieur éliminés, l’armée hébraïque et ses alliés libyens


marchèrent sur Alexandrie. Ils défirent les soldats de l’Empire, le procurateur
Appuys ne devant son salut qu’en fuyant d’extrême justesse sur un navire4.

Durant trois années, de 115 à 118, les Juifs contrôlèrent la Cyrénaïque,


l’Égypte et Chypre. Mais les Romains, ne pouvant accepter leur défaite,
revinrent après s’être organisés et renforcés pour livrer leur contre-attaque.
Marcius Turbo5 fut chargé de reconquérir ce que Rome avait perdu. Ses troupes
massacrèrent des dizaines de milliers de Juifs et de Libyens, et chassèrent le
reste des habitants du pays. La Cyrénaïque devint un champ de ruine. Elle fut
ravagée et détruite sans pitié, plus d’habitations, plus de végétation. Telle fut la
stratégie romaine afin d’empêcher les fugitifs de revenir et de se réinstaller.
Une stratégie qui réussit fort bien : pendant des décennies, toute vie dans la
région fut impossible.
Les survivants juifs et libyens durent alors s’unir et s’exiler, adoptant
une vie nomade, errant aux confins du Sahara, ne pouvant se rapprocher des
villes côtières et des zones contrôlées par Rome.
Ces deux peuples – Juifs et Libyens – se mêlèrent et s’unirent. Et de
cette union, ils fondèrent une tribu judéo-libyenne appelée Les Djéraoua.
Ce n’est qu’au Ve siècle que vint la délivrance de cette tribu, lorsque
l’Empire romain s’effondra, brutalement écrasé par les Vandales.

3
Didier NEBOT, op. cit., p. 298.
4
Didier NEBOT, op. cit., p. 298.
5
Un prince maure à la solde de Rome.

73
Les Djéraoua purent alors quitter les terres hostiles où ils étaient obligés
de vivre et montèrent vers le nord où la vie était plus agréable et moins dure.
Devenus puissants, « ils prirent possession du massif des Aurès, chassant les
sédentaires qui s’y trouvaient »6 , vivant en paix avec les clans voisins.
Ils arrivèrent dans le massif des Aurès aux alentours de l’année 483 où
ils s’installèrent. Didier Nebot nous rappelle la généalogie des chefs Djéraoua :
Dahia ou la Kahéna, fille de Tabet, fils de Nincin, fils de Baoura, fils de
Meskeri, fils d’Afred, fils d’Ousila, fils de Guerra, premier ancêtre connu de la
Kahéna. Il vivait à cette époque. Ce qui laisse à penser que les Djéraoua
avaient envahi les Aurès7 vers 483, où ils se fixèrent ; et c’est dans cette région
que nous les retrouvons en 640 lorsque commence l’invasion arabe.

6
Didier NEBOT, op. cit., p. 10.
7
L’Aurès est un massif montagneux de l’Atlas saharien, grand comme la Corse et qui culmine
au mont Chélia à 2328 mètres. Au VIIème siècle, on distinguait deux Aurès : l’Aurès occidental,
au-dessous des ruines romaines de Lambèse, habité par des citadins sédentaires de la tribu des
Ouaréba, essentiellement chrétiens et dont le chef était Koceïla et l’Aurès oriental, au-dessous
des ruines de Timgad, habité par des nomades ou des semi-nomades de la tribu des Djéraoua.
En somme, un Aurès avec deux religions, chrétienne et juive.

74
2. Les différentes caractéristiques des Djéraoua

Avant d’aborder les différentes caractéristiques de cette tribu,


penchons-nous d’abord sur son nom.
Slouschz indique que,

Le nom Djéraoua semble dériver de l’hébreu guer, signifiant « le prosélyte »,


« l’étranger qui adhère au judaïsme » (et qui avec l’adoucissement de l’arabe
devient « Djer »). Ainsi, faudrait-il comprendre le nom Djéraoua, qui
constituerait également une preuve de la composante mixte, judéo-berbère, de
cette tribu1.

Didier Nébot souligne que « djéraoua » est un mot qui, en hébreu


comme en punique, signifie « celui qui vient d’ailleurs ».

Ibn Khaldoun, quant à lui, différencie les Berbères proprement dits et


les Zenata : « Parmi les Berbères, les Zenata se distinguent par leur langage,
qui diffère en espèce de tous les autres dialectes employés par les peuples de
cette grande famille »2.
Il compte expressément les Djéraoua parmi les Zénètes, cette redoutable
et puissante tribu qui a occupé « le Sahara, le Sud tunisien, les abords de
l’Aurès, les hauts plateaux, les plaines sub-côtières à l’ouest des Kabylies à
partir de Chéliff. Cela revient à dire le Sahara et les steppes »3.
Quant à Charles André Julien, il les décrit de la façon suivante :

Ces Jerawa […] n’étaient plus des sédentaires que leur civilisation et leur
religion rapprochaient des Grecs, mais des Zenata, de grands nomades
chameliers à peu près purs, de nouveaux venus, des intrus au Maghreb, qui
n’avaient aucune racine dans le passé du pays, aucune solidarité d’intérêt avec
la vieille Afrique4.

Et voici le portrait que nous fait Ibn Khaldoun des Djéraoua dans son
livre Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique
septentrionale : les Djéraoua, peuple berbère, habitant en Ifriqiya et au
Maghreb, se distinguaient par leur puissance et par le nombre de leurs
guerriers. Ils marchèrent contre les Arabes qui se montrèrent sur la frontière de
l’Ifriqiya dans le but de la conquérir. Les troupes de Djorédjîr (Grégoire),
prince des Francs établis dans les villes s’unirent avec les Djéraoua contre

1
Rapporté par : Didier NEBOT, op. cit., p. 308.
2
IBN KHALDOUN, op. cit., p. 179.
3
Émile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 207.
4
Charles André JULIEN, op. cit., p. 20.

75
l’envahisseur, mais Djorédjîr succomba et son armée fut brisée. Ibn Khaldoun
précise :

Depuis ce moment, les Berbères ne se présentaient plus en masse devant les


troupes arabes, […] chacune de leurs tribus combattit dans son propre
territoire, en se faisant aider par un détachement de Francs5.

La littérature se mêle à l’histoire nous offrant une certaine vision


romanesque. Nous retrouvons une espèce de passage à la fiction. Plusieurs
auteurs ont décrit cette tribu dans leurs ouvrages. Nous commençons par Didier
Nebot qui, comme nous l’avons cité précédemment, a rapporté des événements
historiques dans le prologue de son roman :

Dans ces régions difficiles, très morcelées des Aurès, il était impossible pour
des sédentaires, pacifiques, ne quittant pratiquement jamais leurs villages,
ayant subi depuis des siècles le joug de l’envahisseur romain ou byzantin, de
s’unir et de créer une force susceptible de peser sur les destinées de la région.
Ce n’était pas le cas des Djéraoua de mœurs rudes, nouveaux venus habitués
aux guerres et aux razzias. Juifs ou judaïsants, aux convictions fermes,
rebelles à toute idée nouvelle, jaloux de leur liberté, ils s’imposèrent auprès de
leurs voisins. Car ils disposaient d’un atout redoutable qui leur avait permis de
se faire entendre des tribus sédentaires récalcitrantes, le chameau, véritable
explication de leur puissance6.

Magali Boisnard, quant à elle, voit en cette tribu de grands guerriers et


de redoutables rivaux :

Là où les Anciens n’avaient reconnu que des peuplades dispersées, sans


affinités entre elles, les Arabes découvraient une grande nation à dompter, un
digne adversaire répandu sur d’immenses glèbes, dans des montagnes aux
fabuleux trésors7.

Marcelle Magdinier souligne leur côté sombre, celui de brigands. Sel, le


conseiller de Dihia (la Kahéna), va lui enseigner ses origines. Il lui dit que son
peuple est un peuple puissant qui a exercé des razzias des siècles durant. Ils
étaient,

[…] les plus hardis brigands qui eussent jamais existé, ne vécurent que de
pacage et de pillages, razziant, saccageant, violant, rançonnant. On disait
d’eux : « Le blé que leurs chevaux foulent ne relève plus jamais la tête. Les
tribus les plus lointaines venaient leur demander des chefs […] les Djeraoua
sont les seigneurs de la montagne»8.
5
IBN KHALDOUN, op. cit., p. 192.
6
Didier NEBOT, op. cit., p. 307.
7
Magali BOISNARD, op. cit., p. 6.
8
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 38-39.

76
Dans ce passage, nous avons une reprise des mêmes images rencontrées
dans l’épisode de l’invasion vandale, montrant la puissance d’Attila, roi des
Huns. Le rapprochement entre ce roi et les Djéraoua se fait par le rappel de sa
devise : « Partout où mon cheval passe, l’herbe ne repoussera pas ».
Le trait que Jean-Pierre Gaildraud souligne chez les Djéraoua est leur
caractère fier, qui refuse toute soumission.

Fréquemment, elle [l’institutrice] rappelait à toute la classe que nous étions


en Kabylie, terre de révolte, de traditions, de mystères et de violence, et que
nul conquérant n’a jamais soumis la Kabylie. Elle nous disait sa fierté de vivre
en Kabylie, et moi je ne comprenais pas tout ce qu’elle racontait. Elle me
disait alors qu’étant une fille, je ne devais pas accepter la soumission mais
garder ma fierté9.

Dans ce roman, il est question d’une petite fille qui apprend l’histoire
de son pays à travers la Kahéna. Ce personnage représente le peuple berbère
dans son patriotisme, son orgueil et sa fierté.

La frontière entre littérature et histoire est mince. La vision romanesque


se base d’abord sur des faits historiques avant de les mêler à l’imaginaire.

9
Jean-Pierre GAILDRAUD, La Kahena, Paris, Editions Tirésias, 1998, p. 12.

77
III. La Kahéna

La Kahéna ? Qui est-ce ?


Jamais un personnage historique n’a fait l’objet de tant
d’interprétations. Histoire et littérature, toutes deux, fascinées par cette figure
féminine, n’ont fait que l’embellir à travers les siècles, faisant d’elle un
personnage mythique ne cessant d’habiter l’imaginaire collectif.
On a tant écrit sur la Kahéna que l’on ne sait démêler le vrai du faux, le
réel du légendaire, l’historique du fantastique.
Tous les auteurs et historiens la veulent dotée d’une beauté
ensorcelante, d’un courage inégalé, d’une force exceptionnelle et de dons
surnaturels. Ils vont jusqu’à créer tout un mythe autour de sa personne. Cette
reine n’avait pas séduit que les siens, mais aussi les peuples d’alentour, ses
ennemis comme ses alliés. Si les Arabes ont fait d’elle une sorcière ou une
devineresse, une ennemie pétrifiante dont la beauté était égale à la puissance,
les Berbères, eux, ont exagéré le personnage, le rendant centenaire. Ils
racontent qu’elle avait 127 ans à sa mort ; elle restait belle et pétrifiante
pourtant. Et si les Juifs l’admirèrent au point de faire d’elle la Déborah berbère,
la princesse mythique qui réveille et sauve le peuple, les Occidentaux en firent
la Jeanne d’Arc berbère, la guerrière fougueuse, celle qui sauve.
La religion de la reine est toujours discutée. L’Histoire n’a su apporter
les preuves nécessaires qui préciseraient avec exactitude la croyance de la
Kahéna. Certains la disent juive. Mais certains historiens soulignent
formellement que selon plusieurs documents historiques, il n’y a jamais eu de
preuve que l’Aurès fut gouverné par une juive. Pourtant, Ibn Khaldoun la dit
juive. Mais il n’a pas pu le prouver historiquement.
D’autres la disent chrétienne. Or, certains historiens soulignent qu’à
cette époque, le christianisme s’était déjà effondré en Afrique du Nord. Les
Byzantins tentèrent d’imposer le christianisme mais le résultat fut une guerre
entre eux et les Berbères. Ces historiens ajoutent que si la Kahéna était de
confession chrétienne, elle se serait alliée aux Byzantins et à Koceïla quelques
dizaines d’années auparavant dans leur combat contre les Musulmans,
nouveaux conquérants, prêcheurs d’une nouvelle religion.
D’autres encore affirment que la Kahéna était païenne, adoratrice de
Gurzil, une divinité amazigh, dieu de la guerre, représenté par un taureau. Les

78
grands chefs amazighs mettaient, à la tête des troupes lors des grandes
batailles, une idole de pierre représentant Gurzil. Ces historiens soutiennent
leurs dires en ajoutant que dans l’Antiquité, en Afrique du Nord, le culte du
taureau était le symbole de la virilité et de la puissance. Mais si ce culte
existait, aucun élément historique ne prouve que la Kahéna en fût une
prêtresse.

Dans La Kahena reine des Berbères Dihya1, les auteurs montrent eux
aussi que la tribu de la reine était païenne. Ils rappellent que, si après que
l’empereur Constantin eut proclamé la liberté religieuse, en 313, la religion
chrétienne fut adoptée par plusieurs tribus, certains continuèrent à pratiquer les
rites païens et furent persécutés en l’an 327 par les empereurs romains qui
voulaient imposer le christianisme comme religion officielle. Ces tribus durent
alors adopter une vie nomade fuyant vers les régions présahariennes. Parmi ces
tribus se trouvait celle des Djéraoua qui monta vers des terres moins rudes, vers
le Nord, en 439 avec l’arrivée des Vandales et la chute de l’empire romain. Au
alentour de 483, elle s’installa de façon définitive dans le massif de l’Aurès.

Si la religion de la reine a suscité toute une polémique chez les


historiens, ils sont tous d’accord sur ses exploits. L’histoire rapporte fidèlement
son combat contre les Musulmans, son amour pour son peuple et sa patrie.
Et si les historiens n’arrivent pas à se mettre d’accord sur la croyance de
la reine, Kateb Yacine, lui, souligne qu’elle avait pour seule religion celle de la
patrie.
L’auteur fait dire à Dihya :

Toutes ces religions [Christianisme, Judaïsme et Islam] qui n’en sont qu’une
servent des rois étrangers.
Ils veulent nous prendre notre pays.
Les meilleures terres ne leur suffisent pas.
Ils veulent aussi l’âme et l’esprit de notre peuple.
Pour mieux nous asservir, ils parlent d’un seul Dieu.
Mais chacun d’eux le revendique
exclusivement pour lui et pour les siens.
Ce Dieu qu’on nous impose
de loin par les armes n’est que le voile de la conquête.
Le seul Dieu que nous connaissons,
on peut le voir et le toucher :
Je l’embrasse devant vous,
c’est la terre vivante,
1
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, La Kahena reine des Berbères Dihya, Paris, Éd. Paris
Méditerranée, 2002, Maroc, Éd. La croisée des chemins, 2002, Alger, Éd. EDIF 2000, 2002.

79
la terre qui nous fait vivre,
la terre libre d’Amazigh !2

Longtemps encore, la Kahéna suscitera des légendes. Elle devient


l’emblème des femmes berbères libres, le symbole de la patrie et de la liberté.

2
Yacine KATEB, Parce que c’est une femme, Paris, Des femmes, 2004, p. 56-57.

80
Essayons de récapituler ce que nous avons vu lors de notre première
partie. Durant les trois guerres puniques1 – qui opposèrent deux cités de la
Méditerranée, l’une et l’autre promises à un grand destin, Rome et Carthage –,
les Berbères ne manquèrent jamais de profiter de toutes les occasions, soit en
frappant Carthage paraissant ainsi venir en aide à Rome, soit en frappant Rome
pour faire échec au nouvel envahisseur. Ils chercheront toujours à aider celui
qui propose de chasser l’occupant, celui qui ne permettra pas au nouveau venu
une affirmation trop rapide de puissance.
Les tribus berbères restèrent toujours fidèles à elles-mêmes,
dédaigneuses de l’étranger, prêtes à défendre leurs montagnes contre les
conquérants à venir. Mais voici qu’au septième siècle, l’Ifriqiya est intégrée au
monde musulman. L’invasion progressive des nouveaux conquérants va
marquer une nouvelle ère dans l’Histoire de l’Afrique. Selon Charles André
Julien, cette conquête va marquer le plus grave événement du Moyen Âge
maghrébin.
En 632, à la mort du prophète, presque la totalité de l’Arabie est
islamisée en l’espace de dix ans. Les conquêtes musulmanes se multiplient : la
Syrie, l’Irak, l’Arménie, l’Iran. Les Musulmans arrivèrent donc en Afrique en
647. C’est la première incursion de ces adversaires nouveaux venus de
l’Orient.
Avec la fondation de Kairouan par Ocba Ibn Nafi, les Musulmans ne se
contentèrent plus de faire de brèves razzias. Ils décidèrent de se fixer. Kairouan
devient la capitale de la province et le centre de la vie religieuse. C’est la ville
où on trouve les mosquées les plus anciennes et les plus prestigieuses du
Maghreb. Mais avant tout, elle devient la base et le point d’appui duquel les
Arabes entreprendront leur future conquête.

La Kahéna avait combattu les Arabes jusqu’à son dernier souffle, mais
voyant sa fin proche,

[elle] compri[t] que l’unité de la Berberie était difficile dans tout l’espace
géographique de la Berberie. [elle] conseilla à ses enfants d’adopter la

1
La première guerre punique de 264 à 241 avant J.-C., deuxième guerre punique de 219 à 202
avant J.-C., et troisième guerre punique de 149 à 146 avant J.-C.

81
nouvelle religion, seule issue pour conserver l’intégralité du territoire,
préserver la dignité nationale dans ses coutumes, ses mœurs, sa langue et ses
origines ; c’est une forme de patrimoine qui défend à la foi sa patrie et sa
personnalité2.

La Kahéna voulait que son peuple survive et ne meure pas avec elle. Ce
geste a été considéré comme un acte de générosité, la plus belle preuve de son
amour pour son pays et son peuple. Fière, elle mourut en reine digne de son
rang et de sa personne. Mais avec la mort de la légendaire et guerrière reine
berbère, s’éteint, en quelque sorte, l’esprit de la résistance berbère.
Des millions de Berbères, autrefois païens, chrétiens, phéniciens ou
juifs, adoptèrent les us et coutumes de leurs nouveaux conquérants. Ils
oublièrent leurs origines se déclarant arabes. Ils oublièrent aussi l’hébreu
ancien, le punique ou le berbère et ne parlèrent plus que la langue de l’islam.
Seules quelques zones gardèrent précieusement leur identité grâce à leur
localité géographique. Située dans les massifs montagneux algériens ou
marocains pour l’essentiel, ou dans des régions excentrées, elles purent
échapper au sort réservé au reste des habitants. Ces régions-là, représentent le
monde berbère d’aujourd’hui.
Charles Diehl souligne ce détournement de situation et ce changement
de camp :

Il est certain que […] dès le lendemain de la conquête, les Berbères ne firent
point difficulté à combattre pour leurs nouveaux maîtres : ce sont leurs
contingents qui presque seuls, sous les ordres de chefs de leur race, ont
renversé le royaume wisigoth et soumis l’Espagne à l’Islam3.

L’Ifriqiya va bientôt devenir musulmane effaçant, petit à petit, les


autres croyances qui ont précédé celle de l’envahisseur. Beaucoup de chrétiens
avaient embrassé la nouvelle religion du conquérant, soit pour conserver la
possession de leurs biens, soit pour échapper aux mauvais traitements. Vers
717, le Khalife Omar II retira aux catholiques leurs privilèges. Ils avaient le
choix de se convertir à l’Islam ou de quitter le pays. Beaucoup choisirent la
voie de l’immigration vers l’Italie, la Gaule et même jusqu’au fond de la

2
Mouloud GAID, op. cit., p. 234.
3
Charles DIEHL, op. cit., p. 591.

82
Germanie. Moins d’un demi-siècle après la conquête arabe, « l’Eglise
d’Afrique, jadis si illustre, était pour ainsi dire, réduite à rien »4.

Mais cette ère est aussi marquée par le développement urbanistique du


pays et l’apparition de grands penseurs tels que Ibn Khaldoun, historien et père
de la sociologie moderne.
En 704, Moussa ibn Noseir succède à Hassan ibn Noomane el
Ghassani à Kairouan. Depuis ce jour, l’Islam aspira à conquérir toute l’Afrique.
Ce dernier laissa l’Aurès au pouvoir des fils de la Kahéna et enrôla le reste des
troupes berbères avec Tarik à leur tête. Il partit à la conquête du Maroc mais
échoua devant Ceuta (Sebta). Cependant, Tarik resta dans le Rif marocain et,
en 711, avec 12000 guerriers Berbères, il put franchir le détroit et défier les
armées Wisigoths en Espagne. Dès lors, ce lieu portera son nom, Djebel Tarik
« Gibraltar ».
Après la chute de Carthage et la défaite de la Kahéna, les Arabes n’ont
pu prendre que les anciennes provinces byzantines de Byzacène, de
Proconsulaire et de Numidie. Le nouveau successeur de Hassan va se charger
d’étendre la domination du Khalife jusqu’à l’Atlantique. Il réussit à briser
toutes les résistances berbères et à faire des milliers de captifs. Il va propager
l’Islam jusqu’aux extrémités de l’Occident. Une fois sa tâche achevée, il rentre
à Kairouan vers 708-709.

Avec la fin de la Kahéna et la conquête de l’Espagne, les Musulmans


orientaux vont profiter de placer les leurs à tous les échelons du pouvoir, en
Afrique du Nord comme en Espagne et reléguer les Berbères, leurs nouveaux
alliés, aux marges de l’Empire.
En 711, l’Empire arabo-musulman atteint sa plus grande ampleur et les
Arabes décident alors d’occuper Rome, afin de conquérir l’Europe.
Au IXe siècle, en l’an 800, Ibrahim Ibn El Aghlab devient Emir
d’Ifriqiya et s’efforce de réconcilier Arabes et Berbères. Il instaure ainsi la
dynastie aghlabide et fait armer une importante flotte de combat. Sous cette
dynastie, l’Ifriqiya rayonne dans tout le monde musulman. La Mosquée
Zitouna de Tunis est construite à cette époque.

4
Charles DIEHL, op. cit., p. 592.

83
Les dynasties aghlabide, fatimide, ziride et almohade se succèdent,
organisant et défendant le pays contre les tentatives germaniques ou
normandes.
En 909, les Fatimides prennent la succession des Aghlabides. Ils
fondent Mahdia en 921 qui devient la capitale du pays.
Occupés en Orient, les Fatimides confient l’administration de l’Ifriqiya
au chef d’une famille locale, les Ziri, ce qui permet, en 1048, l’établissement
de la dynastie ziride.
Au début du XIIe siècle, en 1159, la dynastie des Almohades, une
dynastie Berbère musulmane, issue d’un mouvement de réforme religieuse,
règne sur le Maghreb et l’Espagne musulmane de 1147 à 1269. Le mouvement
almohade est fondé par Muhammad ibn Tumart, un réformateur berbère de
l’Anti-Atlas. Les Almohades5 unifient le Maghreb, leur juridiction s’étend de
l’Andalousie à la Tripolitaine.
Mais l’Islam ne va pas se contenter que de l’Afrique du Nord, il va
s’étendre en Afrique noire. Dès le VIIe siècle, un intérêt particulier est porté au
Soudan par plusieurs géographes, voyageurs et marchands musulmans, et cela
en dépit de l’hostilité de la frontière saharienne.

L’Afrique n’est plus seulement dans les premières décennies du XV e siècle


ce monde isolé où l’on vient piller l’or et l’esclave. A l’ouest au moins, son
éveil place les régions soudanaises au niveau abyssin. Chassé d’Espagne et de
Sicile, l’Islam y a ouvert une voie nouvelle dont il est fort superflu de
souligner combien elle reste, cinq siècles après, une des grandes artères du
corps mondial. Ce fait est capital ; il témoignait que, mutilé et repoussé au
nord, le monde musulman demeurait conquérant et vainqueur au sud6.

En 1270, débuta une nouvelle croisade, celle de saint Louis. Ce fut à


partir de cette date que prit fin la suprématie arabe incontestée sur la
Méditerranée. Dès 1500, la reconquête des Européens sur les territoires
colonisés par les Arabes fut entamée. L’Espagne était libérée, puis le nord de
l’Afrique.

5
En arabe, le mot Almohades signifie celui qui réclame l’unité divine.
6
Robert FOSSIER, Le moyen âge, Tome 3, Le temps des crises, 1250-1520, Paris, éd. Armand
Colin Éditeurs, 1983, p. 385.

84
Dans cette première partie, nous avons essayé de retracer l’ensemble
des conquêtes qui ont précédé l’invasion arabe, contre laquelle surgit le
personnage qui est le pilier de notre travail de recherche.
L’évocation de toutes ces civilisations et ces combats n’avait autre but
que celui de mettre l’accent sur le peuple berbère duquel est issue la Kahéna,
un peuple fier et jaloux de sa liberté, défendant toujours son pays, berceau de
toutes les convoitises et de situer dans l’histoire le personnage principal de
notre étude.
Toutes les civilisations qu’a connues la Berbérie ont contribué à
l’enrichir, artistiquement, culturellement et architecturalement. Elle n’en est
devenue que plus envoûtante et toujours plus désirable.

Cette recherche que nous avons, tant bien que mal, effectuée sur les
invasions extérieures de l’Ifriqiya n’a pas été seulement utile pour notre thèse
mais aussi à une entreprise tout à fait personnelle. Elle nous a permis
d’apprendre l’histoire de la conquête du Maghreb et de la reconstituer, de
suivre le cheminement – jusqu’à un certain stade – de notre identité nationale
et culturelle. N’étant pas enseignée au cours des études primaires, secondaires
ou universitaires, cette importante partie de notre passé, en tant que fille du
Maghreb, nous est aujourd’hui connue, par le biais de cette étude. Nous
pouvons à présent la comprendre, l’interpréter et la croiser avec les grandes
civilisations qui ont pu dominer le monde, qu’elles soient phénicienne,
grecque, romaine, vandale, byzantine ou arabe.

85
DEUXIEME PARTIE
La Kahéna dans la littérature
[ …] tout ce pays déposé en moi y dégageait au fil des ans, comme la fumée
d’un djinn qui grandit hors de sa bouteille, une image d’abord indistincte, et
qui est à présent celle de la Kahina1.

1
Roger IKOR, op. cit., Encre, Paris, 1979, p. 45.

87
Dans notre première partie, nous avons situé la Kahéna dans
l’Histoire et nous avons vu comment ce personnage peu ordinaire l’a
marquée, gravant des empreintes indélébiles.
Pour résumer ce qui a été dit précédemment, la Kahéna a réussi à
gagner le cœur de son peuple ; à unir les Berbères – peuple divisé par ses
différends – sous son règne. Elle a combattu le puissant Hassan et a réussi à
le bouter hors de l’Ifriqiya, à qui elle offrit cinq années de répit et de paix.
Elle a marqué l’histoire par les deux exploits qu’elle a accomplis.
D’abord l’union des Berbères ; ensuite, sa stratégie d’utiliser des chameaux
dans sa bataille contre Hassan qui lui permit de vaincre les Arabes.
Une femme réussit à faire avaler aux hommes leur arrogance et leurs
préjugés de supériorité. La Kahéna fut cette femme qui parvint à soumettre
tout un peuple.
Gabriel Camps, dans son livre L’Afrique du Nord au féminin, cite
plusieurs figures féminines, dont la Kahéna, et dit :

Et vous, femmes ambiguës, dont le statut hésite entre celui de vraie


héroïne historique et celui de personnage légendaire […], vous êtes du
nombre. Bizarrement, c’est vous qui avez laissé dans la mémoire de vos
peuples l’empreinte la plus profonde1.

L’auteur met aussi l’accent sur deux femmes dont les noms sont bien
gravés dans l’histoire, la Kahéna et Tin Hinan.

Toutes les principautés qui apparaissent au cours des dominations


vandale et byzantine et au début de la conquête arabe sont gouvernées par
des hommes ; deux figures féminines détentrices du pouvoir font cependant
exception, et toutes deux ne sont connues que sous leur sobriquet, Tin
Hinan dans l’Ahaggar [Hoggar] et la Kahina dans l’Aurès. […] Dans le cas
de la Kahina, il s’agit d’une femme qui exerça directement le
commandement. Or son commandement ne dispose d’aucune base
juridique ; son autorité ne s’appuie ni sur sa généalogie ni sur un prétendu
matriarcat berbère dont aucun cas précis de matriarcat n’a jamais pu être
présenté. C’est donc uniquement à son ascendant personnel, à sa

1
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 9.

