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Bret Easton Ellis - White

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Table of Contents

Couverture

Du même auteur

Titre

Copyright

Actualité des Éditions Robert Laffont

Dédicace

Citation

empire

être acteur

second moi

post-sexe

like

tweeting

post-empire

these days
« PAVILLONS »Collection dirigée par Maggie Doyle
DU MÊME AUTEUR

Suite(s) impériale(s), Robert Laffont, 2010,


collection « Pavillons », trad. Pierre Guglielmina

Moins que zéro, Christian Bourgois, 1986,


trad. Brice Matthieussent ; Robert Laffont,
collection « Pavillons », 2010.

Lunar Park, Robert Laffont, 2005,


collection « Pavillons », trad. Pierre Guglielmina.

Glamorama, Robert Laffont, 2000,


collection « Pavillons », trad. Pierre Guglielmina.

American Psycho, Salvy, 1992, trad. Alain Defossé ; Robert Laffont, 2000,
collection « Pavillons ».

Zombies, Robert Laffont, 1996,


collection « Pavillons », trad. Bernard Willerval.

Les Lois de l’attraction, Christian Bourgois, 1988,


trad. Brice Matthieussent ; Robert Laffont,
collection « Pavillons ».

Bret Easton Ellis, œuvres complètes, tomes 1 et 2, Robert Laffont, 2016,


collection « Bouquins ».
[Link]
Nous remercions Farrar, Straus and Giroux ainsi que Janklow & Nesbit Associates pour nous
avoir accordé le droit de reproduction d’un extrait de The White Album, de Joan Didion
(traduction française de Pierre Guglielmina pour le présent ouvrage).

Titre original : WHITE

© 2019 Bret Easton Ellis

© Traduction française : Éditions Robert Laffont, S.A.S., Paris, 2019

Couverture : © Chip Kidd et Studio Robert Laffont

ISBN 978-2-221-24281-0

(édition originale : ISBN 9780525656302, Alfred A. Knopf, une division de Penguin Random
House LLC, New York)

Ce livre électronique a été produit par Graphic Hainaut S.A.S.


À Matthew Spector
« La société sert d’intermédiaire entre, d’une part, une moralité intolérablement stricte et, d’autre
part, une permissivité dangereusement anarchique, en vertu d’un accord tacite grâce auquel nous
sommes autorisés à enfreindre les règles de la moralité la plus stricte, à condition de le faire
calmement, discrètement. L’hypocrisie est le lubrifiant qui permet à la société de fonctionner de
façon agréable… »

Janet Malcolm

Le Journaliste et l’Assassin
Quelque part au cours de ces dernières années – et je ne peux pas définir
quand exactement – une irritation vague, mais presque insurmontable,
irrationnelle, a commencé à me démanger, peut-être une douzaine de fois
par jour. Cette irritation concernait des choses apparemment mineures,
vraiment, bien en dehors de mon domaine de référence, au point que
j’étais surpris par le fait d’avoir à respirer à fond pour anéantir cette
frustration et ce dégoût entièrement provoqués par la stupidité des gens :
adultes, connaissances et inconnus sur les réseaux sociaux qui toujours
présentaient leurs opinions et leurs jugements inconsidérés, leurs
préoccupations insensées, avec la certitude inébranlable d’avoir raison.
Une attitude toxique semblait émaner de chaque post ou commentaire, ou
tweet, qu’elle ait été réellement présente ou pas. Cette colère était
nouvelle, quelque chose que je n’avais jamais connu auparavant – et elle
était liée à une anxiété, une oppression, que je ressentais chaque fois que
je m’aventurais en ligne, l’impression que j’allais en quelque sorte
commettre une erreur au lieu de présenter tout simplement mes pensées
sur un truc quelconque. Cette idée aurait été impensable dix ans plus tôt –
le fait qu’une opinion puisse devenir mauvaise –, mais dans une culture
polarisée, exaspérée, des gens se voyaient bloqués sur le réseau à cause de
leurs opinions, précisément, des gens n’étaient plus suivis parce qu’ils
étaient perçus de façon erronée. Les peureux prétendaient capter
instantanément l’humanité entière d’un individu dans un tweet insolent,
déplaisant, et ils en étaient indignés ; des gens étaient attaqués et virés
des « listes d’amis » pour avoir soutenu le « mauvais » candidat. Comme
si on ne pouvait plus faire la différence entre une personne vivante et une
série de mots tapés précipitamment sur un écran noir. La culture dans son
ensemble paraissait encourager la parole, mais les réseaux sociaux
s’étaient transformés en piège, et ce qu’ils voulaient véritablement, c’était
se débarrasser de l’individu. Ma colère était souvent déclenchée par des
gens qui étaient toujours furieux à propos de tout, qui avaient l’air
perpétuellement enragés par des opinions auxquelles je croyais et que
j’appréciais. Mon rejet de tout ça m’a forcé à me confronter à un fantasme
dégradé de moi-même – un acteur, quelqu’un dont je n’avais jamais cru
qu’il existait – et c’est devenu un rappel constant de mes défaillances.
Pire encore : cette colère pouvait créer une dépendance, au point que je
finissais par abandonner, tout simplement, et je restais assis là, épuisé,
muet à cause du stress. Mais, en fin de compte, le silence et la soumission
étaient ce que voulait la machine.
L’idée de commencer un nouveau roman s’est mise à murmurer dans le
creux de mon oreille au cours des premières semaines de 2013, alors que
j’étais coincé dans la circulation sur la I-10 à la hauteur de la sortie
d’Hollywood, après une semaine passée à Palm Springs en compagnie
d’une amie avec qui j’étais à l’université dans les années 1980 et qui était
en train de perdre la tête (elle avait craqué plusieurs fois en ma présence
pendant ces journées dans la maison sur Azure Court, avant de repartir
plus tôt que prévu pour aller faire une retraite, à San Diego, avec Deepak
Chopra – oui, je sais de quoi ça a l’air). À Palm Springs, j’avais été, de
manière inattendue, paralysé par des vagues d’anxiété qui m’avaient
obligé à rester au lit pendant des heures, à fixer mon téléphone – vagues,
mais vastes prises de conscience de la mortalité que la fragilité de mon
amie avait déclenchées et encouragées – tout en relisant furieusement, de
façon absurde, la dernière série de notes démentes sur un épisode pilote
que j’écrivais pour CW Network. Entre les bouffées de terreur et les coups
de téléphone incessants de la compagnie de production et les
remaniements, la pensée que je ne pourrais peut-être jamais écrire un autre
roman s’est présentée plus bruyamment qu’elle ne l’avait fait depuis des
lustres – et j’avais terminé mon dernier roman en 2009. Pourquoi cette
idée s’est imposée à ce moment particulier, je suis incapable de vous le
dire. Le désir d’écrire de la prose avait continué à pulser faiblement en
moi pendant des années, mais pas dans ce que je considérais désormais
comme l’enclave truquée du roman. En fait, je m’étais arraché à l’idée du
« roman » pendant plus de dix ans, comme le révélaient, de toute évidence,
les deux derniers livres que j’avais publiés : de faux Mémoires emballés
dans un roman d’horreur et une autobiographie condensée en roman noir
que j’avais réussi à faire accepter, douloureusement, pendant une crise de
la quarantaine, l’histoire de mes trois premières années de retour à Los
Angeles, consacrées à travailler de manière assez futile sur des films,
après avoir vécu près de deux décennies à New York.

Pendant ces cinq dernières années, je n’ai eu aucun désir d’écrire un


roman et je m’étais convaincu que je ne voulais pas être contraint par une
forme qui ne m’intéressait plus (et cependant j’étais prêt à être contraint
par les conventions des cent pages de scénario et du pilote de télévision en
cinq actes). J’ai réitéré fermement tout cela dans des interviews données
au cours de cette période, pendant la tournée mondiale du dernier roman
que j’avais écrit, lors de press-junkets en Espagne, à Copenhague, à
Melbourne. Mais dans le désert, ce sentiment s’est évaporé et, entre les
notes de scénario et la peur calmée à coups de Xanax et de tequila, alors
que les montagnes entourant la maison s’assombrissaient sous le ciel des
après-midi d’hiver, les premiers paragraphes d’un roman ont commencé à
prendre forme. Il débutait par une image tournant autour d’un panneau
Emser Tile blanc ivoire, situé sur un toit à l’intersection de Santa Monica
Boulevard et d’Holloway Drive : la vue depuis la lunette arrière d’une
voiture volée, un violent accident, un mystère qui se déployait, un truc sur
le passé, cette dernière année au lycée, la suggestion d’un meurtre déguisé
en suicide, quelqu’un qui prétendait être quelqu’un qu’il n’était pas, un
acteur.
BBB

Je ne me suis jamais forcé à écrire un roman, ce que mes agent, éditeurs


et lecteurs pourraient considérer comme faisant partie d’un problème
global concernant l’écrivain que je suis ou la marque que je suis,
notamment parce que j’ai pris cinq ou sept ou huit années entre chaque
livre à une époque où la plupart des lecteurs attendent d’un romancier de
marque qu’il publie tous les deux ans avec une précision d’horloge. C’était
ce que ma maison d’édition attendait de moi dans les années 1980, après le
succès de mon premier roman, et je me souviens encore du choc ressenti
quand on m’a dit ça. Au bout du compte, je n’ai jamais travaillé de cette
façon et cependant ça n’a jamais signifié que je n’écrivais pas. Tout
simplement, j’écrivais de la manière qui fonctionnait le mieux pour moi.
Je ne pensais à personne quand j’écrivais – je n’étais pas conscient d’un
public à l’affût à l’extérieur de mon appartement et je ne me suis jamais
vraiment soucié de ce que mon agent, mon éditeur ou ma maison d’édition
attendait de moi. Avec ma maison d’édition, je m’assurais que les dates de
remise (s’il y en avait) étaient flexibles (et elles l’étaient) et, en retour,
j’acceptais de faire la promotion des livres aussi longtemps qu’elle le
jugeait nécessaire. Et je n’ai jamais succombé à la tentation de donner au
public ce que je croyais qu’il aurait peut-être voulu : j’étais le public et
j’écrivais pour me faire plaisir et me soulager de la douleur. J’ai rarement
accordé des interviews entre deux publications parce qu’une partie du
processus était encore mystérieuse pour les lecteurs, et cette sorte de
glamour secret ajoutait une certaine excitation à la façon dont les livres
étaient autrefois reçus, que ce soit négativement ou positivement.

Mais les romans n’engagent plus le public avec une telle intensité. J’avais
remarqué avec une certaine mélancolie le manque d’enthousiasme général
pour les grands romans littéraires américains à l’automne, avant de
retrouver cette amie à Palm Springs, mais j’avais aussi compris : aucune
raison de s’inquiéter. Ce n’était qu’un fait, tout comme la notion de grand
film de studio américain ou de grand groupe américain recouvrait
désormais une expérience plus réduite, plus étroite. Tout a été dégradé par
ce que la surcharge sensorielle et la prétendue technologie du libre choix
nous ont apporté, bref, par la démocratisation des arts. J’ai commencé à
sentir le besoin de travailler sur ma voie durant cette transition – de me
déplacer du monde analogique dans lequel j’avais l’habitude d’écrire des
romans vers le monde numérique dans lequel nous vivons à présent (via
des podcasts, la création d’une série Web, en prenant part aux réseaux
sociaux), même si je n’ai jamais pensé qu’il existait la moindre
corrélation entre les deux. Après cette dernière semaine de janvier dans le
désert avec l’amie que je connaissais depuis trente ans, après l’avoir vue
se rendre dingue à cause de la vie qu’elle menait, et tandis qu’il me fallait
endurer les remaniements incessants du pilote d’une série de science-
fiction qui n’allait jamais marcher, quelque chose en moi a finalement
craqué et j’ai commencé à prendre des notes pour un roman. Mais ça n’a
jamais rien donné non plus.
empire
J’étais inhabituellement attiré par les films d’horreur lorsque j’étais un
garçon qui grandissait dans San Fernando Valley au début des années
1970, quand ils me parlaient d’une façon qui ne ressemblait à rien d’autre.
J’ai peut-être connu un ou deux adeptes qui les aimaient autant que moi,
mais pour la majorité de mes amis, au cours de cette décennie démente de
cinéma, l’horreur était simplement un genre comme un autre, pas plus
chargé de sens pour eux que ne l’était la comédie sexy pour adolescents ou
la comédie musicale disco. Que pouvait-il bien y avoir dans les films
d’horreur – et dans les romans et les bandes dessinées d’horreur – qui
captait mon attention plus que toute autre chose ? En surface, la maison où
je grandissais n’était qu’une autre maison modeste de la classe moyenne
aisée au pied des collines de Sherman Oaks, mais juste sous la surface
s’étendait la zone grisâtre du dysfonctionnement extrême. J’ai perçu ce
dysfonctionnement à un âge très précoce et je m’en suis détourné, en
comprenant une chose : j’étais seul. Quand vous étiez un jeune garçon
dans les années 1970, les parents « hélicoptères » n’existaient pas : vous
naviguiez plus ou moins seul dans le monde, une exploration sans la
moindre intervention de l’autorité parentale. Quand j’y repense, mes
parents, comme les parents des amis avec qui j’ai grandi, étaient
incroyablement nonchalants, pas du tout comme les parents d’aujourd’hui
qui accumulent les preuves de chaque mouvement de leurs enfants sur
Facebook, et les font poser sur Instagram, et les poussent dans des espaces
sécurisés, et exigent de la positivité tout en essayant apparemment de les
protéger de tout. Si vous aviez grandi dans les années 1970, ce n’était
absolument pas votre enfance. Le monde ne se préoccupait pas encore
uniquement des enfants.
BBB

Je me souviens de longues périodes au cours desquelles je ne voyais pas


mon père, si ce n’est pour un rare petit déjeuner pendant la semaine ou un
dîner le dimanche, dans la mesure où, du lundi au vendredi, il était déjà
parti pour son travail dans une société immobilière en ville bien avant que
mes sœurs et moi ne soyons réveillés, et ne revenait pas à la maison de
Sherman Oaks avant que nous ayons fini de dîner et envisagé de faire nos
devoirs devant nos postes de télévision dans nos chambres respectives.
À cinq, six et sept ans, nous allions tout seuls à pied jusqu’à l’école
primaire (les parents sont aujourd’hui arrêtés s’ils autorisent une chose
pareille) et nous pratiquions des jeux, très physiques, de guerre ou
d’espionnage, ou contre des monstres, à travers toutes les rues du quartier
et jusque dans les canyons qui partageaient les collines de Sherman Oaks,
de Studio City et d’Encino. Nous rentrions seuls de l’école, trouvions
quelque chose à manger dans la cuisine vide et puis repartions à vélo, à
quelques rues de là, vers la maison d’un copain ou d’une copine où ne
vivaient aussi, semblait-il, que des enfants. S’il nous arrivait d’apercevoir
ou même de dire bonjour à une mère, la conversation était brève et nous
étions toujours impatients de poursuivre, d’être seuls de nouveau, de
découvrir le monde, loin de nos parents pratiquement inexistants.

Nous étions toujours actifs, en mouvement, que ce soit sur les terrains de
jeux et dans les parcs, ou à nous éclabousser dans la piscine d’un ami, ou
sur la plage à patauger dans le Pacifique, ou bien à traîner dans une arcade
de jeux vidéo de Westwood Village, devant un flipper, pendant que Blue
Oyster Cult et ELO faisaient, en arrière-plan, la bande-son de ce qui était
en train de se passer. La télévision se limitait à quelques douzaines
d’émissions diffusées tous les soirs sur trois chaînes, entre huit heures et
onze heures, et de sept heures à midi le samedi matin. Comparés aux choix
d’aujourd’hui, les nôtres étaient remarquablement limités et donc nous
passions l’essentiel de notre temps dans les rues de banlieue, les arcades,
et les centres commerciaux, et à la plage, avec, le samedi, deux ou trois
films, seuls, à jouer nos scénarios d’adultes tout seuls, à explorer notre
propre chemin vers la maturité sexuelle de l’adolescence. Lors d’un rare
après-midi dans la semaine, il m’arrivait de rester chez moi, allongé sur le
tapis vert à longs poils dans la salle de séjour ou sur le waterbed que nous
avons eu, brièvement, dans la maison de Valley Vista, si j’étais pris par
une bande dessinée ou un roman dont je ne pouvais me détacher. À cet âge,
je pouvais lire un roman entier par jour, incapable de me concentrer sur
rien d’autre ; c’est comme ça que j’ai tout absorbé, depuis Harriet la
petite espionne à La Petite Maison dans la prairie. Mais, en général, je
lisais après le coucher du soleil, au beau milieu de la nuit, et c’est comme
ça que j’ai fait la connaissance de Carrie, des romans de James Herbert et
des Warren Comics qui m’obsédaient durant toutes ces années – Eerie,
Creepy, Vampirella. Enfant livré à lui-même, je trouvais dans ces romans
d’horreur – comme dans les films que je consommais – la confirmation de
quelque chose.

J’étais un enfant des années 1970, j’avais lu le roman d’horreur populaire


de Thomas Tryon, Le Visage de l’autre, je n’avais que sept ans, tenant en
équilibre sur mes genoux, pendant que j’attendais ma leçon de natation sur
Ventura Boulevard, l’exemplaire que ma mère avait sorti de la
bibliothèque publique de Sherman Oaks. La mort, d’un coup de fourche,
d’un des garçons à la fin de la première partie de ce roman me sidérait –
avait acquis une sorte d’aura sulfureuse pour moi – parce que c’était le
seul meurtre détaillé que j’avais pu trouver en caractères imprimés, et il
me hantait depuis. Je voulais savoir comment, techniquement, l’auteur
avait si bien réussi cette scène et donc je la lisais et la relisais,
contemplant les paragraphes, fasciné en comprenant comment l’auteur
avait lié les mots pour donner une telle charge à la scène. Les livres que je
lisais et les films que je regardais insistaient sur le fait que le monde était
un lieu étrange et cruel, que le danger et la mort étaient partout, que les
adultes ne pouvaient vous aider que jusqu’à un certain point, qu’il y avait
un autre monde – un monde secret sous le fantasme et la sécurité illusoire
de la vie quotidienne. Les films d’horreur et les romans d’horreur m’ont
aidé à saisir tout cela à un âge précoce. Quand j’ai lu Danse macabre de
Stephen King, son premier recueil de nouvelles, en 1978 – ayant déjà lu
plusieurs fois Carrie, Salem et Shining –, il me restait peu d’illusions sur
l’innocence neutre de mon enfance ou sur celle de qui que ce soit.
BBB

Nos parents étaient indulgents pour ce qui était des divertissements. On


nous autorisait les films « pour adultes » la plupart du temps et il était rare
de se voir interdire des choses que nous lisions ou écoutions. Je me
souviens d’avoir vu American College avec mon père, un samedi après-
midi à l’Avco Theater de Westwood, pendant l’été 1978, quand j’avais
quatorze ans, et nous avons ri pratiquement sans arrêt. Mon père n’avait
aucun problème en ce qui concernait la nudité, le sexe avec un mineur,
l’humour osé (y compris le godemiché brandi par Otter), les scènes de
masturbation et les batailles de polochons seins nus, aucun problème non
plus avec la connotation contestataire du film, qu’il avait l’air d’apprécier
énormément, même s’il faisait partie de la classe dominante (une partie de
son plaisir avait trait au fait qu’il était allé lui aussi à l’université au début
des années 1960 et avait le même âge à l’époque que les personnages du
film). Je me souviens de ma mère m’emmenant en cachette, pendant la
semaine, dans un cinéma de Studio City pour voir La Fièvre du samedi
soir, en janvier 1978, alors que je n’avais que treize ans, parce qu’elle
craquait pour John Travolta et que nous avions écouté la bande-son sur le
8-pistes dans la voiture pendant deux mois ou presque, quand elle venait
nous chercher à l’école, et nous emmenait chez le coiffeur ou à nos leçons
de piano (oui, c’était une enfance bourgeoise, blanche, à l’apogée de
l’Empire). Le film était certainement un film à sensations, pour adultes, et
les hommes de la bande de Tony Manero possédaient une charge érotique
telle pour moi qu’ils sont devenus partie intégrante de ma vie
fantasmatique un an plus tard, quand Richard Gere m’a fait prendre une
autre direction.

C’était une époque où les parents décidaient quels films ils allaient voir
et les enfants suivaient. En 1975, j’ai vu Shampoo d’Hal Ashby, le soir de
Pâques à Palm Springs, avec ma tante et deux cousins de mon âge, et mes
parents, qui n’y voyaient aucun inconvénient, mais avaient été cependant
mortifiés de constater que nous étions les seuls enfants dans le cinéma,
bondé à la séance de vingt heures. En tant que baby-boomers, ils pensaient
que cela les ferait paraître sous un mauvais jour. Shampoo était un film
risqué, et mes parents ne s’y attendaient pas – ils imaginaient quelque
chose de plus frivole, de plus léger ; je m’étais assis seul dans un des rangs
vides de devant, à l’écart de la foule, et j’avais rougi vivement (« Je veux
sucer sa queue », disait Julie Christie, ivre, en désignant Warren Beatty,
lors d’un dîner au Bistro à Beverly Hills, avant de se glisser sous la table
pour le faire). Mon plaisir était intensifié par le fait que j’étais sûr que
mon père piquerait une crise après la projection du film – une fois encore,
pas tant à cause du contenu, mais parce qu’il était gêné d’avoir emmené
son fils voir ce film devant des centaines de personnes. Et il a piqué cette
crise, même s’il feignait de ne pas connaître les trois enfants qui le
suivaient, ni ma mère ni ma tante, alors que les adultes regagnaient d’un
pas rapide la voiture dans le parking du cinéma sur North Palm Canyon
Drive.
Ce laisser-faire en ce qui concerne le contenu de nos divertissements
serait inacceptable pour la plupart des parents aujourd’hui, mais, à l’été
1976, il n’était pas rare que des gosses de onze ou douze ans regardent,
pendant plusieurs séances d’affilée, La Malédiction dans un immense
cinéma sur un écran géant (emmenés par les frères et sœurs aînés d’amis à
cause de l’interdiction aux mineurs de moins de treize ans et ravis par la
décapitation au ralenti de David Warner), ou écoutent la musique originale
de A Chorus Line sur le 8-pistes pendant qu’on les emmenait quelque part.
Mes sœurs et moi gloussions en écoutant « Dance Ten, Looks Three » («
Des seins et des fesses / Me suis acheté une jolie paire / m’a raffermi le
derrière »), tandis que nos parents, assis à l’avant – mon père au volant,
ma mère sur le siège du passager – écoutaient, distraits et perplexes. Nous
feuilletions les volumes de Jacqueline Susann et d’Harold Robbins dans la
bibliothèque de ma grand-mère, regardions L’Exorciste sur Z Channel (la
première chaîne câblée payante qui avait démarré à LA au début des
années 1970) – nos parents nous l’avaient formellement interdit, mais
nous avions désobéi et nous avions totalement flippé. Nous avions vu des
sketches de Saturday Night Live où des gens sniffaient de la cocaïne et
nous étions irrésistiblement attirés par l’allure de la culture disco et des
films d’horreur totalement dépourvus de second degré. Nous
consommions tout cela et jamais rien ne nous choquait – nous n’étions
jamais blessés dans la mesure où la noirceur et l’humeur sombre de
l’époque étaient partout et que le pessimisme était la langue nationale, un
insigne branché et cool. Tout était une arnaque, tout le monde était
corrompu, et nous étions tous élevés à l’école du cran. On pourrait
soutenir que ça nous a tous foutus en l’air ; ou peut-être, en le considérant
sous un autre angle, que ça nous a rendus plus forts. Rétrospectivement,
quelque quarante ans plus tard, je pense que cela a probablement fait de
moi autre chose qu’une mauviette. Oui, nous étions des élèves de sixième
et de cinquième face à une société où il n’existait aucun filtre parental.
[Link] n’était pas à notre portée, les vidéos de fisting n’étaient pas
disponibles sur nos téléphones, ni Cinquante nuances de Grey ou le
gangster rap, ou les jeux vidéo violents, et le terrorisme n’avait pas encore
atteint nos rivages, mais nous étions des enfants qui erraient dans un
monde presque uniquement fait pour les adultes. Personne ne se souciait
de ce que nous regardions ou pas, de ce que nous ressentions ou voulions,
et le culte de la victimisation n’avait pas encore commencé à exercer sa
fascination. C’était, en comparaison de ce qui est aujourd’hui acceptable
et des enfants couvés dans l’impuissance, une époque d’innocence.
BBB

Pendant ces années, j’ai passé un temps infini à scruter un écran dans
l’obscurité d’un cinéma, et une grande partie de ce temps était occupée par
la mort, sanglante, réaliste, intime. En comparaison ou en contraste avec
les massacres sans effusion de sang des films Marvel d’aujourd’hui, ce qui
était à l’époque « tout public » serait sans doute maintenant strictement
interdit aux moins de dix-huit ans. En un an seulement, au début des
années 1970, je me souviens d’avoir été le témoin des choses suivantes :
Jill Clayburgh poignardée à mort par George Segal dans L’Homme
terminal, une adaptation d’un roman de Michael Crichton, qui m’avait
fasciné pendant plusieurs projections, mais me paraît aujourd’hui
impossible à regarder ; Yul Brynner pourchassé par Richard Benjamin et
James Brolin dans Mondwest, les fusillades figurées par ces giclements
rouge sang qui se répandaient sur les écrans par seaux entiers jusqu’au
milieu de la décennie ; le sang coulant de la gorge tranchée de Donald
Sutherland à la fin de Ne vous retournez pas, de la même couleur atroce.
Ajoutez à cela Pamela Franklin sexuellement outragée et tuée par les
esprits de La Maison des damnés. Vincent Price incarnant l’acteur dérangé,
Edward Lionheart, qui assassine ses critiques dans Théâtre de sang, l’un
des films les plus vicieux et les plus sanguinairement imaginatifs que
j’avais vus jusqu’alors. J’avais neuf ans quand mon père nous a emmenés,
mon copain et moi, dans le grand cinéma Art déco de Westwood, à une
séance plutôt désertée parce que c’était en fin de matinée, et nous avons
survécu à l’épreuve, mon ami et moi, enchantés par les morts
shakespeariennes, sordides, hideuses (y compris la décapitation de deux
caniches que leur propriétaire est contraint de manger jusqu’à mourir
étouffé). Pour mon père, le film était une comédie, ce qu’il était en effet,
mais peut-être pas pour un élève de cours élémentaire. Il avait trente-deux
ans à l’époque et n’était pas un fan de films d’horreur, et je crois que la
seule raison pour laquelle il avait décidé de nous chaperonner lors de cette
matinée d’avril était qu’il avait un faible pour Diana Rigg, qui jouait la
fille de Vincent Price.
Je me souviens distinctement d’un après-midi de décembre, en 1974,
l’école était fermée pendant les vacances et j’avais marché jusqu’à un
cinéma près de chez nous, à Sherman Oaks, le La Reina dans Ventura
Boulevard, où j’avais vu en matinée Phantom of the Paradise de Brian de
Palma, et j’avais été complètement soufflé. À l’âge de dix ans, j’étais
obsédé par ce film à la façon, je suppose, dont la génération pré-milléniale
d’aujourd’hui est raide d’admiration devant cette autre comédie musicale,
Frozen – mais Phantom of the Paradise avait été un bide que personne
parmi mes connaissances n’avait vu et il me faudrait attendre l’université
avant de trouver d’autres fans du film (je l’avais découvert à dix ans parce
que Pauline Kael, que je lisais religieusement, avait écrit une critique
dithyrambique dans le New Yorker). De nos jours, et beaucoup de mes
amis étant des parents, je suis quelque peu sidéré de ne pas avoir ressenti
(et ma mère non plus) la moindre trépidation en marchant seul dans les
rues, en entrant seul dans le cinéma, en achetant seul des friandises, en
choisissant mon siège dans la vaste salle vide sans être accompagné par un
adulte, pour regarder ensuite ce film assez sanglant et excitant. Au
contraire, j’étais absolument ravi d’avoir accès à ça et je me sentais
remarquablement adulte, parce que je n’avais pas besoin d’un parent pour
me tenir la main. Les films d’horreur appuyaient ces tentatives d’accéder à
l’indépendance. Si je pouvais survivre à Children Shouldn’t Play With
Dead Things dans un multiplex de Northridge avec mon ami Robert Scarf
ou supporter l’hideuse transformation de Dirk Benedict, d’étudiant assez
sexy en cobra royal mutant dans Ssssssss, seul dans un cinéma de North
Hollywood, ou faire face à n’importe laquelle des cinq histoires qui
composaient Les Contes de la crypte, alors je me sentais devenir plus fort,
m’élever vers quelque chose. J’affrontais seul le monde des adultes,
vraiment tout seul, et je luttais avec ce monde. Il n’y avait pas un adulte à
qui rendre des comptes, pas de téléphone portable grâce auquel ils
pourraient me suivre, j’étais tout simplement seul pendant trois heures
d’un après-midi de décembre, à regarder une comédie musicale
sophistiquée, un spectacle rock-horreur avec des scènes sanglantes et
outrageusement satiriques, et une fantastique série de chansons de Paul
Williams, et, oui, j’avais dix ans quand ça s’est passé. J’étais allé seul voir
un film de Brian de Palma et je l’avais aimé, et j’avais senti que j’étais, au
beau milieu de tout ça, en train de grandir.
BBB
Ne gagner que de la déception, de la désillusion et de la douleur rendait la
joie, le bonheur, la prise de conscience et le succès à la fois plus tangibles
et notablement plus intenses que ce que j’avais compris à un âge antérieur.
Nous ne recevions pas de médailles pour avoir fait un bon travail et nous
n’étions pas récompensés juste pour avoir été présents : il y avait des
gagnants et des perdants bien réels. Les fusillades dans les écoles
n’existaient pas encore – du moins n’étaient-elles pas épidémiques –, mais
nous étions physiquement tyrannisés, en général par d’autres garçons et
habituellement sans la commisération ou même le moindre commentaire
des parents. Et, certainement, personne n’était là pour nous répéter
combien nous étions exceptionnels à la moindre occasion (je n’arrive
pourtant pas à me souvenir d’avoir entendu parler d’un seul suicide d’un
de mes condisciples pendant mon enfance ou mon adolescence – soit dans
les écoles d’État, soit dans les écoles privées de LA). C’était la
provocation incontrôlée des films d’horreur qui faisait que cela
ressemblait à la façon dont le monde fonctionne en réalité : on gagne, on
perd un peu, c’est la vie, tout ça me prépare pour quelque chose, c’est
normal. Ces films étaient le reflet de la déception globale inhérente à l’âge
adulte et à la vie elle-même – déceptions dont j’avais déjà été le témoin
dans le mariage défaillant de mes parents, l’alcoolisme de mon père, et ma
propre tristesse juvénile et mon aliénation, que je n’avais cessé de traiter
de mon côté. Les films d’horreur des années 1970 n’obéissaient à aucune
règle et il leur manquait souvent la trame de fond rassurante qui expliquait
et chassait le mal ou bien le transformait en une méta-plaisanterie
postmoderne. Pourquoi le tueur traque-t-il les étudiantes dans Black
Christmas ? Pourquoi Regan est-elle possédée dans L’Exorciste ? Pourquoi
le requin rôde-t-il dans les eaux d’Amity ? D’où viennent les pouvoirs de
Carrie White ? Autant de questions sans réponse, de même qu’il n’existait
pas de justifications reliant les moments d’incohérence de la vie
quotidienne : les emmerdes arrivent, gère le truc, arrête de pleurnicher,
prends ton médicament, grandis un peu, putain ! S’il m’arrivait souvent de
souhaiter que le monde soit différent, je savais aussi – et les films
d’horreur aidaient à renforcer ce point – qu’il ne le serait jamais,
compréhension qui, à son tour, m’a conduit à une sorte d’acceptation. Les
films d’horreur facilitaient la transition d’une prétendue innocence de
l’enfance vers la désillusion sans surprise de l’âge adulte, et ils servaient
aussi à affiner mon sens de l’ironie.
BBB

Pendant l’été 1982, le film d’horreur que j’ai vu juste avant de quitter LA
pour aller à l’université et commencer officiellement ma vie d’adulte
était, de manière assez révélatrice, le dernier qui m’ait véritablement
frappé d’un point de vue émotionnel, traumatisé même à l’époque,
dérangé pendant des années. Quelques-uns d’entre nous étions allés voir
The Thing, de John Carpenter au Crest Theater de Westwood, ayant vu le
soir précédent l’autre grande première de la semaine, Blade Runner de
Ridley Scott au Bruin Theater, dans Westwood aussi (nous avons préféré
The Thing, pour finir). The Thing se déroule dans l’Antarctique, une
station de recherches américaine, où un groupe de scientifiques tombe sur
une forme de vie extra-terrestre qui assimile, puis imite les autres
organismes. The Thing allait plus loin que n’importe quel film d’horreur
que j’avais pu voir, faisant exploser les conventions du corps-horreur qui
avaient apparemment commencé avec le David Cronenberg du début et
atteint le grand public avec Alien de Ridley Scott. Si Alien est un
cauchemar plus lisse, plus luxueux – en même temps qu’un film
véritablement terrifiant –, il s’achève sur une note rassurante, avec le
monstre mort et Ripley et le chat qu’elle a sauvé revenant en toute sécurité
vers la Terre. The Thing n’offre pas un tel réconfort. En dehors de la scène
d’explosion de la poitrine, il y a en fait très peu de sang dans Alien, et le
reste se joue dans des coupes brèves, discrètes, presque subliminales
(pensez à la façon dont les morts d’Harry Dean Stanton et de Yaphet Kotto
sont montrées en gros plans très serrés). The Thing renverse cette
esthétique et ne se dérobe pas à l’horreur, s’appuyant souvent sur des
longs plans moyens et des cadrages où se produisent les « assimilations »
épouvantables, et cette présentation m’a tellement déconcerté – était
tellement sanglante, grotesque, absurde – que j’ai senti arriver la fin de
quelque chose. Les films d’horreur n’allaient plus m’affecter de cette
manière primitive. Je ne le savais pas, durant cette nuit de l’été 1982 –
cette prise de conscience ne surviendrait que quelques mois plus tard –,
mais j’étais devenu un adulte et je n’avais plus besoin des films d’horreur
comme autrefois.

Quand je suis revenu à Los Angeles pour quelques jours à l’occasion du


Thanksgiving de cette année-là, après le choc et le délice d’avoir été
pendant trois mois un étudiant de première année autonome dans une
université lointaine, dans les collines du sud-ouest du Vermont, je suis allé
voir Creepshow, une collaboration de George Romero et de Stephen King,
dans le cinéma où j’avais vu Théâtre de sang avec mon ami et mon père,
près de dix ans auparavant, et je n’ai fait que hausser les épaules. J’avais
déjà terminé mon éducation.
être acteur
En février 1980, j’avais quinze ans, j’ai vu American Gigolo de Paul
Schrader au National Theatre dans Westwood, et je n’avais pas idée que le
film était influencé par Robert Bresson, le réalisateur français
minimaliste, ou que la fin – un faux alibi qu’un des personnages offre à un
autre – avait été subtilisée au film Pickpocket de Bresson (en 2012, quand
j’écrivais le scénario de The Canyons pour Schrader, mon avant-dernière
scène incluait une version de cet alibi entre Lindsay Lohan et James Deen,
un riff mis au goût du jour du dernier instant de Pickpocket, mais
American Gigolo était mon modèle et non Bresson). Rétrospectivement,
l’impact qu’a eu sur moi American Gigolo est impossible à mesurer, et
alors que ce n’est pas un grand film – ça ne l’est pas, même son réalisateur
en convient –, par la façon dont il a changé notre perception et notre
regard sur les hommes, et altéré la manière dont je pensais à Los Angeles
et dont j’en faisais l’expérience, son influence est immense et indéniable.
Le film se passe en 1979 à Los Angeles, ses habitants dînent à Ma Maison,
Perino’s, Scandia et Le Dome – et Julian Kay, le personnage du titre, vit
dans un appartement chic de Westwood, en Armani, roule dans les rues
vides à bord d’une décapotable Mercedes, et gagne sa vie comme prostitué
pour de riches femmes entre deux âges, hante le Polo Lounge au Beverly
Hills Hotel, et il est extraordinairement beau – et le film capture Richard
Gere à l’apogée de sa beauté, quand il a trente ans, mais en paraît moins.
Julian a deux proxénètes qui lui procurent du travail : une femme blonde,
divorcée, qui vit à Malibu, jouée par Nina Van Pallandt, et un grand
méchant Noir, joué par Bill Duke, qui vit dans une tour du West Side, au
milieu de sérigraphies d’Andy Warhol. Nous ne sommes pas sûrs que la
femme soit au courant de l’existence de l’autre proxénète – peut-être que
cela a son importance au début, peut-être que non, mais ce qui importe,
c’est le fait que Julian est un capitaliste heureux, superficiel, qui n’a
pratiquement pas d’histoire derrière lui. Il se contente d’exister, flottant
dans ce monde, un acteur. À un moment, il dit à quelqu’un qu’il est né à
Turin, mais nous ne savons pas si c’est vrai parce que, dans une scène
antérieure, il a menti à une cliente en disant qu’il était, dans sa jeunesse,
garçon de piscine au Beverly Hills Hotel. Le moteur de l’intrigue se met
en marche quand Julian est piégé dans une affaire de meurtre, et American
Gigolo devient un thriller criminel. D’un point de vue narratif, c’est un
récit plutôt banal et sa résolution est simple et nette. Mais rien de tout cela
n’a aucune importance tant la conception du film est séduisante et
éblouissante.

American Gigolo était le troisième film du jeune réalisateur Paul


Schrader et tout ce qu’il avait appris lors de ses deux premiers porte ici ses
fruits : le glissement des mouvements de la caméra, les décors superbes,
l’éclairage dramatique – tout contribue à la création de sa vision acide de
Los Angeles appréhendée comme un désert brillamment coloré. C’est un
néo-noir sous le soleil, menaçant et magnifique, et le film était de son
temps : il avait quelque chose de la New Wave de la fin des années 1970,
minimal et chic, luxuriant et corrosif, et quelque chose de gay aussi, qui
semblait être partout dans la culture à ce moment-là. Le grand public
n’avait jamais vu un homme photographié – traité en objet – comme
l’était Richard Gere. La caméra lorgnait sa beauté, errait sur sa peau,
dévorait son exubérance juvénile, était subjuguée par sa chair et Gere était
le premier rôle principal, dans un grand film de studio, en nu intégral de
face. À l’origine, John Travolta devait être la star d’American Gigolo,
mais il s’était retiré quelques semaines avant le début de la production, et
le public aurait peut-être approuvé son sérieux plutôt que l’absence
d’expression de Gere ; Travolta aurait peut-être humanisé le film – y
aurait instinctivement apporté son humour – et lui aurait donné un certain
réalisme. Avec Gere en son centre, au contraire, le film est une expérience
glaçante et distante, et à ce moment de sa carrière, l’humour lui fait
complètement défaut. Il y a une tristesse chez Gere, même si cela n’efface
pas l’impression que Julian Kay est moins un personnage qu’une idée, une
abstraction, un acteur, et qu’il n’est certainement pas sympathique.

Et cependant l’absence d’expression de Gere et l’austérité du film


entraient en collision, et, au printemps 1980, le public a marché et a fait de
lui une star. Le mannequin Lauren Hutton joue Michelle, la femme
malheureuse d’un sénateur de Californie, et elle est aussi vraiment
superbe, mais le film aime son protagoniste principal – la tension vient de
la beauté et du narcissisme de Gere. Les femmes ont toujours été
photographiées de cette manière, pas les hommes – c’était nouveau, c’était
gay et cela a fini par influencer absolument tout, de la popularité de GQ
magazine à la façon dont Calvin Klein a commencé à faire de la publicité
pour les hommes. Rétrospectivement, il est sidérant qu’American Gigolo
ait été un succès : le film est délibérément ralenti, parfois de façon
glaciale, et flirte avec la prétention plus souvent que le contraire, et il est
donc difficile de croire que cet objet d’art avec très peu de concessions
commerciales (si ce n’est, bien entendu, cette provocation délirante qu’est
le titre) ait été en fait un grand film de la Paramount produit par Jerry
Bruckheimer.
BBB

En 1980, je commençais le projet Moins que zéro, qui allait culminer en


1985 avec la publication de mon premier roman, et j’avais puisé bon
nombre de mes repères chez Joan Didion et dans le roman noir de LA,
ainsi que chez les Doors, X et Eagles, mais American Gigolo était un
modèle essentiel, au point que j’avais nommé le prostitué adolescent
Julian. Ce à quoi j’avais réagi, à l’âge de quinze ans, c’était à l’ambiguïté
morale non seulement du sujet et de Julian Kay, mais aussi de la
réalisation : je n’arrivais pas à décider ce que le film me vendait – et
j’aimais ça. L’électrisant « Call Me » de Blondie explosait pendant le
générique d’ouverture comme un hymne, même si le film était au fond
sombre et pessimiste, avec la beauté de Richard Gere offerte comme une
chose à désirer intensément, tout en étant profondément ambiguë. Cet
automne-là, Des gens comme les autres de Robert Redford s’adressait
passionnément à mon moi de seize ans, et je m’identifiais profondément
au personnage de Timothy Hutton, que je peux à peine regarder
aujourd’hui. En dépit de tous ses défauts, je peux voir et revoir American
Gigolo. Il est sorti à une époque où les films pouvaient exercer une sorte
de vaste influence culturelle, tout comme les romans, et les films et les
romans ressemblent aujourd’hui à des formes d’art du XXe siècle et pas du
XXIe. Les films ne fonctionnent plus pour nous comme une exploration des
cultures invisibles, lointaines, à moins qu’elles ne viennent d’un autre
monde ou ne soient fantastiques. Nous ne sommes plus poussés à nous
rendre dans un cinéma pour voir Richard Gere nu dans son appartement de
Westwood, avançant au milieu des gays qui dansent à The Probe sur La
Brea, ou simplement traînant sur Rodeo Drive ensoleillé, à vivre comme
des voyeurs du monde opulent de Beverly Hills dans lequel a lieu
American Gigolo. Tout cela est terminé : la télé-réalité et Instagram l’ont
remplacé.
BBB

Julian Kay est un acteur – et l’interprétation de Gere est l’interprétation


d’une interprétation. La trajectoire narrative d’American Gigolo est celle
d’un interprète qui a besoin de devenir réel et de quitter la scène afin de
sauver sa peau. Bien entendu, c’est l’arc normal de la perte-de-l’innocence
propre à la plupart des films américains, si ce n’est qu’ici c’est plus
intéressant et plus littéralement superficiel que d’habitude, comme l’est la
performance de l’acteur. J’avais pris conscience de l’existence de Gere
quelques années plus tôt en regardant Z Channel dans ma chambre de
Sherman Oaks, et je l’avais vu partager l’affiche de l’adaptation survoltée
de 1977 du best-seller de Judith Rossner sorti en 1975, À la recherche de
M. Goodbar (j’avais lu l’exemplaire de ma mère quand j’avais onze ans).
Vers la quarante-cinquième minute du film, il apparaît sous les traits de
Tony, un des types que ramène Diane Keaton. Elle le remarque pour la
première fois dans un bar pour célibataires parce qu’il est sur le point de
voler un portefeuille dans un sac – mais pourquoi ne le remarquerait-elle
pas ? Il est beau. Dans la scène suivante, Gere fait parvenir à l’orgasme
Keaton dans son appartement pendant que Donna Summer chante « Could
It Be Magic », et ensuite il interprète, dans son suspensoir, une figure de
ballet parodique, entre bagarre et kung-fu, en brandissant un couteau à
cran d’arrêt phosphorescent. C’était terriblement sexy pour ma sensibilité
d’élève de quatrième (c’est ridicule à présent) et, dans une transe érotique,
j’ai commencé à suivre la carrière de Gere au cours des années 1978 (Les
Moissons du ciel, Les Chaînes du sang) et 1979 (Yanks), le truc tournant à
la véritable fixation adolescente. Il aurait pu s’agir de n’importe qui, je
suppose, mais le rythme concomitant de mon adolescence et de ces films
cinglait vers une autre collision.

Au cours de cette phase de sa carrière, Gere représentait la sensualité


masculine sans compromis des années 1970 et paraissait parfaitement
choisi pour le monde pessimiste, nihiliste, de À la recherche de
M. Goodbar, dont l’histoire était un des récits archétypaux de la décennie.
Pour moi à l’âge de quatorze ans, le meurtre de l’institutrice Theresa Dunn
aux mains d’un partenaire sexuel d’un soir, dans le désert urbain du milieu
des années 1970 de Manhattan, était sexuellement excitant et possédait ce
parfum enivrant de presse à scandale, mais en même temps, il
m’horrifiait, m’ennuyait et me déprimait. Diane Keaton, au cours d’une de
ces liaisons sans lendemain, connaît l’orgasme ultime à l’instant même où
elle est poignardée à mort (par Tom Berenger, pour qui j’ai craqué aussi à
partir de ce moment-là), sous la lumière stroboscopique clignotante d’une
voie sans issue, haletante et couverte de sang – châtiment infligé et leçon
de morale conclue. Et cependant, je le regardais sans cesse pendant les
semaines où il passait sur Z Channel, afin d’apercevoir Gere.

En 1979, le seul film dans lequel il apparaissait était Yanks, film de John
Schlesinger sur la Deuxième Guerre mondiale à propos des GI stationnés
dans le nord de l’Angleterre en 1943. C’était la première fois que Gere
était une star dans un film dirigé par un réalisateur gay, et la différence
entre ce film et les deux précédents (dirigés par Terence Malick et par
Robert Mulligan) était évidente, même pour moi à l’âge de quinze ans.
Tout avait changé parce que la caméra approchait désormais Gere en tant
que star, accentuant les yeux en amande, tristes, la bouche sensuelle aux
lèvres pleines, les joues creuses séduisantes, le corps lisse d’ex-gymnaste
que nous apercevions nu dans la baraque des douches dans une des toutes
premières scènes – la disposition des corps pour la scène obscurcit
quelque peu la nudité, mais nous comprenons l’idée – et son nez
proéminent paraissait moins gros : quelqu’un possédé par le désir le
photographiait. Avant Yanks, cet automne de mes quinze ans, je n’avais
jamais vu au cinéma un homme plus beau, mais il était dénué d’expression
et avait l’air perdu, ce qui ajoutait probablement à sa beauté. Le défaut de
Gere dans les films historiques comme Les Moissons du ciel et Yanks était
qu’il semblait trop contemporain, trop moderne, pour être véritablement
adapté à ces différents mondes, et de ce fait il était maniéré. Dans Yanks, il
avait l’air d’un amateur, avec une voix plate et sans inflexion, et il ne
ressemble pas, il ne sonne pas, il ne bouge pas comme le ferait,
imaginerions-nous, un cuistot de l’Arizona qui fait des vannes – il donnait
plutôt l’impression de se lisser les plumes sur le podium à Milan à la fin
des années 1970, agité à cause de la drogue, ouvert à tout sexuellement, ou
bien traînant autour du Studio 54 et de la boutique Fiorucci à Beverly
Hills. De Gere émane une légitimité légèrement décalée, et pourtant il
occupe l’écran comme s’il était toujours évident qu’il jouait et en était
excessivement conscient, ne disparaissant jamais vraiment dans le rôle.
Une tension authentique demeure.
Yanks est une œuvre de studio, traditionnelle, glacée et quelque peu
embaumée, et tous les Américains sont à contre-emploi : Chick Vennera,
le meilleur ami de Gere, est encouragé à tout exagérer, et quelle est la
personne saine d’esprit qui a imaginé William Devane en personnage
romantique, apparié à la lumineuse Vanessa Redgrave ? Le film fut un
bide retentissant, mais Gere avait déjà tourné American Gigolo au moment
où Yanks faisait un fiasco. C’était le second film dans lequel il remplaçait
Travolta (le premier était Les Moissons du ciel), et si la Paramount avait
voulu Christopher Reeve pour jouer Julian Kay après la défection de
Travolta, Paul Schrader avait tenu bon pour Gere, finissant par convaincre
le président du studio, Barry Diller, de lui donner le rôle (Julie Christie
avait laissé tomber après le départ de Travolta et Meryl Streep avait refusé
le rôle de Michelle parce qu’elle trouvait le scénario de mauvais goût).
Dans la première moitié d’American Gigolo, il apparaît évident que Julian
Kay sera qui vous voudrez, selon ce que vous êtes prêt à payer. Une des
premières fois qu’on le voit dans son appartement, il est suspendu dans
des bottes de gravité, la tête en bas, répétant des phrases en suédois pour
une prochaine passe à 8 000 dollars et, plus tard, il utilise les mêmes
phrases avec la femme du sénateur, Michelle. De temps en temps, il est le
chauffeur d’une riche veuve de Charlottesville, et puis il se transforme en
décorateur allemand efféminé afin de protéger une cliente lors d’une visite
chez Sotheby’s – incontestablement, le moment le plus embarrassant de
Gere à l’écran. Dans la scène la plus emblématique du film, Julian
s’habille pour sortir un soir – sniffant de la cocaïne sur un petit miroir,
étalant de magnifiques costumes Armani sur son lit, choisissant celui qu’il
va mettre, inspectant les tiroirs de chemises luxueuses et de cravates
chatoyantes –, pendant que Smokey Robinson chante « The Love I Saw In
You Was Just a Mirage ». Vers la fin du film, Julian, désespéré, dit au
proxénète qui l’a piégé dans le meurtre Rheinman à Palm Springs qu’il est
prêt à jouer d’autres rôles (gay, pervers) afin d’échapper à ce coup monté,
et vous comprenez qu’American Gigolo pourrait être considéré comme un
film d’horreur sur un acteur qui est en train de perdre son public. Julian
pense qu’il est libre, mais on lui dit constamment ce qu’il doit faire – tout
n’est en réalité qu’une audition pour être payé.
BBB
J’ai fréquenté des acteurs depuis que je suis enfant, dans une grande
proximité, à la fois professionnelle et émotionnelle, depuis l’école
primaire et le lycée jusqu’à l’âge adulte. En dépit de la folle positivité
passive-agressive dont les acteurs ont besoin pour maintenir leur équilibre
et nourrir leur fringale de séduction et de contrôle sur vous, je les ai
toujours trouvés attachants et sympathiques. Cette névrose est en dernière
instance pardonnable, puisque c’est ce que les acteurs sont censés faire –
faire que vous les aimiez. Leur travail exige simplement ceci : je désire
vous pousser à me désirer. Et de ce fait, du moins pour la majorité de ceux
avec qui j’ai passé du temps, être acteur est une vie difficile, remplie
d’une peur souterraine et d’un péril émotionnel, dus à ce qui pourrait se
passer si vous ne les aimez pas. Qu’en est-il si vous ne réagissez pas à ce
qu’ils vendent ? C’est assez simple : que se passe-t-il si l’acteur n’est pas
aimé ? Ce n’est pas une décision qu’on peut imposer à quiconque ; c’est
juste produit par des personnes qui veulent s’exprimer (peu importe d’où
viennent leurs névroses) et espèrent aussi gagner leur vie en le faisant.
Mais la plupart des acteurs ne réussissent jamais, et la lutte et le rejet,
inhérents à leur métier, font que n’importe quelle autre profession a l’air
sensée et sans détour. Les raisons pour lesquelles un acteur est désiré et
engagé sont tellement aléatoires – souvent fondées sur la chance et n’ayant
rien à voir avec le mérite et les aptitudes – que le spectacle de ce jeu vu
depuis la ligne de touche, en tant que non-acteur, peut être suffisamment
pénible pour vous faire tourner la tête (c’est pourquoi je trouve les
auditions presque insupportables – avant même d’avoir entendu quelqu’un
lire un scénario, dès l’instant qu’il ou elle entre dans la pièce, je peux dire
instantanément s’il ou elle convient pour le rôle, ou pas). Imaginez alors
l’impression que cela doit leur faire, à eux. Les acteurs font tellement
partie intégrante du cinéma, du théâtre et de la télévision que les meilleurs
d’entre eux déterrent des vérités étonnamment révélatrices, tout en
pouvant être, par leur physique et leur talent, une joie à regarder. Qui a du
mal à regarder des gens incroyablement beaux pendant la durée d’un film,
même médiocre ? Les acteurs dépendent de leur capital de sympathie et de
leur séduction, parce qu’ils veulent que les gens les regardent, soient
attirés vers eux, les désirent. Pour cette raison, les acteurs sont, par leur
nature même, des menteurs.
Pour cette raison, ils finissent par jouer un rôle pour nous dans leur vie
aussi. Et ils ne peuvent pas s’en empêcher : ils passent leurs journées à
disparaître dans des persona. Ils veulent faire plaisir, ils veulent faire un
bon travail, ils ont un besoin – et à cause de cela, les acteurs peuvent être
aussi simples, et aimables, et candides que le plus amical des golden
retrievers. Ou bien ils peuvent être des narcisses paranoïaques et en
manque d’affection, toujours inquiets de ce qu’on peut vouloir d’eux. Est-
ce juste un travail ? Seulement une interprétation ? Ou alors une envie de
gratification sexuelle ? Quel personnage devrais-je jouer pour obtenir ce
rôle ? À quelle puissance dois-je tourner le bouton de volume pour paraître
sexy au directeur de casting, à ce producteur, à cet administrateur ? Mon
Dieu, j’espère qu’ils vont m’aimer. Les acteurs redoutent les critiques et
sont plus blessés par elles car, contrairement à nous, ils vivent devant un
public, et la critique signifie que le public pourrait ne plus les aimer. La
critique signifie que le prochain boulot, le prochain flirt, peut-être le grand
virage dans la carrière n’aura pas lieu. Pour un acteur, la critique est liée
bien plus intimement à la survie qu’elle ne l’est pour chacun de nous. Ou,
du moins, c’était le cas encore très récemment.
BBB

Il y a bien longtemps, à l’époque lointaine de l’Empire, les acteurs


pouvaient protéger leurs personnalités soigneusement élaborées et
énigmatiques plus facilement et complètement qu’ils ne le peuvent à
présent, quand nous vivons tous dans le monde numérique des réseaux
sociaux, où nos téléphones capturent en toute innocence des moments qui
étaient autrefois privés, où nos pensées spontanées peuvent être tapées en
une ligne ou deux sur Twitter. Certains acteurs se sont faits plus mesurés,
expriment plus discrètement leurs opinions, goûts et dégoûts – qui sait
d’où viendra ce prochain travail ? D’autres, au contraire, font entendre
d’une voix stridente leur droiture tout en signalant que la très vertueuse
soif de justice d’un individu ne saurait se confondre avec l’honnêteté –
c’est peut-être une pose. Qui ces acteurs pourraient-ils offenser s’ils se
comportaient comme des gens normaux, furieux et dévorés par les
contradictions ? Mais être un acteur implique de se transformer en page
blanche, de se vider entièrement pour pouvoir remplacer ce qui était là par
ce qui accompagne le personnage qu’on va jouer. Que signifie être réel
pour un acteur ? Que signifie la transparence quand on est par nature un
vaisseau qui attend d’être rempli encore et encore ? Une partie du charme
immédiat de l’acteur provient de cette attitude joueuse qu’il ne cesse de
vendre et derrière laquelle il masque sa véritable personnalité. Si vous
connaissez un acteur intimement, vous pourrez, ou non, avoir accès à cette
véritable
personnalité en privé, mais vous la verrez rarement en public, où il
continue à jouer un rôle. Cependant la plupart d’entre nous menons
désormais sur les réseaux sociaux des vies qui sont plus fondées sur le jeu
que nous ne l’aurions imaginé possible il y a seulement une dizaine
d’années, et cela à cause du culte bourgeonnant du « like » – en un sens,
nous sommes tous devenus des acteurs. Nous avons dû repenser les
moyens par lesquels exprimer nos sentiments, et pensées, et idées, et
opinions dans le vide de la culture d’entreprise, celle-ci s’efforçant sans
cesse de nous réduire au silence en absorbant tout ce qui est humain, et
contradictoire et réel par le biais d’un règlement adéquat sur la façon de se
comporter. En équilibre instable sur la pointe des pieds, nous sommes
entrés, semble-t-il, dans une sorte de totalitarisme qui exècre la liberté de
parole et punit les gens s’ils révèlent leurs véritables personnalités. En
d’autres termes, le rêve de l’acteur.
BBB

En mai 1985, Moins que zéro était publié et, même s’il n’est pas devenu
un best-seller national avant l’automne, on en a parlé dans certains cercles
littéraires et il n’a pas fallu beaucoup de temps avant que des magazines
commencent à me demander – alors que j’étais étudiant en troisième
année à Bennington College – d’écrire des articles pour eux. Un des
premiers fut Vanity Fair, dont la rédactrice en chef m’a convoqué à
New York au mois de juillet, alors que je suivais le Bennington Writers
Summer Workshop dans le Vermont. J’ai pris le train jusqu’à Manhattan et
je suis arrivé, un peu nerveux, au bar de l’Algonquin Hotel pour rencontrer
la femme qui avait relancé Vanity Fair et en avait fait ce qui était en train
de redevenir le magazine dont tout le monde parlait. Je me suis assis en
face d’elle et je me suis immédiatement senti mal à l’aise : Tina Brown
avait une voix calme et posée, était petite, avec cet air de formalité
britannique qui va droit au but, et elle pouvait, avec une intensité de rayon
laser, vous faire baisser les yeux. J’ai trouvé son calme intimidant et j’ai
donc, hirsute de vingt et un ans avec une sérieuse gueule de bois,
commandé, au milieu de la journée, une vodka pamplemousse pour me
détendre. Elle voulait savoir sur quoi j’aurais aimé écrire et j’ai haussé les
épaules. Je n’en avais vraiment pas la moindre idée. Je n’étais même pas
sûr de vouloir écrire un article pour le magazine et j’ai fini par le lui dire.
Mais elle a insisté, parfois en silence. Les silences de Tina étaient chargés
d’un sens que je ne pouvais pas toujours déchiffrer et elle n’avait pas l’air
de se soucier du temps qu’ils duraient. Je me souviens d’un en particulier,
qui s’est prolongé pendant plusieurs minutes, quand nous déjeunions, à la
fin des années 1990, au Royalton, et elle voulait que j’écrive un portrait
d’Axl Rose, alors reclus, pour le New Yorker, dont elle était devenue la
rédactrice en chef (j’étais réservé). J’avais l’habitude de tout ça à ce
moment-là, mais à l’Algonquin, une décennie plus tôt, je ne cessais de
remuer, mal à l’aise. Et c’était alors qu’elle avait parlé du Brat Pack, qui
venait d’être estampillé ainsi dans un article récent du magazine New York.

« Est-ce qu’il y a un acteur du Brat Pack dont vous aimeriez faire le


portrait ? » a demandé Tina. J’ai haussé les épaules. « Pourquoi pas Judd
Nelson ? » a-t-elle suggéré posément. St. Elmo’s Fire était sur les écrans
depuis plusieurs semaines et j’avais vu Breakfast Club au printemps
précédent. « Ouais, peut-être… » C’était à mon tour d’être silencieux. Elle
a regardé quelque chose sur la table, puis moi de nouveau. « Il était assez
agaçant, non ? » Des deux mains, j’ai fait un geste dépourvu de sens. «
Ouais, peut-être… » « Je pense qu’il est très agaçant », a-t-elle dit avant
de demander : « Vous ne trouvez pas ? » Je n’avais jamais rencontré Judd
Nelson et je le lui ai dit. « Il m’a l’air assez odieux », a-t-elle insisté. « Ce
pourrait être une association très intéressante – vous faisant le portrait de
Judd. » Quelque chose semblait tourbillonner autour du bar dans
l’Algonquin, au cours de cet après-midi d’été : elle essayait de m’avoir et
je commençais à voir les choses à sa façon, et je me suis mis assez
rapidement à hocher la tête. « Ouais, ouais, il a l’air assez agaçant », ai-je
dit. « Vous avez raison. » Tina m’a alors demandé quand je serais de
nouveau à LA et a ajouté qu’elle espérait avoir l’article prêt pour le
numéro spécial Los Angeles de Vanity Fair, qui paraîtrait en octobre. Je
lui ai répondu que je serais de retour à LA en août, à la fin de mon atelier
d’écriture, et elle a dit qu’elle prendrait toutes les dispositions nécessaires.
J’ai quitté l’hôtel, hébété, inquiet d’avoir accepté sans réfléchir d’écrire un
article qui, au bout du compte, lui déplairait d’une manière ou d’une autre.
Elle paraissait tellement exigeante et le magazine si incroyablement chic
pour ma sensibilité d’étudiant, et est-ce que je voulais vraiment écrire un
article méchant sur un acteur ? Mais, plus tard dans l’après-midi, j’ai
appris de mon agente combien je serais payé, et ça m’a fait tituber – « Un
putain de paquet de pognon », comme elle avait dit – et si l’on compare
avec l’ère numérique, où chacun écrit pratiquement pour rien ou presque,
c’est, rétrospectivement, encore plus vertigineux. Et donc le projet a été
lancé : je rencontrerais l’acteur Judd Nelson, je le trouverais épouvantable
et j’écrirais à quel point passer un moment avec lui avait été atroce.

