Stabilité des Théorèmes Géométriques
Stabilité des Théorèmes Géométriques
APMEP
no 478 671
La stabilité en géométrie
Roger Cuppens(*)
À George Pólya(1)
Dans cet article, j’étudie le rôle des dessins dans l’élaboration de la géométrie euclidienne. Ce
rôle et le fait que cette géométrie ait des applications dans la vie courante implique l’idée d’une
stabilité des théorèmes géométriques : si on démontre que des hypothèses entraînent toujours
une conclusion, alors on peut penser qu’en modifiant peu les hypothèses, la conclusion est
elle-même peu modifiée. Ayant constaté que l’étude de ce phénomène est absente de la
littérature usuelle(2), je me propose de combler cette lacune. J’étudierai aussi quelques
conséquences pour les logiciels de géométrie dynamique.
(1) Dans les années 70, George Pólya avait entrepris, à près de 85 ans, une croisade contre la
l’IREM de Toulouse.
réforme des mathématiques modernes. J’ai ainsi assisté à la Catholic University of America
à une série de conférences qu’il donnait sur ce sujet. Sa conclusion était que seul
l’enseignement de la géométrie euclidienne tel que je l’avais subi dans ma jeunesse permettait
une vraie initiation aux mathématiques. À l’époque, jeune professeur, je n’avais pas été
convaincu par ses affirmations. Depuis et avec le recul, je suis intimement persuadé qu’il avait
raison.
(2) Signalons toutefois l’exercice 1 des Olympiades de Première 2007 de l’Académie de
Versailles (brochure APMEP n° 182, p. 194-195).
(3) Une première version de ce paragraphe écrite comme réaction à une lecture de [9] est
parue dans le numéro 2 de l’Autan, nouveau journal de l’IREM de Toulouse.
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672 no 478
8,27 cm
102,97°
77,03°
5,09 cm
4,34 cm
5,32 cm
5,09 cm
77,03°
5,32 cm
4,34 cm
102,97°
8,27 cm
(4) Les travaux de didactique ont employé le mot figure pour les ensembles d’objets du
monde virtuel et dessin pour une représentation de cette figure dans le monde réel, alors que
précédemment l’on employait le mot figure pour de tels dessins : il faudrait en conséquence
modifier le titre de ce paragraphe.
La stabilité en géométrie
APMEP
no 478 673
admettait avec un dessin qu’une droite coupant un côté d’un triangle doit recouper
un deuxième côté, ce qui semble évident sur le dessin ci-dessous, mais nécessite un
axiome dans une théorie formalisée(5).
A
d
B C
On utilisait en général divers dessins suivant les outils utilisés (main levée, …),
les plus sophistiqués étant les constructions à la règle et au compas qui apportaient
si on y mettait un peu de soin une assez bonne précision au moins pour les figures
simples telles que celles de l’hexagone régulier. Par exemple, on a ci-dessous des
constructions du milieu M de deux points A et B à la règle et au compas d’une part
et au compas seul d’autre part(6).
P4
c2 c1
s5
A s6 M B
P3
c 11 c4
P9 P3 P5
c6
M
A B P7
c1
c2 P
10
c 12
c8
(5) Cet axiome appelé axiome de Pasch en géométrie euclidienne doit être considéré
comme la définition d’un « vrai » triangle en géométrie elliptique (cf. [4]).
(6) Rappelons que Mascheroni [8] a montré que toute construction à la règle et au compas
peut être effectuée au compas seul, résultat qui avait été obtenu précédemment par Georg
Mohr, mais était passé inaperçu.
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674 no 478
Pour les figures plus compliquées, la chose était moins évidente et l’on sait que
Lemoine [7] a développé sous le nom de géométrographie une étude de la
complexité et de la précision des dessins géométriques.
Néanmoins on pouvait à un moment donné faire douter du sérieux d’un tel usage
en fournissant par exemple un dessin « montrant » qu’un triangle quelconque est
toujours isocèle (cf. [1], p. 146), ce qui surprend à première vue (même des
professeurs en exercice) alors que la solution logique est simple : un tel dessin ne
correspond pas à une figure mathématique.
Depuis cette époque où on apprenait à développer la géométrie comme une
théorie mathématique et à résoudre à partir des cas d’égalité des triangles des
problèmes géométriques, est intervenue une double révolution : celle (interne) des
mathématiques modernes qui a bouleversé l’enseignement des mathématiques et
celle (externe) des TICE et en particulier des logiciels de géométrie dynamique.
Je ne parlerai pas ici de la première – d’autres l’ont fait avant moi et bien mieux
que je ne pourrais le faire. Je veux simplement dans la suite fournir quelques
éléments de réflexion concernant les logiciels de géométrie dynamique et qui me
semblent nécessaires après la lecture de [9].
