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Christianisme et littérature camerounaise

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Études littéraires africaines

Christianisme, éducation, création littéraire et vision du


monde chez quelques romanciers camerounais des décennies
cinquante et soixante
Alphonse Moutombi

Numéro 35, 2013

L’impact des missions chrétiennes sur la constitution des champs


littéraires locaux en Afrique

URI : [Link]
DOI : [Link]

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Éditeur(s)
Association pour l'Étude des Littératures africaines (APELA)

ISSN
0769-4563 (imprimé)
2270-0374 (numérique)

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Citer cet article


Moutombi, A. (2013). Christianisme, éducation, création littéraire et vision du
monde chez quelques romanciers camerounais des décennies cinquante et
soixante. Études littéraires africaines, (35), 49–59.
[Link]

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CHRISTIANISME, ÉDUCATION, CRÉATION LITTÉRAIRE
ET VISION DU MONDE CHEZ QUELQUES ROMANCIERS
CAMEROUNAIS DES DÉCENNIES
CINQUANTE ET SOIXANTE

Les Églises protestantes et catholique ont assumé, directement ou


non, une part importante dans la formation de la future élite sociale,
politique et intellectuelle camerounaise, ainsi que dans la constitu-
tion du champ littéraire national à l’époque de la première généra-
tion d’écrivains. Celle-ci n’émerge véritablement que pendant la
période anglo-française 1, durant la dernière décennie de l’ère colo-
niale au Cameroun, pour s’affirmer davantage durant la décennie
suivante. C’est à cette vingtaine d’années que nous nous intéresse-
rons ici, pendant lesquelles les élèves issus de l’enseignement
confessionnel chrétien, tant primaire que secondaire, s’imposent
progressivement sur la scène littéraire nationale et internationale.
On connaît les ouvrages, devenus classiques, laissés par les ténors
de cette génération : Ville cruelle, Une vie de boy, Le Pauvre Christ de
Bomba, Le Vieux Nègre et la médaille, Un sorcier blanc à Zangali, etc.
Bien qu’ils ne sortent pas tous du « moule » éducatif chrétien, la
plupart de ces auteurs semblent avoir été inspirés par la thématique
religieuse et l’idéologie chrétienne. Notre but est de préciser
quelque peu cette impression d’ensemble : quels romanciers, parmi
ceux-là, ont été marqués par le christianisme, et singulièrement par
l’école protestante ou catholique ? Comment, à partir de quels
indices, et jusqu’à quel point peut-on apprécier l’influence des mis-
sions chrétiennes sur l’œuvre romanesque et, à travers elle, sur la
philosophie personnelle et les choix existentiels de l’un ou l’autre de
ces écrivains ?
Pour répondre à ces questions, nous nous baserons tour à tour sur
ce que nous savons de leur histoire et sur l’analyse de leurs textes.
Notre première partie donnera un bref aperçu de la religion et de
l’éducation chrétiennes au Cameroun pendant la période coloniale.
Suivra un regard sur la biographie de quelques romanciers représen-
tatifs de la mission évangélisatrice. Le troisième volet analysera l’ef-
fectivité de la corrélation entre le christianisme et la création

1
Selon René Philombe, « les trente ans de l’occupation du Cameroun par l’Alle-
magne n’avaient laissé aucun auteur intéressant. Ce fut donc un vide littéraire
quasi-total » (Le Livre camerounais et ses auteurs. Une contribution à l’histoire littéraire de
la République Unie du Cameroun de 1895 à nos jours avec une notice bio-bibliographique
des auteurs. Yaoundé : Éd. Semences africaines, 1984, 302 p. ; p. 56).
50)

artistique chez les écrivains identifiés, avant de conclure par l’exa-


men de leur vision du monde.