J’ai compris plus tard – je n’avais pas fait le lien dans le bar – que Tina
avait lu, bien entendu, l’article sur le Brat Pack dans New York. C’était
l’article consacré à des célébrités le plus discuté depuis des années. Le
magazine avait envoyé David Blum à Los Angeles pour un portrait
d’Emilio Estevez, sans doute le plus connu des acteurs du dernier film de
Joel Schumacher, St. Elmo’s Fire, et ce qui avait été annoncé comme le
type même de l’article élogieux s’était rapidement transformé en un
portrait acerbe, devenu assez vite scandaleux. L’erreur d’Estevez avait été
d’inviter le journaliste à le suivre dans LA, lui permettant ainsi d’observer
ce que des jeunes stars font de leurs nuits. Tout ça était assez inoffensif :
personne n’avait sniffé de la coke ou baisé des prostituées, ça montrait
juste Emilio faisant usage de son nouveau statut pour s’inviter dans les
boîtes de nuit et les cinémas, mais le ton employé par l’auteur faisait
paraître chacun dans l’article, quoi qu’il fasse ou dise, arrogant et agaçant.
La principale faiblesse de l’article – et la raison pour laquelle je suis
sidéré qu’il ait pu avoir un tel poids dans la pop culture pendant plus de
trois décennies – tient au fait que les seules personnes qu’il présente en
dehors d’Estevez sont les quasi-absents Rob Lowe et Judd Nelson, à qui
Blum réserve l’essentiel de son ire. Timothy Hutton fait une brève
apparition, mais il n’a jamais fait partie du Brat Pack : il était devenu une
star cinq ans plus tôt et avait déjà obtenu un oscar. Blum met tous les gens
de cette période dans le même sac, y compris Tom Cruise, Matt Dillon,
Matthew Broderick, Matthew Modine et Nick Cage. Et ainsi commence
une curieuse étude de pathologie journalistique : un jeune reporter (Blum
devait avoir la trentaine à l’époque) semble bouillir de rage devant la
beauté et la bonne fortune de ces jeunes acteurs qui montent, et il distord
leurs nuits d’adolescents ou presque – à boire de la Corona et à se délecter
de l’attention de filles béates d’admiration – pour en faire quelque chose
de sinistre.
BBB

Étant donné les rôles que Nelson avait joués dans Breakfast Club et
St. Elmo’s Fire, ainsi que dans un film un peu obscur, Fandango, que
j’avais vu, par hasard, un peu plus tôt cette année-là, je ne savais pas qui
j’allais rencontrer, et parce que j’avais été flatté et influencé par Tina
Brown, je m’attendais à le détester. Mais Judd ne ressemblait en rien au
hargneux John Bender de The Breakfast Club ou à l’arrogant yuppie de
St. Elmo’s Fire, ou à quoi que ce soit de ce que j’aurais pu déduire d’un
précédent portrait sarcastique d’un autre magazine – il était intelligent,
drôle, direct, sympathique. Et puisque nous nous entendions si bien, j’ai
décidé, alors que nous étions chez Carney’s, sur Sunset Boulevard, l’après-
midi où nous nous sommes rencontrés, de lui confier ce que ma rédactrice
en chef avait en tête et ce qu’elle attendait probablement que je lui donne.
Judd a médité là-dessus, nous avons réfléchi à la façon de traiter la
question et à l’injustice du truc, qu’il soit réel ou imaginé, et nous avons
fini par trouver une solution. À la place du portrait de Judd Nelson, nous
allions offrir à Vanity Fair un article sur les endroits où traînait vraiment
la jeune garde d’Hollywood – pas Spago et le Roxy, mais les coins secrets
où les gens branchés se rendaient. Du genre : « À la recherche du cool
parfait dans LA ». Quand j’ai proposé l’article au magazine, ils ont adoré
et ont fait monter à bord le jeune et beau Bradford Branson pour
photographier les lieux dont Judd et moi avions décidé de chanter les
louanges comme étant le « cool parfait à LA ». Ce que je n’avais fait
savoir à personne à Vanity Fair, c’était que les coins que Judd et moi
allions sanctifier étaient en réalité quelques-uns des plus ringards de tout
Los Angeles – que la jeunesse sophistiquée d’Hollywood aurait non
seulement fuis, mais dont elle n’aurait probablement même pas entendu
parler.

Où la jeunesse la plus branchée de LA préfère-t-elle manger ? Chez


Philippe : berceau du sandwich français, une cafétéria toute simple sur
Alameda et North Main. Pour une sortie culturelle : le musée de l’Art du
néon. L’endroit le plus cool pour boire un verre : le bar du Hilton
downtown, un coin miteux sur Wilshire Boulevard. Sans oublier le Bud
Club, complètement fictif – un grand magasin légendaire et flottant,
susceptible de surgir n’importe où, de façon magique, entre Glendale et
Venice sombre et désertée, si insaisissable qu’il était censé rendre dingue
la jeunesse branchée. Tout, du diner rétro Ben Frank’s au diseur de bonne
aventure chinois caché dans les faubourgs de Pasadena, devint la fausse
destination de la jeune élite de LA – et Judd et moi les avons tous vendus,
posant devant chacun d’eux en costume noir, cravate étroite et Ray-Ban
pour les photos d’un magnifique noir et blanc chatoyant prises par
Brandon. Afin de ne pas éveiller la suspicion de quiconque au magazine,
nous avions glissé quelques endroits à la mode légitimes : Powertools, le
Ritz Café, Chianti Cucina, Dirtbox. Pour finir, nous avions le sentiment
d’avoir tous les deux esquivé une balle – moi en ayant quelque chose de
plus étrange et de moins orthodoxe qu’un portrait de commande, et Judd
en sortant indemne d’une rencontre avec un journaliste potentiellement
douteux. L’article est paru dans le numéro de novembre 1985, nos noms
sur la couverture en surimpression de Sylvester Stallone posant avec
Brigitte Nielsen. En quatrième année à Bennington College, je me
souviens d’avoir ouvert ce numéro dans un bus qui allait du campus en
ville et de m’être senti à la fois ravi et terrifié par ce que Judd et moi
avions réussi, et il n’a pas fallu beaucoup de temps avant que Vanity Fair
ne découvre le pot aux roses et, naturellement, on ne m’a plus jamais
demandé d’écrire quoi que ce soit pendant le règne de Tina Brown. Ironie
du sort, quelques-uns des endroits que nous avions prématurément
estampillés « cool » le devinrent quelque temps, à cause de l’article, et
semblent être aujourd’hui un rappel du pouvoir de Vanity Fair, de la
jeunesse et des années 1980.
BBB

Simon & Schuster avait annoncé une première impression de cinq mille
exemplaires de Moins que zéro, espérant peut-être en vendre la moitié. Au
printemps de 1985, en toute honnêteté, je me fichais pas mal de savoir à
combien d’exemplaires le roman allait se vendre – j’étais simplement
sidéré que le livre soit même publié, qu’un truc sur lequel j’avais travaillé
pendant cinq ans allait être un vrai livre relié, vendu dans de vraies
librairies. Dans l’Empire américain d’il y a bien longtemps, il fallait
beaucoup plus de temps qu’aujourd’hui pour qu’un roman prenne sur ce
qui était alors un lectorat plus substantiel, mais aussi pour que les livres
réels arrivent réellement dans les librairies réelles, qui étaient les endroits
où nous allions tous pour acheter un livre. Nous pouvions y passer une
heure à parcourir les rayonnages, un de mes passe-temps préférés qui est
aujourd’hui à peu près impossible à reproduire, puisque tant d’entre nous
ont été entraînés loin de la brique et du mortier des librairies
traditionnelles par Amazon et sa promesse de vous livrer un exemplaire le
jour où le livre serait officiellement publié. Ce n’était pas le cas en mai
1985, quand le premier roman d’un écrivain dont personne n’avait entendu
parler quittait un entrepôt et était lentement distribué dans le reste du pays
pendant l’été et même jusqu’à l’automne. Et ce ne fut pas avant octobre
que le livre fit son apparition sur la liste des best-sellers du
New York Times. Bien que ce ne fût pas un grand succès, il se vendait bien
pour un premier roman et c’était un authentique succès de bouche-à-
oreille, puisque Simon & Schuster, au départ, n’avait consacré aucun
budget à sa promotion et sa publicité.

Mais les médias, presque immédiatement, furent curieux et se mirent à


écrire sur le livre et son auteur et, pour je ne sais quelle raison, Moins que
zéro a commencé à faire sens pour un vaste public, jeune, qui y voyait
reflétées ses attitudes et sa sensibilité. Le roman semblait confirmer
quelque chose pour beaucoup de gens, comme s’il s’était agi d’un bulletin
d’informations en provenance de la ligne de front – c’est à ça que
ressemblent les adolescents d’aujourd’hui ! – plutôt que d’un roman très
personnel sur lequel j’avais travaillé, sous une forme ou une autre, depuis
l’âge de seize ans. Lorsque je l’avais finalement terminé, à vingt ans, le
livre donnait l’impression, au bout du compte, d’être vraiment le reflet de
ce que nous étions à ce moment-là et non simplement une histoire
autobiographique – le narrateur était toujours à la fois moi et pas moi. Ou
peut-être que l’attrait réel était le sort qu’il jetait à des lecteurs situés à
des milliers de kilomètres de la Californie du Sud : qu’est-ce que ce serait
vraiment de vivre dans ce fantasme de Beverly Hills qui était – du moins
en avaient-ils l’impression – tellement cool ? C’était souvent, je l’ai
découvert dans les lettres de fans, le plat à emporter pour des jeunes
lecteurs dans l’Indiana, au Royaume-Uni, à New Delhi.
BBB
Dans Moins que zéro, notre guide touristique est le beau et pâle Clay –
dix-huit ans, passif, drogué, bi. Un garçon profondément déconnecté d’à
peu près tout le monde : de sa famille, de sa petite amie, Blair, et de ses
amis, dont Julian qui fait des passes avec des hommes plus âgés pour
payer une dette de drogue. Il n’y a aucune intrigue réelle jusqu’au dernier
quart du livre ; l’histoire est racontée par fragments, une mosaïque, et les
détails s’accumulent pour créer, on l’espère, une sorte de menace
silencieuse. Il n’y a pas d’amour et aucune amitié réelle : l’argent, le sexe
adolescent et l’accès facile aux drogues ouvrent la voie à une sorte de
nihilisme rutilant. « Disparaître ici », insiste le livre, en référence à une
affiche sur Sunset Boulevard qui hante Clay. Une partie de l’attrait du livre
pour les jeunes lecteurs avait peut-être à voir avec le fait qu’ils n’avaient
jamais été présentés de cette manière auparavant dans la fiction
américaine contemporaine : comme des adolescents sophistiqués singeant
les attitudes de leurs parents baby-boomers, matérialistes et narcissiques.
Pourtant, Moins que zéro ne blâme pas les parents. En fait, il est même
assez rare qu’un premier roman mette en scène des adolescents tout
simplement aussi mauvais que leurs parents, sinon pires. Souvent, la
plupart de ces parents sont diabolisés. Ceux de Moins que zéro sont
rarement exposés. Ce sont les adolescents, livrés à eux-mêmes, qui se sont
piégés tout seuls à cause d’un excès d’argent, d’un excès de drogues et
d’un excès d’arrogance, et qui deviennent leurs pires ennemis. Le roman
reflète également la sorte de torpeur qui s’était généralisée dans la culture,
particulièrement à Los Angeles, quand j’ai commencé à l’écrire en 1980 –
une torpeur qui était excitante, le contraire d’une compréhension réflexe,
comme d’un sentiment authentique.
BBB

Les droits cinématographiques avaient été achetés, avant même la


publication, par un producteur indépendant du nom de Marvin Worth
(Lenny, The Rose), qui avait un accord avec la 20th Century Fox, le studio
qui allait financer le film. L’achat était parrainé par Scott Rudin et Larry
Mark, qui étaient les vice-présidents de la production sous le règne de
Barry Diller, à l’époque président du studio – et tous les trois voulaient
que ce film soit produit. Le premier scénario a été écrit par le dramaturge
Michael Cristofer, lauréat du prix Pulitzer, mais la Fox trouvait que c’était
trop dur pour un film « commercial », alors que nous avions déjà atteint un
fossé infranchissable entre le roman et l’adaptation. Pourquoi acheter les
droits de Moins que zéro si vous refusiez l’esprit du livre ? Dans la mesure
où le roman était devenu rapidement une pierre de touche pour la jeunesse,
peut-être que le studio aurait pu courir le risque et gagner de l’argent en
faisant une adaptation fidèle de ce qui était déjà un titre très connu ? Mais
nous ne parlions jamais d’une chose sûre – à la différence de Nos Étoiles
contraires, Moins que zéro ne s’était pas vendu à dix-huit millions
d’exemplaires – et ce ne serait jamais une entreprise vantant les vertus de
la famille. Si la Fox avait voulu faire du livre un honnête divertissement, il
aurait fallu qu’ils y aillent à fond, tandis qu’une version affaiblie était un
échec annoncé : ce ne serait pas le truc auquel les lecteurs avaient répondu
initialement – la torpeur cool de toute l’affaire.

La Fox a fait venir Jon Avnet, l’heureux producteur de Risky Business,


une histoire d’adolescents de la bourgeoisie aisée, qui avait fait un carton
et propulsé immédiatement Tom Cruise au rang de star, mais Avnet a
considéré que le scénario de Michael Cristofer était « déprimant et
dégradant ». On pouvait se demander s’il avait jamais lu le livre, parce
qu’il voulait « transformer une situation extrême en une histoire
sentimentale sur la camaraderie, l’affection et la tendresse dans une
atmosphère hostile à ce genre d’émotions ». Larry Gordon, président de la
Fox quand le livre avait été acheté, avait été remplacé par Leonard
Golberg, qui était, à la différence des autres types du studio, un père de
famille et avait trouvé le livre répugnant, mais Barry Diller avait insisté et
voulait que le film se fasse. Il suffisait que tout le monde soit sur la même
longueur d’onde et sache comment s’y prendre. Le scénariste Harley
Peyton a été engagé pour écrire un nouveau scénario où la bisexualité et la
toxicomanie de Clay étaient éliminées d’un récit qui ne le présentait plus
comme « amoral » et passif, et pourtant les cadres du studio s’inquiétaient
encore et trouvaient la proposition trop risquée, même pour huit millions
de dollars, ce qui n’était pas beaucoup d’argent pour un film de studio
dans les années 1980. Toutefois ils pensaient avoir trouvé le bon
réalisateur : Marek Kanievska, un Britannique, engagé parce qu’il avait
déjà traité de sexualité ambivalente et rendu attrayants des personnages «
antipathiques » dans son film Another Country, où apparaissait Rupert
Everett dans un rôle vaguement inspiré de Guy Burgess, le célèbre espion
gay.
Le tournage a donc commencé, mais la Fox a fini par retirer le film à
Kanievska parce que, selon les gens sur le plateau, il le rendait de plus en
plus risqué et se rapprochait dangereusement, en esprit, du matériau
initial. Le directeur de la photographie, Edward Lachman, se souvenait de
ce plan incroyable à la Steadicam des Red Hot Chili Peppers (alors
inconnus) jouant dans un club et que le studio avait détesté parce que le
groupe « était torse nu et en sueur ». Le studio avait exigé que le plan soit
éliminé. Des tests précoces auprès d’un public âgé de quinze à vingt et un
ans avaient révélé que le personnage de Robert Downey Jr. était détesté, et
il avait fallu tourner des scènes nouvelles pour le rendre plus «
sympathique » et « repentant » – c’était le mot du studio : « repentant ».
La somptueuse cérémonie de remise des diplômes sur laquelle s’ouvre le
film faisait partie des scènes à refilmer et, désormais, elle contenait
quantité de sourires, d’ondes positives et de bouteilles de champagne
débouchées.
BBB

En raison de toute cette panique et de toutes ces querelles, quelque chose


cloche dans le produit fini : du point de vue dramatique, il ne fonctionne
pas. Dès la scène d’ouverture, avant le générique, des procédés artificiels
commencent à noyer le film : des expressions d’émotion intense de la part
des personnages principaux qui ne figurent pas dans le livre, une
impulsion pour que tout le monde soit sympathique. Clay, Julian et Blair
forment à présent une équipe, heureux d’obtenir leur diplôme de fin de
lycée par un jour ensoleillé et impatients d’être à l’été et au-delà. Au cours
d’un flash-back, Clay se souvient de ces événements dans la chambre
incroyablement chic de son dortoir sur la côte Est et apparemment Julian
et lui sont les meilleurs amis du monde et Blair, sa principale petite amie.
Julian est resté à LA pour poursuivre une carrière de producteur de
musique/promoteur de club, et Blair veut se concentrer sur sa carrière de
mannequin plutôt que d’aller à l’université (dans le livre, Blair est à USC).
Dans le film, pendant le premier trimestre de Clay dans l’Est, Julian
devient invraisemblablement accro à différentes drogues, et Blair et lui
finissent par coucher ensemble. Clay l’apprend à son retour à LA pour
Thanksgiving, lors d’une visite surprise où il les découvre tous les deux au
lit dans le magnifique loft downtown de Blair. Et donc un triangle
amoureux se met en place. Une structure narrative conventionnelle est
superposée à un livre où la narration est inexistante, et il faut que cette
structure trouve une résolution, puisque le film – avant même que le
générique défile – a mis en mouvement cette intrigue particulière.

Clay est désormais un jeune homme bien : anti-


drogues, résolument hétérosexuel et prêt à fustiger le premier venu pour
son comportement – la mère juive intégrale. Le Clay du livre qui se fiche
de tout, ou du moins le prétend, est maintenant l’axe coincé du film. Ce
choix met sous camisole de force un Andrew McCarthy à l’air paniqué –
lui qui était déjà devenu la valeur-refuge du stoïcisme et du désespoir
moral de la Génération X –, et sa présence, dans le film, de preppy sain de
corps et d’esprit, sans reproche, est exaspérante. Downey fait de gros
efforts pour rendre Julian, le nihiliste inaccessible du roman, perdu et
attachant ; et Blair, la fille dure, intelligente et gâtée du livre, qui sait que
tout le truc est un chaos complet et une arnaque, devient la super nerveuse
et impuissante Jami Gertz, aux yeux larmoyants, sincère et complètement
à contre-emploi. La prétendue « attraction physique » entre McCarthy et
Gertz (qui n’est pas non plus dans le livre) est particulièrement
invraisemblable, même s’ils s’embrassent sans arrêt et doivent par deux
fois simuler l’acte sexuel. Il y a même une scène dans laquelle McCarthy
doit prétendre avoir un orgasme quand Gertz le branle dans sa Corvette
décapotable d’époque, qui virevolte dans Rodeo Drive, pendant qu’un
gang de motards les dépasse. Le générique, avec les lettres en néon rouge
et la reprise de « Hazy Shade of Winter » des Bangles à fond, a encore
quelque chose d’assez emblématique, mais voir Clay sourire en
reconnaissant des monuments familiers (le Hard Rock Café et, assez
bizarrement, la boutique de Beverly Hills, Giorgio) une fois qu’il est de
retour à LA pour les vacances de Noël, et sortir la tête du taxi pour mieux
les voir, est d’une étrange platitude parce qu’il était à LA trois semaines
plus tôt et qu’il semble être un peu anxieux en revenant dans une ville où
il a grandi, qui est devenue, à présent, suspecte et même insupportable
puisqu’il a découvert que son meilleur ami et sa petite amie sont en couple
– contempler joyeusement ces monuments n’a pas le moindre sens. Rien
de tout cela n’est tiré du roman, dans lequel je ne crois pas qu’il y ait une
seule scène où Julian et Blair sont ensemble dans la même pièce.
Edward Lachman est, en dernière instance, l’artiste vraiment créatif de
Moins que zéro – le film est somptueusement éclairé et photographié.
Visuellement, il est souvent d’une beauté stupéfiante, il souligne des
espaces ouverts massifs suggérant la solitude propre à LA, et les décors
sont spectaculaires ; il y a une fête de Noël à Beverly Hills vraiment trop,
avec de la neige artificielle et des centaines de figurants (Brad Pitt est l’un
d’eux), de faux icebergs équipés de moniteurs vidéo et des arbres de Noël
géants saupoudrés de blanc, tout cela suggérant qu’il s’agit d’un film sur
la cocaïne, et sa splendeur vous rappellera peut-être que plus jamais on ne
réalisera un film aussi fastueux. En tant qu’artefact de l’époque, il est
inégalé : aucun autre film sur la culture des jeunes situé à LA n’a une
allure aussi épique, surtout si on le compare à Valley Girl ou Fast Times at
Ridgemont High (qui sont tous les deux de meilleurs films, soit dit en
passant). Et cependant le film ne fonctionne pas parce qu’il trahit le livre
qui l’a inspiré et transforme le nihilisme punk qui a influencé le roman en
film à grand spectacle « compréhensif » envers les adolescents – sur l’«
amitié », avec un peu trop de sourires : des sourires larmoyants, des
sourires sexy, des sourires heureux et des sourires tristes –, ce qui a pour
effet de créer une expérience incroyablement distordue. La sincérité du
film et sa folle envie d’être sympathique et d’encourager l’identification
sont ce qui, en dernière instance, le tue.
BBB

Une semaine avant la sortie du film et quelques jours à peine avant que je
ne le voie moi-même dans les bureaux de la Fox à Manhattan, Marek
Kanievska m’a appelé pour me dire qu’il avait besoin de me voir. Nous ne
nous étions jamais rencontrés, mais j’étais très ami avec une femme qui
avait eu une aventure avec lui pendant la post-production et m’avait parlé
des problèmes de Marek avec le studio, et j’avais donc une idée de ses
ennuis avec les producteurs. Il voulait me retrouver en fin d’après-midi, à
six heures, chez Nell’s, une boîte de nuit à la mode que je fréquentais à
l’époque, même si je doutais que l’endroit serait ouvert si tôt. Il se trouve
qu’il l’était – d’une certaine façon. Seuls Marek et la fille qui
l’accompagnait étaient assis dans le club sombre et désert, et je me suis
rendu compte qu’il avait été ouvert pour lui – un ami du Brat Pack qui
était propriétaire et gérant de Nell’s – et que je n’y étais jamais arrivé
avant minuit. Je me suis rendu compte aussi que je n’avais rien entendu de
particulier à propos du film ; ayant terminé l’université à peine un an plus
tôt, je venais de m’installer à New York et je travaillais sur un nouveau
roman, et je m’intéressais à d’autres choses. Je n’avais fait que feuilleter
le scénario de Michael Cristofer et je n’avais jamais lu la version
d’Harvey Peyton.

Je me suis assis et Marek, effondré sur la banquette, était déjà ivre. Mon
sourire initial s’est figé dès qu’il s’est mis à parler : « Je suis vraiment
désolé, vraiment, de la façon dont le film a tourné. J’ai fait de mon mieux,
j’ai essayé, j’ai livré toutes les batailles, j’ai perdu. Je suis vraiment
désolé. » De ce fait, j’étais donc préparé quand j’ai vu, plus tard cette
semaine-là, le film dans une salle de projection bondée, où j’avais invité
des amis, des gens de MTV, des vidéo-jockeys du moment, quelques
acteurs que je connaissais. Il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour
constater que quelque chose n’allait pas et pour que mon excitation à la
perspective de voir mon monde de fiction mis en images décline. Alors
que le film parvenait à sa fin, il m’est apparu que pas une seule scène ou
une seule ligne de dialogue n’avait été tirée du livre. Il a fallu treize ans
avant que Marek Kanievska puisse de nouveau réaliser un film.
Curieusement, ce film – En toute complicité, avec Paul Newman dans le
rôle principal – et American Psycho sont sortis la même semaine en 2000,
et American Psycho l’a devancé au box-office.
BBB

Dans un avant-propos non publié de son autobiographie de 1964, Charlie


Chaplin écrit : « Dans ce récit, je ne dirai que ce que je veux dire, puisqu’il
existe une ligne de démarcation entre soi et le public. Il est des choses qui,
si elles étaient divulguées, me laisseraient sans rien pour maintenir
ensemble mon corps et mon âme, et ma personnalité disparaîtrait comme
les eaux des rivières qui se jettent dans la mer. » J’ai pensé à cette citation
récemment, après avoir reçu Judd Nelson sur le podcast que j’ai animé de
temps à autre entre l’automne 2013 et la fin du printemps 2017, elle me
paraissait être le parfait résumé de ce que j’avais détecté chez un certain
nombre d’acteurs avec qui j’avais discuté sur ce programme de
PodcastOne. Je n’avais pas vu Judd depuis vingt-cinq ans ou presque
quand je l’ai invité à participer, ostensiblement pour discuter de Breakfast
Club à l’occasion du trentième anniversaire de sa sortie, mais en réalité
parce que je me souvenais de lui à l’époque comme quelqu’un
d’intelligent, sans détour et réaliste à propos d’Hollywood ; en particulier,
il avait raconté des histoires hilarantes sur la production mouvementée de
St. Elmo’s Fire. Nelson ne ressemblait en rien à son personnage de John
Bender dans Breakfast Club – en fait, il était son contraire absolu. Dans la
vie réelle, il était plus proche d’une version masculine de la Claire
Standish jouée par Molly Ringwald, et si ça sonne affecté et peu attrayant,
ça ne l’était pas. Tel était le Judd privé avec qui j’avais passé quelque
temps à l’apogée de sa brève célébrité et lorsque je l’ai accueilli, à
cinquante ans passés, dans le studio de podcast à Beverly Hills, je n’ai pas
été surpris de voir qu’il s’était adouci. En revanche, la personne privée que
je m’attendais à voir briller sur le podcast ne s’est jamais présentée devant
le microphone.

Le Judd éreinté et drôle existait toujours, mais pas nécessairement en


public. Dans le studio, quand je lui ai demandé à quel point le tournage de
St. Elmo’s Fire avait été mouvementé, il a hésité et a répondu avec
beaucoup de diplomatie, même si tout cela s’était passé trente ans plus tôt
et si la carrière de chacun était désormais faite et défaite, et j’ai compris
alors qu’il jouait un rôle – voulant être aimé, voulant se vendre – et
pensait que tout ce qui avait une sonorité critique ou négative n’aiderait
pas sa cause. La seule critique qu’il a émise pendant cette heure a, en fait,
été dirigée contre le journaliste qui l’avait démoli dans cet article du
magazine New York sur le Brat Pack, trente ans auparavant. Cependant,
après le podcast, alors que nous étions dans le parking de PodcastOne,
Judd a commencé à nous régaler, mon producteur et moi, des histoires du
tournage de St. Elmo’s Fire. Je l’ai interrompu pour lui demander pourquoi
il n’avait rien dit de tout ça pendant l’émission quand je l’avais incité,
gentiment, et puis moins gentiment, à le faire, avant d’arrêter
complètement puisqu’il était évident qu’il n’avait pas l’intention d’aller
dans cette direction. Quand nous avions programmé sa venue, j’avais
assuré Judd que ce n’était pas un podcast qui voulait choquer et que nous
n’étions pas à la recherche de la controverse, et il avait expliqué qu’il
n’était pas dans le business des potins.

Dans le parking, j’ai demandé qui aurait pu être offensé : le quelque peu
flamboyant réalisateur de St. Elmo’s Fire, Joel Schumacher ? Ou bien Jo-
elle Shoo-ma-Shay, comme l’appelaient, je m’en souvenais, quelques
membres de la distribution, quand nous passions nos journées ensemble
pendant l’été 1985 ? Les histoires de drogues et de Demi Moore n’étaient-
elles pas déjà divulguées ? Était-ce vraiment un problème ? Mais Judd
considérait ce genre de vérités négativement. Il y avait d’autres sujets dont
nous n’avions pas parlé pendant cette heure et il a accepté de revenir pour
enregistrer des trucs que nous pourrions éditer et intégrer dans l’épisode
avant de le poster. Je lui ai envoyé un mail plus tard, ce jour-là, pour le
réinviter, en lui proposant quelques dates quand le studio serait libre, mais
seulement s’il était plus honnête et plus transparent. Sinon quel intérêt ?
J’ai écrit ça sur le ton de la plaisanterie, de pote à pote, mais je n’ai plus
entendu parler de Judd depuis, et bien qu’il n’habite pas très loin de chez
moi. Ma naïveté, celle consistant à croire qu’il saisirait cette incroyable
opportunité, faisait partie d’un récit en cours avec d’autres acteurs que
j’avais interviewés sur le podcast ; et cela m’a laissé avec l’impression,
comme d’habitude, d’être idiot et perdu. Mais c’est mon problème, bien
entendu.
BBB

Ce qui s’est passé avec Judd Nelson n’était pas nécessairement une
surprise. Sur le podcast, les acteurs avaient tendance à se présenter d’une
façon très différente des réalisateurs, des écrivains et des comiques. Le va-
et-vient faussement timide dans lequel nous tombions souvent pouvait être
charmant, mais, en tant qu’hôte, il me poussait à me demander : à qui suis-
je en train de parler ? Une personne « réelle » qui se trouve être un acteur
ou bien un « répliquant », une fabrication ? Mon expérience avec Judd
n’était pas entièrement différente de celle que j’avais enregistrée avec
Molly Ringwald un peu plus tôt cette année-là (nous nous connaissions
depuis 1991, quand elle avait commencé à sortir avec un de mes amis, et
nous étions restés en contact quand ils s’étaient séparés). Elle avait
accepté mon invitation à apparaître sur le podcast, mais, en y repensant, je
ne suis pas sûr de ce à quoi elle s’attendait. Je voulais qu’elle paraisse en
forme, comme je le fais avec tous les invités, et j’avais préparé cinq ou six
sujets sur lesquels, je le savais, elle pourrait improviser, expliquer
comment elle se sentait et ce qu’elle pensait. Et comme, lors de nos
conversations privées, elle avait des idées très arrêtées et très dures sur
Hollywood et sa carrière, je voulais qu’elle se sente à l’aise devant le
micro et puisse parler ouvertement. Mais quelques jours après que nous
avons enregistré le podcast, j’ai entendu dire qu’elle avait été offensée par
certaines de mes questions : avait-elle jamais pensé que John Hughes avait
un truc sexuel pour elle ? Quelle était, quand elle était adolescente, la
véritable nature de sa relation avec Warren Beatty ? Comment avait-elle
supporté la consommation de drogues de Robert Downey Jr. quand ils
tournaient Le Dragueur ?

Elle a fini par me contacter et, si nous pouvions dîner ensemble, elle
aurait aimé en parler. Nous nous sommes retrouvés dans un restaurant
italien chic de West Hollywood, où Molly m’a fait savoir qu’elle s’était
sentie piégée, qu’elle n’avait eu aucun contrôle et avait l’impression
d’avoir été utilisée. Elle pensait que certains des sujets que j’avais
évoqués l’avaient mise dans une position inconfortable – des choses dont
elle n’aurait jamais parlé publiquement, même si elle avait admis
candidement pendant l’enregistrement, je le lui ai rappelé, avoir été traitée
de « connasse » sur Twitter par quelqu’un qui n’avait pas aimé un tweet
assez anodin qu’elle avait posté ; à ce moment-là, elle avait fait le vœu de
laisser tomber Twitter. Après quelques verres de vin, nous nous sommes un
peu détendus et Molly a dit qu’elle n’était tout simplement pas d’accord
avec mon approche, qu’elle écrivait aussi ses Mémoires et ne pouvait pas
se permettre de tout divulguer – il fallait bien qu’elle garde quelques
secrets. Lorsque deux fans sont venus à notre table et lui ont demandé s’ils
pouvaient la photographier avec leurs téléphones, Molly a décliné
poliment dans le restaurant bondé et bruyant, la circulation automobile
rugissant derrière nous dans 3rd Street, en disant que c’était un moment
privé.
BBB

J’ai remarqué cette réticence des acteurs pour la première fois de façon
parfaitement claire chez James Van Der Beek, en particulier : un ami à
moi, mais aussi quelqu’un avec qui j’ai travaillé sur un projet pour la
télévision et qui se trouve avoir été la star des Lois de l’attraction. Je
voulais faire un podcast avec James sur le tournage de ce film et il avait
accepté avec enthousiasme. Il avait alors mentionné qu’il en avait marre
de la profession et avait décidé d’en finir avec l’absurdité du métier
d’acteur (c’était avant d’être engagé par CBS pour partager l’affiche de
CSI : Cyber) pour se concentrer exclusivement sur l’écriture et la
réalisation. Il avait besoin de mettre sur le tapis un certain nombre de
frustrations concernant la façon dont Hollywood évoluait et les échecs de
sa propre carrière – et il l’a fait, dans une certaine mesure, mais, pour
l’essentiel, le James furieux, critique, énervé et désenchanté que je
connaissais n’est jamais apparu au cours du podcast. Il était prudent,
respectueux et, à la fin, inquiet de savoir s’il avait offensé qui que ce soit –
peut-être qu’il n’aurait pas dû faire cet aparté anodin sur James Franco ?
Quand mon producteur et moi lui avons assuré qu’il n’avait offensé
personne, Van Der Beek a eu l’air visiblement soulagé. Aurais-je dû être
surpris de voir un acteur jouer une version de lui-même bien plus
prudemment que ne l’aurait fait n’importe quel « civil » ? Une version
qu’il aurait aimé jouer devant un public ? Non, cela n’aurait pas dû me
surprendre, dans la mesure où la plupart d’entre nous sommes maintenant
plus prudents que jamais auparavant dans la façon dont nous nous
présentons. Ce que combattait mon podcast, je m’en rendais compte,
c’était les limitations du nouvel ordre mondial. Et même si c’était peut-
être le nouveau statu quo, je voulais savoir une chose : quel était le putain
de truc que tout le monde essayait de protéger ? Plus tard, j’allais finir par
comprendre. C’était l’entreprise.

Un des podcasts les plus pénibles a été celui que j’ai enregistré avec
Jason Schwartzman. Avant que nous commencions, il m’avait averti qu’il
était en général une personne très en colère et que je devais être prêt au cas
où il déciderait de se lâcher. Mais cette colère était introuvable dans le
premier enregistrement que nous avons fait. Fatigué par une nuit passée à
s’occuper de son dernier-né, Jason avait plutôt lutté pour se montrer
intéressant et souvent demandé si nous pouvions revenir à une question en
particulier après avoir fait une pause. Et une fois que nous sommes
parvenus à la seconde moitié du podcast, il m’a semblé que je parlais bien
plus que mon invité. À la fin de l’heure, Jason a présenté ses excuses en
disant que ce n’était pas le bon jour pour lui et qu’il s’en voulait
terriblement d’avoir donné à tant de mes questions des réponses confuses
et superficielles. Je n’étais pas d’accord et je lui ai dit que le podcast était
bon (après le montage de mon producteur, il passerait encore mieux), mais
il a insisté pour refaire l’enregistrement une semaine plus tard, quand il
serait mieux « préparé », a-t-il promis – comme si être « préparé » plutôt
que d’être simplement soi-même était le sujet. Nous avons donc enregistré
une autre session et monté les deux en un ensemble cohérent, avec un peu
de chance. Jason, toutefois, n’a jamais paru en colère – en fait, un auditeur
a remarqué qu’il avait employé les mots « étonnant » et « incroyable »
trente-huit fois pour décrire les gens avec qui il avait travaillé au cours des
deux dernières décennies, et qu’il avait donné une sorte de bourdonnement
positif et respectueux à tout ce qu’il disait. Une fois encore, il était naïf de
ma part d’attendre autre chose : cette nouvelle frilosité et cette obsession
d’apparaître sympathique partout étaient généralisées. Même James Deen,
la porn-star, usait de plus de diplomatie, quand il parlait du comportement
de sa partenaire dans le film qu’ils avaient fait ensemble (Lindsay Lohan
dans The Canyons), qu’il ne le faisait en privé. Comme Judd Nelson, il
avait réservé son seul moment de colère en public à un journaliste, David
Lipsky, qui avait tenté, croyait-il, de le calomnier.
BBB

À la fin des années 1980, lorsque Tom Cruise et moi vivions dans le
même immeuble downtown à New York, je ne l’ai vu que deux fois – les
deux fois dans l’ascenseur. Ces brèves rencontres sont devenues la source
d’une scène d’American Psycho au cours de laquelle Patrick Bateman est
avec Cruise dans l’ascenseur d’un immeuble fictif de l’Upper East Side et,
bien qu’on puisse soutenir que l’essentiel du roman est le fantasme d’un
fou, le Tom Cruise de mon roman est certainement fondé sur la réalité. J’ai
écrit cette scène en 1989, un an avant que Cruise ne soit photographié
s’ébattant dans le Pacifique sur une couverture de Rolling Stone qui,
personnellement, m’a beaucoup coûté. Cruise n’avait que vingt-sept ans en
1989 (j’en avais vingt-cinq), mais il était déjà une telle icône de sa
génération que je pensais, en l’intégrant, donner au roman une sorte de
décharge électrique d’authenticité surréelle. En juillet 1990, pendant l’été
de cette couverture de Rolling Stone, Cruise est entré dans la nouvelle
phase de son pouvoir. Il avait déjà fait le nécessaire pour y parvenir :
soutenir deux vieux de la vieille (Paul Newman dans La Couleur de
l’argent, Dustin Hoffman dans Rain Man) et les aider à obtenir des oscars
; survivre à un fiasco qui était un bide (Legend) et à un autre genre de
fiasco qui est devenu un gros succès (Cocktail), le film dont parlent
Bateman et Cruise dans American Psycho, même si Bateman pense que le
film s’intitule Bartender ; et enfin prouver qu’il pouvait jouer un rôle
tape-à-l’œil et compliqué avec audace et sans concession (Né un 4 juillet).
Herb Ritts était le photographe de la couverture de Rolling Stone, et elle
suggérait le sexe, évidemment, mais l’image de Cruise émergeant de l’eau
mousseuse évoque aussi une renaissance, un nouveau commencement, et
c’était ce vers quoi je croyais me diriger après avoir terminé American
Psycho à la fin de 1989.

Dans Jours de tonnerre, dont il faisait la promotion, Cruise joue le rôle


d’un coureur automobile, Cole Trickle, et le film commence par une
explosion de parodie – il pilote une moto, lunettes de soleil et nuque
longue vraiment chic, et fonce à travers une nappe de brouillard pendant
qu’un rythme de tambours au synthétiseur annonce son arrivée. Le film
était censé faire la publicité pour NASCAR, mais ce qui est étrange, c’est
qu’en dépit de l’intensité associée à la marque, Cruise semble en
apesanteur ; il n’a ni autorité ni charme, alors que tout le monde s’incline
sur son passage et réagit au quart de tour à tout ce qu’il fait ou dit, ce qui
leur donne à tous l’air d’être dingues. C’est filmé avec l’impersonnalité
d’une publicité pour Coca-Cola, et tout le truc évoque la décadence d’une
époque du cinéma assez lointaine. Cruise fait un mannequin très mignon,
mais il est incapable de se détendre et reste tellement crispé que même
Robert Towne – le scénariste légendaire qui s’encanaille ici – ne parvient
pas à l’animer avec quelques blagues et des répliques drôles. Jours de
tonnerre n’a pas marché pendant l’été 1990 et ce sera la dernière fois que
Cruise sera en charge d’un film du début à la fin ; c’est aussi le seul de ses
films où il est crédité au générique pour l’histoire. En 1990, nous étions
encore au moment où peu de gens pouvaient anticiper quelle figure de
polarisation Tom Cruise allait devenir. Il y avait quelque chose de
tellement innocent et blanc et distinctement américain le concernant :
l’étudiant du séminaire de Syracuse, qui avait épousé une actrice plus âgée
et en avait divorcé, était maintenant la plus grande star de cinéma au
monde, et exhibait ses abdominaux sous un T-shirt mouillé sur la
couverture de Rolling Stone.

Il était énigmatique et cependant toujours abordable – le sourire n’avait


pas encore la dureté du granit, le rire d’hyène n’était pas aussi forcé ou
prononcé, et personne ne parlait de scientologie. Il avait l’air énergique,
perpétuellement juvénile, ambitieux, insouciant. Il vivait le rêve collectif
de son époque. Il était absolument impossible que ce garçon puisse
devenir la moins ouverte et la plus secrète des stars de cinéma – ce qui
ferait de lui, pour un temps, la plus fascinante d’entre elles. Cette
circonspection (ou insécurité), quand elle s’est manifestée, aurait pu avoir
quantité d’origines. Était-ce le père absent (dans une carrière qui s’étale
sur près de quarante ans, Cruise n’a joué un père que trois fois, dont Eyes
Wide Shut, un chef-d’œuvre, soit dit en passant) ? Était-ce la dyslexie ? Ou
bien les rumeurs d’homosexualité dont il ne s’est toujours pas débarrassé ?
En l’absence de réponses de l’homme lui-même, nous ne pouvons que
supputer. À bien des égards, Cruise ne s’est jamais vraiment dégagé de
cette image capturée par Ritts sur la plage : le moment où notre culture
assimilait juvénilité et masculinité. American Gigolo a certainement eu
une influence clé, et les photographes comme Ritts et Bruce Weber ont
créé un « idéal » qui a dominé dans les médias depuis : ils ont pris de
jeunes adolescents banals (et gay), des garçons de poster, et ils les ont
érotisés en leur donnant un vernis artistique et ironique. Cruise a été une
des premières stars de cinéma à incarner ce phénomène et a contribué à le
porter en avant – probablement parce qu’il était peut-être le moins viril
des acteurs majeurs de sa génération. Comparez Cruise à quarante-trois
ans dans La Guerre des mondes à Gene Hackman au même âge dans
Conversation secrète, même s’il s’agit d’une génération entièrement
différente.

Cruise n’a jamais vraiment effacé la persona du boy-toy sexy un peu


ringard qu’il a joué dans Risky Business, et, dans la mesure où le temps
fige souvent les circonstances dans lesquelles un acteur devient une star,
cette image originelle de lui sera inscrite pour toujours dans notre
imaginaire collectif. L’été de 1990 était-il le début d’une prise de
conscience pour lui, quand l’excitation décline et qu’elle est remplacée par
la compréhension horrible du fait que vous êtes une chose façonnée par
l’humeur du public et que la célébrité est un métier comme un autre ? Il a
l’air heureux sur la couverture de Rolling Stone – à l’arrivée d’une course
étonnante, ayant rencontré récemment sa future femme, Nicole Kidman –,
mais est-ce le moment où il se met à penser : « Oui, je suis sur une plage,
photographié par Herb Ritts, qui va accentuer ma séduction physique, et le
but de tout le truc est de vendre un film dont les gens, ceux qui y sont
impliqués, savent parfaitement qu’il n’est pas très bon » ? Peut-être que la
seule justification que Cruise peut offrir ici est sa beauté adolescente.
Nous n’apprenons rien de lui dans l’article qui accompagne ces photos, et
peut-être est-ce alors que les potins et les insinuations commencent à
tourbillonner autour de lui. En relisant ce portrait bien des années après, je
suis de nouveau frappé par le peu de choses qui y sont révélées – comme
tout semble préfabriqué, à quel point Cruise est obsédé par la volonté de
maintenir son image et son quota de sympathie. Je me prends à penser que
cette scène de l’ascenseur dans American Psycho serait jouée d’une façon
très différente aujourd’hui. Bateman, qui est aussi un homme obsédé par
les apparences, reconnaîtrait-il une âme sœur ? Ou bien – après avoir vu
les bonds sur le sofa d’Oprah, l’intimidation pendant l’émission de Today,
la chose intitulée Vanilla Sky, le documentaire Going Clear, et les
allégations sur la scientologie, les deux divorces et les « auditions » pour
les nouvelles épouses, La Momie – Bateman s’éloignerait-il
tranquillement, en espérant passer inaperçu ?
BBB

En 2006, je suis revenu à Los Angeles pour travailler sur une adaptation
de Zombies, un recueil de nouvelles que j’avais publié en 1994. Et, pour la
première fois en vingt ans ou presque, je me suis retrouvé dans une
proximité intense avec des acteurs simplement parce qu’un grand nombre
d’entre eux étaient impliqués dans mon travail d’écrivain et de producteur
qui assistait aux castings. À cause d’un certain désespoir que de nombreux
acteurs portent en eux tout en s’efforçant de le masquer, j’ai ressenti plus
d’empathie pour eux que je n’avais imaginé pouvoir le faire – et il m’est
arrivé d’éprouver un excès d’empathie, parfois même à mon détriment. Je
les ai souvent fréquentés et, plus d’une fois, je me suis impliqué. Une ou
deux fois, j’ai essayé d’aider un acteur plus que je n’aurais dû, parce que
j’avais été séduit et j’étais tombé amoureux d’un interprète dont j’aurais
dû percer les intentions plus clairement. Après mon arrivée à LA, quelques
vétérans de l’industrie m’avaient averti que cela faisait partie du jeu, à
Hollywood, mais je n’y avais jamais joué. Quand on m’a dit de ne pas
m’impliquer sérieusement avec un acteur, je n’ai pas écouté. Je préférais
voir mon ego caressé et, à cause d’une gratification sexuelle perverse qui
accompagnait la séduction, je me suis fait avoir.
Le sexe n’était pas nécessairement réel, mais qu’est-ce qui l’était ? Nous
avons passé une année de pré-production à construire ce qui devait coûter
des millions de dollars (le budget de Zombies a atteint les vingt millions)
et il a fallu une équipe de centaines de personnes, avec des extérieurs de
Beverly Hills à l’Uruguay, et tout était fabriqué – un fantasme, une
illusion. Les histoires sur lesquelles le film était fondé étaient fabriquées,
mes vingt versions du scénario étaient un travail de fiction sans fin,
formant une mosaïque compliquée, tâchant vainement d’être rigoureux
dans sa tentative d’englober huit intrigues fausses sur des personnes
imaginaires (et qui n’avaient pas grand-chose à voir, au bout du compte,
avec le produit final, gravement altéré). Étant donné l’importance de la
distribution, les seules auditions ont pris pratiquement un an, et j’avais
donc affaire à des centaines et des centaines d’acteurs qui voulaient jouer
les quatre jeunes hommes à l’université qui sont au centre du film, et ils
faisaient preuve d’une conviction désespérée pour obtenir les rôles. Des
choses intéressantes et inattendues se sont produites – j’ai découvert qu’il
existait une vaste gamme de possibilités, d’un genre dont j’avais toujours
imaginé que c’était un de ces mythes propres à Hollywood.

En y repensant, quelles que soient les souffrances que j’ai endurées, elles
sont entièrement ma faute : d’une part parce que je n’ai pas réussi à jouer
le jeu correctement, d’autre part car, en tant qu’écrivain, je prenais tout au
sérieux (un des acteurs m’avait surnommé « tamia drama », en référence à
un mème de ce nom qui traînait dans les parages en 2006). Par exemple,
j’essayais de garder tout ce qui était réel en dehors du processus de
réalisation du film, pensant à tort que le processus en soi était réel, en
dépit du fait que nous faisions un film. Je supposais que l’optimisme
dérangé qu’un film – ce fantasme – exigeait ne se déverserait pas dans les
mondes réels et pragmatiques, en dehors de son domaine. Mais on
découvre, durement, pas mal de choses quand on fait un film, n’importe
quel film. Peut-être que le réalisateur s’est vendu lui-même comme étant
plus connecté au matériau d’origine qu’il ne l’est vraiment parce qu’il a
besoin d’argent. Peut-être qu’un des acteurs qui a un passé de drogué n’est
pas aussi clean que vous l’aviez tous pensé (une des stars de Zombies
devait mourir d’une overdose d’héroïne après la fête de fin de tournage).
Ou peut-être que cet acteur avec qui vous êtes devenu intime n’est que ça :
un acteur qui désire ardemment faire partie de ce fantasme, partie de la
famille qu’il faut pour le réaliser, même si, tout le temps, il n’a fait que
jouer un rôle. La dégradation mutuelle qui s’est révélée à moi était une
sorte de plaisanterie absurde d’Hollywood sans même le mot de la fin, ce
dont je suis, des années plus tard, reconnaissant. Certains jours, dans
certaines situations, le souvenir de ce film me rappelle les luttes et les
déceptions qui accompagnent la réalisation d’un film, et cette distraction
momentanée peut me faire grincer des dents, jusqu’à ce que je retrouve
mes repères et que je sois capable, tremblant, de me ressaisir.
Naturellement, les acteurs m’avaient prévenu et je les entends clairement
à présent, mais pour que le fantasme de tout le truc puisse avancer, cette
partie devait être très bien jouée ; la séduction devait paraître réelle afin
que je croie au fantasme, que je le pense réel et permette au processus de
se boucler. Et, à la fin, ces acteurs n’obtenaient jamais le rôle, malgré tous
mes efforts.
second moi
J’ai commencé à prendre des notes pour American Psycho pendant la
dernière semaine de décembre 1986 et je me suis mis à en décrire les
grandes lignes au début du printemps 1987, après m’être installé à
New York et alors que je m’apprêtais à louer un appartement sur
13th Street – dans un immeuble où, je l’ai déjà évoqué, vivait Tom Cruise,
bien que East Village ait été considéré comme un quartier semi-désolé.
Aujourd’hui, on trouve sur le marché des appartements à dix millions de
dollars dans le même quartier, mais c’était impensable en 1987, quand les
capsules de crack multicolores jonchaient les trottoirs comme des
confettis et Union Square – à un bloc de là – était encore un parc désert,
apprécié surtout par les junkies. Le quartier, pourtant, s’embourgeoisait
progressivement, en raison, d’une part, des Zeckendorf Towers qui
s’étaient élevées récemment de l’autre côté sur Broadway et, d’autre part,
de l’Union Square Café, de Danny Meyer, sur 16th Street, qui devenait le
restaurant le plus couru de Manhattan. New York était – pour certaines
personnes – à la fin d’une époque et au début d’une nouvelle. Mon premier
jour dans l’appartement avait été fixé au 1er avril, le jour même où le
service commémoratif pour Andy Warhol avait lieu à la cathédrale St.
Patrick. C’était aussi le jour où commence American Psycho.

Le titre du premier chapitre, « April Fool’s Day », indique que ce qu’on


va lire n’est pas exactement un récit fiable, qu’il s’agit peut-être
entièrement d’un rêve, de la sensibilité collective de la culture
consumériste yuppie vue à travers les yeux d’un sociopathe dérangé qui a
une prise très fragile sur la réalité. Et c’est peut-être ce qu’est devenu le
livre au moment où j’ai commencé à l’écrire en 1987, dans la mesure où je
vivais dans une sorte de monde onirique, moi aussi – le sur-réalisme que
j’expérimentais personnellement subissant une mutation dans le domaine
fictif de Patrick Bateman. Je n’ai pas parlé de ça pendant ou après la
controverse qu’a provoquée le roman en 1991 ; c’est seulement au cours
des dernières années, en commençant la tournée mondiale de mon livre,
que j’ai faite à contrecœur en 2010, que j’ai admis être, à tant de niveaux
différents, Patrick Bateman, du moins pendant que je travaillais sur le
livre. Nous partagions une relation illusoire et distante au monde qui nous
épouvantait, auquel nous voulions cependant tous les deux être connectés.
Nous ressentions du dégoût pour la société qui nous avait créés, de même
qu’une résistance à ce qu’on attendait de nous, et nous étions enragés à
l’idée qu’il n’y avait nulle part où aller. Patrick dit à un moment donné : «
Je veux m’insérer. » En 1987, c’était également vrai pour moi.

Une fois que j’ai été satisfait des grandes lignes, j’ai commencé à écrire
avec la voix de Patrick Bateman au présent – et mes plans n’ont pas
beaucoup changé pendant les trois années environ qu’il m’a fallu pour
terminer le livre. Il a été énormément travaillé, en raison du caractère
apparemment aléatoire de la vie de Bateman, en partie parce que American
Psycho était initialement bien plus direct et sincère, avec le jeune yuppie
solitaire qu’est Patrick Bateman, protagoniste d’un roman réaliste sans
violence ou pornographie manifestes, jeune homme perdu dans
Wall Street, séduit et piégé par la cupidité d’une époque. Ce livre aurait
complété une sorte de trilogie détaillant les excès de l’ère Reagan des
jeunes années 1980, qui avait commencé avec Moins que zéro, s’était
prolongée avec Les Lois de l’attraction et se serait terminée avec Bateman
à la fin de la décennie : passif, plus vieux, plus sage, ayant rompu avec son
fiancé, désenchanté alors qu’il quittait l’entreprise dans laquelle il avait
travaillé. Pour faire quoi ? Il ne le savait pas. Il était simplement soulagé
de quitter un environnement dont il ne s’était jamais senti faire partie ou
qu’il avait dépassé, comme Clay à la fin de Moins que zéro et Sean à la fin
des Lois de l’attraction. Mais cette idée initiale du roman a changé en un
éclair.
BBB

Durant le printemps de 1987, j’ai dîné avec un groupe de types, l’un


d’eux était le frère aîné d’un de mes condisciples à Bennington, et tous
travaillaient à Wall Street et gagnaient ce qui paraissait un paquet d’argent
pour des diplômés récents d’une école de commerce, âgés de vingt-cinq à
trente ans. Pendant mes recherches initiales, j’avais accumulé une certaine
frustration à cause de leurs dérobades concernant ce qu’ils faisaient
exactement pour les sociétés dans lesquelles ils travaillaient – information
dont j’avais le sentiment qu’elle était nécessaire et dont j’ai fini par
comprendre qu’elle ne l’était pas vraiment. J’ai été plutôt surpris par leur
désir de faire étalage de leurs styles de vie follement matérialistes : les
costumes Armani, les restaurants à la mode, à des prix indécents, où ils
pouvaient réserver une table, les locations d’été dans les Hamptons, les
coupes de cheveux exorbitantes et les régimes de bronzage, l’adhésion
dans les clubs de gym et la routine des soins de beauté. J’ai commencé à
comprendre que la culture masculine hétérosexuelle s’était approprié, avec
l’émergence du dandy hétérosexuel, les caractéristiques normales de la
culture masculine gay – appropriation qui avait commencé avec la
popularité du magazine GQ et d’American Gigolo à l’aube des années
1980. La compétition entre ces types était exténuante, la surenchère et la
prétention confinaient parfois à la menace et, pendant ce dîner particulier
(le dernier, en fait), j’ai soudain décidé – à propos de rien – que Patrick
Bateman serait un tueur en série. Ou s’imaginerait l’être (je n’ai jamais su
si c’était l’un ou l’autre, ce qui a rendu, à son tour, le roman fascinant à
écrire. La réponse est-elle plus intéressante que le mystère lui-même ? Je
ne l’ai jamais cru). Je ne sais absolument pas pourquoi j’ai fait cette
connexion pendant ce dîner, mais cela a changé ma conception du livre et,
à la fin du printemps 1987 – ou bien c’était au début de l’été –, j’ai
commencé à retracer les grandes lignes. Et une fois que la décision a été
prise, le livre s’est mis à refléter la qualité surréelle de ma vie à cette
époque. Une brume était descendue sur moi après mon déménagement à
New York et la clarté venait seulement quand j’étais seul, en train de
travailler au roman.
BBB

J’ai flotté à travers l’année 1987 au milieu d’un récit onirique qui était
vraiment le mien, mais me faisait l’effet d’être complètement déconnecté,
comme s’il avait appartenu à quelqu’un d’autre. Qui était ce jeune écrivain
américain très connu qui circulait dans Manhattan, auteur d’un best-seller
à l’âge de vingt-trois ans, qui était à la fois trop jeune et trop futé (ayant
grandi à LA, j’étais devenu un expert des médias en ne me préoccupant
pas des médias), qui faisait partie du Brat Pack littéraire récemment
promu, photographié dans les clubs et dans les fêtes, profitant de sa vie de
célibataire, toutes les portes apparemment grandes ouvertes pour lui ?
C’était censé être la situation gagnante sur tous les tableaux des années
1980, une sorte de rêve éveillé, même si mon anxiété et mes doutes sur
tout ou presque ne cessaient d’échapper à tout contrôle. Je feuilletais des
articles sur Bret Easton Ellis. Je voyais sa photo dans les journaux et les
magazines. Je lisais qu’il avait été aperçu à certains vernissages et dans
certaines boîtes de nuit en compagnie de certaines jeunes stars du cinéma
du moment (Robert Downey Jr., Judd Nelson, Nick Cage) et dans certains
restaurants à la mode (avec son acolyte du Brat Pack, Jay McInerney) et
parfois j’y étais peut-être (les photos des paparazzi prouvaient que j’y
étais) et, d’autres fois, je ne pouvais pas en être sûr : ma photo d’auteur
pouvait très bien avoir été imprimée à côté d’une histoire sur l’ouverture
d’une galerie ou sur la première d’un film midtown, mais cela ne voulait
pas dire que j’y étais. Parfois, un RSVP simplement était la preuve de ma
présence à un événement, que j’y aie été présent ou pas. Je voyais mon
nom figurer dans des listes qui confirmaient que j’étais quelque part quand
je savais, en fait, que je n’y étais pas. En un sens, il y avait désormais deux
Bret – le privé et le public – et 1987 a été l’année où j’ai compris qu’ils
coexistaient, ce qui montrait à quel point ma vie de jeune célébrité de
vingt-trois ans me paraissait insolite. Après Moins que zéro, j’ai continué
à suivre des cours dans cette petite université du Vermont pendant encore
un an, et puis je suis revenu dans la maison de Sherman Oaks avec ma
mère et mes deux sœurs, au cours de l’année qui a suivi mon diplôme, de
telle sorte que je n’avais pas paru sur une scène publique jusqu’à mon
installation à New York. Ce n’était pas tant que je m’inquiétais d’avoir un
double, c’était simplement une « New Sensation », comme disait le single
d’INXS qu’on entendait partout et qui jouait le rôle de bande-son pour
tous les fêtards de la ville en 1987.
BBB

Au début de l’automne de cette année-là, j’ai publié un deuxième roman


qui a fait l’objet de critiques à peu près favorables et s’est vendu comme
ci, comme ça, du moins en comparaison du premier best-seller. Il y a eu
cependant un gros battage médiatique et pas mal de presse, ainsi qu’une
fête pas possible pour le lancement du livre dans un nouveau club in du
Lower East Side. J’ai passé la totalité de la fête dans le bureau du
propriétaire, en proie à une intense attaque d’anxiété ; j’avais vomi dans le
taxi qui m’y emmenait, à cause de mes nerfs et d’une gueule de bois
provoquée par les verres bus au Jams, censés me donner du courage. Au
mois de novembre, le film Moins que zéro est sorti, salué par des critiques
médiocres et accueilli par un box-office moyen, mais il y avait des
projections privées et des fêtes bourrées de célébrités, pendant que « Hazy
Shade of Winter », des Bangles, le premier morceau de la bande sonore du
film, résonnait sur MTV et toutes les radios, numéro 2 dans le classement
de Billboard. Et je me sentais déconnecté, comme si tout ça arrivait à
quelqu’un d’autre – une impression de profonde séparation et d’aliénation
s’était emparée de moi, et pourtant je souriais et je prétendais que tout
était simple et bien, et que tout le monde m’aimait, même si ce n’était
absolument pas vrai. Un Bret gobait le mensonge de tout le truc ; l’autre
Bret était parfaitement conscient que ce n’était que ça, un mensonge.
J’étais probablement trop jeune pour profiter pleinement et accepter ce qui
se passait, ce qui finissait par me frustrer et me rendre furieux. C’était
quoi, cette société qui m’avait permis de prospérer ? Pourquoi n’avais-je
pas confiance en elle ? Pourquoi voulais-je m’en évader ? Et pour aller où
?