88
clairvoyance prophétique, à son magnétisme, comme diraient certains, que
la Kahina a dû d’exercer le pouvoir sur le Jerawa et une bonne partie des
Berbères. On peut même avancer que ce sont les qualités intrinsèques de sa
personne qui ont nourri sa légende2.

Cette reine berbère n’a pas seulement suscité l’intérêt des historiens,
elle a aussi fasciné les hommes de lettres. Cette héroïne a frappé
l’imagination des peuples de son siècle mais aussi de ceux du nôtre, car elle
demeure bien vivante et continue à nous faire rêver.

Grâce à ses différentes qualités, à sa forte personnalité, elle crée


autour d’elle une véritable légende. La littérature s’est donc emparée de cette
figure ; et nombreux sont les auteurs qui ont brossé un portrait bien vivant de
celle qui a excité leur imagination.
Chaque auteur a vu l’épopée de la Kahéna sous un jour particulier.
Certains l’ont vue comme enchanteresse, prophétesse, sorcière ou même
déesse ; d’autres ont vu en elle une guerrière sans pareille, un chef de guerre
qui sait manier le sabre, la hache et l’épée. Certains l’ont vue comme femme
fatale, cruelle et sans aucune pitié ; d’autres l’ont vue comme une patriote
prête à tous les sacrifices pour la liberté des siens. Quelques uns encore
crurent voir la libertine, d’autres la mère dévouée au cœur tendre et pur.

Divers sont les statuts que l’on attribua à la reine berbère. Des statuts
qui se contredisent parfois, mais qui se complètent bien souvent. Mais tous,
sans exception, sont d’accord sur son courage, sa beauté et sa puissance. La
Kahéna, une femme majestueuse, tout simplement.
Elle fut traitée de sorcière et d’enchanteresse, cela peut être vrai ;
comment expliquer qu’une femme du VIIe siècle, aussi puissante et belle
soit-elle, ne cesse de séduire les auteurs de notre époque ? Ses pouvoirs
agissent-ils encore sur les hommes et les femmes à travers les âges ?
Ce que nous allons tenter de montrer dans notre deuxième partie, ce
sont les divers statuts que lui attribuent les différents auteurs, émerveillés par

2
Gabriel CAMPS, op. cit., p. 138.

89
sa personne.

Nous avons donc divisé cette partie en quatre axes majeurs. Le


premier montrera comment cette reine est devenue un mythe. Le deuxième
soulignera sa déité. Le troisième axe présentera les différents symboles
qu’elle évoque. Quant au quatrième, il nous racontera, tout simplement, les
différentes facettes de la femme en elle.

90
Les différents statuts de la Kahéna

91
Chapitre I

La Kahéna : un Mythe

92
Remarque

Il y a, actuellement, chez le berbère, un sentiment réel de rejet et


d’hostilité vis-à-vis de l’allochtone arabe, d’une culture étrangère de plus en
plus dominante, d’une démocratie fictive et d’une république à repenser.
Dans cette crise identitaire et cette impuissance politique, on cherche le
modèle d’une nouvelle république, d’un courage révolutionnaire à la mesure
de ses idées révoltées. Ce modèle, il le trouve dans un passé pas tout à fait
enterré, et qu’il est temps d’exhumer. Dans cette chanson écrite par Mohand
Imazatène en 2002, Il appelle les nouvelles générations à se souvenir d’une
Kahéna, non comme un personnage héroïque d’une épopée berbère, mais
comme un personnage politique dans la dernière résistance de ce peuple.
Dans un contexte tout à fait littéraire, la Kahéna sert à des fins socio-
politiques. Le poète nous en donne une preuve irréfutable.

93
Kahina "Reine des Berbères"

Kahina, Kahina
C’est toi le soleil qui brille
Qui brille
Kahina, Kahina
Toi la lumière des berbères
Berbères...

Nous avons bu dans le creux de tes mains


[…]
Ton nom est gravé dans nos mémoires
Nous avons perçu l’appel
Tes enfants se sont levés
Ils se souviennent du passé
Tes racines sont revigorées
La coutume renaît

Kahina, Kahina...

Les liens sont dénoués


L’amour a pris le pas
Ton nom dans nos contrées
Va être célèbre
C’est toi le printemps
Que nous espérons
Tu es la démocratie
Tu es l’étoile

Toi le pilier
Qui a tissé l’unité
C’est toi la vertu
dont a besoin la révolution
Tu n’as pas de limites
Tu as bravé les plus durs obstacles
Tu es la fondation
qui soutient la république

Kahina, Kahina...

Chanson interprétée par Mohand IMAZATENE

94
Dans cette chanson proposée par Mohand Imazatène1, on retrouve
toute une poétisation du personnage de la Kahéna. Il a utilisé pour cela un
procédé littéraire : la comparaison.
Dans les six premiers vers, nous avons une comparaison classique.
Le poète va emprunter à la nature quelques éléments. Dans un premier
temps, la Kahéna est comparée au soleil. Cet astre est bien la source de
lumière et de chaleur,

[Il] est considéré partout comme la source de la vie elle-même et, à ce


titre, il est lié aux divinités et à leurs pouvoirs ; on le représente parfois
comme le fils de Dieu, ou comme son œil qui nous regarde du firmament2.

Dans cette première comparaison, le poète évoque d’abord sa


divinité. Elle est la source de la vie par excellence. Il explique plus loin en
quoi consiste cette source de vie pour le peuple berbère.
Dans le vers qui suit, nous relevons une métaphore : « Nous avons bu
dans le creux de tes mains ». La Kahéna est ici comme une source d’eau.
Elle étanche la soif de son peuple, sa soif de liberté.
Dans les six vers suivants, elle est comparée à un arbre ; évidemment
la comparaison n’est que sous-entendue, nous le comprenons à travers le
terme racine. Selon Mircea Eliade, dans son ouvrage Le Sacré et le profane3,
l’arbre est vertical, il pousse, perd ses feuilles mais les retrouve, par
conséquent, il se régénère. Il ne cesse donc de mourir et de renaître et cela
d’innombrables fois. L’arbre a plusieurs symboliques, il est chargé de forces
sacrées. Par la symbolique que lui donne Mircea Eliade, il confère à la fois
l’immortalité, l’omniscience, la puissance, la régénération, la santé et
l’éternelle jeunesse. Dans son ouvrage L’Homme et ses symboles, Carl
Gustav Jung4 fait remarquer que dans la mythologie, plusieurs déesses

1
La chanson, traduite en français, est à l’origine en kabyle ; chantée par Djura Kahina en
2002.
2
Miguel MENNIG, Dictionnaire des symboles, Paris, Eyrolles, 2005, p. 191.
3
Mircea ELIADE, Le sacré et le profane, Paris, Folio Gallimard, 1965, 185 p.
4
Carl Gustav JUNG, L’homme et ses symboles, Paris, R. Laffont, 1990, 320 p.

95
étaient vénérées sous la forme d’un arbre ou d’un bois.
Les racines auxquelles le poète fait allusion symbolisent le passé. La
Kahéna est le passé, le présent et l’avenir des Berbères. Elle représente
l’identité d’un peuple.
Dans les huit vers qui suivent, le poète, tout en donnant l’impression
de rester dans la comparaison classique, passe à une comparaison politique.
Il reste dans la métaphore : « C’est toi le printemps » ou « tu es l’étoile ».
Le poète n’utilise pas un concret animé désignant un être mais un abstrait.
L’être désigne une qualité.
La Kahéna est d’abord comparée au printemps qui symbolise la
jeunesse, la fleur de l’âge, par qui toute révolution, toute nouvelle idée
arrive. Ensuite, elle est comparée à la démocratie et enfin à l’étoile. Retenons
que le poète utilise pour sa comparaison un article définit « l’» et non un
article indéfini. Selon Miguel Mennig, l’étoile est « étroitement liée à la
symbolique céleste, la lumière lointaine des étoiles symbolise l’esprit divin
et la victoire de la lumière sur les ténèbres »5.

L’étoile peut aussi désigner l’étoile des rois mages. Selon la Bible,
dans l’Évangile de Matthieu au deuxième chapitre, dans les deux premiers
versets, c’est l’étoile qui conduit les mages de Jérusalem à Bethlehem et les
guide vers le nouveau-né, Jésus. La Kahéna est donc aussi comparée à cette
étoile qui guide les mages vers Jésus, le Sauveur. Comme elle, la Kahéna
guide tout un peuple vers la démocratie et la lutte pour la libération.
Dans les vers suivants, la comparaison politique persiste. La Kahéna
est l’image de la libération, de la révolte et de la nation. Elle représente alors
le pilier d’une nation. Nous savons tous qu’avant d’entamer la construction
de n’importe quelle habitation, il faut d’abord poser les piliers. Si nous
prenons l’histoire de Samson selon la Bible, dans le livre des Juges au
chapitre 16, à partir du verset 22, Samson détruit la maison où se trouvaient
les Philistins qui offraient un grand sacrifice à Dagon, leur dieu. Ils le

5
Miguel MENNIG, op. cit., p. 90.

96
célébraient pour les avoir délivrés de leur ennemi Samson. Ce dernier met
ses mains sur les colonnes sur lesquelles reposait la maison et grâce à la
force extraordinaire dont il était doté, il fait écrouler toute la maison en
démolissant les deux colonnes et « ceux qu’il fait périr à sa mort furent plus
nombreux que ceux qu’il avait tués pendant sa vie ». La Kahéna est donc le
pilier de toute la nation berbère ; c’est sur elle que repose « le salut » et la
libération du peuple. C’est elle qui donnera la force aux Berbères pour lutter
afin d’obtenir leur liberté et pour s’unir dans la fondation d’une république.
La chanteuse invite son peuple – qu’importe le nom de sa tribu – à imposer
sa langue, ses coutumes et à créer une république neuve. Il est question dans
ce poème de l’identité et de l’union berbère.
Cette chanson a suscité plusieurs réactions exprimées lors d’un
forum6. Nous en relevons trois provenant de jeunes auditeurs. La première
jeune fille souligne que « La Kahina représente la fierté berbère », elle
ajoute : « c’est une chanson d’espoir et d’amour ». La seconde personne dit :

Aujourd’hui le plus important est de se battre et d’essayer par tous les


moyens de faire connaître à tout le monde qui nous sommes […] Moi,
contrairement aux autres Kahina, je suis fière de mon prénom car où je vais
je porte en moi une partie de LA KAHINA, notre ancêtre. Que le combat
continue. KAHINA.

Le troisième remercie le groupe d’avoir chanté cette chanson et


conclut ses remarques par « Vive les Kabyles ».

En conclusion, c’est la chanteuse elle-même qui va s’exprimer :

Merci d’avoir chanté mon ancêtre, je suis si fière de vous, Ô VOUS MES
FRERES KABYLES, chaoui et chleuh… Merci à mes frères kabyles pour
leur énergie berbère qui j’espère réveillera tous les frères… CHAOUIA ET
BERBERES.

Elle ajoute encore :

Il est un mal plus fort et plus cruel, celui que nous ont infligé les Français
et pis encore était le mal que nous nous sommes infligés nous-mêmes, soit

6
Voir sur le site : http: //[Link]/[Link]?id_article=1778

97
par ignorance, soit par hypocrisie […]. Combien ignorons-nous nos
origines et combien plus notre devenir ? […] Enfin mes chers frères de
sang, je crois qu’il y a plus important que de se disputer tel ou tel détail de
l’histoire, il y a nous et nous c’est maintenant et pour un lendemain ;
l’histoire laissons-la aux historiens ; nous saurons rectifier ce qui est
rectifiable.

A travers cette chanson, Djura Kahina tente d’éveiller l’âme berbère.


Elle incite son peuple à s’unir et à laisser derrière lui ces différends qui l’ont
toujours divisé. Elle veut l’inviter à combattre cette ignorance qui le sépare
et l’incite à s’unir. Malgré les diverses tribus, les Berbères ne sont qu’un seul
et unique peuple.

Même si la littérature a emprunté le personnage de la Kahéna à


l’histoire, elle n’a pas manqué de manifester son ampleur politique. Le
poème est un véritable appel à l’action politique.

98
Alain Rey1 retrace l’évolution du terme « légende ». En 1190, le
terme est emprunté au mot latin legenda qui signifie la vie de saint. Au début
du XIIIe siècle, le mot a tout d’abord désigné le récit de la vie d’un saint,
récit qui se lisait dans les couvents. Vers l’an 1400, on ajoute à ces récits,
qu’on qualifie de monotones, un sens figuré. Dès la fin du XIIe siècle, selon
certains, ou à partir du milieu du XVIe siècle selon d’autres, la légende va
s’appliquer à tout récit merveilleux d’un événement du passé. Au XVIe
siècle, en 1579, le terme « légende » va désigner l’inscription qui se trouve
sur une monnaie ou une médaille ; et en 1598, il va s’étendre au texte qui
accompagne une image et lui donne un sens. En 1797, le mot sera utilisé
pour établir la liste explicative des signes conventionnels (en cartographie).
En 1853, le mot prendra le sens qui est devenu le plus courant ; il va
désigner la représentation donnée de faits ou de personnages réels. Cette
désignation est utilisée pour la première fois par Michelet dans L’Histoire de
la Révolution française.
Le sens courant du mot « légende » va donc être, selon la définition
de tout dictionnaire de la langue française :

Récit ou tradition populaire qui a, en général, pour sujet soit des


événements ou des êtres imaginaires, mais donnés comme historiques,
soit des faits réels, mais déformés, embellis et parfois mêlés de
merveilleux.

Le mot va encore se charger de nouveaux sens. Il va se réconcilier


avec l’Histoire. Nous retrouvons alors de nouvelles définitions apportées à la
légende par plusieurs écrivains.
Chateaubriand va définir la légende comme : « […] un miroir
déformant, qui ne renvoie qu’un reflet trouble de l’Histoire »2.

1
Alain REY, Le Robert Dictionnaire historique de la langue française, Tome 2, Paris,
Dictionnaire LE ROBERT, 1998, 2909 p.
2
François-René de CHATEAUBRIAND, Le « mirage de l’Histoire », La Vie de Rancé in
Œuvres romanesques et voyages, volume 2, (1844), Paris, Gallimard, Pléiade, 1969, p.
1026.

99
Dans son livre Le légendaire au XIXe siècle, poésie, mythe et vérité,
Claude Millet tente d’apporter certaines définitions, conjuguant « la
légende» avec « l’Histoire », précisant bien que « ce qu’on cherche d’abord
dans la légende, c’est l’histoire »3. La légende est donc,

[…] une image vague et confuse de l’Histoire, un souvenir rangé par


l’oubli et dressé contre lui. En elle se dit la force de la mémoire orale, et sa
fragilité. Sa fragilité, parce que la tradition orale est un jeu de variations
autour du récit collectif, qui fait de la légende une mémoire fluctuante et
par nature infidèle. Sa force, parce que la tradition orale est une chaîne
ininterrompue, qui prend le relais de l’Histoire lorsque le souvenir
historique fait défaut. L’Histoire peut s’éclipser ; la légende est toujours là
pour combler ses lacunes, être la garante du continuum historique, par-delà
les catastrophes, les ruptures […]4.

La légende est donc réconciliée avec l’Histoire, elle est : « [l’] esprit
des morts qui happe les vivants dans le passé »5.

Le Robert précise que la valeur du mot « légende » est bien voisine


de celle du mot « mythe ». Qu’est-ce donc qu’un « mythe »?
Le « mythe » est un mot emprunté au latin. Cet emprunt fut fait en
1803 à partir du substantif mythus qui signifie fable ou récit fabuleux. Mais
son adjectif mythique a été utilisé bien avant lui. Dès 1570, la langue
française emploie l’adjectif provenant du mot latin mythicus qui signifie ce
qui est relatif à la fable ou le fabuleux6.

Pour résumer, nous dirons que,

Le mot « mythe », quelle que soit la forme qu’il prend (myth, Mythus,
mito, M!Φ Φ, etc.), est, dans les langues de l’Europe, un nouveau venu. Il
apparaît en allemand dans les dernières années du XVIIIe siècle, semble
attesté en français dans les toutes premières années du siècle suivant. On ne
le rencontre en anglais que vers 1830 ; l’Académie russe l’enregistre en
3
Claude MILLET, Le légendaire au XIXe siècle, poésie, mythe et vérité, Paris, Presse
universitaire de France, 1997, p. 118.
4
Claude MILLET, op. cit., p. 119.
5
Claude MILLET, op. cit., p. 121.
6
Alain REY, op. cit., p. 2333.

100
1847 ; l’Académie espagnole attend 1884 […]. Au moyen Âge, […] on
connaissait des dérivés du mot : mythographe. Mais le mot lui-même avait
disparu, oblitéré par ce qu’on suppose être son équivalent latin, fabula7.

Le mot « mythe » a d’abord désigné une fable ou un récit imaginaire


de la mythologie. L’emploi du mot « mythologie » est bien antérieur à celui
des deux mots précédents mythique et mythe. Ce mot est tiré en 1403 du latin
mythologiae et du grec muthologia qui signifie histoire ou étude des choses
fabuleuses. En 1840, le mot « mythe » va désigner l’expression d’une idée
ou d’un enseignement sous une forme allégorique. Il est emprunté au grec
muthos qui désigne entre autre la pensée, l’avis8. En 1874, le mot va aussi
désigner une représentation idéalisée d’un état passé de l’humanité, d’un
homme ou d’une idée. Avant 1865, il désigne aussi ce qui est imaginaire,
séparé de la réalité ; puis une image simplifiée souvent illusoire9.

En résumant donc, pour donner la définition courante du terme


« mythe », nous dirons qu’il désigne tout récit légendaire qui s’est transmis
par la tradition. Il tente de fournir diverses explications sur des phénomènes
naturels et humains et ceci à travers les exploits d’êtres fabuleux qui sont des
héros ou des divinités.
Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1866-1876) de
Pierre Larousse définit le « mythe » comme un : « Trait, [une] particularité
de la fable, de l’histoire héroïque ou des temps fabuleux ».
Ou encore, Paul Pierret affirme que,

Les mythes ne sont autre chose que des symboles. Dans l’Antiquité, toute
religion, tout culte, toute instruction morale ou philosophique, se produisait

7
Yves CHEVREL et Camille DUMOULIE, Le mythe en littérature, (Essai en hommage à
Pierre Brunel), Paris, Presses Universitaires de France, 2000, p. 43.
8
Le mot « muthos » a d’abord signifié « la suite de paroles ayant un sens » ; ensuite,
« l’avis, la pensée » ; puis « la fiction, le mythe, le sujet d’une tragédie » ; et enfin,
« l’histoire inventée, le récit ».
9
Alain REY, op. cit., p. 2333.

101
sous forme de symboles et d’emblèmes10.

Cette définition, en faisant du mythe un ensemble de symboles,


rejoint la définition de tout dictionnaire de la langue française qui fait du
mythe un récit qui tente d’apporter des explications. Le mot « mythe » va
donc porter un sens nouveau. Il va désigner toute représentation de
personnages ou de faits historiques. Cette représentation sera amplifiée et
déformée par la tradition populaire et elle va se renforcer dans l’imaginaire
collectif.
Pierre Albouy définit le mythe dans cette perspective-là :

– les mythes transposent des faits historiques, et les dieux sont de grands
hommes que la reconnaissance et l’admiration ont élevés au rang
d’immortels […] ;
– les mythes […] symbolisent des idées morales et philosophiques […]11.

Ou encore :

[…] le mythe renferme le mystère et toutes les puissances du langage ;


emprunté ou inventé, il réanime, chez les grands écrivains, les archétypes
les plus profonds, et, par là, permet d’approcher encore du mystère de la
création12.

La légende et le mythe vont se combiner et s’associer pour se


conjuguer avec l’Histoire. Leurs définitions vont se développer et acquérir
d’autres sens.
Ainsi l’Histoire est, selon la définition que lui donne tout
dictionnaire: « [Un] récit d’actions, d’événements relatifs à une époque, à
une nation, à une branche de l’esprit humain, qui sont jugés dignes de
mémoire ». C’est donc elle qui détient la connaissance du passé.
Quand la légende et le mythe se combinent pour donner à l’Histoire
un sens, cette dernière, à son tour, leur procure d’autres valeurs.

10
Paul PIERRET, Petit Manuel de mythologie, Paris, Didier, 1878, p. VI-VII.
11
Pierre ALBOUY, Mythes et mythologie dans la littérature française, Paris, Amand Colin,
1998, p. 20.
12
Pierre ALBOUY, op. cit., p. 152.

102
La mythologie devient « une collection d’histoires, et non une
méthode d’interprétation »13. Elles auront pour but la conservation de
l’Histoire lorsque celle-ci risque de sombrer dans l’oubli.
La mythologie nous raconte donc des faits, ou trace la biographie des
héros qui l’ont imprégnée. Elle consacre des récits à des personnages
mémorables. Le mythe veut alors poursuivre cette narration, la perpétuant à
travers le temps et l’espace. Il utilise donc la littérature. Il va ainsi extraire
une figure idéale et fabuleuse de l’Histoire et lui redonner vie. La
conjonction de quelques éléments – tels qu’un événement historique
dramatique ou une conviction religieuse et politique… – avec l’imaginaire
collectif va créer un mythe.
« La légende sera alors le nom donné au double mouvement
d’historicisation des mythes et mythification de l’Histoire »14.
Et ainsi se crée le mythe littéraire que Pierre Albouy définit comme
l’élaboration d’une donnée propre au style de chaque écrivain ; une
élaboration qui dégage différentes significations aptes à créer une exaltation
collective.

Le mythe va pour ainsi dire redonner vie à ce qui n’est plus ; et


l’Histoire va se modifier et s’embellir dans l’imaginaire collectif d’un
peuple. La littérature va, à son tour, prendre l’initiative et transformer en
mythe ce qui a été changé et enrichi, créant ainsi ce qu’on appellera « le
Mythe littéraire ».
Depuis toujours, dans la littérature, de nombreux personnages ont
été mythifiés. Depuis les personnages bibliques, tels qu’Abraham, Moïse,
David, jusqu’aux personnages historiques tels que le roi Arthur, Jeanne
d’Arc, Napoléon, en passant par différents héros littéraires comme Don Juan
ou Robinson Crusoé ou, des héros mythiques, tels que Narcisse, Vénus, etc.

13
Yves CHEVREL et Camille DUMOULIE, op. cit., p. 55.
14
Claude MILLET, op. cit., p. 118.

103
C’est dans ce contexte-là que la Kahéna va se situer. Et c’est dans
cette perspective que nous allons démontrer comment la littérature fera
d’elle un personnage mythique bien vivant à travers les siècles.

104
1. La Kahéna, un personnage mythique

Voici la question que nous devons nous poser : quand pouvons-nous


dire d’un personnage qu’il est un mythe ou une légende ?
Souvent, la personne est célèbre grâce à des œuvres qu’elle a
accomplies durant sa vie, qu’elles soient positives ou négatives. Elle laisse
derrière elle une empreinte gravée à tout jamais dans les pages de l’Histoire,
une empreinte qui résistera aux siècles.
Dans le cas de la Kahéna, une légende est née autour d’elle grâce à sa
forte personnalité, à son caractère, à son courage, à sa puissance que
redoutaient les plus terrifiants des guerriers et grâce à ses dons surnaturels et
à sa beauté ensorcelante.
Nous avons vu dans l’introduction de notre chapitre comment la
légende / le mythe s’est associé (e) à l’Histoire, faisant ainsi des différents
personnages réels un mythe littéraire nourri par l’Histoire et embelli par
l’imaginaire.
La vie de la Kahéna s’est transformée en une légende historique dès
le VIIe siècle et jusqu’au XXIe. Différents sont ceux qui ont fait d’elle un
mythe surnaturel. On est passé d’une dimension historique vraisemblable à
un mythe surnaturel. L’image construite de l’héroïne a été amplifiée grâce à
toute une poétisation du personnage qui doit beaucoup au personnage
historique.
Nous allons décrire comment les différents auteurs, pris sous son
charme, vont faire d’elle un mythe.
Dans la thèse de Noureddine Sabri1, nous avons la description du
mythe de la Kahéna faite par les auteurs de la période de la colonisation, puis
par ceux d’après la décolonisation. Dans cette étude, le personnage est étudié
dans l’écriture colonialiste où les motifs historiques sont intégrés à l’écriture
dramatique, poétique et romanesque du destin de la Kahéna. Par ce qu’elle a

1
Noureddine SABRI, Le mythe de la Kahena dans la littérature française et ses
métamorphoses, 1996.

105
accompli, elle est devenue un personnage éminemment symbolique. Les
écrivains colonialistes ont donc repris l’image de cette résistance face à
l’étranger arabe, donnant ainsi une écriture idéologiquement uniforme du
mythe de la Kahéna pendant la période coloniale.
Dans cette partie-là, nous n’allons bien sûr pas refaire la thèse de
Noureddine Sabri, ni aborder les points qu’il a étudiés, mais les nôtres. Mis à
part l’utilisation dans notre recherche, des quelques ouvrages cités par
Nourreddine Sabri, et d’autres écrits postérieurement à sa thèse (1996),
notre approche du personnage historique est complètement différente ; dans
le sens où notre étude comporte deux parties littéraires.
Dans la première, nous montrerons les différents statuts attribués à la
Kahéna, ne nous limitant pas à l’écriture colonialiste seulement. La vie de la
reine berbère, si unique en son genre, a marqué beaucoup d’autres auteurs
qui se sont donné pour mission de la faire connaître aux générations futures.
Chaque auteur a adopté son histoire la conjuguant avec ses idées
personnelles, afin de défendre une cause précise qui diffère d’un auteur à un
autre et d’une époque à une autre. On fait renaître le passé et on essaye de lui
donner un nouveau sens. Notre recherche se distingue par l’analyse du
personnage historique devenu romanesque selon l’image que chaque auteur a
souhaité lui octroyer.
Dans la deuxième partie, le renouveau consiste à recourir à deux
personnages mythiques à dessein d’entamer une étude comparative littéraire.
Toutefois, nous emprunterons ce passage à la thèse de Noureddine Sabri :

[…] La Kahéna a servi de support à différentes causes : la cause


colonialiste, la cause berbère, la cause féministe… auxquelles certains se
sont donnés corps et œuvres. […] Femme, juive et berbère, la Kahéna se
charge ainsi d’exprimer et de concrétiser les idées les plus diverses et les
plus contradictoires. C’est cette aptitude du personnage à incarner des idées
et des opinions différentes qui détermine le changement du sens et de la
portée qui lui sont propres, et qui transparaît à travers la durée dans le
temps. Son exploitation, voire sa récupération, par les écrivains qui ne
cessent de s’emparer de la richesse de son destin, pour le modifier et le
transformer, la consacrent mythe littéraire à part entière2.

2
Noureddine SABRI, op. cit., p. 515-518.

106
Nous aborderons donc quatre points essentiels qui font de la Kahéna
un mythe : la renommée de la reine, la transmission de son histoire qui, au fil
des siècles, devint une légende, la « réincarnation » du personnage et enfin,
les différentes versions de sa mort.

107
2. La renommée de la reine

Comme nous l’avons vu précédemment, la reine a été connue pour


trois raisons essentielles :
- sa beauté qui faisait rêver les princes les plus riches et les hommes
les plus beaux des différentes tribus,
- ses dons divinatoires qui suscitaient autour d’elle un mélange de
crainte et d’admiration,
- sa puissance qui faisait trembler les plus braves.
Mais le critère le plus frappant qui a marqué les cœurs était sans
doute celui de sa puissance qui l’a dotée d’une renommée sans pareille chez
ses ennemis les plus forts.

Une légende est alors créée autour de sa personne, on la glorifie, on


la magnifie. Dans son roman, Magali Boisnard le souligne bien :

Une telle légende l’enveloppait, et l’imagination admirative des


populations amplifiait si bien chacune de ses actions ou ses propos,
qu’elle en revêtait un caractère surnaturel. Les Musulmans la
surnommaient Kahena, sorcière ou prophétesse, et on rapportait qu’ils en
avaient peur1.

