Poésie Révolutionnaire aux Comores
Poésie Révolutionnaire aux Comores
Ahmed Daniel
Résumé
Diwan, recueil qui reprend à la fois l’histoire d’un pays nouvellement indé
pendant et sa révolution, illustre bien une tendance de la littérature
comorienne des années 1975-1978 : commenter l’idéologie transmise par le
président Ali Soilihi, le guide de la révolution comorienne. Cet article vise à
montrer la manière dont la poésie fait de la politique en tant que littérature
engagée. C’est l’occasion aussi de rassembler pour le lecteur quelques indi
cations sur la place de la poésie en tant que propagande politique et des
poètes dans la société comorienne moderne.
Mots-clés
Ali Soilihi, idéologie, indépendance, littérature engagée, révolution
comorienne
Summary
Diwan, a collection that recalls both the history of a newly independent country
and its revolution, illustrates well a trend of Comorian literature in the years
1975-1978: comment on the ideology transmitted by President Ali Soilihi, the
guide of the Comorian revolution. This article aims to show how poetry makes
politics as engaged literature. It is also an opportunity to gather for the reader
some indications on the place of poetry as political propaganda and poets in
modern Comorian society.
Keywords
Ali Soilihi, ideology, independence, engaged literature, Comorian revolution
* DANIEL Ahmed,
Docteur de l’INALCO, Docteur en études arabes et africaines, option linguistique,
littérature et sociétés (INALCO, Paris),
danielcafe2003@[Link]
Carnets de Recherches de l’océan Indien N°1
Introduction
Nous nous intéressons ici à un recueil (diwan) de poèmes comoriens publié en
2003, 2011 et 2014, et à leurs auteurs, jeunes révolutionnaires, à l'époque d'Ali Soilihi,
dans les années 1975-1978.
En quoi ces chansons sont-elles le reflet de ce qui se passait à l’époque aux
niveaux politique et artistique ? La question a une double dimension : certains jeunes
Comoriens considéraient que le meilleur moyen de peser sur le gouvernement était de
s’engager dans une action révolutionnaire au sein des comités nationaux, régionaux
ou locaux. D’autres pensaient relayer le guide (muongozi), Ali Soilihi, à travers la
chanson.
Or ces deux dimensions se trouvent réunies lorsqu’Ali Soilihi prend le pouvoir.
Chaque Comorien(ne), hier comme aujourd’hui, en fonction de ses propres choix,
tend à privilégier les aspects progressistes ou autocratiques de son action et de sa
personnalité.
Pendant cette période, Wani (Ouani) fut choisie comme ville-pilote pour les
projets de la révolution à Anjouan1. On y construisit la première unité administrative
(mudiria), le premier collège rural des Comores, ensuite on mit sur pied une armée
de réserve (djeshi la mgambu), sorte de milice populaire, etc. Toutes ces mutations,
ces initiatives socio-économiques furent bien accueillies par la population surtout
par la jeunesse qui, pour affirmer son patriotisme et son nationalisme, alla jusqu'à
transformer l'ancien nom de son orchestre local « Joujou de Wani » en « Joujou des
Comores »2.
1
Le « guide de la révolution » savait que les situations acquises, le poids du passé et des
inégalités de fait ne pouvaient changer et se transformer que par une révolution des
structures, des mentalités et des institutions pour qu’un ordre nouveau se substitue à
l’ancien. Il mit en place un plan quinquennal de développement (Plan ya maendreleyo) qui
allait permettre l’émancipation des Comoriens.
