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Eln 2 Venus

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Analyse linéaire n°2: «Vénus anadyomène»

La mythologie gréco-romaine raconte que la déesse de l'amour , Vénus , serait «anadyomène», c'est-à-dire, surgie des
eaux, née en pleine mer. De nombreux textes et de nombreux tableaux évoquent cet épisode mythique. Dans ce sonnet en
alexandrins, Arthur Rimbaud s'empare également de ce motif. Cependant , dans son poème , la déesse de l'amour est
grosse, laide et triviale, sortant de sa baignoire . Ce poème propose une description continue de la femme de la tête à la
croupe. Il emprunte donc au blason, genre littéraire qui désigne la description élogieuse d’une partie du corps de la
femme.De même si une certaine laideur fait davantage pencher le sonnet du côté du contre blason (blason dégradant une
partie du corps de la femme ) on retrouve une organisation traditionnelle, qui va de la tête au bas du dos, propre au blason.
En quoi ce sonnet constitue-t-il une réécriture parodique?

Vers 1 à 4 : l'apparition de Vénus et à la description de sa tête


Vers 5 à 8 : l'évocation de son dos
Vers 9 à 11 : la description de l'ensemble du corps
Vers 12à 14 : la chute audacieuse du sonnet .

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête Le premier quatrain décrit un personnage féminin qui « émerge » de l'eau , ce
qui rappelle la légende de la naissance de Vénus évoquée par le titre et plus
De femme à cheveux bruns fortement pommadés particulièrement l'adjectif « anadyomène ». Cependant ce motif est réduit à
une image réaliste et triviale celle d'une femme laide sortant d'une vieille
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête, baignoire .
En effet, dès le premier vers, la comparaison de la baignoire à « un cercueil
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
vert en fer-blanc »souligne le prosaïsme et la pauvreté du décor. En
effet,l'article indéfini et le caractère commun du matériau , « du fer blanc »,
insiste sur le caractère quelconque de l'objet dont va sortir Vénus. Plus loin,au
vers3,l'expression « vieille baignoire »insiste encore sur la trivialité du lieu.
Bien loin de la coquille Saint-Jacques de Botticelli,l'action se déroule dans
une salle de bain extrêmement quelconque voire plutôt décatie.L'arrivée de
Vénus dans le poème est mise en valeur par un contre-rejet (« une tête/ de
femme »). Cependant, Rimbaud rend la description très commune par
l’article indéfini « une ».
Sa laideur est ensuite immédiatement mise en avant dans le premier quatrain.
L'expression « Cheveux bruns fortement pommadés » (v.2)offre un contraste
avec la blondeur légendaire de Vénus . En outre, «fortement
pommadés »révèle l'artifice et le mauvais goût de cette femme. En effet,
l'adverbe « fortement » est péjoratif et montre un excès. Un peu plus loin,
au vers 3, Les adjectifs péjoratifs « lente et bête » insistent sur le manque
d’intelligence qui transparaît du visage de cette femme. Les mots « tête » et
« bête » sont d’ailleurs associés à la rime afin de souligner cette idée. Enfin,
l’expression « Avec des déficits assez mal ravaudés » (v.4) apparaît comme
un euphémisme qui pousse le lecteur à imaginer les nombreuses
imperfections physiques grossièrement camouflées sur le visage de cette
femme.
Puis le col gras et gris, les larges omoplates Après l’évocation de la tête, la description du corps se poursuit logiquement
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ; de haut en bas. Les différentes parties du corps sont ainsi listées les unes après
les autres (« col », « omoplates », « dos », « reins » aux vers 5 à 7), et la
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
répétition du connecteur « puis » (v.5 et7) souligne la logique du portrait.
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ; Rimbaud souligne la grosseur excessive et la laideur de chaque partie du corps
par les différentes expansions du noms :
- v.5 : «le col gras et gris » = la paronomase met l’accent sur ces deux
adjectifs péjoratifs, (accentué par l’assonance en [a] avec « gras » , « plates »,
« omoplates »).
- v.5 et 6 : « les larges omoplates / qui saillent » = l’adjectif « larges » et
l’enjambement soulignent l’embonpoint de la femme qui semble presque
déborder du vers ;
-v.6 : la PSR « qui saillent » est rejetée au début du vers 6, faisant ressortir,
dans le rythme du poème, le déséquilibre et la difformité corporelle de Vénus,
-v.5 et 6 : le parallélisme des 3 PSR « qui saillent », « qui rentre et qui
ressort « : accentue la laideur de la femme
-v.6 et 7 : « dos court », « rondeur des reins » = là encore, la laideur du corps
peu harmonieux et enrobée est soulignée.
v.8 : La comparaison de la graisse avec des « feuilles plates » évoque sans
doute la cellulite.
Dans tout le quatrain, une allitération en [r] est orchestrée par le poète :
« gras et gris », « court qui rentre et qui ressort », « rondeurs » « reins »
« prendre l’essor ». Cette sonorité rugueuse semble donner à entendre le
mouvement peu gracieux de la femme dans l’eau (« qui rentre et qui ressort »,
« prendre l’essor »). Ces expressions, associées à la sonorité répétée, donnent
l’impression d’entendre le corps lourd de cette femme se soulevant dans l’eau.
On note également que le verbe « ressort » rime avec « essor » soulignant et