La Kahéna a marqué les peuples de son époque, non seulement le


sien mais aussi tous ceux qui habitaient en Ifriqiya ou qui ont eu la chance
ou le malheur d’y mettre les pieds.
Dans l’avant-propos de son roman, l’auteur dépeint sa personne
ainsi :

Elle a possédé ses peuples, elle les possède encore, dans un pullulement
formidable, fait d’autant d’espèces d’hommes que de civilisations en
puissance de conquête, de fixation, ou qui déclinent avec une lenteur
souveraine2.
e
En ce VII siècle, où elle apparaît comme une animatrice et une
prédestinée, elle est le caractère le plus représentatif de la race de

1
Magali BOISNARD, op. cit., p. 66-67.
2
Magali BOISNARD, op. cit., p. I.

108
l’époque3.

… Elle parlait avec des paroles magnifiques. Elle fut si grande que sa
souffrance a dépassé la mesure des humains…
… Il y a des chefs dont les noms se sont perdus ; le sien, c’est la lune levée
sur le sommet des montagnes !…4*

Dans la description que Magali Boisnard fait de son héroïne nous


relevons trois caractéristiques : la puissance, les dons surnaturels, et
l’immortalité.
Le premier critère qui est celui de sa force est manifesté par le terme
de possession qu’utilise l’auteur. « Elle a possédé des peuples, elle les
possède encore ». L’emploi des deux temps, le passé et le présent de
l’indicatif, renforce l’immortalité de l’héroïne dans le cœur des hommes et
des civilisations à travers le temps. L’auteur utilise le mot souveraine, qui
désigne toute personne possédant l’autorité et la puissance suprême, pour
souligner son pouvoir ultime.
Le deuxième aspect est celui du pouvoir surnaturel dont elle est
dotée ; il est manifesté grâce au contexte merveilleux que crée l’auteur. La
Kahéna est une prédestinée. Comme dans les contes merveilleux, nous
retrouvons une élue, un futur sauveur. Elle avait un « langage unique », des
paroles magnifiques. L’auteur va jusqu’à dire que sa souffrance dépassait la
mesure des humains. Retenons le mot employé humains au lieu d’hommes.
Devons-nous voir une utilisation volontaire de ce terme ? L’auteur voulait-
elle mettre l’accent sur les origines de la Kahéna, un être doté d’une
puissance sans égale et de dons surnaturels ? En tout cas, tout le laisse à
croire.
Quant au troisième critère, celui de l’immortalité du personnage, il
est souligné par l’utilisation d’une métaphore. Le nom de la Kahéna demeure
vivant et éternel contrairement à ceux des grands chefs qui se sont perdus
dans le temps et dans l’espace. Son nom est comparé à la lune,

3
Magali BOISNARD, op. cit., p. II.
4
Magali BOISNARD, op. cit., p. VIII.
* C’est l’auteur qui souligne.

109
symbole du cycle perpétuel de croissance et de décroissance, du devenir
et de la métamorphose de l’univers. Elle est aussi l’image du temps qui fuit
[…], elle est également associée à la mort et à la résurrection puisqu’elle
disparaît trois jours chaque mois pour reparaître ensuite5.

Même si le corps de la Kahéna est mort, son esprit continue de vivre


dans le cœur des siens.

Pol Serge Kakon, lui aussi, fera d’elle un être surnaturel. Il dit par la
bouche d’Issachar : « Si elle pleure, cette femme, c’est la terre entière qui
sera inondée de ses larmes et les malheurs pousseront comme des orties »6.
L’auteur fait de la Kahéna une sorte de déesse qui inonde la terre de
ses larmes, sa tristesse créera le malheur des humains. Il compare la reine au
ciel. Ses larmes sont les larmes du ciel, ces fortes pluies qui arrosent le sol
ou l’inondent. Les malheurs causés par la souffrance de la reine sont
comparés à des plantes, et pas n’importe lesquelles. Ils sont arrosés puis
poussent comme des orties. L’auteur a choisi ces plantes-là précisément, ces
plantes qui dégagent un liquide irritant, de l’acide formique, lorsque leurs
tiges couvertes de poils se cassent.
Il faut souligner que rien que son nom retentissant dans chaque tribu
voisine, rien que le fait d’évoquer son nom, faisait frissonner les cœurs. Sa
réputation de sauveur, de redoutable guerrière s’était répandue dans tous les
clans ennemis.
Abdelméjid El-Aroui, dans son roman La Kahéna : Fiction, légende
et réalité, ou la conquête de l’Ifriquya par les Arabes, souligne cette
admiration que lui voue son plus grand ennemi, Hassan Ibn Noomane, lors
d’un dialogue avec l’un de ses compagnons de guerre, Abderrahman :

… La Kahéna !… La Kahéna !… Tu sais Abderrahman que les héros ne


meurent jamais. La Kahéna en est un. Comme Okba Ibn Nafaa, parmi tant
d’autres, son nom sera transmis éternellement à travers tous les temps futurs
5
Miguel MENNIG, op. cit., p. 129-130.
6
Pol Serge KAKON, Kahéna la magnifique, Paris, éd. L’Instant, 1990, p. 81.

110
et inscrit en lettres d’or dans les écritures de l’Histoire ! Le mien n’y sera
mentionné que parce que elle, La Kahéna, la grande Kahéna a existé !…7

L’auteur, dans sa glorification de la reine, va jusqu’à faire dire à


Hassan lui-même que son existence est presque vaine, que son nom à lui ne
sera mentionné dans l’Histoire que parce qu’elle l’a voulu, par le simple fait
qu’elle a existé et qu’elle l’a combattu. Même si la défaite de la reine fut
causée par les troupes de Hassan et non par celles d’un autre émir arabe, ce
dernier ne veut pas le prendre en considération. Sa victoire à lui n’est, en
fait, que le couronnement de la victoire glorieuse de la reine. La mort
gracieuse, héroïque et courageuse de la Kahéna, une mort digne d’une reine,
marqua non seulement l’histoire mais aussi le puissant Hassan.
Dans ce passage, l’auteur souligne aussi l’immortalité de la reine. Il
emploie pour cela différentes expressions : « ne meurt jamais »,
« éternellement », « temps futurs », « son nom est inscrit en lettres d’or dans
les écritures de l’Histoire ». L’utilisation du mot or – ce métal précieux,
symbole de royauté et de richesse, de perfection absolue et emblème
d’immortalité – met l’accent sur l’éternité du nom de la reine.
Didier Nebot va lui aussi montrer la renommée de la reine chez
l’ennemi ; Hassan s’adresse à ses hommes au sujet de la reine berbère :

[…] nous ne savons que peu de renseignements sur l’état de leurs


armées et les méthodes de leurs chefs. Certains parlent d’une sorte de
sorcière, là-bas, dans les montagnes des Aurès, qui commanderait aux
hommes et serait capable, par son seul regard, de faire fuir les lions, et par
sa voix de réveiller les ardeurs guerrières des plus pacifiques. L’on
prétend même qu’elle serait à la tête de l’Ifrikia tout entière8.

L’auteur la mythifie. Il ajoute plus loin dans son roman, lorsque le


fils de la reine se présente comme un berbère à Hassan :

« Oui. On l’appelle la Kahéna ». Les rires se figèrent. Les visages


avaient pâli. Tous avaient entendu parler de la Kahéna, une sorcière à

7
Abdelméjid EL-AROUI, La Kahéna : Fiction, légende et réalité, ou la conquête de
l’Ifriquya par les Arabes, Tunis, Imp. de l’Entreprise, 1990, p. 227.
8
Didier NEBOT, La Kahéna reine d’Ifrikia, Paris, éd. Anne Carrière, 1998, p. 211.

111
l’influence considérable et aux pouvoirs redoutables et mystérieux9.

Pol Serge Kakon souligne que sa puissance était si grande que


Hassan déclara que seule la mort de la Kahéna, cette redoutable adversaire,
lui permettrait d’avoir la paix et de pouvoir s’emparer de l’Ifriqiya en toute
tranquillité, sans craindre une véritable résistance :

Je suis impatient de rencontrer cette horde de Berbères pour les anéantir.


[…] Nous ne serons tranquilles que lorsque j’aurai expédié au khalife,
enfermée dans une cage jusqu’à Bagdad, cette sorcière qui se trouve à leur
tête10.

Tout de suite après ce passage, l’auteur décrit ainsi l’effroi que la


reine provoque chez les troupes ennemies :

Médaoui savait aussi que le mythe de cette Kahéna s’était installé


parmi les troupes au point de devenir une obsession, l’unique objet de la
conquête. Il est vrai que l’imagination des soldats arabes ne tarissait plus
à propos d’elle : « Sa beauté est telle qu’à la regarder trop longtemps,
des hommes sont demeurés hébétés plusieurs jours. Certains ont même
perdu la raison ». « Elle fait assassiner ses amants aussitôt après leur
avoir accordé ses faveurs ». « T’approcher d’elle à moins de quatre pas
te laisse ensorcelé pour la vie. Après tu ne pourras plus toucher le corps
d’une femme sans que le souvenir de la Kahéna ne captive tout ton
esprit pour te réduire à l’impuissance ». « L’homme qui couche avec elle
entre dans un affreux état d’excitation, pris dans un vertige de désir et
d’érection, comme une soif inextinguible qui ne cesse que lorsqu’il rend
l’âme, épuisé. Au petit matin, quand elle ne le jette pas aux fauves,
qu’elle le garde dans sa chambre, il finit dans une fosse remplie de
chaux où son corps se dissout »11.

Dans ce paragraphe, le mythe créé autour de la Kahéna va être


associé à d’autres mythes littéraires sous-entendus par l’auteur.
Dans un premier temps, il l’associe à la Méduse qui transforme en
statue de pierre tout être qui ose poser ses regards sur elle. Comme la
Méduse, la Kahéna ensorcelle les hommes par sa beauté, les laissant hébétés
plusieurs jours ou leur faisant même perdre la raison pour le restant de leur

9
Didier NEBOT, op. cit., p. 221.
10
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 172.
11
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 172-173.

112
vie. Si la Méduse ôtait la vie, la Kahéna ôte la raison.
Ensuite, l’auteur l’associe à Barbe Bleue, ce héros des contes
merveilleux qui prend plaisir à tuer ses épouses. Ou encore au roi Schahriar
des Mille et une nuits qui assassinait ses épouses après la nuit de noces. Tout
comme lui, la Kahéna – selon l’imaginaire des hommes – assassinait ses
amants après leur union.

Autre aspect du personnage légendaire : « Elle prend ta main, se


concentre et devine toute ta vie, même tes secrets les plus intimes, sans
jamais se tromper »12. Ce passage met l’accent sur ses dons de prophétesse.
Un autre extrait met en exergue la guerrière qui sommeille en elle.

Elle manie le sabre avec une telle adresse qu’elle fait tomber les têtes au
milieu de ses attaquants, comme si d’un fouet elle décapitait des
marguerites au milieu d’un champ. Elle pousse des cris si féroces en
attaquant ses ennemis qu’ils demeurent paralysés et se laissent trancher la
gorge13.

Ici, nous retrouvons l’image du héros médiéval, du héros de


l’Antiquité, capable de détruire toute une armée à lui seul. Dans la
mythification du personnage, l’auteur décrit la subjugation et l’effroi des
soldats au point de les rendre passifs devant la redoutable guerrière. L’auteur
les compare, dans leur passivité, à des fleurs qui n’attendent que d’être
cueillies ; de même, les soldats se font docilement égorger.
Partout, on donne libre cours à son imagination en ce qui concerne la
mystérieuse reine berbère. Chacun fait d’elle le portrait qu’il veut, selon ce
qu’il sait de la réalité, selon les rumeurs ou simplement selon ses propres
désirs. La légende se transmet d’une personne à une autre, mais à chaque
passage, elle s’embellit, se modifie et donne naissance à un personnage
mythique.
Sa renommée est donc faite. Tous ceux qui ne l’avaient jamais vue
auparavant avaient entendu parler du nom de celle qui excitait l’imaginaire,

12
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 173.
13
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 173.

113
pétrifiait les cœurs et donnait de l’espoir aux plus découragés.

Magali Boisnard, dans l’avant propos de son roman, fait dire à Gadil,
roi d’une des tribus :

Je suis celui du pays de l’effroi, de la soif éternelle et de ses sables


perpétuels […]. J’ai suivi ton messager, puisqu’il était l’envoyé d’une
femme et d’une femme telle que toi. Que me veux-tu ? 14

Didier Nebot décrit la subjugation d’un garçon venu d’une autre tribu
comme suit : « Incrédule, le garçon la fixa avec intensité. « Serais-tu donc le
chef des chefs, celle qu’on appelle la Kahéna, qui commande aux esprits et
lit dans les pensées ? »15

Dans ce passage, on relève le mot « incrédule ». L’apparition de la


reine devant ce jeune homme le fascina à tel point qu’il ne put croire ce que
ses yeux voyaient. L’utilisation de ce mot nous laisse penser qu’il a devant
lui un être suprême, ou transcendant, une présence inaccessible au toucher, à
la vue, se tenant, pourtant, bien et beau devant lui, le laissant « incrédule ».
On ne cesse de la magnifier.
La Kahéna a, certes, suscité l’effroi et la terreur dans le cœur de ses
ennemis, mais elle y a aussi engendré l’admiration.

Marcelle Magdinier fait dire à Slimane, l’un des fils de la reine :

Tu viens de sauver le pays berbère, ô très Grande […]. Par toi, l’illustre
lignée de Madghis brille aujourd’hui d’un éclat qui lui fait éclipser toutes
les autres ; et ton nom, ce nom chargé déjà d’une telle gloire qu’il ne
semblait pas possible de lui en faire porter davantage, tu viens de le rendre
plus glorieux encore16.

Dans ce passage, nous retrouvons l’élément du soleil que l’auteur


utilise dans sa métaphore : « […] l’illustre lignée des Madghis brille

14
Magali BOISNARD, op. cit., p. 69.
15
Didier NEBOT, op. cit., p. 233.
16
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 189.

114
aujourd’hui d’un éclat qui lui fait éclipser toutes les autres ». Le comparant,
le soleil, n’est que sous-entendu. Comme nous l’avons vu précédemment, le
soleil est le symbole d’un pouvoir divin, source de la vie elle-même. Par sa
puissance, la Kahéna fige tout regard posé sur elle. Tout comme le soleil qui,
par sa brillance et son éclat aveuglant, éclipse tous les autres astres
lumineux, le nom de la Kahéna éclipse tout autre grand nom.

Jean Déjeux décrit la couverture du roman de Marcelle Magdinier


ainsi :

Sur la couverture qui habille le livre, une jeune femme cravache un


cheval ; elle porte une tunique flottant au vent et accrochée par des fibules.
En sous-titre : L’Épopée d’une reine berbère17.

L’auteur dresse un beau tableau de la reine digne d’une héroïne


médiévale. Nous retrouvons les éléments du vrai guerrier, avec son cheval et
son armure. La poétisation de l’image du personnage est toujours présente :
la tunique qui renforce la grâce du chevalier. L’imaginaire s’embellit encore
plus lorsqu’il est question d’une femme. En plus de la tunique, nous avons
l’élément du vent qui vient ajouter une touche supplémentaire à cette
poétisation du portrait du personnage.

17
Jean DEJEUX, op. cit., p. 97.

115
3. La transmission de sa légende

Ce qui contribua à la mythification de la Kahéna, c’est la


transmission de son histoire à travers les âges, à travers les générations. Son
peuple a tenu à ce que sa vie ne soit pas seulement gravée dans l’Histoire
mais aussi et surtout dans les mémoires.
La reine berbère a existé au VIIe siècle, et pourtant, elle demeure
encore vivante dans les mémoires des Berbères et dans les œuvres des
auteurs de notre ère. Elle fait encore parler d’elle et surtout, elle fait encore
rêver d’elle.
Cette transmission, comme nous l’avons déjà dit, en entrant dans la
littérature, s’embellit selon l’imaginaire de chaque auteur. La Kahéna renaît
à chaque fois, sous la plume de chaque auteur, aussi belle, aussi glorieuse et
aussi enchanteresse que jadis.

Dans le roman de Jean-Pierre Gaildraud, le nom de la reine est aussi


légendaire et historique que sa personne. C’est un nom, ou plutôt un surnom,
qui se mérite. Que l’on donne au plus sage.

A Taourirt, au cœur de la Kabylie, en plein milieu de la forêt de


l’Akfadou vit la Kahena, vieille femme appréciée et respectée. Pour les
gens du village, sa réputation remonte à la guerre d’indépendance, mais
personne ne sait plus trop pourquoi. L’âge, aujourd’hui, donne encore plus
de poids au personnage auréolé de ce nom prestigieux. Fatma Amrouche,
pour l’état civil, personne ne connaît, mais la Kahena, tout le monde la
reconnaît1.

Cette vieille femme – qui a combattu les colons français lors de la


guerre d’Algérie, qui s’est impliquée corps et âme dans la protection de son
village et des siens – s’est un jour adressée à sa petite fille et lui a exprimé
son plus grand désir : « J’aimerais tant, Salima, qu’après ma mort, on
t’appelle à ton tour Kahena. Mais ça se mérite ! »2.

1
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 6.
2
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 32.

116
A lui seul, le nom de la Kahéna est ici un symbole d’honneur, tout
autant que le personnage lui-même. Il devient à présent un héritage attaché à
la légende qui entoure la reine.

Si le nom de la jeune fille, encore petite princesse, était connu de son


peuple, sa renommée n’était pas moindre chez les étrangers. Roger Ikor le
souligne bien. Pour la première fois, la Kahéna rencontre un inconnu ne
parlant pas sa langue. Elle tente alors de communiquer avec lui par des
gestes. Il ne comprenait rien de ce qu’elle disait sauf un seul mot :
« Kahéna ». Il semblait si bien le comprendre qu’il s’exécuta en réponse à
ses ordres.

Descends ! Ordonna Dâmia. Et elle ajouta avec fierté, sans trop savoir
pourquoi : « Je suis la Kahina ! »
L’homme dut comprendre ce mot, car il posa aussitôt sa main sur sa
poitrine en signe de dévotion, et il répéta avec respect et soumission :
Kahina ! Kahina !3

Dans son roman, Derri Berkani souligne bien la transmission de cet


héritage ancestral qui est celui de l’histoire de la glorieuse reine berbère. Le
mythe se transmet :

Que je connaisse la Kahéna ou la Kahina, il n’y a rien d’étonnant à cela. Il


le sait pourtant. Toutes les petites filles kabyles, ou auressiennes, en âge
d’écouter une histoire, ont d’abord entendu celle de cette reine fabuleuse
« aux cheveux de miel et aux yeux de lavande », Dihya, que ses ennemis
ont surnommé « la Kahéna » et qui a réellement existé au septième siècle.
Le cérémonial est immuable. La conteuse, en général la mère ou la grand-
mère, revêt la fouta, longue tunique à rayures noires, rouges et jaunes
qu’elle fixe à ses épaules à l’aide de fibules d’argent, effilées comme des
poignards. Trois bougies disposées en arc de cercle éclairent la conteuse et
la séparent de l’auditoire.
Le récit peut être adapté, corrigé, remodelé même, au gré de celle qui le
dit. Ainsi quand Yma raconte : « Elle – La Kahéna – attachait ses officiers
par des liens mystérieux et forts dont seules les femmes possèdent le
secret », ma mère, tenant compte de l’évolution des mœurs, déclarait
simplement : « Elle récompensait ses officiers méritants par une nuit
d’amour. C’est le contraire de Jeanne d’Arc et c’est mieux qu’une
décoration »4.
3
Roger IKOR, op. cit., p. 97.
4
Derri BERKANI, op. cit., p. 29-30.

117
Dans ce paragraphe, notons bien que l’histoire de la Kahéna devient
comme un célèbre conte, comme les contes des Mille et une nuit ou des
contes de fées, à l’exception qu’il n’est guère question de fée même s’il est
question de princesse. Le récit de la reine berbère va se développer et
s’adapter aux mœurs et aux époques puis, dans un contexte bien embelli, il
va être transmis – sous forme de conte – aux enfants, à cette génération
future.
L’auteur souligne cette transmission qui devient une tradition adoptée
par les anciens qui racontent aux petits enfants la fabuleuse histoire de cette
femme qui a su conquérir le cœur des hommes, la Kahéna.

Que ma parole coule comme un ruisseau d’eau claire, je vais raconter


l’histoire d’une Reine au temps des hommes libres. Que celles qui
m’écoutent en soient dignes. Elles aussi sont des princesses qui vont vivre
et témoigner à leur tour. Écoutez et retenez !
Je connais par cœur ce texte pour l’avoir entendu des centaines de fois de
la bouche de ma mère.
« En ce temps-là, le pays s’appelait Tamazight et s’étendait depuis le
pays des Syrtes jusqu’aux colonnes d’Hercule. Les gens vivaient de la terre,
de la mer, ne manquaient de rien. Un jour, une épouvantable nouvelle
arriva : Koceila, le grand Koceila, avait été fait prisonnier par l’armée
arabe qui voulait maintenant envahir le pays.
Alors, Dihya, fille de Thatit Matya, s’adressa à tous les clans. Ses
cheveux de miel volaient dans le vent et ses yeux couleur de lavande
fixaient sans ciller ceux des plus redoutables guerriers… »
« Écoutez la voix du pays amazigh… »5.*

Dans ce deuxième paragraphe, l’auteur met l’accent sur deux points


qu’il juge majeurs. Le premier est la véridicité du récit et le second, le
charisme du personnage de la reine.
Pour souligner l’authenticité du récit, l’auteur va comparer les
paroles de la narratrice à une eau limpide et non impure ou trouble. Nous
avons ici une métaphore de la crédibilité du récit.
La narratrice conclut son discours par « écoutez la voix du pays
amazigh ». Nous avons ici une image du charisme de la reine qui représente

5
Derri BERKANI, op. cit., p. 30-31.
* C’est l’auteur qui souligne.

118
tout un pays et tout un peuple. Le pays amazigh est personnifié. L’Histoire
emprunte la voix de la vieille narratrice pour conter le récit d’une reine, d’un
peuple, d’une nation.
Dans La Kahena reine des Berbères Dihya6, les auteurs racontent
aussi l’histoire de celle qui a su charmer les cœurs. Le récit s’adresse à deux
petits enfants qui viennent l’écouter avec passion de la bouche d’une vieille
dame, gardienne, en quelque sorte, de la mémoire et de la tradition :

Tamilla et Amezian viennent une fois par semaine rendre visite à Nna
Ferroudja, une vieille femme savante, qui conserve en mémoire l’histoire de
son peuple avec tous ses épisodes glorieux.
[…]
… Je vais vous raconter l’extraordinaire épopée de Dihya, fille de Tabet
de la tribu des ldjerawen, entrée dans la légende depuis la nuit des temps,
sous le nom de « La Kahéna »7.

Roger Ikor, quant à lui, démontre que cette transmission ne s’est pas
faite uniquement chez le peuple berbère qui essaye de garder en mémoire
son passé glorieux marqué par une femme fascinante et redoutable, une reine
sans pareil ; la célébrité de la Kahéna s’est propagée outre-mer, chez d’autres
peuples.

C’est une affaire d’amour que j’ai nouée, il y a longtemps, il y a très


longtemps, avec la Kahina ; bien des années et même des décennies avant
d’avoir seulement connu son nom et son existence. Elle fut pour moi les
dunes de sable de Bou Saada et le marché de Biskra, l’oasis pelée d’El
Kantara et les oueds […] desséchés, et les singes cachés dans les rochers
nus. Et Cirta la Sauvage. […] Tout le pays me sécrétait la Kahina, sa
violence chargée de sang, sa nostalgie aussi, peut-être8.

Dans ce passage, la Kahéna représente tout un pays. Elle n’est plus


reine mais patrie. L’auteur renvoie à des paysages et à des villes de l’Algérie
d’aujourd’hui. Il renvoie au désert, aux dunes de sable, aux oasis et aux
oueds desséchés par la chaleur du soleil saharien. L’auteur renvoie aussi à

6
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, op. cit.
7
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, op. cit., p. 8.
8
Roger IKOR, op. cit., p. 29.

119
différentes villes, à Bou Saada, à Biskra et à Cirta. Il remonte du Sud
algérien à l’Est algérien en décrivant les singes sauvages qu’on rencontre sur
les rochers nus ou sur les corniches. En faisant la description du pays qui l’a
ensorcelé, l’auteur renvoie à l’image de la Kahéna qui est imprégnée dans
chaque pierre et dans chaque grain de sable de cette vaste contrée. La
Kahéna ne fut pas seulement la reine d’une patrie mais la patrie elle-même.
Et elle ne le fut pas seulement, elle l’est encore.

120
4. La réincarnation de sa personne

Certains auteurs, fascinés par la vie de cette reine au destin


bouleversant, se sont contentés de relater sa vie telle que l’Histoire la leur a
transmise en la modelant dans un contexte littéraire magnifique. D’autres,
par contre, ont donné libre cours à leur imagination et ont réincarné la
Kahéna en d’autres personnages, lui attribuant d’autres symboles, d’autres
sens, d’autres pouvoirs.

Georges Grandjean, dans son roman La Kahena par l’or, par le fer,
par le sang, la réincarne en plusieurs femmes, de Mme de Saint York connue
pour sa beauté, à Mme de Marville connue pour l’envoûtement qu’elle
exerce sur les hommes, jusqu’à l’amazone, la femme chef, connue pour sa
bravoure et sa puissance.
Ce roman nous raconte l’histoire du lieutenant saint Rémy. Le Comte
Ivanof le provoque en duel exigé par une dame à laquelle aucun homme ne
résiste : Mme de Marville. Le duel a lieu, et saint Rémy tue le Comte Ivanof.
Il est muté, puis disparaît un beau jour. L’auteur reçoit une lettre lui
indiquant où se trouve ce dernier. Il se rend au lieu indiqué dans la lettre.
saint Rémy est surpris de le voir. Il lui tend un manuscrit et le laisse lire ce
qui lui est arrivé.
Il reçoit l’ordre de protéger une des nombreuses caravanes d’un riche
commerçant. Lors de sa mission, il rencontre la chef amazone et sera depuis
lors obsédé par cette femme. Elle le capture et le retient prisonnier. Il s’avère
qu’elle est Mme de Marville et que le Comte n’est pas mort.
Il tombe amoureux d’une jeune Berbère. Il promet à la femme-chef
de ne pas s’enfuir, mais il manque à sa promesse. Le couple amoureux est
surpris par la reine qui les laisse partir comprenant leur amour. Elle se révèle
tendre et compréhensive.
Il doit donc choisir entre l’amour et son devoir de lieutenant. Doit-il
trahir la femme-chef et communiquer le plan de leur lieu secret (à la France)
ou doit-il trahir la France et garder le secret de l’ennemi ? Ne sachant que

121
faire, il se cache, mais la femme-chef le retrouvera puisque c’est elle qui
avait envoyé la lettre à l’auteur.

En fait, toutes ces femmes n’en représentent qu’une, seule et unique.


La Kahéna personnifie cette femme de Provins qui, en France, ne cesse de
poursuivre le héros. La Kahéna représente, dans ce roman, l’âme de la
résistance.
Voici ce que Grandjean écrit au sujet de la femme chef : « Et ce fut
l’amazone ! L’amazone aux javelines mortelles, l’amazone des dunes et des
Chotts qui remplace le fantôme dans le nuage bleu des fumées
nonchalantes»1.
Dans ce roman, nous avons tout un contexte qui renvoie au
merveilleux. L’amazone réincarne la Kahéna. Sa première apparition au
héros, une fois devenu son prisonnier, se fait de façon sublime. Elle apparaît
au milieu d’un nuage bleu et de fumées nonchalantes comme une sorte de
génie.
Le préfacier va jusqu’à réincarner la Kahéna dans une série de
femmes guerrières qui ont combattu les différents envahisseurs que le pays a
connus :

« La Kahena n’est pas un mythe ». Il y a eu, en chair et en os, « des


Kahena bien vivantes ». Et de continuer : « c’est une amazone des sables
qui remporte la victoire sur l’émir Abdallah et lui fit ainsi payer le massacre
des Byzantins et du Patrice Grégoire. C’est une autre Kahena qui arrêta à
Biskra les envahisseurs de Sidi-Oka (647). C’est une autre Kahena qui
remporta sur l’Arabe Haçan la victoire sanglante de l’Hadra. C’est une
autre Kahena qui succomba (703) en défendant Guelaa et dont la tête fut
exposée aux portes de Bagdad. Et c’est une autre Kahena qui, en 1681,
chassa les Janissaires de l’Aurès ».

