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Terre Ceinte

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Qu’il est difficile de parler d’un si bon roman après lecture.

Mais puisque l’absence


de choix en est une, nous tâcherons de le faire avec la plus grande modestie. Notre
objectif est loin de se livrer à une étude exhaustive, scientifico -littéraire de ce roman
de Mohamed Mbougar Sarr, mais d’y livrer quelques impressions de lectures en tant
que lecteur et étudiant en Littérature française générale et comparée.

Nous sommes très loin de l’incipit du roman de Charles Sorel L’Histoire Comique de
Francion qui ne demandait que ceci :

Nous avons assez d’histoires tragiques qui ne font que nous attrister ; il en faut
maintenant voir une qui soit toute comique, et qui puisse apporter de la
délectation aux esprits les plus ennuyés. Mais néanmoins elle doit encore avoir
quelque chose d’utile, et tous les fourbes que l’on y trouvera apprendront à se
garantir de semblables, et les malheurs que l’on verra être arrivés à ceux qui
ont mal vécu seront capables de nous détourner des vices. Ceux qui ont le
jugement bon en sçauront bien faire leur profit ; car il y a ici quantité de
propos sérieux, mêlés parmi des choses facétieuses ; et il y a quelques
remontrances qui, encore qu’elles soient courtes, ne laisseront pas de toucher
vivement les âmes, pourvu qu’elles y soient disposées. C’est aussi un grand
avantage d’être instruit par le malheur des autres, et de ne pas entendre les
enseignemens d’un précepteur rechigné et déplaisant, mais ceux d’un agréable
maître de qui les leçons ne sont que des jeux et des délices. Or c’étoit ai nsi que
faisoient les anciens auteurs dedans leurs comédies, qui instruisoient le peuple
en lui donnant de la récréation. Cet ouvrage-ci les imite en toutes choses ; mais
il y a cela de plus, que l’on y voit les actions mises par écrit, au lieu que, dans
les comédies, il n’y a que les paroles, à cause que les acteurs représentoient
tout cela sur le théâtre.

Terre Ceinte de Mohamed Mbougar commence par une ambiance tragique et se clôt
ainsi. Elle est loin d’être le roman à recommander à une personne qui veu t s’évader,
fuir ce monde si triste et cruel. Néanmoins, c’est une œuvre à lire dans le sens où elle
fait et donne à réfléchir. L’auteur, malgré son jeune âge, s’est donné la peine d’y
introduire toute sa philosophie du Devoir, de la Morale, de la Solitude et de
l’Ecriture surtout. Cependant, avant d’aller plus loin, qu’il nous soit permis ici de
livrer quelques analyses préliminaires sur le titre que nous jugeons fort bien choisi.

Voici un titre programmatique et esthétique à la fois. Pourquoi programmatique ?


Dans la mesure où rien qu’à lire ne le titre, le lecteur s’attend à découvrir un espace
de conflit, un espace assiégé ; pris en otage… Pourquoi esthétique ? Parce que
l’auteur aurait pu choisi Terre Sainte, puisque quand on n’a pas le roman sous les
yeux, il est très difficile de savoir quel orthographe adopté. Ce jeu sur les
homophonies prépare d’emblée le lecteur à s’attendre à une œuvre où se livreront
des réflexions esthétiques et morales. Mohamed Mbougar Sarr, est plus qu’un
romancier, il est avant tout un étudiant de Lettres et cela veut tout dire. Il y a quelque
chose de très intéressant dans le titre de son ouvrage. Le verbe ceindre, quand nous
fouillons Le Trésor de la Langue Française, regorge plusieurs significations variées et
diverses que nous jugeons nécessaires de partager ici. Il peut désigner :

1) Entourer quelque chose de quelque chose


2) Se préparer au combat (figurer se ceindre les reins)
3) Se préparer à l’épreuve d’une vie austère
4) Placer quelque chose (un objet généralement) autour d’une partie du corps ou
du corps tout entier qui a donné le substantif ceinture