Ma vie était nettement différente de celle de mes amis, qui avaient obtenu
leur diplôme en juin 1986 et avaient désormais un travail exigeant qu’ils
se rendent dans des bureaux (1987 était un temps où vous pouviez
terminer l’université, trouver un boulot et payer un loyer raisonnable
quelque part dans Manhattan, quelque chose d’inimaginable aujourd’hui
étant donné la communauté protégée derrière des grilles et des douves que
c’est devenu, une ville remplie apparemment de gens riches et de
touristes). Je maintenais un programme strict d’écriture dans
l’appartement de 13th Street, où j’essayais de suivre une routine qui
reflétait celle de mes amis qui travaillaient de neuf à cinq – si ce n’est
qu’il m’arrivait parfois, plutôt que de déjeuner, d’aller voir un film dans
un cinéma. Puis je me remettais à écrire avant de retrouver des gens pour
un cocktail, un dîner quelque part et une boîte de nuit, probablement Nell’s
; c’était comme ça que nos soirées se déroulaient habituellement. Et, en
fonction de la nuit de la semaine et de la quantité de travail qu’il fallait
abattre le lendemain, peut-être un peu de cocaïne, même si ce n’était
jamais « un peu » de cocaïne ; et, avant même de nous en rendre compte,
l’aube se levait au-dessus d’East River et les amis devaient aller travailler
sans avoir dormi – une autre petite ligne, une autre vodka, encore une
cigarette. Mais à vingt-trois, vingt-quatre et vingt-cinq ans nous avions
l’énergie requise, et donc cela ne faisait jamais l’effet d’être une grosse
affaire. Au lieu d’être épuisant, ça semblait romantique.
BBB
Je me souviens distinctement d’un déjeuner à The Odeon un lundi après-
midi d’octobre 1987, après un week-end de perdition, avec un ami qui
n’avait pratiquement pas dormi depuis deux jours non plus, tous les deux
avec une terrible gueule de bois et encore complètement ivres. Pourquoi je
déjeunais à The Odeon avec mon ami, qui avait aussi vingt-trois ans, et
pourquoi nous portions tous les deux des costumes alors que nous étions à
peine réveillés de nos week-ends de folie, est une chose qui, à présent –
trente ans plus tard –, me dépasse totalement, quelque chose qui
appartient non seulement à une époque lointaine, mais à un siècle lointain.
Cependant, il semblait qu’à ce moment-là tout le monde portait des
costumes. Je sortais rarement sans en porter un, semblable en cela à tous
les hommes que je connaissais, et pendant que nous déjeunions – nous
buvions sans doute du champagne et je prenais sans doute du Klonopin –,
je me rappelle avoir raconté à mon ami la dernière fois que j’étais à The
Odeon, quelques semaines plus tôt, quand je m’étais retrouvé à partager de
la cocaïne avec Jean-Michel Basquiat (nous portions tous les deux des
costumes), en bas, dans les toilettes pour hommes, lors d’un dîner très
arrosé, après une séance de photos pour Interview. Basquiat m’avait
demandé pourquoi il y avait si peu de Noirs dans mes deux premiers
romans et j’avais répondu quelque chose à propos du racisme ordinaire de
la société blanche que je décrivais, puis nous avions allumé nos cigarettes
en remontant, pétés, vers nos groupes respectifs à nos tables respectives –
une rencontre typique pour moi à l’automne 1987.

À un moment donné, pendant notre déjeuner, mon ami a remarqué que les
gens avaient l’air de se lever au milieu de leur repas et de quitter leur
table, en masse. Je n’avais rien vu parce que j’avais le dos tourné à la
salle, mais lorsque j’ai jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule, j’ai vu
des hommes jeunes, en costume, payer précipitamment leur addition et
sortir en courant sur West Broadway. Nous avons demandé au garçon ce
qui se passait et il a dit que la Bourse, apparemment, s’effondrait. Je me
souviens très clairement l’avoir entendu employer ce mot – une des rares
choses dont je me souviens clairement de toute cette période – pour
qualifier ce qui était en réalité le Black Monday. Mon ami et moi nous
moquions éperdument de la Bourse, et nous avons donc terminé notre
déjeuner, épuisés au point d’en être amusés, à l’une des dernières tables
occupées du restaurant. Et en dépit du choc du Black Monday,
l’effondrement du marché a à peine affecté l’état d’esprit de la jeunesse à
Manhattan pendant les dernières des années 1980. S’il s’est passé quelque
chose, c’est plutôt une accélération de la décadence, comme pour défier ce
que Wall Street nous avait dit, et peut-être que ce défi n’était pas une
réponse atypique à cette époque.
BBB

J’étais concentré sur le roman, qui était devenu, à ce moment-là, ma seule


source de clarté. J’ai écrit la totalité du manuscrit dans l’appartement loué
de 13th Street, qui disposait d’un futon sur le sol et de quelques meubles de
terrasse disséminés, ainsi que d’une stéréo élaborée, avec une platine
extrêmement chère, et d’un bureau de fortune – pas le minimalisme chic,
simplement vide ; un endroit « décoré » par quelqu’un qui s’en foutait,
quelqu’un qui était facilement distrait par tout le reste. Le livre était digne
de confiance et je ne l’étais pas, pas nécessairement. Loin du roman, ma
vie était une brume : et je ne peux pas dire à présent, avec la moindre
certitude, si j’étais vraiment à un concert de U2 aux Meadowlands avec
deux types de Wall Street au printemps 1987, ou à la première de Dirty
Dancing en août de la même année, ou peut-être à la première de Who’s
That Girl ? un peu plus tôt cet été-là, en compagnie de Griffin Dunne.
Je me souviens de la chanson-titre légèrement inquiétante de Madonna
pour ce film qui flottait sur toutes les radios pendant tout l’été (« Light up
my life, so blind I can see / Light up my life, no one can help me now ») et
je me souviens de m’être assis dans un cinéma plein à craquer pour la
matinée du premier jour du film de Brian de Palma, Les Incorruptibles, et
plus tard, cette année-là, d’avoir été dans le même cinéma pour Liaison
fatale. Mais étais-je backstage, avant un concert de Def Leppard, en train
de parler au chanteur Joe Elliot pendant qu’il mangeait un repas végétalien
ou cela faisait-il simplement partie du rêve ? À la fin de l’année, Jay
McInerney sortait-il vraiment avec une mannequin autrefois inconnue qui
était devenue célèbre à cause d’une attaque au couteau qui avait laissé, de
façon très glamour, son superbe visage tailladé, et est-ce que je les avais
vraiment accompagnés lors de leur première apparition publique – était-ce
à une autre première, peut-être Moonstruck ? La meute des paparazzi
avait-elle insisté pour obtenir une photo du nouveau couple célèbre au
point que ma propre compagne avait été violemment poussée d’un coup de
coude quand nous avions quitté la projection, et avait-elle éclaté en
sanglots, et un énorme bleu avait-il commencé à se former au-dessus de sa
cage thoracique lors de la réception qui avait suivi ?

Suis-je réellement allé sur le plateau de Wall Street d’Oliver Stone en


avril ou en mai, et ai-je même fumé une cigarette avec Charlie Sheen entre
deux prises ? Je me souviens d’avoir vu le film terminé en décembre de la
même année, lors d’une projection à Los Angeles, alors que j’étais de
retour pour Noël, et d’avoir pensé que la séduction du Bud Fox de Sheen
par le Gordon Gecko de Michael Douglas était la partie la plus puissante
du film. Peut-être que cette séduction opérait plus ou moins sur nous tous
à l’époque et qu’elle jouait toujours au moment où le film était sorti. Mais
le second acte offrait la rédemption, ce qui gâchait tout ce qui avait, dans
la première partie du film, donné l’impression d’être le moment présent.
La seconde partie était le mensonge qui n’était jamais devenu vrai, qui ne
s’est jamais réalisé dans le vrai Wall Street, avec l’équivalent de Bud Fox
et l’équivalent de Gordon Gecko – parce qu’il n’y a jamais eu de
rédemption. D’une certaine façon, j’ai conçu American Psycho comme le
correctif surréel, l’aboutissement logique de l’endroit vers lequel se
dirigeait Bud Fox en 1988 et 1989, alors que je prenais aussi conscience
que j’écrivais sur une version cauchemardesque de moi-même.
BBB

Une fois que je me suis adapté à la vie dans Manhattan, je me suis


concentré non seulement sur le roman, mais aussi sur ma façon de jongler
avec ma propre réalité, à l’écart du roman – ou peut-être que je me suis
tout simplement habitué aux choses. Il se peut que ma vie se soit calmée et
ait sombré dans un rythme reposant après l’excitation chargée de stress de
cette année initiale de 1987, ou peut-être que c’était simplement le
Klonopin, que m’avait prescrit un psy accablé de l’Upper East Side, qui
m’aidait. Peut-être que le fait d’habiter à l’intérieur de Patrick Bateman
avait tout clarifié pour moi ; alors que les choses devenaient plus sombres,
post-Black Monday, j’ai commencé à sentir un soulagement. Tout comme
il y avait eu deux Bret, il y avait deux Patrick Bateman : il y avait le
garçon d’à côté, beau et maladroit en société, dont personne ne pouvait se
rappeler le nom parce qu’il avait l’air de ressembler à tout le monde –
s’étant conformé, comme tout le monde –, et il y avait le Bateman
nocturne qui errait dans les rues à la recherche d’une proie, affirmant sa
monstruosité, son individualité. À la fin des années 1980, j’ai vu là une
réponse appropriée à une société obsédée par la surface des choses et
encline à ignorer tout ce qui pointait vers l’obscurité rôdant au-dessous. Le
roman semblait être un résumé précis de l’ère Reagan, avec l’affaire des
Iran Contra à laquelle il est fait référence obliquement dans le dernier
chapitre, et la violence libérée à l’intérieur était liée à ma frustration, et du
moins évoquait quelque chose de réel et de tangible dans cette époque des
surfaces. Parce que le sang et les viscères étaient réels, la mort était réelle,
le viol et le meurtre étaient réels – même si, dans le monde d’American
Psycho, ils n’étaient pas plus réels que l’imposture de la société qui était
décrite. C’était la thèse, sombre, du livre.
BBB

Si je me souvenais peu de 1987 à New York, tout ce dont je me rappelle à


présent concernant 1988 et 1989, c’est d’avoir travaillé au livre. Je sais
que Basquiat est mort moins d’un an après notre conversation dans les
toilettes de The Odeon ; je sais que j’ai rencontré quelqu’un avec qui j’ai
fini par vivre pendant sept ans, un avocat de Wall Street, de quelques
années plus âgé que moi, du Sud, qui n’avait pas fait son coming-out, qui
parfois me rappelait Patrick Bateman et parfois non ; je sais que j’ai tenté,
sans conviction, de décorer l’appartement de 13th Street après l’avoir
acheté ; je sais que j’ai terminé American Psycho en décembre 1989,
presque trois ans, jour pour jour, après l’avoir commencé ; je sais qu’il a
été finalement publié en mars 1991, la maison d’édition initiale ayant
annulé sa publication. Et je sais maintenant que beaucoup de gens de cette
période ont supposé, après qu’il a été publié, que ma carrière d’écrivain
était terminée. Je sais maintenant que je n’ai jamais été plus heureux que
pendant l’été 1991.
post-sexe
La pile de Playboy de mon père que j’ai trouvée dans le dernier tiroir de
sa table de nuit dans la maison de Valley Vista au début des années 1970 a
été, pour le membre de la Génération X que j’étais, la première passerelle
vers la nudité et les images sexuelles. En dépit de ce qui allait devenir mes
préférences, la nudité dans Playboy était fascinante parce que je n’avais
rien à quoi la comparer ; quelques illustrations dans l’exemplaire de
The Joy of Sex que mes parents gardaient dans leur placard étaient
puissamment érotiques, mais ce n’étaient que des dessins alors que la
couleur de la chair dans les photos de Playboy avait quelque chose de
tangible et de vivant. Et il y avait parfois des hommes nus dans les pages
de Playboy (pur élément décoratif et jamais l’attraction principale),
notamment dans les photos de plateau de leur résumé annuel du sexe au
cinéma. Playboy (et, par la suite, Penthouse et Oui) a été mon initiation au
regard masculin, alors que j’étais allongé sur le tapis vert à longs poils, à
côté du waterbed extralarge, de la fabuleuse San Fernando Valley des
années 1970. Dans la société d’avant le sida, où l’on discutait avec
désinvolture de la sexualité, sans la moindre angoisse ou menace, le corps
était libre de tout signifiant, à l’exception du plaisir. Il n’y avait encore ni
peur ni effroi dans les images sexuelles – aucune ironie. C’était un temps,
je m’en suis rendu compte en grandissant, de l’innocence, même si ce
n’était vraiment pas ce que nous ressentions en le vivant.

Il y a eu une époque au cours de laquelle les magazines étaient le seul


moyen de trouver régulièrement des images de nudité. Si la nudité était
présente dans les films américains des années 1970, vous deviez passer par
les chaînes câblées, puis trouver le moment de la scène de nu ou de sexe
que vous aviez vue précédemment au cinéma et que vous vouliez revoir,
euh, seul (ça m’est arrivé de nombreuses fois avec la scène de sexe dans
À la recherche de M. Goodbar avec Diane Keaton et Richard Gere, que je
regardais sans fin sur Z Channel). Nous étions encore à des années de
l’avènement du DVD, et les cassettes VHS étaient loin d’être très
répandues, et la pornographie était visible exclusivement au cinéma, et
vous ne pouviez donc voir des images de gens nus qu’en mettant la main
sur un magazine. Pour beaucoup d’entre nous, garçons (et filles), cet accès
au monde de la nudité était en général le Playboy de notre père ou peut-
être, plus tard, le Playgirl de notre mère (c’était nettement plus rare), au
moins jusqu’à ce que nous soyons assez âgés pour acheter des magazines
qui étaient habituellement bien plus explicites que ce que Playboy avait
offert initialement.
BBB

À notre époque de selfie nu, de spam porno et de liberté d’accès à


n’importe quel acte sexuel en quelques secondes sur notre téléphone, il est
difficile de se souvenir du temps où la nudité était encore taboue, privée,
secrète, sous couverture, et où il fallait payer pour la voir. Ou encore des
photos vraiment excitantes avec des modèles qui posaient – des images
qui faisaient monter la température et amorçaient le truc d’une façon qui
ne fonctionne plus du tout pour la plupart d’entre nous. Ces photos nous
introduisaient dans le monde plus profond de la pornographie et du sexe
réel. Quand j’ai grandi, Playboy a cessé d’être l’unique recours pour mes
fantasmes masturbatoires et j’ai commencé à acheter des trucs plus
explicites chez le marchand de journaux, même si, à quatorze ou quinze
ans, je n’avais pas l’âge légal pour le faire. Je paraissais peut-être plus âgé
ou peut-être que les marchands s’en fichaient complètement, mais on ne
m’a jamais demandé ma carte d’identité dans le LA de la fin des années
1970. Hustler était mon préféré parce que les hommes avaient leur place
dans les photos très élaborées de Suze Randall, et c’était un magazine
apprécié de tout le monde : il montrait, à la différence de Playboy à
l’époque, le rose. Il y a eu aussi un temps où Hustler et Penthouse, dans
leurs sections « Lettres des lecteurs et lectrices », ont flirté avec la
bisexualité masculine – et l’ont approuvée –, du moins jusqu’au moment
où le sida a refermé cette porte brutalement.

Et la passerelle que j’ai franchie ensuite a été le premier film


pornographique que j’ai vu : j’étais en troisième et j’avais un ami fortuné
qui vivait à Bel Air (son père était le propriétaire d’une équipe de
football), et j’étais allé y passer la nuit et, grâce à quelques relations, il
avait une copie VHS d’un film porno récent. Le film m’a fait l’impression
d’être incroyablement tabou – et cette nuit-là d’être une telle transgression
que je peux encore, quarante ans plus tard, me souvenir du motif du papier
peint qui recouvrait les murs de l’immense chambre du premier étage de
l’immense demeure où vivait mon ami. Même à l’âge de quatorze ans
(essayez d’imaginer aujourd’hui un garçon de quatorze ans qui n’aurait
encore jamais vu de pornographie), je savais que le film était horrible –
interprètes repoussants, pauvrement filmé, monté par un paresseux –,
pourtant il avait tout de même provoqué un choc et j’avais compris que
j’étais désormais entré dans un autre monde, sans retour possible. Ce n’est
que lorsque nous sommes devenus, à l’âge de quinze ou seize ans, des
garçons mobiles de la Californie du Sud, avec des voitures à notre
disposition, que nous avons échangé des cassettes comme si c’était de la
contrebande – et j’utilise ce mot parce que, à un moment donné, leur
disponibilité était menacée par la frustration, les difficultés et tant
d’impasses qu’il était extrêmement compliqué de s’en procurer. Nos
besoins exigeaient une incroyable dose de volonté pure et d’organisation,
mais l’énergie bourrée de testostérone de la sexualité adolescente nous
permettait d’obtenir ce dont nous avions un besoin si pressant, et la chasse
faisait aussi partie du plaisir.

Des féministes des années 1970 se sont plaintes de Playboy et de la


pornographie en général, et, en tant que mâles, nous étions un peu
perplexes : quel mal y avait-il à regarder des femmes-objets superbes (ou
des hommes-objets) ? Qu’est-ce qui clochait avec cette histoire d’instinct,
fondé sur le sexe, qui pousse à regarder avec insistance et à convoiter ?
Pourquoi ne pas rendre ça plus facilement disponible pour des garçons
excités ? Et qu’y avait-il de mal dans l’idée d’un regard masculin ? Même
en écartant tout ce que nous savons à présent de la masculinité toxique
(quoi qu’elle puisse être), aucune idéologie ne changera jamais ces faits
fondamentaux enracinés dans un impératif biologique. Pourquoi devrions-
nous nous détourner de notre sexualité ? Mes amis hommes se
demandaient souvent : qui a le pouvoir dans une situation pareille ? « Ce
n’est certainement pas moi. Je regarde cette femme superbe que je désire
follement et que je ne rencontrerai probablement jamais. » C’était le
sentiment majoritaire chez les adolescents, qui intensifiait le fantasme de
tout le truc ; et cette vague sensation de punition et de dédain qui se
superposait au pur plaisir n’ajoutait-elle pas toujours quelque chose à
l’expérience ? La réaction féministe à Playboy nous paraissait injuste
parce que nos options avant Internet étaient si sévèrement limitées – peut-
être un ou deux magazines par mois – qu’une critique morale appliquée à
nos désirs nous faisait l’effet d’être cruelle.
BBB

Aujourd’hui, aller en personne dans une boutique (Le Sexe Shoppe était
notre stop habituel dans San Fernando Valley) et louer ou acheter un film
porno, et se limiter à cette source pendant un mois, est impensable et peu
pratique, et cependant, dans ce monde depuis longtemps disparu, c’était
ainsi que les hommes satisfaisaient leur besoin d’images sexuelles – et
comme elles étaient si rares, nous leur insufflions un sens plus profond et
les rendions peut-être plus puissantes et plus érotiques qu’elles ne
l’étaient. À la fin des années 1980 et au début des années 1990, les DVD
ont rapidement laissé la place à l’incroyable étalage de pornographie sur
Internet, et j’étais émerveillé par la quantité de choix disponibles sans
effort, comparée à ce qui avait été à notre disposition pendant ma propre
adolescence et vers l’âge de vingt ans. Et pourtant cette abondance a
changé ma relation à la nudité et à la pornographie : elle en a fait un lieu
commun, une chose moins excitante, en quelque sorte, de la même
manière que commander un livre sur Amazon était moins excitant que de
marcher jusqu’à une librairie et de chercher pendant une heure, ou
d’acheter des chaussures en ligne plutôt que d’aller dans une galerie
marchande et d’essayer une paire de Topsiders et d’avoir un échange avec
le vendeur, ou encore d’acheter un disque à Tower, ou bien de faire la
queue pour un film. Ce refroidissement de l’excitation à tous les niveaux
de la culture a à voir avec la notion, qui disparaît, d’investissement.

Quand vous vous rendiez dans une librairie ou dans un magasin de


disques, ou dans un cinéma ou encore dans un kiosque à journaux, vous
preniez le temps d’investir un plus grand effort physique et une plus
grande attention dans ces expéditions que lorsque vous cliquez sur
quelques boutons – effort et attention qui étaient liés à une tentative plus
approfondie d’entrer en contact avec le disque, le livre, le film, la
pornographie. Vous aviez un intérêt profond à ce que l’expérience soit
plaisante parce que vous aviez investi – et vous alliez probablement
obtenir une gratification en raison de cet intérêt et de cet investissement.
L’idée de renoncer à lire un livre après cinq pages sur votre Kindle,
d’arrêter un film dans les dix premières minutes après l’avoir acheté sur
Apple, ou de ne pas écouter une chanson en entier sur Spotify n’était pas
une option – pourquoi faire une chose pareille après avoir roulé jusqu’au
Sherman Theater dans Ventura Boulevard, jusqu’à Crown Books dans
Westwood, Tower Records sur Sunset, jusqu’au kiosque à journaux dans
Laurel Canyon ? Mais que se passe-t-il lorsque les choses sont presque
automatiquement disponibles – quand un roman ou une chanson ou un film
ou une femme nue ou cinq femmes nues ou une femme nue engagée dans
une orgie avec cinq hommes bien montés ne sont qu’à un clic de souris ?
Quand la nudité et l’idée d’une gratification deviennent une telle routine
que vous pouvez instantanément vous connecter à quelqu’un et que vous
pouvez voir en quelques secondes des photos de nu de ce partenaire sexuel
à venir immédiatement, un échange aussi ordinaire que la commande d’un
livre sur Amazon ou le téléchargement d’un nouveau film sur Apple –
cette absence d’investissement rend alors tout équivalent. Si tout est
disponible sans effort ou sans un récit dramatique quelconque, qui se
soucie de savoir si vous l’aimez ou pas ? Et l’excitation trépidante – le
suspense – liée à l’effort que vous faisiez autrefois pour trouver une image
érotique s’est maintenant perdue avec la facilité lo-fi de l’accessibilité,
qui a en fait changé notre expérience de l’attente. Il y avait quelque chose
d’idyllique dans cette ère analogique, une ardeur, une altérité, qui font
défaut dans l’âge numérique du post-Empire où tout a fini par donner
l’impression d’être jetable.
BBB

À l’automne 2014, alors que je regardais Imitation Game, le film du


réalisateur Morten Tyldum sur le génie Alan Turing, mon intérêt a
commencé à décliner et a été remplacé par une vague irritation quand j’ai
commencé à penser : n’avons-nous pas dépassé cette notion démodée,
désuète, de victimisation des gays – y compris cet ultime film sur le
martyre gay ? Je me suis souvenu de mon expérience à l’université, au
moment où j’avais lu Alan Turing, d’Andrew Hodge – un livre qui avait
plu aux gays que je connaissais, pas nécessairement pour ce que Turing
avait accompli en tant que déchiffreur de codes pendant la Deuxième
Guerre mondiale, mais pour son homosexualité – du moins, c’est ce qui
leur avait fait lire le livre pour commencer. L’écart entre le véritable Alan
Turing et le rôle que joue Benedict Cumberbatch est dérangeant parce que
Turing, tout en étant à bien des égards une victime de son temps, ne s’était
jamais vraiment considéré comme une victime. Il était très probablement
un homme bien plus nuancé, contradictoire et complexe que le type
désespéré, impuissant, tâtonnant, adorable qu’Harvey Weinstein and Co
essaient de nous vendre. Turing était un authentique excentrique qui jouait
souvent les victimes, sciemment ou non, mais la narration victimaire du
film en fait son trait de caractère dominant. Imitation Game propose une
histoire sombre avec un suicide imminent à la fin mais, à sa manière
typique, Weinstein le transforme en une exaltation vibrante de l’esprit
humain : Alan Turing s’était peut-être suicidé, mais la fin triomphante du
film nous apprend que, sans son génie (et, naturellement, sans son
sacrifice), nous n’aurions jamais eu l’ordinateur ou l’intelligence
artificielle, ou le micro-ondes ou les jeux vidéo et ainsi de suite – et les
spectateurs quittaient le cinéma en se sentant bien. Pourtant Imitation
Game traite d’un homme brillant, d’une grande sophistication
intellectuelle, gay – chose rare, voire inexistante, dans le cinéma
d’aujourd’hui où que ce soit – et c’est un film fait pour le grand public,
pas un film d’art et d’essai. Il a bien marché financièrement (230 millions
de dollars dans le monde entier) parce qu’il s’agit de problèmes à résoudre
et non de donner accès à une conscience gay.
BBB

Voir Imitation Game m’a fait penser à la percée qu’avait été, en 2011,
Week-end d’Andrew Haigh et je m’étais demandé avec mélancolie, à la
sortie du cinéma : que s’est-il passé ? N’étions-nous pas censés avoir plus
de films comme Week-end à ce stade du jeu ? Écrit et réalisé par Haigh, le
film décrit deux jeunes hommes qui se rencontrent dans un bar gay d’une
ville des environs de Londres, un vendredi soir – une rencontre
occasionnelle, ni l’un ni l’autre n’étant le choix préféré de l’autre. Russell
(joué par Tom Cullen) est silencieux, réservé, emprunté, un solitaire,
tandis que Glen (Chris New) est bien dans sa peau, ouvert et colérique, et
enclin à secouer le statu quo gay ; il aime le conflit et a tendance à semer
le trouble. Ils sont tous les deux séduisants, mais pas de la façon
stéréotypée que les médias gay avaient en général adoptée (du moins
en 2011), ce qui veut dire qu’ils ne sont pas des personnalités et ne sont
pas – dans le jargon – des folles. Ce sont tout simplement deux types qui
se rencontrent, qui sont attirés sexuellement l’un par l’autre, couchent
ensemble et se réveillent dans l’appartement de Russell, le samedi matin.
Et ainsi commence, dans ce style réservé, assourdi en quelque sorte, mais
aussi lyrique, le film que des générations de gays attendaient sur des types
qui, tout simplement, découvrent des choses l’un sur l’autre, sans devenir
des modèles pour qui que ce soit ou quoi que ce soit. Ils baisent
(ouvertement), boivent, se droguent et confessent leurs frustrations
concernant la vie gay, et ce film, candide, semble n’avoir aucun dessein.

Je me souviens de la tension que cela avait provoquée lors d’une première


projection avant qu’il ne sorte officiellement dans les salles : après des
décennies de cinéma homo terriblement sincère, cette histoire allait-elle
être en fait celle, qu’on ne nous avait pas racontée aussi simplement
auparavant, de deux hommes qui, en moins de quarante-huit heures, créent
entre eux un lien profond et tombent amoureux ? Oui, dit le film, c’est
bien de ça qu’il s’agit et désormais peut-être que beaucoup d’autres films
pourraient en parler. Jamais des hommes gay n’avaient été dépeints de
cette façon. À mesure que nous regardons Russell et Glen parler et parfois
se disputer, nous commençons à voir une chose qui est rarement décrite
aussi intelligemment dans les films, quelle que soit leur orientation
sexuelle : l’ouverture de la conscience, une étude contrastée, deux
personnes qui changent d’avis, et leur système passionné de croyances se
transformant subtilement parce qu’ils sont tombés amoureux l’un de
l’autre. Pas de folles ici, pas de signifiants gay : les hommes appartiennent
certainement à la petite bourgeoisie et n’ont rien de fabuleux, il n’y a pas
le moindre mélodrame ou la moindre hystérie. Le film ne mange pas ses
mots, précisément, et il n’est pas non plus d’inspiration néoréaliste
médiocre – les très bons dialogues sont de toute évidence écrits, et c’est
magnifiquement photographié en vidéo numérique, basse définition,
naturaliste, avec des compositions à la fois désinvoltes et époustouflantes,
et un éclat riche et doux. Le film se termine sur un quai dans une gare de
Nottingham, un dimanche après-midi, avec l’un d’eux qui s’en va,
s’apprêtant à partir deux ans pour les États-Unis, et il est tout à fait
possible que ces deux hommes puissent ne jamais se revoir. La fin, comme
le reste du film, ne dérive pas vers l’hyperbole dramatique ou l’idéologie,
et elle est déchirante dans son refus de gonfler ou de vendre quoi que ce
soit : il n’y a pas de programme. C’est simplement un film sexy, drôle et
triste.

Il n’y a rien de joli, d’adorable ou de tragique dans Week-end et le film ne


succombe pas à la banalité de messages d’intérêt public que l’on trouve
dans tant de films homos qui circulent dans les festivals. Les critiques ont
été bonnes – les gens ont pigé ce que faisait le film – et cependant, dans le
New Yorker, Richard Brody a éreinté ce qu’il a appelé « la sentimentalité
fadasse et la façon ennuyeuse de se donner des airs », qui « transforme le
film en un cadre vide pour bonnes intentions ». Les mots-clés sont ici
fadasse et ennuyeuse – mais pour une génération de gays, ces qualités
étaient l’équivalent d’un puissant avertissement, signalant que les films
consacrés aux gays n’avaient pas besoin d’une idéologie explicite ou d’un
programme spécifique ; c’était simplement du cinéma, c’était simplement
de l’art. Les bonnes intentions de Week-end sont exactement ce que Brody
trouve frustrant : ce sont des personnes, pas des représentants d’un noble
idéal impossible auquel la corporation de la communauté gay aspire et
qu’elle embrasse – ce modèle entraînant et (oui) fadasse dans lequel tout
est constamment vécu à travers le prisme de la politique et de l’idéologie
identitaires, et selon les règles qui déterminent la manière dont on devrait
s’exprimer dans les limites d’une certaine bienséance. Quelques-uns, au
sein de cette communauté inflexible, s’en étaient pris à Week-end lors des
premières projections – selon IFC, qui distribuait le film – et avaient
souhaité que le film fût plus « positif pour les gays », s’inquiétant de ce
que les types portent bien des préservatifs et se souciant de la quantité
d’herbe qu’ils fument, de bière qu’ils boivent et de cocaïne qu’ils
partagent le samedi soir – à quoi venait s’ajouter qu’ils se disputent
(blasphème !) sur l’importance du mariage gay. On aurait dit que certains,
dans la souriante corporation de la communauté gay, refusaient
aveuglément de comprendre le film selon ses propres termes. Comme l’a
écrit A. O. Scott dans le New York Times : « Week-end traite des paradoxes
et des perplexités de l’identité gay à une époque de politique post-
identitaire. » Le choc provoqué par Week-end est qu’il ne contient et ne
soutient aucune cause politique.
BBB

Froideur, indifférence, éloignement, distance, austérité, minimalisme : ce


sont les mots qui peuvent s’appliquer au style des plus grands réalisateurs,
ceux qui opèrent avec la neutralité de l’œil de Dieu. Cela ne signifie pas
que leurs films manquent de passion, mais plutôt qu’ils transmettent leur
vision du monde sans l’hyperbole affective ou le genre de prises de
position qu’Hollywood préfère à la subtilité et à l’absence d’autorité. La
nature même du médium encourage la grandiloquence, l’impulsivité, les
fioritures excessives et le spectaculaire visuel – pourquoi faire un film s’il
n’a pas de style ? –, et il existe quelques rares réalisateurs qui ont fait
fusionner les deux, en parvenant à être à la fois indirects et grandioses :
Hitchcock, Antonioni, Kubrick. Mais, pour l’essentiel, la retenue ne
fonctionne pas vraiment dans la réalisation qui s’adresse au grand public
en Amérique ou même dans la langue vernaculaire américaine ; c’est une
esthétique que nos réalisateurs ont rarement embrassée. Cependant, l’idée
même de regarder des choses qu’on ne devrait pas voir – et la plupart des
films sont des récits sur les secrets – implique une approche passive,
voyeuriste des sujets, et cela se reflète dans la façon dont on regarde un
film : en observateur passif.

Parfois, cette douceur, cette sérénité et cette distance, ce retrait et cette


absence de sentiment sont vraiment l’essence de l’expérience voyeuriste.
La caméra peut soit exprimer une opinion et vous forcer à éprouver
certains sentiments, soit jouer le truc différemment en montrant les choses
de façon neutre et en vous demandant d’apporter quelque chose, par
exemple un aspect compliqué et contradictoire ou moralement ambigu que
le film ne va pas simplifier ou résoudre pour vous. Parfois, ce sont ces
films qui offrent le plus grand plaisir, quand vous n’êtes pas entraîné par
un flot de sentiments forcés, mais emporté par leur absence de direction et
leur style, leur humeur et atmosphère, plutôt que par les éléments plus
évidents qu’on trouve dans la plupart des films américains – le scénario
absolument emphatique, par exemple. Ce qui ne veut pas dire que ces
films ne sont pas divertissants ; j’ai aimé certains films de Spielberg,
même si ce n’est pas de la même manière qu’un film d’Antonioni, de
Bergman, de Godard ou de Rohmer. La grandeur de Hitchcock tient à la
façon dont il peut être froid et intimidant – tellement cruel et retenu. Ce
genre d’austérité émotionnelle peut finir par vous émouvoir aussi
puissamment qu’une histoire d’amour sentimentale. Le Barry Lyndon de
Kubrick déploie tous les traits distinctifs de cette approche : la beauté
visuelle est stupéfiante ; le contrôle du réalisateur est aussi hypnotique que
l’est son art de la mise en scène ; et le personnage principal est distant,
froid et peu sympathique, alors qu’il occupe le centre de la scène pendant
trois heures. Toutefois, cette conception générale de son personnage est
plus efficace que ce qu’aurait obtenu Kubrick s’il avait opté pour quelque
chose de plus conventionnel d’un point de vue émotionnel ou de plus
ouvertement comique – s’il avait fait du Tom Jones dans son adaptation de
la comédie de mœurs de Thackeray. La distance de Barry Lyndon est ce
qui lui donne sa majesté, étrangère à elle-même.
BBB

À l’automne 2016, il se trouve que j’ai vu deux films l’un à la suite de


l’autre, par hasard, pour la seule raison qu’on pouvait les voir pour la
première fois le même vendredi, et cet appariement involontaire m’a paru
instructif, puisque Moonlight avait été écrit et réalisé par un hétéro (Barry
Jenkins) et King Cobra par un gay (Justin Kelly). Je ne crois pas que seuls
les réalisateurs gay devraient diriger des films consacrés à des thèmes gay
(bon nombre d’entre eux ne le devraient absolument pas), mais dans le cas
d’un film comme Moonlight, c’est-à-dire essentiellement sur le désir gay
– tout le truc pivote autour de ça, son troisième acte en dépend
complètement –, le résultat frappe, par moments, comme étant la tentative
forcée d’un artiste hétéro de présenter une conception particulière de ce
que c’est que d’être gay. La description visuelle effective du désir dans
Moonlight est à peu près inexistante et, dans les brefs éclairs où ce désir
apparaît, le film, de toute évidence, n’est pas le résultat d’une sensibilité
gay – ce qui veut dire pour moi le regard d’un mec sur un mec – et cela
mine l’ensemble. La presse de l’industrie du spectacle l’a porté aux nues
non parce que c’était un grand film, mais parce qu’il avait coché toutes les
cases de notre obsession du moment concernant la politique identitaire. Le
personnage principal était gay, noir, pauvre, martyrisé et victime.

L’esthétique de King Cobra n’a pas la qualité littéraire de Moonlight,


pourtant son idéologie est plus intéressante à un certain niveau, le film
racontant une véritable histoire de meurtre dont les personnages
principaux se trouvent être gay dans ce drame dément de la vie réelle, et il
ne s’agit pas de bizutage ou de victimisation ou de marginalisation ou
d’inclusion, toutes ces choses auxquelles bon nombre d’entre nous ne
réagissent pas dans les films américains (donnez-nous de la danse !
Donnez-nous des attaques de banques ! Donnez-nous des monstres !
Donnez-nous du spectacle !). Dans Moonlight, Chiron est un Noir qui n’a
pas tiré le ticket gagnant de la loterie de la naissance et qui grandit dans la
pauvreté, tandis que, dans King Cobra, les mecs blancs gay appartiennent
clairement à la classe moyenne et ont par conséquent plus d’opportunités
de dilapider leurs privilèges ; et ils le font de façon spectaculaire.
Moonlight est exagérément investi dans la douleur de Chiron parce que,
sans elle, le film n’existerait pas – c’est un récit de victime. Ce qui ne veut
pas dire que des individus comme Chiron – ou l’insécurité de l’hyper
masculinité noire, pour ne pas parler de l’énorme fragilité de la vie noire
en général – n’existent pas, mais simplement que leurs récits ont tendance
à gober la même idéologie, et que le réalisateur a besoin de travailler plus
dur, peut-être, pour mettre au jour la manifestation de la volonté en eux.
La sexualité débordante de King Cobra – et l’affaire du désir gay, qui
consiste à le filmer, le vendre et l’acheter – est ce qui capte notre attention
– du moins celle de certains d’entre nous – et donne au film une charge
cinématique. Montrer des gays, aussi superficiels que les capitalistes,
conduits au crime, me faisait l’effet, à ce moment-là, d’être une étape plus
progressiste vers le cinéma post-gay que n’importe quel scénario
victimaire angoissé. Pour un Blanc, approuver Moonlight, c’était se sentir
vertueux. Bien qu’il soit agréable de se sentir vertueux, il convient de se
demander si se sentir vertueux et être vertueux sont en fait la même chose.
BBB

Sur un podcast que j’ai enregistré, l’acteur Mark Duplass a déclaré


qu’une des raisons pour lesquelles il se sentait fier d’être un nouveau
membre de l’Academy of Motion Pictures Arts and Sciences était le fait
qu’il pourrait soutenir « un film comme Moonlight », qui devait sortir sur
les écrans quelques semaines plus tard. Je n’avais pas vu Moonlight, mais
Duplass, qui est blanc, hétéro, libéral, semblait se faire l’écho d’un
sentiment que j’avais capté sur les réseaux sociaux, qui soutenaient déjà
sans la moindre équivoque le film et sans que beaucoup de ses champions
l’aient vu. Un ami à moi, avocat noir dans l’industrie du spectacle, n’avait
pas vu Moonlight non plus, mais au moment où il s’était assis avec moi
pour dîner, la veille de la sortie du film, son excitation à l’idée de voir un
grand drame indépendant dont le personnage principal était un homo noir
était palpable. Son enthousiasme aveugle m’a rappelé un débat passionné
que nous avions eu à propos du film de Ryan Coogler en 2013, Fruitvale
Station. Esthétiquement, j’avais trouvé ce film sentimental – le sujet
rebattu et la sincérité inscrite dans le énième récit de cette tragédie en
faisaient l’équivalent d’un snuff-movie sur le destin pour Sundance. En
fait, nos positions n’étaient très éloignées quand nous regardions Fruitvale
Station d’un point de vue esthétique. Par goût, lui et moi fuyons devant les
fioritures grandioses que le cinéma américain peut offrir et, comme moi, il
préfère les films de genre. Mais il avait admis que Fruitvale Station
l’avait ému profondément parce qu’il avait rarement vu un film où un
jeune et beau Noir essayant de s’en sortir se heurtait à toute sorte
d’embêtements et contrariétés par le simple fait qu’il était noir. Il avait
donc trouvé les dernières séquences de Fruitvale Station, quand le
protagoniste Oscar Grant est nonchalamment battu et tué, proprement
accablantes. Pas nécessairement à cause du fait qu’il s’agissait d’un film
artistique accompli, mais parce qu’il pouvait – même en étant d’une classe
et d’une origine différentes – se sentir des affinités avec Grant et éprouver
qu’une partie de sa propre histoire était racontée, et il n’avait pas pu
s’empêcher de pleurer le lendemain du jour où il avait vu le film. Quand il
avait décrit sa réaction, j’avais commencé à voir Fruitvale Station à
travers son regard. Même si le film n’était pas fait pour moi, j’ai pu
comprendre comment, en dehors de son esthétique, il avait affecté mon
ami. J’ai finalement saisi qu’il avait fait une expérience similaire à la
mienne pour Week-end, les deux films finissant d’ailleurs sur un quai de
gare.

La différence, selon moi, c’est que l’esthétique de Week-end est plus


convaincante, plus raffinée, plus neutre, sa composition plus cinématique,
l’innocence des protagonistes et leur victimisation n’étaient pas autant
soulignées, et la seule chose qui en faisait des victimes était la solitude –
et, oui, ils étaient aussi blancs. Sur les réseaux sociaux, ceux qui ont rejeté
mes réserves à propos de Fruitvale Station avaient l’air de suggérer que
j’aurais dû l’aimer malgré tout, laissant entendre qu’en m’attaquant à
l’esthétique du film – qui, compte tenu de son budget et de ses ambitions,
n’est pas mal du tout – je camouflais mon racisme. Et bien que je
reconnaisse que mes préférences esthétiques, comme celles de chacun, se
sont formées dans le contexte de mon éducation, elles reposent sur une
série de critères qui ne répondent pas exclusivement à la victimisation.
Mais ces critiques des réseaux sociaux voulaient dire par là que le fait
d’être blanc était une erreur idéologique ; que ma méconnaissance
confortable était un problème indiscutable, ce à quoi je répondrais que
vivre sans faire l’expérience directe de la pauvreté ou de la violence
subventionnée par l’État, grandir sans être systématiquement soupçonné
d’être une menace dès qu’on est dans un lieu public et ne jamais avoir à
faire face à une existence où la protection est difficile à trouver, ne
signifie pas un manque d’empathie, de jugement ou de compréhension de
ma part, et cela n’implique pas légitimement et automatiquement que je
me taise. Mais c’est une époque qui juge tout le monde si sévèrement à
travers la lorgnette de la politique identitaire que vous êtes d’une certaine
façon foutu si vous prétendez résister au conformisme menaçant de
l’idéologie progressiste, qui propose l’inclusion universelle sauf pour ceux
qui osent poser des questions. Chacun doit être le même et avoir les
mêmes réactions face à n’importe quelle œuvre d’art, n’importe quel
mouvement, n’importe quelle idée, et si une personne refuse de se joindre
au chœur de l’approbation, elle sera taxée de racisme ou de misogynie.
C’est ce qui arrive à une culture lorsqu’elle ne se soucie plus du tout d’art.
BBB

Quand les gens ont-ils commencé à s’identifier sans relâche aux victimes,
et quand la vision du monde de la victime est-elle devenue la lorgnette à
travers laquelle nous nous sommes mis à tout observer ? Pourquoi
Moonlight était-il captivé, de façon si disproportionnée, par le personnage
de Chiron que nous voyons à trois étapes de sa vie au cours du film,
enfant, adolescent et adulte, chacun dans une section distincte ? Parce que
né pauvre d’une mère droguée et d’un père absent, il est une victime d’un
bout à l’autre – et nous avons donc là le scénario préféré des films
indépendants américains. Le film demande d’endurer la douleur de Chiron
sans nous offrir grand-chose d’autre. Il ne s’intéresse à rien – ni à la
musique, ni à la poésie ou aux bandes dessinées –, il est tout simplement
un zéro. Et à cause de ça, Moonlight semble privilégier les scènes où il est
tyrannisé, le truc culminant avec celle où Chiron est rossé par un autre
élève, et c’est d’ailleurs le moment où le film devient actif plutôt que
passif, et où Barry Jenkins est le plus fort et le plus direct en tant que
réalisateur. Le film est une ode à la douleur, une litanie de rejets, et
regorge de moments où on se sent mal. Les films ont toujours décrit la
souffrance, bien entendu, mais un nouveau type de souffrance fascine les
publics contemporains qui s’y identifient complètement, et c’est celle qui
est provoquée par la victimisation. Parfois, Jenkins n’en fait pas une
grosse affaire et c’est alors que Moonlight fonctionne au mieux – comme
une mosaïque visuelle, détendue, désinvolte. À d’autres moments, les
violons, les violoncelles et les hautbois tombent en pâmoison sur la bande-
son pour signaler un film plus ambitieux et plus noble, et, parfois, le film
donne l’impression d’être trop bien intentionné, immaculé, et réclamant
que vous admiriez son style et son bon goût. Et il a sérieusement besoin de
plus d’humour, de plus de légèreté, de plus d’éclat, sexuellement parlant.
L’expérience dans son ensemble est austère et pessimiste, et elle échoue à
faire comprendre que ces deux styles peuvent coexister, et que Chiron
serait plus intéressant s’il y avait un combattant en lui. Mais le film ne se
préoccupe pas de faire de lui un personnage plus fort. Chiron est
essentiellement une énigme et Moonlight est curieusement fasciné par lui
en ange aux yeux tristes, chaste et beau.

Cette chasteté révèle une sensibilité hétéro à l’œuvre dans Moonlight,


spécifiquement dans la façon dont le désir masculin y est décrit. Non pas
qu’il aurait fallu que Moonlight aille dans la direction d’un Gregg Araki,
mais le film n’a aucune intensité sexuelle et, en dehors du bizutage, il
l’esquive dans la plupart des scènes en les stylisant à l’extrême, de peur
qu’elles soient dérangeantes. Quand la mère de Chiron l’injurie, petit
garçon, et le traite de « tapette », nous n’entendons pas le mot, nous ne
pouvons que le deviner sur ses lèvres, et en outre la scène est stylisée à
outrance en étant tournée au ralenti et accompagnée d’une musique servie
à la louche – la distance ainsi créée affaiblit notre expérience de sa
douleur, et la scène paraît évasive, comme si cette scène primitive petit-
garçon-gay-contre-mère était quelque chose que le réalisateur hétéro
n’avait tout simplement pas compris. Des écoliers se rassemblent et
comparent la taille de leurs bites – et pourtant la scène ne va nulle part.
Naturellement, vous pourriez soutenir que c’est tout bêtement le style du
film : elliptique et évasif. Cependant les nombreuses opportunités de
décrire le désir gay sont manquées, comme d’autres le sont ailleurs dans
ce qui se révèle être un film très bénin. Moonlight facilite l’adhésion de
certains publics hétéros et noirs en supprimant de l’équation le sexe gay, et
ce marchandage s’avère très coûteux d’un point de vue esthétique.

Je pense que c’est pour cette raison que certains publics en dehors de la
bulle libérale d’Hollywood ont apparemment ri en voyant le film.
Quelques semaines après la sortie dans les salles, E. Alex Jung a posté un
article sur Vulture, intitulé « Une triste et surréaliste expérience : voir le
public rire à la projection de Moonlight ». L’auteur y évoque la différence
entre voir le film à une projection pour la presse et le revoir avec le public
de la Brooklyn Academy of Music bondée un vendredi soir, et prend à
partie ce public pour avoir rejeté certaines scènes et avoir ri de la façon
dont certaines autres dépeignent la sexualité (ou non). L’auteur est sidéré,
mais je ne pense pas que le public payant avait tort – c’était sa réaction
authentique et si cela paraissait « triste » ou « surréaliste » à l’auteur de
Vulture, qui espérait de toute évidence que les spectateurs se
conformeraient à une idéologie au lieu de réagir à l’esthétique du film, eh
bien c’est que Jung avait un préjugé complètement déphasé contre eux.
Pourquoi des spectateurs payants ne réagiraient-ils pas ou ne riraient-ils
pas comme bon leur semble d’un film qui aborde tout de façon évasive ou
avec une telle solennité qu’ils ne pouvaient s’empêcher de glousser devant
un tel sérieux et une telle réticence à être clair sur les conneries ? Dans la
scène de la plage où l’on voit Chiron adolescent et son camarade de classe
Kevin, le film ralentit et il y a une sorte de baiser – sans langue, peau,
chair, échange – pendant que Kevin branle Chiron. Peu importe à quel
point Chiron est abîmé ou passif, cela aurait pu lui donner une chance, et
au film aussi, d’exploser dans un mouvement de passion maladroite. Et
cela aurait pu faire peur à Kevin, dont nous avions assumé qu’il était
hétéro jusque-là, et poser les fondements de la sévère raclée qui a lieu plus
tard et n’a aucun sens d’un point de vue dramatique (et j’ai vu le film deux
fois) – si ce n’est que le film veut montrer Chiron se faire tabasser et
continuer par conséquent son récit victimaire.
BBB

Lorsque nous retrouvons finalement Chiron adulte dans la troisième


section, dix ans ont passé, il vend de la drogue avec un certain succès et,
en même temps, il est pratiquement aussi muet, renfrogné et inexpressif
qu’il l’était lorsque nous l’avons quitté. La vision du personnage n’aurait-
elle pas été plus « progressiste », si Chiron avait vaincu son ancien moi de
victime, si ce grand et beau Noir avait pu connaître une intimité physique
facile et peut-être l’affection et même l’amour, y compris en secret ? Sans
doute insatisfait ou malheureux, mais cela aurait constitué une progression
dramatique et un triomphe idéologique. Au lieu de quoi, il est simplement
un homme-enfant qui n’a pas baisé depuis qu’il s’est fait branler sur la
plage, des années auparavant, et Moonlight veut nous faire croire que la
plus chaste des branlettes dans l’histoire du cinéma a stupéfié cet étalon et
l’a condamné au célibat (si les garçons avaient pratiqué des fellations, je
doute que le film eût été acclamé par la presse de l’industrie du spectacle
et gagné l’oscar du meilleur film). C’est une fatuité littéraire : la branlette
inoubliable. Que l’adulte Chiron n’ait pas pu, en secret, satisfaire ses
désirs est aussi une illusion littéraire – cela fait partie de la morosité du
film et accentue son conservatisme fondamental, la fierté qu’il tire de ses
valeurs et de ce qu’il représente, un film à la Oprah. Le film retient ses
coups et j’ai trouvé ça un peu exaspérant : la scène dans laquelle Chiron
adulte fait un rêve érotique est provoquée par un bref montage de Kevin
fumant une cigarette ; peut-être que si c’était Kevin jeune, cela ferait sens,
mais dans la mesure où Chiron n’a pas vu Kevin plus vieux, vous vous
demandez à ce moment-là à qui il est en train de rêver. Selon Vulture, le
public a ri aussi lors de cette séquence. En tant que gay, quelque chose
cloche pour moi dans cette fin chaste, lorsque Chiron retourne chez Kevin
après la réunion au restaurant et qu’il ne se passe rien. Oublions le sexe,
pourquoi pas un baiser ? Non, à la place du sexe, nous avons droit à… une
accolade. Lorsqu’on lui a posé la question, Barry Jenkins a déclaré que ce
dont avait besoin Chiron, c’était d’affection et non pas de sexe. Bon, la
question devient alors : il ne peut avoir les deux ? Les deux ne sont-ils pas
entremêlés ? La réponse de Jenkins est une réponse d’hétéro, pas une
réponse de gay, et c’est pourquoi le film donne l’impression d’être bancal.
BBB

La presse de l’industrie du spectacle et une partie du public ont répondu à


Moonlight comme s’il s’agissait d’un film servant la cause du mouvement
Black Lives Matter, et les corps noirs vivants, puissants, de Chiron adulte
et de Juan, le dealer plein de gentillesse et de sainteté, qui prend soin de
Chiron enfant, leur ont donné l’impression d’être une réponse provocante
au défilé sans fin des corps privés de vie des Noirs qui font la couverture
des médias, fusillade après fusillade. Avec tant d’hommes noirs tués cette
année-là, on comprend l’énorme poids qui pesait sur les épaules fragiles
de Moonlight. Le film faisait le portrait d’un homme d’un genre différent,
d’un homme qu’on n’avait pas vu dans les films (comme Russell et Glen
dans Week-end, pour certains d’entre nous) et nombreux furent ceux qui
ont vu là quelque chose de nouveau et digne d’être célébré. Ça l’était dans
une certaine mesure, tout comme Week-end l’était, mais – à la fois
esthétiquement et idéologiquement – remplacer le gangster par l’homme-
enfant hypersensible et victime perpétuelle, est-ce vraiment un signe de
progrès ? Le film donne presque l’impression d’avoir été créé pour être
idéalisé par notre culture des médias actuelle et par la culture d’entreprise
libérale d’Hollywood faussement éveillée. Chiron n’est pas difficile, il
n’est pas énervé, et il est présenté comme étant aussi dégoûté par le sexe
gay que le sont peut-être les hommes hétéros dans le public. La rareté au
cinéma du personnage principal a peut-être donné au film un genre de
laissez-passer qui a autorisé les médias à le surévaluer, mais il est étrange
de voir Moonlight proclamé – brièvement, pour un an ou deux peut-être,
avant que les révisionnistes ne le prennent pour cible – chef-d’œuvre.
À certains égards, Moonlight est le genre d’histoire qu’il est nécessaire
d’entendre, toutefois, la réaction trop protectrice qui a entouré le film
(comme l’a souligné l’article de Vulture) pourrait fort bien être considérée
comme condescendante.
BBB

Il y a quelques années, lorsqu’un spectateur s’est plaint auprès de Shonda


Rhimes, une productrice et animatrice de télévision, du fait qu’il y avait
trop de sexe gay dans ses émissions, Rhimes a répliqué, en menaçant du
doigt, que ce que les gens voyaient n’était pas « du sexe gay », mais
simplement « du sexe ». Certains d’entre nous nous sommes gratté la tête
– l’était-ce, vraiment ? En tant qu’homme qui n’est pas castré par sa
sexualité, quand je regarde de la pornographie en ligne, je ne tape pas «
sexe », je tape « gaytube », « gayporn », « gayxxx », gay je ne sais quoi.
J’ai compris ce que cherchait à faire Rhimes, mais cette idée d’identité de
toutes les formes de sexualité et qu’aucune d’entre elles ne devrait être
étiquetée comme étant « différente » par peur de ne pas être « inclusive »
est une charmante idée « progressiste » qui, en réalité, ne sert absolument
à rien. À quoi peut bien servir le fait de nier la couleur d’une chose ? Pour
un film indépendant grand public, King Cobra contient pas mal de sexe
simulé et les acteurs hétérosexuels y vont à fond, y compris James Franco
et Christian Slater. Tous les personnages sont gay dans un récit qui est
merveilleusement libre de toute idéologie et de toute souffrance gay, parce
que la souffrance dans King Cobra est provoquée par le capitalisme et,
dans ce film, être gay n’est pas la question. Les hommes dans King Cobra
ont déjà réglé leurs éventuels problèmes concernant leur sexualité, et ils
ont d’autres chats à fouetter, et il y a une intrigue qui n’a rien à voir avec
le fait d’être gay – c’est simplement un drame criminel.

Je suppose que Moonlight et King Cobra sont tous les deux des films «
progressistes », dans la mesure où ils traitent tous les deux de choses que
nous voyons rarement décrites dans les films indépendants grand public.
Dans Moonlight, Barry Jenkins prouve, dans ce qui est seulement son
deuxième film, qu’il a un œil pour la composition, la texture et le rythme,
et pour l’essentiel il sait ce qu’il faut faire avec la caméra. Je ne suis pas
totalement convaincu que Justin Kelly soit déjà un artiste, mais il peut
façonner des scènes et dirige bien les acteurs, et même si le film tourne à
la catastrophe dans les dernières minutes, il a tenté quelque chose
d’audacieux et de nouveau. Je ne peux pas prétendre que King Cobra soit
un meilleur film que Moonlight, mais sur un plan émotionnel et
esthétique, je le préfère en tant que film gay parce que, dans un style
désinvolte de produit jetable, il n’a aucun problème à rendre visibles
certaines des réserves complexes de désir gay. Le privilège d’être blancs
facilite à ces types leur entrée en contact sans effort et l’exploitation
publique de leurs corps et de leur sexualité, et cependant très peu de
scènes de sexe dans King Cobra ont lieu sur des plateaux de films porno,
ce sont plutôt des scènes privées dans des chambres et des salles de séjour,
qui révèlent les désirs et les motivations des personnages principaux – ce
qui signifie que le sexe gay explicite dans King Cobra n’est pas dicté par
l’arrière-plan du milieu porno et c’est pourquoi le film donne l’impression
d’avoir une longueur d’avance sur Moonlight. Kelly fait avancer le récit
rapidement – l’histoire est adroitement exposée – et le film est sobre et
neutre, avec un aspect sombre et étonnamment élégant par moments,
compte tenu de son budget d’un million de dollars. Si Kelly flirte avec une
esthétique un peu garce, un peu folle, c’est soigneusement replié dans le
récit du crime véritable – l’atmosphère du film est feuilletonesque, pas du
tout folle perdue. Les meilleures scènes sont celles des gays parlant
d’argent, des négociations et des jeux de pouvoir qu’ils reconstituent, et
non celles tentant d’illustrer la façon dont ils sont bloqués par la société,
l’idéologie, les parents homophobes, ou je ne sais quoi encore. La scène la
plus convaincante est une longue prise dans un bar à sushis où trois des
principaux personnages parlent affaires ; elle est tournée avec un zoom
très lent et avec des détails de comportement, des apartés et des
digressions drôles, ce qui laisse entrevoir ce qu’aurait pu être le film King
Cobra, même si, au bout du compte, ce n’est qu’un porno soft, un film
d’exploitation, sordide, plein d’énergie, et qui n’a pas peur d’être vulgaire.
Ce qui vous rappelle à l’occasion qu’une certaine candeur peut avoir aussi
une valeur esthétique.

Moonlight a une cote de popularité de 98 % sur Rotten Tomatoes, tandis


que King Cobra plafonne à 44 %, et la vérité se situe quelque part au
milieu – aucun des deux films n’est aussi bon ou aussi mauvais que le
disent les critiques. Moonlight est un travail fait avec amour, tandis que
King Cobra l’est peut-être aussi, mais ne se présente pas comme tel, et je
préfère King Cobra parce que c’est un rare exemple de film post-gay, dans
lequel personne n’est torturé par le fait d’être gay, personne n’est
martyrisé, personne n’a honte, personne n’a à jouer de scènes passionnées
et larmoyantes de coming-out, et il n’y a aucune souffrance gay – il y a un
meurtre, mais motivé par l’argent. Et n’est-ce pas, dans notre nouvelle
acceptation de la vie et de l’égalité gay, qu’elles soient noires ou blanches,
la vision la plus progressiste qui soit ?
BBB

Au printemps de 2013, des hommes d’une « démographie » déterminée


ont connu un soupçon d’agacement devant la façon dont les médias
traitaient le joueur de basket Jason Collins comme une sorte de bébé panda
qui avait besoin d’être honoré et encensé et consolé et infantilisé pour
avoir fait son coming-out sur la couverture de Sports Illustrated. Au sein
de la tyrannie homophobe du monde du sport, qu’un homme – un homme
noir encore plus – fasse son coming-out était un triomphe non seulement
pour la communauté gay, mais aussi pour les farceurs un peu partout, qui
étaient ravis à l’idée que ce qui aurait dû être considéré comme un fait
ennuyeux, susceptible de n’intéresser personne, était au contraire un choc
qui avait brièvement retenti dans le monde entier. C’était indéniablement
un moment (peut-être une note en bas de page à l’heure qu’il est) et Jason
Collins représentait l’avenir, même si l’adulation qui a suivi sa déclaration
a fait l’effet, à ce moment-là, d’être un nouveau genre de victimisation,
avec George Stephanopoulos l’interviewant sur Good Morning America
avec une telle tendresse qu’on aurait cru qu’il parlait à un garçon de six
ans. Et le règne du gay en tant qu’elfe magique – qui, chaque fois qu’un
homme fait son coming-out, apparaît devant nous sous la forme d’une
sorte d’ET adorable et sanctifié dont le but est de nous rappeler la
tolérance et nos préjugés, de nous encourager à nous sentir bien avec nous-
mêmes et de servir de symbole plutôt que d’être n’importe qui – semble
encore faire rage dans les médias, cinq ans après. Alors que je regardais
les Jeux olympiques d’hiver de 2018 à Pyeongchang, on me rappelait
constamment que Gus Kenworthy, le skieur de freestyle, et Adam Rippon,
le patineur artistique, étaient ouvertement gay – un « progressisme » des
médias qui était à la fois dépourvu d’oreille et arriéré, et cependant
Kenworthy et Rippon y participaient ouvertement, encourageant une
ferveur politique identitaire qui penchait vers cette même dégradation
ordinaire et stupide : le Gay en tant qu’Elfe Magique.