L’école chrétienne dans l’entreprise coloniale


au Cameroun
Colonie allemande (1884-1916), puis territoire placé sous tutelle
de la SDN relayée par l’ONU, et administré à ce titre par la France
et l’Angleterre, le Cameroun a subi l’emprise de la fameuse « trinité
coloniale » – d’aucuns parlent des trois « calamités coloniales » –
formée par l’administrateur, le militaire et le missionnaire ; selon la
formule de J. Suret-Canale en 1977 : « La trinité qui préside à
l’origine de l’entreprise coloniale comprend l’officier, l’administra-
teur et enfin le missionnaire. En marge de l’appareil officiel, ce
dernier a souvent précédé les deux autres » 2. Autrement dit, la
mission évangélisatrice a souvent été le cheval de Troie des impéria-
lismes européens. Le discours de Léopold II de Belgique 3 aux
missionnaires se rendant au Congo en 1883 est sans équivoque :
Prêtres, vous allez certes pour l’évangélisation, mais cette évan-
gélisation doit s’inspirer avant tout des intérêts de la Belgique et
de l’Europe. Le but principal de votre mission en Afrique n’est
donc point d’apprendre aux nègres à connaître Dieu, car ils le
connaissent déjà […] Vous n’irez donc pas leur apprendre ce
qu’ils savent déjà. C’est donc dire que vous interpréterez
l’évangile de façon qu’il sert [sic] à mieux protéger nos intérêts
dans cette partie du monde 4.
L’Église chrétienne a ainsi beaucoup contribué à conforter le pou-
voir colonial et à lui servir d’écran mystificateur auprès des indi-
gènes 5. À l’époque française, l’enseignement catholique fut par
ailleurs mis, de gré ou de force, au service de la politique scolaire du
pouvoir colonial. C’est ainsi que la loi du 1er octobre 1920 sur l’en-
seignement privé confessionnel prescrivait l’enseignement exclusif

2
SURET-CANALE (J.), Afrique noire occidentale et centrale. Tome 2 : L’ère coloniale
(1900-1945). Paris : Éditions Sociales, 1977, 636 p. ; p. 443.
3
NdlR : l’attribution de ce discours à Léopold II, qu’on peut lire en divers ouvra-
ges et qui circule sur la toile, semble peu fondée.
4
Cité dans OWONO- KOUMA (Auguste), Mongo Beti romancier et l’Église catholique
romaine. Préface de Mosé Chimoun, postface d’Éloi Messi Metogo. Paris : L’Har-
mattan, coll. Études Africaines, 2010, 391 p. ; p. 383.
5
S’agissant de l’installation et de l’expansion des Missions et des Églises au Came-
roun, toutes confessions confondues, voir dans ce dossier l’article de François
Guiyoba ; de même, pour ce qui est de l’inventaire des établissements secondaires
missionnaires et de leur rayonnement.
Christianisme, éducation, création littéraire et vision du monde (51

en langue française. Du reste, cette stratégie d’aliénation était


vivement encouragée par l’octroi de subventions aux écoles des
missions à la mesure de leur soumission. Il s’ensuit que l’école
coloniale, tant publique que privée confessionnelle, constituait la
« pierre angulaire de tout l’édifice colonial » 6.
Dans ce cadre général, les missions chrétiennes et les congréga-
tions religieuses ont eu un impact considérable sur la vie sociale,
singulièrement au Cameroun. Les écoles confessionnelles ne se sont
pas contentées de jouer un rôle de premier plan dans la diffusion du
christianisme : elles « étaient des pépinières non seulement de
fonctionnaires et de prêtres, mais aussi d’écrivains » 7. Quels ténors
de l’écriture romanesque de cette période apparaissent dès lors
comme des produits de l’école chrétienne ?

Quelques romanciers, produits des missions chrétiennes


À l’instar de la littérature négro-africaine d’expression française
dans son ensemble, la littérature camerounaise a vu tout d’abord
éclore des poètes, tel Louis-Marie Pouka ; à partir de 1954, « l’avè-
nement fulgurant du roman », selon le mot de Philombe, sera
favorisé par le contexte d’effervescence et de turbulence que décrit
Lucien Laverdière :
Des idéologies nouvelles pénètrent l’Afrique par ceux qui
reviennent d’Europe après la guerre et par une plus libre
circulation de livres, journaux, et revues […] le Cameroun
traverse alors une période d’agitation, de contestation politique,
sociale et religieuse remarquables 8.
Les romanciers de cette époque ont bien entendu été marqués par
ce contexte. Parmi eux, certains l’ont été, à un niveau plus ou
moins profond, par l’enseignement religieux chrétien. Nous nous
limiterons ici aux figures majeures que sont Ferdinand Oyono
(1929-2010), Mongo Beti (1932-2001), Benjamin Matip (1932- ) et
René Philombe (1932-2001), dont nous commencerons par rappe-
ler brièvement quelques éléments biographiques.