Toutes ces définitions se retrouvent dans le roman de Mohamed Mbougar Sarr. La


première définition renvoie à Kalep encerclée par les hommes d’Abdel Karim, les
djihadistes. Elle peut également renvoyer au personnage féminin Ndeej Joor ;
assiégée par la foule immense qui venait goûter à ses mets si délicieux qui avaient
fini de lui donner la réputation de la meilleure des cordons bleus de la région. Il ne
faut surtout pas oublier la Taverne du Père Idrissa Badji pleine à craquer de monde
avant l’arrivée des hommes de la Fraternité.
La deuxième définition se retrouve également dans Terre Ceinte mais sous deux
aspects qui nous paraissent importants. A la page 89 le narrateur nous dit ceci :

Il était fier de ce qu’ils avaient réussi à faire dans cette ville. Lorsqu’ils
l’avaient prise, il y a quatre ans, elle était sale, impure, possédée par le diable,
abandonnée par Dieu.

Le premier élément de phrase révèle la bataille drastique que les hommes de la


Fraternité ont dû mener pour arriver à changer la ville, à la rendre une Cité de Dieu
ou de leur Dieu devrions-nous dire plutôt. La page 89 présente le résultat de cette
lutte mais il faudra attendre quand Abdel Karim, dans son journal, décrit les
grandes étapes de la lutte vers la victoire finale pour comprendre l’enjeu réel et
tenace de la deuxième signification que le verbe peut avoir.

En revanche, il n’y a pas que les hommes de la Fraternité qui se préparent et se


livrent au combat. Nous avons le groupe des intellectuels à savoir : Déthié, Codou,
Madjigueen, Vieux Faye, Malamine, Alioune et Père Badji. Le groupe des 7
constellations, de la lumière, de l’arc-en-ciel. Si la Fraternité a combattu par le biais
des armes et de la terreur, le second groupe combat par le biais du logos, de
l’écriture, la plume.

Ce qui confère à Terre Ceinte de Mohamed Mbougar Sarr son originalité. La troisième
définition est un aspect à ne pas négliger dans la compréhension et dans
l’herméneutique de ce roman. Le personnage à qui s’applique cette définition sans
doute est Ismaïla, fils aîné de Malamine et de Ndeej Joor.

Puis Ismaïla eut seize ans. Ce fut à ce moment-là que les choses
commencèrent réellement à s’aggraver. Ismaïla perdait de l’appétit, parlait de
moins en moins, s’enfermait de plus en plus, et sur son visage, les marques de
longues nuits de veille apparurent. (… ) En une année, il avait vieilli.
La transformation radicale et rapide de ce dernier a fini par choquer plus d’un.
Les premiers à être touchés par cette métamorphose sont ses parents qui finalement
décident de parler avec lui. La vie austère, marquée sous le signe de la lecture du
Coran, des hadiths du Prophète (Psl), et du respect scrupuleux de la Sunna, a fini de
construire un autre Ismaïla, méconnaissable. Il devient étranger comme nous dit le
narrateur non seulement aux yeux de ses parents mais surtout de son frère Idrissa
et de sa jeune sœur Rokhaya.

Ce cheminement vers une vie austère préparait Ismaïla non seulement à son entrée à
la Fraternité mais démontrait également la puissance du fanatisme et de son aspect
négatif. Une foi, dit-on, doit être éclairée par la raison. Cependant, la définition qui
renvoie à un espace assiégé, encerclé, entouré, on ne l’a quand le verbe se transforme
en adjectif qualificatif, c’est-à-dire « Ceint ou Ceinte ». Il y a là, pour nous, quelque
chose de fascinant qui met en exergue la valeur de la maîtrise de la langue de
l’auteur, Mohamed Mbougar Sarr, mieux, du jeu de subtilité du vocabulaire. C’est
pour cette raison, en effet, que nous nous indignons des personnes voire même des
lecteurs qui ne voient ou ne retiennent leur attention à la lecture de Terre Ceinte, que
la dimension terrorisme religieux. Le roman est plus que cela, n’en retenir que cela
c’est tuer même le génie littéraire de l’auteur.

Par ailleurs, après ces différentes considérations qui mettaient en exergue la valeur
programmatique et esthétique du titre, nous allons nous pencher à l’œuvre
proprement dite.