2
Cet orchestre est fondé à Wani, dans l’île d’Anjouan, le 12 janvier 1966 par des jeunes
épris de modernité surnommés les « Boto ». Avec des chansons axées surtout sur la
contestation sociale, ces derniers ont introduit, dans les années 60 et 70, une nouvelle
forme de musique moderne aux Comores aux influences africaines, arabes, françaises,
malgaches, créoles, etc. Produites sur scène, dans les salles, à la radio, enregistrées sur des
cassettes audio, disque, CD et vidéo, ces chansons ont fait le tour des îles de l’océan Indien
dans les années 70 à nos jours. Avec des allers et retours dus aux nécessités de la vie
(poursuite d’études secondaires à Madagascar ou dans la Grande île des Comores et/ou
supérieures dans les pays socialistes) plusieurs groupes successifs de jeunes ont animé cet
orchestre. Le premier avec pour fondateur et chef de groupe Dhoifir Ben Abdouroihmane
Cheikh, le deuxième avec pour chef de groupe Mohamed Nourdine Abdou Zoubert, et le
troisième, qui joua un grand rôle pendant la révolution, avec Ibrahim Saindou pour chef
de file, ainsi de suite. C’est le public comorien qui a sollicité le changement d’appellation
en nationalisant l’orchestre lors d’un concours organisé par le pouvoir révolutionnaire à
Moroni en 1976 pour le choix de l’hymne national des Comores. Ce concours fut remporté
par Abou Chihabouddine.
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DANIEL Ahmed,
Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
Les poètes
Ces jeunes poètes étaient eux-mêmes des acteurs de cette révolution en
qualité d’animateurs, d’éducateurs, de techniciens ou de responsables politiques dans
le gouvernement et partageaient l’idéologie « soihiliste ». Leur choix des chansons ici
tend surtout à privilégier les aspects progressistes et culturels de l’action du guide de
la révolution comorienne.
En effet, les idées réformistes et les projets socio-économiques entrepris
pendant la révolution soilihiste avaient trouvé un écho favorable et un terrain propice
à Wani (Ouani), ville dans laquelle la société, bien qu’elle soit aristocratique et féodale,
avait déjà évolué dans le sens du progrès social, c’est-à-dire qu’il y avait un grand
changement dans l’organisation sociale et une amélioration des conditions de vie
visant à construire une société moderne inspirée par le modèle français. On en parle
comme de la ville la plus aristocratique des Comores avec, successivement, le clan
Beja ou Bedja de la chefferie africaine, les Chiraziens Al-Madua et les deux branches
qui composent la tribu (qabîla) alaouite des nobles (sharif) de l’archipel : les Âl Al-
Ahdal et les Âl Bâ ‘Alawî eux-mêmes représentés par de nombreuses lignées comme
celles des Âl Al-Mâsîlâ et des Âl Al-Shaykh’Abû Bakr Ben Sâlim, etc.1
Il importe aussi de dire qu'à l'époque, le devoir des partisans du progrès social
était aussi d'animer dans chaque région (bavu) le nouvel ordre révolutionnaire. Ces
animateurs (washangirizi) voulaient relayer le discours, le langage et la sagesse des
enseignements du guide par des exemples concrets : soit par des réunions publiques
(madjadiliano), soit par la chanson révolutionnaire.
C'est aussi pour servir leur pays et surtout pour faire un métier utile pour la
propagande politique, que ces jeunes imberbes2 ont répondu présents en acceptant
d'occuper d'abord des postes d'animateurs (mshangirizi) dans leur groupe musical
et dans leur île, avant d'aller parachever leurs études supérieures dans des pays
socialistes comme l’Algérie pour Ibrahim Saindou, le Burkina Faso pour Raslane
Abdou Zoubert, la France pour Mohamed Nourdine Abdou Zoubert, le Soudan pour
Ali Ben Ali, l’Union Soviétique pour Dhoifir Ben Abdouroihamane Cheikh, etc.
Le corpus
Cet échantillon poétique qu’on va lire ici, collecté par nos soins, va compléter
l'œuvre de ce groupe musical déjà entamée par la publication du recueil (diwan) de
trois de ses poètes au service de la révolution comorienne : Ibrahim Saindou (Daniel,
2003), Dhoifir Ben Abdouroihamane Cheikh (Daniel, 2012) et Ali Ben Ali (Daniel,
2014). Il importe de signaler que ce recueil a été écrit en comorien, surtout dans
le dialecte shiNdzuwani de l’île d’Anjouan et que les sujets traités de cette poésie
1
Sur les lignées aux Comores, voir : Hachim, Saïd Mohamed, Les Sharifs dans l’histoire des
Comores.