6
ESSIBEN (M.), Colonisation et évangélisation en Afrique. L’héritage scolaire du Came-
roun, 1885-1956. Bern, Frankfurt a.M., Las Vegas : Peter Lang, 1980, 295 p. ;
p. 15.
7
PHILOMBE (R.), Le Livre camerounais et ses auteurs, op. cit., p. 88.
8
LAVERDIÈRE (L.), L’Africain et le missionnaire. L’image du missionnaire dans la littéra-
ture africaine d’expression française. Essai de sociologie littéraire. Montréal : Éd. Bellar-
min, 1987, 608 p. ; p. 324.
52)

Ferdinand Léopold Oyono 9 naît le 14 septembre1929 à


Ngoulemakong, près d’Ebolowa. Grâce au statut d’« évolué » de
son père (écrivain-interprète, puis rédacteur des services civils et
financiers), le jeune Oyono passe une enfance dorée dans le quartier
européen d’Ebolowa. Quand il a neuf ans, sa mère, fervente chré-
tienne, décide de se séparer de son mari devenu polygame, et
s’installe près de la mission catholique où elle s’occupe désormais de
ses enfants en gagnant sa vie comme couturière ambulante. Dès lors,
l’enfant, conscient des sacrifices consentis par sa mère, lui manifeste
un amour profond tandis qu’il déteste cordialement son père. À
partir de 1939, il fréquente l’école primaire de la mission où il est
enfant de chœur. Il rend de menus services à la paroisse sans être boy
en tant que tel. En outre, il accompagne souvent les Pères lors des
tournées en brousse. Après son succès au CEPE, son géniteur, très
fier de lui, décide de l’envoyer au lycée Leclerc de Yaoundé ; sa
mère aurait préféré le voir intégrer le Petit séminaire d’Edéa. Après
Yaoundé, il poursuit ses études secondaires, puis il part étudier le
droit en France.
Benjamin Matip naît à Song Mandeng (Eséka) le 15 mai 1932.
Élève à l’école primaire de la mission protestante américaine, il
entre en 1948 au lycée Leclerc de Yaoundé. Titulaire d’une bourse,
il ira lui aussi en France poursuivre de brillantes études de droit.
Plus tard, il sera un juriste compétent, par ailleurs féru de
littérature.
René Philombe (Philippe Louis Ombede) naît à Ngaoundéré le
13 novembre 1930. Son cas est assez spécial ; au dire de l’écrivain
lui-même, il s’appelait Yaya, nom donné par son père, alors
écrivain-interprète et ami d’un lamido. Mais à l’arrivée impromptue
d’un prêtre blanc, le père, pris d’une panique étrange, va changer
son nom et l’appeler Philippe Louis Ombede. Il suivra le cursus
primaire jusqu’au CEPE, puis le primaire supérieur jusqu’en
deuxième année. De toute évidence, il n’a été élève à l’école
d’aucune mission chrétienne. Néanmoins, l’incident du changement
de nom confirme, s’il en était besoin, l’influence du missionnaire
blanc à l’époque coloniale. Après avoir suivi des cours par corres-
pondance, Ombede devint secrétaire de police jusqu’à ce qu’en
1955, il soit frappé de paraplégie des deux jambes. Sa vie d’écrivain
commence en 1958. Philombe sera secrétaire général de l’APEC

9
Informations disponibles sur : [Link]/wiki/Ferdinand Oyono ; consulté
le 23/01/2011.
Christianisme, éducation, création littéraire et vision du monde (53