Perceptions de Terre Ceinte

Le roman de Mohamed Mbougar Sarr est très difficile à cerner. Même si à chacune
des interviews, l’auteur fait ce résumé de l’œuvre :
Mon premier roman raconte la vie d’un groupe d’amis qui vit dans un espace assiégé,
sous le joug d’un régime terroriste islamiste et qui essaie de résister à ce régime en
créant un journal. Le livre tourne autour de ce face à face entre le groupe islamique et
l’autre dirigé par un médecin, entrecoupé par le récit de deux mères de familles qui ont
perdu leurs enfants et qui ont été exécuté parce qu’ils ont couché avant le mariage et
qu’ils ont été surpris par ce groupe islamique.

My first novel tells the life of a group of friends which lives in a besieged space, under
the yoke of an Islamist terrorist diet and which tries to resist this diet by creating a
newspaper. The book turn around this interview between the Islamic group and the
other one managed by a doctor, interrupted by the narrative of two mothers who lost
their children and who were executed because they are lying before the marriage and
because they were surprised by this Islamic group

Voici le résumé qu’en donne son auteur lors d’une interview à Momarevents. A
travers ces mots, l’auteur résume de manière simple et rapide son œuvre. Mais,
comme nous l’avions signalé plus haut, Terre Ceinte, est un roman de la vie, de notre vie
actuelle partagée par la perte de notre passé heureux et vivant et du présent douloureux qu’il
faut vivre avec les velléités de chacun d’entre nous. C’est un roman philosophique qui
nous pousse à réfléchir sur le sens des actes que nous posons dans la vie de tous le s
jours et qui touchent le bonheur du groupe. Il interroge sur le sens du devoir
individuel, collectif, sur l’amour, la cruauté humaine, sur l’interprétation de la
Religion et sur l’écriture romanesque. C’est une œuvre large dans le sens où elle a
décidé de puiser sa source pas très loin, sur une réalité que nous vivons. A sa sortie,
beaucoup pensaient y voir le Nord Mali, le Nigéria avec Boko Haram, la Syrie la
Turquie… Depuis hier, on peut y voir la France meurtrie par les attaques terroristes
qui ont fait un bilan lourd. C’est en ce sens que nous parlions de roman actuel,
moderne et qui prend en charge les préoccupations de son époque.
C’est loin d’être un roman historique comme a été tenté de le dire le Professeur
Jacques Chevrier, car Terre Ceinte ne raconte pas une histoire réelle (même si le
couple tué est un fait réel) et se démarque totalement de l’histoire, ce n’est ni la visée
de l’auteur ni son objectif premier. Il y a plusieurs choses qui frappent notre
conscience de lecteurs et qui rendent cette œuvre littéraire complexe, belle et
mystique voire même mythique. Il est aisé de voir que c’est un roman où les
personnages parlent, s’écrivent, tiennent des réunions bien que secrètes mais c’est
aussi le roman du silence. Il y a un grand silence qui plane d’abord dans l’espace
assiégé par le groupe islamique, c’est-à-dire Kalep, puis chez certains personnages
mutiques à savoir : Idrissa, Ismaïla, Codou, Père Badji et Alioune pour ne citer que
cela.

Ce silence non seulement rend l’espace invivable parce que contraire à la nature
humaine qui se distingue par le verbe mais rend également les personnages sombres
et pathétiques. Quelle douleur ne ressent pas Ndeej Joor face au mutisme de son fils.
Quel lecteur n’est pas préoccupé de la nature invraisemblable du Père Badji ? Quel
lecteur n’a pas compati face à la douleur des parents dont leurs enfants ont été
exécutés sur la place publique ? Qui reste insensible aux lettres que s’échange Aïssata
et Sadobo ?

Sadobo, est-ce qu’il a raison ? Je suis la mère. Vous savez ? La mère. Ça veut
tout dire. Toute mère est coupable. Toute mère est coupable. Il a pleuré après
les coups de feu. Depuis qu’elle est morte on ne se parle plus. P. 69.

Ou encore cet extrait :

Elle parlait peu mais parlait bien, pensait toujours et pensait juste. Déthié,
Malamine s’en souvenait encore quoique remontât à bien des années, était
tombé très vite sous le charme de Codou, jeune femme qui, bien qu’elle ne prît
jamais la parole, assistait à toutes les réunions des divers comités dont Déthié
était le responsable. 53.