Dans ce passage, l’auteur exalte l’image de la femme guerrière,


représentée par la Kahéna, symbole de l’âme de la résistance. Il fait alors
appel à l’Histoire de l’Ifriqiya, nous renvoyant à différentes batailles que le
pays a connues.

1
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 136.

122
Le préfacier nous parle d’abord de l’émir Abdallah, gouverneur
d’Egypte qui fait une première tentative pour pénétrer dans l’Ifriqiya.
Ensuite, il nous renvoie au patrice Grégoire, rappelons qu’il était le
gouverneur byzantin de l’Ifriqiya.
Dans ces deux périodes, ce n’est pas la Kahéna qui commanda la
résistance contre les nouveaux envahisseurs arabes et byzantins, mais
l’auteur voit en chaque âme résistante une Kahéna.
Après le patrice Grégoire, le préfacier renvoie à Hassan ibn Noomane
el Ghassani, à sa défaite devant la reine berbère, cette fois-ci la vraie
Kahéna ; ensuite, il se réfère à son ultime face à face avec elle qui causa la
mort de la reine de l’Ifriqiya.
Enfin, le préfacier fait allusion à un autre siècle, à d’autres
envahisseurs et à d’autres résistants mais il voit en eux toujours une Kahéna.
Les Janissaires formaient en Turquie une milice, une armée permanente dont
la création précéda de cent quinze ans le premier essai de ce genre qui fut
fait dans les Etats Européens ; elle dura cinq siècles, de 1334 à 1826. Son
histoire est intimement liée à celle de l’empire ottoman ; après avoir été la
terreur de l’ennemi venant du dehors et avoir conduit l’empire ottoman à
l’apogée de sa puissance, ce corps d’élite, qui était devenu une contre-valeur
militaire et la pierre d’achoppement de toutes les réformes, finit par être la
terreur des sultans eux-mêmes et une perpétuelle menace de ruine pour le
pays.

Mais le meilleur exemple que nous pouvons citer est celui du roman
de Derri Berkani. Dans son ouvrage, la petite héroïne s’imagine être la
Kahéna. Elle porte son nom, et exige que les autres l’appellent ainsi. Lila
crie à sa sœur : « M’appelle pas Lila, je m’appelle Kahéna »2.
Son obstination à vouloir porter ce nom intrigue son oncle qui
n’arrive pas à saisir le sens de ce nom et cette envie de ressembler à la reine
berbère.

2
Derri BERKANI, op. cit., p. 26.

123
La Kahéna est toujours présente dans la vie de la petite fille Lila. Elle
n’est pas seulement son modèle, mais sa déesse. Nous aborderons ce point
dans le deuxième chapitre de notre première partie. Elle tient un cahier, une
sorte de journal intime, où elle note toutes ses pensées :

[…] Ils leur tournent la tête vers la Mecque avant de leur couper le cou
[…]. La Mecque c’est à l’Est, la même direction que le Père Lachaise. Un
cimetière. Toutes les mauvaises choses viennent de l’Est. Au temps de la
Kahéna les envahisseurs venaient de l’EST3.

Dans le roman de Derri Berkani, il est question des intégristes et de la


guerre civile qu’a connue l’Algérie ; et dans ce passage, l’auteur renvoie à
ces évènements sanglants en citant le Père Lachaise, le célèbre cimetière
parisien.
La vénération de Lila ne se limite pas à vouloir porter le nom de la
reine mais va jusqu’à souhaiter reprendre le flambeau de son combat et être à
son tour une guerrière pleine de courage, une vengeresse !
Ses parents ont été tués à Alger par les islamistes. Elle se donne alors
pour devoir de les venger. Elle commence donc par semer la discorde dans
une mosquée. Et se prenant pour la reine berbère elle raconte : « Avant de
partir [de la mosquée], j’ai tracé, avec le reste de peinture cette phrase : « LA
KAHENA N’OUBLIE PAS ! C’est pour leur faire peur »4.

Jean-Pierre Gaildraud, dans son roman, incarne la Kahéna en une


vielle dame connue pour sa bravoure, pour l’amour des siens et pour sa
sagesse. Elle se met à raconter à sa petite fille comment elle s’est passionnée
pour cette reine berbère dont elle décida de porter le nom après avoir connu
son histoire.

3
Derri BERKANI, op. cit., p. 41.
4
Derri BERKANI, op. cit., p. 68.

124
Ainsi, à la récréation, me prenant pour Fatma N’Soumeur5 et Jeanne
d’Arc à la fois, j’incitais les copines à triompher des garçons parce que
ceux-ci nous traitaient de filles avec mépris […] Un jour, sur un ton
solennel, Madame Claudel a dit : « Nous avons de la graine de Kahena
parmi nous. Fatma, tu seras notre Kahena. » Sans savoir de quoi il
s’agissait, sans comprendre, tous les regards se portèrent sur moi. Le sourire
de la maîtresse, son regard plein d’affection, tout cela me rassura. Je
hasardai : « Pourquoi maîtresse ? »
« Parce que je veux que tu sois la digne héritière de ces femmes que tu
admires » […]. Depuis ce jour, j’ai voulu ressembler à Kahena, je suis
devenue Kahena, surtout quand j’ai appris qui était Kahena quelques jours
après6.

L’identité de la reine est ici enseignée par un professeur étranger.


L’histoire de la Kahéna est transmise par une Française à de jeunes Berbères.
Et ce jour-là, la petite fille décide de ressembler à cette reine dont la
vie allait bouleverser la sienne, à jamais :

Chef et rebelle par définition, la vieille femme représente pour les


villageois de Taourirt une espèce de mythe et, pour sa petite-fille, écrasée
par le poids des événements, un modèle exemplaire à valeur de repère7.

Dans cet ouvrage, l’auteur ne se contente pas de réincarner la Kahéna


en cette vieille femme qui obtient par la suite, grâce au modèle qu’elle s’est
donné, l’admiration et le respect des siens. Il va jusqu’à faire de cette
réincarnation un devoir qui se mérite et doit se perpétuer à travers les
générations. Cette vieille dame s’adresse à sa petite fille et lui confie : « J’ai
eu l’immense bonheur d’avoir deux garçons, deux petits-enfants, mais ta
propre naissance m’a comblée. Enfin une fille ! Une future Kahena ? »8.
Dans ce passage, nous n’avons pas seulement la perpétuité du Nom mais

5
L’Histoire d’Algérie se souvient de cette grande combattante. Héroïne du Djurdjura, elle a
été soutenue dans un village près de El Hammam d’Ain en 1830, l’année où les Français ont
occupé l’Algérie. Son vrai nom était Fatma Sid Ahmed, le surnom N’Soumer lui a été donné
parce qu’elle a vécu dans le village de Soumer. Elle n’avait que 16 ans lorsque la France a
occupé sa région. Elle s’est jetée dans des batailles sanglantes et a poussé l’ennemi en
arrière. Elle a commandé à des hommes et des femmes. Elle possédait une bibliothèque
riche en travaux scientifiques et religieux, qui a été complètement détruite. Elle mourut en
1863 âgée de 33 ans.
6
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 16-17.
7
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 28.
8
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 84.

125
aussi celle de la Personne.
La vieille dame s’est vue en Kahéna. La reine s’est réincarnée en elle
pour la doter des valeurs d’une guerrière, d’une résistante. Elle lui a insufflé
le courage et la bravoure, l’amour de la patrie et le sens de l’honneur. Dans
un premier temps, cette résistance est menée contre l’envahisseur français.
Mais une fois les Français chassés du pays, apparut un autre ennemi qui se
donna le nom d’intégriste. Ce combat ne s’arrêtera pas. C’est pour cette
raison qu’elle se donne pour mission de léguer cet amour à sa petite fille ;
ainsi elle lui passera le flambeau qui doit se transmettre et persister, non
disparaître.
Salim Bachi, quant à lui, sort du classicisme de cette réincarnation
analysée ; l’âme de la Kahéna ne se réincarne pas dans un corps mais dans
une maison qui porte son nom. Un colon baptise sa grande demeure Kahéna,
l’esprit de l’auguste reine viendra rendre visite aux différentes générations
habitant les lieux. Hamid Kaïm, par exemple, abattu par le départ secret de
son amante, se réfugie dans la Kahéna, où il entend et imagine les figures du
passé, tel que Sophie, épouse du colon Louis… L’auteur le souligne de
manière très poétique : « la Kahéna, ressuscitée comme dans la légende,
c’est-à-dire en sorcière, lui murmurait ses discours »9.
La reine berbère est la gardienne de la mémoire et du passé. Elle est
l’âme de cette demeure qui porte son nom.
Pierre Cardinal, de son côté, réincarne la Kahéna dans les
personnages des deux frères aveugles qui se tiennent près d’une grotte,
guettant l’arrivée du grand révolutionnaire algérien Ilakherten. Voici donc le
dialogue qui se tient entre eux :

Comme tu as été long à venir, mon fils.


Vous ne m’avez jamais quitté, mes pères.
Nous t’attendions pour mourir, mon fils.
Mes pères, la Kahéna est immortelle. Pour cela, vous ne mourrez jamais.
Ilakherten, nous sommes la feuille tombée et le rameau mort.
Ilakherten, la Kahéna n’est plus que chose dépréciée.

9
Salim BACHI, La Kahéna, Paris, Gallimard, 2003, p. 158.

126
Elle va mourir, mon fils.
Elle va mourir… Et tu es là pour la tuer10.

Dans ce passage, les deux frères ont pour rôle de prophétiser. Ils
révèlent la prémonition qu’ils ont eue, la destruction de la grotte. La
Kahéna – autrefois l’abri des résistants, le refuge des combattants – va se
transformer en ruine ; elle ne sera qu’une sépulture enterrant des centaines
de corps sous ses débris. Comme la reine berbère connaissait sa fin tragique,
qui lui avait été révélée en songe, les deux frères, connaissaient celle de la
Kahéna. Comme deux devins, ils annoncent la destruction finale de la grotte,
la mort de la Kahéna qui aura lieu avec l’arrivée d’Ilakherten qui ramènera à
sa poursuite l’armée française.

10
Pierre CARDINAL, La Kahéna, Paris, Edition Julliard, 1975, p. 69-70.

127
5. Les différentes versions de sa mort

Si la vie de l’héroïne berbère excita l’imagination de plusieurs


auteurs, qu’en est-il de sa mort ?
Dans un ouvrage bilingue publié à l’occasion du centenaire de la
Municipalité de Tabarka en 1992, on trouve un passage consacré à la Kahéna
intitulé : « La Kahéna est-elle morte à Tabarka ? », une légende sur sa mort
nous est alors rapportée :

La Kahena, femme légendaire, avait l’art de dynamiser les cœurs. Elle


avait pris sa décision : elle ne laisserait point les troupes de Hassan Ibn
Nooman s’installer dans le pays de ses ancêtres. Après avoir repoussé
Hassan et la terrible journée de l’Oued Meskiana, en Numidie, ce fut à son
tour de se replier dans l’arrière-pays sous la pression des contre-offensives
des armées arabes. L’on raconte que pour arrêter, tout au moins retarder la
marche des Arabes, La Kahena avait fait détruire de Gabès à Tabarka toutes
les forêts et récoltes. Les troupes de Hassan ne se lassèrent pas.
Abandonnée des gens du pays, la Kahena dut venir vers le Nord. Épuisée,
acculée à la mer, la femme disparut dans la nuit. Un chef berbère ne se
laisse pas vaincre. Les versions sont multiples. L’on rapporte que la Kahena
fut faite prisonnière à Tabarka et y fut décapitée. Et l’on dit aussi que
parfois le soir, non loin du Marabout de Sidi Amor, une lieue à peine au
Sud de Tabarka, près d’un puits où elle se serait donnée la mort, l’ombre de
la reine erre parmi les bruyères et les typas, sur les rives de l’Oued El
Kébir, là tout près de Tabarka1.

L’auteur retrace les faits historiques de la vie de la Kahéna. Comme


tout héros qui entre dans la légende, le récit de sa vie rencontre quelques
modifications ou quelques divergences. Certains lui donnent la fin tragique
que l’Histoire a gardée. En parfait chef de guerre, elle refuse de se rendre et
termine décapitée par l’ennemi. D’autres, par contre, préfèrent lui donner
une fin moins brave ; elle se serait donné la mort après sa défaite. D’autres
encore l’immortalisent. Après sa mort, son âme serait devenue une âme
errante.

1
Tabarka, une princesse nommée Corail : 1892-1992, 1992, S. E, p. 19.

128
Le conte de Jacques Véhel est un mélange de quelques faits
historiques et de plusieurs légendes. Il se termine par : « Là s’arrête l’histoire
de la belle Kahena, la reine de l’Aurès, Deya Cohen ! Quelle légende plus
belle que cette incontestable histoire ! »2.

En ce qui concerne Pol Serge Kakon, il mythifie la mort de la reine


berbère. Il imagine pour l’héroïne une fin qui diffère de toutes les fins
tragiques écrites par les autres auteurs. La Kahéna de Kakon, ne demeure pas
uniquement vivante dans le cœur de ceux qui furent profondément envoûtés
par elle d’une manière ou d’une autre, pour une raison ou pour une autre.
Mais elle le reste aussi dans le temps et dans l’espace. Dans un contexte
sublime et surnaturel qui relève du merveilleux, elle échappe à la mort grâce
à un être venu de l’au-delà, un géant noir, qui s’est donné pour mission de la
protéger tout au long de sa vie. Alors que l’armée arabe la talonne, elle se
replie dans une grotte. Lorsque l’ennemi arrive, elle s’est volatilisée, plus
aucune trace d’elle ; on ne retrouve que le géant noir. La Kahéna a échappé à
la mort afin de vivre éternellement. Voici comment nous est présentée cette
mythification :

Aucun Berbère ne crut à la mort de la Kahéna. Je l’ai vue s’envoler sur


son cheval, dira l’un. Nous l’avons vue traverser les allées d’une oliveraie
en compagnie d’une femme et suivie d’un géant noir, dira un autre. Les
tribus en firent leur épopée, d’autres l’embellirent. Des femmes
prénommèrent leurs fillettes de son nom que les garçons répéteront les
yeux remplis de rêve. Et les grands aigles blancs s’empareront de l’orgueil
de sa légende et la porteront sous leurs ailes, de génération en génération,
« jusqu’à toujours », dans ce ciel si bleu de Baraïa, au-dessus des pics
ombrageux de l’Aurès3.

2
Jacques VEHEL, La Belle Kahena in La Hara conte, Paris, Ivrit, 1929, p. 90-91.
3
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 246.

129
Magali Boisnard, dans l’avant-propos de son roman, la mythifie de
plus belle :

La grande ombre de la Kahena persiste dans les mémoires. […] A travers


l’Aourès taciturne et hautain, rude et voluptueux, par les sentiers où
gravitent des gens pareils à vos ancêtres zénètes, le long des vergers
peuplés de filles luxurieuses, je cherche toutes les traces de Dihia, fille de
Tabet, fils d’Enfak, la Kahena, reine de la tribu des Djeraoua, et
sorcière…4*

Après avoir représenté tout un pays, la voilà, dans ce passage, qui


représente toutes les filles berbères. La Kahéna devient une empreinte ancrée
dans le cœur d’un peuple.
L’auteur ajoute encore, immortalisant la reine et proclamant sa
grandeur :

Il y a des chefs dont les noms se sont perdus. Mais ceux d’Okba, de
Koceïla et de la Kahena sont écrits, avec l’encre invisible, au secret des
têtes et des cœurs.
… Okba fut grand, très grand Koceïla et la Kahena plus grande.5*

Derri Berkani, montre aussi l’importance du nom de Kahéna. Un


simple mot, mais qui porte, à lui seul, tant de valeurs et de pouvoirs. Lorsque
le jeune Idir s’adresse à sa nièce : « Est-ce que tu sais pourquoi tu veux
t’appeler maintenant Kahéna ? Tu prends trop au sérieux cette légende ». Sa
mère lui répond avec fermeté :

Ce n’est pas une légende. C’est une histoire. C’est l’histoire, répond Yma
en détachant bien ses mots. Une histoire, ça permet de marcher la tête
droite, de ne pas avoir le dos voûté. Dans la vie, si tu ne sais pas où tu
vas… ça, on ne sait pas toujours où on va dans la vie, eh bien cette histoire
te dit d’où tu viens et ça, ça n’est pas rien6.

4
Magali BOISNARD, op. cit., p. VI.
* C’est l’auteur qui souligne.
5
Magali BOISNARD, op. cit., p. VI-VII.
* C’est l’auteur qui souligne.
6
Derri BERKANI, op. cit., p. 40.

130
La Kahéna représente donc pour certains l’Histoire, l’origine du
peuple Berbère. Il n’est pas question ici de légende ou de mythe raconté par
la fantaisie des anciens. La Kahéna, femme et reine extraordinaire, a existé et
a fait parler d’elle dans tout l’Aurès, chez tous les Berbères et chez tous les
peuples voisins.

Ce n’est donc qu’à partir des faits empruntés à l’Histoire que


l’imagination se libère, que la fantaisie et les légendes fleurissent. On se
permet de reconstituer, de manipuler, d’embellir et de glorifier.
Pour conclure, nous empruntons à Jean Hilaire ces quelques vers
tirés de sa pièce (acte I, scène 1) :

(Mamgidda dit sur la Kahéna ) :


Elle est le feu du ciel, le lion qui bondit,
Le cœur de Gédéon, le glaive de Judith7.

Dans ce dernier passage, la Kahéna est d’abord comparée, à deux


éléments symboliques : le feu et le lion. En second lieu, elle renvoie à deux
personnages bibliques : Gédéon et Judith.
Le feu est considéré comme un des quatre éléments primordiaux. De
façon générale, il est le symbole de la purification et de la destruction.
« Elle est le feu du ciel », nous avons une métaphore de sa justice.
La Kahéna est comparée à un juge qui viendrait purifier le peuple de ses
ennemis et détruire tout ce qui lui nuit. L’auteur parle d’un châtiment dernier
exécuté par la reine.
Le lion symbolise la force, le courage et la majesté. La fable en a
d’ailleurs fait le roi des animaux8. « Elle est… le lion qui bondit ». Nous
avons une image de la souveraineté de la reine, et la puissance par laquelle
elle châtiera ses ennemis.

7
Jean HILAIRE, La Kahéna, Rouen, Henri De fontaines, p. 6.
8
Miguel MENNIG, op. cit., p. 126.

131
Les deux personnages bibliques auxquels renvoie l’auteur sont
célèbres. C’est dans le livre des Juges que nous trouvons le personnage de
Gédéon qui vainquit les Madianites et libèra son peuple. Le peuple d’Israël
étaient opprimés par les Madianites. Obéissant à une exhortation divine,
Gédéon détruisit l’autel de Baâl et construisit un autre dédié au Dieu
d’Israël, puis il rassembla son clan et mobilisa les autres tribus pour
s’opposer aux Madianites qui pillaient leur terre. Il mena l’attaque contre les
oppresseurs et libéra Israël. Le texte biblique rapporte que l’extraordinaire
victoire fut remportée par trois cents hommes seulement, preuve de
l’intervention miraculeuse du Dieu d’Israël. Après cette victoire, on établit
Gédéon juge en Israël. Sous son règne, Israël connut quarante années de
paix9.
De même, la Kahéna rassembla tous ses hommes, ceux de sa tribu et
ceux des tribus voisines. L’ennemi était en plus grand nombre, mais la
grande guerrière, réussit, par sa force, son courage et sa ruse, à vaincre
l’adversaire. Tout comme Gédéon, on l’élit souveraine suprême. La Kahéna
« est le cœur de Gédéon » ; métaphore de l’amour qu’elle porte à son
peuple et de son esprit de justice. Comme le juge que devient Gédéon, elle
juge l’ennemi.

Quant à Judith, Michel Leiris résume ainsi son histoire :

La ville de Béthulie assiégée par l’armée d’Holopherne, général de


Nabuchodonosor, roi de Ninive, allait succomber. Une veuve nommée
Judith, résolut, par l’inspiration de Dieu, de sauver son peuple. Elle quitte la
ville avec une seule de ses servantes, et se rend au camp des Assyriens.
Introduite auprès d’Holopherne, elle le captive par sa beauté, accepte de
s’asseoir à sa table et, quand elle le voit accablé par l’ivresse, elle lui
tranche la tête et rentre à Béthulie pendant la nuit, les Juifs suspendent à
leurs murs la tête sanglante d’Holopherne et les Assyriens, terrifiés, lèvent
le siège après avoir éprouvé une sanglante défaite10.

9
La Sainte Bible, livre des Juges, chapitres 6-7, Paris, Société Biblique de Genève, 1979,
1296 p.
10
Michel LEIRIS, L’Âge d’homme, Paris, Gallimard, 1946, p. 92.

132
Jacques Poirier souligne le débat que suscite le livre de Judith :

En l’an 90 de notre ère, réunis à Jamnia, les rabbins dressèrent une liste
à la fois exclusive et exhaustive de ce qui dans le patrimoine de leur peuple
était Écriture sainte : Judith n’y figurait pas. Exclue du canon hébraïque, et
en même temps très populaire, Judith va connaître, au sein du
christianisme, le statut particulier de livre deutérocanonique, c’est-à-dire
dont l’appartenance au canon a été contestée11.

L’histoire de Judith est donc celle d’une héroïne qui triomphe par sa
ruse sur son ennemi, ce roi puissant qui désire conquérir le monde. Tout
comme Judith, la Kahéna va sauver son peuple. Si la comparaison avec
Gédéon renvoyait à la délivrance qu’elle proposait à son peuple des mains
des Arabes, la comparaison avec Judith renvoie à la délivrance des mains de
Moudèh, son tyran d’époux. Comme Judith, entendant les cris de son peuple
qui parvinrent jusqu’à elle, elle se dirigea vers le tyran, lui trancha la tête et
la jeta au peuple. Le glaive est le symbole de la force lucide, de l’esprit qui
ose trancher dans le vif du problème. Il est associé à la balance, devenu
l’image de la justice. Il symbolise le verdict qui tombe, la menace de la
condamnation12.

Ainsi donc, une fois encore justice a été faite. La Kahéna sauve son
peuple des mains des Arabes tout comme Gédéon délivre Israël de Madian ;
elle sauve son peuple du tyran tout comme Judith délivre les Juifs
d’Holopherne. Elles tranchent, toutes les deux, la tête de l’ennemi par le
glaive, symbole de verdict et de justice.

11
Jacques POIRIER, Judith, échos d’un mythe biblique dans la littérature française,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, p. 28.
12
Miguel MENNIG, op. cit., p. 105.

133
Chapitre 2
La Kahéna : une déesse.
… au nom de celle qui garde vos kanouns, au nom de celle qui veille sur les
Dechrahs des trois Atlas ! Au nom de celle qui repose dans la dernière
Guelaa : Berbères, vous vaincrez l’or, vous triompherez du fer :
Par le sang ! Par le sang
O Kahéna ! O Reine !…1

1
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 267.

135
Dans ce chapitre, nous allons voir comment les Djéraoua et tous les
peuples des tribus voisines, les Grecs et les Arabes qui vivaient en Ifriqiya,
comment l’Ifriqiya toute entière va vénérer la Kahéna et faire de cette
femme, certes peu ordinaire, un être extraordinaire, un être suprême, une
déesse.
Nous aborderons trois points majeurs. La Kahéna est magnifiée et
glorifiée et même promue au titre de divinité. Elle est pour certains une
déesse de vengeance, pour d’autres une déesse d’espoir ou encore une déesse
de force. En somme, la Grande Kahéna a bien été déifiée et placée au rang
des dieux. Nous tenterons de développer ces cultes rendus à sa grandeur par
la littérature et les trois chemins qu’a suivit sa divinisation, la promulguant
tantôt déesse d’espoir, tantôt déesse de vengeance, tantôt déesse de force.

1. Une divinité

136
Dans plusieurs œuvres littéraires, nous remarquons que la Kahéna est
considérée comme divine. Elle devient, aux yeux des peuples, une déesse qui
inspire à la fois la crainte et l’amour. Elle est redoutable et sans égale.

Deux romans nous donnent le meilleur exemple de la divinisation de


la Kahéna. Le premier est celui de Derri Berkani La Kahéna de la Courtille.
Dans cet ouvrage, elle est la déesse de multiples vertus et valeurs humaines
selon la situation. Mais, dans ce premier point, nous nous contenterons de
démontrer sa divinité.
Le roman raconte l’histoire d’une jeune adolescente de 15 ans, Lila
Aberdane. Ses parents sont sauvagement assassinés par un commando
islamique lors de leur voyage en Algérie. Elle vivra alors chez sa grand-
mère, avec son oncle Nefus et sa sœur Louisa. Elle vit avec la haine qu’elle
porte amèrement, tout au fond de son âme, envers ces assassins barbares.
Elle se donne pour surnom Kahéna, la grande guerrière berbère qui devient
son modèle, sa force. Tout comme la reine, elle veut libérer, se libérer. Elle
ne trouvera la paix intérieure que lorsque vengeance sera faite. Ne pouvant
connaître l’identité de l’assassin de ses parents, elle décide de nuire à tout ce
qui est en rapport avec ces extrémistes. Elle commence alors par la mosquée
de son quartier où se réunit un groupe de fanatiques. Ils profèrent des
menaces à l’encontre de son oncle qui tient un bar, sous prétexte que l’alcool
est contraire à l’Islam. Ensuite, elle se met en tête l’idée d’aller en Algérie
chercher le coupable et le punir de ses propres mains. Et c’est ainsi que la
reine va devenir son souffle, sa providence. C’est grâce à elle qu’elle peut
encore espérer. C’est elle qui lui donne la force de vivre avec le cauchemar
auquel elle est condamnée.

Dans le deuxième roman, celui de Georges Grandjean, La Kahena


par l’or, par le fer, par le sang, nous avons vu comment la Kahéna est
réincarnée en diverses femmes.
La première est donc Mme de Marville. Elle représente la Kahéna

137
dans sa beauté et dans l’enchantement qu’elle exerce sur les hommes. Une
fois envoûtés par ses charmes, ils se plient à ses volontés et ne savent plus
comment vivre sans elle.
Le Comte va jusqu’à dire à saint Rémy : « Je n’existe que pour
exécuter ses ordres »1. A quoi saint Rémy répond : « Vous êtes un amant
bien soumis ».
Mais le Comte rétorque avec colère : « Je ne suis pas un amant, et
vous devez mourir du seul fait d’avoir eu cette pensée sacrilège ». Saint
Rémy poursuit alors : « J’éclatai de rire. Il avait l’air d’un Marabout qui
entend insulter quelque Sidi Boukari ou Mohamed Ben Allah, sa femme ou
le Coran ! »2.
Notons bien que Mme de Marville est considérée comme sacrée.
L’auteur utilise les termes suivants : « pensée sacrilège », « Marabout » et
« Coran ». Par le simple fait d’avoir attribué – en pensée – un rapport
extraconjugal à cette dame idolâtrée, saint Rémy, aux yeux de l’idolâtre, est
coupable de profanation et mériterait pour seul châtiment la mise à mort :
« vous devez mourir ». L’auteur va jusqu’à comparer cette femme au
Marabout et au livre saint des Musulmans.

Dans la suite du roman, la Kahéna va se réincarner dans la personne


de l’Amazone, la Femme chef et la Femme guerrière. Elle est à la tête des
bandits sahariens et des Djicheurs des frontières tunisiennes. Comme toute
déesse, la beauté est l’un de ses attributs. On parle d’elle et on dit : « Le
mystère convient aux belles »3.

Tout au long du livre, l’auteur va idéaliser chacune des apparitions de

1
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 27.
2
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 27.
3
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 116.

138
cette dernière.

Et soudain, sans que rien ne l’eût laissé prévoir, l’élan se redresse, les
Djicheurs reculent, les Djicheurs se débandent, pris de panique.
Là ! Sur une dune ! A cheval, dressée sur ses étriers, une femme ! Oui ! Ce
doit être une femme ! Vient de surgir. Vêtue de blanc, coiffée d’un turban
bleu, sa tunique serrée à la taille par une ceinture rouge, le voile noir des
targuis sur la bouche. L’Amazone lève le bras. Une javeline siffle ! L’un
des pillards arrêté en pleine course, boule sur le sol, la gorge traversée !
[…] Immobile, superbe, sur la crête de la dune, grandie par les rayons
obliques du soleil couchant, la Divinité guerrière du Désert, contemplait le
champ de bataille couvert de morts ! 4

Dans ce passage, la description que fait l’auteur de l’Amazone – qui,


rappelons-le, incarne la Kahéna – est à l’image contemporaine d’une femme
de la tribu des Djicheurs : turban bleu, tunique serrée à la taille et voile noir
sur la bouche. Nous n’avons plus la description de l’héroïne médiévale,
moins couverte et légèrement habillée. L’emprunt des éléments de la nature :
dune et rayons du soleil couchant, ne sont là que pour renforcer la
poétisation de l’apparition de l’Amazone, telle une divinité.