Le gay en tant qu’elfe magique est un élément tellement étendu (bien que
compliqué) de la condescendance envers soi-même qu’on pourrait, à
l’heure qu’il est, s’attendre à ce que les membres décontractés de la
communauté gay ne réagissent qu’avec indifférence à la question de
l’homosexualité d’Untel ou d’Untel. Cependant, même aujourd’hui, le
doux et souriant elfe, non menaçant sexuellement, avec des valeurs
libérales et une attitude positive, est censé transformer chacun en ami,
noble protecteur des gays – et, je le répète, aussi longtemps que le gay en
question se conforme aux ordres du parti, n’est pas énervé ou trop sexuel,
négatif ou coléreux, et ne présente pas de contradictions, et n’est
certainement pas conservateur ou chrétien. Des voix moralisatrices dans
les médias, hétéros ou gay, peu importe, nous disent que tous les gays
devraient être canonisés pour autant qu’ils partagent les mêmes valeurs
uniformes – parler comme ça, s’exprimer à l’intérieur de cette gamme, ne
croire qu’à ceci, ne soutenir que cela, voter pour ça (Morrissey, la pop star,
qui est enragé, drôle, franc, est une anomalie, appelant aux contradictions
et hypocrisies dans la culture, mais il semble qu’il soit constamment
réprimandé dans la presse et sur les réseaux sociaux parce qu’il parle
honnêtement et ne croit pas au récit généralement admis du gay de chez
Applebee). Le fait de proclamer qu’on est gay a toujours été ressenti
comme une aliénation par certains d’entre nous : le communiqué de presse
enjoué, le masque du sourire pour nous assurer que tout est génial. Le gay
qui fait son coming-out et ne veut pas représenter le statu quo, et ne se
sent pas faire partie d’une culture gay homogène ou même la rejette et
refuse d’être un modèle aimable – en d’autres termes, le rebelle en voie de
disparition –, semble s’être évaporé de la société. Les gays faisant des
plaisanteries crues sur d’autres gays sur les réseaux sociaux ou exprimant
leur désespoir quand Modern Family est récompensé pour sa description
d’un couple gay et que l’hétérosexuel qui joue une folle minaudant à mort
à la télévision obtient un Emmy pour ça, ont déserté ou bien sont sous-
représentés. Les types gay qui rejettent le culte du « like » en restant réels
et imparfaits ne sont tout simplement pas ce que les cerbères de la culture
gay veulent. Mais ce n’est pas non plus ce que veulent les cerbères de
n’importe quelle culture aujourd’hui.
BBB

En avril 2013, j’ai été invité par un de mes agents aux GLAAD Media
Awards (Gay and Lesbian Alliance Against Defamation). L’agence avait
fait une donation pour une table et la femme de l’agence m’a demandé
d’être son cavalier. Bill Clinton était à l’honneur ce soir-là, ce que j’ai
trouvé immédiatement bizarre puisqu’il avait signé DOMA, l’Acte de
défense du mariage, et mis en œuvre le fameux « Ne demandez pas, ne
dites pas », puis je me suis rappelé que GLAAD avait également honoré
Brett Ratner, l’année qui avait suivi sa plaisanterie (inoffensive, avais-je
pensé) au modérateur d’un Questions & Réponses, après la projection d’un
de ses films, plaisanterie selon laquelle « Les répétitions, c’est pour les
tantes » – et il avait été contraint de se repentir. Quand j’ai accepté
l’invitation, je n’avais pas la moindre idée que GLAAD, me considérant
comme quelqu’un qui exprimait occasionnellement son dégoût pour les
représentations stéréotypées d’Hollywood, dans sa langue transgressive
sur son compte Twitter, entretenait un quelconque ressentiment à mon
endroit. En fait, GLAAD avait sélectionné Les Lois de l’attraction comme
film de l’année en 2003 ; il avait perdu face à The Hours, où (bien
entendu) un gay tourmenté, atteint du sida, se suicide en se défenestrant
devant Meryl Streep. Dans Les Lois de l’attraction, un étudiant gay bien
dans sa peau (joué par Ian Somerhalder) tombe amoureux du dealer du
campus et chéri de ces dames (James Van Der Beek), et il est simplement
déçu parce qu’il est rejeté. Il va sans dire qu’il est évident de déclarer –
une chose que l’on doit faire de plus en plus dans l’ambiance
d’aujourd’hui –, que j’ai toujours soutenu les droits des gays. Pour
quiconque est gay, c’est dans son ADN que ça se passe. Cependant, je n’ai
pas toujours toléré la façon dont les gays sont décrits dans différents
médias et j’ai exprimé mon dégoût de ça sur Twitter. Dans la mesure où je
savais qu’un grand nombre de gays étaient d’accord avec moi – sur le fait
que les gays étaient représentés dans une sorte de spectacle de ménestrels
sans fin au cinéma et à la télévision, souvent créés par des écrivains et des
producteurs qui étaient eux-mêmes gay, ou bien étaient opportunément
ignorés, et pas une sélection pour le meilleur film aux oscars de 2012
n’avait un personnage gay dans sa distribution –, j’ai supposé que la fière
communauté libérale à laquelle j’étais censé appartenir était aussi
inclusive que je pouvais être critique et inoffensif. Hé, c’était un compte
Twitter après tout, secouez-vous ! Au printemps 2013, je n’avais
certainement pas foutu en l’air autant de vies gay que l’avait fait Bill
Clinton.

Toutefois, la veille de l’événement, mon agent m’a envoyé un texto pour


me faire savoir que GLAAD était « furieux » à propos d’un ou deux tweets
que j’avais postés ces dernières années et que mon invitation avait été
retirée. J’étais assis dans un cinéma avec celui qui était mon petit ami
depuis quatre ans et j’allais voir Oblivion, avec Tom Cruise (je ne vais pas
entrer dans les détails de l’ironie gay ici), quand l’agent m’a fait part du
mail de GLAAD ainsi que de leurs « instructions » et du fait qu’ils
espéraient que je ne serais pas « déçu ». Et j’ai été un peu déçu au début
mais, après y avoir réfléchi, je ne peux pas dire que j’ai été surpris,
compte tenu de la littéralité et de l’absence d’humour dont faisait preuve
GLAAD aux yeux d’un bon nombre d’entre nous. Les « instructions »
exigeaient que je ne rende pas publique leur décision de ne plus m’inviter
ou que je ne tweete pas à ce sujet, et elles suggéraient, comme il arrive
fréquemment avec quiconque a « transgressé » en quelque sorte les règles
dépourvues d’humour de GLAAD en matière d’étiquette, que nous ayons
une « réunion » avec eux. Je n’ai pu penser qu’à une chose : où diable
étions-nous… à l’école élémentaire gay ? J’ai présenté mes excuses à mon
agent pour la gêne que tout cela avait pu lui causer et puis j’ai commencé
à tweeter.
BBB

À la fin du printemps 2013, de nombreux gays m’ont soutenu après mes


tweets concernant le fait que je n’avais pas été autorisé à assister aux
GLAAD Awards. Cela a fait le buzz dans certains milieux, même si, de
mon point de vue, c’était la fête de GLAAD et ils pouvaient inviter et
désinviter qui bon leur semblait. Mais, depuis sa création, l’organisation
avait créé des dissensions au sein de la communauté (comme je l’avais fait
moi-même, à un certain degré) et, en dépit de toutes ses bonnes actions,
nombreux étaient ceux qui la considéraient, à bien des égards, comme
politiquement correcte, presque fasciste dans sa confusion : elle prêchait
la tolérance, mais s’empressait de gifler quiconque ne marchait pas au pas
de son programme et de son idéologie. Le fait que GLAAD ait tyrannisé
inlassablement Alec Baldwin après qu’il eut insulté des paparazzi avec des
injures homophobes, sans jamais prendre en compte le fait qu’il avait joué
le rôle d’un gay atypique dans Rock Forever (film dirigé par un réalisateur
gay) et avait même embrassé sur la bouche Russell Brand, explique en
partie pourquoi il n’a jamais été un « traître » à la communauté à laquelle
j’appartiens. La réaction exagérée de la corporation gay aux propos
énervés de Baldwin, ses efforts pour, notamment, le placer de façon
mensongère dans un récit de discours haineux, a été une des nombreuses
raisons pour lesquelles je n’ai jamais voulu que GLAAD me représente
dans les affaires de culture.

Ce que GLAAD contribue à renforcer, c’est la réduction des gays à des


bébés hypersensibles, ostensiblement couvés et protégés – pas très loin des
attaques hideuses contre les gays en Russie, dans le monde musulman, en
Chine ou en Inde, pour ne nommer que quelques pays, mais pour rester à
l’intérieur de la même sensibilité culturelle. GLAAD était au centre
incandescent de la création de l’elfe magique, modèle gentillet d’une
absurde élévation morale – une victime avec de gros pectoraux, on
espère – et avait souvent applaudi aux stéréotypes que nous avions vu
défiler dans des films homos embarrassants et des séries rétro
dégradantes, en les déclarant « positifs » simplement parce qu’ils étaient,
euh, gay. Pendant ce temps-là, l’organisation avait opportunément ignoré
la vérité, le fait qu’une majorité silencieuse de gays méprisait activement
les caricatures proposées et y résistait (et non, GLAAD, ils ne se
détestaient pas – la « haine de soi » étant l’insulte préférée et proférée
contre tout contestataire des directives de la corporation). Des activistes
bombardaient en piqué des gays qui avaient simplement exprimé une
opinion qu’ils n’aimaient pas ou qui n’adhéraient pas à leur programme,
ce qui signifiait que ce monde entier, comme le reste de la culture, s’était
mis à exister sur un plan assez simpliste. Une observation acérée – des
remarques – tweetée par un gay sur les gays en général à Hollywood et non
dirigée contre quelqu’un en particulier devenait, dans le nouvel ordre
mondial de GLAAD, un discours de haine.

Lorsqu’une communauté se flatte de ses différences et de son caractère


unique, et puis bannit des gens parce qu’ils s’expriment – non en raison de
discours de haine, mais parce qu’elle n’aime pas leurs opinions –, un
fascisme d’entreprise est mis en place qui doit être sérieusement
reconsidéré, non seulement par la communauté gay, mais par chacun. Le
problème auquel étaient confrontés mes supporters était simple : si vous
n’êtes pas un gay elfe magique, vous courez automatiquement le risque
d’être ostracisé par l’élite de la communauté gay. Et, de toute façon,
qu’essayait de protéger GLAAD en me désinvitant ? Quelle déclaration
voulaient-ils faire ? Nous ne tolérons pas les tweets ? Nous n’inviterons
pas quelqu’un que nous considérons comme un enfoiré ? Une organisation
responsable d’une cérémonie de remise de prix qui prétend à la fois
représenter tous les gays et choisir quels gays peuvent ou non devenir
membres du parti est, à première vue, ridicule. Le traitement paraît
simple : si vous n’êtes pas un camarade homosexuel heureux qui promeut
des valeurs jugées acceptables et fait le maquereau pour GLAAD, vous
diffamez la cause, en quelque sorte. Mais quelle cause ? Celle de
l’amabilité ? De la capitulation ? Que nous devons tous être pareils ? Qu’il
nous faut tous devenir des acteurs ? Plus tard, ce printemps-là, un
réalisateur ouvertement gay m’a contacté sur Facebook et dit qu’il
approuvait l’essentiel de ce que j’avais tweeté – comme l’avaient fait de
nombreux types gay dans l’industrie, même si quelques-uns avaient
suggéré qu’ils auraient formulé les choses différemment – et que lui aussi
était particulièrement exaspéré de voir les gays dépeints dans l’industrie
du spectacle soit comme des victimes, soit comme des clowns vachards ou
encore comme des folles, meilleurs amis du monde, même si l’on doit
admettre qu’il y avait quelques séries, à ce moment-là, en 2013, pour
équilibrer les choses, par exemple le Républicain malfaisant de Scandal et
le cradingue Max Blum de l’éphémère Happy Endings. Un écrivain de
télévision gay a dit être d’accord aussi avec mes tweets, mais ne
comprenait pas pourquoi je me préoccupais de ce que les gays du grand
public pensaient.
BBB

Ce qui a poussé GLAAD à piquer une telle crise avait à voir avec les
tweets. Ils prouvaient, pensaient-ils, que je croyais les acteurs gay
incapables de jouer des rôles hétéros, ce qui était une lecture erronée de
mes tweets. J’avais seulement dit que le gay célébrissime Matt Bomer, qui
est marié à son partenaire, un publicitaire d’Hollywood, était a priori un
curieux choix pour le rôle du dingue BDSM, très hétéro, Christian Grey,
dans l’adaptation de Cinquante nuances de Grey. Je le pensais dans la
mesure où il était hors de question qu’une entité comme Comcast-
Universal puisse mettre en danger ce qui allait devenir une franchise d’un
milliard de dollars en sélectionnant un acteur qui était ouvertement gay
(une ouverture que j’encourage de tout mon cœur et que j’applaudis,
particulièrement pour quelqu’un qui a l’allure d’une vedette masculine et
travaille dans une industrie du casting homophobe) et qui, lesté de ce
poids, aurait pu distraire du lourd fantasme hétérosexuel de ce film en
particulier. Par exemple, dans un échange clé au tout début, Anastasia met
en doute la sexualité de Christian qui, insulté, dément – avec Bomer dans
le rôle, cela aurait pu devenir une métascène.

J’ai pensé que ce casting – plébiscité par une faction très loquace sur
Twitter, dont beaucoup ne savaient pas apparemment que Bomer était
gay – allait créer une distraction en mélangeant la vie publique et la vie
privée de l’acteur avec ce rôle de prédateur hétérosexuel vorace. J’ai peut-
être eu tort à ce sujet, et peut-être que les femmes n’auraient pas besoin de
réévaluer l’acteur jouant ce rôle afin de se livrer à leurs fantasmes, même
si celles avec qui j’en ai parlé ont unanimement dit que cela aurait rendu
le film encore plus étrange et plus lointain pour elles. Certains acteurs
dont je suis l’ami ont le sentiment qu’ils ne peuvent révéler leur sexualité
s’ils veulent décrocher certains rôles, et je sais que pour Bomer faire son
coming-out n’aurait pas été facile et que mes tweets auraient pu être
interprétés comme à la limite de l’insensible, bien que ce soit exactement
ce que la rationalité et la logique passent pour être dans cette culture du
tout-le-monde-est-une-victime. Mais, d’un autre côté, j’ai pensé : et
qu’est-ce que ça peut foutre ? C’était simplement une opinion. Je n’étais
pas dans une position où j’aurais pu engager ou rejeter Matt Bomer.
J’avais simplement tweeté que je pensais que, dans ce rôle particulier, il y
avait un problème, apparemment. Et j’étais en désaccord avec ses fans qui
soutenaient que Bomer avait joué avec succès un strip-teaseur hétéro et
marié dans Magic Mike de Steven Soderbergh, parce que je ne me
souvenais pas du tout de Matt dans ce film, sauf dans la scène où il mate
Alex Pettyfer en disant que c’est OK pour lui de baiser sa femme pendant
qu’il regarde.

Ah, mais tweeter ça tout en regardant Glee, c’était comme si j’avais « mis
le pied dans une flaque de rétrovirus », et le fait que Chris Colfer en train
de chanter « Le Jazz Hot » m’avait fait « virer ma cuti séropositive », tout
ça les avait outragés. Mes amis séropositifs, de même que de nombreux
gays que je connaissais (et connais), faisaient souvent des plaisanteries
macabres sur le VIH et le sida, qui permettaient d’atténuer le stigmate
moralisateur marquant la maladie – et l’humour noir fonctionnait toujours
comme un mécanisme de défense. Si certains libéraux d’Hollywood se
sont énervés à cause des plaisanteries sur le VIH, ne faisaient-ils pas du
VIH un souci politique et moral – exactement comme la droite l’a fait
autrefois – au lieu d’une simple connerie de plus de la nature qui se
trouvait avoir frappé en premier et le plus durement la communauté gay ?
Ce que je trouvais drôle dans ce tweet, c’était ce qu’il y avait de
scandaleux à connecter le sérieux du VIH avec ce qui est essentiellement
une série pour gamins idiots qui embarrasse certains membres de la
communauté gay simplement parce que la série est si bancale et, euh,
gay. J’aurais dû probablement savoir que ça allait enrager la police gay,
mais je ne l’ai pas tweeté à quelqu’un en particulier et cela paraissait drôle
sur le moment (et ça l’est toujours). Vers la fin du printemps 2013, j’ai
compris que, si un type gay – ou, disons-le, un type hétéro – ne pouvait pas
faire une plaisanterie sur le VIH et la connecter d’une façon ou d’une autre
avec Glee, alors peut-être étions-nous tous en train de nous perdre dans la
cour royale de France de West Hollywood et, au-delà, de foncer dans
l’abîme du monde de la grande entreprise.
BBB

À cause de ces tweets et de quelques commentaires similaires, j’ai été


accusé d’être un type gay en proie au dégoût de soi. Je suis peut-être en
proie au dégoût de soi parfois – pas une qualité déplaisante, soit dit en
passant –, mais ce n’est pas parce que je suis gay. Je pense que la vie est
essentiellement dure, une lutte pour chacun à des degrés variables, et
qu’avoir un humour dévastateur, se mobiliser contre ses absurdités
inhérentes, briser les conventions, mal se conduire, inciter à la
transgression de je ne sais quel tabou, est la voie la plus honnête sur
laquelle avancer dans le monde. Parfois, cela signifie me moquer de moi-
même ou bien me déchaîner contre les médias d’une façon qui pourrait
faire croire aux abrutis ou aux gens simplement mal informés que je me
déteste pour cette raison ; et qu’un type gay ne puisse pas faire une
plaisanterie qui assimile le sida et Grindr (un truc que mon petit ami et
moi avons utilisé un
certain nombre de fois) sans être accusé de façon méprisante d’être en
proie au dégoût de soi, c’est l’indication d’une nouvelle forme de
fascisme. La véritable honte, ce ne sont pas les observations pour rire,
mais la réaction bloquée qu’elles provoquent. Et une honte encore plus
profonde dans tout ça tient au fait que la plupart des types gay – qui sont,
de façon hilarante, tout aussi dégueulasses, grivois et politiquement
incorrects que leurs homologues hétéros – ont dû, en public, se mettre à la
remorque de GLAAD, de la ligne du parti, sous peine d’être critiqués et
bannis. Bon nombre d’entre eux ont probablement le sentiment qu’ils ne
peuvent pas être politiquement incorrects et infâmes de manière
provocante dans la culture du moment, simplement parce que cela ne
représente pas les valeurs de la cause sanctifiée : l’amabilité forcée et, en
dernier recours, le conformisme.

C’est une version révisée de la victimisation de soi gay, qui est censée
être éclairée et ennoblie, tout en n’étant pas vraiment connectée à la
moindre idée authentique du libéralisme et de la liberté. En tant
qu’écrivain, je dois croire à la liberté de parole, quoi qu’il arrive – plus
simple et plus vrai, il est difficile de faire mieux. À plusieurs occasions, je
me suis fait éreinter par des jeunes types, vraisemblablement hétéros,
lorsque j’ai tweeté que j’avais aperçu Alexander Skarsgard nu dans un
vestiaire de West Hollywood ou que je pensais qu’Adam Driver dans Girls
était l’homme le plus sexy à la télévision. « Je ne te suis pas pour me taper
ce merdier gay », a tweeté quelqu’un en guise de réponse, et un autre s’est
demandé : « Pourquoi es-tu une telle tante ? » Je me suis contenté de
hausser les épaules et je n’en ai pas fait une affaire fédérale, et je n’ai pas
appelé la section locale de GLAAD. Je ne me suis même pas préoccupé de
les bloquer. Parce que, une fois que vous vous mettez à choisir comment
les gens peuvent et ne peuvent pas s’exprimer, s’ouvre une porte qui donne
sur une pièce très sombre dans la grande entreprise, depuis laquelle il est
vraiment impossible de s’échapper. Peuvent-ils en échange policer vos
pensées, puis vos sentiments et vos impulsions ? Et à la fin, peuvent-ils
policer vos rêves ?
like
Je me souviens encore d’une conversation que j’ai eue avec une amie
proche au printemps de 1986, quand j’étais en dernière année à
Bennington College. Elle et moi roulions vers la ville pour aller au
cinéma, en écoutant la radio, et quand j’ai entendu « Manic Monday » des
Bangles, je me suis penché pour monter le volume en disant à mon amie,
qui conduisait, que je trouvais leur nouvel album Different Light vraiment
bon et que ce single, qui venait d’atteindre la deuxième position sur la
liste des cent meilleurs tubes de Billboard, était « du baroque-pop
impeccablement bien foutu » – et si ça sonne comme ce que pourrait dire
un personnage des Lois de l’attraction, eh bien… c’était le livre que
j’écrivais à ce moment-là. Mon amie a plissé le nez et dit que le morceau
l’ennuyait parce qu’il lui paraissait si bêtement « fille ». Elle a cité une
parole « cause it takes me so long to just figure out what I’m gonna wear »
comme exemple de la voie que les Bangles super-sapées avaient prise, et a
noté qu’un homme (Prince !) avait écrit la chanson. J’ai soutenu que «
Manic Monday » pouvait être interprété comme étant féministe puisqu’il
s’agissait d’une femme qui travaillait inlassablement pour subvenir à ses
besoins et à ceux de son petit ami au chômage. Mais ma camarade a roulé
les yeux et, de toute évidence, elle n’avalait pas cette interprétation ; en y
repensant, j’ai compris qu’elle considérait que c’était un acte
d’appropriation culturelle, trois décennies avant que ce terme ne soit
employé. Elle avait aimé le premier disque des Bangles, déglingué jusqu’à
l’absurde, lo-fi, mais leur nouvel album super chic et super commercial la
laissait froide et elle n’aimait pas la façon dont la chanteuse Susanna
Hoffs – maintenant vraiment fringuée pour devenir une superstar super
sexy – jouait à fond la carte sexe (pour mes amis hétéros, les Bangles sont
devenues un groupe de référence à cause de Hoffs). Que le truc l’ait
ennuyée autant m’a complètement pris par surprise. Nous nous
connaissions depuis la première année et elle était drôle, irrévérencieuse –
comment cette charge dépourvue d’humour contre une chanson des
Bangles était-elle possible ? Je pensais que Different Light était un
immense pas en avant pour un groupe que j’aimais depuis que j’avais
acheté son premier disque en 1982, et c’était en fait un disque de pop
parfait, et c’était la seule cassette que j’avais écoutée pendant toute la
tournée pour mon livre, un peu plus tôt cette année-là. Mes souvenirs de
cette tournée sont synchronisés avec ces chansons, et le drame du titre
principal m’accompagnera à jamais à travers une tempête de neige dans
Manchester.

Ce qui me choquait dans l’aveu de mon amie – et expliquait pourquoi je


me souvenais de ce qui aurait dû être un différend anodin au sujet d’une
chanson pop –, c’était que j’avais finalement compris que vous pouviez
vous disputer au sujet de « Manic Monday » ou de Different Light ou des
nouvelles Bangles sur un plan esthétique. Mais il ne m’avait pas traversé
l’esprit qu’une femme intelligente puisse éprouver de l’aversion pour une
foule d’autres raisons : parce qu’elle rejetait ce que les nouvelles Bangles
très femmes projetaient ; parce que, pour elle, la chanson faisait l’effet
d’une digression ; parce que cela confirmait ce qu’elle avait toujours
détesté dans l’industrie musicale. Je n’oublierai jamais sa façon de se
moquer de la voix de baby-doll de Susanna Hoffs alors que nous roulions
vers le cinéma dans la ville désertée sous la pluie : « I wish it was Sunday
cause that’s my fun day I don’t have to run day… » J’avais adoré cette voix
tous les jours depuis trois mois que le disque était sorti, et je n’arrivais pas
à croire que mon amie ait trouvé dans cette chanson un commentaire
troublant sur le genre. Cela a fait taire soudain mon enthousiasme et j’ai
rougi intensément quand j’ai mesuré son irritation ; je ne pouvais
l’accepter, mais je pouvais voir d’où elle venait, et défendre quoi que ce
soit n’avait aucun intérêt. Nous avions tout simplement deux points de vue
différents. Cela m’a aussi obligé à m’interroger sur tous les stéréotypes
gay efféminés, complaisants – l’étaient-ils, vraiment ? – que j’avais dû
remarquer et rejeter de façon répétée pendant mon adolescence et les
premières années de ma vie d’adulte, stéréotypes que mes amis et
condisciples hétéros semblaient considérer comme allant de soi. Ce qui
aurait dû être un bref instant qui passe est au contraire resté avec moi
pendant des décennies : quelqu’un que j’aimais était offensé par quelque
chose que j’aimais. Je ne peux pas écouter « Manic Monday » sans que me
revienne à l’esprit cette conversation avec mon amie, alors que nous
roulions dans les collines du Vermont en direction du cinéma délabré dans
Main Street. Mais, de toute façon, je n’ai jamais été doué pour comprendre
ce qui pourrait au juste offenser quelqu’un.
BBB
J’ai été évalué et critiqué depuis que je suis devenu un auteur publié à
l’âge de vingt et un ans, et je suis parfaitement à l’aise, que je sois aimé ou
détesté, adoré ou méprisé. Cet environnement me fait l’impression d’être
naturel, et je n’ai jamais accordé beaucoup d’importance aux opinions qui
fusent, pour ou contre. Ma réputation critique, qui a fini par émerger, était
fondée sur le nombre de journalistes qui aimaient ou n’aimaient pas mes
livres, ou sur ce qu’ils pensaient que je représentais. C’est comme ça que
ça marche – et c’est bien, j’imagine. J’étais l’auteur rare qui était aimé
autant qu’il était détesté. À la différence de mes pairs, je n’étais pas
poliment ignoré quand un critique n’aimait pas mes livres – il ou elle s’en
prenait à moi à fond. Et je doute qu’aucun autre écrivain de ma génération
ait eu droit à des critiques pires que celles que j’ai reçues – et il ne s’agit
pas de me vanter ou de me plaindre, c’est simplement la vérité. Mais le
fait d’être critiqué négativement n’a jamais changé la façon dont j’écrivais
ou les sujets que je voulais explorer, peu m’importait que certains lecteurs
soient offensés par mes descriptions de la violence et du sexe. Appartenant
à la Génération X, rejeter ou probablement ignorer le statu quo était un
truc qui me venait sans peine.

Un des hymnes les plus bruyants de ma génération était « Bad Reputation


» de Joan Jett, dont le refrain était : « I don’t give a damn about my
reputation / I’ve never been afraid of any deviation. » Et ma propre
réputation est devenue la cible d’une pensée unique lorsque ma maison
d’édition appartenant à un conglomérat a décidé qu’elle n’aimait pas le
contenu d’un roman difficile pour lequel j’avais signé un contrat qui
m’engageait à l’écrire, et a refusé de le publier pour des raisons de « goût
» – elle avait été offensée. C’est une histoire sur laquelle je reviendrai plus
tard, mais ce fut un moment inquiétant pour les arts – même s’il a fini par
paraître normal : en effet, une entreprise décidait de ce qui serait ou ne
serait pas permis, de ce qui serait ou ne serait pas lu, de ce qui pourrait ou
ne pourrait pas être dit. La différence entre alors (1990) et maintenant
étant qu’il y avait eu des discussions et des protestations retentissantes à
ce sujet de chaque côté de la fracture : des gens avaient des opinions qui
divergeaient, mais ils en débattaient de manière rationnelle, poussés par la
passion et la logique. L’idée d’une censure d’entreprise n’était pas tout à
fait acceptable à l’époque. Vous ne pouviez pas soutenir qu’une certaine
émission de HBO n’aurait pas dû être écrite, au motif de son racisme
supposé (mais non prouvé). Il n’y avait pas encore une chose comme le
crime de pensée – qui est aujourd’hui une accusation quotidienne. Les
gens s’écoutaient les uns les autres, et je me souviens d’un temps où vous
pouviez avoir des vues très arrêtées et remettre en question les choses
ouvertement, sans être considéré comme un « troll » et un ennemi à bannir
du monde « civilisé », si vos conclusions s’avéraient différentes.
BBB

Dans un épisode de South Park en 2015, le personnage de Cartman et


d’autres citadins sont captivés par Yelp, une application qui permet aux
clients d’évaluer et de critiquer des restaurants, et de rappeler aux maîtres
d’hôtel et aux garçons que des jugements pourront être postés concernant
les repas qu’ils ont servis. Ces Yelpers menacent ces restaurants de ne leur
donner qu’une étoile sur cinq s’ils n’obtiennent pas tout ce qu’ils
souhaitent et ne sont pas en mesure de faire tout ce qu’ils veulent. De leur
côté, les restaurants ont le sentiment qu’ils n’ont pas d’autre possibilité
que de se soumettre, et les Yelpers exploitent leur pouvoir en demandant
des plats gratuits et en faisant des suggestions sur la façon d’améliorer
l’éclairage. Les employés tolèrent tout ça avec une frustration et une
colère croissantes – à un moment, les critiques de Yelp sont même
comparés à ISIS – avant que les deux camps finissent par parvenir à une
trêve. Cependant, sans que les Yelpers n’en sachent rien, la vengeance du
restaurant consiste à contaminer leurs plats avec tous les fluides corporels
imaginables (et je dis bien tous). Le point fort de cet épisode est de
montrer que les clients se sont tellement bercés d’illusions qu’ils croient
être des critiques professionnels – du genre « Tout le monde s’appuie sur
mes critiques dans Yelp ! » –, même s’ils n’ont pas idée de ce dont ils
parlent. Le fait que les services aujourd’hui nous évaluent a posteriori
soulève la question de savoir comment nous nous présentons en ligne et
comment nous sommes étiquetés. Quand chacun prétend être un
spécialiste, avec une voix qui mérite d’être entendue, cela rend en réalité
la voix de chaque personne moins significative. Tout ce que nous avons
fait réellement, c’est nous configurer – pour être vendus, étiquetés, ciblés,
disposés comme des données. Mais c’est la fin de partie logique de la
démocratisation de la culture et du culte redoutable de l’inclusion, qui
insiste pour que chacun vive sous le parapluie des mêmes principes et de
la même réglementation : un mandat qui dicte comment nous devrions
tous nous exprimer et nous comporter.
BBB

La plupart des gens d’un certain âge ont probablement remarqué ça quand
ils ont rejoint leur première entreprise. Facebook encourage ses
utilisateurs à « aimer » les choses, à cliquer like en toutes circonstances, et
comme cette plateforme est le réseau social où ils se sont étiquetés eux-
mêmes pour la première fois, leur impulsion a été de suivre la maxime de
Facebook et de présenter un portrait idéalisé d’eux-mêmes – d’un moi plus
gentil, plus amical, plus ennuyeux. Et c’est alors que les idées jumelles
d’amabilité (likability) et d’appréciabilité (relatability) sont nées, qui
ensemble ont commencé à nous réduire tous à des oranges mécaniques
stérilisées, asservies à une nouvelle version entrepreneuriale du statu quo.
Pour être accepté, nous devions suivre un code moral engageant, selon
lequel tout devait être « liké » et la voix de chacun respectée, et quiconque
défendait des opinions négatives ou impopulaires, qui n’étaient pas
inclusives – en d’autres termes, un simple « dislike » – serait exclu de la
conversation et impitoyablement humilié. Des quantités absurdes
d’invectives étaient souvent déversées sur le supposé « troll », au point où
l’« offense », la « transgression » originale, la « plaisanterie foireuse
insensible », l’« idée » tout simplement, semblait négligeable en
comparaison. Dans la nouvelle ère numérique du post-Empire, nous avons
pris l’habitude d’évaluer les émissions de télévision, les restaurants, les
jeux vidéo, les livres et même les médecins, et nous ne donnons, la plupart
du temps, que des critiques positives, parce que personne ne veut
ressembler à quelqu’un de haineux. Et même si vous ne l’êtes pas, c’est
l’étiquette qu’on vous collera dès que vous vous éloignerez du troupeau.

Entre-temps et de façon croissante, les entreprises nous évaluent aussi


(comme je l’ai noté précédemment). Des entreprises actives dans
l’économie du partage comme Uber et Airbnb évaluent leurs clients et
rejettent ceux qui ne sont pas à la hauteur. Avec les opinions personnelles
et les réponses critiques circulant dans un sens et dans l’autre, les gens ont
commencé à s’inquiéter de savoir s’ils étaient à la hauteur. J’ai été, une
fois, brièvement intrigué par la possibilité que l’économie de la réputation
puisse stimuler la culture de l’humiliation – être plus honnête et critique
que jamais –, et l’insipide culture d’entreprise consistant à se protéger soi-
même en « aimant » tout, à être faussement positif afin de s’insérer dans
le gang, n’a fait que devenir plus forte et plus envahissante. Tout le monde
poste des critiques positives dans l’espoir d’obtenir la même chose en
retour. Plutôt que d’embrasser la nature véritablement contradictoire des
êtres humains, avec toutes nos préventions, nos imperfections et nos
défauts, nous continuons à nous transformer en robots vertueux – ou du
moins ce que notre camp pense qu’un robot vertueux devrait être. À son
tour, cela a conduit à l’idée affreuse – et à l’activité en pleine expansion –
de la gestion de réputation, où des firmes sont engagées pour aider à
façonner un moi plus aimable, plus appréciable. Vouée à jouer le système,
cette nouvelle pratique est une forme de tromperie, une tentative d’effacer
(d’une façon étrange) à la fois la subjectivité et l’objectivité, pour évaluer
grâce à l’intuition collective, et pour un prix très élevé.
BBB

Comme pour tout pratiquement, l’unique but de la firme de réputation est


de gagner de l’argent. Elle nous presse d’adopter le conformisme terne de
la culture d’entreprise et nous force à réagir, sur la défensive, en
vernissant notre moi imparfait afin de pouvoir vendre et se voir vendre des
choses – en effet, qui veut faire un tour en voiture ou louer une maison ou
faire traiter un problème médical par quelqu’un qui n’a pas une bonne
réputation en ligne ? La nouvelle économie dépend du fait que chacun
maintient une attitude respectueusement conservatrice et éminemment
pratique : fermez-la et gardez une jupe bien longue, soyez modeste et
n’ayez pas de putain d’opinions, en dehors de celles de la pensée unique
majoritaire du moment. L’économie de la réputation est un autre exemple
de l’affadissement de notre culture, même si l’application de la pensée
unique sur les réseaux sociaux n’a fait qu’accroître l’anxiété et la
paranoïa, parce que ceux qui approuvent impatiemment l’économie de la
réputation sont aussi, bien entendu, les plus effrayés. Que se passerait-il
s’ils perdaient leur plus important – sinon unique – actif ? C’est un autre
rappel inquiétant du caractère désespéré, financièrement, de la situation
des individus et du fait que le seul instrument dont ils disposent pour
s’élever dans l’échelle économique est leur réputation étincelante
d’optimisme avec sa fausse surface sans défaut – qui ne fait qu’ajouter à
leur inquiétude incessante, leur besoin continuel d’être aimé, aimé, aimé.
Ce que les gens semblent oublier dans ce miasme de faux narcissisme et
dans notre nouvelle culture de l’étalage, c’est que l’autonomisation ne
résulte pas du fait d’aimer ceci ou cela, mais plutôt du fait d’être fidèle à
notre moi contradictoire et chaotique – qui implique en fait, parfois, de
haïr.

Il y a des limites à la mise en valeur de vos atouts les plus flatteurs


puisque, en dépit de la sincérité et de l’authenticité que nous croyons
posséder, nous ne faisons encore que manufacturer une construction de
nous-mêmes destinée aux réseaux sociaux, quelle que soit la précision
qu’elle a ou semble avoir en réalité. Ce qui est effacé, ce sont les
contradictions inhérentes à chacun de nous. Ceux d’entre nous qui révèlent
des failles et des inconsistances ou formulent des idées impopulaires
deviennent terrifiants pour ceux qui sont pris dans le monde du
conformisme d’entreprise et de censure qui rejette celui qui s’entête, celui
qui est réfractaire, afin de mettre tous et chacun au diapason d’une
harmonie inspirée par un idéal qui appartient à un autre. Très peu de
personnes veulent être uniquement négatives ou difficiles, mais qu’en
serait-il si ces qualités étaient liées à ce qui est véritablement intéressant,
fascinant et rare – ne pourrait-il pas y avoir alors une réelle conversation ?
Le plus grand crime perpétré dans ce nouveau monde est l’éradication de
la passion et la réduction au silence de l’individu.
BBB

Au moment où je terminais American Psycho à l’automne de 1989, j’en


avais montré quelques pages à la personne avec qui je me trouvais avoir
une relation à l’époque, un avocat de Wall Street qui avait quelques années
de plus que moi, originaire de Virginie, beau et dans le placard – ce qui
signifie, puisque je n’avais pas fait officiellement mon coming-out, que
nous nous présentions comme de simples amis, même si, bien entendu,
nos relations proches savaient ce qu’il en était, mais pas nécessairement
ses confrères à Millbank, Tweed, Hadley & McCloy. Dans la mesure où
nous étions ensemble depuis un an, Jim était naturellement curieux de ce
sur quoi je travaillais et, comme je n’avais pas montré un mot du livre à
qui que ce soit, depuis que j’avais commencé à l’écrire deux ans plus tôt,
j’avais pensé que ce serait bien de lui laisser jeter un coup d’œil. Il avait
influencé, sur quelques points mineurs, la création de Patrick Bateman,
même si c’était principalement un roman qui exprimait ma douleur
personnelle, alors que je luttais et échouais à accueillir l’âge adulte au
cours de ces années perdues de yuppie à la fin des années 1980. Après
avoir lu deux chapitres qui avaient capté son attention, Jim s’était tourné
vers moi – je faisais des coupes dans le manuscrit, de l’autre côté du lit –
et avait dit : « Tu vas avoir des ennuis. » Je me souviens très clairement de
l’éclair de panique qui m’a traversé, et aussi de la confusion
tourbillonnante, alors que je détachais les yeux des pages que je lisais et
lui demandais : « Qu’est-ce que tu veux dire ? » Il venait de finir la section
qui conduit au premier viol et au meurtre, par la suite, d’une femme – le
déjeuner avec Bethany et ce qui se passe après – et il avait simplement
répété : « Tu vas avoir des ennuis à cause de ça. » J’avais été
immédiatement ennuyé et méprisant parce que cela ne m’avait jamais
traversé l’esprit. J’avais écrit l’essentiel de cette scène un an et demi plus
tôt et seulement ajouté récemment les détails les plus violents. J’avais
commencé à penser à American Psycho comme à quelque chose de
tellement stylisé que c’en était presque un roman expérimental, le genre
que personne ou presque ne lirait jamais. Si le livre était apprécié à ce
niveau, comment pourrais-je avoir des ennuis ?

Mais j’avais aussi compris que si Jim – diplômé de Princeton, réservé,


réfléchi, toujours calme et discret, jamais enclin à dramatiser – pensait
que ce pourrait être le cas, alors cela avait un certain poids,
automatiquement, surtout compte tenu de la façon détachée dont il avait
prononcé ces mots. Je l’avais dévisagé et j’avais demandé : « Avec qui je
vais avoir des ennuis ? » Et il avait répondu : « Tout le monde. » Il avait lu
à voix haute quelques lignes sur un viol qui tourne rapidement et
vicieusement au meurtre – violence extrême, certainement, mais dont
j’avais l’impression que c’était justifié compte tenu du qui et du quoi sur
lesquels j’écrivais. Sorties de leur contexte, comme Jim les lisait, ces
lignes auraient pu offenser n’importe qui, avais-je supposé, mais pas
replacées dans le récit. C’était l’intention esthétique du portrait que
j’essayais de peindre – avec ces couleurs, avec ce pinceau – et je sentais
que les explosions de violence étaient nécessaires à ma vision. C’était mon
instinct dramatique. Il n’y avait pas de règles. « Et si, avais-je dit, tout se
passait dans sa tête ? » Jim avait demandé : « C’est le cas ? » Je me
souviens d’avoir répondu : « Je ne sais pas. Parfois, je pense que ça se
passe entièrement dans sa tête et, à d’autres moments, non. » Jim avait jeté
un coup d’œil aux pages qu’il tenait, puis m’avait regardé de nouveau : «
Ça n’a aucune importance, avait-il dit. Tu vas avoir des ennuis de toute
façon. » Alors que la réaction initiale de Jim n’avait eu aucun impact sur
le livre – je n’ai rien changé à cause d’elle –, au moment où j’ai fini mes
révisions et ma réécriture, elle planait encore dans mon esprit, même après
que j’eus donné American Psycho à ma maison d’édition en décembre et
après que le manuscrit eut commencé à suivre le calendrier habituel de la
production. Quand mon éditeur l’a lu et édité, puis quand il a été relu et
transmis au maquettiste, des rumeurs ont commencé à circuler. Les gens
chez Simon & Schuster étaient offensés. Les femmes étaient offensées,
mais le mélange de violence, de sexualité, et la sensibilité d’une longue
blague de mauvais goût ont donné au livre, apparemment, quelque chose
de scandaleusement misogyne, même pour les hommes. Les médias ont
commencé à capter la gêne au sein de S & S, qui continuait – la couverture
déjà conçue et approuvée – à parler d’une publication en janvier, à
quelques mois de là à présent. Et tout comme l’avait prévu Jim un an plus
tôt, un soir tard dans son loft de Bond Street, j’avais incontestablement des
ennuis.
BBB

Le livre a été annulé en novembre 1990, deux mois avant la date de


publication que Simon & Schuster avait annoncée au printemps précédent.
Des épreuves reliées avaient été distribuées et quelques lecteurs précoces
avaient défendu (qu’ils l’aient lu ou non) le livre que je croyais avoir écrit
– une farce sombre avec un narrateur peu fiable –, mais cela n’avait
aucune importance : le bruit de l’offensé était trop puissant et je me suis
fait virer d’une entreprise dont je ne savais même pas que je faisais partie.
Au bout du compte, j’ai été autorisé à garder l’avance et une autre maison
d’édition (plus prestigieuse, en fait) a racheté les droits et publié le livre
rapidement en format de poche au printemps de 1991, une semaine après
que les combats de la guerre du Golfe ont prétendument pris fin. Les
années passant et la controverse qui a entouré American Psycho se
dissipant, le livre a été finalement lu dans l’esprit qui avait présidé à sa
création – celui de la satire. Et quelques-uns de ses supporters les plus
importants étaient des femmes, des féministes, y compris Fay Weldon et la
réalisatrice Mary Harron, qui a adapté le roman pour en faire une comédie
d’horreur élégante avec Christian Bale dans le rôle principal, et le film est
sorti dans les salles neuf ans plus tard – et à la différence de Moins que
zéro, tout le dialogue et toutes les scènes sont tirés du livre. Le seul truc
que j’ai retiré de tout ce drame : j’ai fini par comprendre que je n’étais
vraiment pas bon pour reconnaître ce qui mettait en rogne ou pas les gens,
parce que l’art ne m’a jamais offensé.

Peut-être que c’était une affaire de délit contre un homme blanc


privilégié, bien que ceux-ci ne soient jamais, à juste titre, liés à
l’oppression, mais il est aussi vrai que je n’ai jamais été offensé parce que
j’avais compris que toutes les œuvres d’art sont un produit de
l’imagination humaine, créées comme tout le reste par des individus
faillibles et imparfaits. Que ce soit la brutalité de Sade, l’antisémitisme de
Céline, la misogynie de Mailer ou le goût pour les mineures de Polanski,
j’ai toujours été capable de séparer l’art de son créateur et de l’examiner,
de l’apprécier (ou pas) sur le plan esthétique. Avant l’horrible
épanouissement de l’« appréciabilité » – l’inclusion de tout le monde dans
le même état d’esprit, la soi-disant sécurité de l’opinion de masse,
l’idéologie qui propose que chacun soit sur la même page, la
meilleure page –, je me souviens d’avoir refusé catégoriquement ce que
notre culture exigeait. Plutôt que le respect et la gentillesse, l’inclusion et
la sécurité, l’amabilité et la décence, mon but était la confrontation (le fait
que je venais d’un milieu « conventionnel » – même si, à bien des égards,
il ne l’était pas – avait peut-être encouragé mon désir de voir le pire). La
litanie de ce que je voulais vraiment ? Être poussé dans mes
retranchements. Ne pas vivre dans la sécurité de ma propre boule à neige,
rassuré par la familiarité, entouré par ce qui me réconfortait et me couvait.
Me retrouver dans la peau de quelqu’un d’autre et voir comment il voyait
le monde – particulièrement s’il s’agissait d’un outsider, d’un monstre,
d’une bête curieuse, qui m’emmènerait aussi loin que possible de ce qui
était censé être ma zone de confort – parce que je sentais que j’étais cet
outsider, ce monstre, cette bête curieuse. J’avais terriblement envie d’être
secoué. J’aimais l’ambiguïté. Je voulais changer d’idée à propos de telle
ou telle chose, à propos de tout, pratiquement. Je voulais être dérangé et
même endommagé par l’art. Je voulais être anéanti par la cruauté de la
vision du monde, que ce soit celle de Shakespeare, de Scorsese, de Joan
Didion ou de Dennis Cooper. Et tout cela avait un effet profond. Cela me
procurait de l’empathie. Cela m’aidait à comprendre que le monde existait
au-delà du mien, avec d’autres points de vue, contextes et inclinations, et
je n’ai aucun doute concernant le fait que cela m’a aidé à devenir adulte.
Cela m’a poussé loin du narcissisme de l’enfance et vers les mystères du
monde – l’inexpliqué, le tabou, l’autre – et m’a rapproché d’un lieu de
compréhension et d’acceptation.
BBB

Lee Siegel, écrivain et critique culturel, a prédit avec finesse où nous


allions tous finir dans un essai qui prend la défense de l’énigmatique film-
rêve de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut, dont les mystères ont été tournés
en dérision au moment de sa sortie par les critiques et le public à l’esprit
littéral :

« De nombreuses discussions – certaines réelles, nombre d’entre elles artificielles – ont flotté
dans l’air au cours de la dernière décennie concernant l’“autre”, les gens différents de nous. Mais
personne ne s’est attardé sur l’altérité essentielle qu’est une œuvre d’art. Il existe, après tout, cette
expression rebattue, mais profonde, d’une suspension volontaire de toute croyance. L’art
véritable vous oblige à mettre en jeu votre crédulité sur ce qui est manifestement une
contrefaçon. Cela vous prend par surprise. Et pour que l’art vous prenne par surprise, vous devez
vous exposer au pouvoir d’un autre monde – l’œuvre d’art – et au pouvoir d’une autre personne
– l’artiste. Cependant, dans notre société tellement saturée par les impératifs économiques, tout
nous enjoint de ne pas nous livrer à nos intérêts, ne serait-ce qu’un instant, nous dit que les seules
formes d’expression culturelle auxquelles nous pouvons faire confiance sont celles qui nous
procurent une gratification instantanée, une information utile ou une image reflétée de nous-
mêmes. Nous sommes donc inondés par le genre d’art qui réprouve l’attention, ne traite que des
affaires du jour et coïncide avec nos personnalités. »

Écrit il y a près de vingt ans, ce qui inquiétait alors Siegel pourrait très
bien définir ce qu’est notre culture aujourd’hui : l’incapacité croissante à
accepter le moindre point de vue qui diffère du statu quo « moralement
supérieur ». Par hasard, je relisais cet essai tout en écoutant divers
discours de remise des diplômes à l’université en 2016 sur YouTube,
quand il était plus impératif que jamais, apparemment, de conseiller aux
étudiants de ne pas « rester en sécurité », contre ce que ces nombreux
orateurs suggéraient, mais plutôt de « rester en danger » en refusant de
vivre dans la bulle des parenthèses.

L’idée est à présent un lieu commun de notre société : si vous ne pouvez


pas vous identifier à quelqu’un ou à quelque chose, ce n’est pas la peine de
regarder, de lire ou d’écouter. Et elle est parfois utilisée pour attaquer
quelqu’un : pour ne pas être plus « éveillé » en ne parvenant pas à faire
quelque chose d’appréciable ; pour être raciste quand le coupable est peut-
être simplement, par exemple, un Blanc désintéressé ou paumé ; ou pour
être un prédateur sexuel plutôt qu’un crétin, un rustre, un raté, à
l’occasion. « Je ne me sens pas concerné par ça » est devenu une façon de
dire « Je ne vais pas le regarder », tout comme « Je ne m’identifie pas à ce
truc » signifie « Je ne vais pas lire ou écouter ça ». Vous pouvez l’entendre
de façon croissante comme un cri de ralliement, et pas seulement de la
part des milléniaux ; cependant, l’idée derrière ça ne sert aucun objectif
progressiste ; elle marginalise non seulement les artistes, mais, au bout du
compte, tout le monde sur la planète. Elle est, par essence, fasciste. Voici
l’impasse des réseaux sociaux : après avoir créé votre propre bulle qui ne
reflète que ce qui vous concerne ou ce avec quoi vous vous identifiez,
après avoir bloqué et cessé de suivre des personnes dont vous avez jugé et
condamné les opinions et la vision du monde, après avoir créé votre propre
petite utopie fondée sur vos valeurs chéries, vous voyez un narcissisme
dément commencer à déformer cette jolie image. Ne pas être capable ou
ne pas vouloir se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre – afin de voir le
monde d’une façon complètement différente de la vôtre – est le premier
pas en direction de l’absence d’empathie, et c’est la raison pour laquelle
tant de mouvements progressistes deviennent aussi rigides et autoritaires
que les institutions qu’ils combattent.

J’ai vu ce phénomène de séparation à l’œuvre dans le discours d’Amy


Pascal devant un groupe gay en 2014. Hétéro bien intentionnée et un temps
présidente de Sony, Amy Pascal a fait quelques remarques excellentes
concernant le contenu et la représentation gay, puis elle s’est mise à parler
de la façon dont nous devrions nous débarrasser de toute insulte
homophobe au cinéma ou à la télévision, ainsi que de tous les stéréotypes
concernant les personnages gay, et j’ai eu l’impression que nous entrions
dans une sorte de bizarrerie utopique qui devrait probablement ne pas
exister. Je me souviens d’avoir éprouvé la même préoccupation étrange en
2013 quand, pendant une émission de Comedy Central qui charriait James
Franco, le comique millénial Aziz Ansari avait tourné en dérision tous les
autres comiques parce qu’il avait le sentiment qu’ils avaient fait un
nombre disproportionné de plaisanteries « inappropriées ». Ces
plaisanteries avaient de toute évidence à voir avec la personne publique de
James Franco, celle d’un type hétéro sincère, transformé en
supporter/expérimentateur/amateur super gay (voyez King Cobra, par
exemple, ou son hommage à La Chasse), et, au fil des années, des hétéros
aussi bien que des gays avaient harcelé Franco à ce sujet et s’étaient
moqués de ça sur les réseaux sociaux et dans la presse de l’industrie du
spectacle. À cette occasion, je me souviens d’avoir ressenti très clairement
qu’Ansari avait réussi à pirater l’esprit de l’émission – il était, en fait, une
des premières célébrités à pratiquer le « signalement de vertus », avais-je
remarqué. Étions-nous désormais trop prudents en ce qui concernait la «
protection » des bébés pandas gay contre les plaisanteries sexuelles crues ?
Certaines de ces plaisanteries étaient drôles, d’autres ne l’étaient pas, mais
dans le contexte d’une émission qui charriait Franco, tout semblait
permis : plaisanteries sur les Blancs ratés, les Blancs moches, plaisanteries
sexistes sur les femmes, plaisanteries racistes, tout ce que vous voulez.
C’était encourageant de voir en direct un public de Blancs et de Noirs,
ainsi que d’hommes et de femmes de tous les âges, rire de façon
hystérique aux plaisanteries « insensibles », « non inclusives » et «
politiquement incorrectes » des comiques, blancs et noirs, jeunes et vieux,
hommes et femmes. Leur rire était l’indéniable correctif de la critique
d’Ansari : certaines conneries sont tout simplement drôles.

Ansari explorait une histoire particulière – l’idée qu’il vaudrait peut-être


mieux éviter à un groupe marginalisé d’être la cible de plaisanteries – et
c’était pour moi problématique : était-ce vraiment un progrès que de
marginaliser plus encore les gays en ne faisant aucune plaisanterie à leur
sujet, en ne les mentionnant pas pendant qu’on charriait quelqu’un dans
une émission censée se moquer de la personne honorée ? Mais, dans ce
fantasme « inclusif », tout le monde doit être pareil, doit partager les
mêmes valeurs, la même allure et le même sens de l’humour. La culture
dominante ne cesse de le proposer encore et encore – jusqu’à quand ? Une
idée réellement inclusive de la comédie devrait permettre à des types gay
de se moquer d’autres gays et de qui bon leur semble, et à des types
hétéros de se moquer des gays et de qui que ce soit d’autre. Si les
plaisanteries gay sont exclues de l’équation, qu’est-ce qui sera exclu
ensuite ? Et c’est la pente glissante, le labyrinthe dont personne ne sort, la
chambre sombre dont la porte se referme rapidement derrière vous. Les
types gay ont-ils besoin qu’un hétéro comme Ansari les défende ? Et que
peut bien défendre Ansari dans une émission où on charrie les gens ? Y a-
t-il désormais une nouvelle réglementation pour la comédie et la liberté
d’expression ? Toutes les idées, opinions, tous les contenus et paroles
devraient-ils être policés à présent ? Parfois, la comédie la plus drôle, la
plus dangereuse, ne vous garantit pas que tout va bien se passer.
L’exclusion et la marginalisation sont souvent ce qui fait que la
plaisanterie est drôle. Parfois, l’identité de quelqu’un est le mot de la fin.
Riez de tout ou vous finirez par ne plus rire de rien. Jeune écrivain en
Irlande, James Joyce l’avait compris : « J’en suis venu à la conclusion que
je ne peux pas écrire sans offenser des gens. »
BBB

En février 2014, j’ai donné une interview à Vice (Royaume-Uni) pour la


promotion de The Canyons, un film que j’avais écrit et aidé à financer.
L’idée optimiste flottait encore que si Paul Schrader, le réalisateur, et moi
parlions du film, il pourrait trouver, d’une façon ou d’une autre, un public
qui s’y intéresserait. Mais il n’y avait pas moyen de dire qui pouvaient
bien être ces gens, dans la mesure où The Canyons était un film
expérimental, une guérilla, une histoire bricolée avec un budget de 150
000 dollars (90 000 dollars de notre poche, le reste provenant d’un crowd-
fund), tourné en vingt jours à LA pendant l’été 2012, et qui avait pour
vedettes des milléniaux controversés, Lindsay Lohan et James Deen, star
du porno. La jeune journaliste de Vice m’a demandé ce qui me préoccupait
à ce moment-là : Le Loup de Wall Street, le meilleur film que j’avais vu
l’année précédente ; un film que j’écrivais pour Kanye West (qui ne s’est
jamais fait) ; mes réserves croissantes concernant Terence Malick ; une
mini-série que je préparais sur les meurtres de Manson pour la Fox (qui a
été annulée après qu’une autre série sur Manson a été mise en production à
la NBC) ; le Bret Easton Ellis Podcast, que j’avais commencé quelques
mois plus tôt ; le nouveau roman que j’envisageais d’écrire après cette
semaine désastreuse à Palm Springs avec mon amie folle, un an plus tôt.
Nous avons parlé de mes problèmes avec David Foster Wallace ; de mon
amour pour Joan Didion ; de mes théories sur l’Empire contre le moment
du post-Empire dont j’avais tracé les grandes lignes dans un article
controversé du Daily Beast que Tina Brown avait publié en 2011. Et nous
avons parlé, bien entendu, de la sortie, vouée à l’échec, de The Canyons.
La première question que la jeune journaliste m’a posée ne concernait pas
le film, mais le fait que je faisais toujours référence aux milléniaux sous le
nom de Génération dégonflée sur mon compte Twitter et mon podcast. Et
je lui ai répondu honnêtement, pas du tout préparé à la violence de la
clameur que mes commentaires allaient déclencher au Royaume-Uni et
au-delà, une fois que l’interview de Vice a été postée.

Il se trouve que, à cette époque, je vivais avec un millénial depuis près de


cinq ans (il avait vingt-deux de moins que moi) et j’alternais entre le
charme et l’exaspération pour ce qui était de la façon dont ses amis et lui
vivaient – ainsi que d’autres milléniaux que j’avais rencontrés et avec qui
j’avais eu des échanges à la fois personnels et sur les réseaux sociaux.
J’avais tweeté, de temps à autre pendant ces dernières années, sur mon
amusement et ma frustration, les qualifiant de « Génération dégonflée »,
bannière que j’avais inventée. Mes énormes généralisations abordaient
l’hypersensibilité des milléniaux, leur sentiment d’avoir droit à tout, leur
insistance sur le fait qu’ils avaient toujours raison en dépit de la preuve
parfois écrasante du contraire, leur éventuelle incapacité à replacer les
choses dans leur contexte, leurs tendances tantôt à sur-réagir, tantôt à
afficher une positivité passive-agressive – entre parenthèses, tous ces
écarts de conduite se produisant de temps à autre seulement, pas toujours,
et probablement exacerbés par les médicaments dont les gens de cet âge
ont été bourrés depuis l’enfance par des mères et des pères hélicoptères,
surprotecteurs, scannant tous leurs mouvements. Ces parents, qu’ils soient
de la fin de la génération des baby-boomers ou membres de la
Génération X, semblaient se rebeller contre leur propre esprit de rébellion,
parce qu’ils sentaient qu’ils n’avaient jamais été vraiment aimés par leurs
propres parents, égoïstes, narcissiques, vrais baby-boomers, eux, et qui,
résultat, étouffaient leurs enfants et ne leur apprenaient pas du tout
comment faire face aux difficultés de la vie et comment le monde
fonctionnait réellement : on peut ne pas vous aimer, cette personne ne
vous aimera pas en retour, vos jours seront faits d’échecs et de déceptions,
vous n’avez pas de talent, les gens souffrent, les gens vieillissent, les gens
meurent. Et la réponse de la Génération dégonflée a consisté à s’effondrer
dans la sentimentalité et à créer des récits victimaires, plutôt que de lutter
contre ces froides réalités, de les traiter pour avancer et d’être ainsi mieux
préparés pour naviguer dans un monde souvent hostile ou indifférent qui
se fiche de savoir que vous existez.
BBB

Je n’ai jamais prétendu être un expert en ce qui concerne les milléniaux et


mes tweets inoffensifs étaient fondés uniquement sur des observations
personnelles. Les réactions aux tweets ont suivi, de façon prévisible, des
démarcations générationnelles. Une des pires disputes que mon partenaire
et moi ayons eues s’est produite au moment où nous avons commencé à
vivre ensemble en 2010, et elle tournait autour du suicide de Tyler
Clementi dans le New Jersey, un peu plus tôt cette année-là. Clementi était
un étudiant de dix-huit ans à Rutgers University qui s’était suicidé parce
qu’il avait le sentiment d’être tyrannisé par le type qui partageait sa
chambre. Dharun Ravi n’avait jamais touché ou menacé Tyler, mais il
s’était servi – à l’insu de Tyler – d’une webcam de son ordinateur dans sa
chambre du dortoir pour le filmer en train d’embrasser un homme, et avait
ensuite tweeté à ce sujet. Profondément embarrassé par cette plaisanterie
de potache, Tyler s’était jeté du George Washington Bridge quelques jours
plus tard. La dispute que j’ai eue avec mon partenaire millénial concernait
le cyber-harcèlement et les menaces imaginées par rapport aux menaces
physiques réelles et aux agressions physiques réelles. S’agissait-il
simplement du cas d’un « flocon de neige » hypersensible de la Génération
dégonflée (j’aimais utiliser cette expression parce qu’elle avait l’air,
étonnamment, de provoquer tant de réactions) et cette mort tragique avait-
elle fait les nouvelles à l’échelle nationale parce que l’idée de cyber-
harcèlement était devenue à la mode ? Ou bien un jeune homme
terriblement sensible avait-il simplement craqué, victime de sa propre
honte, et ensuite été transformé en victime/héros (c’est la même chose à
présent pour les milléniaux) par des médias impatients de se passer de tout
contexte – et de transformer Ravi en monstre simplement parce qu’il avait
fait une plaisanterie de potache assez inoffensive (à mon avis) dans un
dortoir en première année d’université ? Les gens de mon âge avaient
tendance à partager mon avis dans mes tweets qui faisaient référence à
l’affaire, mais ceux de l’âge de mon petit ami étaient enclins à manifester
leur désaccord de façon véhémente.