Autant de passages que nous pouvons citer pour étayer notre argumentation.
Toutefois, bien que le silence soit là, il y a une volonté manifeste et engagée des
personnages à lutter contre ce silence. A partir de là, l’écriture devient l’arme des
personnages qui ne peuvent parler fort.

Terre Ceinte, est un roman où plusieurs tiennent un journal privé pour certains et
public pour le groupe des amis de Déthié. A côté de cela s’y ajoute deux personnages
féminins qui s’échangent par correspondance privée. La Fraternité a voulu en
agissant par la terreur, tuer ce qui avait de valeur en l’homme : la parole et le savoir.

Le Journal, forme d’expression et de résistance dans Terre Ceinte

Le journal est une forme littéraire très prisée et qui retrace l’itinéraire de vie d’un
personnage. Dans ce roman, les personnages ne tiennent pas un journal pour le
même motif. Les raisons qui poussent Abdel Karim à tenir son journal intime qu’on
peut qualifier ainsi, est loin d’être celles du groupe d’amis de Déthié. Pour Abdel
Karim, le journal est une forme d’expression où sont consignées les grandes étapes
de sa vie, ses journées, ses réflexions théologiques et morales. Tandis que pour le
groupe des résistants, le rambaaj, est un moyen de lutte, de refus contre l’oppression
de la Fraternité. Ainsi se dressent deux types de journal.

Le premier est significatif dans la mesure où il participe à la polyphonie narrative


dont est riche Terre Ceinte (Il y a plusieurs narrateurs dans ce roman : Nous pouvons
citer le narrateur anonyme qui est aussi commentateur de certains faits car ne
s’écartant point des réalités qui entourent l’œuvre. Il y a les deux femmes qui
échangent par lettre. Elles assurent la continuité de la narration dans le roman et
posent des réflexions sur des questions existentielles, sur leur sort, la perception de la
femme, le regard que pose leur mari sur elles. Elles livrent des informations au même
titre que le narrateur anonyme. Il y a aussi le journal d’Abdel Karim qui joue le rôle
de narrateur puisqu’il a un temps démesuré de parole. Le portrait fait sur lui était
insuffisant. Nous ne connaissons réellement le personnage que quand nous lisons ce
journal).

En prenant la parole, Abdel Karim se dévoile, il se met à nu au sens littéral du terme.


C’est à lui que Mohamed Mbougar Sarr charge de raconter les grandes péripéties de
la lutte de la Fraternité, de nous dire plus sur Ismaïla surtout son arrivée au rang des
hommes intégristes islamiques (sa dévotion, l’admiration qu’il éprouve à l’endroit du
fils de Ndeej Joor), de l’attitude imprévisible et inquiétante du peuple. Le peuple que
personne ne doit chercher à vaincre, car il sait se faire docile comme un petit enfant,
mais très brute quand il se sent offusqué :

Je m’étonne toutefois que les habitants soient aussi tranquilles, malgré les
menaces et les promesses de récompenses. De quel côté sont-ils ? Ce peuple
obéit encore à ses instincts, et cela est dangereux. Il arrive parfois que tout ce
que avions cru éveiller chez chacun de ces habitants, en terme de foi, de
ferveur, de passion d’amour pour Dieu se dissipe, se craquèle, s’envole au
vent, s’effrite, s’assèche comme s’assécherait la veille d’un serpent après sa
mue. Dans ces moment-là, cette masse semble tout oublier, et ne pense plus
qu’à son intérêt. Là est le danger. Il faut s’en méfier, toujours s’en méfier, même
lorsque l’on croit l’avoir domptée. 208