(Association des Poètes et Écrivains Camerounais) pendant plusieurs


années 10.
Le dernier et non le moindre de notre liste, Mongo Beti, de son
vrai nom Alexandre Medza Biyidi Awala, fait partie des plus grands
écrivains africains. Né le 30 juin 1932 à Akometan (Mbalmayo), il
est orphelin de père à 7 ans. Sa mère, veuve courageuse et mère
chrétienne exemplaire, a des convictions et des pratiques religieuses
strictes. Elle suit de près l’éducation religieuse du jeune Biyidi
qu’elle s’efforce de soumettre à une pratique religieuse suivie et
assez rigoureuse. Il fréquente successivement les écoles d’Efok,
Ebolowa et Mbalmayo où il fait sa première communion. Après le
CEPE, il entre au petit séminaire d’Akono. En 1945, il est renvoyé
au cours de l’année scolaire qu’il terminera à Ebolowa. Cette humi-
liation, ressentie comme une injustice, semble l’avoir blessé
profondément. Alexandre Biyidi va se consacrer pendant quelque
temps à la culture du cacao dans la plantation familiale. En 1947, il
est admis au lycée Leclerc de Yaoundé, où il subit l’influence du
« climat laïc et libertin » 11, celle d’un milieu où la religion est
« libre, optionnelle et secondaire » 12. Ajoutons que le vent du
nationalisme politique souffle en même temps que celui de l’anticlé-
ricalisme : la fondation de l’UPC (Union des Populations du Came-
roun) a lieu le 10 avril 1948. En 1951, nanti du Baccalauréat, Biyidi
ira en France commencer ses études universitaires à la Faculté des
Lettres d’Aix-en-Provence, études qu’il poursuivra à la Sorbonne.
Comment la formation et/ou l’influence reçues par les quatre
écrivains sont-elles perceptibles dans leurs œuvres romanesques de
la période étudiée ?

Tel arbre, tel fruit ?


F.L. Oyono est l’auteur de trois titres qui font de lui l’un des plus
grands romanciers africains : Une vie de boy, Le Vieux Nègre et la
médaille et Chemin d’Europe 13. Ces trois œuvres de fiction le rangent
parmi ceux qu’on peut appeler les romanciers de la révolution
africaine 14. Écrivain prolifique et protéiforme, Benjamin Matip a

10
Cf. [Link] rene
[Link] ; consulté le 24/01/2011.
11
LAVERDIÈRE (L.), L’Africain et le missionnaire, op. cit., p. 324.
12
LAVERDIÈRE (L.), L’Africain et le missionnaire, op. cit., p. 324.
13
OYONO (F.), Une vie de boy. Roman. Paris : R. Julliard, 1956, 183 p. ; Le Vieux
Nègre et la médaille. Roman. Paris : R. Julliard, 1956, 211 p. ; Chemin d’Europe.
Roman. Paris : R. Julliard, 1960, 199 p. (diverses rééditions ensuite).
14
[Link]/wiki/Ferdinand Oyono ; consulté le 23/01/2011.
54)

écrit, entre autres, Afrique, nous t’ignorons ! 15. Sous les pseudonymes
successifs de Mbu Ewondo, Eza Boto, et surtout Mongo Beti, le plus
connu, Alex Medza Biyidi Awala est un intellectuel fécond, polyva-
lent et percutant : essayiste, pamphlétaire, éditeur, libraire, et sur-
tout romancier. Dans le cadre de la présente contribution, on s’inté-
ressera particulièrement aux œuvres romanesques suivantes : Ville
cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba, Mission terminée et Le Roi Miraculé 16.
Enfin, R. Philombe est l’auteur de deux romans : Sola, ma chérie et
Un sorcier blanc à Zangali 17.
Une approche à la fois analytique, comparative et synoptique des
récits répertoriés ci-dessus nous permettra de mettre en exergue un
certain nombre de traits communs aux quatre romanciers. Il s’agit
notamment : du contexte historique de la colonisation ; de
l’inspiration autobiographique de la majorité de leurs récits ; de la
peinture réaliste, sous forme de dénonciation, de la société coloniale
avec ses antagonismes ; de la peinture satirique du christianisme à
travers celle du microcosme paroissial, et bien entendu celle du
personnage haut en couleurs qu’est souvent le missionnaire.
Le trait dominant de la fiction romanesque analysée ici est d’être
ce que Pierre Tchoungui appelle « une littérature témoignage » 18,
c’est-à-dire que leurs auteurs, non seulement participent des tradi-
tions et de la culture des personnages qu’ils nous présentent, mais
aussi qu’ils s’appuient sur leur expérience personnelle :
Tout comme leurs différents héros, ils ont connu l’époque colo-
niale. L’écrivain camerounais ne se détache pratiquement jamais
de son terroir natal. La lecture des œuvres trahit ce rapport