D’un autre côté, ma réaction avait à voir avec le fait que j’observais les
milléniaux du point de vue d’une génération plus pessimiste et ironique
que nulle autre à errer sur la terre. En fonction du hit-parade que vous
consultez, je suis un des premiers membres de la Génération X, aussi
lorsque j’ai entendu parler des milléniaux tellement affectés par le cyber-
harcèlement, au point d’en faire une sorte de passerelle vers le suicide, j’ai
eu du mal, je dois le dire, à avaler le truc. Pourtant, mon petit ami lui-
même admettait que la Génération dégonflée était bien trop sensible,
particulièrement lorsqu’elle était confrontée à la critique, et disait qu’il
l’avait souvent constaté dans les chats et les fils de discussion sur Reddit,
Twitter et Facebook. À la différence des générations précédentes, la
Génération dégonflée disposait de tant de médias pour exhiber ce qu’elle
voulait que cela sortait souvent – sans retenue, sans corrections – partout,
instantanément, globalement ; et du fait de cette liberté (ou de l’absence
de retenue totale), cela faisait l’effet, la plupart du temps, d’être bâclé et
un peu merdique, mais c’était OK. C’était juste la nature du monde
désormais pour chacun, pour tous (The Canyons avait donné cette
impression à beaucoup de gens). Cependant, quand les milléniaux étaient
critiqués pour ce genre de contenu ou pour quoi que ce soit, en fait, ils
étaient tellement sur la défensive qu’ils s’effondraient dans une spirale
dépressive ou bien s’en prenaient violemment à ceux qui critiquaient et les
accusaient de tout haïr, les traitaient de contradicteurs permanents, de «
trolls ». Cela vous forçait à considérer de nouveau ceux qui les avaient
élevés, couvés, encensés, et avaient essayé de les protéger des aspects
sombres de la vie, ce qui pouvait bien avoir créé des enfants qui, une fois
adultes, paraissaient très confiants, compétents et positifs, mais qui, au
premier signe de noirceur ou de négativité, étaient souvent paralysés et
incapables de réagir, si ce n’est par l’incrédulité ou les larmes – Tu as fait
de moi une victime ! – et battaient en retraite dans leurs bulles d’enfance.
BBB

Ma génération a été élevée dans un monde illusoire à l’apogée de


l’Empire : nos baby-boomers de parents ont été les enfants les plus
privilégiés et les mieux éduqués de la (prétendue) Plus Grande Génération,
et ils ont joui de la prospérité économique de l’Amérique de l’après-
guerre. Alors qu’ils passaient à l’âge adulte dans les deuxième et troisième
phases de cette époque, les gens comme moi ont compris dans les années
1970 et 1980 que tout ça était désormais, comme la plupart des fantasmes,
plus ou moins un mensonge. Nous nous sommes rebellés avec ironie et
négativité, avec une sorte de torpeur et une certaine attitude, ou bien en
étant complètement ailleurs, dans la mesure où nous avions assez d’argent
pour le faire. Comparée à celle des milléniaux, notre réalité n’était pas
celle de l’incertitude économique et de l’adversité ; nous avions le luxe
d’être déprimés et ironiques et cool et solvables à la fois. L’anxiété et le
manque d’affection étaient devenus les traits caractéristiques de la
Génération dégonflée, et quand le monde n’offrait pas de coussin
financier, vous ne pouviez plus compter que sur votre présence sur les
réseaux sociaux : la maintenir, garder la marque en jeu, s’efforcer d’être
aimé, d’être aimé, d’être aimé, un acteur. Et cela a créé une anxiété
supplémentaire et incessante : les gens qui se montraient sarcastiques
envers cette génération étaient tout simplement dépréciés et considérés
comme des connards – affaire classée. Aucune négativité tolérée : nous
demandons seulement à être admirés dans la culture de l’étalage dans
laquelle nous avons été élevés. Mais cette allégation est problématique
puisqu’elle limite le débat. Si nous sommes tous réduits au silence en
aimant tout – le rêve millénial –, n’allons-nous pas voir nos conversations
(ennuyeuses) limitées au fait que tout est génial et au nombre de fois où
nous avons été « likés » sur Instagram ? Au printemps 2014, leur site
emblématique, Buzzfed, a annoncé qu’il ne laisserait plus circuler quoi
que soit qui puisse être interprété comme « négatif » – et si cette idée ne
cesse de s’étendre, que va devenir la conversation ? Cessera-t-elle
d’exister ? S’il ne semble pas qu’une voie économique quelconque puisse
vous permettre d’améliorer votre situation, alors la popularité devient
l’échelle de mesure et la norme et aussi la raison pour laquelle vous
désirez que des milliers de gens vous aiment sur Twitter, Facebook,
Instagram, Tumblr, où que ce soit – et comme un acteur, vous essaierez
désespérément d’être aimé. Votre seul espoir de vous élever dans la société
réside dans votre marque, votre profil, votre statut sur les réseaux sociaux.
Un ami à moi – à peine vingt ans – remarquait récemment que les
milléniaux sont plus des « curateurs » que des artistes, une tribu
d’esthètes. Tout jeune artiste qui se rend sur Tumblr, m’a-t-il dit, ne veut
pas créer de l’art – seulement le voler ou bien être l’art.
BBB

J’avais oublié l’interview de Vice jusqu’à ce que le passage sur la «


Génération dégonflée » déclenche une explosion mineure dans la presse.
On m’a immédiatement demandé d’apparaître dans des talk-shows, et des
podcasts et des émissions de radio pour discuter de ce « phénomène ».
Comme observé auparavant, ceux qui étaient en accord avec les arguments
que j’avais concoctés étaient plutôt âgés, mais j’ai été surpris par le
nombre de gens jeunes qui m’ont aussi suivi, principalement des
milléniaux qui avaient à se plaindre de leurs pairs. La frange plus âgée
voulait partager des histoires, qui se développaient selon les lignes
suivantes : un père regardant, frustré, son fils participer à un concours de
tir à la corde avec ses camarades de classe sur le terrain de son école
élémentaire, concours interrompu après seulement une minute ou deux par
le gentil professeur d’éducation physique annonçant aux enfants qu’ils
avaient fait match nul et accompli un travail formidable, avant de donner
une médaille à chacun. Mais, de temps à autre, des parents tenaillés par la
culpabilité racontaient des histoires plus sombres, se punissant eux-mêmes
d’avoir couvé des enfants qui, lorsqu’ils étaient confrontés aux traumas du
collège ou du lycée, dérivaient vers la drogue comme échappatoire… vers
le trauma réel. Les parents me suppliaient de comprendre à quel point ils
étaient tourmentés par l’injonction oppressante de récompenser leurs
enfants constamment, quoi qu’il puisse se passer, et qu’en le faisant ils les
rendaient effectivement incapables d’affronter les échecs que nous
connaissons tous quand nous grandissons, les laissant complètement
dépourvus face à la douleur inévitable.

Je n’ai accepté aucune invitation de la télévision, de la radio ou en ligne


au printemps 2014, parce que je n’avais pas étudié les milléniaux ou toute
autre « génération » arrivée après eux : Génération Y, les Fondateurs, je ne
sais qui. Je n’ai jamais voulu être le vieux schnoque qui se plaint de la
nouvelle vague de progéniture supplantant la sienne, même si certaines
personnes ont certainement pensé que c’était exactement ce que je faisais.
Satiriste de ma génération pour son matérialisme, sa superficialité, et sa
passivité qui, dans Moins que zéro, flirtait avec l’amoralisme avant de s’y
perdre, je ne pensais pas que le fait de pointer certains aspects que j’avais
observés chez les milléniaux était une grosse affaire. Mais le cycle de nos
informations – vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept – a
tendance à se tarir et à mettre en avant certaines voix qui ne devraient pas
nécessairement être entendues, et j’ai été brièvement considéré comme un
« expert » et bombardé de mails et de tweets. Ce que la fille qui m’avait
interviewé pour Vice n’avait pas accepté, c’était le fait que, vivant avec un
millénial, j’aurais pu montrer de la sympathie ou alors être critique, mais
de manière inoffensive.

Je ne pouvais pas oublier l’année infernale qu’a passée mon petit ami,
diplômé d’une université, à chercher du travail pour ne trouver que des
stages non rémunérés, tout en ayant à composer avec une atmosphère
humiliante pour ce qui était de la sexualité, invariablement et
superficiellement fixée sur l’apparence physique (Tinder étant, à partir de
2018, l’exemple le plus criant), faisant paraître positivement chaste et
innocente, en comparaison, la façon de s’afficher de ma génération.
J’avais donc de la sympathie pour leur névrose, leur narcissisme et leur
stupidité, pour le fait qu’ils avaient été élevés après le 11 Septembre,
étaient nés pendant deux guerres, une récession brutale, des fusillades sans
fin dans les écoles et l’élection d’un président qu’ils ne pouvaient pas
tolérer. Ce n’était pas très difficile d’éprouver de la sympathie. Mais peut-
être que j’étais plus comme Lena Dunham dans la série télévisée Girls, qui
examinait sa propre génération d’un œil caustique, méprisant, tout en
restant solidaire. Et ceci est crucial : vous pouvez être les deux. Afin
d’être un artiste, pour vous élever au-dessus du vacarme super
réactionnaire et inspiré par la peur dans lequel la critique est jugée élitiste,
il vous faut être les deux. Cela n’a cependant pas été facile à faire parce
que les milléniaux ne semblent pas accepter qu’on pose sur eux ce genre
de regard impartial, réaliste et qui semble parfois infécond. Et c’est
pourquoi la Génération dégonflée implore : « S’il vous plaît, s’il vous
plaît, s’il vous plaît, ayez une réaction positive… »
BBB

On a touché le creux de la vague de la vie culturelle en 2015 avec l’effort


concerté de deux cents membres au moins de PEN America, une
organisation littéraire éminente dont font partie la plupart des écrivains,
de ne pas accorder aux survivants du massacre de Charlie Hebdo à Paris la
récompense nouvellement créée, le Freedom of Expression Courage
Award. Tout le monde n’admire pas les dessins lubriques et les descentes
en flammes du catholicisme, du judaïsme et de l’islam de cet
hebdomadaire satirique (incluant des dessins obscènes sur Mahomet),
mais il y a des gens qui aiment vraiment, d’autres qui sont offensés, et
avant le massacre, il ne se vendait pas si bien que ça. Lorsque deux tueurs
islamistes offensés sont entrés dans les bureaux de Charlie Hebdo en
janvier et ont assassiné douze personnes aux cris de « Dieu est grand ! » et
« Le prophète est vengé ! », les gens dans le monde entier ont été choqués,
mais peut-être pas surpris – nous en étions là depuis un certain temps. Et il
semblait approprié que PEN salue cette perte en décernant à Charlie
Hebdo le prix de la liberté d’expression en mai, lors de son gala annuel à
New York. Et cependant, il s’est trouvé un certain nombre d’écrivains
américains pour minimiser cette tragédie par un récit sentimental, afin
d’encourager le boycott de cette reconnaissance. Leur argument était que
Charlie Hebdo se moquait de personnes déjà marginalisées et, en
accordant cette récompense, PEN « valoriserait de façon sélective un
contenu inapproprié : un contenu qui intensifie les sentiments anti-
islamiques et anti-arabes, déjà répandus dans le monde occidental ». Ma
réaction a été la même que celle que j’avais eue face à des sentiments
semblables exprimés au cours des dernières années, si ce n’est qu’elle a
été plus rapide et plus dure : qu’est-ce que ça peut foutre ? N’importe quel
meurtre devrait-il être rationalisé sous prétexte que quelqu’un avait été
offensé par la façon dont une opinion avait été exprimée ?

Les écrivains qui boycottaient le PEN Award avaient décidé de tracer une
ligne où commençait la liberté d’expression et une où elle prendrait fin –
et une fois encore, j’ai commencé à imaginer le labyrinthe effrayant qui,
de plus en plus, se proposait à moi, dans lequel une faction de notre
société exige la censure d’une autre faction au nom de ses conceptions des
nobles intentions, de la paix et de la bonne volonté. Je n’avais jamais
pensé que PEN honorerait un contenu spécifique, mais plutôt un principe.
La récompense a été finalement accordée à Charlie Hebdo, parce qu’un
plus grand nombre de membres de PEN avaient jugé que le magazine la
méritait. Cependant, existaient toujours les deux cents écrivains qui
avaient été offensés et avaient le sentiment que Charlie Hebdo était allé «
trop loin » dans la satire, ce qui suggérait qu’il y avait un nombre limité de
cibles qu’humoristes et satiristes étaient autorisés à viser. Ces
protestataires étaient pour l’essentiel des Américains. Alors d’où venions-
nous ?
BBB

Si vous êtes une personne blanche, intelligente, et qu’il vous arrive d’être
à ce point traumatisé que vous vous définissez vous-même dans la
conversation comme « victime rescapée », vous devriez entrer en contact
avec le Centre National pour les Victimes et demander de l’aide. Si vous
êtes un adulte blanc qui ne peut pas lire Shakespeare ou Melville, ou
encore Toni Morrison parce que cela pourrait déclencher quelque chose de
pénible et que ces textes pourraient nuire à votre espoir de vous définir par
votre victimisation, vous avez besoin de voir un médecin, de vous plonger
dans une thérapie par immersion ou de prendre des médicaments. Si vous
sentez que vous subissez des « micro-agressions » lorsque quelqu’un vous
demande d’où vous venez ou « Pouvez-vous m’aider avec mon problème
de math ? », ou vous dit « Dieu vous bénisse » après que vous avez
éternué, ou encore quand un type ivre essaie de vous peloter pendant une
fête à Noël, ou qu’un abruti en quête de sensations se frotte délibérément
contre vous pendant que vous attendez le voiturier, ou que quelqu’un vous
a simplement insulté, ou que le candidat pour lequel vous avez voté n’a
pas été élu, et si vous considérez que c’est une sorte de manque de respect
massif à l’échelle de la société, et si ça déclenche le truc en vous et que
vous avez besoin d’un espace protégé, alors il vous faut chercher de l’aide
auprès de professionnels. Si vous êtes affligé par un traumatisme qui s’est
produit des années auparavant, et qu’il fait toujours partie de vous des
années plus tard, vous êtes probablement toujours malade et vous avez
besoin d’un traitement. Mais se poser en victime est comme une drogue –
vous vous sentez délicieusement bien, vous obtenez tant d’attention de la
part des autres, en fait cela vous définit, vous vous sentez en vie, et même
important, alors que vous exhibez vos prétendues blessures afin que les
gens puissent les lécher. Est-ce qu’elles n’ont pas un goût exquis ?

Cette vaste épidémie de la victimisation de soi – qui vous pousse à vous


définir vous-même essentiellement par le biais d’une chose mauvaise, un
traumatisme qui a eu lieu dans le passé et que vous avez laissé vous
définir – est en réalité une maladie. C’est quelque chose qu’il est
nécessaire de résoudre afin de participer à la société, sans quoi on se fait
du tort à soi-même, mais aussi on ennuie sérieusement famille et amis,
voisins et inconnus qui ne se pensent pas en victimes. Le fait qu’on ne
puisse écouter certaines plaisanteries ou voir des images spécifiques (un
tableau ou même un tweet) et qu’on caractérise tout comme étant sexiste
ou raciste (qu’il soit légitime ou non de le faire) et par conséquent blessant
et intolérable – et donc personne ne devrait être capable de l’entendre ou
de le voir, ou de le tolérer – est une manie d’un genre nouveau, une
psychose que la culture a couvée. Ce délire encourage les gens à penser
que la vie devrait être une douce utopie, conçue et construite pour leurs
fragiles et exigeantes sensibilités, les encourage à rester à jamais des
enfants dans un conte de fées saturé de bonnes intentions. Il est impossible
pour un enfant ou un adolescent de dépasser certains traumatismes et
certaines douleurs, mais pas nécessairement pour un adulte. La douleur
peut être utile, car elle peut vous motiver et souvent vous fournir la
matière pour le grand art, la grande musique et la grande littérature. Mais
on dirait que plus personne ne veut apprendre des traumatismes passés, en
naviguant à travers eux et en les examinant dans leur contexte, en
s’efforçant de les comprendre, de les décomposer, de les apaiser et de
passer à autre chose. Le faire peut être compliqué et demande beaucoup
d’efforts, pourtant on pourrait penser que quelqu’un en proie à une telle
souffrance essaierait de comprendre comment l’atténuer, quel qu’en soit le
coût, au lieu de la balancer aux autres en espérant qu’ils vont
automatiquement sympathiser avec vous et non reculer, en proie à
l’irritation et au dégoût.
BBB

Pendant l’été 2016, l’université de Chicago a envoyé une lettre à sa future


promotion de 2020, déclarant en substance qu’aucun « avertissement
relatif au contenu » ou qu’aucun « espace sécurisé » ne serait autorisé sur
le campus, qu’il n’y aurait aucune mesure de répression contre les «
micro-agressions » et que les orateurs invités seraient autorisés à parler
sans être boycottés si une fraction du corps étudiant se sentait « victime »
des propos tenus – toutes ces mesures avaient été adoptées dans les
campus un peu partout cette année-là. Cette annonce fut accueillie par tout
le monde ou presque avec un immense soupir de soulagement : cela
semblait marquer une progression, un mouvement en avant. Au lieu de
couver, de materner et de laisser les étudiants se transformer eux-mêmes
en victimes, se présentait l’idée bénéfique que ces étudiants allaient
devenir adultes, en les forçant à se confronter au monde qui est souvent
hostile aux rêves et aux idéaux individuels, et en restaurant l’université
comme un endroit où de jeunes adultes pourraient, plutôt que de mettre un
terme aux discussions, se construire eux-mêmes en découvrant des idées
qui différaient des leurs, des idées qui les conduiraient au-delà du
narcissisme de l’enfance et de l’adolescence, et les rendraient capables
d’absorber des visions multiples de la même question – les deux côtés
d’une opinion, une pensée, une idée –, d’agrandir leur horizon et non de le
réduire. En tant qu’élément vital du passage à l’âge adulte, la remise en
cause du statu quo sur n’importe quoi serait encouragée. Couvrir ses
oreilles de ses mains, taper du pied et exiger des espaces sécurisés, exécrer
le mouvement contradictoire des idées par peur d’en être la victime, tout
cela semblait finalement mis en échec, pour une fois, au moins dans cette
institution. Le dégoût de cette culture de victimisation, qui avait explosé
pendant l’ère Obama, s’est révélé un facteur menaçant plus tard dans
l’année, avec l’élection de Donald Trump. Et on ne peut pas s’empêcher de
se demander si ce résultat surprenant n’était peut-être pas aussi un rejet de
la mentalité de la ligne du parti, une autre forme de résistance.
BBB

Après l’élection et bien avant dans l’année 2017, quelques-uns de mes


amis et accointances, ainsi que mon partenaire millénial de huit années et
moi endurions la gueule de bois d’une psychose, sans fin en vue.
L’immeuble qui avait été habité par des élitistes libéraux obsédés par
l’identité était à présent, après les huit années de sensibilité féline
d’Obama, en cours de déconstruction – en fait, de décimation – par des
perturbateurs qui avaient pris le pouvoir et jouaient selon un ensemble de
règles entièrement nouvelles. Non seulement ça, mais ces perturbateurs
disaient à ceux qui étaient troublés par les nouvelles règles d’aller se faire
foutre – et à juste titre : ils avaient gagné les élections, c’était leur tour.
Mais les gens luttaient encore contre le fait que cet homme avait été élu,
équitablement et légitimement, et résidait désormais à la Maison-Blanche,
ce qui ne les empêchait pas de suffoquer à chaque nouveau virage : « C’est
si peu présidentiel. » C’était comme s’ils n’avaient pas admis ce que nous
avions tous vu au cours de la campagne, quand le perturbateur avait
détourné les règles et balayé d’un revers de la main ce qui était perçu
comme des vérités sur ce qui était présidentiel, sur la façon dont les
campagnes devraient être menées, sur la façon dont les réseaux sociaux
pouvaient être utilisés pour créer des supporters. Cette stratégie est ce qui
a donné, au bout du compte, aux médias une allure anachronique :
incapables de comprendre la nouvelle règle du jeu ou l’humeur électorale,
ils préféraient s’agiter dans tous les sens et faire perdre son temps à tout le
monde en chargeant Trump pour ce qu’il avait fait et dit littéralement,
pendant que ces anarchistes de l’ombre riaient sous cape, triomphants. Le
libéralisme s’intéressait autrefois à des libertés sur lesquelles je m’étais
aligné, mais pendant les campagnes de 2016, il s’est figé en un
mouvement tordu, autoritaire, de supériorité morale, avec lequel je ne
voulais rien avoir à faire.

Entre-temps, des gens s’étaient affublés, de manière assez touchante, du


nom de Résistance. Mais contre quoi résistaient-ils et qu’étions-nous
censés faire à ce sujet ? Des affiches, dans mon quartier de West
Hollywood, me pressaient de résister, de résister, de résister – bien en
évidence sur les grilles du bar gay le plus célèbre de LA, The Abbey, au
coin de Robertson et de Santa Monica Boulevard. Certains d’entre nous,
qui n’avaient pas voté pour Trump et qui, des décennies auparavant,
avaient précisément identifié ce dont il pourrait être capable (voir
American Psycho), se demandaient ce que pourraient être exactement les
cibles. Et qui nous disait de résister à, euh, je ne sais quoi ? Certainement
pas ceux qui avaient voté pour la candidate perdante ? Nous étions censés
les écouter ? Était-ce seulement une plaisanterie élaborée, un projet
artistique, un canular ? À quoi étions-nous supposés résister ? Pendant
l’hiver 2016 et au début de l’année 2017, j’ai commencé moi-même à
résister aux débâcles dont j’avais été le témoin à des dîners, sur les
réseaux sociaux et dans des émissions de télévision, tard le soir, et trop
souvent dans ma propre maison, juste après la victoire de Trump. Je me
suis trouvé en train de résister aussi aux hurlements hystériques provoqués
par cette perturbation injuste du statu quo, c’est-à-dire l’establishment, qui
décriait le démantèlement du récit politique auquel nous nous étions
habitués et attendait avec impatience que de l’ère Obama découle sans
effort une autre Clinton à la Maison-Blanche (ce mouvement en arrière
plutôt qu’en avant, indépendamment du genre de cette Clinton, m’avait
alarmé pendant la campagne). Lorsque ce scénario ne s’est pas produit, eh
bien, la réalité a été trop dure à avaler pour certains. Ce n’était pas la
déception habituelle qui suit les résultats d’une élection – c’était de la
peur, de l’horreur et de l’indignation qui semblaient ne jamais vouloir
s’apaiser et pas seulement chez les membres de la Génération dégonflée,
comme mon partenaire, mais aussi chez des adultes bien réels de quarante,
cinquante ou soixante ans, tellement déboussolés qu’ils s’étaient mis à
employer des mots comme « apocalypse » et « hitlérien ». Parfois, en
écoutant certains de mes amis, je les dévisageais pendant qu’une toute
petite voix au fond de mon crâne murmurait : « Tu es le putain de plus
gros bébé que j’aie jamais entendu dans ma putain de vie, mais, s’il te
plaît, il faut que tu te calmes, putain – j’ai pigé, j’ai pigé, tu n’aimes pas le
putain de Trump, mais, bordel de merde, ça suffit, putain. »
BBB

Dès que j’ai cessé d’écouter quiconque insistait pour dire d’une voix
stridente que Trump avait traité les Mexicains de « violeurs » (une fois
seulement, dans le discours qui annonçait sa campagne, ce qui montre à
quel point il était mal dégrossi et ce qui, au bout du compte, a attiré les
électeurs vers lui), j’ai commencé à ignorer ceux qui déclaraient
inlassablement qu’Hillary Clinton avait gagné le vote populaire (oui, en
fait à New York et à Los Angeles), et ces différents propos et mantras
m’ont rappelé – alors que la résistance se poursuivait – les plaintes des
enfants gâtés à un anniversaire quand ils n’avaient pas gagné la course de
relais et voulaient qu’elle soit courue de nouveau avec des règles
différentes, tapant du pied, bras croisés sur la poitrine, visages écarlates et
crispés, et mouillés de larmes. Les légions de déçus avaient échoué à se
remettre du résultat de l’élection, échoué à passer à autre chose, et par
moments cela devenait affligeant, presque insupportable, de voir qu’il n’y
avait pas le moindre signe d’acceptation des vérités simples, parfois
brutales, de la vie : un coup, on gagne et un coup, on perd. « You Can’t
Always Get What you Want » était le fond musical de la campagne de
Trump, une ode de baby-boomer à l’optimisme des années 1960 glissant
vers le désenchantement et finissant dans un pragmatisme résigné, et la
chanson a été jouée à chaque rassemblement de Trump, ainsi qu’après son
discours de victoire concluant l’affaire. Dans ces contextes, elle sonnait
toujours de façon mystérieuse : funèbre et exaltante, ironique et enjouée,
chargée de significations diverses, inquiétante et racoleuse.

Cette incrédulité enfantine s’était manifestée immédiatement après


l’élection sous des formes embarrassantes, depuis les messages postés le
lendemain matin et intitulés Que vais-je dire à ma fille ? (une amie avait
suggéré de lui dire que Trump avait gagné, que ça arrive, qu’il fallait
grandir, que c’est ainsi que va le monde – et de trouver un meilleur
candidat, la prochaine fois) jusqu’aux instituteurs d’une école privée, où
quelques-uns de mes amis avaient envoyé leurs enfants, dénonçant le
mauvais nouveau président dans leur classe, ce qui avait poussé un parent
qui avait soutenu Trump à demander au principal si une telle attitude
pouvait se justifier devant une enfant de cinq ans – de la part d’un
instituteur qui était un adulte. Il ne rimait à rien, semblait-il, de discuter
des chapeaux roses en forme de vulve et des femmes se baladant habillées
en vagins géants en guise de protestation ou bien de la performance de
slam d’Ashley Judd sur son cycle menstruel et de Madonna annonçant
qu’elle voulait faire sauter la Maison-Blanche.
BBB

Dans la semaine qui a suivi l’élection, j’ai eu quelques dîners avec des
amis qui avaient voté pour Hillary. Je n’avais voté pour personne, non
seulement parce que je vis dans la Californie du « soyez rassuré », mais
aussi parce que j’avais compris, pendant la campagne, que je n’étais ni
conservateur ni libéral, ni un démocrate ni un républicain, et que je n’étais
pas prêt à acheter ce que chacun des partis avait à vendre (j’avais aussi
pensé que le programme de Bernie Sanders était irréaliste jusqu’à
l’absurdité). À un moment donné pendant cette année et demie, j’en étais
venu à penser que j’étais beaucoup de différentes choses, et aucune d’entre
elles ne correspondait exactement à l’idéologie d’un parti ; j’étais en
désaccord avec une grande partie de ce que disaient les deux candidats, et
parfois j’acquiesçais à ce que disait l’un ou l’autre, mais je n’étais
convaincu ou influencé par aucun. Et comme je n’avais pas voté, je
n’avais aucun droit de me plaindre du résultat, et je ne l’ai pas fait.
Cependant, les amis avec qui j’ai dîné durant ce mois de novembre, avec
qui je n’avais jamais parlé de politique sous les administrations Bush et
Obama, ont admis à quel point ce résultat les avait laissés à la dérive. Ils
semblaient étonnamment calmes ou peut-être simplement hébétés, en
confessant leur choc et leur déception le soir de l’élection, puis en
décrivant leur gueule de bois, littéralement et métaphoriquement, le
lendemain.

Pendant ces dîners que j’ai eus dans la semaine qui a suivi l’élection,
deux hommes avaient exprimé leur surprise et leur désarroi d’avoir
apparemment vécu dans une bulle. Vivre… dans… une… bulle. Pour une
raison quelconque, j’avais vécu dans une bulle et je connaissais presque
autant de gens qui avaient annoncé leur intention de voter pour Trump que
ceux qui avaient dit vouloir voter pour Hillary. C’était un partage plutôt
égal dans le monde où je circulais – peut-être cinquante-cinq pour elle et
quarante-cinq pour lui – et c’était peut-être pourquoi le résultat ne m’avait
pas paru aussi choquant qu’au reste des habitants de cette bulle. Et
pourtant un de ces hommes, un écrivain que je connaissais depuis vingt
ans, était devenu encore plus hystérique quand l’administration Trump
s’était révélée sous son vrai jour, et sa résignation initiale s’était
transformée en quelque chose de désespéré et d’infantile – avec la
certitude qu’il avait apportée avec lui à un autre dîner, à la fin de l’été
2017, que Donald Trump serait mis en accusation avant la fin du mois de
septembre. Il explosait, furieux, disant que tout le truc était un spectacle
de merde absolu. Je le dévisageais dans le restaurant, ne répondant rien
alors que cette petite voix murmurait de nouveau dans ma tête.
BBB

Mon ambivalence morale au sujet de la politique a toujours fait de moi


l’invité neutre à bien des tables. En tant qu’écrivain, il se trouve que je
suis plus curieux de comprendre les pensées et les sentiments de mes amis
que je ne le suis de débattre de la pertinence de leurs prévisions politiques,
de qui aurait dû gagner le collège électoral, ou de sa simple existence. J’ai
préféré, comme toujours, discuter avec eux de films, de livres, de musique
et d’émissions de télévision. Romantique par comparaison, je n’ai jamais
vraiment cru que la politique pouvait pénétrer au cœur sombre des
problèmes de l’humanité et dans l’imbroglio de notre sexualité, ou qu’un
sparadrap bureaucratique pourrait cicatriser les profondes dissensions, les
contradictions et la cruauté, la passion et la fraude qui constituent le fait
d’être humain. Lorsque mon petit ami traumatisé m’a critiqué pour ne pas
être plus en colère au sujet de l’élection (cinq mois après qu’elle avait eu
lieu), j’ai répliqué en disant que je ne voulais plus parler de Trump. Je
m’en fichais. Il était élu président des États-Unis. Passons à autre chose.
Les Russes n’avaient pas détruit le Parti démocrate ou provoqué la perte
de mille sièges législatifs dans les quatre ans qui avaient précédé
l’élection de 2016 – les démocrates l’avaient fait eux-mêmes. Mon petit
ami avait riposté immédiatement en disant que j’étais un défenseur de
Trump et qu’en acceptant simplement les résultats de l’élection, j’étais «
de mèche » avec la nouvelle administration et, par extension, avec
Moscou.

Mais les conspirations étaient partout. Trump déclinait. À l’automne


2017, j’étais assis dans le Polo Lounge avec un écrivain très connu de
New York qui séjournait au Beverly Hills Hotel et, pendant le dîner, il
m’avait informé qu’il avait entendu dire, de « source sûre » par un « agent
de la CIA », qu’il existait bien une vidéo de Trump urinant sur deux
prostituées russes de quatorze ans, puis s’était calé dans son siège,
satisfait, comme s’il avait établi un fait qui allait, à coup sûr, me choquer.
Je pouvais voir à son expression qu’il pensait que c’était la preuve d’une
vérité désespérante, mais je lui avais répondu que cela sonnait toujours à
mes oreilles comme une rumeur bidon. Pourquoi la vidéo n’avait-elle pas
été diffusée pour faire dérailler Trump avant l’élection ? Mon ami avait
répondu en prolongeant la théorie de la conspiration : les Russes se
servaient de la « vidéo pipi » pour faire chanter Trump et lui faire faire ce
pour quoi « ils » l’avaient fait élire. Je suis resté assis, silencieux, les yeux
fixés sur lui, et j’ai immédiatement commandé un troisième Martini, un de
plus que ce que je bois normalement.
BBB

La veille de l’élection, mon petit ami est retombé dans une petite
dépendance aux opiacés dont il pensait s’être débarrassé pendant l’été.
Elle avait redémarré au moment où Trump avait emporté les primaires,
mais s’était dissipée avec la certitude optimiste qu’Hillary Clinton allait
l’emporter. Sa trajectoire était typique : âgé de trente ans à l’époque, il
était démocrate depuis toujours, issu d’une famille juive aisée du show-
business, avait grandi à Calabasas, ses sympathies étaient évidentes, même
si, comme tant de milléniaux, il avait été brièvement distrait par Bernie
Sanders et son pseudo-socialisme utopique, avant d’être désenchanté par
le Comité national démocratique, quand Hillary avait gagné devant
Sanders, même si c’était tellement prévisible que j’avais été surpris par
l’indignation qui s’était emparée de tant de gens jeunes que je connaissais.
Pendant une semaine environ, il avait flirté avec l’idée de Trump parce
qu’il avait l’air d’avoir plus de choses en commun avec Sanders que n’en
avait Clinton, et aussi parce qu’il était contrarié par la décision de la Drug
Enforcement Administration d’interdire une poudre opiacée, naturelle et
bio, appelée Khratom, disponible partout dans les headshops, que ses amis
et lui appréciaient ; ils étaient maintenant dégoûtés par l’interférence du
gouvernement et de la bureaucratie. Mais l’éthique de Trump le révulsait
et il était offensé, de façon outrancière, par l’homme, au point que je
trouvais que ça frisait la démence. Je pensais depuis longtemps que c’était
l’aspect esthétique de Trump – la brute vulgaire en manque d’affection
avec une coiffure dingue et la peau orange – qui alimentait la colère de ses
détracteurs plutôt que son idéologie véritable, compte tenu du fait qu’il
était autrefois un démocrate libéral de New York.

Mais ce qui arrivait à la personne avec qui j’avais vécu pendant près de
sept ans reflétait l’épidémie de supériorité morale qui s’emparait d’une
faction de la gauche et la détruisait. Pendant les mois qui ont suivi
l’élection, j’ai compté le nombre de fois où mon inconsolable petit ami
était sorti de l’appartement – et n’avais pas eu besoin de plus de deux
mains pour faire le compte. Ses cheveux ont poussé et se sont ébouriffés,
il ne s’était pas rasé depuis des mois et il avait développé trois nouvelles
dépendances qui n’avaient rien à voir avec les opiacés : les conspirations
russes discutées sur Reddit, Rachel Maddow détaillant les théories de la
conspiration sur MSNBC et jouer à Final Fantasy 15. S’il m’arrivait de
faire une plaisanterie désinvolte, ne serait-ce qu’une fois, dénigrant les
médias traditionnels ou les fake news, ou bien les déplacements
remarquables de ton et d’angle qui se produisaient dans certaines
organisations d’informations nationales, il s’enflammait et me jetait des
regards furieux, profondément convaincu que rien de ce que disait
l’administration Trump sur les fake news et les horribles médias n’était
digne de confiance. Il faisait partie de la prétendue résistance – bien que
trop fatigué et trop défoncé pour sortir et aller résister. L’élection avait fait
de lui une épave. Par moments, il ressemblait à un paysan russe,
dépenaillé et enragé, vociférant, tapant du pied dans l’appartement, la
chaîne MNSBC à fond, hurlant « Espèce de merde ! » chaque fois que le
visage de Trump apparaissait à l’écran dans la salle de séjour. Si l’une de
ses sources d’information impliquait Trump dans une affaire russe
quelconque, il se mettait à bondir et à taper des mains, enchanté. «
Impeachment ! L’impeachment est proche. Je ne peux plus attendre,
putain. » Au début du printemps 2017, c’était parfois amusant et j’en riais,
mais alors que l’année progressait, je me demandais de temps en temps :
j’ai signé pour ça ?
BBB

Tout avait été calme avant cette campagne apparemment sans fin. Le
millénial et moi n’avions jamais discuté de politique auparavant,
essentiellement parce que ça ne m’intéressait pas et parce qu’Obama le
rendait heureux. Nous nous étions rencontrés au cours de la deuxième
année de cette administration et nous avions à peine remarqué l’élection
de 2012 – trop préoccupés par nos vies respectives. Obama avait gagné, la
vie avait continué, il n’y avait pas de manifestations dans les rues, et les
médias, si vous ne regardiez pas FOX, se contentaient de cirer les pompes.
Mais durant l’été 2015 quelque chose a commencé à me distraire, quelque
chose de curieux se produisait, quelque chose qui n’avait pas l’air juste :
les journaux grand public que j’avais lus et en qui j’avais eu en grande
partie confiance pendant toute ma vie d’adulte, des institutions
traditionnelles comme le New York Times et CNN, ne couvraient plus
ce qui me faisait l’effet d’être une réalité mouvante. La disparité entre ce
que je voyais sur le terrain – à travers les réseaux sociaux et d’autres
sources d’information, et tout simplement grâce à mes yeux et mes
oreilles –
et ce que les organisations grand public couvraient est devenue une
évidence absolue, comme jamais auparavant. Soudain, j’ai prêté attention
à une campagne présidentielle, ce qui était – historiquement – quelque
chose que je n’avais jamais fait. Et c’est à cause de la façon dont les
médias, avec une ignorance extrême, avaient décidé de couvrir Trump. Un
farceur venait de faire son apparition – un perturbateur bien réel – et
la presse était déconcertée. Le perturbateur ne suivait aucune règle, il
n’obéissait pas au moindre protocole, il n’était pas un homme politique, il
n’en avait rien à foutre. Il était comme le Joker dans The Dark Knight : Le
Chevalier noir, ce qui le rendait si effrayant pour certains était le fait qu’il
n’avait pas besoin (du moins apparemment) de l’argent de qui que ce soit
et n’en demandait pas. Il insultait tout le monde et ses insultes les plus
radicales s’adressaient à des hommes blancs, figures de l’establishment –
pas seulement aux musulmans, aux femmes et aux Mexicains. La machine
à insultes de Trump était dirigée contre tous ceux avec qui il avait des
problèmes, et les Blancs y ont eu droit en premier et plus radicalement que
les autres, toutefois les journalistes accrédités ont expliqué que ce n’était
pas le cas. Trump incarnait l’antithèse emblématique de la fière
supériorité morale de la gauche, définie à jamais par le commentaire de
Clinton sur le « panier de gens lamentables », ainsi que par la remarque
haletante et condescendante de Michelle Obama sur le fait que « lorsqu’ils
s’abaissent, nous nous élevons » – toutes les deux approuvées par les
médias traditionnels.

À un moment, j’ai trouvé distrayant de vivre dans un pays dont la presse


était devenue à ce point partiale et si éminemment presse d’entreprise. Au
lieu d’essayer de comprendre et de démonter Trump intellectuellement, en
changeant leur misérable stratégie et leur vision du monde institutionnelle
– ce qu’il était nécessaire de faire pour combattre le perturbateur et pour
apprendre à jouer selon ses règles –, elle a préféré, semble-t-il, s’accrocher
à un statu quo journalistique qui proposait une réflexion dépassée sur un
monde tout nouveau qui s’épanouissait sous ses yeux. Pour cette raison,
les médias ont complètement perdu les pédales parce qu’ils abandonnaient
la neutralité et la mise en perspective. Au cours d’une interview sur CNN
pendant l’été 2015, Trump a dit de la présentatrice de FOX, Megyn Kelley,
qu’elle saignait des « yeux » et de « je ne sais où » lorsqu’elle l’avait
interrogé agressivement pendant un débat présidentiel, et le New York
Times avait décidé d’en faire le titre de sa première page, le lendemain – la
plus importante nouvelle du jour était la grossièreté adolescente de Trump
faisant référence au sang menstruel de Megyn Kelley. J’ai fixé ce titre un
long moment ce matin-là, me demandant : pourquoi diable est-ce le titre
principal ? Les médias continuaient à faire preuve d’une incapacité ou
d’une absence de volonté de se mettre dans la peau de l’autre – leur vision
demeurait assez étroite – et je crois que s’ils avaient couvert Trump de
façon plus objective, il n’aurait pas gagné. Mais si vous alliez sur le site
du New York Times, on vous disait à un moment donné qu’il n’avait pas
plus de 2,5 % de chances de gagner – et ce, la veille même de l’élection, et
c’était certainement un résumé de tout ce que le Times avait collecté sur
l’Amérique et ses électeurs au cours de leur vaste couverture de la
campagne. Pour moi, les conversations se sont concentrées, de manière
croissante, moins sur la politique ou les candidats eux-mêmes que sur la
façon dont tout cela était couvert, et à certaines personnes je donnais
l’impression de défendre Trump plutôt que de critiquer les médias.
BBB

Que je n’aie pas beaucoup d’intérêt ou aucun pour Hillary Clinton ne


paraissait ennuyer quiconque à qui j’en ai parlé en 2016, quand ou si le
sujet se présentait. J’ai rarement rencontré quelqu’un, du moins dans
Los Angeles, qui ait manifesté un grand enthousiasme pour elle, tandis que
j’avais rencontré, pendant le printemps et l’été, beaucoup de monde qui
nourrissait ce sentiment pour Donald Trump ou pour Bernie Sanders. La
plupart des milléniaux avec qui je travaillais pour une websérie durant
l’été 2016 partageaient mon désintérêt pour Clinton, mais cela ne les
empêchait pas d’approuver la diabolisation de Trump dans les médias. En
fait, la panique des médias était à la racine du problème. Ce sentiment de
supériorité morale se manifestait chaque fois qu’eux avaient le souffle
coupé par un éclat de Trump et qu’elles serraient leurs perles lorsqu’il
plaisantait – quand le prendre au pied de la lettre était à peu près aussi
utile que de se plaindre des Kardashian. Il y avait peut-être plus qu’une
ombre de misogynie et de sexisme dans la façon dont Clinton était
dépeinte, mais elle avait été clairement consacrée par le sauveur moral de
l’establishment, l’entreprise. Et quand ses supporters l’ont
inconsidérément louée comme « la candidate la plus qualifiée de l’histoire
», mon sang s’est figé sous l’effet de l’épouvante, sachant qu’il y avait une
véritable faim, dehors, pour l’opposé absolu : quelqu’un qui ne serait pas «
qualifié » du tout. La « plus qualifiée » devint pour beaucoup un rappel
terrifiant de quelque chose de vague, de sinistre et de bureaucratique dont
il fallait se débarrasser à Washington. Vous ne pouviez pas esquiver le fait
suivant : la manière dont les médias traditionnels couvraient l’élection de
2016 – Clinton en héroïne, Trump en méchant – allait se révéler un
désastre moral absolu pour le pays parce qu’elle contribuait à transformer
Trump en l’outsider le plus important de l’histoire politique américaine.
BBB

J’avais fait de Donald Trump le héros de Patrick Bateman dans American


Psycho et mené des recherches sur plus d’une de ses odieuses pratiques
commerciales, sur sa manière de mentir effrontément, sur la façon dont il
avait laissé Roy Cohn lui servir de mentor, sur les relents de racisme qui
n’étaient pas nécessairement déplacés chez un homme de son âge et de ses
origines. J’avais lu Trump par Trump et suivi sa trajectoire, et travaillé
suffisamment sur le sujet pour faire de Trump un personnage qui allait
flotter à travers le roman et être la personne à laquelle Bateman fait
constamment référence, qu’il cite et qu’il rêve d’être. Les hommes, les
types de Wall Street, avec qui j’ai passé un certain temps dans le cadre de
ma recherche initiale, étaient fascinés par lui. Trump était une figure qui
les inspirait, qui m’avait troublé en 1987 et 1988 et 1989, et c’est aussi la
raison pour laquelle il est mentionné plus de quarante fois dans le roman.
Bateman est obsédé par lui, il est le papa qu’il n’a jamais eu, l’homme
qu’il veut être. Peut-être est-ce pour ça que je me suis senti préparé quand
le pays a élu Trump ; j’avais connu autrefois tant de gens qui l’aimaient et
je les connaissais encore. On pouvait certainement ne pas aimer le fait
qu’il avait été élu et pourtant le comprendre et en saisir la raison, sans
pour autant subir un effondrement mental et émotionnel absolu. Chaque
fois que j’entendais certaines personnes péter les plombs au sujet de
Trump, ma première réaction était toujours : vous avez besoin d’être sous
sédatif, vous avez besoin de voir un psy, vous avez besoin d’en finir avec
le « grand méchant homme » qui vous aide à concevoir toute votre vie
comme un processus de victimisation. Pourquoi s’imposeraient-ils ce
genre de truc ? Il y avait sûrement des personnes – les bénéficiaires de
DACA1 ou les cibles des descentes de l’ICE2 – susceptibles de flipper,
mais la bourgeoisie aisée, blanche, des universités, de Hollywood, des
médias et de Silicon Valley ? Si vous détestiez Trump, pourquoi l’auriez-
vous laissé gagner, figurativement aussi bien que littéralement ? Mais
c’est exactement ce qui a continué à se passer pendant l’année suivante et
jusqu’en 2018 : des gens qui détestaient Trump se faisaient en fait «
trumper ». Les libéraux riches que je connaissais étaient ceux qui le
vivaient le plus mal et étaient toujours les plus hystériques.
BBB
En mars 2017, j’ai dîné avec des amis de New York en visite à Los
Angeles. L’un d’eux était réalisateur de publicité, un Juif libéral (je le
souligne parce que mes deux amitiés les plus longues sont avec des Juifs
libéraux et j’ai, de toute évidence, un truc pour eux) qui avait voté pour
Clinton, mais se considérait au fond comme un indépendant : il avait
accepté le résultat de l’élection et il était passé à autre chose. Mon autre
amie, une femme d’une cinquantaine d’années, juive et libérale elle aussi,
n’avait fait ni l’un ni l’autre, et j’étais choqué de voir à quel point elle
paraissait usée. Dans un restaurant de Beverly Boulevard dans West
Hollywood, le réalisateur et moi discutions de la récente retransmission de
la cérémonie des oscars et convenions que La La Land aurait dû
l’emporter sur Moonlight pour le meilleur film, et c’était ce qui se serait
passé dans un monde différent. Si la transition à Washington, à
commencer par l’inauguration et le début du printemps, n’avait pas été
décrite comme un tel désastre par les médias pendant la période de vote
des oscars, si la peur et la haine de Trump n’avaient pas atteint un tel
paroxysme délirant à Hollywood, peut-être que La La Land l’aurait
emporté. Moonlight pouvait être compris comme un vote de protestation,
une réprimande adressée à Trump, bien que, compte tenu du nouveau
mode de scrutin préférentiel compliqué, il ait été mieux soutenu que
La La Land, alors qu’il ne s’agissait peut-être que d’un vote de
protestation seulement.

Mon ami et moi nous sommes rapidement lancés dans une conversation
sur l’idéologie contre l’esthétique, et sur la façon dont la presse de
l’industrie du spectacle avait considéré Moonlight avant tout comme un
triomphe idéologique et non simplement artistique, mais nous avions
pensé que cette dernière prétention était gonflée par l’idéologie dominante
du moment. Nous étions d’accord pour considérer que 2016 avait été une
année horrible pour les films, et nous n’avions ni l’un ni l’autre manifesté
la moindre passion pour aucun film récompensé d’une manière ou d’une
autre, puis notre controverse nous a conduits brièvement à parler de Black
Lives Matter, dans la mesure où Moonlight remplissait les conditions
requises pour le monde dans lequel il était distribué. La différence, avions-
nous débattu, tenait au fait que l’esthétique de Moonlight était parfois
exquise alors que l’esthétique de Black Lives Matter ne l’était jamais.
Peut-être que si leur esthétique l’avait été, le mouvement aurait pu toucher
un plus vaste public, plutôt que de rebuter tant de gens. Le sens esthétique
des Black Panthers les a transformés en rock stars pour les jeunes, Noirs et
Blancs, dans les années 1960, mais Black Lives Matter était un gâchis
produit par des milléniaux, sans la moindre idée ou sans le moindre style
visuel cohérent pour le présenter – et, dans cette culture, la présentation
est au bout du compte, pour le meilleur et pour le pire, tout. Il faudrait être
idiot moralement pour ne pas reconnaître l’importance du mouvement,
mais il était frustrant de voir leur message éclipsé par une esthétique
titubante et informe, et nous avions noté que cela aurait pu figurer sur la
liste de #pourquoiTrumpagagné.

Mon amie nous avait écoutés tout en buvant abondamment et, à un


moment, elle a brusquement explosé dans une sorte de rage spasmodique,
nous disant qu’elle était dégoûtée d’entendre deux Blancs critiquer
l’esthétique de Black Lives Matter (ce que nous avions fait pendant trente
secondes environ) et que nous étions tous les deux coupables d’être des «
mâles blancs privilégiés », et de quoi parlions-nous, bordel ? Trump
n’avait pas gagné l’élection et elle ne pouvait pas supporter d’être attablée
à écouter des membres du « patriarcat blanc » mettre en pièces
l’esthétique d’un mouvement aussi essentiel. « Quoi ? avait-elle dit. Vous
voulez que les filles de Black Lives soient plus minces ? C’est ce que vous
sous-entendez ? » Ce que ses propos impliquaient, en fait, c’était ce récit
sentimental qui voulait que des Blancs ne soient pas autorisés à critiquer
en privé quoi que ce soit concernant Black Lives Matter. Elle continuait à
fulminer, de manière complètement absurde la plupart du temps, et même
si je la connaissais depuis plus de trente ans, je ne l’avais jamais vue aussi
en colère, aussi dérangée, nous coupant la parole quand nous tentions
d’expliquer ce que nous voulions dire, comme si cela nécessitait une
clarification. Nous avons fini par la calmer, mais la fin de notre dîner avait
été gâchée par cet accès de fureur. Nous avons tous gardé notre sang-froid
pendant le reste de la soirée, mais la frustration que je ressentais était
familière : un prolongement du déchaînement instinctif, hyperémotif, qui
était devenu endémique dans le monde de la culture, chaque fois qu’il était
question de Trump, et qui devenait viral parmi les gens riches,
moralement supérieurs, que je connaissais : les démocrates installés sur
les côtes qui vivaient dans des bulles que l’élection avait fait éclater. Cette
amie habitait dans un duplex avec une vue stupéfiante sur Central Park et
avait probablement plus de dix millions de dollars. Je ne cessais de me
demander pourquoi sa misère considérable était entièrement de la faute de
Trump. Comment avait-elle consenti à ce que ça lui arrive ? D’où venaient
ces cris d’indignation ? Trump l’avait-il contrainte à devenir ce gâchis
sentimental en la provoquant inlassablement et en faisant une victime de
plus ? Et qu’en était-il des soixante-deux millions d’Américains qui
avaient voté pour lui ? Est-ce qu’ils la rendaient malade aussi ?
BBB

Barbra Streisand avait déclaré aux médias qu’elle prenait du poids à


cause de Trump. Lena Dunham avait déclaré aux médias qu’elle perdait du
poids à cause de Trump. Partout, des gens blâmaient le président pour
leurs problèmes et leurs névroses. Cela s’était produit de nouveau lorsque
Meryl Streep avait accepté, en janvier 2017, son « lifetime achievement »
aux Golden Globes, et plutôt que de rendre hommage à tous les
réalisateurs avec qui elle avait travaillé et qui étaient morts au cours de
ces dernières années (Michael Cimino, Mike Nichols, Nora Ephron) ou –
particulièrement – d’évoquer ce qu’avait été le travail avec Carrie Fisher
dans Postcards From the Edge, puisque Fisher était morte deux semaines
auparavant, elle avait saisi cette opportunité pour tempêter contre Trump
pendant dix minutes. Plutôt que de faire le panégyrique de son amie, elle
avait réaffirmé la nouvelle moralité supérieure d’entreprise et ignoré
l’esthétique pour promouvoir sa propre idéologie. Mais ce n’était pas une
surprise puisque LA est une ville d’entreprises et, dans les derniers jours
de février, cela m’a rappelé une fois encore pourquoi je ne sortais pas
beaucoup dans cette ville, alors que j’assistais à une fête précédant les
oscars, où deux personnages clés fortunés à notre table avaient passé toute
la soirée à se plaindre de Trump. L’un d’eux avait travaillé avec Steve
Bannon pendant sa période hollywoodienne et il nous avait montré un
texto qu’il venait de recevoir de lui, alors chef de stratégie à la Maison-
Blanche, et avait annoncé que, si sa femme découvrait qu’il allait répondre
à Bannon, elle divorcerait et emmènerait les enfants avec elle. Cela me
paraissait bien extrême et je l’ai dit en plaisantant. Mais il était sérieux et
il m’avait dévisagé très sévèrement en expliquant que sa femme avait eu
des « dépressions nerveuses » depuis l’inauguration. Toutefois, durant la
saison des récompenses de 2017, un mois après cette inauguration,
pendant que la femme du type riche faisait dépression nerveuse sur
dépression nerveuse dans un palais à flanc de colline, personne n’avait
remarqué qu’un petit district de Beverly Hills, sa pointe nord-ouest
couvrant Sunset Boulevard, avait été remporté par Trump – le seul district
rouge dans un océan La La Land de bleu. Comment pouvait-on intégrer
cela dans un joli récit sentimental ? Le scandale, l’indignation, la panique
et l’horreur de l’apocalypse Trump n’étaient en réalité que la
manifestation de la contrainte d’avoir à regarder la bulle sous-jacente en
se demandant, pétri de honte, comment tout cela avait pu mal tourner.
BBB

La souffrance et la victimisation de soi continuaient de plus belle au


printemps 2017, ce que j’ai noté à un autre dîner avec deux amis que je
n’avais pas vus depuis l’élection – deux hommes d’une soixantaine
d’années et dans le secret de plusieurs vastes fortunes. Nous venions de
commander des verres quand l’un d’eux a murmuré sombrement à propos
d’un truc sur lequel Trump avait « déconné » ce jour-là. Quand j’ai
répliqué quelque chose d’évasif sur l’événement du jour ou peut-être émis
une opinion qui plaçait la « connerie » dans un autre contexte, les deux ont
complètement pété les plombs et sont devenus furieux, s’en prenant à moi
comme jamais je ne les avais vus faire auparavant. Je connaissais l’un
d’eux depuis plus de trente ans – j’avais vingt et un ans quand nous nous
étions rencontrés – et je ne l’avais jamais vu à ce point apoplectique et,
pris dans un tourbillon d’amour-propre et d’indignation moralement
supérieurs, il s’est mis à me faire la leçon jusqu’à ce que, acculé, je finisse
par dire « OK, laissez tomber, vous avez raison, vous avez tous les deux
raison, oublions tout ça ». Plus tard, après que les deux hommes avaient
été d’accord pour dire que Trump n’avait pas gagné l’élection, j’ai
mentionné le collège électoral – et ils ont immédiatement répliqué que le
collège électoral ne devrait pas compter non plus. L’un d’eux a même dit
que c’était « n’importe quoi » et que Los Angeles et New York devaient
déterminer qui était le « putain de président ». Il a même grogné : « Je ne
veux pas que des foutus péquenots décident qui devrait être le président. Je
suis fier de faire partie de l’élite libérale de la côte et je pense que nous
devrions désigner le président parce que nous en savons plus. » J’avais le
sang glacé ou du moins j’ai eu froid dans le dos quand j’ai entendu ça, et
ce n’était certainement pas ce que les conseillers de Clinton, Robby Mook
et John Podesta avaient dit quand Trump avait qualifié le collège électoral
de « truc pipé » et d’« imposture », suggérant que seul le vote populaire
devrait compter. J’allais souligner ce point car leur réaction « outragée »
était plus que gênante, mais j’ai renoncé, prétendant être l’éternel
contradicteur afin de les apaiser, même si je pensais réellement être le seul
à me montrer logique dans cette conversation. De toute façon, je n’ai
jamais été très bon dans le rôle du mâle dominant.
BBB

Au milieu de la campagne, j’ai remarqué que je ne lisais plus seulement


le Times et que je ne regardais plus seulement CNN et MSNBC ; je jetais
un coup d’œil aussi à FOX et à d’autres sources d’information
conservatrices (y compris Breitbart) et je me rendais compte avec une
incrédulité corrosive que nous vivions dans deux mondes complètement
séparés que je ne m’étais jamais préoccupé de remarquer auparavant, dans
deux mondes qui étaient loin de se recouper, et je me suis senti très naïf de
ne pas avoir saisi ce contraste frappant plus tôt. Mais pourquoi l’un était-il
considéré « juste » et l’autre « mauvais » ? D’où venaient ces absolus ?
Les supporters de Trump étaient-ils seulement des individus lamentables
et des racistes de l’ultradroite ? Les élitistes néolibéraux de Clinton
étaient-ils vraiment largués et ne se souciaient-ils que de politique
identitaire et du statu quo entrepreneurial ? En parlant de l’élection
pendant cet été et cet automne sombres de 2016, vous auriez cru qu’il n’y
avait rien de centriste dans la façon dont les gens allaient voter et
qu’aucun rapprochement ne serait autorisé ; l’idée de guérir, de
raccommoder, paraissait impensable. Soit vous étiez la vertu votant pour
une candidate, soit vous votiez pour l’autre et vous étiez le mal. Les
femmes que je connaissais qui étaient en faveur de Trump ne pensaient
qu’à l’économie et l’immigration, et elles souffraient du fait que leur sexe
puisse les forcer à s’aligner derrière une candidate en qui elles ne
croyaient pas. Et à Los Angeles, elles avaient appris à la dure que si elles
l’admettaient, une incrédulité massive, suivie par des disputes, allait
s’ensuivre de la part de personnes qu’elles trouvaient trop sensibles,
élitistes et à côté de la plaque. Comme toute conversation était assurée de
sombrer, elles se taisaient. C’était un insurmontable casse-tête.

En février 2016, des mois avant que Trump n’emporte les primaires,
j’avais dîné avec deux couples plutôt jeunes, fin de trentaine, l’un que je
connaissais depuis dix ans et l’autre que je rencontrais ce soir-là, dans un
restaurant de West Hollywood. Je n’avais jamais parlé de politique avec le
couple que je connaissais depuis dix ans parce que ça ne m’intéressait pas
et que je supposais que ça ne les intéressait pas non plus, même si je
savais qu’ils avaient voté pour Obama en 2008 et en 2012. Pendant la
deuxième tournée de cocktails, les choses se sont un peu desserrées et
quelqu’un a mentionné, de manière non critique, une chose qu’avait dite
Trump lors d’un discours un peu plus tôt cette semaine-là, et une
hésitation surprenante et dramatique s’est soudain emparée de la table.
Nous nous sommes tous regardés en buvant nos verres, avant qu’une des
femmes, propriétaire d’un petit business, ne confesse qu’elle aimait bien
Trump et allait voter pour lui, son mari acquiesçant, au grand soulagement
de l’autre couple, qui a annoncé qu’ils allaient faire de même. Nous étions
tous certains, même à ce moment-là, que Trump serait le candidat
républicain, en dépit des médias traditionnels qui nous assuraient que
c’était impossible, mais je savais aussi à ce dîner que je ne voterais
probablement pas pour lui ni pour Clinton. J’étais choqué par ces deux
couples annonçant qu’ils allaient soutenir Trump, mais je n’étais pas
offensé. Je suis même devenu curieux et j’ai commencé à leur demander
pourquoi ils étaient passés d’Obama à Trump. Les raisons étaient
essentiellement économiques, ayant trait au commerce et à l’immigration,
avec le politiquement correct et la politique identitaire venant en troisième
et quatrième positions. En d’autres termes, c’étaient des Blancs.
BBB

Cette nuit-là, je suis rentré chez moi et je me suis mis à tweeter la


surprenante découverte : je connaissais des gens à Los Angeles qui
soutenaient Trump (et dans l’année, j’en ai connu beaucoup d’autres). Il
était onze heures, un samedi soir, et j’ai pensé que le tweet était drôle et
qui allait le lire de toute façon, à une heure pareille ? C’était juste pour
rire, le tweet disant que je venais de rentrer d’un dîner dans West
Hollywood et que j’avais été choqué par le fait que la table entière votait
pour Trump, mais n’était pas pressée de le faire savoir. Puis j’ai regardé
Saturday Night Live et je suis allé me coucher. Le lendemain matin, je me
suis réveillé, un peu sonné, vaguement conscient que le millénial à côté de
moi était déjà réveillé et penché sur son téléphone. Le silence régnait dans
la pénombre de la chambre jusqu’à ce qu’il demande à voix basse : «
Qu’est-ce que tu as tweeté hier soir, nom de Dieu ? » J’ai réfléchi un
instant et je me suis souvenu de ce que j’avais tweeté. « Pourquoi ? » ai-je
demandé. J’ai cherché mes lunettes alors qu’il me montrait son téléphone,
et j’ai vu que le tweet avait été re-tweeté des milliers et des milliers de
fois (du jamais-vu pour quoi que ce soit tweeté par moi auparavant),
notamment par Donald Trump lui-même. En fait, le tweet avait fait les
nouvelles dans le monde entier pendant la nuit et était commenté à présent
sur des centaines de blogs, et des requêtes des médias en Amérique ainsi
qu’en Europe avaient commencé à pleuvoir, que j’allais toutes refuser.
Qu’est-ce que j’avais à promouvoir ? Qu’est-ce que j’avais à défendre ?
Les gens de gauche refusaient de croire que cela s’était déjà produit et
préféraient penser que j’étais le troll de l’histoire, doutant que quiconque
dans cette partie de Los Angeles puisse voter pour Trump, refusant de
croire que des femmes pourraient le faire. Et pourtant, ce minuscule
district de Beverly Hills a voté pour Trump, comme 45 % des femmes
blanches ayant poursuivi des études universitaires et 62 % des femmes qui
n’étaient pas allées à l’université. C’est à peu près à ce moment-là que j’ai
laissé tomber Twitter.