Ces belles paroles écrites par Abdel Karim méritent tant soit peu réflexion. Il ne
faut pas les inscrire seulement pour le contexte terroriste, mais l’étendre aux
différents Printemps que le monde connait depuis un certain temps. On parle du
Printemps Arabe, aujourd’hui, c’est le Printemps du peuple noir d’Afrique. Les
exemples sont là et que nous connaissons tous : le peuple burkinabé s’est levé,
comme un seul homme, pour combattre les exactions de ses hommes politiques,
avant cela, le Sénégal de Mbougar Sarr, le peuple s’est illustré en refusant le tiers
bloquant proposé par le chef d’état d’alors. Tout cela pour montrer que la vraie
démocratie est au peuple et que c’est à lui de prendre en charge sa destinée. Le
peuple sait obéir, rester aveugle voire sourd quand il faut, mais son réveil est à
craindre. Cela, Abdel Karim l’a bien vu et il n’est pas le seul à l’avoir compris, les
deux personnages féminins à savoir Aïssata et Sadobo l’ont compris, sans parler du
groupe des résistants. Le peuple est libre, lui seul est souverain.

La complexité du peuple est à rattacher à celle de l’œuvre, puisqu’elle embarque les


lecteurs dans plusieurs terrains avec des situations inattendues comme la mort de
Ndeej Joor à la fin de l’œuvre, du Père Badji, d’un mélange de ton (allant du
pathétique à la facétie, de la tragédie à l’amour, du sérieux au burlesque. Voilà de
quoi est faite Terre Ceinte de Mohamed Mbougar Sarr. En dehors, de la polyphonie
narrative qui fait de l’œuvre une caisse à résonnance, le journal participe également à
la fréquence narrative. Il est plus lent et ralentit la vitesse rapide avec laquelle cette
œuvre se consomme. Le journal divertit et renseigne, il fait soupirer le lecteur, on
peut le lire en buvant sa tasse de café. Les temps verbaux dominant sont celui du
présent, le passé composé qui relaie l’imparfait de description, le passé simple de
narration (la grande attaque de la Fraternité).

Le journal de résistance, seuls les personnages-lecteurs, savent son contenu. Tout ce


que nous lecteurs, en savons, c’est qu’il est dérangeant. Les informations que nous
possédons sont : l’équipe de rédaction, de production et de diffusion, les lieux de
distributions. Cependant, ce qui est important et qui mérite d’être souligné c’est s on
nom et le lieu où il fut né :

Rambaaj. Ce titre fut vite adopté à l’unanimité. Cela désignait, en son sens
dénotatif, un mauvais génie, un esprit malfaisant qui écoute aux portes,
dénonce, brise les amitiés, défait les couples, et sème le désordre dans les
esprits, par le mensonge et le colportage. Et n’était-ce pas, métaphoriquement,
symboliquement, ce qu’ils souhaitaient faire avec ce journal ? Dénoncer la
barbarie et semer le doute dans l’esprit des habitants du Bandiani ? Etre d’une
certaine façon, des diabolos, désirant séparer le peuple de ce qui l’oppressait ?
Ils seraient des rambaaj sans le mensonge. 114

Le nom qui tire son origine sénégalaise (la langue wolof), trahit les racines de
l’auteur. Il est bien choisi puisqu’il correspond au but que se propose l e groupe des
résistants. Ils sont plus que des rambaaj, ce sont des dérangeurs par la plume. Tout
concoure à donner à cette œuvre la place importante que l’écriture y occupe. Le
roman, à la grande différence des autres qui présentent un espace peuplé d’êtres
illettrés, Terre Ceinte, est le roman des Lettrés, des amoureux du livre comme son
auteur. Le Jambaar, voilà un autre nom sénégalais qui désigne ce groupe de
courageux, oui, faut-il le dire, des habitants de Kalep qui pensent résister, affronter
la Fraternité. Ils sont plus que courageux, ils sont téméraires et mercenaires de leur
vie. Ce nom, par extension, désigne les soldats sénégalais avec leur devise On nous
tue mais on ne nous déshonore pas. Une attitude qui anime Déthié même jusqu’à la
mort. Mohamed Mbougar Sarr est mieux placé pour le savoir, puisqu’ancien enfant
de troupe. Le nom Jambaar va de pair avec la chanson entonnée par les clochards -
saoulards comme un hymne destiné à revigorer ce groupe qui tenait « entre leurs
mains périssables » le destin de tous les kalepois, pour ainsi paraphraser André
Malraux s’adressant à Léopold Sédar Senghor lors du festival mondial des Arts
Nègres.