15
MATIP (B.), Afrique, nous t’ignorons ! Roman. Paris : R. Lacoste, coll. Voyages,
1956, 125 p.
16
BOTO (Eza), Ville cruelle. [S.l.] : Éditions africaines, [1954], 221 p. ; Le Pauvre
Christ de Bomba. Roman. Paris : R. Laffont, 1956, 370 p. ; Mission terminée.
Roman. Paris : Buchet/Chastel, 1957, 254 p. ; Le Roi Miraculé. Chronique des
Essazam. Roman. Paris : Buchet-Chastel-Corrêa, 1958, 255 p. (diverses rééditions
ensuite).
17
PHILOMBE (R.), Sola ma chérie. Yaoundé : Abbia (avec la coll. de CLE), 1966,
125 p. ; Un sorcier blanc à Zangali. Roman. Yaoundé : CLE, coll. Abbia, n°22,
1969, 191 p.
18
TCHOUNGUI (P.), « Survivances ethniques et mouvance moderne. Le Cameroun
dans le miroir de ses écrivains (imagologie et ethnopsychologie littéraire) », dans
MELONE (Th.), dir., Mélanges africains. Préface de Roger Caillois. Yaoundé : Éd.
Pédagogiques Afrique Contact, 1973, 366 p. ; p. 330.
Christianisme, éducation, création littéraire et vision du monde (55

étroit qui existe entre l’auteur et son œuvre. […] Ce sont


d’authentiques témoignages 19.
À ce titre, tous les récits sans exception rendent compte de ce qui a
été ressenti par leurs auteurs dans un contexte historique de domi-
nation, et particulièrement dans un Cameroun assujetti et exploité,
qui tente de secouer le joug colonial. Outre cette dimension politi-
que, on pourrait même parler du caractère régionaliste, voire de la
dimension ethnolinguistique de ces œuvres qui ont souvent pour
cadre géographique et spatial le terroir de leurs auteurs respectifs. Il
n’y a pas jusqu’à l’onomastique qui ne trahisse l’origine sociocultu-
relle des écrivains 20.
L’inspiration autobiographique et historique de ces récits n’a pas
échappé à la critique. C’est ainsi que Charles Bernard écrit :
Les personnages et les événements que nous présente Oyono
tirent leur substance de l’expérience vécue de l’auteur dans
cette société mixte, et on ne peut comprendre leur physionomie
et leur psychologie que dans ce contexte 21.
P. Tchoungui est encore plus explicite :
Si les écrivains se plaisent à parler de leurs pays, de leur région,
ils se plaisent surtout à parler d’eux-mêmes, ce caractère essen-
tiellement autobiographique des œuvres est peut-être une meil-
leure preuve encore de cette symbiose existant entre l’écrivain
et son œuvre 22.
Du fait de cette transposition artistique de la vie réelle dans la
fiction romanesque, les œuvres dites de jeunesse abondent particu-
lièrement en éléments autobiographiques. Tel est le cas notamment
de Ville cruelle (Eza Boto), du Pauvre Christ de Bomba, de Mission termi-
née et du Roi miraculé de Mongo Beti. Ainsi, entre le personnage de
Banda dans Ville cruelle et le jeune Biyidi, il y a un certain nombre de
similitudes : orphelins de pères, très attachés à leurs mères ; cycle
primaire écourté ; travail dans la cacaoyère de la famille. Sans doute
est-ce le même Biyidi que masquent les personnages de Kris et
Medza, des lycéens en vacances, dans Le Roi miraculé et Mission

19
TCHOUNGUI (P.), « Survivances ethniques et mouvance moderne », art. cit.,
p. 330.
20
Rappelons que Mongo Beti veut dire « fils de Beti », d’après le groupe ethnique
d’origine de l’écrivain.
21
BERNARD (Ch.), dans La Tribune de Lausanne, p. 4. Cité d’après [Link].
com/auteur/Ferdinand Oyono ; consulté le 23/01/2011.
22
TCHOUNGUI (P.), « Survivances ethniques et mouvance moderne », art. cit.,
p. 330.
56)