La femme que je connaissais depuis dix ans m’a envoyé un texto plus
tard, ce dimanche, et m’a dit avoir ri en voyant le tweet, mais elle m’a
aussi recommandé de ne jamais mentionner qui était présent à ce dîner.
Son business était installé à Hollywood et qui sait ce qui pouvait se passer
dans ce climat de dissension ; elle avait remarqué que les gens étaient
extrêmement hystériques, et défendre ses convictions n’en valait pas la
peine. Quelle horrible façon de vivre, ai-je pensé. Me comporter comme
ça me ficherait un stress pas possible et m’épuiserait, en tant qu’écrivain
qui se considérait comme un libéral, et en tant que défenseur de la liberté
d’expression, et en tant que partisan du droit à s’exprimer comme on
l’entend et de la manière qu’on veut. J’avais affaire à présent à un nouveau
genre de libéralisme, qui censurait délibérément les gens et réprimait les
voix, entravait les opinions et barrait les points de vue. Cet « illibéralisme
» devenait la norme de manière alarmante, dans les médias, à Hollywood
et, pendant un temps, nulle part plus furieusement que sur les campus
universitaires en 2017, mais cela semblait constituer le point de rupture
pour tout le monde. L’ironie a été amplifiée quand les étudiants – et
l’administration elle-même, semble-t-il – ont rejeté des intervenants
conservateurs à Berkeley, l’université considérée autrefois comme le
bastion de la liberté d’expression en Amérique, et alors qu’il n’y avait pas
une chance de tisser cet événement dans un récit emblématique pour la
gauche ou la résistance, ou pour qui que ce soit d’autre. Tout cela était tout
simplement embarrassant et vous pouviez même sentir l’hésitation des
médias traditionnels à couvrir l’histoire.

À ce moment-là, vous ne pouviez pas écarter l’idée qu’Hollywood, les


campus des universités et les médias étaient des mers profondes où
flottaient des signaux contradictoires et l’hypocrisie morale. Aussi terrible
que soit la réalité dans laquelle ces affaires, ces entreprises et ces
organisations se trouvaient, le fait qu’elles aient décrété ce que les artistes
et les citoyens seraient en mesure de dire – ce qui est exactement ce dont
l’amie qui m’avait appelé se souciait – était assez effrayant. Mais il n’y
avait apparemment ni échappatoire ni paix pour quiconque, à l’ère de
Trump. Des points de vue opposés sur tout et n’importe quoi
commençaient à être ressentis comme des attaques contre l’identité de
chacun – même pour ceux d’entre nous qui étaient pris entre deux feux et
étaient farouchement indépendants – et, en vivant dans sa moitié d’un
univers noir et blanc, tout le monde se sentait vulnérable aux micro-
agressions. Tout ce à quoi je pouvais penser en entendant le vacarme
infernal – de haine, de colère, de choc – de chaque côté de la ligne de
séparation, c’était la chose suivante : il était temps pour chacun d’être un
grand, de boire un coup au bar et de se mettre à avoir des conversations
sérieuses, parce que, au bout du compte, nous ne partagions qu’un seul
pays. Mais cette notion, elle aussi, s’était mise à résonner de façon
sentimentale.
BBB

Pendant l’hiver 2017, une semaine avant l’inauguration de Trump, j’étais


à Londres pour une conversation au Royal Institute of Great Britain quand
le modérateur m’a demandé ce que je pensais de l’« horreur sans fin » qui
déferlait à présent sur les États-Unis. J’ai dû l’interrompre et clarifier en
disant que ce récit apocalyptique au sujet de l’élection et du nouveau
président n’était en réalité que ça, un récit, et simplement un reflet de la
vaste épidémie de dramaturgie alarmiste et catastrophiste que les médias
américains encourageaient. J’ai rappelé au modérateur qu’en dépit de ce
que lui ou moi pensions de Trump, près de la moitié de ceux qui avaient
voté étaient heureux, d’une façon ou d’une autre, des résultats de
l’élection de 2016. Après que j’ai dit ce que je viens d’écrire, vous auriez
pu entendre une mouche voler dans la salle pleine à craquer. Ce que j’ai dit
ensuite et qui a été accueilli par un silence assourdissant incluait : le fait
que je ne croyais pas que Trump ferait l’objet d’un impeachment ; que les
protestations de résistance n’allaient rien changer ; que je défendais le
droit à la liberté d’expression du fauteur de troubles, Milo Yiannopoulos,
dans une culture d’entreprise hypersensible qui essayait de le museler, et
j’admettais que les provocations de Milo sur Twitter me manquaient (il
avait été chassé), indépendamment du fait que j’étais souvent en désaccord
avec elles, certainement plus que les tweets d’une comédienne entre deux
âges qui ne pouvait pas supporter un trolling vicieux mais typique sur
Twitter, et qui avait contribué à le faire bannir. Une fois encore, vous
auriez pu entendre une mouche voler. Personne dans le public du Royal
Institute of Great Britain pendant l’hiver 2017 ne voulait entendre aucune
de ces choses. Lors de la signature ensuite, de nombreuses personnes sont
venues et ont été très polies, dans ce style formel très britannique, et
personne n’a rien dit à propos de mes remarques, à l’exception d’un
homme, blanc, d’à peu près mon âge, qui a dit qu’il était d’accord avec
moi concernant les protestations. Mais mes déclarations ont été
considérées à ce point polémiques qu’elles ont fait la une de l’Irish
Examiner et du Daily Mail, le lendemain. D’une certaine manière, ces
opinions – elles n’étaient que ça, certainement pas des prophéties ou des
faits – ont été assez provocantes pour faire les gros titres. La réaction
excessive était alarmante, mais c’était l’humeur : dans un Royaume-Uni
post-Brexit, il y avait un refroidissement aussi, sachant que le
nationalisme commençait à balayer l’Europe, fleurissant partout.

Cette même semaine à Londres, j’étais dans un taxi quand le jeune


Américain assis en face de moi m’a demandé innocemment quelle
musique j’avais écoutée ces derniers temps. En y réfléchissant, il m’est
apparu que ma pop music favorite était faite par des artistes de country :
Jason Isbell, Miranda Lambert, Jamey Johnson, Brad Paisley, Kasey
Musgrave, Ashley Monroe et Sturgill Simpson, parmi beaucoup d’autres.
Une de mes chansons favorites de ces dernières années, la véritable barbe
à papa qu’était « Roller Coaster » de Luke Bryan, le genre de production
pop presque parfaite qui n’était plus faite par les pop stars du moment. La
country était la seule musique où vous pouviez en fait trouver le point
sensible du pop rock que je cherchais en ce moment – des sons et des
structures de rock et de pop vieille école. Jason Isbell transcende la
country avec ses grands albums Southeastern et Something More Than
Free, mais ce jeune homme n’avait pas entendu parler de Jason Isbell. En
fait, il n’écoutait aucun des artistes que j’avais mentionnés. J’avais fait sa
connaissance un peu plus d’un an auparavant et il était aussi un « survivant
» de l’élection, qui se transformait en épave bafouillante s’il lui arrivait
d’apercevoir sur un écran ou sur un moniteur Trump ou son image passant
brièvement, et il était surpris et a demandé sérieusement comment je
pouvais aimer une musique pareille. Je n’avais aucune idée de ce que le
jeune homme entendait par là et je le lui ai donc dit. Et il m’a répondu : «
Comment peux-tu aimer la musique country quand ils sont tous contre
nous – tu ne comprends pas ça ? Ils sont contre nous, Bret. Nos valeurs. »

C’était une personne éduquée, blanche, qui connaissait un grand succès


dans le monde de l’art haut de gamme, et je l’ai dévisagé sans savoir quoi
répondre. Je n’avais jamais gravité autour d’une musique en raison de la
politique qu’elle épousait ou n’épousait pas : j’aimais les morceaux ou
pas, et c’était tout. J’ai expliqué ça au jeune homme dans ce taxi par un
matin froid, humide, dans Londres pendant l’hiver 2017, mais il ne
paraissait pas convaincu. Le fait que j’aimais la musique country
confirmait quelque chose à mon sujet pour lui et suggérait que j’étais un
traître. Je me suis contenté de faire un sourire, un peu pincé, alors que
nous arrivions à notre destination, et je me souviens de m’être demandé ce
que le jeune Américain idéaliste penserait si je lui disais que The Guitar
Song de Jamey Johnson était un bien meilleur album que To Pimp a
Butterfly de Kendrick Lamar. Je suspecte qu’il aurait été offensé.

1. Deferred Action for Childhood Arrivals : dispositif mis en place par Obama permettant à
certains mineurs entrés illégalement sur le territoire américain de bénéficier d’un sursis de deux
ans concernant leur statut. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Immigration and Customs Enforcement : agence fédérale chargée des lois sur l’immigration et
du renforcement des lois concernant les crimes et actes terroristes commis par des résidants
n’ayant pas la nationalité américaine.
tweeting
Pour beaucoup d’entre nous qui avons grandi en Californie, l’auteur
américain Joan Didion était notre héroïne, alors même qu’elle soutenait le
Républicain Goldwater, était amoureuse de John Wayne, pensait que Jim
Morrison était sexy parce que c’était un mauvais garçon, détestait la
culture hippie, détestait les Beats, détestait le féminisme des années 1970,
idolâtrait les hommes forts dans ses livres de fiction, rejetait J. D. Salinger
et Woody Allen quand ils étaient tous les deux au sommet de leur
popularité, était la snob et l’anti-snob. Bref, elle était intrépide et avait des
vues très arrêtées. En 1988, elle avait écrit, de manière oblique, ces lignes
célèbres pour dire quelle était sa position politique à la fin des années
1980 : « Il m’est apparu, pendant l’été 1988, en Californie et à Atlanta, et
à La Nouvelle-Orléans, pendant que j’observais tout d’abord les primaires
en Californie, puis les conventions nationales démocratique et
républicaine, que ce n’était pas par accident que ceux avec qui j’avais
préféré passé mon temps au lycée avaient, tout compte fait, traîné dans les
stations-service. » Bien des gens étaient en désaccord avec ses positions
sur les questions sociales, et elle avait été férocement critiquée pour un
article anti-féministe écrit en 1972, intitulé « Le mouvement des femmes
», (« Le fait que de nombreuses femmes ont été victimes de la
condescendance et de l’exploitation et de stéréotypes sexistes n’était guère
une nouvelle, mais le fait que d’autres femmes ne l’ont pas été n’était pas
une nouvelle non plus : personne n’a forcé les femmes à tout acheter. »).
Mais son style et son esthétique lui ont permis de vendre tout ce qu’elle
écrivait, et cette foi dans le style et la précision de son écriture ont effacé
apparemment toute idéologie : c’était une réaliste, une pragmatiste,
sensible à la logique et aux faits, mais avant tout une styliste – comme
pour tous les grands écrivains, le style était le point qui vous permettait de
décider du sens de son œuvre. Elle avait rejeté l’idée qu’elle n’était pas, en
tant que femme, assez forte pour traiter ce qu’elle considérait comme le
pouvoir abrasif de la vie quotidienne dans une société dominée par les
hommes. Elle trouvait aussi qu’il y avait quelque chose d’inquiétant à
l’œuvre dans le mouvement féministe, au-delà de son objection légitime à
être la cible d’une discrimination. « Il semblait que la vie sexuelle adulte
elle-même était l’objet d’une aversion croissante : ce serait plus propre de
rester des enfants à jamais ! »
Ce désir particulier – le désir de rester un enfant à jamais – me frappe
comme un aspect déterminant de la vie américaine aujourd’hui : un
sentiment collectif qui s’impose face à la neutralité des faits et du
contexte. Ce récit concerne la façon dont nous souhaitons voir le monde
fonctionner par opposition à la déception que la vie quotidienne nous
inflige, et il nous aide à nous protéger non seulement du chaos de la
réalité, mais aussi de nos propres échecs personnels. Le récit sentimental
est une variation sur ce que Didion voulait dire quand elle écrivait « Nous
nous racontons une histoire pour pouvoir vivre » dans son célèbre essai de
1979, The White Album : « La princesse est emprisonnée dans le consulat.
L’homme avec les bonbons conduira les enfants à la mer. La femme nue
sur le rebord de la fenêtre au seizième étage est la victime d’un accident
ou bien la femme nue est une exhibitionniste, et il serait “intéressant” de
savoir laquelle des deux est la bonne. Nous nous racontons que cela fait
une différence de savoir si la femme est sur le point de commettre un
péché mortel ou si elle est sur le point de faire connaître une protestation
politique, ou bien si elle est sur le point d’être ramenée vers la condition
humaine par le pompier en costume de prêtre, à peine visible dans la
fenêtre derrière elle, celui qui sourit vers l’objectif de la télévision. Nous
cherchons le sermon dans le suicide, la leçon morale ou sociale dans le
meurtre de cinq personnes. Nous interprétons ce que nous voyons et
choisissons le plus pratique des choix multiples. Nous vivons absolument,
en particulier si nous sommes écrivains, grâce à l’imposition d’une ligne
narrative sur des images disparates, grâce aux “idées” avec lesquelles nous
avons appris à figer la fantasmagorie changeante qu’est notre expérience
réelle. »

La phrase clé ici est « en particulier si nous sommes écrivains », puisqu’il


semblerait que tout le monde soit tombé sous l’emprise de cette idée que
nous sommes tous à présent des écrivains et des auteurs dramatiques, que
chacun de nous a une voix singulière et quelque chose de très important à
dire, habituellement à propos d’un sentiment que nous éprouvons, et tout
cela est exprimé plusieurs milliards de fois par jour dans la gueule noire
des réseaux sociaux. En général, ce sentiment est celui de l’outrage, parce
que l’outrage attire l’attention, l’outrage obtient des clics, l’outrage peut
faire entendre votre voix au-dessus du vacarme assourdissant des voix
braillant les unes par-dessus les autres dans cette nouvelle culture
cauchemardesque – et l’outrage est souvent lié à une démence exigeant la
perfection humaine, des citoyens impeccables, des camarades propres et
aimables, et requérant des milliers d’excuses par jour. Prêcher pendant que
vous créez votre propre drame et votre propre marque, c’est le jeu à
présent. Et si vous ne suivez pas les nouveaux règlements de l’entreprise,
vous serez banni, exilé, effacé de l’histoire.
BBB

David Foster Wallace et moi ne nous sommes jamais rencontrés, mais


dans les années 1990 et les années 2000, nous avons souvent échangé des
plaisanteries par le biais des journalistes étrangers qui sillonnaient le pays
pour interviewer des écrivains américains plus ou moins jeunes. « Qui
allez-vous interviewer après moi ? — David Foster Wallace. — Dites
bonjour à David de ma part. » Ou bien : « Oh, au fait, David Foster
Wallace vous salue. » Wallace avait été un fan de Moins que zéro, et
j’avais été amusé par l’interprétation de David d’American Psycho en tant
que « nihilisme de chez Neiman-Marcus3 », et je n’avais jamais ressenti le
moins du monde que nous avions une quelconque rivalité littéraire. Nous
nous adressions toujours nos salutations à distance, après qu’il avait fait
les commentaires sur American Psycho. Mais c’était là l’étendue de nos
relations, ce qui est sans doute ce à quoi elles auraient dû se limiter
puisque je n’avais pas pu lire son roman de 1996, L’Infinie Comédie en
dépit de plusieurs tentatives, que je trouvais son journalisme ballonné et
condescendant sur un mode mineur, et que je pensais que son discours de
remise de diplôme à Kenyon en 2005 était un cas vraiment singulier de
connerie. Je voyais la canonisation venir, après son suicide en 2008,
fondée sur une sorte de récit sentimental particulier et très américain. Un
film sur Wallace sorti en 2015, The End of the Tour, avait été facile à
suivre, même s’il était révérencieux à l’excès. Réalisé en douceur par
James Ponsoldt et élégamment écrit par l’auteur de théâtre Donald
Marguilies, le film est souvent statique comme peuvent l’être les pièces
filmées – avec de longs passages dialogués qui constituent essentiellement
un débat autour de l’authenticité – et vous pouviez soit vous retrouver
complètement pété à cause de toute cette bonne volonté à portée de main,
soit rouler les yeux d’incrédulité à l’idée que le truc ait été pris à ce point
au sérieux et présenté aussi laborieusement qu’il semble l’avoir été par
tous ceux qui étaient impliqués. Jason Segal joue Wallace dans The End of
the Tour, et Jesse Eisenberg est David Lipsky, un journaliste de Rolling
Stone qui suit la fin de la tournée de Wallace en Amérique pour son livre
L’Infinie Comédie, et pour ceux d’entre nous qui faisions aussi des
tournées et étions immergés dans le monde de l’édition des années 1990,
le film offre un récit précis et comique d’une époque de la Génération X
depuis longtemps révolue : les recensions de livres dans New York
Magazine de Walter Kirn qui déclenchent des conversations entières dans
des fêtes, Rolling Stone commandant le portrait d’un romancier
d’université d’avant-garde, des gens chantant des hymnes d’Alanis
Morissette dans des voitures, fumer étant autorisé partout. L’ère
numérique n’avait pas encore entièrement débarqué.

Le film est une adaptation du livre de Lipsky, Même si, en fin de compte,
on devient évidemment soi-même, publié deux ans après que Wallace
s’était pendu. Rolling Stone n’avait jamais publié le portrait de Lipsky, et
le livre consiste uniquement dans les transcriptions des conversations que
Wallace et Lipsky ont eues pendant cinq jours en 1996, principalement au
sujet du moi authentique opposé au moi qui s’inquiète de la façon dont le
public fabrique un faux vous tiré de vos fictions et dont sa lecture étend
son ombre sur une élaboration de celui qu’il pense que vous êtes. Dans le
film, Wallace est présenté comme un type qui est tout simplement trop
sensible pour ce monde, ce qui émeut les spectateurs les plus jeunes et
particulièrement les acteurs. Il est dépeint comme un angélique partageur
foireux de la gaufrette fourrée, un populiste réconfortant, un homme de la
rue torturé qui aime les chiens et les enfants et les McDonald’s, qui exsude
l’« authenticité » et l’« humanité ». Mais le film omet toute référence à
l’autre Wallace : l’éternel contradicteur, le méprisant et jaloux trou du cul,
avec un côté violent, le critique cruel – toutes choses que quelques-uns
d’entre nous trouvions intéressantes chez lui. Ce film préfère Saint David
du Discours de Kenyon, discours intitulé « Voilà l’eau : quelques pensées
transmises lors d’une occasion importante sur la façon de mener une vie
de compassion », discours que certains de ses défenseurs les plus acharnés
et certains de ses anciens éditeurs ont du mal à avaler, soutenant que c’est
la pire chose jamais écrite par Wallace, mais qui continue de faire
sensation, de façon presque virale. Ce Wallace est la voix de la raison, un
sage, et le film succombe au culte du likable, mais le David réel insultait
les gens et était probablement avide de gloire – et il n’est pas rare que les
écrivains soient à la fois suspicieux des acclamations et curieux de voir
comment le jeu fonctionne. Wallace était grincheux et pouvait être
méchant et caustique, mais ce David Foster Wallace est gommé, raison
pour laquelle le film ne joue résolument que sur une tonalité et paraît si
sincère.
BBB

Ce n’est pas le David Foster Wallace qui votait pour Reagan et soutenait
Ross Perot, qui éreintait d’une plume cinglante et délicieusement cruelle
le John Updike de la dernière période, qui posait pour des photos de
starlette dans Interview (bien des années avant L’Infinie Comédie) et qui
était apparu une ou deux fois dans l’émission de Charlie Rose – toutes
choses qui mettaient, suggère fermement The End of the Tour, dans un état
de désespoir absolu David, qui continuait à se tracasser naïvement pour
son moi réel coopté par un moi factice, comme si un homme aussi
intelligent que lui se préoccupait réellement de l’un ou de l’autre.
J’admire chez David Foster Wallace l’ambition et le talent, et le goût
fertile pour l’expérimentation littéraire, même si je pense qu’il était, pour
l’essentiel, un imposteur en tant qu’artiste, dont la personnalité fourbe
trompait sur sa complexité réelle (voir, par exemple, sa remarque : « Le
don que nous fait le sida réside dans le bruyant rappel que rien n’est
jamais normal en ce qui concerne le sexe » – une phrase que j’aurais adoré
voir prononcée sincèrement par le chiot David créé par Jason Segal). C’est
l’abstraction réécrite de ce qu’est devenu Wallace – mal comprise par une
génération de fans qui voit en lui un orateur branché pour conférences de
motivation et, de façon plus sérieuse, une victime – qui est le problème
central : le déguisement d’un homme réel en une figure qui ne dérange pas
la plupart d’entre eux, une figure qu’ils préfèrent, en réalité.

La chose même que Wallace a toujours redoutée est joyeusement


encouragée et accomplie par The End of the Tour, et il est assez
hallucinant que le film ne le comprenne pas ou bien choisisse tout
simplement de l’ignorer. Minute après minute, scène après scène, le film
rejette tout ce que David Foster Wallace a jamais cru et défendu. C’est une
contradiction massive qui vous laisse un peu sidéré devant l’hubris
adolescente du portrait et de sa conception, qui semble déterminé à
présenter une chose dont la star ne cesse de répéter qu’elle le refuse :
devenir un personnage. Le film ignore délibérément ce refus. C’est ce qui
perturbe, scène après scène, le Wallace du film – et que fait le film ? Il
continue de le filmer. Et que fait Segal ? Il s’acharne à jouer une idée
particulière de David Foster Wallace, ce qui explique pourquoi le film
aurait rendu Wallace dingue. Les responsables du Wallace Estate ainsi que
son éditeur ont désavoué le film, non pas parce qu’il est faux sur le plan
des faits, mais parce qu’il fait exactement ce que Wallace n’aurait jamais
toléré : il le transforme en acteur. « Sois un type bien », supplie Wallace
dans la dernière scène avec Lipsky de The End of the Tour, le prenant à
partie, l’implorant, et bien que cela puisse être une façon honorable de
vivre sa vie en tant que « pote », c’est une idée terrible pour un écrivain.
BBB

Wallace ne s’est mis à écrire de la fiction qu’à l’âge de vingt et un ans. La


légende des origines veut qu’il ait vu le succès du Brat Pack littéraire et
des autres jeunes romanciers, qui commençaient à vendre des livres et à
gagner de l’argent au milieu des années 1980, et se soit dit : pourquoi ne
pas tenter le coup ? Il y a des traces de l’influence de Moins que zéro dans
son premier roman, La Fonction du balai – et même s’il s’est rétracté par
la suite concernant cette influence, il a continué à louer publiquement
Moins que zéro. Il y a quelques années, je me suis lancé dans une diatribe
sur Twitter – provoquée par un mélange d’insomnie et de tequila – alors
que je lisais la biographie de Wallace par D.T. Max. La diatribe avait
moins à voir avec David qu’avec son public croissant qui combinait le
suicide et le discours de Kenyon pour en faire un récit emblématique
donnant une impression – si vous aviez lu Wallace et ce qui s’écrivait
autour de lui, et aviez suivi sa trajectoire – de sentimentalisme abject.
Comme pour bon nombre de mes pairs qui m’intéressent, j’avais lu toute
l’œuvre de David (à l’exception, bien entendu, de L’Infinie comédie dans
laquelle je n’avais pas trouvé mon chemin, en dépit de son idée centrale,
élégante et visionnaire, des entreprises s’emparant de l’industrie du
spectacle américaine) et, en dehors de quelques nouvelles du début et de
certaines sections de La Fonction du balai, je n’avais pas réussi à
m’accrocher à son travail pour des raisons esthétiques multiples. J’ai
souvent considéré David comme l’écrivain le plus surestimé de notre
génération, et aussi comme le plus prétentieux et le plus torturé, et j’ai
tweeté tout ça, cette nuit-là, ainsi que d’autres choses qui m’ennuyaient, y
compris la façon dont la culture l’avait réinterprété et combien je trouvais
David naïf d’avoir cru pouvoir contrôler ça. La sincérité et le sérieux dans
lesquels il s’était mis à trafiquer paraissaient, pour certains de nous, une
manigance, une sorte de discordance – pas tout à fait fausse, mais pas tout
à fait réelle non plus, une sorte de performance artistique dans laquelle il
avait senti le virage sociétal vers le sérieux et s’y était adapté. Mais
j’aimais encore l’idée de David et le fait qu’il existait, et je pense aussi
que c’était un génie.

Alors que mes sentiments envers lui étaient – oui – contradictoires, ils
étaient également honnêtes. Un problème grandissant dans notre culture
tient à l’incapacité des gens de se fixer sur deux pensées contradictoires en
même temps, de telle sorte que toute « critique » du travail de quelqu’un
est invariablement blâmée comme provenant d’un sentiment d’élitisme,
d’un sentiment de jalousie ou de supériorité. L’idée de presser sur le
bouton « like » pour tout, de faire taire les opinions différentes est une
chose qui aurait certainement hérissé Wallace, puisqu’il pouvait être lui-
même un critique exigeant, voire massacrant. De façon prévisible, ces
tweets tardifs (je n’avais mis qu’un n à « connard ») ont outragé les gens,
comment avais-je osé, et ils m’ont étiqueté « haineux » et m’ont traité de
« troll » jaloux. Mais je n’avais aucun problème personnel avec David et
je n’avais jamais été « jaloux » de lui. Mes tweets avaient été plutôt une
tirade contre les fans qui ignoraient les aspects « négatifs » et «
déplaisants » de sa vie et prétendaient obstinément que l’enfoiré parfois
cruel qui avait marché parmi nous n’avait jamais existé. Je n’enviais rien
de ce qu’avait écrit David, parce que nos œuvres n’avaient rien en
commun en termes de style, de contenu ou de tempérament (Jonathan
Franzen est une autre histoire et Les Corrections est un roman, je l’ai
souvent dit, que j’aurais souhaité écrire). Ce festival de tweets était
simplement un jugement esthétique – une opinion – qui, d’une certaine
façon, a été considéré comme un crime.
BBB

Dans un éloge de la chanteuse pop Sky Ferreira pour le L.A. Weekly


pendant l’été 2016, le jeune écrivain Art Tavana s’extasie :
« Sky Ferreira a un nom qui sonne comme une voiture de sport italienne turbopropulsée ou
comme celui de l’âme sœur de la pop star italo-américaine de la deuxième génération, Madonna,
la femme la plus ambitieuse à avoir jamais porté un soutien-gorge rose à bonnets en forme de
cônes. Sky et Madonna ont toutes les deux une poitrine similaire à la fois dans la taille des
bonnets et dans la capacité à déclencher un bordel total… L’Amérique a déjà établi que Ferreira
ressemble beaucoup à Madonna, mais nous n’avons presque jamais eu l’audace d’admettre que
son allure ait offert l’attrait maximal pour le consommateur américain. Prétendre que l’apparence
ne compte pas dans la musique pop est ridicule. L’apparence compte, elle comptera toujours… »

Tavana poursuit en décrivant comment Ferreira avait dépassé cette idée :

« Elle a un trop sale caractère pour être le fantasme de la petite écolière de qui que ce soit… Elle
est la pop star qui est tellement cool, de façon si personnelle, que sa maison de disques, Capitol,
n’a pas eu besoin d’engager une équipe pour la façonner… »

Tavana ne tarissait pas d’éloges sur Ferreira en tant qu’icône de la mode


et en tant qu’actrice accomplie, et racontait à quel point elle était détestée
par les élitistes snobs de la scène indie et décriée par les féministes quand
elle avait refusé de condamner le photographe Terry Richardson, accusé de
pornographie et de misogynie, ajoutant qu’elle n’avait jamais laissé son
histoire passée de victime de sévices sexuels la définir. Tavana pointait
aussi le fait que les pop stars tiraient profit de leur beauté et que leur
magnétisme sexuel attirait les fans. L’article m’avait rappelé l’époque où,
lorsque Blondie avait percé, tant de types dans mon lycée qui ne s’étaient
pas particulièrement intéressés à la New Wave s’étaient soudain mis à
baver devant Deborah Harry et s’étaient transformés en fans absolus, au
point d’ignorer leurs groupes préférés précédents comme The Eagles ou
Foreigner. Il s’était passé la même chose avec Patty Smyth et Scandal, et
plus tard avec Susannah Hoffs et les Bangles. Mais ce culte de l’apparence
physique remonte à la beauté d’Elvis Presley et aux Beatles, à Mick Jagger
et à Jim Morrison et à Sting et à tous les boys bands qui ont jamais existé.
Quelque chose différait pourtant, d’une certaine façon, dans les
commentaires masculins et féminins.
Les femmes sont regardées et jugées et réduites à l’état d’objet ou avilies
bien plus fréquemment que les hommes le seront jamais, mais dans une
ère dominée par l’idée redoutable de l’inclusion de chacun, quoi qu’il
arrive, la beauté semble tout à coup menaçante, est un séparateur, un
diviseur, plutôt qu’une chose naturelle tout simplement : des personnes
sont admirées et désirées pour leur beauté, des individus sont à l’écart du
troupeau et sont idolâtrés pour leur beauté. Pour beaucoup d’entre nous,
c’est un rappel de nos propres insuffisances physiques face à ce que notre
culture définit comme sexy, beau, excitant – et, oui, les hommes seront
toujours des hommes, les garçons, des garçons, et les mecs, des mecs, et
rien au monde n’y changera quoi que ce soit. Mais prétendre que la beauté
et le sex-appeal, que vous soyez un garçon ou une fille, ne devraient pas
vous rendre populaire est un de ces tristes points de vue qui vous oblige à
remettre en cause la validité ou la réalité de ce culte de l’inclusion. L’ode
de Tavana à Sky Ferreira n’était peut-être pas très bien écrite, même si
c’était de toute évidence un compte rendu honnête d’un homme regardant
une femme qu’il désirait peut-être et qui écrivait sur ce désir, même si elle
éclipsait ce qu’il pensait de la musique de Ferreira. La question devenait
par conséquent : et s’il avait été honnête en faisant d’elle un objet ?

Les guerrières de la justice sociale, de LA-ist à The Vulture, en passant par


Flavorwire, Jezebel et Teen Vogue, ne pouvaient pas laisser cet article
inoffensif passer inaperçu sans piquer une crise, et donc furieuses et soi-
disant offensées, elles se sont senties obligées de dénoncer Art Tavana. En
lisant des articles similaires de jeunes journalistes, dont certains auraient
dû se méfier, je me demandais quand les progressistes libérales étaient
devenues de telles matrones de la société, serrant leurs perles, horrifiées,
chaque fois que quelqu’un avait une opinion qui n’était pas l’image en
miroir de la leur. Le ton moral supérieur pris par les guerrières de la
justice sociale et, de plus en plus, par une gauche détraquée, est toujours
hors de proportion avec ce dont elles s’indignent en réalité, et je n’étais
pas surpris que cette tendance hideuse et probablement éprouvante pour
les nerfs ait commencé à générer un langage policier autoritaire. Teen
Vogue trouvait misogyne l’emploi des mots « nichons » et « nibards » et
déposait une plainte assez insipide contre le regard masculin. Quand
j’entends une objection contre le regard masculin – espérant qu’il… quoi ?
disparaisse, soit détourné, soit contrôlé –, je pense automatiquement : les
gens sont-ils à ce point bercés d’illusions ou dérangés, ou bien n’ont-ils
pas eu un seul rendez-vous amoureux au cours des dix dernières années ?
La journaliste qui claironnait dans Teen Vogue à propos de la misogynie
insensible de Tavana nous faisait ensuite la leçon sur le fait que les
femmes avaient besoin d’être respectées et non pas jugées sur leur
apparence – et, oui, c’était d’une ironie délicieuse venant de Teen Vogue –,
et cela avait une tonalité infantile, comme d’ailleurs tous les autres
commentaires sur les réseaux sociaux qui disaient qu’il avait « réduit l’art
d’une femme au fait qu’il voulait la baiser ou pas » ou, de façon plus
directe : « Tu es une ordure – va te faire foutre » (je ne pouvais pas
m’empêcher de me demander ce que Joan Didion aurait fait de tout ça).
Était aussi suggéré que Tavana savait exactement ce qu’il faisait – excitant
l’hystérie féminine pour voir si ces femmes allaient mordre à l’appât et ne
trouvant peut-être pas Ferreira si attirante que ça, ce qu’il avait laissé
entendre par la suite, quand on l’avait questionné sur cet article. Mais,
naturellement, elles mordent toujours à l’appât.
BBB

Pendant cette semaine de l’été 2016, je ne cessais de me demander aussi :


qu’en aurait-il été si tout ce que j’avais voulu avait été de baiser Nick
Jonas (toujours une question) et que j’avais écrit une ode de mille cinq
cents mots à sa poitrine, son cul, son visage idiot et sexy, et sur le fait que
je ne pouvais vraiment pas aimer sa musique – est-ce que ça aurait été un
affront pour Nick ? Ou bien qu’en aurait-il été si une femme avait écrit
qu’elle détestait la musique de Drake, mais combien elle le trouvait
physiquement excitant et désirable, au point d’avoir envie de lui ? Où est-
ce que ça la placerait ? Où est-ce que ça me placerait ? Est-ce que chacun
de ces articles ferait froncer l’œil austère des magazines ? Serions-nous
alors à égalité ? Non, et de loin parce que, dans notre culture, les
guerrières de la justice sociale préfèrent que les victimes soient des
femmes. Les réponses de Jezebel, Flavorwire et Teen Vogue replacent
toutes Ferreira dans le rôle de la victime, renforçant le fait qu’elle avait
été (soi-disant) violentée par un écrivain mâle – l’habituelle galerie des
glaces dans laquelle se retrouvent les gens quand ils cherchent quelque
chose, quoi que ce soit, contre lequel se mettre en colère, et sur lequel ils
peuvent, de temps en temps, finalement trébucher. La réalité, c’est que les
hommes regardent les femmes, et que les hommes regardent d’autres
hommes, et que les femmes regardent les hommes, et que les femmes
particulièrement évaluent d’autre femmes, et les transforment en objets.
Quelqu’un qui s’est servi récemment d’une application pour un site de
rencontres a-t-il jamais remarqué combien nos impulsions darwiniennes
étaient comblées quand on faisait défiler une page ou deux ? C’est la façon
dont le monde procède afin que notre espèce survive et ce ne sera jamais
modifié ou effacé. Je savais que, d’une certaine façon, pendant cette
semaine, cette fausse controverse, qui paraissait à la fois mal orientée et
pompeuse, allait passer en vingt-quatre heures environ et que, idéalement,
Ferreira prendrait la défense de l’article du L.A. Weekly – ce qu’elle n’a
jamais fait. Ce qui m’ennuyait le plus était le fait que les gens puissent se
sentir à ce point outragés alors que l’article de Tavana n’était que
l’expression de son opinion.

La triste fin de cette histoire a été la suivante : le L.A. Weekly, qui avait
édité et posté l’article, a ressenti le besoin de s’excuser de l’avoir publié à
la suite des hurlements en ligne – pour un article que quelqu’un avait écrit
en toute honnêteté, c’était évident, au point d’en être gênant par moments,
à propos d’une artiste de variétés et de la façon dont il la jugeait. Ça
n’était que ça. Ce qui devrait être permis. La réaction excessive
endémique que cette opinion a déclenchée, un phénomène récurrent dans
notre société, de même que le spectre de la censure, n’auraient pas dû être
autorisés si nous voulons vivre dans une société de liberté d’expression
qui croit – ou prétend le faire – au 1er Amendement. En même temps, je
n’avais jamais cru vraiment que Jezebel ou Flavorwire se souciaient de
tout ça. Voulaient-ils diaboliser un homme pour avoir confessé qu’il
croyait peut-être que Sky Ferreira était excitante ? Ou bien continuaient-
ils à fulminer dans le vide continu de leur propre invention ? À ce
moment-là, quelques mois avant l’élection, on avait véritablement
l’impression d’entrer dans une phase culturelle autoritaire, encouragée par
la gauche – qui avait été autrefois mon côté, à l’église, je veux dire mon
côté de l’allée, même si je ne pouvais plus la reconnaître. Comment était-
ce arrivé ? Elle avait l’air tellement régressive et sinistre et irréelle
jusqu’à l’infantilisme, comme dans un film de science-fiction
apocalyptique, où on n’est autorisé à s’exprimer que sous une forme
castrée, monticule ou bloc de chair et de cellules, en se détournant des
réactions, inhérentes au genre, aux femmes, aux hommes, au sexe, à la
façon même dont on regarde. Cette castration était une chose que
personne n’avait espérée – c’était du moins ce que je croyais durant cet
été –, mais que chacun était prêt à accepter car cela permettrait de remplir
une rubrique ou deux. Et qui n’avait pas besoin de capter quelques clics ?
BBB

En 2015, sur mon podcast, j’avais commencé à parler de l’idéologie


contre l’esthétique dans les arts et de la façon dont chacun paraissait
surenchérir sur l’autre juste à ce moment-là, en termes de réactions de la
part des médias et de certaines factions de la gauche. « Regardez l’art, pas
l’artiste. » La première fois que j’ai entendu cette phrase, c’était dans une
interview de Bruce Springsteen, il y a trente ans environ, et elle est restée
ancrée en moi (que ce héros pour moi ait par la suite cherché à se faire
Trump en sortant le pire single de sa carrière – son éreintement de Trump
intitulé « That’s What Makes Us Great » – a été un des creux de la vague
en 2017).

Cet été-là, le New York Times m’a demandé d’écrire un portrait de


Quentin Tarantino. Je n’avais pas fait le portrait d’une célébrité depuis
plus de vingt ans, à l’époque où j’étais coincé à LA pendant deux mois,
dérivant entre l’écriture et la planification d’un film qui ne s’est jamais
fait, et le magazine Details m’avait demandé un portrait de Val Kilmer,
qui tournait à ce moment-là Batman Forever sur le plateau de Warner
Brothers et jouait le rôle de Bruce Wayne. Parce que je m’ennuyais à
tourner en rond et parce que le magazine m’offrait beaucoup d’argent (une
somme extravagante comme il n’en existe plus), j’avais accepté de le
faire, même si je ne trouvais pas Kilmer particulièrement intéressant, et
cette impression avait été transformée par les événements suivants : un
déjeuner dans un bar à sushis désert du côté de Mulholland, un après-midi
; le mobile home de Kilmer sur le plateau de Warner Brothers, avec
Kilmer maquillé et en grande tenue de Batman, passant son temps à fumer
des cigarettes et pontifiant pendant que je bidouillais mon magnétophone ;
un trajet vers Culver City, un vendredi soir, pendant lequel nous avions
parlé, coincés dans les embouteillages sur la 405 ; et, enfin, un autre
mobile home où il endurait des tests de maquillage pour son rôle suivant
dans Heat de Michael Mann, en tournage pas loin de là. L’article avait
plutôt bien tourné, mais les disputes avec l’éditeur sur les coupes et les
omissions, ainsi que les informations sur la vie sentimentale de Kilmer
que je n’avais même pas écrites, se sont retrouvées dans l’article et m’ont
contraint à me demander pourquoi j’envisagerais de me retrouver de
nouveau dans une situation pareille.

Mais le New York Times m’a alléché en clarifiant ce qu’ils avaient en


tête : le supplément T Magazine préparait un numéro intitulé « The Greats
», avec différents écrivains couvrant diverses figures culturelles, en vol
stationnaire dans ce moment de la culture : Rihanna, Jonathan Franzen, le
réalisateur Steve McQueen, Karl Lagerfeld et Tarantino. J’ai dit oui parce
que je m’intéressais en fait à Tarantino : à ses films, à une sensibilité
Génération X que nous partagions, à l’homme lui-même, qui en
connaissait apparemment plus sur l’histoire du cinéma que tout auteur
américain de son âge. J’admirais la façon qu’il avait, dans ses interviews,
de formuler des opinions très arrêtées sur les acteurs, les réalisateurs,
les films et les séries de télévision. Je déteste dire « sans peur » dans la
mesure où cela décrit assez mal son mépris des films qui appâtent les
oscars, sa façon de dire qu’il se fiche de Cate Blanchett ou qu’il trouve la
première saison de True Detective vraiment rasante après n’avoir vu qu’un
épisode. Il y avait eu autrefois un moment qui aujourd’hui paraît magique
où vous pouviez formuler vos opinions, les rendre publiques et entamer
une véritable discussion, mais à présent la culture paraissait tellement
effrayée par le discours qu’une telle chose provoquait plutôt une attaque
en règle, ce qui s’était précisément passé après la publication de l’article
sur Tarantino.

J’avais rencontré Tarantino deux fois seulement, ce qui semblait étrange


puisque nous avions de nombreuses accointances en commun. Il était à
présent plongé dans le montage de Les Huit Salopards, qui sortait en
décembre, et n’avait pratiquement pas le temps d’accorder des interviews.
Si la mienne ne devait pas dépasser les minuscules deux mille cinq cents
mots d’un mini-portrait, le magazine estimait qu’il était essentiel pour
l’écrivain de passer un peu de temps en tête à tête avec le sujet, et j’ai
donc discuté deux heures avec Tarantino dans sa maison d’Hollywood
Hills, avant qu’il ne nous conduise au cinéma de reprises de classiques
dont il est le propriétaire, le New Beverly, pour voir un film de Chaplin.
Après ça, il a voulu manger un morceau, mais il était presque minuit et
j’avais un rendez-vous le lendemain, donc nous nous sommes dit adieu.
J’ai vraiment aimé Tarantino : généreux, amical, enjoué, abordable et
d’une intelligence sans fin sur les films. Son amour véritable du cinéma
est particulièrement contagieux, et c’est aussi un critique sévère et lucide.
Notre interview n’a été en réalité qu’une conversation, pas du tout une
enquête percutante sur Tarantino et ses films – seulement quelques
questions faciles sur une ou deux choses dont j’étais curieux et que nous
avons explorées en buvant une bouteille de vin rouge, assis au bord de la
piscine dans le fond de son jardin. J’ai écrit le portrait rapidement, mais
alors que la date de remise approchait, j’étais incapable de voir comment
le réduire. J’ai donné le double de ce qu’ils m’avaient demandé et, bien
entendu, ils ont publié leur moitié préférée. Je savais que le monologue de
Tarantino sur ses critiques en provenance de la communauté noire, après
Django Unchained, allait peut-être provoquer quelques réactions, mais
cela me semblait juste et bénin, et j’aurais aimé pouvoir laisser le
paragraphe dans lequel il parlait de ses sentiments désormais compliqués
vis-à-vis de son héros et béguin de jeunesse, Jean-Luc Godard, ou celui
dans lequel il descendait Hitchcock, que Tarantino n’a jamais vraiment
aimé. En fait, Tarantino admettant qu’il préférait la nouvelle version de
Gus Van Sant de Psycho à l’original de Hitchcock était la chose la plus
dérangeante dans les transcriptions.
BBB

Qu’ont donc été les choses dites par Tarantino, si épouvantables, dénuées
de respect, à vomir, sexistes, racistes, et surtout valant la peine de faire les
actualités, au point que les réseaux sociaux sont entrés en éruption, des
milliers d’âmes outragées réclamant sa tête ? L’une était sa référence au
fait que Inglorious Basterds avait perdu face au film de Kathryn Bigelow,
Démineurs, aux oscars de 2010 dans les catégories film, réalisateur et
scénario original, et voici sa déclaration, mot pour mot : « Le truc de
Kathryn Bigelow – j’ai pigé. Écoute, c’était excitant qu’une femme ait fait
un aussi bon film de guerre, et c’est le premier film sur la guerre en Irak
qui disait quelque chose. Et ce n’est pas que j’ai perdu contre un truc
affreux. Ce n’était pas comme E.T. perdant contre Gandhi. » Et la seconde
était le fait que la cérémonie des oscars avait soi-disant snobé, pour la
saison des récompenses 2015, Ava DuVernay et son biopic de Martin
Luther King, Selma. Beaucoup de gens à LA n’avaient pas aimé le film
pour des raisons esthétiques, cependant la presse de l’industrie du
spectacle avait prétendu être sidérée et outragée parce qu’il n’avait reçu
aucune nomination pour la réalisation, pour les acteurs, pour le scénario –
l’idéologie en proie à la folie furieuse. Voici tout ce que Tarantino avait à
dire sur le sujet : « Elle [DuVernay] a fait un très bon travail sur Selma,
mais Selma méritait un Emmy. » Tarantino répétait comme un perroquet
une réponse typique au film dans la communauté d’Hollywood – qu’il
ressemblait à un téléfilm –, mais il le déclarait publiquement. Tout au long
de la conversation que j’avais enregistrée cette nuit-là, il avait aussi
exprimé honnêtement ses opinions sur certains réalisateurs et même si
quelques-unes avaient été coupées de l’article, elles n’étaient pas
favorables non plus.

Mais l’Internet avait explosé et, le lendemain de la publication, il y avait


des centaines, sinon des milliers, de plaintes venant du monde entier :
Tarantino était un horrible sexiste et un raciste sans complexes – et je
n’étais pas loin derrière pour avoir fait ce portrait et avoir approuvé
Tarantino. Il a été puni pour avoir « attaqué » Bigelow et DuVernay – deux
femmes ! – alors qu’il les avait traitées comme des adultes, comme les
réalisateurs avec qui il pouvait avoir des différends. Ce qui était troublant
à propos de ces réactions, c’était qu’elles étaient dirigées, une fois de plus,
contre une opinion. Comme pour l’article de Tavana sur Ferreira, une
exigence avait été posée, suggérant que les artistes, sur le fondement d’une
idéologie – puisque ceux qui faisaient l’objet de la discussion étaient des
femmes et/ou des Noirs –, devaient être protégés de la liberté
d’expression. Les remarques outragées contre Tarantino transformaient
Bigelow et DuVernay en victimes. Il avait simplement donné ses
appréciations des deux films, et la disproportion de la réponse avait
transformé ces deux artistes en martyres et, ironiquement, les avait ainsi
toutes les deux privées de leur autonomie. Les guerriers de la justice
sociale ne pensent jamais comme des artistes ; ils ne cherchent qu’à être
offensés, certainement pas provoqués ou inspirés, souvent par rien du tout.
Lorsque, quelques mois plus tard, j’ai tweeté mon admiration de
l’interprétation de Saoirse Ronan dans Brooklyn, disant que, de toutes les
interprétations de cette année-là, c’était la plus brillante qu’il m’avait été
donné de voir, complimentant son absence de chichis, sa franchise, sa
luminosité et son absence de vanité, j’ai remarqué que quelques femmes
avaient essayé de tourner mon compliment (« absence de vanité ») en
insulte, impliquant que « je me moquais du poids » de Ronan.
BBB

J’avais déjà suscité mon propre « moment » Kathryn Bigelow, quand


j’avais tweeté le 5 décembre 2012, à 11 h 31 du soir : « Kathryn Bigelow
serait considérée comme un réalisateur vaguement intéressant si elle était
un homme, mais comme c’est une femme très sexy, elle est complètement
surestimée. » C’était ma réponse désinvolte sur Twitter, un peu gaguesque,
vaguement sérieuse, après qu’elle avait été nommée meilleure réalisatrice
de l’année par le National Board of Review et le New York Film Critics
Circle, et son nouveau film – Zero Dark Thirty, qui traitait de la traque
pendant dix ans d’Oussama Ben Laden – nommé meilleur film. Je n’avais
pas vu Zero Dark Thirty à l’époque (il n’était pas sorti et il n’y avait pas
de copies pour la presse), mais j’ai pensé, aussi directement que je le
tapais à l’écran : est-ce qu’un film de Kathryn Bigelow peut être bon à ce
point ou bien y avait-il autre chose en jeu qui avait à voir avec l’idéologie
et la représentation ? Marc Boal, le scénariste de Démineurs, et elle
avaient collaboré de nouveau, et tout m’avait paru, dans l’effort précédent
de cette équipe, non pas mauvais exactement, mais très moyen, simpliste,
très ordinaire visuellement : un film de guerre qui manquait de folie.
Curieusement, Démineurs, avais-je pensé, faisait aussi l’effet – au sein du
système du film américain grand public – d’avoir été réalisé,
génériquement, par un homme. Le niveau de testostérone était palpable,
alors que dans le travail de Sofia Coppola, Andrea Arnold, Jane Campion,
Mia Love-Hansen ou Claire Denis, vous êtes conscient d’une présence très
différente derrière la caméra. Démineurs, toutefois, aurait pu être dirigé
par n’importe quel genre, ce qui explique pourquoi il avait gagné l’oscar.

Cette même nuit de la fin 2012, j’ai continué et tweeté ceci : « Kathryn
Bigelow : Strange Days, K-19 : The Widowmaker, Blue Steel, Démineurs.
Parlons-nous de réalisation visionnaire ou simplement de camelote
passable ? » La seule chose qui me gêne un peu dans ce tweet, c’est
l’emploi du mot « camelote », parce que les films énumérés ci-dessus ne
sont pas de la camelote, comparés aux autres films des grands studios
américains pendant la période où Bigelow les a réalisés. Bigelow a pas
mal de métier et ses films sont certainement ambitieux, ont une dureté et
une absence de sentimentalité qui sont rares dans les films de studio,
de même possèdent-ils ce curieux anonymat déjà noté. Ils pourraient être
juste « moyens » et ils ne sont pas de la camelote en termes de rigueur
formelle et d’exécution – scénarios saccagés, peut-être, mais le mot «
camelote » dans ce tweet n’est qu’un point d’exclamation d’écrivain, une
fioriture de Twitter. Je n’ai vraiment aimé aucun de ces films et, à
l’exception de ce mot, je suis satisfait du tweet, qui n’a rien de spécifique
du point de vue du genre. Il porte sur le travail de Bigelow et non sur son
identité.

Le lendemain, le 6 décembre, j’ai tweeté : « Femme Empire inquiète


offensée par tweets sur Bigelow écrit : “Je t’adore, chéri. Mais arrête de
tweeter ivre.” À quel autre moment devrais-je tweeter, bordel ? » Cette
amie, une productrice sélectionnée aux oscars, m’avait appelé plus tôt ce
jour-là à propos de mes tweets précédents, et elle riait à présent de son
esprit de sérieux paniqué. Elle était plus inquiète, je pense, des
répercussions dans la presse de l’industrie du spectacle. Elle savait bien
que je n’avais aucun problème quand je me faisais démolir dans la
Twittosphère, mais elle se faisait du souci pour les médias traditionnels et
la façon dont ils allaient, sans aucun doute, me traîner dans la boue une
fois encore. Comme si cela n’avait pas eu lieu depuis des années.
L’exemple le plus récent avait été déclenché par ma campagne sur Twitter,
depuis des mois, pour obtenir le boulot de scénariste de Cinquante
nuances de Grey. Et puis, ne l’ayant pas obtenu, je m’étais plaint de
l’écrivain qu’ils avaient fini par engager (nous sommes devenus amis par
la suite). J’étais maintenant « sans savoir-vivre » et un « mauvais perdant
», et par conséquent, il nous fallait « mettre Twitter hors de portée de Bret
Easton Ellis ». La campagne sur Twitter avait été en partie sincère et, en
partie, une performance artistique, et comme tout, pensais-je, dans
l’immédiateté du moment Twitter, se voulait une surprise, ludique et
provocatrice, réelle et fausse, facile à lire et difficile à déchiffrer, et de
façon tout à fait importante, à ne pas prendre trop au sérieux.
BBB

Une partie du scandale concernant les tweets provenait certainement


d’une interview de 2010 que j’avais donnée à un reporter de Movieline en
faisant la promotion de mon dernier livre. Après quelques verres à Soho
House dans West Hollywood, voici ce qui s’était passé. L’essentiel de
notre conversation tournait autour des films et, à un moment, il m’avait
demandé quels étaient mes films récents préférés. Après réflexion, je me
suis rendu compte que la réponse était Fish Tank d’Andrea Arnold et The
Runaways de Floria Sigismondi ; et je me suis souvenu que j’avais tweeté,
surpris par la puissance du film d’Arnold : « Meilleur film que j’ai vu
depuis un an et il faut que j’arrête de dire que les femmes ne peuvent pas
réaliser de films », et je l’ai dit rapidement au reporter. Nous avons été
alors frappés par la question suivante : où étaient toutes les autres
réalisatrices ? Nous avions tous les deux bu plusieurs verres ce soir-là – ce
serait ma dernière interview où l’alcool interférerait – et, un peu pété, je
m’étais mis à pontifier sur les raisons pour lesquelles il n’y avait pas plus
de réalisatrices. C’était en réalité une conversation tâtonnante où je
théorisais un peu le fait que c’était un médium qui convenait mieux aux
hommes – sa technicité pour binoclards allumés, la rapidité impitoyable
des images, la qualité voyeuriste qui est l’essence des meilleurs films et
l’agressivité qu’implique la réalisation de n’importe quel film, du moins
dans les confins du cinéma américain, et je suggérais qu’il existait une
différence convaincante entre la façon de faire des films des hommes et
celle des femmes. Certains de ces propos ont fini dans l’article. D’autres,
non. Dans le contexte d’aujourd’hui, une partie paraît stupide, mais ce
n’était pas une thèse universitaire publiée, simplement une conversation
un peu éméchée où je disais en fait que les quelques films réalisés par des
femmes n’avaient tout simplement pas la virtuosité de ceux que réalisaient
les hommes – alors quoi de neuf ? De façon prévisible, je me suis fait
éreinter pour avoir dit ça en 2010, et avoir fait ces remarques m’a hanté
depuis. Remarques que j’ai discutées en détail sur mon podcast avec les
réalisatrices Illeana Douglas, Rose McGowan et Karyn Kusama,
qui a dirigé mon film américain préféré en 2016, The Invitation.
BBB

Le 7 décembre, je continuais : « Sous le tir de barrage aujourd’hui des


gens qui croient que je suis “sexiste” et “toxique” pour avoir pensé que la
belle Kathryn Bigelow est surestimée simplement parce qu’elle est une
femme. » À présent, je faisais du trolling. Et mon désir était de passer un
bon moment, d’être provocateur, un critique un peu scandaleux aux
opinions arrêtées, d’être un mauvais garçon, un abruti, et de mener la
danse à ma façon dans ce train fantôme d’écrivain – le tout en cent
quarante caractères maximum – et c’est devenu un problème pour mon
moi sur Twitter. Être sensible à propos de tout semblait le dernier truc à
faire sur Twitter, et j’étais souvent en désaccord avec l’idée que quiconque
puisse vraiment, profondément, se soucier d’un tweet. Vous tweetez, les
gens crient, les gens rient, vous haussez les épaules, tout le monde passe à
autre chose – c’était comme ça que je voyais Twitter au départ. Mais au
bout d’un moment j’ai compris que Twitter encourageait en fait la colère
et le désespoir – depuis l’exagérément sincère, en passant par le signaleur
de vertus, le débile, le littéral, jusqu’au dépourvu d’humour. Jusque-là, je
n’avais jamais considéré que c’était l’endroit où définir son autorité
morale ou obtenir du respect, ou encore étaler ce qu’on avait de plus
sensible. Twitter était l’endroit pour les pensées fulgurantes et les réponses
immédiates à des stimuli culturels, pour capturer des choses qui flottaient
dans l’air numérique, un endroit où proférer des insultes et manifester une
absence de conscience – c’était une machine construite pour l’outrage et le
scepticisme. Mes tweets Bigelow prouvaient-ils que j’étais «
véritablement dément » ? Étaient-ils réellement « sexistes » et « toxiques
» ? Kathryn Bigelow était-elle à ce point importante que la juger
surestimée – pas incompétente ou incapable – parce qu’elle était belle
constituait un franchissement intolérable de la ligne de la décence ?

Les tweets Bigelow parvenaient à présent à leur paroxysme : « Je


continue de croire que si Démineurs avait été réalisé par un homme, il
n’aurait pas obtenu l’oscar du meilleur réalisateur. » J’aimais le caractère
définitif de cette proclamation. C’était un tweet qui tâtonnait et il posait
une question légitime – ce n’était qu’une opinion, une pique au sexisme
inversé –, mais j’avais un problème avec les réactions provoquées par le
tweet : pourquoi les gens croyaient-ils que je m’attaquais à son identité
plutôt que de spéculer sur le caractère frauduleux des oscars ? Était-ce
vraiment allé « trop loin », comme s’en inquiétaient et le prétendaient des
« suiveurs » ? Ou bien ne s’agissait-il que d’un putain de tweet ? «
CHOQUANTES allégations d’un écrivain ! » disait un titre de
protestation, comme si je venais d’être accusé de sévices sexuels sur un
enfant. L’idée de certaines personnes que je devenais un « fouteur de
merde » était non seulement inexacte, mais elle ne prenait pas non plus en
compte le contexte de Twitter. Dans la mesure où vous ne trouverez pas la
« vie réelle » sur Twitter, rien de tout cela n’était censé être pris au sérieux
et, de toute façon, je me fichais que ça le soit. Je doute d’avoir jamais
effacé un tweet.
BBB

Mais je n’ai jamais non plus tweeté qui que ce soit – comme tant de gens
le font – parce que ça me semblait trop personnel, trop bizarrement intime,
et je n’ai donc peut-être jamais utilisé Twitter comme d’autres croyaient
devoir le faire. Je considérais Twitter comme une sorte de roue libre,
quelque chose de performatif, et j’ai rarement re-tweeté qui que ce soit. Je
n’ai pas posté de liens au cas où quelqu’un aurait voulu trouver cet
intéressant article de la London Review of Books dont je recommandais la
lecture ou vers les sites où vous pouviez acheter les romans sur lesquels je
radotais, je m’extasiais (à l’automne précédent, cela avait été Skippy dans
les étoiles de Paul Murray), et c’était la même chose pour les groupes et
les émissions de télévision et les films ou n’importe quel autre prétendu
contenu. Je me contentais de balancer des pensées, sans aucun lien, sans
photo. Mon fil Twitter présentait des vues très arrêtées, sarcastiques,
parfois faussement sincères, parfois très énervées, remplies de mes
réactions aux bons films, aux mauvais films, aux livres que je
recommandais, aux livres que je ne pouvais pas terminer, de citations,
d’une parole de chanson du passé, de temps à autre. Ces tweets
apparaissaient de manière aléatoire sur ma page, dans ce que je pensais
être l’esprit du site, à n’importe quel moment de la journée, mais surtout
la nuit, parfois après quelques verres, pas de questions, pas d’explications,
simplement balancer quelques opinions et m’exprimer, en direction des
âmes perdues qui avaient décidé de me suivre – même si je ne me suis
jamais montré aimable dans le but d’attirer des suiveurs. Je n’essayais pas
d’être charmant. Ma page résonnait ou pas, et je n’avais que de vagues
idées concernant les raisons qui poussaient qui que ce soit à me suivre.
Quelques personnes ont suggéré que c’était la rancœur avec laquelle je
m’exprimais qui incitait des inconnus à suivre mon compte vérifié et que
j’avais des « cibles » qu’ils prenaient plaisir à voir biaisées, mais cela
impliquait que mon fil Twitter (et la nature même du médium) était en
quelque sorte planifié. Pour moi, c’était plutôt quelque chose
d’entièrement spontané et aléatoire. Mais je me suis servi de Twitter pour
aider à financer le micro-budget d’un film que j’avais écrit, ainsi que pour
trouver l’acteur principal et une fois, par erreur, ivre, pour commander de
la drogue. Je pensais que j’étais en train d’écrire un texto.

« L’amour, c’est bien, mais la haine, c’est bien aussi », écrivait David
Shields dans son manifeste How Literature Saved My Life et, dans ces
premiers jours, c’était comme ça que je me servais de Twitter, me
réjouissant de mon rôle de critique, que ce soit en ridiculisant l’emphase
arrogante de The Newsroom durant son premier mois sur HBO ou en
pointant que l’histoire d’amour du troisième âge de Michael Haneke,
Amour, d’une brutalité sans fin, était « ce qu’aurait pu être La Maison du
lac s’il avait été dirigé par Hitler ». Twitter encourageait le mauvais
garçon en moi et j’aimais Twitter pour cette raison en 2012, tweetant à ce
moment de la nuit quand nul ne sait ce qui peut arriver et que les seules
choses qui semblaient compter pendant cinq minutes étaient les réponses
que recevait mon tweet et ce verre rempli de glace et de tequila fondant
près de mon clavier, pendant que je balançais des trucs sur la Génération
dégonflée, le gay grand public, le legs de David Foster Wallace, la saison 5
de Mad Men, la première saison de Girls, à quel point Homeland était
médiocre, pourquoi c’était vraiment une mauvaise idée de faire l’amour en
regardant Game of Thrones, et pourquoi je trouvais constamment Breaking
Bad forcé, sur l’interview de Joan Didion dans la Paris Review, ou
tweetais tout simplement des photos de mon arbre de Noël. Alors même
que le New York Times avait déclaré que mon fil Twitter était « brillant »
pendant l’été 2013, j’étais toujours attaqué et il m’a fallu plus de temps
qu’il n’eût été nécessaire pour comprendre pourquoi. La célébrité est un
jeu éphémère – c’est entièrement différent du fait d’être un écrivain, du
travail solitaire que vous accomplissez – et elle vous fait grandir vite,
parfois à la dure. Mais si vous avez une longue carrière et que vous avez
déjà pris pas mal de coups, vous comprenez aussi, au bout de quelque
temps, qu’ils rebondissent. Vous découvrez que l’armure était construite
depuis si longtemps, au point que vous imaginez que tout le monde, sur les
réseaux sociaux, peut encaisser les balles dont vous avez été criblé –
jusqu’au moment où vous vous apercevez que c’est absolument faux.