Ou encore, lors d’une attaque :

La lune éclaire une roche !… là ! Sur cette roche ! Toute blanche, dressée
sur le voile sombre de la nuit, énigmatique, déesse de ce pays étrange,
debout, une femme regardait ! 5

Dans ce paragraphe, nous retrouvons encore d’autres éléments de la


nature qui viennent ajouter une touche de poétisation à l’apparition de
l’Amazone ; et ceci dans le but de la magnifier.
La lune reflète une lumière qui n’est pas la sienne. L’auteur va faire
de l’Amazone cette lumière reflétée. Le rocher ou la roche symbolise la
stabilité, le caractère inébranlable. Souvent il est élevé, comme pour trôner.
L’Amazone va se dresser sur une roche, allusion à sa supériorité et à son

4
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 95.
5
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 120.

139
pouvoir. L’auteur oppose la nuit à la lumière. Il utilise la blancheur de la
tunique de l’Amazone pour la mettre en contraste avec les ténèbres de la
nuit. L’auteur désire, par cette opposition, souligner la magnificence de la
femme ressentie par les hommes.

Lorsque saint Rémy va rencontrer l’Amazone et devenir son


prisonnier, le lecteur sera troublé par les apparitions de la reine à travers
cette Amazone. Cette fois-ci, c’est la reine elle-même qui parle en
empruntant la voix et le corps de l’Amazone. Elle raconte son histoire, celle
d’un peuple. Dans ces apparitions, l’auteur renvoie à l’histoire de cette reine
berbère dans un contexte merveilleux. Saint Rémy croit avoir des visions, il
voit l’Amazone, il voit la Kahéna.

Lorsque l’Amazone s’adresse à son peuple pour le fortifier, elle


invoque le nom de la reine berbère qui est littéralement divinisée puisqu’on
la prie et jure par elle ; on se bat grâce à elle et à la force qui émane d’elle.
« Je jure, ô mon peuple, je jure par la Kahéna de rester… la Kahéna et de
n’avoir d’autre amour en mon cœur que ton amour pour toi ! »6

Ou encore :

… ô Kahéna ! ô Kahéna la réincarnée !


… au nom de celle qui garde vos kanouns, au nom de celle qui veille sur les
Dechrahs des trois Atlas ! Au nom de celle qui repose dans la dernière
Guelaa : Berbères, vous vaincrez l’or, vous triompherez du fer :
Par le sang ! Par le sang
O Kahéna ! O Reine !…7

Dans ce passage, la Kahéna devient le nom d’une divinité. « Au nom


de celle qui garde vos kanouns, au nom de celle qui veille sur les
Decheras… ». Nous voyons ici une sorte de protectrice qui veille sur son
peuple. « […] vous vaincrez l’or, vous triompherez du fer ». L’or, comme
nous l’avons vu précédemment, est le symbole de la royauté et de la

6
Georges GRANDJEAN, op. cit. p. 223.
7
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 227.

140
richesse. Quant au fer, il symbolise la force et la robustesse, ou encore la
mort8. Nous avons ici deux métaphores de la puissance de cette déesse qui
délivrera son peuple de tout envahisseur, de toute force ennemie et même de
la mort que leurs adversaires comptent lui faire subir.
On notera bien la majuscule du mot « Reine » que l’auteur emploie
pour désigner la Kahéna.

Ou encore :

Je ne puis rien refuser à ceux qui m’implorent au nom de Celle qui repose
dans ce mausolée de rocs, au nom de Celle qui fut héroïque, généreuse, sut
souffrir dans sa chair et dans son âme, tout mon pardon vous est acquis…9

Dans ce passage, l’Amazone s’adresse à saint Rémy qui tente de


s’échapper avec son amoureuse. On note aussi le « C » majuscule de
« Celle » qui ne peut désigner que la Kahéna, en référence au D majuscule
que les règles d’usage orthographiques n’attribuent qu’au Dieu des
monothéistes et jamais aux dieux des polythéistes. Les deux amoureux
implorent le pardon de la Femme chef qui le leur accorde « au nom de Celle
qui fut héroïque, généreuse, sut souffrir dans sa chair et dans son âme ».
Nous avons ici l’image d’une déesse de bonté.

Dans le roman de Jean-Pierre Gaildraud, nous voyons que l’auteur


fait d’elle une reine parfaite, or, la perfection est une caractéristique
catégoriquement divine.

Vaincue finalement par la puissance arabe, elle ordonna de faire le désert


devant eux et fit abattre les oliviers. Elle refusa la capitulation, tu entends
bien Salima, elle refusa de se soumettre à l’envahisseur. Mal comprise des
siens, du moins des cultivateurs qui se tournèrent vers l’ennemi, sentant la
fin proche, elle demanda à ses fils d’assurer la survie du clan en passant
chez l’adversaire, façon habile d’éviter l’extermination10.

8
Miguel MENNIG, op. cit., p. 95.
9
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 262.

141
La monumentale erreur qu’on reprocha à la Kahéna fut la politique
de la terre brûlée. L’auteur la défend alors et précise que sa politique « mal
comprise des siens » était pour le bien commun. Il est le seul auteur qui le
souligne ; on a une Kahéna bonne, on a l’image de la perfection : reine
parfaite, son erreur n’est due qu’à son amour pour son peuple qui la punit
sévèrement et la trahit en se tournant vers l’ennemi. Ensuite, constatant
l’échec de sa stratégie, elle s’inquiète pour l’avenir des siens, et assure leur
survie en leur commandant de s’allier à l’ennemi. Et si aujourd’hui, elle est
encore vivante dans le cœur des Berbères c’est parce qu’elle a empêché la
disparition de sa race : « si nous, Kabyles, existons aujourd’hui, nous le
devons à Kahena et par respect pour elle, nous devons défendre nos
traditions quel que soit l’opposant »11.

La Kahéna de Didier Nebot, est aussi une déesse et une prophétesse :


« Si Dahia était dure, elle était aussi juste et généreuse, ce qui lui valait
l’adoration des siens »12.
Le verbe « adorer » a pour sens celui de « vénérer », « rendre un culte
à une divinité ». On dit « adorer Dieu, adorer l’Éternel ». Le mot devient
courant et prend le sens d’aimer une personne ou une chose avec passion. On
lui voue donc l’amour et l’admiration :

À Gabès, au contact de ces hommes et ces femmes qu’elle ne connaissait


pas, si loin de ses montagnes, elle s’était rendu compte à quel point elle
était aimée. Si dans son Aurès natal ses dons avaient un temps suscité une
méfiance craintive, s’ils inspiraient encore parfois la suspicion, ici ils
étaient respectés et l’on vénérait Dahia, la considérait volontiers comme une
nouvelle prophétesse13.

Pol Serge Kakon, quant à lui, évoque sa divinité et ceci dès son jeune
âge. Elle n’était pas encore reine, encore moins guerrière, mais elle était
déjà, pour les siens, un être doté de pouvoirs surhumains : « Fillette déjà, elle

10
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
11
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
12
Didier NEBOT, op. cit., p. 190.
13
Didier NEBOT, op. cit., p. 137-138.

142
était entourée de ce respect teinté de crainte qu’inspirent les fous ou les
enfants prodiges, comme si quelque pouvoir surnaturel et malin commandait
à leur destin »14.

La Kahéna n’était pas vénérée seulement par les siens mais aussi par
les tribus voisines. L’auteur décrit comment les deux messagers – de la tribu
des Aurébas, envoyés demander de l’aide auprès du grand Tabet – ont été
subjugués par la réponse donnée par la petite princesse :

Chez nous, ils seraient tous prêts à partir, les garçons. Mais moi aussi,
avec eux, si tu me le permets, père, conclut-elle en se tournant vers Tabet. Il
apprécia de la tête, en pensant qu’il s’agissait là d’une simple formule
destinée à impressionner les visiteurs. En effet, le petit [on parle de Tanan]
demeura béat d’admiration, l’autre se tassa dans les coussins, en lutte contre
lui-même, n’ayant plus qu’un but dans l’existence : se jeter à ses pieds, lui
appartenir, mourir pour elle. Comme elle le voudrait15.

Il a suffi d’une seule rencontre, de quelques paroles pour que le


charme de la « déesse » agisse sur les deux jeunes hommes. Quelques mots
pour qu’ils n’aient « qu’un but dans l’existence : se jeter à ses pieds, lui
appartenir, mourir pour elle. Comme elle le voudrait ».
Le fait de s’approcher de la Kahéna était vécu comme une profonde
béatitude. Lors d’une fête au village, parmi les convives, « quelques jeunes
gens, que le vin rendait audacieux, s’approchaient d’elle, osaient un
compliment et se retiraient, saouls de bonheur »16.
Notons bien les mots utilisés par l’auteur. Les gens n’osaient pas
s’approcher de la princesse ou lui adresser un mot. La fréquenter était un
privilège tant elle était glorifiée. Comme si elle était quelqu’un de sacré que
seuls les prêtres pouvaient côtoyer. Pour oser, il fallait demander une aide à
cette boisson qui rend « audacieux ». Elle leur donnait alors la force de dire
un mot et de s’éclipser aussitôt, « saouls de bonheur ». Ce n’était point le vin
qui les enivrait, mais la joie d’avoir pu approcher et parler à cette

14
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 18.
15
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 42.
16
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 70.

143
« divinité ».
D’autres personnes sont venues de tribus lointaines. Tous les
prétextes étaient bons et justifiés pour approcher la belle « déesse » :

On voit fréquemment arriver des visiteurs au château de Baraïa. Sous le


prétexte de demander conseil à la Kahéna, certains espèrent lui soutirer
quelque prédiction. Aux gens de passage, elle répond par énigmes et ils s’en
retournent, éblouis de l’avoir approchée17.

Aïda, une femme appartenant à une autre tribu, vient se plaindre


auprès de la reine à propos d’un tyran qui prenait les filles malgré elles puis
les donnait à ses hommes :

– Je me nomme Aïda et je ne suis qu’une prostituée. Pardonne-moi d’avoir


menti pour arriver jusqu’à toi. J’ai toujours rêvé que tu commanderais un
jour ce pays et que tu y apporterais la justice pour les femmes. Dans notre
région, elles en ont besoin plus qu’ailleurs18.

Dans ce passage, l’auteur veut faire de la Kahéna une reine juste mais
aussi une femme qui défend le droit de ses congénères, celui des femmes.
Après avoir puni le tyran, la Kahéna demande à Aïda : « Où vas-tu à
présent ? ». Cette dernière lui répond : « Je ne sais pas. Vers un autre destin,
s’il en est. Maintenant que je t’ai connue, que je t’ai parlé, ma vie ne pourra
plus être la même »19.
Si le fait d’approcher la Kahéna rendait quelques hommes « saouls de
bonheur », il laissait d’autres « éblouis » et bouleversait même le destin de
certains.
Pol Serge Kakon va jusqu’à exalter sa divinité chez l’ennemi. Voici
comment Khaled la vénère. Il loue d’abord sa grandeur : « […] la gloire
d’une femme, guerrière, juive et berbère qui nous a boutés hors du
Maghreb»20.
Il continue dans sa vénération pour la reine, tout en exprimant son

17
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 84.
18
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 114.
19
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 114.
20
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 10.

144
regret d’avoir honteusement trahi celle qui l’a aimé, l’a sauvé d’une mort
certaine et qui l’a considéré comme son propre fils :

[…] le général el-Ghassani qui est revenu à la tête d’une armée


victorieuse – grâce à qui, croyez-vous ?… – Grâce au traître, à la déjection
que j’étais devenu, moi, Khalid, en trahissant mon amour, ma mère, mon
amante ; elle qui m’avait appris l’arrogance de la virilité quand je ne me
croyais homme qu’à demi21.

Lors de son dernier combat contre les troupes de Hassan, elle suscite
chez l’ennemi un mélange d’adoration, de crainte et d’admiration :

La Kahéna et Issachar avancent à coups de sabre au milieu des cohortes


d’attaquants et de fuyards. Des yeux émerveillés se fixent sur elle en
prononçant son nom. Certains, éblouis, se fermeront pour toujours. Des
soldats s’enfuient, terrifiés ; ils diront que c’est une sainte, peut-être,
patronne de toutes les femmes, maîtresse de tous les hommes, que Dieu l’a
ainsi voulue et la protège ; qu’elle est l’alliée ou la sœur ou la fille du diable
[…]22.

Il continue, dans sa description de la manière dont elle subjugue les


soldats ennemis :

Au lieu d’alerter leurs soldats pour cerner la Kahéna et la ceinturer, les


trois officiers se tinrent paralysés. Puis, inexplicablement, tour à tour
chacun d’entre eux se jette sur elle, comme pour s’offrir à elle, pour la
posséder, comme l’on se jetterait dans un brasier fascinant et purificateur.
Emporté par sa folie subite, chacun d’eux se laissa transpercer par son épée,
avec sur le visage cette expression du don de soi et le sourire d’une extrême
jouissance intime23.

Dans ce passage, l’auteur tient à mettre l’accent sur la fascination que


la Kahéna exerce sur les hommes. Ce n’est pas sa beauté uniquement qui les
captivait, mais aussi son prestige, sa personnalité et sa puissance.

Dans un premier temps, l’auteur va la comparer à une proie qu’on va

21
Pol Serge KAKON, op. cit,. p. 10.
22
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 182.
23
Pol Serge KAKON, op. cit., p. 242.

145
immoler ; mais tout de suite après, elle n’est plus l’offrande sacrifiée mais la
déesse vénérée à laquelle on offre un sacrifice. Pour s’approcher de l’autel,
les prêtres doivent se purifier. Dans ce passage, le champ de bataille devient
l’autel, et les soldats la proie immolée. Ils se jettent à ses pieds pour s’offrir à
elle. Ils ne la combattent pas mais se donnent en offrande à cette déité.
L’épée est associée à la guerre, elle symbolise le noble combat
spirituel dans lequel triomphe la justice et le bien. Nous avons une
métaphore des démons intérieurs des soldats. Au lieu de tuer leur ennemie,
ils se tuent eux-mêmes avec un sourire et une extrême jouissance. Par ce
passage, l’auteur désire aussi souligner la capacité d’enchantement que
possédait la Kahéna et qu’elle exerçait sur les hommes.

Pol Serge Kakon n’est pas le seul à souligner l’envoûtement que la


Kahéna exerçait sur les hommes. Gisèle Halimi, elle aussi, l’exprime dans
son roman24 avouant que cette femme au pouvoir surnaturel la subjuguait.

Si Pol Serge Kakon nous a décrit la fascination des ennemis de la


reine, Marcelle Magdinier, va jusqu’à souligner celle de Hassan.
Dans leur ultime face à face, Hassan se retrouve, pendant un moment,
sans voix, troublé par ce que ses yeux avaient à contempler :

Une minute, sans un geste, ils se dévisagèrent, l’Arabe soupesant en esprit


le trophée qu’allait devenir entre ses mains ce chef superbe, contemplant à
son aise le beau visage qui le défiait encore de ses étranges prunelles dont
Khaled prétendait – vérité ou fable ? – qu’elles lisaient au plus secret des
cœurs.
[…]
L’éclair que la lame fit luire sous la feuillée fut rapide ; moins rapide
cependant que le geste par lequel, à la dernière seconde, la Berbère se
renversa sur la margelle ; de sorte que le coup qui détacha sa tête l’envoya
ricocher à la surface de l’eau où, un instant, elle flotta, comme sans poids ;
un rire sifflait entre ses lèvres et ses yeux, rivés à ceux du vainqueur,
continuaient à darder sur lui leur insoutenable défi. Puis lentement, elle
coula ; et tandis qu’entre les oreilles de son cheval, Hassan fixait le remous
qui venait de l’engloutir, du fond du puits la voix honnie, la terrible voix
gutturale et moqueuse, remontait pour un dernier sarcasme :

24
Gisèle HALIMI, Le lait de l’oranger, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1990, 413 p.

146
– Sa tête ou la tienne. Vérité ou fable, fils de Nôman ? Fable ou…25

Dans ce passage, nous lisons une poétisation de la mort de la Kahéna.


Aussi cruelle puisse-t-elle être, l’auteur va la décrire dans un contexte
magnifique nous faisant oublier le côté horrifiant de la décapitation de la
reine pour ne nous laisser en mémoire que le côté poétique. Sa tête est
d’abord comparée à un trophée que le vainqueur emportera avec fierté,
couronnement de sa victoire. Lorsque la tête est tranchée, l’auteur la
personnifie, comme si elle continuait à vivre séparée de son corps. Avec son
rire, ses lèvres et ses yeux, elle continue à défier l’ennemi ; et même
lorsqu’elle coule dans l’eau où elle est jetée, elle continue à narguer Hassan
d’une voix terrible et moqueuse. Cette poétisation de la mort de la Kahéna
n’est que l’accent que l’auteur veut mettre sur sa divinisation. Elle est divine
jusque dans sa mort.

Dans le roman de Salim Bachi, qui rappelons-le, la Kahéna n’est pas


personnifiée, mais matérialisée dans le corps d’une fastueuse résidence. Le
colon, Louis Bergagna, lui a donné ce nom d’après la suggestion d’un
indigène qui n’avait d’autre but que celui de le railler. Les habitants de
Cyrtha, bien qu’ils envient et craignent le Français,

ne lui pardonnaient pas La Kahéna, qui était pour eux l’insulte suprême,
l’opulence dont ils ne pouvaient rêver et qui leur était interdite. Très peu de
ses concitoyens obtenaient le droit de pénétrer l’énigmatique villa, La
Kahéna, n’imaginant pas que lui-même, s’il n’avait été trompé par un de
ses ouvriers, l’eût jamais appelée ainsi, redoutant comme eux la guerrière
berbère, dont la geste était encore sur toutes les lèvres indigènes26.

L’accès à la villa du colon est défendu aux ouvriers. Comme s’il


s’agit d’un lieu saint, inaccessible au profane. Son nom demeure vivant sur
les lèvres des indigènes qui redoutent encore cette reine berbère malgré les
siècles écoulés. Ils considèrent que le nom donné à la villa du colon, aussi
puissant soit-il, est une insulte, une sorte de désacralisation de ce qu’ils

25
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 249.

147
vénèrent depuis la nuit des temps.

Le mythe de la Kahéna a donc été revisité et modifié plusieurs fois.


On passe de l’image historique à l’image contemporaine à partir de critères
sociaux qui n’apparaissaient pas à l’origine du mythe. Le contexte historique
a donc été transformé en un contexte social.
Il est tout naturel que le mythe garde ses constantes telles que l’image
de la reine dans sa bravoure, sa grandeur chevaleresque, son habile
maniement des armes, sa beauté, son pouvoir surnaturel. Le cliché du héros
médiéval persiste mais le mythe va aussi connaître des variations, et cela
grâce au contexte social.
La reine berbère garde le statut de la gardienne du territoire et de
l’identité. Cette image va être modelée pour correspondre aux besoins de
l’époque. Ce sont le temps et l’ennemi qui changent et définissent cette
variation. De l’envahisseur arabe, on passe à l’envahisseur français, puis aux
intégristes et même aux Berbères, ennemis d’eux-mêmes en créant leur
désunion par leurs propres conflits tribaux. Le mythe va se développer et se
modifier au gré des époques.

26
Salim BACHI, op. cit., p. 262-263.

148
2. La déesse de la vengeance

Les Grecs avaient pour déesse de la vengeance et du châtiment


Némésis, fille de Zeus, représentée avec des ailes, des flambeaux et des
serpents, ou encore les Érinyes, déesses monstrueuses de la vengeance,
appelées aussi Euménides, ce qui signifie les Bienveillantes. Selon Hésiode,
elles sont nées du sang d’Ouranos, le plus ancien des dieux. Selon Eschyle,
elles sont nées de l’union entre Achéron et Nyx1. Au début, les Grecs ne
reconnaissaient qu’une seule Érinye, dont le nom signifie Vengeresse. Plus
tard, trois autres divinités furent reconnues comme des Erinyes : Alecto,
Mégère et Tisiphone, représentées avec un corps ailé et une chevelure faite
de serpents. Plus tard encore, on leur donna un aspect plus terrifiant : armées
d’un fouet de couleuvres, de torches ardentes, de poignards et d’autres
instruments de torture ou encore tenant une clef, symbole de leur puissance
surnaturelle. On les a même réunies dans un seul corps à trois têtes et six
bras.
Les Romains identifient ces Érinyes aux Furies2 ; divinités infernales,
filles de Nyx et d’Achéron, chargées de punir les crimes commis par les
humains dans les Enfers et sur la Terre. Elles sont représentées avec un air
terrible, les cheveux entrelacés de serpents, tenant une torche d’une main et
un poignard de l’autre.
Si les déesses vengeresses des Grecs et des Romains avaient toutes
un aspect horrifiant, symbole de la terreur, de l’épouvante et de l’effroi
qu’elles inspiraient aux mortels, celle des Berbères n’a pas sa rivale pour la
splendeur et la beauté, terrifiante et redoutable mais possédant des traits qui
n’appartiennent qu’aux divinement belles. C’est une « reine fabuleuse aux
cheveux de miel et aux yeux de lavande », qui « cravache un cheval portant
une tunique flottant au vent et accrochée par des fibules ».

1
Très vieille divinité allégorique grecque de l’obscurité primordiale.
2
Du mot latin furere qui signifie être en colère.

149
Les deux romans illustrant le mieux cette image-là sont ceux de Derri
Berkani, La Kahéna de la courtille et de Didier Nebot, La Kahéna, reine
d’Ifrikia.
Dans le premier roman, nous verrons que le mythe va se développer
et se modifier suivant l’image contemporaine qu’exige la société de l’auteur.
L’archétype de la guerrière persiste tout en étant remodelé dans un autre
contexte.
Quant au deuxième roman, il garde le mythe tel que l’Histoire l’a
voulu. Nous y retrouvons le modèle type du héros médiéval.

Le premier ouvrage est le parfait exemple à citer. L’auteur fait de la


Kahéna la déesse vengeresse de la petite Lila. Elle la prie et la supplie de lui
venir en aide en ne laissant pas impunis les crimes atroces des islamistes.
Lorsque son oncle Idir lui demande la raison pour laquelle elle veut
s’appeler Kahéna, il n’obtient aucune réponse, mais il finit par comprendre
et saisir le sens du désir profond qui anime sa nièce : « Il comprend le
changement de prénom, du romantique Lila-la-nuit, en Kahéna, la reine
terrible, la guerrière, comme un désir de vengeance, de violence […] »3.
Lila est donc déterminée à faire justice elle-même, elle se dit : « Je
veux qu’elle croie à la réalité de mon désir de vengeance. Je le porte en moi.
Il me remplit toute entière »4.
Ou encore :

Pour moi, il importe de se trouver face à face avec l’égorgeur, lire dans
ses yeux l’effroi, la surprise douloureuse, la stupeur, avant de lui porter le
coup de grâce. Ma mère a dû avoir ce regard étonné, dilaté par l’horreur,
qu’ont les victimes qu’on immole. Qu’on égorge. Je veux voir ça, ça fait
aussi partie du châtiment5.

La jeune adolescente se donne pour mission de venger ses parents en


châtiant l’assassin. Ce qui remplit son âme, c’est un sentiment au goût amer,

3
Derri BERKANI, op. cit., p. 29.
4
Derri BERKANI, op. cit., p. 52.
5
Derri BERKANI, op. cit., p. 163.

150
le désir de vengeance ; et ce qui nourrit sa détermination, c’est la force que
lui procure « sa déesse de vengeance » : la Kahéna.
Tassadit comprend cette détermination qui ne cesse de croître dans
l’esprit de Lila : « Je sais que tu aspirais à te venger toi-même en Kahéna »6.
Elle sait que la jeune fille n’aura la paix qu’une fois ses parents vengés.
Elle entame donc sa stratégie. Son action vengeresse se restreint à ses
moyens d’enfant. Elle tente de l’appliquer en commençant par semer le
désordre dans la mosquée en entremêlant les lacets des souliers. Elle
continue en versant de la teinture rouge dans le bassin des ablutions. Ensuite,
lorsqu’elle se fait enlever, elle se défend seule comme l’aurait fait sa reine
guerrière. Elle se jette sur « son adversaire » avec vaillance et, comme la
Kahéna, le fait saigner :

L’homme se coince le cou dans la chaîne qui me relie au mur, je tire de


toutes mes forces de ma main menottée. Il éructe, se démène comme une
bête en danger. Je mords son oreille. Il hurle. Je serre les mâchoires, je
serre encore, serre, serre. La peau cède. Mes dents crissent, entament le
cartilage. Un sang douceâtre me remplit la bouche7.

Et enfin, elle refuse, avec audace, le stratagème des assassins :


« Repérez le plus faible, portez-lui un coup terrible qui paralyse le plus
courageux, profitez de la frayeur de celui-ci, pour vous approcher de lui et
le tuer »*.
Elle prend donc exemple sur la Kahéna, la considérant comme « sa
déesse vengeresse ». Elle tente, avec ses stratégies de petite fille, de châtier
ses offenseurs et de faire justice.

Lorsqu’elle se fait kidnapper, elle cesse d’être « Lila » et devient


« Kahéna » :

6
Derri BERKANI, op. cit., p. 196-197.
7
Derri BERKANI, op. cit., p. 133.
* C’est l’auteur qui souligne.

151
Seule la Kahéna, dure comme de l’acier, tranchante comme un rasoir, doit
rester pour affronter les kidnappeurs. Leur faire rendre gorge. Gorge, gorge.
Leur faire acquitter la dette, effacer l’ardoise8.

Lorsqu’elle apprend que l’assassin, l’égorgeur de sa mère, s’est fait


tuer par une de ses nombreuses victimes, elle s’exclame : « Mais qu’importe
l’exécutant, elle ou Yasmina ? C’est la Kahéna qui a finalement frappé. Pour
moi »9.
« La Kahéna a finalement frappé ». La vengeance divine, a fini par
châtier l’offenseur, son crime n’est pas resté impuni et justice a été faite,
enfin.

Pour Didier Nebot, la Kahéna représente pour les siens, entre autres,
l’âme vengeresse. Tabet, grand chef des Djéraoua, finit par aimer sa fille et
voir en elle une grande guerrière, digne de lui et de sa succession. En dépit
du système social patriarcal dominant en Béribéri, cet auguste patriarche est
fier à l’idée que sa lignée sera prolongée par une femme. Au moment de son
agonie, alors qu’il est en train de rendre l’âme, il confie à Serkid ses
dernières volontés ; et ce dernier vient en faire part à la Kahéna : « Il est
tombé à terre, m’a regardé et m’a dit ces quelques mots : « dis à Dahia
qu’elle est mienne. Je paye aujourd’hui pour mes erreurs passées, mais ma
fille me vengera »10.
Tabet meurt convaincu de la puissance de sa fille. Il meurt confiant
d’être vengé.
Lorsque son tyran d’époux assassine son unique et grand amour
« Serkid », elle se promet de venger le sang innocent de son aimé :

En apprenant la mort de Serkid, Dahia ne sombra pas dans la léthargie


qu’espérait son époux. Au lieu de l’amante éplorée qu’il attendait, il eut
désormais en face de lui une femme ivre de fureur et assoiffée de
vengeance. Moudèh était le véritable auteur de ce meurtre ignoble, elle le

8
Derri BERKANI, op. cit., p. 130.
9
Derri BERKANI, op. cit., p. 130.
10
Didier NEBOT, op. cit., p. 172-173.

152
savait. Et il paierait11.

La Kahéna se montre digne de ce que son père, son amant et son


peuple attendaient d’elle. Elle combat avec courage et ardeur, débarrasse son
peuple du tyran et l’Ifriqiya de son redoutable envahisseur arabe pendant
cinq années, leur accordant une paix provisoire. Vengeance a été faite par
celle qu’on adorait.