terminée. Les critiques, tel Pierre Tchoungui, pensent aussi reconnaî-


tre dans Ville cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba et Le Roi miraculé les
mauvais rapports du lycéen Biyidi avec les autorités administratives
et religieuses, et ils expliquent ainsi sa critique virulente des deux
catégories de personnages. De même, dans Une vie de boy, le
personnage de Toundi serait l’avatar d’Oyono, jeune garçon aux
parents séparés, adulant sa mère, détestant son père, et vivant au
contact des prêtres blancs qu’il accompagne dans leurs tournées en
zone rurale.
Un autre trait récurrent dans ces récits est l’omniprésence
interagissante de la fameuse « trinité coloniale » (administrateur,
officier, missionnaire) et, de manière générale, la transposition fort
réussie de la structure sociale des colonies dans la structure roma-
nesque des récits. En effet, comme dans la vie réelle, l’univers
romanesque est une société hétérogène, divisée par des intérêts
contradictoires : les mondes antithétiques du Blanc et du Noir, du
colonisateur et du colonisé, s’aperçoivent jusque dans l’occupation
de l’espace ; le racisme omniprésent et les rapports rigoureusement
verticaux ne font qu’envenimer les contradictions, l’incompréhen-
sion, l’incommunicabilité et les complexes divers entre ces deux
univers. Ces romans sont donc des réquisitoires enflammés, dénon-
çant de manière systématique et virulente les exactions du système
colonial à l’encontre des collectivités comme des individus : l’humi-
liation subie par Meka, la violence exercée sur Zachée Momha et sur
Banda. Toundi, Aki Barnabas, entre autres, en font eux aussi
l’amère expérience. La prétendue mission civilisatrice est brutale-
ment démasquée et prise à partie : comme le Blanc aurait mieux fait
de rester chez lui !
La critique caustique de la religion chrétienne, de la mission
évangélisatrice, et particulièrement du personnage du missionnaire
et de son monde fait également l’unanimité chez les quatre écri-
vains. Dans Afrique, nous t’ignorons de Matip, Zachée Momha, pour-
tant chrétien protestant, s’en prend violemment au Père William.
Tous ces romanciers dénoncent le rôle inhibiteur et soporifique du
christianisme, véritable « opium du peuple », facteur puissant de
domination et de duperie au service de la colonisation. Un titre
comme Un sorcier blanc à Zangali suffit à évoquer la figure contestée
et ambigüe du prêtre blanc.
Il ressort cependant des différents récits que le missionnaire est
un personnage très complexe : certes, il présente quelques traits
positifs, mais il a surtout des défauts et des travers si surprenants
qu’il devient un contre-témoignage vigoureux pour le message
Christianisme, éducation, création littéraire et vision du monde (57

d’amour qu’il est venu apporter à ces païens que sont les autoch-
tones. Ses rapports de solidarité, voire de complicité avec ses frères
blancs et le pouvoir politique représentent le plus grave reproche
qui lui a été adressé par les colonisés. Ceux-ci l’accablent d’autres
griefs : cupidité, hypocrisie, injustice flagrante, agitation sociale,
immoralité, aliénation des consciences des indigènes et nationalisme
frileux.
Comme pour le Père Drumont dans Le Pauvre Christ de Bomba,
qu’on peut voir comme un récit allégorique, le constat d’échec
semble généralisable non seulement à l’évangélisation des peuples
noirs, mais aussi au colonialisme européen. Les personnages indigè-
nes qui gravitent autour du prêtre blanc observent à la loupe ses
moindres faits et gestes pour en rire sous cape. On peut en conclure
que les personnages sont les délégués des auteurs dans leur entre-
prise anticolonialiste et anticléricale.

La vision du monde des quatre romanciers


À l’instar de la grande majorité des intellectuels camerounais,
trois des quatre romanciers étudiés : Oyono, Matip et Mongo Beti,
sont passés par le « moule » des écoles catholiques ou protestantes.
Tout les prédisposait donc à témoigner de leur foi, à vivre leur
christianisme, et à lui manifester leur sympathie dans leurs écrits
respectifs. Or, au terme de cette rapide analyse, il apparaît qu’il
n’en est rien.
Quant à Philombe, son premier contact, par père interposé, avec
la religion des maîtres à travers le personnage influent du prêtre
blanc ne le préparait nullement à aller dans le même sens. Tout au
contraire, il affichait un certain athéisme, et le contexte colonial
oppressant n’était pas pour corriger cette attitude de rejet. En fin de
compte, c’est au cœur de ce système oppressif et discriminatoire
que son caractère frondeur et revêche a été formé pour vilipender
les injustices révoltantes.
Ceci n’est évidemment pas incompatible avec une forme d’huma-
nisme et de tolérance voltairienne. De fait, vers la fin de sa vie,
rapporte Charles Nkoulou, Philombe était rentré dans son village
natal, et, devenu œcuméniste, il prônait une sorte d’humanisme
athée à l’instar de son maître Voltaire ; d’où sa déclaration : « la
meilleure religion de la terre c’est l’amour du prochain » 23. Par