3. Célèbre grand magasin de New York.


post-empire
Pendant l’été 2001, j’avais trente-sept ans et mon petit ami avait quitté
New York pendant six mois pour aller étudier à Berlin. Il avait dix ans de
moins que moi, c’était un artiste qui souffrait d’une dépendance dont nous
supposions tous les deux qu’elle était sous contrôle jusqu’à ce qu’elle ne
le soit plus. J’étais seul cet été-là, livré à moi-même – même si cela se
révélait au bout du compte moins extravagant que ce que nous partagions
en tant que couple qui faisait vraiment la fête. Mais l’été était chargé
d’une sorte de terreur bourdonnant faiblement, en dépit du côté
prétendument amusant de la promiscuité sexuelle, des drogues et des
mondanités incessantes. Rien de tout cela ne pouvait réduire l’effroi qui
planait partout. Il provenait du fait que, un peu plus tôt pendant l’été, alors
que je faisais de la musculation à Crunch, la salle de gym de 13th Street, à
deux blocs de mon appartement, je m’étais soudain évanoui. Quand j’ai
repris connaissance, j’étais dans une ambulance qui m’emmenait à St.
Vincent, accompagné par mon entraîneur, qui m’a dit à l’hôpital que
j’avais eu une attaque, assez sévère. Pour une raison quelconque, j’ai
décidé que l’attaque avait à voir avec les dosages croissants de Klonopin
que je m’administrais moi-même quotidiennement pour atténuer les
choses, et avec la déshydratation dont j’avais probablement souffert à
cause de la bande de soiffards avec qui je traînais ; ajoutez à ça la chaleur
infernale qui régnait dans la ville cet été-là, ainsi que les épisodes
d’insomnie contre lesquels je luttais : pour moi, tout cela faisait une
recette parfaite pour cette attaque. Mais c’était peut-être causé par quelque
chose d’autre et j’ai donc commencé à avoir peur, et dans la salle d’attente
bondée de St. Vincent, couché sur un brancard, je me suis mis à paniquer
et j’étais convaincu qu’un truc vraiment noir et vraiment horrible allait
m’aspirer avec tous les gens dans cette salle d’attente saturée, si je ne
quittais pas immédiatement St. Vincent. Je suis sorti de la salle d’attente,
l’entraîneur de Crunch sur mes pas essayant de me convaincre de rester,
alors que j’étais au coin de 7th Avenue en train d’appeler un taxi, le bras
sanguinolent à cause de la perfusion, les jambes tremblantes, un mal de
crâne m’aveuglant complètement.

Mon médecin, dont le cabinet se trouvait dans les Zeckendorf Towers, à


un bloc à peine de mon appartement, avait été informé de l’attaque et
voulait faire quelques tests. Selon lui, ça n’avait pas l’air d’être le genre
d’attaque provoquée seulement par une légère dépendance à une
benzodiazépine combinée à une déshydratation due à l’alcool. Je n’ai
cessé de promettre de revenir, mais la peur qu’il ne découvre quelque
chose m’a empêché de faire ces tests, et donc l’été a continué, pendant
lequel j’ai été incapable de me concentrer sur le roman auquel je
travaillais, et le nombre de types avec qui je jonglais paraissait un peu
déconcertant dans la mesure où je n’avais jamais couché avec autant de
gens, et il y avait la cocaïne, et il y avait l’insomnie qui n’avait rien à voir
avec la cocaïne. Et puis il y avait aussi le harcèlement qui s’était immiscé
quelque part dans le récit pendant cet été.
BBB

Des lettres de fan écrites à la main m’ont été envoyées directement à


l’appartement de 13th Street, plutôt que chez mon éditeur ou au bureau de
mon agent, et ce fait à lui seul, durant cet été particulier, était assez
alarmant. Mais c’est le contenu des lettres qui a fait grimper ma peur plus
encore : des demandes de réponses à cette personne, une insistance sur le
fait que nous étions faits l’un pour l’autre, cette personne savait avec
certitude que j’étais véritablement l’homme de sa vie, et si j’étais à
quelqu’un d’autre, il y avait l’idée, pas si obscure que ça, qu’ils pourraient
éventuellement ne plus m’avoir – le sens de cette prophétie étant lourd
d’une menace tangible. Les lettres ne cessaient d’arriver, sans adresse de
l’expéditeur, juste un numéro de boîte postale, et très vite des paquets ont
suivi, remplis de « cadeaux », dont une variété d’épices dans des petits
sacs en plastique qu’il voulait que je dilue dans de l’eau afin de les boire
et d’être sur la même « longueur d’onde » – et puis est arrivée la lettre
laissant entendre que mon admirateur et moi devrions ingérer un mélange
mortel de poudres, qui nous permettraient de faire l’amour au paradis et de
connaître des « orgasmes multiples ». J’avais, à ce moment-là, compris
que l’admirateur observait mon immeuble, savait quand j’étais chez moi,
suivait mes déplacements dans la ville et, à un certain point, avait réussi à
passer l’entrée pendant qu’un portier succédait à l’autre, et avait essayé de
monter à mon appartement. Ajoutez ça à l’attaque, les drogues, la chaleur,
l’insomnie, les coups de téléphone répétés de mon médecin me pressant de
prendre rendez-vous, le partenaire absent à Berlin, le livre sur lequel
j’étais maintenant bloqué – tout a explosé.
Aujourd’hui, j’aurais traité tous ces problèmes en adulte, mais pour une
raison quelconque, à l’âge de trente-sept ans, la peur a explosé de manière
complètement infantile, et je me souviens très clairement d’un après-midi
du mois d’août où je me suis retrouvé au téléphone avec le département de
la sécurité d’ICM, l’agence
littéraire – je ne savais même pas qu’ils avaient un département de la
sécurité –, et ils me posaient une série de questions de routine au sujet de
la « personne qui me harcelait » d’une voix apaisante pendant que je
faisais les cent pas dans mon appartement. L’équipe de la sécurité m’avait
demandé de placer tout ce que j’avais reçu de l’admirateur dans des sacs
en plastique individuels, qui avaient été déjà emportés, et le chef de la
sécurité les examinait pendant qu’il était au téléphone avec moi, lors de
cet après-midi d’août. Le ton perplexe de sa voix, alors qu’il me posait des
questions par acquit de conscience, me calmait et m’enrageait à la fois.
Vous ne prenez pas ça au sérieux, avais-je envie de hurler. Cette personne
me gâche la vie. Mais à l’instant où je pensais cela, une autre voix au fond
de mon crâne murmurait : Non, tu te gâches la vie. Et soudain, ce jour-là,
j’ai trouvé un nouveau début, plus cohérent, pour le roman que j’avais du
mal à écrire. C’est le moment où la véritable histoire de Lunar Park a
commencé à changer et à se recomposer : l’écrivain créant le récit plus
commode et plus dramatique à partir de la neutralité, froide et moins
dramatique, des faits, est devenu, d’une certaine façon, la métaphore de ce
livre et de la manière dont la mésinterprétation pouvait conduire au chaos
et à l’horreur.

Celui qui me harcelait, mon admirateur, était en fait un fan très déterminé
et, une semaine plus tard, l’homme du département de la sécurité m’a
informé comment ils avaient localisé cette personne insaisissable, à la fois
avide de contact et qui, cependant, n’était liée qu’à sa boîte postale – oui,
c’était une femme – et la voix au téléphone m’a dit qu’ils s’en étaient
occupés et quand j’ai demandé ce que ça voulait dire, la voix au téléphone
m’a dit de ne plus m’en inquiéter : elle ne reprendrait plus contact avec
moi. Et elle ne l’a pas fait. C’était vers la fin du mois d’août et cela m’a
incité à faire une série de tests pour déterminer ce qui avait peut-être
causé, ou peut-être pas, l’attaque. J’ai réduit la cocaïne, un peu moins la
boisson, j’ai commencé à mettre fin aux rencontres de hasard, j’ai fait un
nouveau plan pour Lunar Park et je me suis mis à écrire avec une ferveur
qui n’avait tout simplement pas existé depuis deux ans que j’avais
commencé le projet. Je dormais toute la nuit, sans interruption. Les choses
se sont éclaircies. La brume se levait.
BBB

La nuit du 10 septembre, je me suis excusé et j’ai quitté tôt une fête dans
le bas de Manhattan, à laquelle j’étais allé avec l’écrivain Jonathan
Lethem et où j’aurais pu encore traîner si je n’avais pas eu un rendez-vous
chez le médecin – une sorte d’ultime check-up – tôt le lendemain. J’avais
rendez-vous à 8 h 30 aux Zeckendorf Towers – rien n’avait été trouvé, la
cause de l’attaque n’a jamais été déterminée – et comme j’étais assis dans
le bureau de mon médecin qui m’examinait une dernière fois, une
infirmière est entrée, lui a donné quelque chose et a mentionné le fait
qu’un petit avion avait percuté le World Trade Center – oui, les gens qui
n’étaient pas dans le voisinage immédiat avaient cru tout d’abord que
c’était un petit avion – et le médecin et moi avons pensé que c’était
curieux et, nerveux, avons peut-être fait une plaisanterie, et puis
l’infirmière est revenue et a dit qu’un autre avion avait percuté l’autre
tour. Une légère panique tourbillonnante s’est installée alors que nous
quittions la salle d’examen pour aller dans la salle d’attente, où chacun se
tenait sous un écran de télévision fixé au mur et regardait la fumée
s’élever des tours, tous pétrifiés par la confusion et sentant que quelque
chose n’allait vraiment pas. Je suis parti rapidement des Zeckendorf et j’ai
parcouru les deux blocs qui me séparaient de l’appartement de 13th Street
et je n’oublierai jamais à quel point le ciel était d’une pureté de cristal,
d’un bleu démentiel, ce matin-là au-dessus des arbres d’Union Square
Park. Dans mon appartement, j’ai regardé les tours s’effondrer à la
télévision, pendant que j’étais au téléphone avec ma mère qui m’avait
appelé de Los Angeles. J’ai ressenti, pour une des rares fois de ma vie, une
peur réelle et incontrôlable ce jour-là, une sorte de terreur glaciale à l’idée
que tout pouvait arriver, tout était permis, que ce qui s’était passé dans la
matinée ouvrait une porte tout à fait nouvelle et que tout échappait à tout
contrôle. Je l’ai ressenti aussi comme la culmination de tout ce que j’avais
vécu pendant l’été 2001.
Je ne me souviens que de deux choses ce jour-là. Une fille est venue à
mon appartement avant midi, hystérique : des amis à elle s’étaient
échappés des tours assez tôt et elle m’avait parlé de l’un d’entre eux, qui
était sorti et avait avancé dans la rue, quand il avait eu le visage soudain
aspergé d’eau chaude. Il n’avait aucune idée de l’endroit d’où l’eau
pouvait bien venir et cela s’était produit de nouveau, rapidement, trempant
son visage et le costume qu’il portait, et il a compris instantanément que
ce n’était pas du tout de l’eau, mais provenait du corps qui venait de
heurter un réverbère tout proche. Je n’ai pas pu me débarrasser de ce détail
depuis que j’ai entendu l’histoire la première fois, ni des images que j’y ai
associées : le jeune homme rentrant chez lui, couvert de sang, dans son
appartement du West Village, et s’effondrant au fond de sa douche, en
sanglots, alors qu’il essayait de laver le sang. L’autre chose dont je me
souviens clairement, c’est de marcher dans East Village cette nuit-là,
hébété, prenant de la cuisine thaïe à emporter sur 2nd Avenue et voyant
deux filles complètement ivres au bar du restaurant, toutes les deux riant
dans leur ivresse, un son que je n’oublierai jamais parce qu’il résonnait
presque comme un acte de défi, un reproche, même s’il ne l’était pas, et
j’ai été soulagé, honnêtement, de l’entendre. C’est le monde où nous
vivons à présent, ne cessait de siffler une voix dans ma tête alors que je
revenais vers mon appartement.
BBB

Les trois jours suivants, il n’y avait nulle part où aller, rien à faire : nous
avons regardé la télévision simplement. La ville entière avait été avalée
par la tragédie et vous pouviez le sentir dans l’air si vous viviez à
Manhattan, une sorte de puanteur chimique qui a mis deux semaines à se
dissiper. Durant cette première semaine, tout s’est déroulé avec quelque
chose de réfléchi et sidéré à la fois, et il était impossible de se référer à
quoi que ce soit d’autre qu’à ce désastre, cette apocalypse. Et cependant, à
cause de ça, j’ai trouvé refuge dans le livre sur lequel j’étais bloqué
jusqu’à ce moment et qui commençait à présent à avancer, avec certitude
et clarté, qui était non seulement une distraction nécessaire, mais aussi
véritablement excitante – et dans les semaines qui ont suivi, un appétit
nouveau s’est déchaîné : je voulais écrire comme je ne l’avais fait
auparavant et, il faut bien l’admettre, comme jamais depuis. Je me
souviens de l’avoir ressenti si distinctement après que l’horreur initiale
s’est dissipée – un soulèvement vers quelque chose, un optimisme. Je
n’allais plus me plaindre. Je n’allais plus avoir peur. J’allais faire avancer
les choses. Cela paraissait banal, d’un point de vue spirituel, mais c’était
bien réel. Le premier livre que j’ai pris après le 11 Septembre a été
Les Corrections, et je m’y suis retrouvé à ce point immergé que j’ai été
souvent reconnaissant qu’il ait simplement existé à ce moment précis,
ému comme je l’étais par le récit et profondément soulagé aussi de
pouvoir de nouveau me concentrer sur la lecture d’un roman. Mais les
rappels de ce qui s’est passé nous suivraient toujours, apparemment.
À l’automne, un groupe d’amis et moi avons dîné un soir à TriBeCa avant
de nous diriger sans but vers Ground Zero, dans nos costumes et dans nos
robes, un peu ivres et un peu bavards, passant l’une après l’autre les
barricades successives, jusqu’à ce que nous nous retrouvions devant le
site : à ce moment-là, il avait été nettoyé, il n’y avait plus rien, et il était
brillamment éclairé comme s’il avait été exposé, les lampes au sodium
révélant ce qui avait autrefois existé, balayé à présent, et ce qui nous a
tous réduits au silence était combien tout cela paraissait petit.
BBB

Tout ça est revenu à moi, il y a quelques années, en 2015, pendant que je


regardais le documentaire épique (deux cent quarante-huit minutes)
d’Alex Gibney sur Frank Sinatra, All or Nothing At All. J’étais en train de
penser à l’Empire, à la culture américaine dans laquelle j’avais grandi, et
une fois de plus ce film me rappelait, et j’en étais bouleversé, combien
Sinatra avait amassé et consolidé de pouvoir culturel pour lui-même en
tant que chanteur populaire à l’apogée de l’Empire, au milieu du XXe siècle
en Amérique. Je croyais connaître assez bien l’histoire de Sinatra, mais
Gibney recouvre les événements majeurs d’un raz-de-marée d’images
d’archives que je n’avais jamais vues auparavant, et l’effet est tellement
hypnotique que j’ai changé d’avis : je pensais que j’allais regarder les
deux premières heures ce lundi soir d’avril ; la première partie finissait
sur le come-back de Sinatra en 1953 et j’étais lessivé par l’intensité de
l’approche de Gibney, mais aussi par la ténacité de Sinatra, et j’ai donc
passé le reste de la soirée à regarder la deuxième partie, complètement
captivé par ce parcours exaltant qui couvrait le reste de l’histoire de
Sinatra, telle qu’elle se déployait au cours des deux heures suivantes. Les
grandes années, les grands disques, Las Vegas, un interprète populaire dont
la vie reflétait le siècle pendant lequel il était parvenu à la maturité – la
trajectoire de Sinatra était la trajectoire de l’Amérique. Il était le self-
made-man fait roi et la première pop star moderne, y compris avec les
milliers d’adolescentes hurlant lors de ses premières apparitions – un
phénomène qui ne s’était jamais produit auparavant. Mais l’histoire de
Sinatra est en réalité une histoire de pragmatisme, de défaite, de perte, de
douleur et de déception romantique qui (sous l’apparence d’Ava Gardner)
a failli le détruire, et sur la façon dont il a transformé ces choses, ces
sentiments et cette blessure en art, en approfondissant les chansons qu’il
ne faisait qu’interpréter (il n’a écrit aucune d’entre elles). Grâce à la force
de son talent artistique, il a capté et créé à la fois l’atmosphère d’une
nation, et il a établi un lien avec un public immense, ce qui est impensable
aujourd’hui. Je ne parle pas de ratisser un milliard de visiteurs sur
YouTube, mais d’un pays entier en émoi de manière durable.

Le film de Gibney contourne quelques histoires importantes, parmi elles


la mort de la mère de Sinatra et les films qu’il a faits à Hollywood dans les
années 1960 et 1970, ce qui vous remet à l’esprit, de temps à autre, que le
documentaire a été fait avec l’approbation des ayants droit. Par moments,
il semble que nous soyons témoins d’un règlement de comptes, en
particulier quand le film explique le désenchantement de Sinatra en ce qui
concerne John F. Kennedy, après qu’il avait fait campagne pour lui
inlassablement et qu’il s’était vu barrer l’accès de la Maison-Blanche à
cause de ses liens avec la Mafia qu’il s’était pourtant ingénié à mettre du
côté de Kennedy pour gagner l’élection. Mais All or Nothing At All se
concentre sur l’essentiel, à savoir que Sinatra était un artiste, dont la
douleur, les regrets et les pertes nourrissaient son œuvre majeure ; et bien
qu’il n’ait pas écrit de chansons, il les réécrivait en chantant avec son
phrasé et ses inflexions vocales, et un pragmatisme tragique qui
imprégnait tout, depuis « That’s Life » à « Summer Wind » en passant par
« It Was a Very Good Year ». Sinatra était aussi ouvert pendant les
interviews et plaisantait, un peu ivre, sur scène avec le Rat Pack : un
interprète dans l’Empire qui croyait au pouvoir de l’Empire. Comment ne
l’aurait-il pas fait ? L’Empire l’avait construit. Lui l’a influencé. Sinatra
disait et faisait, apparemment, ce qu’il voulait. Libre et blanc et mâle, il
pouvait être dissolu et drôle, contradictoire par moments, sans détour et
joueur, parfois matamore, ou bien perdu ou hanté, séduisant, querelleur et
même franchement bizarre – un homme tout simplement, sans remords.
Sinatra ne s’est jamais excusé de rien parce que ce genre de culture
n’existait pas alors – un monde où n’importe qui, y compris des gens
éminents, peut être réduit au silence –, même s’il a été occasionnellement
attaqué par la presse sur son appétit pour les femmes et pour les années
douteuses du Rat Pack à Las Vegas, qu’il a réinventé tout seul comme une
Mecque pour touristes. Il connaissait tout le monde, une vaste et étonnante
distribution qui allait d’Hollywood à New York en passant par
Washington, DC. Sinatra a échoué d’une certaine façon à la fin des années
1960, incapable de savoir où il se situait, encerclé par les Beatles et les
Doors, et lorsqu’il a pris sa retraite en 1971, les gens ont pensé qu’il
choisissait le bon moment dans une époque de rock où il apparaissait
comme vaguement fossilisé. Cependant, dans le style typique de Sinatra,
sa fébrilité l’a fait remonter sur scène pour une tournée de come-back
en 1974 et il a continué à chanter dans des stades archicombles – les foules
avaient pris de l’ampleur – jusqu’à sa mort en 1998.

Voir All or Nothing At All m’a rappelé qu’il n’y aurait jamais plus un
autre Sinatra. Ni la culture populaire ni notre société ne fonctionnent plus
comme ça, en permettant à un individu d’échouer de façon répétitive et de
se remettre en selle, d’agir effrontément et parfois coupablement, sans
présenter des excuses. La culture populaire hésiterait aujourd’hui à l’idée
d’inviter de nouveau quelqu’un comme Sinatra (ou Miles Davis ou James
Brown) et j’ai été glacé, devant le documentaire de Gibney, en comprenant
que peut-être cette démocratisation n’avait pas été un bien pour la culture
populaire. Comment n’importe lequel de ces artistes s’en serait-il tiré dans
une culture de l’autocensure, où chacun avance sur la pointe des pieds en
essayant d’apaiser chaque groupe qui pourrait s’offenser d’une opinion
contraire à la sienne, en substance dans une culture qui met un terme à
l’excellence créatrice en raison des peurs, des anxiétés et de l’ignorance
du plus grand nombre ? Sinatra aurait-il été contraint de chanter
exclusivement des chansons susceptibles de nous faire nous sentir mieux à
propos de nos identités, en ignorant les réalités cruelles de la vie et de
l’existence humaine ? Et alors que le documentaire prenait fin, j’ai redouté
de penser à ce qui pourrait arriver à Sinatra, s’il chantait, par exemple, «
The Lady Is a Tramp ». Misogynie ! Un représentant du patriarcat blanc !
Masculinité toxique ! N’achète pas ses disques, camarade ! Boycotte la
maison de disques ! Sinatra aurait été dégoûté par la teneur orwellienne de
notre moment présent, mais je ne peux pas imaginer qu’il se soit incliné
devant elle.
BBB

« Drogues ? » est le premier mot que prononce Charlie Sheen dans


l’unique scène de La Folle Journée de Ferris Bueller où il apparaît, une
épopée de l’ère Reagan, sorti pendant l’été 1986, dont le slogan
publicitaire était « Le loisir règne », et c’est le film pour adolescents de
John Hughes qui semble le moins daté. Cette scène de quatre minutes,
habilement écrite et dirigée, a lieu dans un poste de police de la banlieue
de Chicago où Jeannie Bueller (Jennifer Grey), la sœur coincée de Ferris,
qui attend d’être libérée sous caution par sa mère et qui est furieuse contre
son frère et ses manières anarchiques pleines de charme (il brise toutes les
règles et il est heureux ; elle obéit à toutes les règles et elle est
malheureuse), s’aperçoit qu’elle est assise à côté d’un type sublime aux
yeux tristes, en blouson de cuir, qui a l’air d’être debout et drogué depuis
des jours, mais pas agité, seulement fatigué, calme et sexy, le visage si
pâle qu’il a presque une tonalité violette. « Drogues ? » est la première
chose qu’il demande à Jeannie. Agacée, Jeannie réplique : « Pourquoi tu es
là ? » et Sheen répond, impassible et sans aucun regret, faisant maintenant
référence à lui-même : « Drogues. » Et lentement, il désarme la garce en
elle, avec une insouciance scandaleusement sexy, transformant son
agacement en enchantement – et ils finissent par s’embrasser.

Cette scène hypnotique, vers la fin de La Folle Journée de Ferris Bueller,


est le moment où certains d’entre nous ont vraiment remarqué Charlie
Sheen pour la première fois, et cela reste un moment clé dans sa carrière
cinématographique, et il semble à présent définir et résumer tout ce qui
allait suivre. Si on jetait un coup d’œil à sa filmographie, il n’avait jamais
été vraiment aussi magnétique jusqu’à sa dépression de l’hiver 2011,
quand il a été finalement viré de son rôle de star dans la sitcom qui
connaissait un succès énorme, Mon oncle Charlie. Sheen a grandi dans le
Malibu des années 1970, il a été renvoyé de Malibu High School et il n’a
jamais appris le métier d’acteur – il s’est contenté de traîner dans quelques
films décevants, avant d’être la star, en l’espace d’un an, de deux films
clés de l’Empire, tous les deux dirigés par Oliver Stone : Platoon (1986) et
Wall Street (1987). Sheen n’a jamais été considéré comme un bon acteur,
mais il a réussi son coup avec la réplique de Bud Fox, « Qui suis-je ? »,
dans laquelle il touche la note juste pour exprimer la stupéfaction du
yuppie, et la caméra l’aimait. Cependant, même quand il était la star des
comédies et des films parodiques qui ont suivi, il paraissait raide, plutôt
un chic type qu’un clown spontané ; il avait trop d’orgueil pour se libérer à
l’écran. Mais il est devenu l’acteur le mieux payé de la télévision avec
Mon oncle Charlie, jusqu’au traumatisme de 2011, quand il a commencé à
réagir à sa célébrité dans le monde du post-Empire. Ce nouveau monde
avait entièrement à voir avec la transparence personnelle, tout comme le
monde de l’Empire qui avait créé et acclamé Sheen avait à voir avec les
masques et les convenances, le fait d’être un acteur. Pourtant, il s’est
brusquement débarrassé, avec un haussement d’épaules, des fardeaux
secrets de la célébrité de l’Empire et, ce faisant, il s’est libéré.
BBB

L’horreur de 11 Septembre représentait la fin de l’Empire, un choc qui


nous a arrachés à la pensée binaire de la guerre froide du XXe siècle (le
centre ne tiendra pas) pour nous projeter dans un monde où il n’y avait
pas, et il n’y a pas, de centre. Nos ennemis sont insurgés et décentralisés,
nos médias sont aussi décentralisés et insurgés. La culture n’appartient
plus aux titans, mais plutôt à qui peut retenir son attention avec
immédiateté et force, quelles qu’elles soient. Si l’Empire avait à voir avec
la figure héroïque américaine – solide, enracinée dans la tradition, tangible
et analogique –, alors le post-Empire a trait aux gens immédiatement
conçus comme éphémères ; le caractère jetable du numérique ne les
concerne pas et ils sont enracinés dans des traditions créées par les réseaux
sociaux, qui sont seulement concernés par l’exhibition et la surface ; et ils
ne suivent pas une voie, à présent datée, de développement artistique et
culturel. Ils se soucient d’hypnotiser votre attention aussi longtemps que
peut durer leur offre bruyante, raison pour laquelle ils n’adhèrent pas aux
piétés conventionnelles des médias.

L’Amérique telle qu’elle existait à l’apogée de l’Empire a commencé à se


révéler dans les années 1950 de l’après-guerre et de la prospérité, et à
s’exprimer à travers l’essor des mass médias, la télévision, les films et la
pop music, de la célébrité elle-même, et elle a duré en gros jusqu’au 11
Septembre. L’Empire a traîné la patte pendant le reste de la présidence de
Bush, au moins jusqu’à ce que l’économie explose, et puis Obama a été
élu, les réseaux sociaux sont devenus dominants et la programmation s’est
adaptée pour accueillir les nouveaux besoins culturels qui s’étaient formés
après ce cataclysme. Si l’Empire était The Eagles, veuve-Clicquot,
Reagan, La Parrain et Robert Redford, alors le post-Empire était
American Idol, l’eau de coco, le Tea Party, The Human Centipede et Shia
LaBeouf. Avec la diminution généralisée des espérances, il y avait une
sorte de ras-le-bol concernant les convenances de l’establishment, un refus
de se soumettre à un système qui ne marchait pas, et des attitudes
d’outsiders étaient poussées vers le courant dominant – des attitudes
caractérisées par le manque de raffinement, la mentalité do-it-yourself,
l’impulsion à porter négligemment son pyjama en public. Ce fut un bref
moment qui n’a jamais pleinement fleuri ; il a existé de façon fugace et
puis, comme tout le reste, il a été dilué et brusquement supprimé au
moment où le post-Empire a fusionné avec la culture d’entreprise.
Toutefois, le post-Empire n’a pas entièrement disparu. Il en reste des
traces partout et Donald Trump est certainement un président post-Empire,
alors que la réaction des médias traditionnels contre lui n’a jamais paru
plus réactionnaire et appartient entièrement à l’Empire.
BBB

Le post-Empire a atteint le courant dominant de la société en 2010 et


2011 avec le « Fuck You » de Cee Lo Green servant joyeusement de
bande-son, et les exemples ont commencé à s’épanouir un peu partout. Les
Kardashian l’ont compris, comme l’ont compris les participants et le
public de Jersey Shore sur MTV. Nous l’avons vu quand Lady Gaga est
arrivée aux Grammy’s cette année-là scellée dans un œuf et a fait baisser
les yeux à Anderson Cooper dans un segment de 60 Minutes, admettant
qu’elle aimait fumer de l’herbe quand elle écrivait ses chansons et le
défiant, en fait : « Et qu’est-ce que tu vas faire à ce sujet, fils de pute ? »
Nicki Minaj l’a pigé quand elle a adopté un de ses nombreux et bizarres
alter ego sur le tapis rouge, quant à Christina Aguilera, elle n’a rien
compris du tout, quand elle était la star de Burlesque et continuait de
singer des attitudes Empire en s’idolâtrant et en s’enjolivant sans la
moindre ironie. Ricky Gervais, en roue libre et proférant des insultes
pendant qu’il présentait les Golden Globes en janvier 2011, a compris,
tandis que Robert Downey Jr., pendant la même émission, en étant furieux
contre Gervais, de façon passive-agressive, ne semblait pas comprendre, et
Robert De Niro, ridiculisant subtilement sa carrière pendant qu’il acceptait
son lifetime achievement award, comprenait dans l’ensemble – même si
plus tard, en attaquant sans conviction Trump, il faisait l’effet d’un poseur
de la vieille école déboussolé.

John Mayer, à un moment, a eu l’air d’être sur le point d’incarner la


figure emblématique post-Empire originale avec ses apparitions sur TMZ
(il était la première célébrité à réaliser que TMZ allait changer la donne)
et il a aussi fourni un exemple clé de post-Empire dans son interview de
2010, intensément sexuelle et raciale, pour Playboy, jusqu’à ce qu’il
présente ses excuses. Kanye West a marqué des points, dans un moment
post-Empire majeur, avec son interruption du discours d’acceptation de
Taylor Swift aux Video Music Awards de 2009, ainsi qu’avec son chef-
d’œuvre de single « Runaway » – alors que Bruno Mars ou Bono, pas
vraiment. James Franco, présentant la retransmission des oscars, cette
année-là, sans prendre au sérieux l’événement, en le traitant avec un léger
manque de respect, a donné un autre exemple de performance post-
Empire, alors que sa coprésentatrice Anne Hathaway, pleine de vie et
sincère, ne semblait pas en avoir la moindre idée. Mark Zuckerberg était
post-Empire quand il dévisageait, avec une impatience dénuée
d’expression, Leslie Stahl sur 60 Minutes, lui disant combien
The Social Network s’était complètement planté sur l’histoire de la genèse
– en suggérant qu’il avait créé Facebook parce qu’il avait été rejeté par
une garce – et que cette intrigue avait été complètement imaginée par le
scénariste Empire Aaron Sorkin. Pour chaque célébrité Empire sans
détour, type je-n’en-ai-rien-à-foutre – que ce soit Mohamed Ali ou Gore
Vidal ou Bob Dylan ou John Lennon ou même Joni Mitchell –, il y en avait
toujours des douzaines comme Madonna, une vraie reine Empire, qui
jamais n’avait l’air réelle ou drôle, toute à son sujet, paraissant,
rétrospectivement, d’une sincérité épouvantable et fabriquée, ou Michael
Jackson, victime ultime de la célébrité Empire, amoureux torturé de petits
garçons et drogué qui, sans humour, niait être l’un ou l’autre. Keith
Richards, dans ses Mémoires de 2010, Life, était un rare exemple d’une
transparence saine de la part d’un mec post-Empire, et pour mes amis plus
jeunes, ce genre de transparence était de plus en plus la norme : que
voulait dire encore la honte ?
En 2011, post-Empire ne signifiait pas seulement admettre publiquement
faire des choses « illicites » et sortir blanchi ; c’était une attitude alors
radicale qui revendiquait que le mensonge Empire n’existait plus –
vraisemblance, transparence et l’aspect tangible de votre peau étaient les
seules qualités qui importaient. Pour les contrôleurs d’accès précédents,
quelqu’un comme Charlie Sheen semblait dangereux et avoir besoin
d’aide, parce qu’il détruisait les illusions sur la nature de la célébrité
Empire – comme l’a fait Trump cinq ans plus tard. Sheen avait longtemps
constitué un modèle pour un certain fantasme masculin, dégradant peut-
être, mais n’est-ce pas le cas de la plupart des fantasmes masculins ? (Je
n’ai jamais connu un hétéro qui ait fantasmé sur la vie personnelle de Tom
Cruise.) Sheen avait toujours été un mauvais garçon, ce qui faisait partie
de l’attrait qu’il exerçait sur les hommes et les femmes, et c’était ce à quoi
Chuck Lorre, le cocréateur de Mon oncle Charlie, avait initialement réagi
– une fausse dignité virile que les deux sexes aimaient beaucoup. Sheen
était l’illustration et la clarification du fait que n’en avoir rien à foutre de
ce que le public pense de vous ou de votre vie personnelle était ce qui
importait le plus, que le public allait vous suivre avec plus de ferveur
encore parce que vous étiez libre et que c’était exactement ce qu’ils
désiraient tous – tout le monde, à part le réseau ou le créateur de la série
ou l’entreprise qui vous a rendu si fabuleusement riche.
BBB

Le narcissisme post-Empire différait grandement du narcissisme Empire.


Eminem était le personnage principal post-Empire le plus direct quand il a
fait sa première apparition à la fin des années 1990, et nous étions soudain
à des années-lumière de la douleur autobiographique de, disons, Blood on
the Tracks de Dylan, une des réussites Empire les plus glorieuses et les
plus stylisées. Ce n’était pas que le métier n’était plus de mise, c’était
seulement qu’une différente sorte d’expression de soi était en jeu – moins
diluée, plus crue, immédiate et sujette à l’anxiété et la peur et la faiblesse.
Sur The Marshall Mathers, Eminem rageait, de façon encore plus
transparente que Dylan ne l’avait fait, contre l’idiotie de ses propres
défauts et l’échec de son mariage, ainsi que contre ses dépendances et ses
fantasmes – peut-être plus qu’aucun artiste Empire ne l’avait jamais fait –
et il avait enregistré sans peur le meurtre imaginé de son ex-femme, de ses
propres mains, un acte de défi que Bob Dylan ou Bruce Springsteen
n’aurait pas même envisagé. Blood on the Tracks et Tunnel of Love avaient
un goût Empire et une élégance de baby-boomer qui, dans le monde post-
Empire – numérique, jetable et
do-it-yourself –, n’avaient aucun sens. Cela n’enlève rien à Dylan ou à
Springsteen de leur pouvoir ou de leur talent artistique, mais reflète
simplement que les gens ne se souciaient plus autant de ces choses.

Vanter la célébrité à une époque où elle n’avait jamais semblé aussi


fugitive et éphémère signifiait qu’un plus grand nombre de gens
devenaient célèbres pour avoir fait quelque chose sans beaucoup d’intérêt.
Dans un documentaire de 2010 sur HBO – produit par Graydon Carter et
réalisé par Martin Scorsese, deux champions du monde poids lourd
Empire –, Fran Leibowitz se plaignait que ce qui avait été réellement
perdu dans la culture américaine était le discernement : la capacité de
reconnaître la différence entre ce qui est véritablement bon et ce qui n’est
que médiocre. Elle déplorait le fait que nous ne paraissions plus capables
d’être extrêmement bons à quelque chose – et être récompensés pour ce
talent avec attention, respect et argent n’était même plus considéré comme
possible. Cette époque n’avait pas vraiment disparu en 2011, du moins pas
dans la perspective alarmiste de Leibowitz, cependant, chaque jour, dans
la culture américaine, on avait l’impression que cela pouvait s’être
évaporé, mais, une fois encore, seulement si vous aviez un point de vue
Empire. Très peu de personnes devenaient célèbres parce qu’elles étaient
capables en réalité de faire des choses intéressantes, et Charlie Sheen, il
faut bien le reconnaître, n’était pas l’une d’elles. Il titubait aimablement
dans une mauvaise sitcom – Sheen était bien, il était inoffensif, il n’avait
pratiquement aucun rapport avec qui que ce soit dans la sitcom et
conservait un air de dégoût, vaguement sidéré, face à la mesquinerie et la
flagornerie de toute l’affaire. Si on l’avait autorisé à donner plus de
personnalité à Charlie Harper – une étincelle, un regard vraiment rusé –,
cela aurait probablement déstabilisé la raideur de Mon oncle Charlie.

Le mépris pour le matériau que Sheen avait exprimé pendant sa


dépression a rendu la sitcom plus intéressante qu’elle ne l’avait jamais été,
mais pas assez pour justifier de supporter tout un épisode. Il avait
publiquement dénoncé Mon oncle Charlie comme étant de la « télévision
de confort », l’avait qualifié de « boîte de conserve », « un festival de
dégueulis que tout le monde regarde », mais les fans se souciaient-ils ou
étaient-ils vraiment ennuyés si la star critiquait la sitcom dans laquelle il
jouait, s’il sniffait de la cocaïne et se payait des prostituées, et faisait soi-
disant subir des sévices aux femmes ? Chaque fois qu’il y avait un écart de
conduite par rapport à la clause imaginaire de moralité de Charlie Sheen
(en fait, il n’en avait pas), les indices d’écoute de la sitcom grimpaient
immanquablement. Pour Sheen, avancer péniblement à travers une sitcom
qu’il savait franchement atroce afin de ramasser son pactole (1,8 million
de dollars par épisode) devait être une sorte de cauchemar princier. C’était
comme s’il avait joué Don Draper ou même Jack Donaghy de 30 Rock. Il
jouait une version très peu amusante et diluée de Charlie Sheen, et ça
devait vraiment craindre. Jouer ces scènes et donner ces répliques d’une
ligne, semaine après semaine, auraient conduit n’importe qui à foncer
chercher de la drogue, de l’alcool et des prostituées, et on aurait pu
s’attendre à ce que les gens qui l’avaient engagé et réengagé, qui avaient
compris à quel point il les aidait à gagner une quantité colossale d’argent,
ignoreraient simplement ses escapades de week-end et laisseraient les
caméras tourner quand il arrivait le lundi matin pour travailler. Mais plus
tard, au cours de cet hiver 2011, Sheen n’a plus eu à assumer cette pénible
responsabilité puisqu’il s’était fait virer.
BBB

À l’automne 2010, Jon Cryer, l’autre star de Mon oncle Charlie, avait
remarqué que Sheen, au début de la huitième saison, était arrivé sur le
plateau hâve et pâle, cireux et en sueur ; son timing n’était pas bon et il
expédiait ses répliques quand il était capable de s’en souvenir. Après que
Sheen a refusé de parler à la direction qui s’inquiétait de son
comportement – quand il a refusé de jouer à ce petit jeu –, il a quitté la
sitcom pour terminer chez lui un programme de désintoxication, sa
troisième tentative depuis un an. Pendant ce temps mort, il a fait
publiquement des commentaires désobligeants sur Chuck Lorre et a exigé
une augmentation qui aurait fait passer son cachet à 2,7 millions de dollars
pour un épisode, ce qui était, disait Sheen, sous-payé en comparaison de ce
que gagnaient Lorre, Warner Brothers et CBS avec cette sitcom. Il avait
suggéré aussi qu’il était un « sorcier », avec du « sang de tigre » et l’«
ADN d’Adonis ». Les gens étaient à côté de la plaque s’ils croyaient que la
dépression de Charlie Sheen était simplement une histoire de drogues.
Elles ont certainement joué leur rôle, mais elles n’étaient pas au cœur de
ce qui se passait ou de ce qui faisait s’éteindre la flamme au cours de cet
hiver 2011 si fascinant pour le public. Les drogués qui fonctionnent ne
sont pas si rares ou intéressants dans la mesure où tout le monde en
connaît un ou deux, mais la réaction de Sheen semblait être la
cristallisation de la conduite post-Empire. Il ne s’agissait pas de ses
femmes ou de ses cinq enfants, ou même du diagnostic de VIH qui lui
avait été communiqué pendant cette période, catalyseur que Sheen a rendu
par la suite responsable de sa mauvaise conduite (et il avait payé des
extorqueurs 10 millions de dollars pour les faire taire jusqu’à ce qu’il
révèle ce diagnostic en 2015). Il s’agissait de Sheen lui-même, de
l’homme qui ne pouvait même plus essayer de vivre sa vie tant qu’il
travaillait comme acteur, d’un individu profondément effondré. Le récit
qui s’est déployé comprenait une crise de la quarantaine bien méritée qui
se passait sur CNN plutôt que dans le bureau d’un coach, quelque part à
Burbank : la crise de la quarantaine étant le moment dans la vie d’un
homme où il comprend qu’il ne peut plus – qu’il ne pourra plus –
maintenir un jour de plus la pose qu’il croyait qu’on exigeait de lui.
BBB

Tom Cruise a connu un effondrement similaire au même âge, pendant


l’été 2005, mais le sien avait été bien plus poliment fabriqué et,
naturellement, Cruise n’avait jamais eu la réputation d’être un drogué.
Cruise avait subi sa dépression pendant qu’il essayait de sourire les dents
serrées, et il était incapable de se détendre – il y avait un refus d’être franc
à ce sujet. C’était un rappel du fait qu’il avait toujours été un bon garçon
qui ne pouvait pas dire « Va te faire foutre » aussi habilement que Sheen ;
Cruise était l’enfant de chœur de Syracuse qui croyait sincèrement au
prestige de l’Empire – on avait l’impression qu’il cachait tout le temps
quelque chose, ce qui explique peut-être pourquoi il était aussi explosif
dans Magnolia dans le rôle du menteur qui se fait pincer. Le tact aurait
peut-être fonctionné pour Cruise à l’époque de l’Empire, mais un truc
comme Knight and Day n’a tout simplement pas marché dans le nouveau
monde. Et Les Grossman, le responsable de studio, monstrueux, grossier,
de Tonnerre sous les tropiques tournoyant lors des MTV Movie Awards,
n’était pas Cruise essayant de parvenir à la décontraction post-Empire
parce que Les Grossman tirait magistralement parti de la façon dont
Cruise s’en sortait dans la presse traditionnelle – obsession du contrôle
Empire, au plus serré. C’est la raison pour laquelle certaines personnes
avaient trouvé Les Grossman drôle : parce que le personnage semblait
parodier un côté de Cruise parfaitement reconnaissable. Cruise était un roi
de l’Empire et jouer Les Grossman, jurant, déguisé en gros, n’allait pas
l’effacer – même si c’était la bonne idée. Sheen était en comparaison un
membre mineur de l’Empire, et il est donc surprenant qu’il soit devenu la
star qui s’est pétrifiée et a payé le prix pour cette phase de transition de la
célébrité post-Empire.
BBB

Que pensait un autre Les – Les Moonves, le président de CBS – de


Charlie Sheen pendant ses déboires de 2011 ? D’un certain côté, il avait dû
tolérer, sinon approuver, une partie de ce qui s’était passé, des années
avant le renvoi officiel : les arrestations et l’overdose accidentelle pendant
laquelle Sheen avait eu une attaque après l’injection de cocaïne ; les cures
de désintoxication sans conviction et la conférence de presse de son père
Martin en larmes ; l’attaché-case rempli de cocaïne et la Mercedes
remorquée hors du ravin ; les coups et blessures contre sa femme, délit de
troisième degré, qui avait fini par le conduire en désintoxication pour
dépendance au crack, la prétendue menace de Sheen de couper la tête de sa
femme, de la mettre dans une boîte et de l’envoyer à sa mère ; ou plus
tard, l’apparition de Sheen sur TMZ, fumant cigarette sur cigarette, faisant
des grands gestes en direction des « déesses » de vingt-quatre ans avec
lesquelles il était à la colle, apparition où il avait l’air alternativement
ennuyé et amusé pendant qu’il fulminait contre CBS et Warner Brothers
qui avaient décidé, à ce point, d’annuler le reste de la huitième saison de
Mon oncle Charlie et, plus tard cette semaine-là, de virer Sheen (des
patrons de CBS, il avait dit : « Ils sont là avec leurs femmes laides devant
leurs enfants laids et ils contemplent leurs vies de losers »). Et qu’en était-
il des théories de la conspiration du 11 Septembre auxquelles croyait
Sheen et du fait qu’il était membre de 9/11 Truth Movement, ou du fait
qu’il avait baisé Ginger Lynn et Heather Hunter et Bree Olson, qu’il avait
tiré une balle dans le bras de Kelly Preston et avait été un client régulier
d’Heidi Fleiss, la Madame d’Hollywood ? Et de lui mettant à sac une
chambre d’hôtel à Manhattan, avec une star porno enfermée dans la salle
de bains, pendant que sa femme, Denise Richards, et les enfants dormaient
de l’autre côté du couloir ; ou de son refus d’admettre qu’il avait touché le
fond – « un terme de pêche », avait plaisanté Sheen – ou encore de son
affirmation selon laquelle son attaché de presse avait menti concernant le
« mélange de médicaments » ? Pourtant, jusqu’à cette fatale huitième
saison, il avait toujours réussi à se présenter au travail et n’avait pas terni
la réputation de Mon oncle Charlie en dépit de toutes les drogues et de
toutes les prostituées. Par la suite, Sheen s’était mis à produire un
spectacle de la crise de la quarantaine, envoûtant et rafraîchissant
d’honnêteté. Il était lui-même tout simplement, à prendre ou à laisser, un
drogué et un acteur qui ne voulait plus jouer.

Sheen était partout dans le paysage médiatique pendant l’hiver 2011 – sur
le nouveau Piers Morgan Show sur CNN, sur 20/20 et sur TMZ, et il
n’avait jamais l’air d’être sous l’influence de la drogue, qu’il le fût ou
non. L’interview intégrale sur TMZ était un triomphe post-Empire, et il
avait l’air en forme sur Piers Morgan, qui semblait finalement, après un
mois inaugural inégal, heureux et excité par la transparence agressive de
Sheen – essayez de supporter l’interview de Morgan avec la diva Empire
Janet Jackson, interview remplie de tant de pauses évasives que vous
pourriez y faire rouler des rochers monumentaux. Et pour la première fois
dans ses trente ans de carrière, Sheen lui-même avait l’air d’être d’une
personne vraiment intéressante – peut-être une épave et dans un sale état,
mais réel et imparfait, et aussi paumé que n’importe lequel d’entre nous.
La transparence était le truc de Sheen à ce moment précis, et c’était
excitant de voir quelqu’un remettre en question la solennité de l’interview
de célébrité et de dénoncer l’imposture que c’était. Il était à vif et lucide et
intense, et il était soudain la plus fascinante célébrité errant dans le monde
de la culture. Personne n’était habitué à ce genre d’interviews parce que
personne n’avait jamais rien vu de pareil – elles étaient proches de la
performance artistique : Sheen ne s’excusait de rien.
BBB

Charlie avait de sérieux problèmes de drogue et d’alcool, et peut-être se


débattait-il avec la maladie mentale, tout comme beaucoup de gens à
Hollywood qui simplement le cachaient mieux. Il n’était pas question de
nier que Sheen exploitait une situation problématique qu’il avait contribué
à créer, mais vous ne pouviez pas ignorer le fait que la négativité que
certaines personnes ressentaient à son endroit n’avait jamais contrebalancé
la fascination du public pour l’hédonisme qu’il pratiquait très clairement
et qui restait l’envie secrète de beaucoup d’hommes. Sa prétendue
propension à la violence contre les femmes n’avait pas entamé sa
popularité auprès des femmes non plus, et si quelqu’un veut savoir ce que
ça signifie, eh bien c’est une histoire pour peut-être cinquante autres
livres. Il apparaît maintenant que les manières, la civilité et la courtoisie,
que l’Empire avait exigées et imposées, avaient pris fin de façon brutale.
Et que ce que voulait par-dessus tout la nouvelle garde, c’était la réalité, et
peu importait à quel point la célébrité qui l’apportait pouvait être dingue.
C’était ce qui avait enflammé les entreprises comme CBS et les médias
traditionnels, et la presse de l’industrie du spectacle, mais aussi ce qui leur
avait foutu la trique pendant qu’ils se tordaient les mains et qu’elles
serraient leurs perles.

Charlie Sheen ne se souciait plus apparemment de ce qu’ils pouvaient


bien penser de lui et il avait ridiculisé les tabous des relations publiques et
le culte du « like ». Hé, les costards, hé, les entreprises, je n’en ai rien à
foutre – vous êtes tous nuls était ce que tant de gens marginalisés
répondaient pendant l’hiver 2011. Sheen faisait exploser le mythe selon
lequel les hommes abandonnaient avec l’âge la poursuite adolescente du
plaisir, parce que des lueurs de ce rêve ne s’éteindraient jamais. Même si
vous étiez marié et aviez des enfants formidables, le rêve de vivre sans
fausses règles et responsabilités, de rejeter l’idée de devenir un camarade
idéal, désintoxiqué, impeccable, ensorcelé par la pensée unique, le rêve
d’être un individu et pas simplement le membre d’une tribu survivrait
toujours. Charlie Sheen était la nouvelle réalité et quiconque se sentait
haineux devait passer son temps avec le reste de la collectivité dans le
cimetière de l’Empire. Personne ne le savait pendant l’été 1986, mais
Charlie Sheen avait été en réalité le petit frère sombre de Ferris Bueller,
depuis le début.
BBB

Dans les décennies qui ont suivi sa publication, les lecteurs d’American
Psycho m’ont souvent demandé où serait Patrick Bateman à présent,
comme s’il avait été une de mes accointances, quelqu’un de réel que
j’avais connu autrefois. Cela s’est produit souvent pendant le boom
technologique du milieu des années 1990 et après que la version filmée est
sortie en 2000, et de nouveau après le 11 Septembre et pendant la
présidence de Bush, et c’est revenu avec insistance dans les mois qui ont
suivi le krach immobilier de 2008, et la question est devenue encore plus
fréquente pour le vingt-cinquième anniversaire de sa publication en 2016,
qui s’est trouvé coïncider avec la première, ce printemps-là, d’une
comédie musicale à Broadway inspirée du livre, et la question n’a jamais
été posée plus désespérément qu’après l’élection de Trump. Cette question
était posée à cause du cadre spécifique d’American Psycho et elle était
posée par des fans à des lectures et à des signatures, et sur les réseaux
sociaux, et par des collègues à des réunions de lancement ou des
conférences téléphoniques, parfois pour briser la glace, et elle était posée
chaque fois que des types postaient des costumes d’Halloween – photos
sur lesquelles ils arboraient le ciré transparent, couvert de sang, que
portait le Bateman de Christian Bale dans la version filmée, quand il tuait
son rival de chez Pierce & Pierce, Paul Allen (Jared Leto), d’un coup de
hache en pleine tête. Ils se demandaient en particulier où serait le yuppie
de Wall Street et soi-disant tueur en série qui hantait les rues et les boîtes
de nuit et les restaurants de Manhattan à la fin des années 1980, s’il était
recréé et resitué, s’il était vraiment vivant, tangible, errant, en chair et en
os, dans notre monde.

Si vous aviez lu le livre attentivement et si vous aviez un sens de la


géographie de Manhattan, vous saviez que l’appartement de l’Upper West
Side, élégant et minimaliste, de Bateman avait une adresse imaginaire, et
cela avait toujours été pour moi une façon de suggérer que Bateman n’était
pas nécessairement un narrateur fiable et qu’il était peut-être en fait un
fantôme, une idée, un résumé des valeurs de cette décennie particulière,
filtré à travers ma propre sensibilité littéraire : riche, très bien habillé,
invraisemblablement soigné et beau, dépourvu de moralité, totalement
isolé et rempli de rage, un mannequin, jeune, désorienté, espérant que
quelqu’un, n’importe qui, le sauve de lui-même.
BBB

De la moitié à la fin des années 1990 – à l’apogée de la bulle pointcom,


quand Manhattan paraissait d’une décadence encore plus absurde qu’en
1987 – il aurait été possible que Bateman, si le livre s’était rapproché
d’une décennie, ait été le fondateur de plusieurs pointcom. Il aurait fait la
fête à TriBeCa et dans les Hamptons, et aurait été impossible à distinguer
des jeunes et beaux prodiges qui commandaient la scène avec leurs
millions de dollars inexistants, dansant sans le savoir au bord d’une
implosion qui anéantirait sans pitié le terrain de jeu et corrigerait toutes
sortes de scores bidon. Pendant que, jeune homme, je tournoyais moi-
même à travers cette décennie, j’ai souvent pensé que c’était le temps dans
lequel Bateman se serait vraiment épanoui, particulièrement avec la venue
des nouvelles technologies qui auraient alimenté son obsession morbide
pour la torture et le meurtre et lui auraient offert de nouvelles méthodes
pour les enregistrer. Et parfois je me dis que si j’avais placé le livre dans
les années 2000, Bateman aurait pu travailler à Silicon Valley, vivre à
Cupertino avec des excursions à San Francisco et Big Sur au Post Ranch
Inn, copinant avec Zuckerberg, dînant à French Laundry ou déjeunant avec
Reed Hastings à Manresa à Los Gatos, portant un hoodie de chez Yeezy et
allumant les filles sur Tinder. Il aurait pu tout aussi bien être un manager
d’un hedge fund à New York : Patrick Bateman engendre Bill Ackman et
Daniel Loeb.

En 2002, deux ans après la sortie du film original, il y a eu une suite


exécrable, bâclée, intitulée American Psycho II : All American Girl qui
n’avait pas grand-chose à voir avec Patrick Bateman, tué dans les cinq
premières minutes. Le film était l’adaptation d’un scénario intitulé The
Girl Who Wouldn’t Die, conçu à l’origine comme un thriller sans le
moindre lien avec mon livre, et c’était seulement lorsque la production
avait commencé que le scénario avait été altéré par Lions Gate pour
incorporer une intrigue secondaire avec Bateman, à cause du succès
qu’avait connu le studio en produisant American Psycho. Il y avait aussi
des discussions avec Lions Gate à propos d’une série télévisée qui
continuerait la saga Bateman ou la mettrait au goût du jour. Des figurines
Patrick Bateman étaient vendues en ligne, et puis est arrivée American
Psycho : La comédie musicale, qui a joué à guichets fermés à Londres en
2013 et a été transférée à Broadway en mars 2016. Tout cela m’a
encouragé à me demander non seulement où Bateman aurait pu être à tous
ces différents moments du temps, mais aussi comment ce personnage avait
été créé en premier lieu.
Comme il était étrange de voir l’incarnation de la douleur et de l’angoisse
de ma jeunesse se transformer en métaphore de la cupidité perturbatrice
d’une décennie entière, ainsi qu’en une métaphore filée des gens qui
travaillent à Wall Street – un symbole durable de la corruption – ou de
quiconque dont la façade parfaite cache un côté plus sale, plus sauvage, du
genre : « Mon petit ami est tellement Patrick Bateman. » En tant
qu’auteur, je n’ai toujours aucune idée de la raison pour laquelle – et je ne
suis en rien responsable de ça – le livre a eu une telle résonance, mais il se
pourrait que le moment que nous vivions alors ait été en réalité mûr pour
la métaphore d’un tueur en série, une maturité qui s’étendrait bien au-delà,
jusqu’à la présidence de Donald Trump. Raison, en partie, pour laquelle il
était difficile pour moi d’imaginer à nouveau Bateman ailleurs ou dans un
autre temps, à cause de l’endroit où je me trouvais émotionnellement et
physiquement pendant toutes ces années au cours desquelles je le rêvais, et
je n’ai donc jamais eu de réponse quand on me posait la question.
BBB

Je trouve plus étrange, en vieillissant, que ce personnage, cet archétype –


pour moi, une représentation plus ou moins sans visage et flottant
librement du désespoir yuppie – était en fait fondé sur ma propre colère et
ma frustration, à un moment et en un lieu très spécifiques. En
déménageant à Manhattan après mon diplôme universitaire de lettres –
une formule embaumée dans une ère lointaine, un fantasme tellement
désuet à une époque où les diplômés ne se permettent même pas de penser
à s’installer à Manhattan –, je me suis retrouvé dans un monde qui avait
avalé les valeurs des années 1980 de Reagan comme une sorte d’espoir,
d’aspiration, comme quelque chose vers quoi s’élever. J’étais en désaccord
avec l’idéologie si largement acceptée, mais j’essayais encore, comme le
dit Patrick Bateman, de m’insérer. Alors que j’étais peut-être dégoûté par
des ambitions aussi vulgaires – et par ce qu’elles suggéraient de ce que
pouvait signifier être un homme, à plus forte raison un homme qui avait
du succès – où aurais-je bien pu aller ? (En vérité, j’avais déjà publié deux
romans, mais cela n’avait rien à voir avec le vide que je ressentais à
présent.) Est-ce que l’ensemble du processus consistant à devenir un
adulte ne commençait pas par apprendre à naviguer sur ces eaux, même en
compromettant ses idéaux juvéniles, et à découvrir comment être bien où
que l’on soit ? La rage que j’éprouvais à propos de ce qui était vanté
comme succès – de ce qui semblait attendu de moi et des autres hommes
de la Génération X, à savoir des millions de dollars, un ventre comme une
tablette de chocolat, une amoralité froide – était directement versée dans
un personnage de fiction qui était la pire version de moi-même par moi-
même, le moi de cauchemar, quelqu’un que je méprisais, mais pour qui
j’avais aussi de la considération, dans sa dérive sans fin, souvent
sympathique. Et sa critique sociale me faisait l’effet d’être parfaitement
juste ou presque.

American Psycho traitait de ce que ça faisait d’être une personne dans une
société avec laquelle vous étiez en désaccord, et de ce qui se passait quand
vous tentiez d’accepter de vivre avec ses valeurs, sachant qu’elles étaient
fausses. L’illusion et l’anxiété étaient les points focaux. La folie
s’insinuait et était irrésistible. C’était le résultat de la poursuite du rêve
américain : isolement, aliénation, corruption, le vide consumériste sous
l’emprise de la technologie et de la culture d’entreprise. Tous les thèmes
du roman ont conservé leur prépondérance trois décennies plus tard, quand
le 1 % le plus riche du pays est devenu soudain plus riche qu’aucun
humain auparavant, une ère au cours de laquelle un avion à réaction privé
est aussi banal qu’une voiture, et les locations à un million de dollars, une
réalité. New York et au-delà en 2016 était American Psycho sous stéroïde.
Et en dépit des connexions fournies par l’Internet et les réseaux sociaux,
beaucoup de gens se sentaient encore plus isolés et de plus en plus
conscients du fait que l’« interconnectivité » était en soi une illusion. Cela
paraît particulièrement douloureux si vous êtes assis seul dans une pièce,
regardant fixement un écran rayonnant qui vous promet l’accès à
l’intimité d’innombrables autres vies, une situation qui reflète la solitude
et l’aliénation de Bateman : tout est disponible et cependant ce vide
insatiable demeure. C’était mes propres impressions pendant ces années
dans l’appartement où je vivais dans East 13th Street, alors que les années
1980 prenaient fin.

Dans la période où se déroule le roman, Patrick Bateman appartenait déjà


au 1 % qui n’avait pas encore été nommé ainsi, comme il en ferait partie
aujourd’hui. Mais vivrait-il ailleurs, avec des intérêts différents ? Est-ce
que les progrès de l’expertise médico-légale – pour ne pas mentionner les
caméras de Big Brother virtuellement à chaque coin de rue –
l’empêcheraient de se tirer sans dommage des meurtres qu’il confesse
avoir commis au lecteur, ou bien l’expression de sa rage prendrait-elle une
autre forme ? Hanterait-il les réseaux sociaux en tant que troll utilisant des
fausses identités ? Aurait-il un compte Twitter pour se vanter de ce qu’il a
accompli ? Présenterait-il sur Instagram sa richesse, ses abdominaux, ses
victimes potentielles ? Durant le règne de Patrick dans les années 1980, il
avait encore la possibilité de se cacher, chose qui n’existe tout simplement
plus dans notre culture pleinement exhibitionniste. Parce qu’il était pour
moi moins un personnage qu’une figure emblématique, une idée, je
l’approcherais probablement de nouveau en traitant de sa plus grande
peur : qu’en serait-il si personne ne lui accordait la moindre attention ?
Une chose qui contrarie terriblement Bateman : en raison du conformisme
de la culture d’entreprise, personne ne peut plus distinguer personne (et le
roman demande : et quelle différence ça fait de toute façon ?). Les gens
sont tellement perdus dans leur narcissisme qu’ils sont incapables de
différencier un individu d’un autre, raison pour laquelle Patrick échappe à
ses crimes (même s’ils existent dans un scénario fictif). Cela illumine
aussi combien peu de choses ont vraiment changé dans la vie américaine
depuis la fin des années 1980 : elles sont devenues à la fois plus exagérées
et plus acceptées. L’obsession de Patrick concernant ce qu’il aime et
n’aime pas, et concernant les détails de ce qu’il possède, porte, mange et
voit, a atteint une nouvelle apothéose. À bien des égards, American Psycho
est l’ultime série de selfies d’un homme.
BBB

Christian Bale a changé ma perception de Bateman en lui donnant un


visage, un corps spectaculaire et une voix profonde et, en même temps,
hésitante, et quand j’ai noté qu’il avait pris ses repères en regardant Tom
Cruise dans le David Letterman Show : ce que Bale a appelé une amabilité
très intense avec rien derrière les yeux. Il a créé un portrait emblématique,
ce qui peut arriver quand vous faites un film tiré d’un texte très connu, que
ce soit Vivien Leigh en Scarlett O’Hara ou James Mason en Humbert
Humbert, ou encore Jack Nicholson en Jack Torrance. Ces acteurs sont
imprimés dans nos esprits et on ne peut plus lire le livre sans les avoir en
tête – et ces portraits ont tendance à être figés dans le temps. Mais les
lecteurs ont rencontré pour la première fois Patrick Bateman vers la fin de
mon
deuxième roman, Les Lois de l’attraction, publié quatre ans avant
American Psycho, où il apparaît tard, un soir des derniers jours de 1985,
dans un hôpital de Manhattan, attendant la mort de son père. Sean, son
frère et un des narrateurs du roman, vient lui aussi – à contrecœur, soi-
disant pour rendre un dernier hommage, mais en réalité parce qu’il a
besoin d’argent – et il est ridiculisé par le frère qu’il méprise. Patrick
Bateman a donc commencé à devenir réel pour moi avant que je ne me
lance dans American Psycho, même si je n’en avais pas une idée claire à
l’époque – ce qui explique peut-être pourquoi je trouve la question de
savoir où il pourrait être maintenant plutôt obscure. Bateman est tellement
fixé dans ce temps et ce lieu particuliers que je n’arrive pas à l’imaginer
ailleurs que reclus dans ce bureau de Pierce & Pierce ou bien en train de
commettre ses crimes inconcevables dans cet appartement imaginaire de
l’Upper West Side, ou encore perdu et défoncé dans différentes boîtes de
nuit à la mode.

