Défis du développement agricole au Cameroun
Défis du développement agricole au Cameroun
(éditeurs scientifiques),
2003. Savanes africaines : des espaces en mutation, des
acteurs face à de nouveaux défis. Actes du colloque, mai
2002, Garoua, Cameroun. Prasac, N’Djamena, Tchad -
Cirad, Montpellier, France.
Résumé — L'agriculture du Grand Nord du Cameroun n'est globalement pas très productive. Les
rendements des principales cultures restent faibles et la grande majorité des producteurs vit en dessous des
seuils de pauvreté. Par contre on ne peut pas dire que ces producteurs soient restés inactifs. Ils ont montré
au contraire une très grande capacité d'innovation en mettant en valeur de nouvelles terres, en récupérant
des terres devenues incultes, en utilisant des techniques plus intensives, en adoptant des nouvelles
cultures, en mettant en place des arrangements institutionnels originaux, et en s'insérant dans l'économie
régionale. Certaines de ces innovations ont été spontanées et parfois même combattues par l'encadrement
"officiel". Avec la prochaine privatisation de la grande société cotonnière, les stratégies de développement
vont certainement accroître l'intérêt des pouvoirs publiques pour les filières alternatives. Les projets de
développement doivent plus que jamais accompagner des dynamiques en cours plutôt que de tenter
d'imposer des modes de fonctionnement mal adapté au cadre institutionnel actuel. Il est probable que la
poursuite du désengagement de l'état va renforcer les pouvoirs traditionnels surtout dans les zones rurales.
En même temps la "société civile" émerge et se positionne comme un interlocuteur de poids entre l'admi-
nistration et les chefs coutumiers. Le Grand Nord dispose des ressources humaines capables et dynami-
ques et d'un stock unique de ressources naturelles à mettre en valeur. Avec des investissements adaptés, il
n'y a pas de raison que les producteurs du Grand Nord ne continuent pas à faire mentir les prévisions
malthusiennes.
La production vivrière de l'Extrême-Nord du Cameroun est beaucoup plus diversifiée qu'on ne le pense.
Le sorgho domine encore, mais on trouve des quantités très significatives d'autres céréales, de
légumineuses et même de tubercules. Parmi les productions maraîchères, l'oignon avec quelque
40 000 tonnes tient la première place et les perspectives du marché vers le Sud sont prometteuses
(Essang et Moustier, 1994 ; Moustier, 1997). En dehors de la diversification des cultures, on observe une
intensification des pêches avec plus de 2 000 tonnes sur le marché de Maroua.
Savanes africaines : des espaces en mutation, des acteurs face à de nouveaux défis
à la sécheresse. Sa moindre résistance à la sécheresse est inquiétante par rapport aux prévisions à moyen
terme des modèles climatiques.
3 000 000
2 500 000
2 000 000
Population
Adamoua
1 500 000 Nord
Extrème Nord
1 000 000
500 000
0
1976 1987 1999 (e)
Années
Savanes africaines : des espaces en mutation, des acteurs face à de nouveaux défis
(barrages, terrasses, routes) à moindre coût. Elle induit aussi une baisse des coûts des investissements publics
(école, centre de santé). Elle induit encore une spécialisation des métiers qui favorise à son tour les gains de
productivité. Les stratégies de développement doivent s'appuyer sur les tendances lourdes de la croissance
démographique et sur la recherche d'économie d'échelles pour améliorer la productivité par actif.
Ressources
naturelles
Adamaoua Brûlis
Brûlis,
Wasa chasse
Monts Mandara
Savane cueillette Triple culture
arborée Terrasses
Jachère
longue durée
Bénoué
Double culture Cordons
Jachère
Savane pierreux Piémont
courte durée
arbustives Culture continue
Agroforesterie
Ley système Bas fonds
Maroua
Fumure
Steppe
organique Densité de
5 30 60 100 population
1800
1600
1400
1200
Millimètres
1000
800
600
Ngaoundéré, Tibati
400
Garoua
200
Maroua, Yagoua
0
1990 1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999
Années
La province de l'Extrême-Nord est fréquemment considérée comme la plus déficitaire. Les projections
démographiques pour l'année 1999 y prévoient 2,533 millions d'habitants. La FAO estime que pour
couvrir les besoins nutritionnels minimums il faut 180 kilos de céréales par personne et par an soit un
besoin total de 450 000 tonnes alors que la production de céréales atteignait 350 000 en 1997 tonnes ce
qui indiquerait un déficit assez considérable. De plus ne sont pas comptés ici les pertes de récolte et les
semences. Sachant que l'année 1997 a connu une bonne pluviométrie, on peut s'inquiéter de la situation
de la province.
En fait, la situation est moins catastrophique qu'elle n'y paraît. En effet, le déficit est théoriquement
couvert par les légumineuses : quelque 120 000 tonnes d'arachide et de niébé dont la richesse en calorie
est comparable et la richesse en protéine nettement supérieure. Dans l'Extrême-Nord les producteurs ont
tendance à substituer les légumineuses aux céréales car les populations urbaines tendent à diversifier leur
consommation.