amplifiant la disgrâce du mouvement.
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût Ensuite, le poète décrit l’échine de la femme. Il déshumanise cette dernière
Horrible étrangement ; on remarque surtout avec le terme d’« échine », qui l’associe à un animal, et le GN « le tout » qui
la réifie.
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…...
Aux vers 9 et 10, Rimbaud fait appel aux sens du lecteur. Il évoque d’abord
la peau « rouge » de l’échine puis, dans une synesthésie, il mêle le goût et
l’odeur de la femme : « le tout sent un goût / Horrible étrangement ». Cette
sollicitation marquée des sens réveille le dégoût du lecteur pour cette femme
qu’il a presque l’impression des sentir.La couleur rouge de l'échine contraste
d'ailleurs avec la blancheur traditionnelle associée à la déesse de l'amour. Tout
cela conduit à l'écœurement comme le montre l'adjectif « Horrible » mis en
rejet au vers suivant . La description devient olfactive et gustative. Tous les
sens sont ainsi contaminés dans une « horrible » synesthésie.
L’hyperbole « Horrible étrangement », placée en tête de vers après un
enjambement, souligne de façon encore plus explicite qu’au début du poème
le caractère repoussant de cette femme, tout en intriguant le lecteur grâce à
l’adverbe « étrangement ». Ensuite, vers 11, Rimbaud évoque « Des
singularités qu ‘il faut observer à la loupe... » . Cette expression énigmatique
associée aux deux points de suspension pique la curiosité du lecteur et le
prépare à la chute du second tercet. Elle suggère même une fascination pour
la laideur.
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ; La lecture du vers 12 éclaire le titre du poème. En effet, le tatouage inscrit sur
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe les reins de la femme décrite (« Clara Venus ») explique le rapprochement
avec « Vénus anadyomène ». L’expression latine est d’ailleurs mise en valeur
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
dans le texte par la ponctuation forte (deux points alors que les trois
précédentes strophes formaient une seule et même phrase). En outre, ce
tatouage apporte un éclairage nouveau sur cette femme. En effet, au XIXe
siècle, les tatouages étaient souvent l’un des signes de reconnaissance des
prostituées. Cette allusion constitue donc une sorte de comble de la parodie et
du détournement de la figure de la déesse de l’amour.
La dégradation de la femme se poursuit au vert 13 . Tout d'abord par
l'expression conclusive « tout ce corps »qui envisage la femme dans son
ensemble après l'avoir décrite partie par partie (et le déterminant
démonstratif donne une tournure dépréciative au GN). Elle semble
définitivement la réduire à son corps lourd et inélégant . Ensuite les verbes
d'action « remuer » et « tendre la croupe » accentuent encore la dégradation.
Ils donnent à voir des mouvements peu gracieux , et l'évocation de « la large
croupe » poursuit l'animalisation amorcée au début du poème par les termes
« bête » et « échine » .
Les deux derniers vers réservent une surprise de taille au lecteur , Rimbaud
les isole par un tiret, ponctuation forte qui marque une pause et prépare l'effet
de surprise. Il emploie ensuite un oxymore particulièrement fort, « belle
hideusement », qui annonce la découverte d'un élément à la fois répugnant et
presque fascinant. Enfin, il clôt son sonnet par l’évocation extrêmement
intime d'un « ulcère » sur l « 'anus » de la femme décrite . L'audace est ici
poussée au summum . En effet , par cette évocation , Rimbaud fait rimer
« Vénus » et « anus », (rime riche et donc particulièrement sonore); il associe
le sacré , le profane , le sublime et le bas corporel , et fait sombrer la naissance
mythique de la déesse dans un humour tendancieux et scatologique , très
inattendu en poésie. Il s’agit en plus du dernier mot du poème, tirant ce
dernier vers une forme de subversion parodique, à la fois renversement d’un
topos culturel et pied-de-nez adolescent à la culture classique.
Cependant ce poème semble poser la question de la définition du beau à la
façon de Charles Baudelaire (notamment avec l’oxymore qui suggère l'idée
que la laideur et la beauté ne sont pas forcément antagonistes et qu'il peut y
avoir quelque chose de poétique dans la laideur.) A sa suite, Rimbaud va
chercher dans le laid, l’atroce, une nouvelle forme de beauté, une esthétique
moderne.

Dans ce poème , Rimbaud se montre particulièrement audacieux voire provocant en abandonnant


toute pudeur. Sur le plan thématique , il parodie un épisode clé de la mythologie gréco-romaine en
faisant de Vénus une grosse femme laide et vulgaire sortant de sa baignoire. Sur le plan formel , il joue
avec les codes du sonnet en employant un lexique très inattendu. En cela, son poème peut se lire
comme un art poétique, la proclamation d'une poésie nouvelle, «belle hideusement», qui interroge et
bouscule la notion même de beauté dans la continuité de la poésie moderne de Charles Baudelaire
dans Les Fleurs du mal. En effet , dans ce recueil , le poète s'attache à révéler l'étrange beauté de sujets
profondément laids. Il dédie ainsi un poème aux petites vieilles croisées au hasard des rues de Paris ,
et un autre à une charogne en décomposition .

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