Une première chose qui saute aux yeux quand on utilise un tel logiciel est la
grande précision des dessins obtenus. Mais il est faux de prétendre comme [9] qu’un
logiciel comme Cabri fournit des dessins exacts. En effet, quand on entre à l’écran
des points, des droites, des cercles, …, Cabri les transforme – de manière entièrement
transparente à l’utilisateur – en équations et les calculs qu’il effectue sont des calculs
approchés (avec une précision grande, mais limitée, disons de l’ordre de 10-9 cm) et
ces calculs fournissent à l’écran un dessin dont la précision est encore diminuée par
la taille des pixels utilisés. Bien que sans commune mesure avec les dessins
papier/crayon, cette précision est forcément limitée et peut fournir dans certains cas
des dessins difficilement interprétables, voire totalement faux(7).
Prétendre le contraire est regrettable pour deux raisons. La première est que l’une
des tâches d’un enseignement moderne doit être de mettre en garde contre l’opinion
commune qu’un ordinateur fournit toujours la vérité, même si ce que l’on y entre est
faux !
La deuxième est plus directement liée à la nature de la géométrie : née du monde
réel, elle est utilisée dans le monde réel. Par exemple, un maçon évaluera
« l’équerre » d’un mur en utilisant une corde à nœuds pour trouver (3,4,5). Il est
évident que ces valeurs sont approchées, mais ceci n’a pas d’importance car le
théorème de Pythagore permettant d’affirmer qu’un triangle (3,4,5) est rectangle a
une certaine « stabilité » : un triangle « presque » (3,4,5) est « presque » rectangle.
Ce fait, pourtant fondamental, est rarement enseigné dans les cours de géométrie. De
même, un menuisier ou un tailleur de pierre aura besoin de tracer des droites
« presque » parallèles. Au lieu de vouloir obtenir à tout prix des dessins « exacts »
comme le souhaite [9] (au fait, pourquoi faire ?), ne ferait-on pas mieux, après avoir
(7) Le lecteur intéressé pourra trouver des expériences permettant d’étudier la précision de
Cabri dans le chapitre 7 de [5].
La stabilité en géométrie
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no 478 675
8,26 cm
103,07°
77,03°
5,09 cm
4,33 cm
5,33 cm
5,32 cm 5,11 cm
77,03° 4,35 cm
102,87°
8,27 cm
µ=π
A
2
(si les angles sont mesurés en radians). Je dirai qu’un triangle ABC est presque
rectangle en A si
µ;π
A
2
(lire A
µ est presque égal π ) ou
2
µ − π ; 0,
A
2
c’est-à-dire
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676 no 478
µ − π < ε,
A
2
ε représentant l’erreur admise. On emploiera alors la notation plus précise
µ; π
A ε
2
pour cette dernière situation.
Remarque. Il est évident que cette relation ; ε n’est pas transitive, mais que l’on a
néanmoins le résultat suivant :
Si a ; ε b et b ; ε ′ c, alors a ; ε +ε ′ c.
a 2 − b 2 − c2 < ε
dès que
µ <ε
2bc cos A
µ−π <r
A
2
entraîne l’inégalité précédente.
On a donc finalement le résultat suivant : se donnant ε positif, il existe r tel que
si A
µ ; π , alors a 2 ; b 2 + c 2 .
ε
2
r
( H1 = h1 ) ∧ … ∧ ( H p = h p ) ⇒ (C1 = c1 ) ∧ … ∧ (Cq = cq )
La stabilité en géométrie
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no 478 677
(où les hj et les ck sont des nombres et les Hj et Ck des expressions numériques) est
stable si se donnant q constantes ε 1, …, εq, il existe p constantes r1, …, rp telles que
(H 1 ) ( ) ( ) ( )
; r1 h1 ∧ … ∧ H p ; rp hp ⇒ C1 ; ε1 c1 ∧ … ∧ Cq ; ε q cq ,
µ= b 2 + c2 − a 2
cos A
2bc
qui montre la stabilité de la réciproque du théorème de Pythagore.
Remarques. 1. En toute rigueur, il faut ajouter la condition que le produit bc
n’est pas trop petit.
2. Avec cette même méthode, on peut déduire la stabilité du théorème sur le
triangle isocèle :
Dans un triangle ABC, b ; c si et seulement si B µ.