Dans tout le Grand Nord, et surtout dans l'Extrême-Nord, on observe une rapide diversification des
productions. La production de contre saison, essentiellement sorgho de décrue, riz et maraîchage
(Seignobos, 1990).
3000
2500 Maize
Millet
2000 Sorgho
kgs/ha
1500
1000
500
0
63
66
69
72
75
78
81
84
87
90
93
96
99
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
Années
Savanes africaines : des espaces en mutation, des acteurs face à de nouveaux défis
représentent l'essentiel des structures industrielles du Grand Nord employant plusieurs milliers
d'ouvriers. Par ailleurs, la production cotonnière continuait d'augmenter malgré la crise (figure 5).
Avoisinant 200 000 tonnes, le Cameroun se plaçait dans les 5 premiers producteurs de coton graine en
Afrique de l'Ouest francophone et selon les années, le coton représente autour de 5 % de la valeur des
exportations du pays.
250000 1600
kg/hectare
150000
Tonnes
800
100000 600
400
50000
200
0 0
61
64
67
70
73
76
79
82
85
88
91
94
97
00
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
19
20
Années
Sous la pression des institutions internationales, les gouvernements des pays d'Afrique francophone se
désengagent progressivement de la gestion directe des sociétés cotonnières, les remettant au secteur
privé ou aux organisations paysannes. Le principe de la privatisation de la Sodécoton a été accepté par
l'Etat camerounais, mais ce processus, plus qu'ailleurs, est très lent dans la mesure où l'Etat réclame des
garanties sérieuses auprès des éventuels repreneurs. Le processus de privatisation inquiète d'autant plus
que le prix mondial de la fibre est aujourd'hui très bas et pourrait se maintenir bas pour plusieurs
campagnes. La concurrence des fibres synthétiques et des subventions de certains grands pays
producteurs dépriment les marchés. Si le marché mondial ne montre pas d'amélioration rapidement et de
manière durable, les sociétés privées pourraient se désintéresser rapidement de la filière cotonnière
africaine.
Toutefois, les pays de la zone franc jouissent d'un certain nombre d'avantages comparatifs pour la
production de coton (ICAC, 2001) (Consultants, 1995). Le climat est relativement favorable, la main-
d'œuvre est peu coûteuse et la qualité de la récolte à la main assure à la fibre africaine une assez bonne
réputation sur le marché mondial (Mianze et al., 1997). Par ailleurs, la diminution progressive des
subventions aux producteurs américains, européens et chinois et les accords multifibres sur l'industrie
textile devraient progressivement renforcer la position des pays africains. Enfin, l'introduction probable
des Cotons génétiquement modifiés Bt résistant aux insectes devraient baisser les coûts de production par
rapport aux cotons traditionnels permettant ainsi de rattraper les récents gains de productivité des
producteurs américains. L'introduction des OGM nécessitera de la part du Cameroun la mise en place de
lois sur la biosécurité et, plus important, la mise en place d'un contrôle d'éventuels impacts
environnementaux, notamment sur les cotonniers pérennes utilisés dans les monts Mandara. En somme si
le Grand Nord possède des avantages comparatifs certains pour la production cotonnière, l'avenir de la
filière reste tributaire des changements institutionnels en cours.
Conclusion
Les quatre enjeux majeurs du développement agricole du Grand Nord sont l'accompagnement de la
croissance démographique et des migrations, la sécurité alimentaire, la libéralisation de la filière cotonnière
et l'intégration dans l'économie régionale. La croissance démographique est un atout qui permettra de
densifier les échanges et d'obtenir des économies d'échelles en matière d'investissement. Si la sécurité
alimentaire semble précaire, il est probable que la diversification en cours dans le Grand Nord répond à une
stratégie d'intégration des populations rurales au marché. Les producteurs se tournent vers des cultures
commerciales et comptent sur les apports d'autres régions plus céréalières (Tchad et Nigeria pour
s'approvisionner en cas de difficulté). Concernant la prochaine privatisation de la société cotonnière, il est
certain qu'elle aura un impact important sur la manière d'envisager le développement rural dans le Grand
Nord. Le problème du financement des campagnes agricoles reste entier. Enfin, l'intégration du Grand Nord
dans l'économie camerounaise et avec les pays frontaliers va s'intensifier.
Savanes africaines : des espaces en mutation, des acteurs face à de nouveaux défis
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(ed.). Savanes africaines des espaces en mutation, des acteurs
face à de nouveaux défis : actes du colloque
Montpellier (FRA) ; N'Djaména (TCD) ; Dakar : CIRAD ; PRASAC
; CORAF, non paginé Colloque Savanes Africaines : Des
Espaces en Mutation , Des Acteurs Face à de Nouveaux Défis,
Garoua (CAM), 2002/05/27-31
ISBN 2-87614-580-4