11
Didier NEBOT, op. cit., p. 185-186.

153
3. La déesse de la force

Chez les Grecs, Athéna était la déesse de la sagesse, des arts et de la


guerre. Les Romains avait une déesse nommée la Force, sa fille était la
déesse Victoire. Thor était un des principaux dieux scandinaves, dieu de la
force, de l’air et du tonnerre. Il était le plus puissant des Ases1, il était
représenté avec les traits sévères de l’âge mûr, une longue barbe, une
massue, un spectre à la main, la couronne sur la tête, monté sur un char
traîné par deux boucs.
Neïth était la déesse de la force morale et de la force physique chez
les Égyptiens. Elle présidait à la sagesse, à la philosophie et à l’art de la
guerre2.
La Kahéna, elle aussi, se voit considérée comme une « déesse de la
force ». Toujours avec des traits fins et gracieux mais terrifiants et troublants
à la fois.
Dans La Kahéna de la courtille, elle incarne pour Lila la force.
Déesse suprême, sans égale. Elle était la puissance même et rien ne pouvait
la vaincre.
Lorsque Lila se fait kidnapper, elle prie « sa déesse » :

J’en appelle maintenant à la Kahéna, parce que, prisonnière, je suis


confrontée à des ennemis réels. De chair. Je récite à haute voix, à la manière
d’une prière, pour plus d’efficacité.
« Kahéna combattait les cheveux au vent. Comme une panthère, elle
bondissait, souple et féroce au milieu des rangs des envahisseurs. Elle riait
aux éclats comme une diablesse rouge ; les farouches cavaliers fuyaient
épouvantés »*.
Les mots, scandés jusqu’à l’obsession, forment une sorte d’incantation
qui exalte mon âme et chasse la peur. Je hausse peu à peu la voix. A la fin,
je hurle à tue-tête l’histoire fabuleuse, la légende, de la reine aux cheveux
de miel3.

1
Famille divine de la mythologie nordique qui représente la souveraineté et la force.
2
Jean-François CHAMPOLLION, Panthéon Egyptien, (1822), Perséa, 1986.
* C’est l’auteur qui souligne.
3
Derri BERKANI, op. cit., p. 129.

154
Dans ce passage, la Kahéna devient une déesse de la force. Elle en
donne à qui l’implore. Lila la prie de lui venir en aide. Elle est comparée à
une panthère, animal sauvage, prédateur reconnu pour sa férocité et sa
rapidité. L’auteur veut mettre en avant ce côté bestial qui prédomine chez le
guerrier. Ensuite, elle est comparée à une diablesse. L’auteur souligne
l’effroi que sème la reine dans les rangs de l’ennemi. Il associe ce mot
diablesse à la couleur rouge porteuse de plusieurs significations, chargée de
sens. Elle est d’abord associée au sang et au feu, deux éléments vitaux pour
l’homme. Cette couleur indique l’énergie, la chaleur et la puissance.

On l’a associée à Mars, dieu de la guerre et, de façon plus générale, à


l’action, parfois violente. Elle est la couleur de la Révolution […]. Elle est
aussi la couleur du désir et de l’amour dont la rose rouge est le témoignage4.

Ces deux comparaisons que l’auteur fait de la reine n’ont d’autre but
que celui de mettre l’accent sur sa puissance.
Cela continue lorsqu’un des hommes essaye d’abuser de Lila. Elle se
défend alors, remplie par la force et le courage que lui procure sa reine, le
mordant et le blessant jusqu’à le faire saigner. Elle s’exclame alors fière de
sa victoire :

Pas de doute, la Kahéna m’a insufflé la force nécessaire pour résister à un


tueur mille fois plus puissant que moi. Ce flux que je sens couler entre elle,
personnage de légende et moi enfant de la Courtille, m’effraie et m’exalte
en même temps5.

La Kahéna a donc frappé une fois encore. Toujours aussi magnifique,


aussi redoutable et sans égale dans sa victoire.
Elle n’est pas seulement la déesse de la force mais aussi une déesse
protectrice.

Toujours dans le roman de Derri Berkani, Lila prie sa « déesse » de


protéger son amie qui vivait là où le sang coulait à flot, là où le danger

4
Miguel MENNIG, op. cit., p. 184.
5
Derri BERKANI, op. cit., p. 134.

155
guettait les hommes, là où la mort se promenait, choisissant tranquillement
ses victimes. Elle vivait dans cette Algérie meurtrie. Elle crie alors dans sa
détresse :

Kahéna, ma reine, je t’en supplie, fais que rien n’arrive à Tassadit dans
ses errances solitaires le long de la mer, sur ces chemins incertains, entre
roche, sable, ciel et mer, où la mort agrippée au turban ou à la djellaba d’un
fou de Dieu, peut, à tout moment, lui tendre des embuscades6.

Dans ce passage, par l’utilisation de l’image de la mer, nous trouvons


une métaphore de la peur et de l’angoisse. La mer est souvent chargée de
plusieurs symboles. Elle est associée à la vie, à l’image maternelle, à
l’inconscient, mais aussi à la mort. Certaines mythologies font d’elle le lieu
d’origine des dieux. Elle possède des forces incontrôlables, que seul son
créateur est capable de soumettre, l’inconscient aussi ne se soumet qu’à la
conscience qui seule peut le maîtriser7. Pour l’auteur, elle est l’image de la
mort, du lieu d’épouvante. Tessadit n’est qu’une victime parmi tant d’autres
qui vivent quotidiennement dans la terreur d’un fou de Dieu qui peut surgir
de nulle part et leur ôter la vie et la dignité.

Chez Salim Bachi, la Kahéna est une demeure – nous l’avons vu


précédemment – mais son âme habite les lieux. Elle continue à garder la
mémoire de toutes les personnes qui ont habité la villa et à la protéger de
l’oubli. L’auteur précise : « La reine des tribus berbères veillait jalousement
sur son domaine »8.

C’est ainsi que, comme un dieu grec, la Kahéna déesse protectrice,


devient une « déesse berbère ».

6
Derri BERKANI, op. cit., p. 184.
7
Miguel MENNIG, op. cit., p. 139.
8
Salim BACHI, op. cit., p. 110.

156
4. La déesse de l’espoir

Restons encore dans la mythologie grecque et romaine. La déesse de


l’espoir des Romains portait le nom d’Espérance. Elle demeura seule sur
terre afin de consoler les humains lorsque tous les maux se furent échappés
de la boîte de Pandore. Espérance est représentée sous l’aspect d’une jeune
nymphe au sourire gracieux et tenant des fleurs dans la main. Chez les
Grecs, elle est connue sous le nom d’Elpis.
Rappelons ce que dit la légende. Zeus voulant punir Prométhée
d’avoir dérobé le feu céleste lui envoya Pandore pour épouse. Mais ce
cadeau était empoisonné. Zeus mit entre les mains de Pandore une boîte qui
contenait tous les maux. Prométhée refusa de recevoir Pandore et ses
présents car il soupçonnait un piège ; chose que ne fit pas son frère
Épiméthée. Il l’accueillit, l’épousa et ouvrit la boîte. Aussitôt tous les maux
se répandirent sur la surface de la terre. Mais une chose resta au fond de la
boîte : l’espérance.

La Kahéna devient aussi, entre autres, chez le peuple berbère et sous


la plume de plusieurs écrivains « la déesse de l’espoir » pour les siens.

Dans le roman de Gaildraud, Salima dit : « Kahena ! Ma Kahena, tu


sais que tu arriveras à me redonner espoir ? »1. Comme si elle était en train
de révéler à la Kahéna elle-même ce que cette dernière semble ignorer.
L’auteur fait de son héroïne, la Kahéna-vieille dame, la lueur d’espoir
pour les siens, le soulagement des plus découragés. Elle est la sagesse, mais
aussi le remède à toute douleur : « […] à Taourirt, dès que quelque chose ne
va pas, allez ! On va voir la Kahena ».

1
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 96.

157
L’auteur montre aussi que la reine, en parfait chef de guerre,
encourageait ses hommes lors de leurs sanglantes batailles : « Kahena, […]
allait de l’un à l’autre, cherchant à rassurer ou motiver ».

Dans le roman de Berkani, lorsque Lila se fait enlever, on lui injecte


une drogue. Elle n’est plus maîtresse de son corps qu’elle sent à peine ; ses
idées sont confuses et troubles. Une fois dans la voiture, elle commence à
voir défiler des images sous ses yeux. Dans ses visions, elle voit la reine
combattante, venant à sa délivrance. Cette vision est un réconfort :

Dans mon cerveau défilent des images hétéroclites, qui mélangent les
lieux, les époques, où l’on voit, rue des Pyrénées, à proximité du collège, la
Reine Dimya caracoler à cheval, étendard déployé, bousculer une foule
d’imams qui, sabre à la main cherchent à la désarçonner. Elle fait alors
cabrer sa monture, leurs crânes rasés éclatent sous les sabots du pur sang
comme des pastèques mûres2.

Dans ce passage, l’image historique du mythe va se confondre avec


son image contemporaine. Nous retrouvons l’image du guerrier médiéval
avec sabre et cheval. L’ennemi n’est plus l’Arabe musulman conquérant du
VIIe siècle, mais l’islamiste intégriste du XXIe siècle. La Kahéna va traverser
quatorze siècles pour poursuivre sa résistance. Dans ce passage, Lila se
réfugie dans sa vision, pour y puiser de l’espoir.
La peur finit par avoir le dessus. Elle fond en larmes, mais aussitôt,
elle se ressaisit et se reprend : « Petite conne ! Ne pleure pas ! Petite conne
ne pleure plus. Tu n’es plus Lila, tu es Kahéna »3.
La Kahéna représente la force. Les larmes sont l’expression de la
douleur et de la tristesse mais aussi celle de la peur. La peur renvoie à la
faiblesse et donc, Lila chasse ses larmes. La Kahéna est forte et ne doit en
aucun cas faiblir. Si Lila perd force et courage, et si son esprit est dominé par
la peur, elle n’est pas digne de sa reine. La Kahéna : reine de puissance et de
terreur. Tout homme – aussi courageux fut-il – se met à genoux devant elle,

2
Derri BERKANI, op. cit., p. 129.
3
Derri BERKANI, op. cit., p. 130.

158
elle qui fait trembler les cœurs, à la simple évocation de son nom.
Lila appelle alors celle qui donne de l’espoir et apporte du réconfort :
« Kahéna, ma reine. Kahéna tha mazight. Kahéna femme libre. Kahénaaa. Je
vide mes poumons en hurlant plusieurs fois le nom de la guerrière.
Kahénaaa »4.
Elle ajoute plus loin :

Ce que je sais, est que voir ma mère en Kahéna, virevolter sabre au vent,
sur un coursier nerveux, elle qui ne savait même pas courir pour attraper un
bus, a trempé mon courage, affermi mes résolutions et finalement, apporté
un grand réconfort5.

Dans le roman de Grandjean, la Femme Chef raconte l’histoire de


Koceila et de la Kahéna et souligne cette vague d’espoir que possédait la
reine : « L’amazone est partout où le courage défaille, l’amazone tue de la
lance et de la javeline renverse tous ceux qui lui disputent le passage »6.

Dans sa pièce, La Kahéna, au début de l’acte 5, Jean Hilaire fait dire


au guerrier berbère Mareksa lorsque la fin tragique de la reine approche :
[…]
Non, non, elle vivra, non, il faut qu’elle vive
Pour que l’âme Berbère à sa voix se ravive,
Afin que le voleur revomisse son vol,
Afin que les enfants lui reprennent le sol
Où vont blanchir les os sans sépulcres des pères
Et que, vivants ou morts, nous demeurions berbères ! 7

Dans ce passage, l’auteur souligne l’importance qu’avait la Kahéna


dans le cœur des Berbères, dans le cœur de son peuple. Rien que sa voix
donnait du courage, raffermissait les cœurs, apportait de l’espoir.
La Kahéna est aussi considérée comme une déesse de paix, ce qui
peut paraître paradoxal pour elle, la guerrière farouche, tranchant des têtes
avec son sabre et son épée, semant la mort dans les camps ennemis. Grande

4
Derri BERKANI, op. cit., p. 130-131.
5
Derri BERKANI, op. cit., p. 159.
6
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 142.
7
Jean HILAIRE, op. cit., p. 73.

159
guerrière, certes, mais ses combats étaient menés pour une juste cause : la
liberté de son peuple.
Bien sûr, le peuple des Djéraoua est connu pour ses razzias, mais il
ne tuait pas et ne combattait des tribus que s’il était le premier attaqué. Les
Djéraoua, peuple isolé sur ses montagnes dans l’Aurès, restait à l’écart des
autres et ne se mêlait pas des affaires d’autrui tant qu’on ne venait pas
déranger sa tranquillité.
Simone Guiramond souligne cette autre image de la Kahéna, celle de
la « déesse de paix » :

La Kahéna t’a peut-être fait rêver… Peut-être l’imaginais-tu autrement


que je ne l’ai vue… Je ne souhaite qu’une chose : c’est que même différente
elle parle à ton cœur et qu’à l’époque où nous vivons, où nous nous
heurtons à l’égoïsme et à la violence, elle t’apporte un message d’amour, de
compréhension et de fraternité8.

Dans ce passage, l’auteur démontre que la Kahéna était porteuse d’un


message d’amour, d’humanité et de fraternité. Elle apaise les cœurs et leur
apporte la paix.
Cette œuvre est une pièce de théâtre qui raconte l’histoire de la
Kahéna qu’on maria sans son consentement. Son mari disparaît la laissant
avec deux fils. Elle adopte par la suite un jeune grec puis Khaled pour qui
elle a le coup de foudre. L’auteur veut insister sur les sentiments amoureux
de la reine ainsi que sur ses valeurs de cœur. Elle veut nous montrer que la
reine était avant tout femme, avec ses désirs, ses élans et ses souffrances.
Tout comme les Grecs qui avaient leur Athéna, les Berbères avaient
leur Kahéna. Athéna crée l’olivier, symbole de paix et d’abondance, la
Kahéna crée l’amour et l’espoir chez les siens.

8
Simone GUIRAMOND, La Kahéna, Tunis, Maison Tunisienne d’Edition, 1977, p. 10.

160
Dans toute civilisation qui a eu une mythologie, la déesse de l’amour
a existé. Les Grecs avaient leur Aphrodite, déesse de la beauté et de la
séduction. Au printemps, elle présidait à l’éveil des forces reproductrices de
la nature. Les Romains l’identifiaient à Vénus. Les Slaves avaient Siwa,
déesse de la vie et de l’amour. Les Akkadiens avaient Ishtar, parfois appelée
Bêlet, qui signifie la souveraine. C’était la déesse de la guerre et de la
discorde, de l’amour et de la volupté. Dans la religion nordique, il y avait
Freyja, déesse de la beauté et de l’amour, de l’érotisme et de la poésie. Les
Indous avaient Kâma, dieu du désir devenu dans les Purâmas1 le dieu de
l’amour sensuel et le Manmatha, le tourmenteur des âmes. Les Chinois
avaient pour déesse de l’amour Yao Ji. Elle mourut vierge. Son âme se
transforma en une herbe dont le fruit porte le nom de Zi. Les amoureux qui
mangent de ce fruit peuvent se donner rendez-vous en rêve. Le matin, elle se
transforme en nuage et le soir en pluie2. Les Égyptiens avaient la déesse
Athor ou Mathor assimilée à l’Aphrodite des Grecs et à la Vénus des
Romains.
La Kahéna, quant à elle, devint en quelque sorte la « déesse de
l’amour » des Djéraoua et de tout le peuple berbère. Plusieurs sentiments se
mélangeaient dans leurs cœurs. Ils la redoutaient, car elle inspirait la terreur.
Sorcière ou prophétesse, elle était dotée de pouvoirs surnaturels. Sa beauté
envoûtait les regards, son charme ensorcelait les spectateurs, ses paroles
captivaient les auditeurs, et sa force terrifiait les plus braves. Mais malgré
l’effroi qu’elle leur inspirait, ils l’aimaient jusqu’à l’adoration, comme on
adorait les « déesses » de l’Antiquité.

1
Purâmas signifie l’Antiquité. Il désigne aussi certains poèmes indiens où sont renfermés
des légendes humaines ou divines, recueillies par leurs auteurs dans les traditions nationales
et les anciens écrits de Brahmanes. Ces écrits se rapportent aux plus grandes périodes de
l’histoire de l’Inde, antérieures au bouddhisme.
2
Yan HANSHENG et Suzanne BERNARD, La mythologie chinoise, Paris, éditions You-
Feng, 2002, p. 34-35.

161
Contrairement aux autres divinités, elle personnifiait toutes ces
déesses et ces dieux à la fois. Elle était la déesse de l’amour, de la force, de
l’espoir, du courage, de la paix, de la liberté, de la beauté, de la vengeance,
de l’effroi, de la guerre… elle était toutes ces déesses et toutes ces déesses
étaient en elle.

162
Chapitre 3
La Kahéna : un Symbole
« Je suis celle qui incarne l’héroïque résistance de ce peuple aux
résignations stoïques, aux révoltes insoupçonnées. Je suis celle en qui est
passé l’amour indomptable de la liberté ! […] Oui ! Je suis celle que vos
préfets invitent à leur bal ! […] Je suis celle que vos ministres reçoivent
dans leur loge à l’Opéra […] Oui ! Je suis LA KAHENA […] »1.

1
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 139-140.

164
Dans plusieurs ouvrages littéraires, la Kahéna est une figure
emblématique, elle est un symbole porteur de valeurs. Donnons, d’abord,
une rapide définition du symbole.

Le terme désignait en grec un fragment d’un objet (morceau de poterie,


par exemple) brisé en deux : c’était un geste d’hospitalité de la part de
l’hôte que d’offrir l’un des deux fragments à celui qui l’avait reçu, en signe
de confiance et promesse de sa tribu, où l’étranger serait accueilli, au vu de
ce « symbole ». Le substantif dérive bien entendu du verbe qui a donné
aussi « parabole » et « hyperbole » et « balistique » et signifie : « jeter
ensemble », unir donc dans une fusion immédiate le signe concret ou
extérieur, et la chose qu’il signifie1.

Wladimir Déonna nous dit qu’il y a

[…] symbolisme dès qu’on traduit l’idée, l’objet même, par une
apparence qui n’en est pas la copie immédiate, mais qui sert à l’évoquer
d’une façon détournée, le plus souvent par analogie ou par autre processus
mental2.

Le mot « symbolisme » sera employé de façon plus générale en


mythologie et en religion. Huysmans a écrit :

Le symbolisme provient […] d’une source divine… cette forme répond à


l’un des besoins les moins contestés de l’esprit de l’homme, qui éprouve un
certain plaisir à faire preuve d’intelligence, à deviner l’énigme qu’on lui
soumet et aussi à garder la solution résumée en une visible formule, en un
durable contour3.

Au Moyen Âge, les mots « symbole » ainsi que « symbolisme »


étaient liés à la mythologie païenne ; on les rencontrait ensuite chez les
poètes et sculpteurs hiéroglyphes égyptiens.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le mot devient

un signe, qui exige […] un déchiffrement, une interprétation par celui qui
y est exposé, en est frappé et veut le comprendre ou en savourer le mystère.
1
Henri PEYRE, Qu’est-ce le symbolisme ? Presse universitaire de France, 1974, p. 14.
2
Henri PEYRE, op. cit., p. 14.
3
Henri PEYRE, op. cit., p. 15.

165
Ce signe représente ou évoque, d’une manière concrète, ce qui est infus en
lui, la chose signifiée et plus ou moins dissimulée : les deux sens, concret,
et ultérieur et peut-être profond, sont, dans le symbole, fondus en un seul
[…]. Il y a donc, dans le symbole, polyvalence : une multiplicité de sens,
certains adressés à la foule et d’autres aux initiés […]. Chacun, regardant
ces signes ou symboles, peut, selon sa tournure d’esprit (concrète
esthétique, rêveuse, métaphysique, artiste) extraire de ce symbole le sens
pour lui le plus enrichissant. Il supplémente, sent ou repense ce qu’il croit
deviner dans le symbole. Il y a donc là, comme dans le fragment de poterie
ou d’objet offert en signe d’hospitalité à un visiteur, quelque chose de
partagé, une dualité. Cela deviendra chez les poètes de la fin du siècle
l’exigence de fuir l’art pour tous et d’obtenir du lecteur, de l’auditeur, du
contemplateur de tableau ou de statue une collaboration active4.

Ainsi donc, le symbole crée une complicité entre l’artiste et son


public. Ce public-récepteur – en tentant de comprendre ce que l’auteur de
l’œuvre tient à lui transmettre, l’interprétant comme bon lui semble – va
rendre visible l’invisible.

Toutes les œuvres littéraires que nous allons aborder ont deux points
communs ; elles reflètent l’amour de la patrie et du sol à défendre contre
l’étranger ainsi que l’humanisme dont fait preuve la Kahéna.

Le roman qui va dégager le mieux plusieurs symboles est sans doute


celui de Jean-Pierre Gaildraud, La Kahena par l’or, par le fer, par le sang.
Dans cet ouvrage, la Kahéna est symbole de résistance et de rébellion,
symbole de délivrance ; elle est l’âme de la tribu et la gardienne des
traditions ; elle est le symbole de la Kabylie et de tout un peuple ; elle
représente la générosité et la perfection ; elle est l’emblème de la sagesse et
du féminisme.

Grâce à l’imaginaire, les auteurs vont amplifier l’épopée de la


Kahéna, à la limite même du merveilleux et du fabuleux. Ils vont la
mythifier en lui faisant porter divers emblèmes. Ils vont donc passer de faits
historiques à une figure mythique, puis à un personnage symbolique et
idéalisé.

4
Henri PEYRE, op. cit., p. 17.

166
1. Un symbole de Résistance

Depuis toujours, la Kahéna a été le symbole de la résistance par


excellence. Nul auteur, nul historien ne se contredit sur ce point. On lui a
décerné tant de statuts, tant d’images et tant de symboles, mais ils
s’accordent tous à dire, qu’avant tout, la reine berbère s’est donnée corps et
âme pour son peuple, pour la liberté des siens. Elle était libre, voulait vivre
en femme libre et mourut en reine libre.
Le grand historien arabe Ibn Khaldoun définit ce qu’a été la Kahéna
dans les pages de son ouvrage qui sont consacrées à l’Histoire. Elle reste le
symbole de la résistance berbère face à l’envahisseur arabe.

Voyons comment cette figure « mythique » est décrite par deux


historiens. Commençons par Emile-Félix Gautier qui la décrit ainsi :

[…] Nulle pourtant ne s’est élevée aussi haut que la Kahina. A vrai dire,
nous ne connaissons guère d’elle que son nom, son prestige et sa farouche
résistance à l’envahisseur, nourrie, semble-t-il, de patriotisme berbère et de
foi hébraïque1.

Pierre Jalabert, quant à lui, présente la Kahéna comme la résistance


elle-même : « L’asservissement des Berbères donna aux Arabes beaucoup
plus de mal ; et la légendaire figure de la reine Kahéna personnifie leur
résistance »2.

Le meilleur roman qu’on puisse donner en exemple est celui de


Pierre Cardinal, La Kahéna. Dans cet ouvrage, la Kahéna est une grotte-
forteresse, le lieu de la résistance finale contre l’envahisseur français. Ce
n’est pas l’histoire de la reine berbère qui est racontée dans ce roman, mais

1
Emile-Félix GAUTIER, op. cit., p. 21.
2
Pierre JALABERT, Histoire de l’Afrique du Nord, Paris, S.P.I.E., 1945, p. 90.

167
celle d’un peuple combattant l’ennemi jusqu’à la mort afin de garder sa
liberté. L’auteur utilise le nom de la Kahéna, qu’il donne à cette grotte,
comme symbole de la résistance berbère aux attaques étrangères. La Kahéna
vit toujours dans la conscience de ceux qui se veulent libres.

Un des traits essentiels qui ressort le plus souvent du personnage de


la reine est celui de la guerrière victorieuse. Elle incarne l’héroïsme.

Dans le roman de Grandjean, la Kahéna, réincarnée en toutes ces


femmes, dira :

Je suis celle qui incarne l’héroïque résistance de ce peuple aux


résignations stoïques, aux révoltes insoupçonnées. Je suis celle en qui est
passé l’amour indomptable de la liberté ! Des Bibanes rifains au Ras-el-
Aïoun, des Monts aux Oasis, je suis celle-là.
Une autre femme se dressa, dans un décor du Dante : une autre femme qui
ressemblait à l’amazone des Chotts brandit en des lueurs d’incendie, au-
dessus des flammes des villes flambantes, l’étendard rouge et bleu !
– Danya, La Kahéna ! Ai-je dû crier !
– Oui ! La Kahéna ! Ainsi qu’on la désigne dans nos montagnes3.

Dans ce roman, la Kahéna représente toutes les femmes qui marquent


l’Histoire et les hommes dans le temps et l’espace. Elle est l’image de toutes
ces femmes qui ne passent pas inaperçues et qui laissent leurs empreintes
derrière elles.
Gaildraud cite deux noms, deux femmes qui symbolisent la résistance
du peuple berbère. L’Histoire ne manque pas de retenir leurs noms et de les
graver dans la mémoire collective. Madame Claudel enseigne à ses élèves
l’histoire de leur pays. Elle leur parle alors des deux grandes héroïnes,
Fatima N’Soumeur qui commanda un groupe de femmes kabyles et la
glorieuse Kahéna.
La petite fille, qui boit les paroles de sa maîtresse, voit naître en elle
cette envie de ressembler à cette femme « résistante ».

3
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 139.

168
Quelques temps après, la maîtresse continue son récit avec la
deuxième femme :

Kahena était la reine puissante d’une tribu nomade des Aurès, mes
enfants, nous racontait-elle. A la tête de ses troupes, elle s’est opposée avec
succès aux invasions arabes, comme Jeanne d’Arc s’était opposée aux
Anglais. Exemplaire, elle bénéficiait d’un prestige immense dans le peuple
berbère et les Kabyles peuvent être fiers de Kahena qui refusa toujours de
subir les envahisseurs4.

Dès ce jour, cette petite fille, Fatma, voudra être comme cette reine
berbère. Elle sera connue sous le surnom de la Kahéna. Tout son village
adoptera cette nouvelle appellation au dépens de son vrai prénom. Elle
militera contre l’ennemi. Elle risquera sa vie pour les siens. Après
l’envahisseur français, vient ce nouvel ennemi. Mais celui-ci est plus
dangereux, car il naîtra des propres entrailles du pays. Il n’est pas étranger. Il
n’est pas différent. Il porte le même masque que le peuple, le même habit,
parle le même langage, il est invisible, nulle part et partout à la fois. Tout
comme la reine, elle refuse de céder. La Kahéna, sera « arrêtée par les
Arabes et refusant toujours de capituler, elle sera exécutée et sa tête envoyée
au calife »5. Elle résiste au prix de sa vie. Cette nouvelle Kahéna ne va donc
pas fléchir. Tout comme sa reine, elle va essayer de sauver son petit-fils des
mains des islamistes. Elle dira à sa petite fille :

Ce que je peux faire ? Déjà, je refuse de subir, d’accepter, d’attendre la


nouvelle de sa mort sans réagir. Bien sûr, ce n’est pas de Taourirt, à mon
âge, que je peux faire quelque chose, mais, pour la grande famille kabyle, je
suis bien la Kahena et les enfants ont entendu parler de moi même si je ne
les connais pas6.

Dans ce roman, la Kahéna est d’abord réincarnée en cette vieille


dame. Bien qu’elle soit devenue une femme âgée, marquée par les rides et

4
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 34.
5
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
6
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 95.

169
usée par les ans, par tant d’années de combat, elle reste, pour le peuple
berbère l’emblème de l’endurance et de l’opposition.
Dans son ouvrage, La Kahéna, Salim Bachi crée toute une
symbolique autour de la villa qui porte le nom de la reine berbère.
Parmi les divers emblèmes, on trouve celui de la résistance. Cette
demeure est personnifiée. Elle a une âme, celle de la Kahéna et elle en porte
le nom.