µ;C
• b = b ′, c = c ′, A ¶′ (deuxième cas),
µ=A
Pour comprendre ces trois cas (je ne dis pas démontrer car les résultats que je vais
invoquer se démontrent en utilisant de manière directe ou indirecte les cas d’égalité),
il suffit d’avoir des formules permettant de calculer les six éléments (côtés ou angles)
d’un triangle ABC en fonction de trois d’entre eux. Pour ceci, on a la formule d’Al-
Kashi déjà invoquée :
µ
a 2 = b 2 + c 2 − 2bc cos A
que l’on peut utiliser de deux manières :
• si on connaît les trois côtés a, b et c, elle permet de calculer cos A
µ , cos B
µ et
µ :
cosC
µ= b 2 + c2 − a2 µ = c + a − b , cos C
2 2 2
µ = a +b −c
2 2 2
cos A , cos B
2bc 2 ca 2 ab
• si on connaît b, c et A
µ , elle permet de calculer a, puis B µ (deuxième cas).
µ et C
Pour le premier cas, on peut utiliser une autre formule classique, la formule des
sinus :
a b c
= = .
µ
sin A µ
sin B µ
sin C
Si on connaît a, B
µ et C
µ , alors
µ = π−B
A µ −C
µ
et donc
µ = sin B
sin A µ +C
µ ,
( )
ce qui avec la formule des sinus donne
µ
sin B µ
sin C
b=a , c=a ,
sin B(
µ +Cµ
)
sin Bµ +Cµ
( )
et donc le premier cas d’égalité.
Puisque les formules précédentes sont toutes continues, on a donc le résultat
suivant :
Théorème. Les trois cas d’égalité des triangles sont stables.
Remarques. 1. On peut montrer que la formule des sinus est équivalente à celle
d’Al Kashi dans le sens que si on démontre géométriquement l’une, l’autre peut s’en
déduire par un calcul trigonométrique simple.
La stabilité en géométrie
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no 478 679
(8) En géométrie hyperbolique ou ellitique, le quatrième cas consiste à affirmer que deux
triangles sont égaux si leurs trois angles sont égaux deux à deux.
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APMEP
680 no 478
AB AC
= .
AB′ AC′′
Mais les triangles AB′C′ et AB′C′′ ont en commun le
A
M
c c
d
B
Aʹ O A Aʹ O A
B
d
Ce phénomène est (entre autres) étudié dans la thèse de Bernard Genevès [6].
Outre la continuité, les auteurs du logiciel Cabri ont souhaité un déterminisme dans
la gestion des figures : lorsque, après déplacement, les éléments de base définissant
une figure reviennent à leur position initiale, toute la figure construite sur ces
éléments doit revenir à sa position initiale. Or déterminisme et continuité sont
incompatibles comme le montre l’exemple précédent : si on suppose que le point B
part du point A et se déplace continûment sur le cercle c toujours dans le même sens,
après un tour complet le point M n’aura fait qu’un demi-tour et ne sera donc pas
revenu à sa position initiale : il n’y aura pas déterminisme.
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682 no 478
c c
Aʹ O M B M O
A Aʹ A
d B
A A
O O
c c
d B H H B d
Mais si on définit le cercle c comme le cercle centré au point O et passant par le point
A, la propriété ne résiste pas au déplacement du point B :
A A
O O
c c
d B H BH d
Le phénomène est simple à expliquer : dans le deuxième cas, Cabri crée deux
points d’intersection qu’il numérote automatiquement et c’est l’utilisateur qui
décrète lequel est le point H cherché, mais lorsque le point B traverse le projeté du
point A sur la droite d, il devient coïncidant avec le point H et la figure n’est plus
celle que l’on voulait. Par contre dans le premier cas, Cabri connaît le point B comme
l’un des points d’intersection et il ne créera que le deuxième point d’intersection : la
figure conviendra toujours.
4. On voit que tous ces phénomènes de discontinuité sont de fait liés à la manière
dont le logiciel détermine et gère les points d’intersection d’une droite et d’un cercle,
de deux cercles, etc. Pour savoir si les exemples que je viens de montrer sont traités
de la même manière par d’autres logiciels, il n’y a qu’à regarder…
Conclusion
On voit que la notion de stabilité confirme les possibilités d’appliquer la
géométrie euclidienne à la vie courante. On peut alors la considérer comme une
science physique permettant de décrire des objets géométriques réels (cubes, sphères,
cônes, …), de les comparer, les mesurer, … L’étude des transformations
(translations, rotations, homothéties, …) fournit en plus un cadre théorique pour
étudier les déplacements (avec, éventuellement, modifications) de ces objets
d’un lieu vers un autre sans tenir compte du trajet effectué. La cinématique
permet d’ajouter la notion de trajectoire et d’étudier les vitesses et les
accélérations. Tout ceci s’enseignait en mathématiques au lycée avant la réforme
des mathématiques modernes. Les théories mathématiques fournissaient alors
des exemples simples de ce que peut être une science physique avec ses origines,
son développement et ses applications.
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684 no 478