La correspondance dans Terre Ceinte

Le genre épistolaire tout comme le journal est une forme d’expression longtemps
utilisée en Littérature. On peut les dater depuis l’époque pharaonique, avec Lucilius,
Cicéron, Voltaire jusqu’à notre époque moderne. Tout comme le journal, la lettre
obéit à une liberté de ton et de forme. Dans le cas de Terre Ceinte, la lettre est un
moyen d’épanchement lyrique pour les deux femmes qui l’entretiennent. Leur
correspondance est un moyen de se soutenir mutuellement face au drame commun
qu’elles partagent : la mort de leurs enfants. C’est aussi plus qu’un soutien moral et
affectif, les épîtres des deux femmes sont le temps de s’interroger sur l’homme, sur la
douleur :

Je ne sais pas réellement ce qui me pousse à vous écrire … je vous parle depuis
tout à l’heure de nous et de notre douleur, de nous devant la douleur mais je
ne suis pas naïve comme ces gens qui croient qu’on peut vaincre la douleur en
la partageant. Je ne cherche pas à la vaincre, je cherche à survivre et la douleur
gagne toujours. Survivre à la douleur n’est pas la vaincre, c’est la reporter
seulement. La reporter encore loin devant. On la poursuit. Comme on est
triste. Puis un jour on arrive plus à la rattraper. On est mort. On ne gagne
jamais devant nos déchirures, on les abandonne seulement. Malgré nous. P.33

Ce passage nous fait penser à Une si longue Lettre de Mariama Ba. Terre Ceinte est
un roman qui ne déroge pas à l’intertextualité, un dialogue permanent avec les
œuvres ou les écrivains qui ont marqué l’auteur. Mohamed Mbougar Sarr prend le
contrepied de Mariama Ba qui écrivait : Notre longue pratique m’a enseignée que la
confidence noie la douleur. Il y a là matière à débattre, je laisse le soin à chaque lecteur
d’y donner son point de vue. De la même manière que nous apprenons la mort
d’Ismaïla en lisant le journal d’Abdel Karim, la mort de Ndeej Joor nous est connue à
travers les dernières missives que s’échangent les deux personnages féminins. La
lettre a ceci de particulier, elle réactualise un fait et réduit la distance qui sépare les
deux personnages. La lettre participe à cet élan de lutter certes contre la douleur,
d’informer mais surtout de lutter contre ce silence de l’autre, qui nous boude dans
l’œuvre. On y livre des réflexions philosophiques et on s’y lâche.

Le dialogue : diversité de tons et élément esthétique dans Terre Ceinte

Il y a quelque chose d’assez fascinant qu’on retrouve dans tous les romans
d’expression française et qui est très présente dans ce roman : le dialogue. En effet,
« dia » et logos ce qui veut dire « entre » et la « parole » est l’ensemble des paroles que
s’échangent les personnages, c’est la manière dont l’auteur fait parler directement ses
personnages.

Le but du dialogue, nous le savons tous c’est d’alterner avec le récit, informer sur
l’action et de peindre les personnages. Tous ces éléments se retrouvent dans le roman
de Mbougar Sarr. Il arrive que, le dialogue, soit le moment véritable d’épanchement
lyrique des personnages, de révélations des sentiments enfuis que l’autre n’ose pas
dire, de peur de se faire refuser. Cela, nous pouvons le constater avec le couple Vieux
et Faye et Madjigueen qui s’aiment sans le dire.

Ces moments de dialogue changent complétement la tonalité du récit, ils le dévient


si nous pouvons le dire ainsi parce que dans Terre Ceinte, l’amour n’a pas sa place,
surtout quand il est illégitime (c’est-à-dire non reconnu par la religion). Je vous
demande de vous conférer aux pages 220-221. Les dialogues ne sont là que pour
témoigner du désir brûlant qui anime les deux personnages à exprimer leur amour
physiquement. Ils sont maladroits comme de jeunes amoureux, ils parlent pour ne
rien dire alors que les yeux qu’ils s’échangent suffisent pour décoder le message.