23
NKOULOU (Ch.), « René Philombe par presque lui-même : la légende de
l’homme. Figures majeures ». Disponible sur : [Link]/?nov ;
consulté le 18/04/2013.
58)

ailleurs, une autre dimension de la philosophie personnelle de


Philombe apparaît dans l’explication qu’il a donnée lui-même du
prénom qu’il s’était choisi pour son pseudonyme : « Et René ? C’est
tout un programme, tout un idéal même. Cela signifie que l’homme
chaque jour “renaît”, se remet en cause, questionne le passé, le
présent, pour mieux préparer le futur » 24. Renaissance ou rénova-
tion, questionnement méthodique, regard prospectif : quelle vision
plus optimiste et dynamique de la vie humaine ?
Les trois confrères de Philombe, sans peut-être pousser jusqu’à
l’athéisme comme lui, affichent malgré tout une attitude résolument
anticléricale, dans la mesure où tous les récits analysés ici sont des
satires virulentes contre la colonisation en général, et contre la
religion chrétienne et ses représentants en particulier. La formation
juridique de Matip semble l’avoir rendu très sensible à tout ce que la
colonisation et ses thuriféraires ont généré comme injustices et
violations des droits de l’homme. Bref, Matip s’insurge contre la
trahison de l’humain, par les missionnaires tant protestants que
catholiques. Quant à Mongo Beti, véritable « écho sonore de son
temps » à l’instar du poète hugolien, il se dresse, dès son premier
roman, tel un « dénonciateur public qui crie du haut d’une vigie à la
vue des écueils et veut contribuer à les aplanir » 25. Avec plus ou
moins de pugnacité, les quatre romanciers font unanimement écho
au Césaire du Cahier d’un retour au pays natal : ils veulent être « la
voix des sans voix », non seulement de leurs frères noirs mais de
tous les colonisés.
Des critiques ont quelquefois stigmatisé ces descriptions à la
Balzac, ces portraits croqués au vitriol de la « triple calamité » qu’ils
dépeignent avec un réalisme cru, voire exagéré, déformé, et donc
peu crédible dans la mesure où il semble inspiré par la haine et la
mauvaise foi. L. Laverdière, qui a vécu et enseigné longtemps au
Cameroun et en Afrique centrale, s’est intéressé à la question du
rapport entre réalité et fiction dans la littérature africaine d’expres-
sion française. Ses recherches ont conclu à « l’indéniable valeur
documentaire des romans africains [grâce à] un enracinement histo-
rique très poussé […] ». Et d’ajouter : « J’ai pu identifier de façon
très précise le ou les missionnaires qui ont servi de modèle aux
romanciers » 26.
Que conclure de cette démonstration ? Avec le recul que l’on a
aujourd’hui, on voit encore mieux l’influence de ces auteurs dont

24
NKOULOU (Ch.), « René Philombe par presque lui-même… », art. cit.
25
PHILOMBE (R.), Le Livre camerounais et ses auteurs, op. cit., p. 87.
26
LAVERDIÈRE (L.), L’Africain et le missionnaire, op. cit., p. 41.
Christianisme, éducation, création littéraire et vision du monde (59

les livres pourraient être comparés, à divers égards, à la littérature


militante des philosophes du 18e siècle : c’étaient comme autant de
bombes lancées contre l’« Ancien régime » colonial. Une fois de
plus est vérifiée l’importance de la culture en général, de la littéra-
ture en particulier, et donc de l’artiste dans le devenir humain. Et
L. Laverdière a dès lors raison d’écrire :
La littérature, qu’elle s’incarne dans une œuvre de génie ou
dans une œuvre médiocre, reflète toujours une image et une
interprétation de la société à un moment historique donné, dans
une « vision » qui participe de la réalité, mais aussi de l’idéal
souhaité ou poursuivi par l’écrivain 27.
 Alphonse MOUTOMBI 28

27
LAVERDIÈRE (L.), L’Africain et le missionnaire, op. cit., p. 43.
28
École Normale Supérieure de Yaoundé / Université de Yaoundé I.

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