Maintenant ce nom ne l’effrayait plus. Il regrettait même de ne pas y


avoir pensé tout seul. Au contraire, plus la guerre s’intensifiait à l’extérieur,
menaçant son empire et ses possessions, plus il chérissait La Kahéna et la
symbolique qui s’y attachait. Par une étrange aberration, de l’esprit, Louis
Bergagna en vint à penser que La Kahéna était l’épicentre d’où partaient les
vagues concentriques de la révolte. Cela l’emplissait de fierté. Il caressait
l’idée d’être à l’origine des événements qui mettaient fin, il le savait
maintenant, à l’occupation de cette terre, ce pays dont ses concitoyens, les
colons qui à présent l’exécraient, avaient cherché à nier l’histoire en voulant
effacer la mémoire de ses fils7.

Dans ce passage, l’auteur fait de la Kahéna la mémoire d’un peuple


qui va combattre l’ennemi français ; cet ennemi veut lui faire nier son
identité. La Kahéna devient donc le lieu de la révolte et l’inspiratrice de la
résistance.

7
Salim BACHI, op. cit., p. 263.

170
2. Un symbole de Puissance

Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, les Berbères font


de la Kahéna une divinité ; et parmi toutes les déesses qu’elle représente, il y
a la déesse de la Force.
Les Berbères viennent trouver refuge auprès d’elle lorsque les Arabes
envahissent l’Ifriqiya. Toutes ces tribus n’ont jamais su s’unir sauf sous son
règne et celui de l’illustre Masinissa et du grand Koceila.
Dans le roman de Nebot, La Kahéna reine d’Ifrikia, les Djéraoua
viennent l’implorer afin de les libérer du tyran, son mari. Les autres tribus la
supplient de leur venir en aide contre l’Arabe.

Mais le roman qui symbolise le mieux la puissance de la reine est


celui de Salim Bachi. Dans cet ouvrage, nous l’avons dit, ce n’est pas
l’histoire de la reine berbère qui nous est contée – même si l’auteur fait de
discrets rappels – puisque la Kahéna est la grande et prestigieuse villa d’un
colon français. Tout au long du récit, l’habitation nous est décrite dans sa
splendeur et sa magnificence, citant la reine dans ces diverses allusions. La
maison est personnifiée, elle est puissante, hautaine et gardienne du passé.
C’est une somptueuse villa, telle que nul n’en a vu de pareille dans la région.
L’auteur nous explique les raisons qui ont poussé Louis Bergagna,
son propriétaire, à quitter la France :

En 1910, Louis Bergagna avait embarqué à bord du Loire […]. Peu de


personnes savaient que le quai où avait accosté le Loire venait d’être
construit par Louis Bergagna […]. Le sentiment qui le poussa à prendre ce
navire fut double. D’abord, la volonté d’échapper aux commérages suscités
par sa fulgurante réussite. Ensuite, le désir tyrannique de devenir encore
plus riche pour asseoir définitivement sa puissance. Sa renaissance aurait
pour emblème La Kahéna1.

L’une des deux raisons qui l’ont incité à prendre le large est ainsi
son « désir tyrannique de devenir encore plus riche pour asseoir

1
Salim BACHI, op. cit., p. 23.

171
définitivement sa puissance ». Il voulait, en quelque sorte, avoir une
nouvelle vie. Retenons bien la dernière phrase de ce passage : « Sa
renaissance aurait pour emblème La Kahéna ». La « Kahéna » serait donc
l’emblème de sa puissance.
L’auteur précise plus loin dans quel but a été construite la villa : « La
Kahéna [était] redoutable, destinée à symboliser son règne et sa
puissance »2.
Hamid Kaîm relate toute la symbolique de cette

… maison qu’à présent [son] amante ouvre et [lui] présente, La


Kahéna, qui ne quittait jamais les pensées de Louis Bergagna, dont le but
du voyage était de se présenter aux siens en pleine gloire avec pour
emblème de celle-ci une maison majestueuse3.

Ce qu’il est intéressant de souligner, c’est l’obsession que suscite la


Kahéna chez son constructeur : « La Kahéna, qui ne quittait jamais les
pensées de Louis Bergagna ».

Dans les trois passages relevés de ce roman, nous remarquerons les


mots suivants : « emblème », « symboliser » et encore « emblème ».
Dans le premier passage, la Kahéna devait être l’emblème de sa
puissance, dans le deuxième, elle, la redoutable, devait symboliser son règne
et encore sa puissance ; et dans le dernier passage, elle devait être, dans sa
majesté, l’emblème de sa gloire.

Tout au long du roman, les descriptions faites de la maison, de la


Kahéna, n’ont d’autre but que celui de symboliser la majesté et la puissance
qu’avait, autrefois, celle qui fut et qui ne cesse d’être et de vivre dans le
cœur des hommes qui l’ont connue. Qu’ils soient du peuple berbère ou
étrangers, elle était pour tous l’emblème de la puissance.

2
Salim BACHI, op. cit., p. 54.
3
Salim BACHI, op. cit., p. 86.

172
3. L’âme d’un peuple

Si la Kahéna a toujours été, premièrement et avant tout, l’emblème


de la résistance, elle symbolise aussi l’âme d’une nation, l’âme d’un peuple.
Plusieurs auteurs le soulignent bien dans leurs ouvrages. La Kahéna,
à elle seule, représente tout un pays. Nous reprenons ce que nous avons déjà
cité, dans le chapitre précédent, du roman de Roger Ikor, La Kahina :

C’est une affaire d’amour que j’ai nouée, il y a longtemps, il y a très


longtemps, avec la Kahina ; bien des années et même des décennies avant
d’avoir seulement connu son nom et son existence. Elle fut pour moi les dunes
de sable, de Bou Saada et le marché de Biskra, l’oasis pelée d’El Kantara et les
oueds […] desséchés, et les singes cachés dans les rochers nus. Et Cirta la
Sauvage. […] Tout le pays me sécrétait la Kahina, sa violence chargée de sang,
sa nostalgie aussi, peut-être1.

Dans son roman, La Kahena par l’or, par le fer, par le sang, Georges
Grandjean conte l’épopée de la reine sur plusieurs pages. Dans cette
narration, la résistance berbère, à toutes les formes de domination, est
exaltée.
Dans le roman de Jean-Pierre Gaildraud, La Kahena, la renommée de
la reine traverse les âges, elle demeure encore vivante jusqu’au XXIe siècle,
même chez la jeune génération. Salima, âgée de 16 ans, va le confirmer :
« Je sais que Kahena demeure une héroïne berbère »2.

Salima ajoute plus loin :

[…] quand tu traverses la ville d’Akbou en venant d’Alger, tu as, sur un


pan de mur, à gauche, une immense fresque représentant Kahena pour bien
montrer qu’on entre en Kabylie3.

Dans ce passage, la reine est le sceau de la Kabylie ; ce n’est pas le


nom de la Kabylie qui est marqué sur le mur mais celui de la Kahéna : « pour
bien montrer qu’on entre en Kabylie ».

1
Roger IKOR, op. cit., p. 29.
2
Jean Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
3
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.

173
A travers tout le roman, l’auteur tient à mettre l’accent sur l’identité
kabyle symbolisée par la personne de la Kahéna ; d’abord par la puissante
Kahéna, reine d’Ifriqiya, puis par la Kahéna grand-mère, ayant pour modèle
suprême la reine berbère.
Elle s’adresse à sa petite fille en lui disant : « La grande leçon,
Salima, que nous a donnée Kahena, c’est qu’il nous faut défendre notre
identité kabyle jusqu’au bout »4.
Elle ajoute encore :

Durant la guerre d’indépendance, je me suis totalement identifiée à


Kahena, au nom de la liberté d’un peuple. J’aimais les Français qui
travaillaient dans la région. J’ai aimé Madame Claudel par-dessus tout et je
n’ai jamais oublié ses leçons, mais la France n’était pas ici chez elle et je
me suis battue pour cela. Souvent, les paroles de Madame Claudel
résonnaient à mes oreilles : ni les Romains, ni les Arabes, ni les Turcs ne
sont venus à bout de la fierté kabyle ; exigez de la France qu’elle respecte
vos traditions et votre peuple5.

Dans ce passage, s’exprime l’ordre de défendre les traditions et


l’identité berbère : « exigez de la France qu’elle respecte vos traditions et
votre peuple ». C’est la Kahéna, cette héroïne kabyle, qui lui inspire ce désir
de résistance ; cette reine, qui représente l’âme du peuple berbère, a marqué
l’histoire par le combat qu’elle a mené « au nom de la liberté d’un peuple ».

4
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35.
5
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 35-36.

174
4. Un symbole d’Union

Comme l’Histoire l’a montré, le peuple berbère est formé de


plusieurs tribus qui n’ont jamais su s’unir sauf sous le règne des trois grands
chefs, à savoir – rappelons-le – Massinissa, Koceïla et la Kahéna.

Dans son ouvrage, Le Roman de la Kahena d’après les anciens


textes arabes, Magali Boisnard souligne que la Kahéna continue à régner sur
son peuple et réussit à unir tous les rois des autres tribus – encore hier
désunis par quelques différends – elle parvient à les convaincre de s’unir
contre l’envahisseur arabe, qui revient cette fois-ci en légion.

Cette reine fut grande, très grande. Son pouvoir a exalté l’imagination
des siens, on le prétendait surhumain.

Comme il l’admirait pour son attachement au clan ! Avec son intelligence, sa


hardiesse, son courage, ses dons surnaturels, jusqu’où ne serait-elle pas capable
de porter la plus noble fraction de Madghis1 ? L’ancien disciple des maîtres
grecs ne pouvait s’empêcher de voir en elle non seulement un futur grand chef
de tribu, mais la souveraine du peuple berbère tout entier, dont l’unité
commençait à se réaliser sous l’impulsion de Kosseïla, la reine d’une nation
enfin2.

Elle réussit donc à unir les Berbères sous son règne. Noureddine Sabri
va jusqu’à dire qu’elle « est présentée comme la mère, par définition unique,
des différentes tribus »3.

Marcelle Magdinier le confirme : « C’est une reine qui […] mettra au


monde une nation faite d’éléments aussi disparates que Roums, Béranès et
Botr »4.

1
Rappelons que Madghis est l’un des ancêtres de la Kahéna.
2
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 127.
3
Nourredine SABRI, op. cit., p. 229.
4
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 7.

175
L’auteur ajoute encore :

Sur cette belle bouche, le nom de « Berbères » sonne d’un tel accent que
chacun l’entendit résonner en soi et qu’il fit battre les cœurs plus forts que
ceux de « Botr » et de « Béranès ». […] Il est dit qu’elle fut le roc et le vent,
le bruit et le silence, le corps immuable de cent tribus et l’âme de tout un
peuple5.

Comme nous l’avons vu précédemment, la Kahéna symbolise l’âme


de la nation berbère. A elle seule, elle réussit à unir « cent tribus », des plus
forts au plus faibles. Elle réussit même à rassembler différentes peuplades
berbères et grecques contre l’ennemi arabe. Elle est comparée au roc et au
vent. Le roc symbolise la force, l’objet inébranlable dur à briser. Le vent
représente l’esprit, le souffle de vie que Dieu a fait pénétrer dans les
poumons de l’homme. Elle est donc la force et l’esprit des Berbères. Ensuite,
l’auteur la compare au bruit et au silence. Elle est donc la voix d’une nation.
Elle devient alors le corps et l’âme de tout un peuple.

Dans le roman La Kahena reine des Berbères, Dihya, les deux grands
chefs sont unis dans une terrible bataille contre Zohaïr Ibn Qaïs. Koceila et
la Kahéna se battront côte à côte. Les deux amants, unis par l’amour mais
aussi par l’épée, vont combattre ensemble. La victoire n’est jamais gratuite,
elle doit être accompagnée de pertes humaines et matérielles ; dans ce
combat fatidique, Koceila succombe :

Alors que la victoire semble proche, Dihya en se retournant voit soudain


son amant couvert de sang et vaciller. Oubliant toute précaution, la jeune
fille se jette alors sur Koceila et le prend dans ses bras. « Mon heure » est
venue, Dihya, mais rien n’est perdu tant que la lutte se poursuivra. C’est à
toi de reprendre le flambeau. Tu es la seule à avoir assez d’autorité pour
rallier toutes les tribus berbères. Ne pleure pas, la meilleure façon de me
prouver ton amour est de continuer le combat6.

Koceila connaît le pouvoir qu’elle détient, il lui fait totalement


confiance. Il est persuadé qu’elle peut non seulement chasser l’ennemi hors

5
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 9.
6
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, op. cit., p. 27.

176
du pays mais aussi réaliser l’union des Berbères, de ce peuple fort mais
dispersé : « Tu es la seule à avoir assez d’autorité pour rallier toutes les
tribus berbères ».

Dans son roman, Didier Nebot montre que la Kahéna a rencontré,


tout au début, quelques obstacles. Imposer son autorité sur toutes les tribus
n’était guère facile. Mais elle sut se faire entendre et obéir, ce qui est tout
simplement normal pour la femme incroyable qu’elle était.

À ceux qui renâclaient, résistant encore à sa toute-puissance, argua


qu’elle était juive, une nomade depuis trop peu de temps établie dans
l’Aurès pour imposer une guerre aux bérénes, elle rétorquait : « Il n’y a ni
anciens, ni juifs, ni chrétiens ! Il y a des hommes qui vont combattre pour
leur liberté ! ». Dans sa voix, chacun reconnaissait le cri du sang, l’appel du
clan. Tous, botr et bérénes, vibrèrent à l’unisson […]. La coalition
grossissait, grondante. À la fin, il n’y eut pas un clan, pas une tribu, qui
refusât de s’enrôler dans les troupes de la Kahéna ; ils étaient tous là […].
Tous se tenaient là, prêts à partir pour la bataille, attendant le signal de la
Kahéna7.

La Kahéna de Jean Hilaire, est aussi l’emblème de l’union, mais


l’union dont il parle est tout autre. Son ouvrage est un drame historique en
cinq actes, écrit en vers. La Kahéna a 40 ans. Elle a un fils de sang et deux
enfants adoptifs : Namgidda, fille de Koçaïlah, le chef berbère mort, et
Khaled, un enfant arabe.
Elle réunit sous son toit deux races : arabe et berbère. Elle unit deux
tribus, la sienne et celle des Ouaréba. Elle leur apprend à s’aimer et à grandir
ensemble en faisant abstraction de leurs différences.
Dans son œuvre, l’auteur veut souligner chez la
Kahéna l’humanisme, grâce auquel elle réalise une fraternité et une entente
entre les peuples. Elle veut unir les hommes créant ainsi une race unique.
Car après tout, les hommes sont pareils, au-delà de leur couleur, de leur
croyance ou de leur langue.

7
Didier NEBOT, op. cit., p. 224-225.

177
5. Un symbole de Refuge

Par son âme de guerrière et par sa puissance inimaginable, la Kahéna


procurait aux siens assurance et protection. Elle était pour tous le symbole de
ce que peut être un refuge. Dès que le danger survenait, c’est vers elle que
l’on accourait, cherchant sécurité et abri.

Jean-Pierre Gaildraud, comme nous l’avons dit précédemment,


réincarne la reine berbère dans le personnage de cette vieille dame, autrefois
grande résistante dans la guerre de libération de l’Algérie. Il fait dire à sa
petite fille Salima

Mais toi, ma Kahena, tu es pour moi beaucoup plus que tout cela. Je me
suis toujours sentie protégée avec toi, par toi, et petite fille, tu me défendais
chaque fois que mon père et mes frères me rabrouaient. Tu leurs imposais le
respect et ils t’écoutaient1.

Dans son roman, Pierre Cardinal fait de la Kahéna-grotte un refuge et


le siège de la résistance. C’est dans cette grotte que va avoir lieu l’ultime
combat ; un grand nombre de combattants va s’y abriter.
Voici comment il nous la décrit :

Face à cette entrée, qu’une lourde porte à contrepoids pouvait aussi


obstruer, partait un étroit et long couloir qui montait et descendait jusqu’à
un coude en chicane derrière lequel deux mitrailleuses ne laisseraient
aucune chance à qui arriverait malgré tout à s’introduire dans la Kahéna2.

Tous les hommes d’Ilakherten vont s’abriter dans la Kahéna. Ils vont
tous lui demander de l’appui face à l’occupant français, comme jadis le
peuple berbère l’a fait, face à l’occupant arabe.
L’auteur continue ainsi sa description de l’asile que le peuple allait
trouver chez la Kahéna :

1
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 74.
2
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 74.

178
[…] au cas où ces deux hommes [les gardiens] succomberaient, ces retraits
devraient être bourrés de cheddite que l’on ferait alors exploser. Ainsi la
Kahéna serait définitivement obstruée, coupée du monde extérieur. Personne
ne pourrait y pénétrer. Et là, avec les médicaments, les munitions, les vivres
entreposés, Ilakherten et ses trente hommes pourraient tenir un an s’il le
fallait. L’eau, par un système ingénieux datant du fond des âges, ne pouvait
manquer. De larges entonnoirs au sommet du dôme recueillaient toutes les
pluies, amenant leurs eaux jusque dans des poches d’où elles s’écoulaient
vers d’autres poches où elles se conservaient à l’abri de toute évaporation.
De la même façon, la circulation d’air était assurée3.

Après la destruction de la Kahéna-grotte, on trouve trois enfants


orphelins, abandonnés à leur sort au milieu des débris. Marie s’adresse alors
ainsi à sa sœur et à son frère :

Viens, il est l’heure de la sieste.


S’emparant de la main de sa sœur, Odette entraîna Marie vers l’ombre de la
Kahéna.
Couchons-nous ici.
Odette s’allongea. Marie vint se lover contre son ventre tiède. Pierre les
rejoignit, s’effondra à leurs côtés. Très vite, ils s’endormirent4.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, après le massacre, et après


ce qui ressemblait à « la fin du monde », la Kahéna reste encore et toujours
un refuge, un abri. Les enfants regardent les ruines qui les entourent, ainsi
que les corps éparpillés autour d’eux ; ils sentent l’odeur du sang et de la
mort qui remplit les airs et étouffe l’atmosphère, puis, ils décident d’aller
faire leur sieste habituelle à « l’ombre de la Kahéna ».

La Kahéna-villa de Salim Bachi est l’abri et la gardienne secrète des


étreintes amoureuses de Hamid Kaïm et de Samira ; elle « fut le cloître qui
abrita leur amour renaissant »5.
Elle est la gardienne de leurs amours secrets :

La Kahéna accueillit les joutes amoureuses de Hamid Kaïm et Samira


avec bienveillance ; ses pièces s’ouvraient les unes après les autres sous des

3
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 74.
4
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 156.
5
Salim BACHI, op. cit., p. 147.

179
pas émerveillés : elles retrouvaient leur splendeur d’antan et s’imposaient à
l’esprit des amants comme ce palais de conte de fées où les tapis profonds
semblent toujours prêts à l’envol, où les jets d’eau se perpétuent
miraculeusement, accompagnant le chant de quelque oiseau improbable au
plumage recouvert de pierreries où les lourdes portes ouvragées paraissent
s’ouvrir, quand le simple désir s’en fait ressentir, sur des jardins intérieurs,
des patios trépidant sous les caresses de jeunes éphèbes ou de houris
luxurieuses accompagnées de servantes enjouées, obéissant à des ordres
informulés, aux vœux inconscients des amants spectaculaires, prisonniers
d’un théâtre intime, murmuré dans l’exultation de la chair6.

Dans ce passage, la Kahéna-villa invite les deux amoureux en leur


ouvrant grand ses bras. Elle leur offre un décor fabuleux digne des contes de
fées, où le merveilleux vient se mélanger au réel pour pimenter sa saveur.

Georges Grandjean, quant à lui, souligne cette symbolisation mais la


lie directement au personnage de la reine. Dans ce roman, il n’est pas
question d’une Kahéna-grotte, ou d’une Kahéna-villa, ou d’une Kahéna-
grand-mère, il est question de La Kahéna-Reine :

[…] la fille de Tabet réunit dans sa domination les Chaouïas des Haractas,
de l’Oued et Arab, du Chelia, du Djebel Mahmel, de l’Oued Abdi, tous les
errants des forêts de cèdres, tous les dépossédés, tous les vaincus : tous
ceux que l’or a trahis, tous ceux que le fer a jetés à genoux, tous ceux dont
le sang doit racheter les générations futures7.

L’auteur ne fait pas d’elle seulement la dominatrice de différentes


tribus mais aussi le refuge des âmes perdues.

6
Salim BACHI, op. cit., p. 148.
7
Georges GRANDJEAN, op. cit., p. 141.

180
6. Un symbole de Prison

Paradoxalement, la Kahéna a certes été, un abri et un refuge pour les


siens, mais aussi une prison.
Nous clarifierons cette idée et appuierons ce paradoxe par une
argumentation étayée par les différents auteurs.

Dans le roman de Magali Boisnard, la Kahéna retient Khaled malgré


lui. Il se sent prisonnier et développe envers elle un sentiment amer qui frôle
presque la haine. Elle fait de lui, en quelque sorte, l’objet de ses plaisirs
capricieux ; aussi, la Kahéna-villa de Salim Bachi retient malgré elles les
personnes qui l’ont habitée. Elles veulent partir, mais restent pourtant.

Chez Pierre Cardinal, dans le passage cité précédemment pour la


description de la Kahéna en tant que refuge, nous retenons la
phrase suivante : « Ainsi la Kahéna serait définitivement obstruée, coupée du
monde extérieur. Personne ne pourrait y pénétrer ». De même, si nulle
personne n’était capable de s’introduire dans la grotte, nulle autre ne pouvait
en sortir.
L’auteur ajoute dans sa description :

Au fond de la salle, la contournant entièrement, et toujours taillé dans la


roche, s’enfonçait un sinueux couloir qui menait par paliers inégaux à l’étage
supérieur : là se trouvaient des séries de cellules qui constituaient
véritablement le grenier de la Kahéna1.

Cette grotte était donc conçue non seulement pour abriter ses fidèles
combattants, mais aussi pour emprisonner l’ennemi.
Cette Kahéna-grotte que l’on considérait, dans sa splendeur, comme
une forteresse, un refuge impénétrable, finit pourtant par céder à l’ennemi.
Elle ne put résister longtemps. Toute sa magnificence finit dans un incendie.

1
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 75-76.

181
Autour de lui les flammes dansaient dans la paille, crépitant joyeusement.
En quelques brocs d’eau Ilakherten les noya, avant de les écraser.
Derrière lui, la gueule de braise avançait, s’élargissait. Muets, vaincus,
accablés, impuissants autour d’Ilakherten, les hommes considéraient
l’horreur inéluctable qui s’approchait. Une réverbération rouge croissait sur
leurs visages2.

L’auteur décrit la fin tragique des combattants en personnifiant les


flammes, la braise et l’horreur. Les flammes dansent, joyeuses de serrer
bientôt la main de leurs victimes. La braise, tel un animal sauvage, avance
vers eux ouvrant bien grand sa gueule pour les dévorer. L’horreur
s’approche d’eux, lisant l’effroi sur leurs visages. Les combattants finissent
par être prisonniers entre les murs de celle qui devait les abriter. C’est ainsi
que le refuge se transforme en prison avant de finir en tombeau.

Dans le passage du roman de Salim Bachi prélevé précédemment,


nous relevons aussi le fragment de phrase suivant : « … des amants
spectaculaires, prisonniers d’un théâtre intime, murmuré dans l’exultation de
la chair ». Notons bien le mot « prisonniers ». Dans ce paragraphe aussi, le
paradoxe est là, la Kahéna-villa est le refuge et la complice des jeux
amoureux des deux amants, et pourtant, nous trouvons le mot
« prisonniers ». Comme si, par un pouvoir inexplicable, elle retenait malgré
eux les amants, partageant leur intimité.

L’auteur évoque une autre victime de la Kahéna-villa. Louis


Bergagna avait pris une deuxième épouse,

L’Arabe qu’il cachait aux yeux du monde, c’est-à-dire à la petite coterie


des Européens racistes, et qu’il avait installée dans une des innombrables
chambres de La Kahéna. Il la garda, cloîtrée dans la villa, jusqu’à la fin de
ses jours, enfermée à double tour. Secret ultime des années de chiennerie,
symbole d’une occupation sans nom3.

Mais l’auteur présente, autre paradoxe, le plus grand prisonnier que –


encore triomphante – la Kahéna s’est fait : Louis Bergagna lui-même, le

2
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 144-145.
3
Salim BACHI, op. cit., p. 98.

182
propre constructeur de l’édifice. Cette Kahéna « l’obsédait ». Il a amené sa
première épouse de France et l’y a installée. Elle fut d’abord émerveillée par
la beauté de la demeure, mais finit aussitôt par se sentir dans une cage ;
devenue malheureuse, elle, la maîtresse des lieux, décida de prendre la fuite
et de rentrer en France. Ensuite, vint l’épouse arabe :

[…] il la tint prisonnière de son chantier, et lui aménagea une chambre


qu’elle ne quitta jamais, mais c’était lui le prisonnier, prisonnier de ses
sens, prisonnier de l’étrange autochtone, prisonnier de sa maison palais
grotesque, palais mauresque, palais de pacotille qu’il avait érigé avec des
sauvages pour nous narguer et qu’il nous faisait entrevoir parfois, ne nous
laissant jamais pénétrer plus avant que le jardin ou le boudoir, vaste pièce
circulaire où il recevait ses amis…4

Après avoir évoqué deux victimes de cette immense prison qu’est la


Kahéna-villa, l’auteur souligne que le véritable prisonnier n’est autre que le
propriétaire. Louis Bergagna est sous l’emprise de sa demeure. Tout comme
une forteresse, elle garde ses habitants entre ses murs interdisant l’accès à
ceux de l’extérieur. Louis Bergagna ne laisse les gens voir qu’une partie
ridicule de son habitation, l’extérieur ou le boudoir, tout comme la prison qui
détient une salle pour recevoir les visiteurs de ses captifs.

4
Salim BACHI, op. cit., p. 102.

183
7. Un symbole de Mort

Le paradoxe gouvernant la symbolique du personnage de la Kahéna


n’est pas des moindres.
Dans les pages précédentes, nous avons montré ce qu’elle incarne
chez différents auteurs et historiens ainsi que les divers emblèmes qu’elle
fut.
La Kahéna représente donc, pour quelques-uns, un abri et un refuge,
tandis qu’elle se transforme en une geôle pour certains ; et pire encore, elle
devient l’emblème d’une sépulture et de la mort chez beaucoup d’autres.

Prenons quelques exemples afin de clarifier ce que nous avançons. Le


meilleur exemple est sans nul doute offert par Pierre Cardinal.
Dans son roman, l’auteur nous parle de la guerre sanglante d’Algérie,
du combat mené par certains combattants soifs de liberté. La Kahéna, dans
cet ouvrage, est une grotte, une forteresse ; mais elle est aussi une tombe qui
engloutit ses visiteurs, ceux qui viennent trouver refuge chez elle.
Comme la Kahéna a été trahie par Khaled, Ilakherten – combattant
avide de vengeance et de sang – sera trahi à son tour par Hamine et
Amrouche, deux autres combattants en désaccord avec ses méthodes de
résistance. En le livrant à l’ennemi, ils provoquent la destruction de la
Kahéna-grotte.
Dans le roman, nous retrouvons aussi les deux devins : les deux
frères aveugles qui chantent et sentent leur mort proche avec l’arrivée
d’Ilakherten. Cet épisode renvoie à la prophétesse qu’était la Kahéna,
lorsque sa mort lui a été révélée en songe.
Ilakherten est, d’une certaine manière, le représentant de la reine
berbère. Il est appelé à soutenir les autres combattants, leur prêter main forte.
Cependant, il commet, comme la reine, une erreur monumentale, mais la
sienne est d’avoir cédé à l’ivresse du sang et de la vengeance. Il finit par se
faire trahir par les siens et apporter mort et destruction au village.

184
Voici comment l’auteur décrit les violentes scènes de la mort
tragique de tous ceux qui, bon gré mal gré, mettent les pieds dans la Kahéna.
Commençons d’abord par les villageois :

Les paras enfonçaient le canon de leurs mitraillettes dans les chairs de ce


troupeau de femmes, de gosses, de vieillards, qui, terrorisé, au milieu des
cris, des ordres, des appels, des larmes, des hurlements, se bousculait en
avant, s’engageant dans le trou béant de la Kahéna, et débouchait en vrac
dans l’étroit couloir où femmes, enfants, vieillards s’entassaient,
s’écrasaient, culbutaient, les uns sur les autres, se redressaient, repartaient,
sous les coups de crosses, les coups de pieds, qui emportaient un visage,
défonçaient des côtes, cassaient un bras.
Les hommes d’Ilakherten s’affolèrent. Ils avaient devant eux leurs femmes,
leurs pères, leurs mères, leurs enfants. Ils n’osaient tirer. Certains se
précipitèrent à leur secours. De ce bétail jeté à l’abattoir jaillirent alors les
paras qui, à bout portant, descendirent ceux qui se présentaient. Des
grenades roulèrent jusqu’au coude en chicane où Ilakherten avait dressé ses
mitrailleuses. La première avec ses servants vola en éclats. Mais déjà
Ilakherten se jetait sur la plus proche et l’actionnait. Se déclencha une
horrible bouillie de sang, d’entrailles, de chair : crânes éclatés, ventres
explosants, jambes déjetées. Ce fut une hécatombe de souillure1.