Comme de nombreux personnages créés par un écrivain, Patrick Bateman


vit sans moi, indépendamment de la proximité que nous avons connue
pendant les années que j’ai passé à écrire sur lui. Les personnages sont
souvent comme des enfants qui quittent la maison, partent vers le monde
indifférent et sont acceptés, ignorés, célébrés, critiqués, quoi que puisse
espérer l’écrivain. Je prends de ses nouvelles de temps à autre, mais il est
autonome depuis des années, et je me sens rarement son gardien ou en
droit de lui dire où il devrait vivre ou pas, des décennies après sa naissance
– comme s’il allait m’écouter ou se soucier de ce que je lui disais. Le
vingt-cinquième anniversaire du roman m’a contraint, cependant, à
regarder comment mon personnage est considéré à présent, en
comparaison de ce que les gens avaient pensé de lui et dit à son sujet dans
les mois précédant la publication du livre. Certaines personnes qui
voulaient que le livre soit interdit considéraient alors les crimes de
Bateman (qui étaient peut-être des crimes de pensée entièrement
imaginaires) comme les miens, une erreur atroce qui a conduit aux
menaces de mort que j’ai reçues par la suite et à la censure dont j’ai été
menacé. En 1991, cela semblait une réponse bizarre et inhabituelle. Les
sentiments ne sont pas des faits et les opinions ne sont pas des crimes, et
l’esthétique compte encore – et défendre une esthétique est la raison pour
laquelle je suis un écrivain, des choses qui sont vraies sans toujours avoir
à être factuelles ou immuables. Mais les opinions, elles aussi, peuvent
changer, même si, selon les réseaux sociaux, elles sont censées durer
éternellement.
BBB

La première officielle d’American Psycho : La comédie musicale a eu lieu


en avril 2016 au Gerald Schoenfeld Theatre sur Broadway, aboutissement
d’un projet en cours depuis une dizaine d’années en gros. J’en ai entendu
parler pour la première fois à Los Angeles en 2006 ou 2007, au Chateau
Marmont, alors que je buvais des verres avec quelques jeunes producteurs
et directeurs, tous mâles, tous blancs, tous hétéros, décidés à monter le
livre à la scène. Je me souviens très mal de cette rencontre parce que,
pendant ces années brumeuses, je buvais beaucoup et j’étais distrait, et
perdu dans une crise de la quarantaine si sévère que je pouvais à peine
prêter attention aux inconnus dans les rendez-vous d’affaires. Mais je me
rappelle que c’était l’heure des cocktails, la lumière d’été déclinait, nous
étions assis à une table dans le patio bondé, et tout le monde avait l’air
incroyablement jeune et optimiste, mais prudent, tandis que nous parlions
d’une comédie musicale inspirée non pas du film, mais du livre. Les
jeunes gens avaient présenté différentes raisons un peu vagues de leur
intérêt : American Psycho était une marque qui résonnait, c’était une idée
tellement cool, c’était une alternative à l’éternel spectacle pro familial de
Broadway, et peut-être même que des types hétéros achèteraient des billets
pour une comédie musicale. Ils ont continué à parler et, après une autre
Margarita, je me suis rendu compte : ces types auraient pu être n’importe
qui. Mais c’était des vrais fans et ils ne cessaient de répéter que ce
spectacle pourrait être très lucratif. Ils me rappelaient en quelque sorte les
jeunes types que j’avais rencontrés à Wall Street, quand je faisais
inutilement des recherches pour ce roman, près de trente ans auparavant,
sauf que j’étais le plus vieux à présent.

L’industrie du spectacle vous force à devenir un joueur, que ça vous


plaise ou non, et ces jeunes types lançaient les dés et les chances n’étaient
certainement pas en leur faveur. Même s’ils parvenaient à monter le
spectacle à Broadway – cette nuit-là, au Chateau Marmont, il n’y avait pas
de livre, pas de musique, pas de chansons –, le fait brutal était que quatre-
vingts pour cent des productions de Broadway ne récupéraient jamais leur
mise. En même temps, bien sûr, il était concevable que cela puisse être
lucratif – et ça semblait tellement merveilleux, tellement encourageant,
après un ou deux verres dans le patio où, je me rappelle, on était en train
d’allumer les bougies, et le jardin s’assombrissait – alors pourquoi ne pas
les laisser essayer ? Au moins, j’obtiendrais un peu d’argent au titre de
l’avance. Je ne cessais de hocher la tête plaisamment ce soir-là, et je ne
posais des questions que pour la forme, et je me fichais vraiment des
réponses, parce que je ne serais jamais impliqué, au bout du compte. Je
voulais seulement que tout le monde soit content, assuré que j’étais
favorable à leur idée. Ivre, je pensais : hé, ça pourrait être lucratif.
BBB

Il a fallu tant d’années pour que chacun comprenne ses transactions


respectives, et ces mails et coups de téléphone des agents et des avocats
étaient pour moi les seuls rappels du fait que des gens essayaient de
transformer American Psycho en comédie musicale. J’étais souvent
occupé par une myriade d’autres projets et cette idée me faisait encore
l’effet d’avoir si peu de chances d’aboutir qu’elle s’évaporait de mon
esprit dans la minute qui suivait l’appel que j’avais reçu d’un agent ou
d’un avocat ou d’un aspirant producteur. Pendant cette décennie de pré-
production, je n’ai dîné qu’une fois, en 2010, avec l’auteur du livret de la
comédie musicale, Roberto Aguirre-Sacasa, et c’était purement mondain :
il avait déjà touché sa part et il ne m’a posé aucune question sur le roman.
J’ai rencontré aussi Duncan Sheik, qui écrivait la musique et les paroles,
une fois durant cette période, et puis une fois encore, peut-être un an plus
tard, lors d’un cocktail dans la maison du producteur David Johnson à
Brentwood. Et j’ai rencontré Rupert Goold, le directeur de la production,
une fois lors d’un autre dîner, et ces dîners étaient tout à fait courtois, dans
des restaurants coûteux, et j’ai dérivé sereinement pendant chacun d’eux
parce que l’idée me faisait l’effet d’être une chimère. J’avais l’impression
d’être le bienvenu, mais également inutile de manière plaisante – ils
progressaient avec ou sans moi, et je m’en fichais parce que je n’ai jamais
pensé que cela arriverait, même si Duncan et Roberto et Rupert avaient
tous de solides références à Broadway. Jesse Singer, un des producteurs du
spectacle, était mon contact pendant ces années de développement, et il
me tenait au courant de ce qui se passait et de ce qui ne se passait pas.
Mais j’avais tant d’autres distractions. Par exemple, m’habituer à Los
Angeles, où j’étais de retour après vingt ans passés au loin, s’était révélé
plus dur que je ne l’avais prévu ; comparé à Manhattan, c’était une ville
solitaire à la limite du spectral, et il y avait la version cinématographique
de Zombies, qui avait démarré sur de si bonnes bases, mais tournait au
désastre créatif et financier, et j’y ai perdu quelques amis. Entre-temps, je
passais un temps infernal à essayer d’écrire un nouveau roman, qui
tournait presque au mémoire, détaillant la crise qui m’engloutissait durant
cette période. Enfin, il y avait aussi l’acteur dont j’étais tombé amoureux,
qui était très intéressé par un rôle dans un film et décidé à l’obtenir – mais
par rien d’autre, comme je l’ai découvert à mes dépens.
BBB

Puis, soudain, nous étions en décembre 2013 et c’était la première


d’American Psycho : la comédie musicale à l’Almeida Theater à Londres,
avec Matt Smith de Dr. Who dans le rôle principal, à l’affiche pour cinq
semaines. C’était arrivé si rapidement que j’étais amusé par ma propre
surprise et par l’étrangeté procurée par l’idée du truc, parce que cela ne
paraissait pas encore vraiment réel. J’avais entendu les premières démos
que Sheik avait enregistrées et chantées lui-même, et j’avais feuilleté le
livret de Roberto, mais à peine, dans la mesure où le projet semblait à des
années-lumière de ma vie pratique et de mes préoccupations
quotidiennes : c’était le monde de quelqu’un d’autre. Les producteurs ont
proposé de me faire venir à Londres pour une semaine, afin de faire la
promotion, ce qui me contraindrait, j’ai réalisé, à devenir de facto le
visage du spectacle, mais aussi pourrait être interprété de travers comme
mon approbation d’un spectacle que je n’avais, en fait, pas vu. Je n’étais
pas d’humeur à jouer l’artiste gentil et reconnaissant, et j’ai averti Jesse
Singer que s’ils me faisaient venir pour parler à la presse et arpenter le
tapis rouge, j’allais dire honnêtement si j’aimais ou pas. À la fin, ils ont
préféré éviter le risque et s’épargner la dépense ; de plus, ils n’avaient pas
besoin de faire de relations publiques puisque le spectacle jouait à
guichets fermés. La production de l’Almeida a obtenu de bonnes critiques
et des discussions ont immédiatement démarré sur la possibilité de monter
le spectacle à Broadway. Trois années ont passé rapidement et, au
printemps 2016, on m’a mis dans un avion pour New York afin que je
puisse voir cette mise en scène au cours des avant-premières, que je
m’immerge dans un press-junket, devienne le parrain de facto, arpente le
tapis rouge et assiste à la première et à l’after : mon apparition scellant
l’affaire que j’avais approuvée entièrement. Et pourquoi ne l’aurais-je pas
fait ? Cela pourrait être lucratif.

J’étais venu pour la dernière fois à New York en 2010, première étape
d’une tournée pour un livre, et j’avais été révulsé par les changements
qu’avait connus la ville depuis que je l’avais quittée cinq ans plus tôt :
plus de monde, si c’était possible, et plus de gens riches ; tout semblait
avoir été nettoyé, être légèrement anonyme, comme si la globalisation
avait agité sa baguette magique sur Manhattan. La ville dans laquelle
j’étais parvenu à la maturité à la fin des années 1980 était tellement plus
sale, plus effrayante et plus excitante que l’endroit homogénéisé et
entrepreneurial que j’avais exploré pendant ces quelques jours de mon
périple. Puis, à la fin de ma tournée au Royaume-Uni et avant d’en
commencer une autre en Australie, j’ai été ramené dans la ville pour faire
une apparition dans le Charlie Rose Show, et avant l’enregistrement j’ai
passé l’après-midi à marcher, un peu stupéfié par la façon dont tout avait
changé : calme et prospère, sans danger pour les familles, cher et castré, et
tellement moins dingue qu’elle l’était quand j’avais vingt ans. Et ces
impressions ont été amplifiées six ans plus tard, au moment de la première
à Broadway d’American Psycho. Tout cela faisait l’effet maintenant d’un
rêve extrêmement long et je pouvais imaginer à quoi ça ressemblerait si
j’avais décrit ce qui se passait à quelqu’un : un livre que j’avais écrit avait
été transformé en comédie musicale et j’avais dû prendre l’avion pour
New York afin de la voir avec un journaliste du New York Times assis à
mes côtés et notant les réactions, et puis je m’étais retrouvé en coulisses,
serrant la main de Bradley Cooper, et puis nous avions tous les deux parlé
à Benjamin Walker, la star du spectacle, et puis j’avais été interviewé chez
Sardi’s, et plus tard au 21 Club, où un reporter du New York Post avait noté
ironiquement que j’avais commandé un steak tartare, haché, sanguinolent.
Mais ce n’était pas un rêve.
BBB

La semaine avait été, pour l’essentiel, consacrée à la comédie musicale


dont nous avions tous espéré qu’elle serait tellement lucrative, mais
l’autre partie du voyage se trouvait coïncider avec la semaine où les
chaînes présentent leurs grilles aux annonceurs, et particulièrement
Fullscreen, une compagnie numérique (depuis disparue) à qui j’avais
vendu une websérie, intitulée The Deleted, que j’avais écrite et que j’allais
réaliser plus tard, pendant l’été. Quand je ne voyais pas la presse pour la
comédie musicale, j’étais dans ma chambre d’hôtel midtown en train de
terminer les dernières retouches du scénario ou bien je faisais l’inventaire
de mon appartement de 13th Street que j’avais loué, dans un quartier que je
ne reconnaissais plus, ou bien encore je passais du temps avec des amis
qui avaient déménagé de Manhattan à Brooklyn et que je n’avais pas vus
depuis des années. À la fin, je n’avais pas eu à simuler les subtilités de
relations publiques pour American Psycho : La comédie musicale, parce
que j’avais vraiment aimé le spectacle, le trouvant problématique mais
divertissant. La prise de conscience de Bateman était une chose délicate à
adapter pour la scène, le fait que la société dont il fait partie se fiche de
ses crimes et, à son tour, le contraint à imaginer que ce n’est peut-être pas
lui qui les a réellement commis ; c’était ce qui s’était révélé difficile pour
Mary Harron dans son adaptation à l’écran, un échec qu’elle reconnaît
volontiers. Un narrateur sujet à caution convient peut-être mieux aux
digressions romanesques, et lors des trois fois où j’ai vu la comédie
musicale cette semaine-là, le deuxième acte m’a toujours donné à penser,
avec sa succession de scènes où Bateman est forcé de reconnaître sa «
vérité » sur lui-même et sur la société. Dans l’ensemble, toutefois, le
matériel paraissait plus visionnaire que jamais. Dans le sillage d’un
effondrement économique lointain et avec l’ascension irrésistible de
Donald Trump, on avait l’impression que cela pourrait tout simplement
devenir la comédie musicale du moment. Alors que je regardais Bateman
s’élever devant moi une dernière fois, je ne pouvais pas m’empêcher de
penser au rendez-vous initial au Chateau Marmont, dix ans plus tôt, quand
la lumière d’été déclinait et que j’étais un peu ivre après deux cocktails,
quand j’avais eu l’impression que ce projet pourrait peut-être marcher et
être lucratif. En réalité, il a pris fin au bout de deux mois, après quatre-
vingt-une représentations dont un mois d’avant-premières, pour un coût,
jamais récupéré, de quatorze millions de dollars.
these days
Au cours de l’été 2018, j’ai commencé à regarder une série télévisée,
intitulée Pose, diffusée le dimanche soir, parfois captivante, parfois
émouvante, souvent frustrante, se passant, étonnamment, dans le monde
trans-genre de la culture des bals de la fin des années 1980 à Manhattan.
Quelquefois, pendant que je regardais, j’éprouvais une réaction physique
bien réelle, que ce fût une brusque douleur dans la poitrine, une légère
poussée d’adrénaline ou bien une vague crainte spasmodique, et je me
rendais compte que c’était lié au désir de liberté que les personnages
principaux de cette série semblaient tous ressentir : un désir d’être
accepté, de savoir que leurs voix étaient entendues, d’être inclus au statu
quo en dépit de ce qu’ils représentaient ou de la répugnance qu’ils
inspiraient. Pose, en soi, était une série conventionnelle grand public, qui
avait plutôt l’air de prendre au sérieux les vies des personnages, mais leurs
histoires de douleur et de lutte s’inscrivaient dans un monde qui ne voulait
pas les reconnaître ; parce qu’ils étaient d’une certaine façon offensants et
auraient dû par conséquent être effacés, invisibles, interdits, et cela avait
pour moi, au cours de l’été 2018, un à-propos qui provoquait un certain
stress.

Les trois femmes transgenre au cœur de la série étaient des symboles de


résistance qui auraient pu être tragiques, compte tenu du moment
malchanceux de leur naissance, dans lequel l’homophobie, le sida et le
racisme étaient endémiques. Mais, la nuit, elles avaient la culture du bal,
qui leur permettait d’échapper à la noirceur de leurs vies réelles pour aller
vers un fantasme de liberté qui les inspirait, où elles pouvaient entrer en
compétition pour des prix, cat-walk et danse sur un podium de luxe
imaginaire, imitation d’autres classes sociales et d’autres genres. Dans ces
bals, les femmes étaient jugées pour leur voguing, leurs costumes, leur
apparence et leur attitude exagérées, et leur but était d’insister sur une
parodie de l’hétérosexualité féminine. Le défi des personnages n’était pas
écrasé par le monde réel, comme cela avait l’air d’être le cas, presque
quotidiennement, dans les endroits où elles voulaient s’intégrer, mais au
contraire était jugé par un jury qui leur accordait des trophées en fonction
de leur « vraisemblance », versions d’elles-mêmes fantasmées dans leur
passage à l’acte – avatars déguisés pour une nuit d’évasion. Pose a été
pour moi un rappel, pendant l’été 2018 : la liberté était ce que tout le
monde désire, quel que soit l’âge, le genre, la race, l’identité. Dans le
Manhattan de 1987 où je résidais, la liberté était une promesse tenue
seulement pour certaines personnes et un épisode particulièrement
déconcertant de la série m’a rappelé le racisme évident de la scène gay
blanche, jeune et privilégiée, durant cette période. Pourtant, cette série
étrange et inégale me rappelait aussi le changement d’attitudes concernant
ce que la liberté, avec toutes les limitations et illusions qui lui sont
propres, signifiait à présent.
BBB

Pendant cet été, j’ai dîné avec un ami qui était venu en voiture depuis
Manhattan Beach. Je l’ai retrouvé dans Culver City, venant de West
Hollywoood, un district qui était encore dans la résistance, allant jusqu’à
donner solennellement les clés de la ville à une star du porno, qui avait
passé une nuit avec Donald Trump, plus de dix ans auparavant, et qui avait
été payée pour ne pas en parler, mais avait récemment accordé des
interviews pour l’humilier – plutôt, disons, qu’à un lobby travaillant pour
les sans-abri ou à une star du porno gay. Ils faisaient passer un message,
bien sûr, mais à propos de quoi exactement ? C’était, comme pour tout le
reste en 2018, obscurci par un certain type de dérèglement sentimental.
Mon ami et moi ne nous étions pas vus depuis un an environ, et nous
avions poussé des cris à ce sujet avant d’aller nous asseoir dans un
restaurant du vieux complexe Helms Bakery. Nous nous étions rencontrés
quand j’étais revenu à LA en 2006 ; il travaillait à Hollywood pour une
compagnie de production où un de mes projets était développé, mais il se
sentait de plus en plus malheureux face aux réalités brutales du métier.
Il est américain, a une dizaine d’années de moins que moi, est plutôt
conservateur. Il a voté pour Trump et pensait que le président faisait un
assez bon boulot, et assis là en sa compagnie, je me suis rendu compte,
une fois de plus, que je vivais avec un millénial détestant Trump,
socialiste, et cependant, cet été-là, j’allais au cinéma tous les week-ends
avec un millénial juif, pro-Trump et pro-Israël, tout comme je pouvais
aller boire un verre avec un journaliste gauchiste d’une quarantaine
d’années, venu de New York pour une visite, ou bien dîner chaque mois
avec une féministe libérale de cinquante ans, passionnément anti-Trump,
et envoyer des textos sur des séries de télévision accablantes à un
réalisateur juif et gay d’une trentaine d’années, qui soutenait Trump.
Donc, assis dans ce restaurant de Culver City, j’ai fait le constat de la
diversité politique de mon groupe d’amis. Et même si je vis dans la vague
« bleue » de Los Angeles, je ne vis pas dans une bulle. Politiquement.

Et mon ami de Manhattan Beach non plus, même s’il a admis que la
moitié, facilement, de ses amis orientés à gauche l’avaient laissé tomber
au cours de l’année précédente, simplement parce qu’il avait dit du bien
du président sur les réseaux sociaux. La question qui se posait à présent
était la suivante : étaient-ils vraiment ses amis pour commencer ? S’ils
l’avaient laissé tomber aussi brutalement à cause de Trump, ils ne
l’avaient sans doute jamais été. Il se demandait souvent : il n’avait fallu
que ça, vraiment ? Défendre un président qu’on a soutenu et pour qui on a
voté était-il à ce point immoral et scandaleux ? Apparemment, pour
certains, à gauche, c’était une bonne raison d’abandonner un ami, un
parent ou même une accointance. Mon ami a aussi noté qu’il était devenu
plus difficile de rencontrer des filles en ligne dans la Californie
démocrate, où la question « Où est-ce que tu te situes politiquement ? »
était la plus fréquemment posée par les femmes, remplaçant
la précédente : « Quelle taille tu fais ? » Comme moi, mon ami acceptait
toutes les idéologies et les opinions, même celles qui étaient
diamétralement opposées à la sienne, et nous avons noté combien de nos
amis vivaient dans une bulle, encore bouleversés par « l’injustice » de
l’élection et la toxicité perceptible de l’administration, et ne pouvaient
envisager de voir les choses différemment – c’est-à-dire de se mettre dans
la peau de quelqu’un d’autre. C’est pourquoi il devenait évident, pour
beaucoup d’entre nous pendant l’été dernier, que la Gauche était en train
de se métamorphoser, de devenir quelque chose qu’elle n’avait jamais été
au cours de ma vie : un parti autoritaire, intolérant, moralement supérieur,
déphasé, privé d’une idéologie cohérente, au-delà de son refus global
d’accorder son crédit à une élection que celui qu’il n’approuvait pas avait
gagné, du moins légalement et techniquement. La Gauche était devenue
une machine enragée, qui se consumait : une bulle bleue qui se dissolvait.
BBB

Toutefois, mon ami et moi étions tous les deux parfaitement conscients de
résider assez confortablement dans ce qui était à présent étiqueté bulle de
l’homme blanc privilégié. Peut-être que, sous certains angles, c’était vrai,
mais je ne considérais pas le fait d’être blanc ou d’être mâle comme des
aspects déterminants de mon identité – ou du moins n’en avais pas été
particulièrement conscient (un fait, soit dit en passant, contre lequel je ne
pouvais rien). Avec des millions d’autres hommes blancs, j’étais
constamment rappelé à l’ordre par une certaine faction : nous devrions
nous définir par notre identité blanche parce que c’était en soi le problème
réel. En réalité, cette faction l’exigeait, sans se soucier de reconnaître
qu’une politique identitaire quelconque était peut-être la pire idée à
suggérer dans la culture d’aujourd’hui, certainement celle qui encourage
l’expansion des organisations séparatistes et suprématistes. En général, la
politique identitaire approuve l’idée que les peuples sont essentiellement
des tribus et que nos différences sont irréconciliables, ce qui naturellement
rend la diversité et l’inclusion impossibles. C’est l’impasse toxique de la
politique identitaire. C’est un piège. Mais même si c’est le cas, je n’ai
rejeté personne parce que il ou elle croyait ou voulait s’aligner sur un
candidat particulier. Chacun est libre de faire comme il l’entend et, en tant
qu’ami, je soutiens. Je n’étais peut-être pas d’accord, mais je n’allais pas
mettre fin à une amitié à cause de choix politiques. Je n’ai jamais cessé de
voir quelqu’un à cause de la personne pour qui il ou elle avait voté, et
c’était peut-être plus facile pour moi que pour d’autres, dans la mesure où
je ne m’intéressais tout simplement pas à la politique. Ou bien, comme
beaucoup le soutiendraient, c’était plus facile parce que j’étais un mâle
blanc privilégié. Ou peut-être parce que je suis tout bêtement un adulte, et
non plus un enfant, et que j’ai compris que les choses ne tournaient pas
toujours comme nous le voulions et aussi parce que nous ne sommes pas
tous pareils. J’étais bien plus curieux de savoir qui une personne était
vraiment que de savoir pour qui elle votait.

Mais, pendant l’été 2018, qui vous souteniez politiquement déterminait à


quelle fête ou à quelle table vous seriez invité, ou bien, comme l’a appris
le porte-parole de la Maison-Blanche en juin, dans quel restaurant vous
seriez autorisé à dîner. C’était devenu, pour certains d’entre nous, une
forme inacceptable de « résistance » – une chose qui, après trois ans ou
presque d’ascendance de Trump, sentait le moisi, était absurde, de
mauvaise foi. Éviter ceux qui ne pensent pas comme vous était devenu, au-
delà de la protestation et de la résistance, une forme infantile de fascisme,
et il était de plus en plus difficile d’accepter ces tactiques d’exclusion. Les
points de vue politiques différents étaient jugés immoraux, racistes et
misogynes. Ces cris constants des inconsolables étaient, pour moi, plus
que pénibles : un bourdonnement suraigu qui ne déplaçait jamais
l’aiguille. J’imaginais qu’on pouvait ne pas aimer les choix politiques de
quelqu’un ou même sa vision du monde, mais qu’on pouvait en tirer
quelque chose d’utile et poursuivre ensuite son chemin. Si vous regardez
tout par la seule lorgnette de votre parti ou de votre affiliation, si vous êtes
capable de rester dans une pièce où ne se trouvent que des gens pensant
comme vous et votant comme vous, cela ne fait-il pas de vous une
personne dépourvue de curiosité qui simplifie à l’excès, passive-agressive,
convaincue d’être au pinacle de la moralité supérieure, sans jamais vous
demander si vous n’êtes pas, aux yeux des autres, en son tréfonds ?
BBB

L’hystérie de l’été 2018 n’a jamais été plus bruyante que lorsque s’est
ouvert l’avenir de la Cour suprême, réduisant au silence mon petit ami
désorienté et loquace au cours d’une dépression de quarante-huit heures
après que le juge Kennedy eut annoncé sa retraite, et des amis se sont mis
à m’envoyer des textos, en proie à un désespoir exagéré, se demandant
dans quel pays ils devraient déménager. Ajoutez à cela l’immoralité
supposée cosmique des politiques d’immigration désormais appliquées
aux frontières (celles d’Obama n’étaient pas si remarquablement
différentes), et la résistance était devenue officiellement une chose
différente de ce qu’elle était au départ. Le temps semblait finalement venu
de fermer la porte à cette hystérie, une sorte de jeu falsifié qui ne
parvenait même pas à connecter le réel et le pragmatique, qui faisait
l’effet à présent d’être fabriqué et joué, et n’était presque jamais
incontestable et convaincant – simplement une dernière tentative
désespérée de s’emparer… de quoi exactement ? Certainement pas de la
moindre notion de civilité ou d’acceptation du fait que le président
gouvernait d’une façon qu’approuvaient quatre-vingt-dix pour cent des
gens qui avaient voté pour lui. De plus en plus, on aurait dit qu’un appareil
était en place dont le seul but était de discréditer l’élection elle-même
parce que certaines personnes n’avaient pas obtenu ce qu’elles voulaient.
Et Trump les en avait avertis à chacun de ses rassemblements, où « You
Can’t Always Get What You Want » concluait toujours le spectacle.
Le pays donnait souvent l’impression d’être un lycée dément où les
perdants parmi les élèves jetaient tout ce qu’ils pouvaient sur celui qui
avait été élu chef de classe, pour voir ce qu’il adviendrait, le
compromettant à tout moment, lui et les élèves qui avaient voté pour lui.
C’était la dynamique, je l’ai déjà noté, qui faisait de Trump le plus grand
outsider jamais vu auparavant. Les comparaisons qui allaient bon train, de
Trump à Hitler, de l’Immigration and Customs Enforcement Agency (ICE)
à la Gestapo, furent pour moi la goutte qui fit déborder le vase – après
deux années ou presque de pause attendons-de-voir-si-tout-le-monde-va-
se-calmer-putain que j’avais maintenue jusqu’à la fin de l’été 2018, je n’ai
plus été capable de me calmer, putain. Et une nouvelle ironie avait fait son
apparition dans le décor : j’entendais dire à présent combien la gauche
était devenue irritante par des gens de gauche. Un soir, alors que nous
buvions un verre, quelqu’un a soupiré à mon oreille : « Je ne sais pas
comment nous sommes devenus aussi ennuyeux. » Et lors d’un dîner, un
libéral entre deux âges a dit, méprisant : « Oh, je ne peux plus supporter la
résistance » – et cela venait d’un gay qui avait été fier d’en faire partie.
BBB

Je m’en vais, j’ai commencé à entendre ça pendant l’été. Je m’en vais


simplement, je m’en vais. J’avais remarqué ce hashtag pour la première
fois la dernière semaine de juin, et il était lié à des jeunes gens qui
postaient sur Facebook des vidéos expliquant pourquoi ils quittaient le
Parti démocrate. Le fondateur de la campagne était un jeune acteur gay et
un ex-démocrate désenchanté par l’intimidation, l’inertie et la mauvaise
foi, et après la débâcle d’Hillary il en avait eu assez, comme beaucoup
d’autres, croyait-il. « Autrefois, j’étais un libéral. Enfin, pour être honnête,
il y a moins d’un an, j’étais encore un libéral, avait-il annoncé dans une
vidéo. Mais je rejette un système qui permet à un groupe ambitieux, mal
informé et dogmatique de supprimer la liberté d’expression, de créer de
faux récits et, dans son apathie, de passer la vérité au rouleau compresseur.
Je rejette la haine. Ce sont les raisons qui ont fait que je suis un libéral. Et
ce sont les mêmes qui font que je m’en vais. » Ce mouvement a peut-être
été minuscule, mais ce qui a donné l’impression qu’il était plus important,
c’est qu’il exprimait quelque chose dont on parlait avant même que
#WalkAway ne devienne une campagne : l’ère de la plateforme
démocratique traditionnelle était sur sa fin, ou était morte en fait en
novembre 2016, ou peut-être même avant, implosant sans doute quelque
part le long de la route en direction de la collision avec l’élection. Ce
n’était pas que Trump avait gagné le collège électoral par une marge
infime, m’avait dit un ami désenchanté et supporter de Clinton, c’était
qu’Hillary l’avait perdu par une marge tellement plus importante qu’on ne
l’imaginait, ce qui expliquait exactement pourquoi tout le monde était
tellement en colère et à la dérive, comme si on leur avait promis une chose
immuable, gravée dans le marbre (mon partenaire millénial était
convaincu que la campagne #WalkAway avait été créée et disséminée par
des robots russes ; ce n’était pas le cas, mais pendant l’été 2018, qui
pouvait le dire ?). Cette campagne était une réaction contre ce que
beaucoup de gens considéraient comme une résistance de plus en plus
dérangée et enragée, qui soutenait que si vous n’étiez pas « éveillé » au
fait que Donald Trump était dangereux et haineux, alors ses supporters et
vous seriez soumis à une fatwa sociale et professionnelle toujours plus
étendue. Si vous aviez été rejeté par votre famille, si vos amis vous
avaient laissé tomber, si vous aviez perdu votre travail, parce que vous
aviez toléré cet homme, vous saviez que la gauche était très loin d’être
aussi inclusive et diverse qu’elle l’avait longtemps proclamé. Pendant
l’été 2018, elle avait tourné à la haine et, pour beaucoup de gens, elle
paraissait refuser le sens commun, la raison et l’Amérique.
BBB

Au printemps 2017, j’ai perdu quelques amis (ou faux amis), non parce
que j’avais voté pour Donald Trump (je n’avais pas voté), mais parce que
j’avais finalement explosé, sur mon podcast, contre les élites fortunées des
deux côtes qui pleuraient encore à propos d’une élection, et j’avais
soutenu que cette incapacité à rationaliser et à faire face à un simple fait
était devenue insupportable non seulement pour eux, mais pour quiconque
avait à endurer leur traumatisme théâtral. Je me suis moqué d’amis riches
qui grognaient contre l’injustice du collège électoral pendant un dîner à
Spago qui avait coûté des milliers de dollars, et j’ai reproché à Meryl
Streep son discours anti-Trump outragé aux Golden Globes, pendant la
semaine même où elle avait mis en vente sa maison de Greenwich Village
pour trente millions de dollars. Après que ce podcast a été diffusé, j’ai
remarqué que plusieurs accointances ne sortaient plus avec moi, et qu’une
ou deux personnes que je considérais comme des amis avaient disparu –
parce que je n’étais pas, je suppose, catégoriquement opposé au président,
parce que je n’étais pas d’accord avec elles pour dire que tout était
franchement atroce, parce que je ne pensais pas que Trump était la pire
chose qui soit arrivée à la démocratie et parce qu’il leur semblait que je
trouvais normal que « Hitler orange » soit à la Maison-Blanche. Je
normalisais Trump et ça, camarade, ça n’est pas acceptable.

J’ai tweeté de temps en temps sur la façon dont mes amis « signaleurs de
vertus » me faisaient la leçon et, sur mon podcast, j’ai parlé de la réaction
réflexe d’une productrice de LA quand j’ai mentionné une relation
commune qui avait voté pour Trump : on aurait cru qu’elle avait été
mordue par un zombie sorti de 28 jours plus tard et infectée par le virus de
la rage. Je faisais des plaisanteries de ce genre non parce que je soutenais
ce que Trump faisait, mais seulement parce que je ne me griffais pas le
visage, angoissé par quelque chose qu’il avait pu faire, et donc ils m’ont
soudain considéré comme un collaborateur et ont montré tous les signes de
cette terrible infection. Certains suiveurs de mon podcast ont suggéré
qu’en me plaignant de l’hystérie de la gauche j’étais devenu Rush
Limbaugh, que j’étais un type bizarre, pro-Trump d’extrême droite, que
tout ça était bon pour la poubelle, dégoûtant, insupportable. Et donc nous
en étions là : l’opinion de quelqu’un était insupportable. C’était la posture
désormais. Et aussi une violation extrême, absurde, de la liberté
d’expression, tout comme les politiques réputées haïssables étaient
détournées en immorales. Les comparaisons incessantes avec Hitler et les
nazis étaient particulièrement répugnantes puisque mon beau-père, Juif
polonais de plus de soixante-dix ans, avait, enfant, perdu sa famille dans
l’Holocauste, et je ne pouvais donc même plus prétendre sympathiser avec
cette hystérie ; même en tant que métaphore, c’était faible et, au fond,
idiot. Cependant, mon petit ami socialiste, que j’accusais souvent de
fascisme libéral, croyait à présent que mon obsession de l’esthétique était
devenue, au cours de l’été 2018, essentiellement fasciste aussi.
BBB

Un peu plus tôt dans l’année, plusieurs journalistes ont voulu me parler
de deux tweets que j’avais postés en faveur de Kanye West. Ils n’avaient
pas l’air de croire que je pouvais aimer son fil « délirant », notamment
quand il disait aimer Trump, et ne pouvaient certainement pas comprendre
pourquoi j’avais tweeté « Heil Kanye ! » en réponse à son mélange
bizarroïde de prophétie transparente et de blague de relations publiques
très calculée. La presse suggérait que quelque chose n’allait vraiment pas
bien chez moi pour avoir posté un truc pareil, mais pas chez eux pour
m’avoir posé la question. Mais je connaissais Kanye depuis 2013, quand il
m’avait envoyé, de façon inattendue, un texto pour me demander si
j’aimerais travailler sur une idée de film qu’il avait eue. Nous ne nous
étions jamais rencontrés, mais j’ai été assez intrigué pour aller le voir dans
une aile privée de Cedars Sinai, le lendemain de la naissance de son
premier enfant. Nous avons passé quatre heures à discuter du projet de
film et de toutes sortes d’autres choses – tout, depuis son album Yeesus au
porno, en passant par les Jestsons – jusqu’à ce que Kim Kardashian sorte
de sa chambre avec dans ses bras leur nouveau-né North. Ça m’a paru le
bon moment pour me retirer, quand bien même Kanye aurait voulu que je
reste encore, m’offrant même une bouteille de Grey Goose alors que je
m’apprêtais à partir. Depuis, j’avais travaillé avec lui sur quelques projets
étranges et compliqués de cinéma, de télévision et de vidéo qui, pour la
plupart, ne s’étaient jamais concrétisés, mais j’avais gardé le contact sur
les réseaux sociaux, et il se trouvait que j’avais réagi à ses étonnantes
pensées, à son flux de conscience sur sa page officielle de Twitter, dans les
semaines qui précédaient la sortie de son nouvel album – comme des
centaines de milliers d’autres suiveurs.

Ces tweets me rappelaient pourquoi j’aimais Kanye : ils étaient adorables


et mystérieux, stupides et profonds, drôles et malins, jargon de groupe
d’entraide et vieilles photos, coup de pub absurde et réflexion véritable sur
le point où se trouvait Kanye West à ce moment précis. Et pendant la
tempête Twitter, il a mentionné qu’il aimait Trump et admirait son «
énergie de dragon », laissant entendre que le président et lui avaient ça en
commun. Mais cette admiration n’avait rien de nouveau puisqu’il en avait
dit autant lorsqu’il avait explosé dans une tirade au concert de San Jose,
une semaine après la victoire de Trump – et avait déclaré au public : « Si
j’avais voté, j’aurais voté pour Trump. » (Mon petit ami était présent à ce
spectacle, pratiquement au bord de l’effondrement.) De plus, il a été une
des rares célébrités à aller voir le président à la Trump Tower après
l’élection. C’était du pur Kanye, obsédé par le showbiz, le spectacle et le
pouvoir – et, pour certains d’entre nous, son honnêteté avait toujours été
une source d’inspiration et eu un effet hypnotique. Mais la Gauche a réagi
comme un instituteur terrifié, nous faisant la leçon en disant que ce qu’il
avait tweeté était très, très mal ; que personne ne devrait l’écouter ; qu’il
devrait présenter ses excuses afin que nous puissions tous le pardonner
pour un récit dans lequel lui – un Noir – soutenait le raciste et était par
conséquent lui-même raciste. Dans un instant de panique morale, John
Legend, signaleur de vertus, a interpellé Kanye et l’a supplié de se
rétracter, se rétracter, se rétracter, et Kanye a refusé. Comme il a refusé
quand le New York Times, dans un portrait par ailleurs élogieux dans la
section Arts & Loisirs, ne pouvant pas non plus digérer l’affaire Trump,
avait incité Kanye à clarifier sa position et à s’excuser, comme s’il avait
eu besoin de le faire et, à sa manière très Kanye, il a refusé.
BBB

Des tweets comme « La victimisation de soi est une maladie » ou ceux


qui louaient le président étaient tellement drôles, parce qu’ils
provoquaient un effondrement chez les opposants de Trump, alors qu’ils
auraient dû être plus malins que ça et les replacer dans l’esprit qui avait
présidé à leur composition – un truc bipolaire, une performance artistique
dada. Mais prendre Kanye à ce point au sérieux, littéralement, comme s’il
était un ponte du dimanche matin plutôt qu’une pop star, c’était tordre leur
signification pour les faire coller à une vision déformée du monde post-
Trump qu’ils imaginaient, une version draconienne, apocalyptique, du
futur, 1984 et La Servante écarlate à la fois. C’est presque devenu un jeu :
que pouvait-on dire pour les contrarier au maximum ? Mais est-ce que
c’était drôle – ou simplement épuisant – de les voir devenir fous, de les
voir s’indigner de, euh, de tout pratiquement ? Ils avaient mis au point des
règles très précises concernant la manière de vivre et les opinions
autorisées, ce qui rendait une personne « mauvaise » ou « bonne », les
voies que vous aviez le droit de suivre, et Kanye n’adhérait à aucune
d’entre elles. Au lieu d’être à nouveau scandalisés, ils auraient dû
comprendre qu’une figure comme Trump était attirante pour lui : effronté,
un gangster, son propre maître, que cela vous plaise ou non, un solitaire,
transparent, un diseur de vérité à ne pas prendre littéralement, imparfait,
contradictoire, un rebelle, horrible pour certains ou merveilleux pour
d’autres, mais certainement pas vanille ou modéré, incapable en tant que
bureaucrate, mais habile en tant que perturbateur. C’était aussi,
naturellement, ce que beaucoup de gens que je connaissais aimaient chez
Trump.

Les médias se sont moqués de Kanye et ont spéculé sur le fait qu’il devait
être drogué pour dire des choses pareilles. Il est en train de détruire sa
carrière ! Comment un Noir pouvait-il aimer Trump ? Et – pour changer
de sujet ou de cible – comment pouvait-il faire la promotion de Candace
Owens ? Owens, une femme noire, jeune, jolie, convaincante, disait
qu’elle était devenue conservatrice quand elle avait finalement compris
que « les libéraux étaient en réalité les racistes, les libéraux étaient en
réalité les trolls ». Owens avait grandi à Stamford, dans le Connecticut, et
avait travaillé à Vogue, et elle était à présent une activiste à part entière,
très critique notamment de Black Lives Matter. Owens soutenait que les
Démocrates étaient les véritables propriétaires de plantation et, lors de ses
apparitions dans les universités, elle demandait aux jeunes Noirs d’en finir
avec la victimisation et la politique identitaire et de cesser de se comparer
à des esclaves réels. Kanye a essayé de développer le même point dans une
interview sur TMZ, décousue et faussement inspirante – du genre,
l’esclavage, c’est dans votre tête – et les médias ont redoublé d’efforts
dans leur condamnation de toutes ces choses et de celles, d’une certaine
façon, liées à lui. Seul un idiot n’aurait pas compris ce que Kanye essayait
de dire, même si c’était confus et maladroit, mais compte tenu du parti
pris qui infectait tout en 2018, la presse s’est inquiétée du fait qu’il avait
des « épisodes délirants » et probablement besoin d’un traitement pour
consommation abusive de drogues. Ou peut-être qu’il était complètement
dingue parce que personne ne pouvait penser de cette manière sans être
fou. Le consensus, dans les éditoriaux post mortem un peu partout, était
que sa carrière avait pris fin après le commentaire sur l’esclavage et les
tweets sur Trump. C’était fini pour Kanye.
BBB

J’ai rencontré Kanye pendant la semaine où ces controverses explosaient


sur les réseaux sociaux, même si initialement je ne le voulais pas. Kanye
m’avait contacté parce qu’il était intéressé par la résurrection d’un projet
de télévision dont nous avions parlé en 2015, et qu’il envisageait à présent
de transformer en film. J’étais toujours intrigué par l’idée originale, mais
je n’étais pas sûr que ça pourrait marcher sous la forme d’un film, et donc
j’hésitais, en partie à cause de conflits d’emplois du temps. Il partait
bientôt pour le Wyoming afin de terminer la production de son dernier
album et, avant cela, il serait difficile pour moi de trouver du temps pour
un rendez-vous dans ses bureaux de Calabasas. Mais j’ai ensuite compris
que mon hésitation était influencée par cette couverture des médias. Je
pensais que Kanye allait probablement bien, mais qu’il était peut-être,
comme beaucoup le prétendaient, dans une phase délirante ou
irresponsable, et si c’était le cas, essayer de se retrouver, pendant une
semaine où j’étais déjà écrasé de travail et de contraintes temporelles,
n’avait aucun sens. Mais quand j’ai expliqué que mon emploi du temps
était chargé, il a eu l’air déçu et, à mon tour, j’ai été déçu. Je me suis donc
rapidement réorganisé et je suis allé en voiture jusqu’à ses bureaux,
légèrement inquiet à l’idée que j’allais peut-être retrouver, comme le
répétaient les médias, le Kanye qui avait perdu la raison.
BBB

2018 avait été une année lourde d’anxiété pour beaucoup de gens, bon
nombre d’entre eux ayant l’impression d’être en chute libre. La résistance
était le film dans lequel chacun était un acteur et avait un rôle, mais il
n’était pas facile de savoir si c’était un film d’horreur ou simplement une
autre série de téléréalité : qu’est-ce qui était réel et qu’est-ce qui ne l’était
pas ? Chacun avait son opinion, sa propre vision excitante de la réalité, et
très peu de gens semblaient avoir le don de neutralité, être capables de
regarder le monde d’une manière calme, détachée, depuis une certaine
distance, pas encombrés par la partialité. Le préjugé était partout. En tant
que satiriste, j’étais rarement distrait – comme cela avait été le cas
récemment – par la manipulation médiatique, mais si Sean Hannity sur
FOX présentait une vision du monde qui faisait parfois l’effet d’un
fantasme arrogant, aligné sur l’administration – ce n’était pas toujours le
cas –, Rachel Maddow à l’autre bout du spectre, sur MSNBC, dans son
propre labyrinthe et avec ses théories obscures, absolument alignées sur la
vision du monde de son public, paraissait assez semblable. N’étaient-ils
pas simplement, tous les deux, des valets du parti pleins de suffisance ? Ce
fossé était souligné partout et, au cours de la même semaine au mois
d’août, j’ai eu deux conversations distinctes avec des femmes plus âgées
que je connaissais, toutes les deux soixante-dix ans passés, toutes les deux
appartenant à la même classe sociale, toutes les deux blanches et
éduquées, l’une de la côte Est, l’autre de la côte Ouest. L’une d’elles m’a
dit que Trump l’effrayait tant que souvent elle n’avait pas les idées claires,
tandis que l’autre m’a annoncé que Trump était probablement le plus
grand président qu’elle ait connu au cours de sa vie. Et chacune pensait
qu’il était temps de sortir la camisole de force pour l’autre.

Cette anxiété n’était pas seulement confinée à la politique et aux médias.


Depuis l’élection, d’innombrables façons, Hollywood s’était révélée une
des enclaves capitalistes les plus hypocrites au monde, défendant
apparemment et uniformément le progressisme, l’égalité, l’inclusion et la
diversité – sauf quand on en venait à l’inclusion et la diversité de la pensée
politique, de l’opinion et du langage. L’hostilité entrepreneuriale, en jeu
passif-agressif, était semblable à celle d’un adolescent colérique et
dérangé, ses attitudes et ses poses si infantiles qu’il vous fallait vous
demander si les fantasmes dont la ville faisait le trafic n’avaient pas
entièrement englouti la logique et le sens commun. Ils promouvaient
fièrement la paix tout en étant parfaitement à l’aise avec la vidéo où
Trump se faisait tirer dessus par Snoop Dog, décapiter par Kathy Griffin,
battre à mort par Robert de Niro, ou plus simplement avec son assassinat
suggéré par un Johnny Depp apparemment ivre. Et le caractère menaçant
que l’on ressentait n’était pas limité à des choses mineures, comme
lorsque, pendant l’été 2018, Whoopi Goldberg et Joy Behar ont pété les
plombs à propos de Trump, puis coupé la parole à un invité qui était en
désaccord avec elles et avait préféré disparaître pendant une page de
publicité. Il y avait des signes plus dangereux dans l’air.
BBB

Le tweet de Roseanne Barr, tard dans la nuit, comparant Valerie Jarrett,


une conseillère principale d’Obama, à un personnage simiesque de La
Planète des singes a provoqué son renvoi de Walt Disney Company, pour
racisme, même si Barr avait protesté (de façon crédible, à mes oreilles)
qu’elle ne savait même pas que Jarrett était noire. Ce renvoi a été le
présage d’un autre renvoi très médiatisé chez Disney, cet été-là, celui de
l’écrivain-réalisateur James Gunn, qui était responsable de la franchise, au
succès énorme, de Les Gardiens de la galaxie. Des tweets, vieux d’il y a
dix ans, avaient refait surface : des plaisanteries douteuses de mauvais
garçon, des tentatives foireuses d’humour un peu tendu et visant à
choquer, qui touchaient à la pédophilie, aux fellations, au viol, au sida.
C’était exactement ce que bon nombre d’entre nous avions pensé que
Twitter encourageait dans les premières années, à l’époque où les tweets «
inappropriés » ne définissaient pas encore la totalité de l’humanité d’un
individu et ne les conduisaient pas en prison à perpétuité. Disney avait
coupé tous les liens de travail avec Gunn, dont les films avaient rapporté
plus d’un milliard de dollars à la compagnie, et l’avait viré du prochain
film des Gardiens, déjà écrit et programmé pour être en production à
l’automne. Cette décision de l’entreprise était glaçante parce que Gunn
avait fait amende honorable et désavoué ces tweets, des années
auparavant, mais manifestait aussi activement sa haine de Donald Trump,
le critiquant bruyamment sur Twitter, naturellement. On a compris alors
que même un libéralisme véhément ne pouvait vous sauver, pas dans cette
culture d’entreprise tyrannique et oppressante à Hollywood, qui dictait à
présent comment nous étions censés nous exprimer en tant que comiques,
que réalisateurs, qu’artistes. La liberté d’expression était devenue,
semblait-il, un désir de mort esthétisé, un suicide à proprement parler.

Avec de moins en moins d’entreprises aux commandes du spectacle, les


camarades avaient besoin d’adhérer à leur nouveau règlement : sur
l’humour, sur la liberté d’expression, sur ce qui est drôle et ce qui est
offensant. Les artistes – ou plutôt, dans le jargon local, les créatifs,
comme la ville aimait les appeler – ne devaient plus repousser les limites,
passer du côté de l’ombre, explorer les tabous, faire des plaisanteries
déplacées ou avancer des opinions anticonformistes. Nous pouvions le
faire, mais pas si nous voulions nourrir nos familles. Cette nouvelle
politique exigeait de vous que vous viviez dans un monde où personne
n’était jamais offensé, où tout le monde était toujours gentil et aimable, où
les choses étaient toujours sans tache et asexuées, et même sans genre, de
préférence – et c’est à ce moment-là que je me suis vraiment inquiété,
avec des entreprises qui entendaient exercer leur contrôle non seulement
sur ce que vous disiez, mais aussi sur vos pensées et sur vos impulsions, et
même sur vos rêves. En raison de cette influence accrue de l’entreprise,
avec les règles de l’Empire revenant à présent en jeu, les publics allaient-
ils être en mesure de consommer du matériel non autorisé ou flirtant
dangereusement avec la transgression, l’hostilité, le politiquement
incorrect, la marginalité, les limites de la diversité et de l’inclusion
forcées, n’importe quelle sexualité, ou quoi que ce soit qui pourrait être
maudit par le désormais universel « déclencheur » ? Les publics étaient-ils
prêts pour le lavage de cerveau, ou bien celui-ci avait-il déjà eu lieu ?
Comment des artistes pouvaient-ils s’épanouir tout en étant terrifiés à
l’idée de s’exprimer comme ils l’entendaient, à l’idée de prendre des
risques créatifs qui dansaient parfois à la marge du bon goût ou même du
blasphème, particulièrement en incluant les risques qui les autorisaient à
se mettre dans la peau d’un autre, sans être accusés d’appropriation
culturelle ? Prenez, par exemple, une actrice qui se voit refuser un rôle
qu’elle voulait obtenir désespérément parce que – prenez une grande
aspiration – elle n’était pas déjà exactement ce personnage. Les artistes
n’étaient-ils pas supposés résider ailleurs, n’importe où, loin d’un lieu sûr
et allergique au risque, loin d’un endroit où la tolérance zéro est
l’exigence première et absolue ? Cela paraissait, à la fin de l’été 2018, non
seulement une indication fort laide de l’avenir, mais l’ordre
cauchemardesque du nouveau monde. Et l’exagération dont j’accusais les
autres, je m’en rendais compte, je la formulais moi-même à présent – et je
ne pouvais pas m’en empêcher.
BBB

Le comportement de Kanye allait continuer de déconcerter un certain


nombre de gens dans les mois à venir. En septembre, il était l’invité de
Saturday Night Live et portait un chapeau Make America Great Again –
celui que Trump avait rendu célèbre pendant la campagne de 2016 et qui
avait une valeur, pour la droite et la gauche, de talisman en quelque sorte,
et c’était soit un symbole du mal incarné par les États républicains racistes
et sexistes, soit, pour les croyants, un symbole de patriotisme et de fierté
nationale. Porter ce chapeau était devenu, pour certains, un acte de défi –
cela pouvait se révéler dangereux et vous attirer des ennuis, raison pour
laquelle il était précisément devenu un objet fétiche que Kanye adorait et
dont il avait dit, au cours d’une rencontre avec le président à la Maison-
Blanche, une semaine après, que le porter lui donnait l’impression d’être
Superman. Il devait couronner sa performance dans SNL avec une diatribe
ad libitum où il louait le président, raillait la partialité des médias
libéraux, accusait des acteurs de l’émission d’avoir essayé de le forcer à
retirer son chapeau MAGA et reprochait aux gens de gauche d’être les
vrais racistes. Et à la Maison-Blanche, il avait parlé à Trump, entre autres
choses, de la réforme des prisons, de l’abolition du 13e Amendement et
même de l’iPlane, propulsé à l’hydrogène, dont il était heureux de
présenter les plans à son hôte, qu’il allait appeler le père qu’il n’avait
jamais eu, qu’il aimait beaucoup, avant de lui demander s’il pouvait le
serrer dans ses bras. C’était à cause de ça que Kanye avait été étrillé dans
tout le paysage médiatique et traité de « Noir de pacotille » et de « salaud
avide d’attention », qui devait être « hospitalisé », et ce qui était arrivé à
Kanye était « ce qui arrive quand un Noir ne lit pas de livres » –
déclarations des présentateurs de CNN et de MSNBC – et ce connard de
Noir sans éducation était devenu le sujet de conversation des médias grand
public qui s’opposaient encore farouchement à Trump. C’est là que la
gauche a fini à l’automne 2018 – et quelqu’un a pensé sombrement : peut-
être que cette approche va marcher pour eux, ou peut-être que non.

Et pourtant, anticipant sur ces événements, alors que je roulais vers


Calabasas pour le rendez-vous que j’appréhendais un peu, un fait me
traversait déjà l’esprit, dur et inamovible : le Kanye frénétique et
divaguant qui avait fait flipper les médias en 2018 n’était pas, en fait,
différent du Kanye que j’avait rencontré pendant l’été 2013 dans une aile
de Cedars Sinai ou près de la piscine sous une cabane dans la maison de
Kris Kardashian à Calabasas en 2014 ; ce Kanye n’était pas différent du
type avec qui j’avais passé quelque temps dans Hollywood Hills, quand il
était en train d’enregistrer The Life of Pablo, ou encore fait un tour de sa
maison à moitié construite au fond d’un cul-de-sac, lors d’un après-midi
pluvieux avant Noël en 2015, quand nous avions regardé Cremaster 3 et
qu’il m’avait montré un espace pas plus grand qu’un placard, avais-je
pensé, qui allait être en fait le boudoir « glam » de sa femme. Ce Kanye
n’était pas différent, à cet égard, du type que j’avais vu pour la première
fois au Staples Center en 2008, quand il s’était lancé dans une divagation
où il se comparait à Jésus, John Lennon, Walt Disney, Elvis Presley et
Steve Jobs. Cet ego et ce narcissisme et cette emphase, la folie pure de ses
ambitions et son énergie de dragon – ça avait toujours été pleinement
affiché, mais c’était à présent considéré comme quelque chose de nouveau
et d’avarié, redéfini par la résistance. Certaines factions ne parvenaient
pas à reconnaître un artiste qui s’exprimait par métaphores, de façon
poétique, qui était souvent drôle et effacé, que vous ne pouviez pas
prendre au pied de la lettre – et ce Kanye n’avait pas changé du tout. Mais
l’opposition, désormais catégorique, contre lui et ce qu’ils croyaient qu’il
représentait, avait incontestablement changé. « Vous voulez que le monde
avance ? » demandait Kanye au public de SNL, quelques semaines plus
tard. « Essayez l’amour. »
BBB

Je suis arrivé dans les bureaux de Kanye à Calabasas et, après que la
sécurité m’a laissé passer, j’ai été conduit dans une pièce où il était en
train de faire trois trucs à la fois : assembler l’équipe d’un film, contrôler
sa ligne de vêtements, répéter des nouvelles chansons. Depuis cinq ans que
je le connaissais vaguement, je ne l’avais jamais vu aussi attentif,
concentré et heureux. C’était Kanye au sommet de sa lucidité, et l’après-
midi a confirmé pour moi qu’il était, en fait, parfaitement sain d’esprit :
son propre maître, pas d’excuses, et certainement pas un monstre défoncé
en train de cafouiller sur Twitter. Les gens devaient reconnaître – non pas
approuver ou embrasser – que c’était quelqu’un qui voyait le monde à sa
façon et non conformément à ce que d’autres pensaient qu’il devrait voir.
Kanye défendait dans ses tweets sur Trump une idée de la paix et de
l’unité, en imaginant un endroit où différentes parties pourraient
s’emboîter et travailler ensemble, en dépit de vicieuses différences
idéologiques – c’est ça. Il ne s’intéressait pas spécialement à la politique
réelle ou à la politique au sens littéral, mais à la fin de l’été 2018, on
aurait pu dire que personne n’avait l’air de s’y intéresser. Kanye, comme
tout le monde, des deux côtés du fossé, envisageait à présent le monde
comme un théâtre où une comédie musicale ne cessait d’être jouée, et avec
dans le rôle principal quelqu’un qui leur ressemblait, capable d’exprimer
leurs propres opinions. Mais, dans le cas de Kanye, avec la dose
appropriée d’énergie narcissique du dragon, une énergie qui lui permettait,
peu importait ce qu’en pensaient les autres, d’être totalement libre.
BBB

Ce dont mon ami et moi discutions vraiment, ce soit-là, dans Culver City,
membres de la Génération X désenchantés qui étions parvenus à la
maturité pendant le coup double des années 1970 nihilistes et le bla-bla
reaganien des années 1980, c’était de la liberté. Mais comment pouviez-
vous être libre si vous vous prosterniez devant des pitreries à hurler d’un
côté et, de l’autre, devant un fossé de la taille du Grand Canyon que
personne ne tentait de traverser ? Depuis novembre 2016, mon ami et moi
avions tous les deux entendu qu’un terrible effondrement économique était
sur le point de se produire, la planète allait fondre, un nombre incalculable
de personnes allaient mourir, la situation tendue en Corée du Nord allait
projeter les États-Unis dans une apocalypse nucléaire, l’impeachment de
Trump était imminent, provoqué par la « vidéo pipi » – qui laisserait les
gens sans emploi, et les chars d’assaut russes seraient dans les rues. Nous
avons aussi noté, sans pouvoir rien faire, que le réalisateur David Lynch
n’avait pas pu dire dans une interview qu’il pensait que peut-être Donald
Trump entrerait dans l’histoire comme un des grands présidents, sans
qu’un groupe de pensée le contraigne à s’excuser immédiatement de ces
propos sur Facebook. Et où se trouvait une résistance si attirante et rusée
qu’elle parvenait à vous emporter, capable de vous faire peut-être voir les
choses sous un jour plus vaste, moins clignotant ? Mais la résistance de
2018 semblait résolue à préconiser essentiellement le vandalisme et la
violence. L’étoile de Trump sur Hollywood Boulevard a été détruite à
coups de pioche, un acteur ressemblant à un Lorax4 de soixante-dix ans a
dit « Que Trump aille se faire foutre », lors des Tony Awards une
animatrice de télévision a traité la fille du président de « connasse
incapable » pendant son émission, un autre acteur a suggéré que le fils du
président, âgé de onze ans, soit enfermé dans une cage avec des
pédophiles. Et tout cela en provenance d’Hollywood : le pays de
l’inclusion et de la diversité. Peut-être que tout le monde se fichait
complètement de Barron Trump, parce que c’était simplement l’année du
creux de la vague permanent pour une résistance qui ne cessait
d’accumuler les échecs cuisants en passant sa colère sur Trump. C’était
peut-être seulement un autre épisode d’un reality-show qui se déroulait.
Ou peut-être que, comme lorsque vous êtes en proie à une rage infantile, la
première chose que vous perdez est le jugement, avant que ne vienne le
tour du sens commun. Et, à la fin, vous perdez la tête et, avec elle, votre
liberté.

4. Le Lorax est un personnage de l’illustrateur Dr. Seuss qui parle aux arbres.

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