Le récit coquin qui accompagne la scène fait oublier tous les éléments tragiques qui
peuplent cet univers romanesque. Voilà des scènes que nous aimons voir, lire, sentir
et apprécier. Nous ne l’aimons pas parce que deux êtres s’adonnent à la fornication,
mais parce que dans ce roman, les personnages sont à la recherche perpétuelle de
l’amour sous toutes ses formes (l’amour du Père Badji pour son chien, de Rokhaya la
petite pour les chiens tués, l’amour et la souffrance des deux mères dont leurs
enfants sont exécutés, l’amour et la déchirure de Ndeej Joor pour son fils Ismaïla… )
La critique que nous adressons à l’auteur, c’est de n’être pas allé au fond de cet
épisode romantique. L’ellipse opérée tue en pleine dégustation, l’envie de continuer
à lire ce roman, comme s’il voulait nous replonger dans le drame.

Les dialogues dans ce roman, sont l’occasion de brillant exposé idéologique,


philosophique et révolutionnaire, où chaque personnage manifeste sans jambage sa
liberté d’expression. On y prend tout un plaisir à écouter ces penseurs raisonner vers
les pages 141-142-143-144-145 et 146. Nous allons juste citer un extrait :

Mais t’entends-tu parler ? Cette froideur avec laquelle tu traites de la morale


me répugne. Nous ne sommes pas seulement responsables d’avoir écrit et
publié un journal de résistance. Nous sommes, en plus, des gens que le destin
de ce journal engage au premier chef. Si chaque n’était pas responsable de ce
qu’il faisait, ce monde disparaîtrait aussitôt, car on ne prêterait attention à
personne d’autre que soi. Ce serait la fin de la morale, ce serait la fin de
l’homme, de l’amour, de tout. Nous ne sommes pas des machines. p.140.

De la même manière que ces discours idéologiques, philosophiques et


révolutionnaires nous plaisent, il arrive que l’auteur en fasse trop. Il s’avance sur des
réflexions qui font perdre le lecteur, il ne le suit plus, tellement c’est compliqué, assez
confus. Cette envie de vouloir philosopher, encore philosopher, fait que l’auteur se
perd dans ses propres raisonnements, pour ne pas dire qu’il ratiocine. Pour finir,
nous savons le sentiment que la fin du livre témoigne de l’essoufflement de l’auteur.
Il a tellement donné que la finalité du livre se sent, le lecteur l’anticipe. En revanche,
il essaie de se rattraper dans l’épilogue (epi : « la fin » et logos « discours ») pour ne
pas chlore le roman. Terre Ceinte est à relire, puisque la vie d’assiégée reprend son
cours, la fraternité reconquiert Kalep. Y aurait-il d’autres résistants comme le groupe
de Malamine ? Idrissa est-il vraiment celui qui va assurer la relève vu que c’est lui
qui a mis fin aux jours du Capitaine Abdel Karim ? Que deviennent Malamine, Vieux
Faye, Madjigueen ? Le peuple réagira-t-il encore ? Autant de questions sans
réponses.

En résumé, comme à l’entame de notre propos, nous tenions à livrer quelques


éléments qui participent à faire l’œuvre de Mohamed Mbougar Sarr un excellent
roman écrit dans une langue classique et relatant un problème actuel. Il y a
énormément de choses à dire sur la fréquence narrative, l’espace et temps, la
configuration des personnages ainsi que les multiples thèmes que l’œuvre
développe. Nous y reviendrons dans notre prochain exposé.

Nous voudrions à travers notre voix, inviter tous les passionnés de littérature qui
n’ont pas encore lu cet ouvrage si bien écrit, si réfléchi et équilibré à le faire. Il y a
vraiment du plaisir à lire ce texte de Mohamed Mbougar Sarr. Il y a très longtemps
que nous n’avons pas éprouvé un plaisir réel, complet, cœur est esprit pour
reprendre l’expression de Senghor.

L’auteur sait être plaisant, très taquin, très sérieux dans ses multiples interrogations
philosophiques. Il dialogue souvent avec son lectorat et la lecture de l’ouvrage
demande une participation individuelle, un effort de lecture comme on dit très
souvent. L’auteur se refuse de donner un avis ou de prendre parti, il laisse ce choix à
chacun d’entre nous.

Merci Mohamed Mbougar Sarr pour la belle œuvre, et bonne continuation.

Joseph Correa

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