L’auteur emploie deux expressions pour décrire la Kahéna. La


première est « trou béant », comme si la grotte était une énorme fosse dans
laquelle on jette les cadavres avant de les ensevelir ; la deuxième expression
est « abattoir ». Les victimes sont décrites comme un bétail, incapable de fuir
devant la mort certaine qui l’attend.

Après les villageois, c’est le tour de Vidal, l’officier français. Il


pénètre dans la Kahéna afin de mettre la main sur Ilakherten.

[…] Vidal à son tour poussa un hurlement. Une grenade venait d’exploser
à ses côtés. Son ventre avait éclaté. Fendu de part en part et ses viscères se
déversaient. Lâchant son arme il empoigna ses intestins et se traîna jusqu’à
la paroi du couloir où il s’adossa. Mort. Il souriait2.

Quel drôle de sourire sur les lèvres de l’officier face à une mort aussi
horrible. Ce passage peut nous faire penser à la propre mort de la reine, qui,

1
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 138-139.
2
Pierre CARDINAL, op. cit. p 143.

185
malgré son épuisement et ses blessures, traîna son corps jusqu’au fameux
puits, qui gardera à tout jamais son corps séparé de sa tête. Se trouvant
devant Hassan, elle le défia avec un regard et un sourire presque insolent.
Elle sourit, fière d’avoir une mort digne de son état. De même, l’officier
français va traîner son corps meurtri là où ses forces le lui permettent. Il rend
l’âme, tout en traçant sur ses lèvres un sourire, satisfait d’avoir accompli sa
mission et de mourir dignement avec bravoure sur le champs de bataille.

Puis vient le tour des deux frères aveugles :

[…] les Français, de leurs hélicoptères, déversaient des tonnes d’essence


mêlée à du napalm et ces flots visqueux, doux et luisants, s’infiltraient,
pénétraient, gagnaient de proche en proche, s’étendaient, à l’étage supérieur de
la Kahéna, de salle en salle, et finirent par atteindre les deux frères aveugles3.

Par une ironie du sort, le refuge se transforme ainsi en lieu de terreur.


Il avait pour but de sauver des vies, le voici en train de les engloutir, les unes
après les autres, contre son gré.
L’auteur décrit donc cette terreur qui s’empare des cœurs : « En bas,
terrorisés, les hommes se jetaient en hurlant par ces orifices béant à plus de
cent cinquante mètres au-dessus du sol »4.
Si quelques-uns sont tués par l’ennemi ou sous l’effondrement de la
Kahéna, d’autres préfèrent se donner la mort, seule façon, devant ce carnage,
de retrouver leur liberté. Ils voient leurs familles, leurs amis et leurs voisins
se faire massacrer sous leurs yeux ; les femmes et les enfants ne sont pas
épargnés. Comment souffrir un tel spectacle ?

La grotte devient une vraie « boucherie » et lorsque la mort finit son


œuvre, voici comment la Kahéna-grotte se transforme en Kahéna-sépulture :

Sous elle [la petite fille] se trouvait une cuvette de blocs de pierre
jalonnés de cadavres.

3
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 143.
4
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 146.

186
Là, un corps accroupi, la tête pendante, écarlate, les genoux aux dents.
Ici, un autre debout, muet, bouche ouverte, face tournée vers le ciel avec
une coiffure de cervelle éclatée éparpillée sur tout le visage.
Plus près, terrifiant, un bras seul, nu et rouge, jaillissait entre deux roches,
avec des doigts crispés comme des crochets.
Plus proche encore, celui qui la regardait, raidi, démesuré, les bras collés au
corps, le ventre ouvert, la face sculptée par d’épaisses croûtes de sang où
s’ouvraient, immenses, des yeux exorbités.
Là encore, grotesque, une tête abandonnée où béait une bouche noire,
bavant une langue énorme.
A côté, un corps tordu, arc-bouté sur le vide.
Et une jambe molle, disloquée.
C’était là tout ce qu’il restait des hommes d’Ilakherten qui s’étaient jetés
dans le vide du haut de la Kahéna, et au bas de laquelle, maintenant, ils se
trouvaient plantés, enracinés dans la pierre5.

L’auteur continue dans sa description de cette hécatombe : « Des


cataractes s’abattirent dans un gouffre d’enfer au milieu de lueurs et de
grondements de fin du monde ».

Après avoir dépeint la mort atroce des personnages de son roman –


les villageois, Ilakherten et ses hommes, Vidal, les deux frères aveugles –
l’auteur achève son effroyable tableau par la mort même de la Kahéna :

[…] et là, tout près, violée, démantelée, découronnée, la Kahéna, hors de


combat, fumante encore, tas de pierre, tas de cendres, hideuse, magnifique,
morte6.

Dans ce passage, la personnification de la grotte et la symbolique de


la reine outragée sont frappantes. Après le terrible massacre commis dans la
forteresse, elle n’est plus que ruines et fumée. Telle une femme, la grotte est
déshonorée, abusée et violée. Telle une reine, elle est découronnée et
renversée de son trône. La grotte n’est plus que décombres, comme la
Kahéna, elle est assassinée mais demeure belle dans sa magnificence.

Le deuxième récit que nous pouvons évoquer est celui de Salim


Bachi. Reprenons le passage cité plus haut :

5
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 152-153.
6
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 147.

187
Incapable d’envisager le monde dans sa simple vacuité, il [Louis
Bergagna] s’attelait à des chimères. La Kahéna en était une, redoutable,
destinée à symboliser son règne et sa puissance, mais qui ne fut, en quelque
sorte, que son tombeau ou, mieux, la raison dernière d’un homme ivre de
mots7.

Si dans le roman de Cardinal, la Kahéna-grotte, de refuge se


transforme en prison pour finir en tombeau, dans le roman de Bachi, la
Kahéna-villa au règne glorieux et puissant se transforme également en
sépulture.
Dans ce passage, nous retrouvons ce paradoxe permanent. L’auteur
démontre tout d’abord la puissance de Louis Bergagna incarnée par sa
demeure : « La Kahéna […] redoutable, destinée à symboliser son règne et
sa puissance » ; dès la phrase suivante, il montre qu’elle n’est en fait qu’une
chimère et qu’une tombe prête à l’ensevelir : « La Kahéna […] ne fut, en
quelque sorte, que son tombeau ».
Dans ce roman, la Kahéna devient, symbole de mort ; mais la mort
ici, est une mort paisible. Hamid « avait l’intime conviction que La Kahéna
était le lieu idéal pour mourir »8.

7
Salim BACHI, op. cit., p. 54.
8
Salim BACHI, op. cit., p. 252.

188
8. Un symbole de Féminisme

Il n’y a rien de surprenant à dire que certains auteurs font de la


Kahéna l’emblème du féminisme.

Prenons tout d’abord le roman de Roger Ikor. Lorsque la vieille


Djillâh sent son heure arriver, elle passe le gouvernement de la tribu à la
Kahéna qu’elle considère comme étant la seule capable de prendre la relève.
Lorsqu’à son tour la Kahéna doit se trouver un successeur, elle refuse
catégoriquement que ce soit un homme, l’idée la révolte.

[…] dans les temps anciens, la vieille Djillâh se plaignait de n’apercevoir


aucune femme de qualité auprès d’elle, à l’exception de la jeune Kahina.
Maintenant, c’était au tour de la vieille Kahina de sentir sa solitude, grand
arbre droit et frissonnant au milieu de pauvres buissons. Alors qui lui
succéderait ? Faudrait-il se résoudre à passer le gouvernement à un
homme ? Jamais ! Plutôt mourir1.

Elle s’inquiète ensuite, lorsque son fils Amrid et Sadder à leur retour
de Kairouan découvrent la supériorité des hommes sur les femmes et l’état
de servitude de ces dernières. Cette découverte réveille dans l’esprit des
deux hommes, surtout dans celui de son fils, l’envie d’asservir les femmes.
La Kahéna, une femme, les commandait alors qu’à Kairouan, les femmes
sont dominées et non dominatrices.

Dans son roman, Marcelle Magdinier – dans un premier temps – fait


de la Kahéna une victime. Elle est l’enfant rejetée de son père, l’indésirable ;
son seul crime est d’être une fille.

[…] Pour elle, fétu, poussière, balayure, le dédain du regard paternel


évoluant là-haut, à une incommensurable distance, et qui jamais ne
descendait à son niveau, jamais ne se posait sur elle, fût-ce pour se vider de
sa tristesse, ou seulement d’un peu de sa haine. Même pas cela, c’eût été lui
faire trop d’honneur ; elle n’était pas assez pour y avoir droit. Jamais ces
yeux qui pouvaient tant de choses […] ne s’arrêteraient sur elle, jamais ils
ne la verraient. Oh ! Quel malheur affreux d’être née fille ! 2

1
Roger IKOR, op. cit., p. 182-183.
2
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 20-21.

189
Dans sa description du rejet du père pour son enfant, l’auteur va
jusqu’à dire que la petite fille ne mérite rien, même pas la plus simple des
choses : le regard de son père.

La naissance d’une fille plutôt que d’un fils était considérée comme
une humiliation, une honte, une atteinte à la virilité, ainsi :

[…] la douce Birzil se labourant la figure, blasphémant tous les dieux des
champs et des bois, tous les génies de la tribu, accusant les esprits jaloux
qui rôdent autour des chambres conjugales d’avoir berné Thabet pour se
venger de sa virilité3.

Superstitieuse, la reine ose blasphémer contre les dieux et accuser les


génies et les esprits d’être la cause de son malheur.
Affligée de ne pouvoir donner un fils à son époux, un successeur au
trône et un futur chef de guerre, sa mère recommande à la Kahéna :

Dihia ! Si plus tard je dois donner un fils à Thabet, reste douce comme la
laine, odorante comme la rose de Chetma ; mais si tu dois rester le seul fruit
de mon sein, alors, ô mon enfant, daigne Iaweh faire revivre en toi l’esprit
des femmes de notre race qui furent grandes ! Que tu sois hardie comme
Débora, rusée et forte comme Judith, terrible à toi seule comme toute une
armée4.

Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, la Kahéna fut


comparée à deux personnages bibliques : Gédéon et Judith. Nous retrouvons
ici aussi Judith puis Déborah. Nous avons vu comment Judith sauva son
peuple, par sa subtilité et sa force ; de même, Déborah, prophétesse et juge
en Israël, ordonna à Barak de lutter contre Sisera, chef de l’armée de Jabin,
roi de Canaan qui opprimait durement Israël5. Sisera fut vaincu et Jabin
humilié.
L’auteur continue en dépeignant la condition de la femme par le
biais de la Kahéna encore petite fille :

3
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 22.
4
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 25.
5
La Sainte Bible, livre des Juges, chapitre 4.

190
Birzil apprit également à sa fille la manière de tanner les peaux pour en
faire des outres et l’art de pétrir la glaise jaune du pays qui devient d’un si
joli rose à la cuisson. En même temps, elle l’initiait aux vertus qui font les
bonnes épousés, les sages maîtresses de maison, sans omettre l’habile
diplomatie par laquelle une jeune femme, si elle est intelligente, active, tant
soit peu douée pour les sortilèges, parvient à s’élever de sa condition
inférieure, à gagner l’estime de son mari, voire sa confiance, au point de se
voir attribuer le soin de gérer les ressources du ménage6.

Il va jusqu’à démontrer la soumission des femmes à leurs maris. Une


idée qui révolte la Kahéna. Elle refuse d’être asservie comme les autres. Elle
s’adresse à Zineb, sa nourrice et à Majouba :

[…] Mourir n’est rien. Tuer non plus. C’est être proie que je méprise. Tu
as visage de chèvre, mais au-dedans tu es brebis bêlante. Vous êtes toutes
des brebis bêlantes. Retenir, garder, s’attacher le mâle, même s’il est laid,
vieux, ennuyeux puant ; plier, quémander, vous ne savez que cette science-
là vous toutes. Moi pas. Je ne demande pas, je prends. On me retient, si on
peut ; sinon c’est moi qui rejette7.

Dans ce passage, l’auteur – par la bouche de la Kahéna – compare la


femme à une chèvre et à une brebis. En apparence, elle est comme la chèvre,
sauvage, mais à l’intérieur, elle est comme la brebis, peureuse et fragile. Cet
animal, on le sait, représente la faiblesse, la vulnérabilité, la proie désignée
pour le loup8. La Kahéna refuse un statut de proie, elle veut être le prédateur.
Tous ces passages témoignent de la condition de la femme ; une
condition que la Kahéna va dépasser de loin. Elle ne se contentera pas
d’apprendre à tisser et à être une bonne épouse, elle appartiendra à cette
catégorie de femmes berbères qui chevauchaient et maniaient les armes. Et
se distinguera parmi ces légendaires cavaliers et cavalières berbères, par son
habilité sans pareille. Elle apprendra l’art de la guerre et s’imprègnera de
courage et de puissance. Elle sera « l’enfant prodige », et forcera son père à
la reconnaître comme tel, à oublier jusqu’à ce fils qu’il n’a jamais eu. Elle
prouvera à son père qu’elle est digne de son amour et d’être son successeur ;

6
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 34.
7
Marcelle MAGDINIER, op. cit., p. 123.
8
Miguel MENNIG, op. cit., p. 40.

191
elle prouvera aux Djéraoua qu’une femme peut commander, gagner des
guerres et semer la terreur dans le cœur des hommes.

Dans La Kahena reine des Berbères Dihya, on peut aussi parler de


féminisme. La Kahéna refuse d’être comme toutes les autres femmes. Elle
veut être libre :

Devenue une superbe jeune fille, Dihya est convoitée comme épouse par
tous les chefs des tribus voisines, mais la jeune princesse tient par-dessus
tout à son indépendance et à sa liberté, elle repousse toutes les propositions,
aussi flatteuses soient-elles9.

La Kahéna de Didier Nebot est aussi une féministe. Elle refuse le


mariage, voyant en cet acte une sujétion, une renonciation à son
indépendance.

Jamais je ne serai sous le corps d’un homme comme un fétu de paille.


Moi, je serai comme le soc de la charrue qui écrase les pierres se mettant en
travers du chemin10.

La détermination de la jeune Dahia à préserver sa liberté est


inébranlable, Rien ni personne ne peut lui faire changer d’avis :

Foulaa, soucieuse de faire de Dahia une future épouse accomplie,


s’efforçait de lui inculquer les devoirs qu’exigerait d’elle la vie conjugale.
Dans ces moments-là, la jeune fille laissait errer son regard dans le vague.
Elle ne se sentait pas concernée par ces conseils insensés. Mariée ou non,
jamais elle ne se soumettrait à un homme11.

Dahia finit pourtant par épouser un homme qu’elle n’aime pas, qui la
rebute même. Elle l’épouse pour honorer la promesse faite par son père,
l’acte scellé avec cet homme ignoble. Cependant, elle ne cède pas, décidée,
elle use de ruses afin d’arriver à ses fins :

9
Moh CHERBI et Thierry DESLOT, op. cit., p. 19.
10
Didier NEBOT, op. cit., p. 51.
11
Didier NEBOT, op. cit., p. 64-65.

192
Les assauts de Moudèh n’étaient qu’occasionnels. Lorsqu’elle pressentait
son désir, Dahia versait dans le verre de son mari une poudre qui endort.
Quand, pourtant, elle devait céder à ses avances, contrainte, elle serrait les
poings, se projetant dans un avenir où, elle le savait, ce serait elle qui
dominerait, et qui soumettrait les hommes à ses désirs. Au début, Moudèh
s’était amusé de cette résistance. « Sois douce, ma gazelle, lui disait-il, vois
comme je t’aime ; tout ici sera à toi si tu t’abandonnes et acceptes mon
autorité ». Mais la fille de Tabet ne l’entendait pas ainsi. Elle, une reine,
une héritière de Guerra, obligée de se soumettre à ce crapaud baveux ?
Jamais ! 12

Elle arrive à ses fins tout comme la Kahéna de Roger Ikor. Elle se
débarrasse de son tyran de mari et soumet les hommes à ses désirs, en
particulier Khaled, son dernier amant.

La Kahéna de Jean-Pierre Gaildraud est réincarnée dans le


personnage de la grand-mère ; résistante dans sa jeunesse, sage dans sa
vieillesse. L’auteur fait d’elle le symbole du combat de la femme dans une
société d’intégristes.

Elle s’adresse à sa petite fille lui disant :

– […] grâce à elle, [sa maîtresse] je me suis peu à peu fondue dans le
personnage de Kahena, je suis devenue pour tout le monde Kahena, à tel
point que je me demande si l’autre a existé. Tu te rends compte ? On me dit
magicienne, on me croit un peu sorcière, rebelle toujours à tout ce qui veut
atteindre notre intégrité ; je suis, effectivement, à Taourirt, celle qui doit
faire respecter les coutumes et les traditions ; je mourrai pour défendre ces
idées.
– Kahena ! Je suis encore bien jeune, et, à mon âge, tu étais déjà mariée.
Tes paroles me stimulent mais je me sens désormais prête à me battre pour
la liberté, l’égalité, le droit à la parole, et je veux ressembler à ces femmes
qui luttent au quotidien pour défendre notre droit d’exister tout simplement.
– Salima ! Ton combat, c’est notre combat. La vie se charge d’éliminer les
médiocres et la vie elle-même est un combat13.

L’auteur montre que le combat de la femme est un combat


permanent, une lutte quotidienne. Si la grand-mère a dû se battre contre
l’ennemi français, la petite-fille, elle, doit affronter l’ennemi intégriste qui

12
Didier NEBOT, op. cit., p. 126.
13
Jean-Pierre GAILDRAUD, op. cit., p. 36.

193
veut ôter aux femmes le droit d’être. Contrairement aux autres guerres, elle
ne fait pas appel aux armes mais aux voix. Là où on veut que la femme se
taise, elle doit crier ; là où on la veut soumise et effacée, elle doit lever la tête
et s’affirmer.
La Kahéna est réincarnée dans le personnage de cette aïeule, à qui les
années ont appris la sagesse ; mais l’auteur veut aussi passer la relève à
Salima. Rappelons-nous cette transmission du nom de la Kahéna, un nom
qui se mérite.
Salima incarne la nouvelle génération féminine qui veut faire changer
les choses ; qui désire se battre contre l’intégriste ; qui revendique son droit à
l’existence entant que femme et citoyenne active. Salima refuse de céder.
Elle crie haut et fort : Non !
Tout comme la Kahéna – cette reine qui, droite et superbe dans sa
fierté, a su commander et mettre à genoux des hommes et des armées – elle
veut rester debout au nom de la liberté.

194
La Kahéna est aussi symbole de rêve. Elle redonne de l’espoir au
découragé, et du rêve au désenchanté.

Pierre Cardinal le souligne. Comme nous l’avons vu auparavant, le


personnage de la reine est aussi incarné par les deux frères aveugles.
Akrembi va dire à son père Ilakherten :

[…] Ce sont des fous… Ils soufflent et psalmodient leurs musiques et


leurs chants du coucher du soleil à l’aube. Jamais ils ne redescendent. On
ne sait de quoi ils vivent. On ne sait quand ils dorment. Dans la journée,
devenus muets, ils restent là-haut, assis, l’un à côté de l’autre, main dans la
main. Ils attendent. On ne sait ce qu’ils attendent. Ils font peur.
C’est qu’ils sont l’âme de la Kahéna, mon fils. Ils n’ont besoin que de
donner à rêver pour vivre. Et leurs musiques et leurs chants, depuis
toujours, portent mon esprit1.

Deux hommes mystérieux qui restaient immobiles, chantant au


milieu d’une guerre sanglante, leur chant était un baume pour les blessures,
un calmant pour les douleurs et une berceuse pour l’âme.

Ce qui a séduit les auteurs dans la personne de la Kahéna est sans


doute toutes les valeurs dont elle fut l’emblème.
Tous ceux qui ont connu son récit et son histoire, ont tenu à ce
qu’elle soit transmise, tout en la modifiant, l’embellissant et l’utilisant à
d’autres fins. On lui attribue alors d’autres sens et d’autres symboles propres
aux différents pays dont sont issus les auteurs et aux différents événements
de leurs époques.

Ainsi donc, la Kahéna ne mourra jamais. Elle demeurera bien vivante


non seulement dans les cœurs mais aussi dans les œuvres, et ceci à travers
les siècles. Tant que son combat ne sera pas achevé et enterré avec elle, elle
continuera à fasciner les esprits.

1
Pierre CARDINAL, op. cit., p. 68-69.

195
Chapitre 4
La Kahéna : une Femme
« […] ma Kahina était femme, pleinement femme »1

1
Roger IKOR, op. cit., p. 48.

197
Si la Kahéna a été mythifiée et divinisée au cours des siècles, puis
transformée en un véritable emblème, elle n’en reste pas moins pleinement
femme, avec ses vices et ses vertus. Plusieurs auteurs ont tenu à peindre son
portrait, chacun selon l’image que lui insuffla l’Histoire avec une pincée
d’embellissement, inspirée par leur imagination débordante et leur esprit créatif.
Pour tenter de résumer ses différentes caractéristiques, nous emprunterons
quelques passages à leurs ouvrages.

Didier Nebot dira par la bouche d’Azoulaï, le rab, que la Kahéna est

[…] une femme aux dons aussi variés qu’étranges […]. Son éducation parfaite
lui permettra d’être la meilleure maîtresse de maison qui soit et de diriger avec
autorité les servantes. Mais elle peut aussi prédire l’avenir, rivaliser avec les
hommes les plus aguerris dans les jeux d’adresse ou dans la chasse au renard. On
dit même qu’elle manie le poignard avec grande dextérité […]. Ses yeux sont
bruns, immenses, constellés de paillettes d’or, et sa chevelure a la couleur du feu.
Dahia est un joyau brut qui brille de mille éclats1.

Dans ce passage, l’auteur dresse un portrait global de la reine faisant d’elle


une parfaite « femme au foyer » tout en étant à la fois une devineresse, une
guerrière et une femme sensuelle. En somme, elle est la perfection même.
Dans la description de son héroïne, l’auteur utilise un procédé littéraire. Le
comparé « les yeux » est assimilé à un comparant « des paillettes d’or ». Nous
relevons une métaphore de l’éclat de son regard ; un regard pétrifiant et
irrésistible à la fois, tel l’or dont l’attirance réveille le désir, la cupidité et l’amour
des hommes. L’auteur l’a donc comparée à un joyau, un bijou encore dans son état
brut, dont la brillance ne peut se masquer, telle la Kahéna, une femme d’une
beauté sauvage et d’une personnalité unique qui ne peuvent laisser indifférent. Si
le bijou attire par son éclat, la Kahéna, elle, c’est de tout son être qu’émane une
sorte de magnétisme auquel on ne peut résister.
Ensuite, dans la description des cheveux de son personnage, l’auteur
recourt à une autre métaphore. Il emprunte au feu sa couleur pour peindre la
chevelure de la berbère ; Il l’a donc voulu rousse.
Dans son roman, Roger Ikor relate son voyage en Algérie et à partir de là,
il conte l’histoire de cette reine berbère.

1
Didier NEBOT, op. cit., p. 114-115.

198
Son roman diffère de celui de Didier Nebot. Il trace la vie de l’héroïne :
son passage de l’enfance à l’âge adulte, comment de petite fille, elle se transforme
en une femme puis en une reine, ensuite en une chèfe!* de guerre pour finir en une
vieille femme.
Dans ce roman, la Kahéna a plusieurs frères et sœurs. Son père est un
personnage marginal malgré son titre et son statut au sein de la tribu.
Elle apprend comment devenir une Kahéna sous la main d’une Ancienne.
Elle met au monde deux fils de deux hommes différents.
Dans ce roman, Khaled est un adolescent qui la trahit et qui signe sa perte.
Elle finit par être tuée par ce dernier et non par Hassan. Elle mène de nombreuses
guerres contre ce dernier, dans lesquelles elle prouve à l’ennemi ainsi qu’aux
siens, son pouvoir et sa supériorité. Elle finit aussi par être trahie par ses deux fils
qui méprisent l’amant arabe qu’elle a pris.
Ce roman nous montre une Kahéna enfantine, un enfantillage cruel,
indolent, ignorent de certaines choses de la vie ; ses réactions traduisent sa
candeur et sa naïveté. Cette naïveté n’existe que durant son enfance. Sitôt devenue
femme, elle découvre les plaisirs de la chair et se transforme en femme libertine,
image que certains auteurs lui attribuent très volontiers. En reine et chef de guerre,
elle se montre rusée, fin stratège et elle applique à la perfection le rôle de
prophétesse. Dans ce roman, prophétiser n’est plus un don, et ne relève en aucun
cas du surnaturel, il devient une simple fonction, un rôle qu’elle doit assumer
auprès des siens, une mascarade.

Dans le roman de Magali Boisnard, l’auteur commence le récit de cette


reine berbère avec Ocba ibn-Nafi. Les Arabes viennent de prendre l’Égypte. C’est
le début de leur conquête.
Tout commence pendant l’automne de l’an 26 de l’hégire. L’anarchie
régne dans la Carthage byzantine. La défaite du patrice Grégoire, le massacre et le
pillage de la riche Sufetula, marquent l’apparition des Musulmans sur les
territoires convoités. Mais la guerre civile éclate en Orient, ce qui les oblige à se
replier.

*
C’est l’auteur qui souligne, c’est son orthographe.

199
Vingt ans après, les Arabes sont de retour en Ifriqiya, avec à leur tête le
puissant Ocba ibn-Nafi ; il ravage, anéantit et se proclame gouverneur de
l’Ifriqiya.

Ocba tient prisonnier Dinar el Mohadjer, son rival, et Koceila, prince des
Berbères. Il s’amuse à les humilier. Un jour, après une bataille, Ocba rentre avec
un grand butin. Entraîné par son orgueil, il décide de diviser ses cavaliers ; ce qui
lui joue un mauvais tour et cause sa défaite. C’est à Tehouda qu’il perd la vie.
Après la mort d’Ocba, c’est Zohaïr Ibn Qaïs qui poursuit la conquête. Il
réussit à tuer Koceila à Mems. Après Zohaïr, apparaît Hassan ibn Noomane el
Ghassani. C’est là qu’intervient l’avènement de la nouvelle reine.
Dans ce roman, l’auteur met surtout l’accent sur la cruauté de la reine, son
autorité, sa solitude – elle se retrouve abandonnée de tous : son armée, son peuple
et son propre fils qui la trahit –, son libertinage – elle est assoiffée de désir et
d’amour, nul homme ne lui résiste, elle est adonnée à la passion et la luxure – et
son enchantement : l’auteur met l’accent sur les mots « magique » et
« enchanteresse » qui se répètent dans certains passages.

Dans ce quatrième chapitre, nous allons donc recenser les différents


portraits de la Kahéna brossés par les auteurs. Pour cela, nous suivrons le plan
suivant :
1. De la beauté corporelle à la beauté spirituelle.
2. De l’aimée à la trahie.
3. De la puissante à la victime.
4. De la pudique à la libertine.
5. De l’enchanteresse à l’héroïne des contes féeriques.
6. De l’amoureuse à la cruelle.
7. De la patriote au chef de guerre.
8. La prophétesse : un don, un apprentissage.
9. Une mère, couronnement d’une femme.
10. De la gardienne du peuple à la gardienne des traditions.

200
1. De la beauté corporelle à la beauté spirituelle

1.1. La Kahéna, une reine de beauté

Tous les auteurs, sans exception, s’accordent sur le physique ensorcelant


de la reine. Quel que soit le statut qu’on lui attribue, elle n’en reste pas moins une
femme d’une beauté enivrante.
Prenons quelques extraits pour appuyer cela.
Dans son roman, Marcelle Magd