2
Mohamed Toihiri, romancier comorien, a qualifié la République démocratique laïque et
sociale d’Ali Soilihi de République des Imberbes, c’est-à-dire celle qui utilise des jeunes
sans expérience en son sein, dans son premier roman paru en 1985.
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Carnets de Recherches de l’océan Indien N°1
Les thèmes
Les thèmes les plus fréquents, dans ce recueil, sont la révolution (poème
n° 4), l'indépendance (poème n° 9), l’unité des Comores (poèmes n° 1 et 11), la nation
comorienne (poèmes n° 1 et 7), l'égalité des chances (poème n° 6), l'autosuffisance
alimentaire (poèmes n° 4, 10 et 11), la ségrégation raciale et insulaire (poèmes n° 1
et 10), le travail manuel (poèmes n° 3, 8 et 11), les ennemis de la nation : le grand
expert1 (poèmes n° 3 et 11). Il y a aussi des thèmes publicitaires sur le tourisme
(poème n° 2), faisant l'inventaire de l'immobilier hôtelier en passant par la faune et
la flore, le littoral, le paysage et l'environnement, pour finir par l'hospitalité naturelle
des Comoriens (poème n° 5). Bref, les thèmes choisis reflètent cette ère de liberté
dans un pays fraîchement indépendant et cette nouvelle politique révolutionnaire.
L’indépendance fut acquise unilatéralement le 6 juillet 1975 et suivie d’une
expérience révolutionnaire, dès le 3 août 1975. Les deux faits sont aussi deux thèmes
fondamentaux de la poésie comorienne moderne dans les années 1975-1978 :
l’indépendance (uhuru, ungwana, ’istiklali) et la révolution (ufwakuzi, mapindruzi). En
effet, l’indépendance était le mot d’ordre des Comoriens qui aspiraient à la liberté. Les
poètes étaient naturellement les « porte-parole » de cette revendication mais aussi
de quelques partis politiques comme le PaSoCo (Parti Socialiste Comorien) avec son
journal intitulé Uhuru (Indépendance).
Lexicographie2
Que signifient donc ces termes uhuru, ungwana, ’istiklali, ufwakuzi, mapindruzi ?
Grâce aux travaux des linguistes nationaux et étrangers, la lexicographie
comorienne, constituée au cours de ces quarante dernières années, a eu besoin,
comme toute science nouvelle, d’une terminologie adaptée à son objet ; elle s’est
construite, au hasard des découvertes et des inspirations, en utilisant la nomenclature
grammaticale bantu (ou fonds bantu), complétée par appel à d’autres langues telles
que l’arabe, le swahili, le français, etc.
Ainsi uhuru, de l’arabeح ُ ٌّر, signifie « indépendance, liberté », ungwana
ْ ت
« liberté » et ‘istiklali, de l’arabe ِسإ ِ ٌلاَلْق, « indépendance » (Lafon, 1991 et Ahmed-
Chamanga, 1992).
Quant aux autres termes, ufwakuzi et mapindruzi, ils signifient « révolution »,
(Lafon, 1991), ufwakuzi vient de –fakua « s’emparer, attraper au vol, happer, saisir,
arracher » (Ahmed-Chamanga, 1992), d’où l’idée de changement (mapindruzi) de
1
Selon la philosophie des révolutionnaires comoriens de l’époque, c’est une personne
hautement qualifiée ou diplômée qui est égocentrique et réactionnaire.
2
Œuvre des linguistes et techniciens au service de l’Etat comorien, mais exploitée aussi par
les poètes pour composer leur poésie révolutionnaire.
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Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
Yefasiri ya usiku uwo ndo uka haina istiklali yarengwa kirévolution yo kedjiralwa
ni mishindji ya kiada na mila. « La signification de cette journée, c’est que, à
chaque fois qu’un pays arrache son indépendance de façon révolutionnaire,
[cette indépendance] ne repose pas sur des bases traditionnelles et
coutumières » (Lafon, 1995, p. 28-29).
L’uniformité, en ce qui concerne la définition des termes, existe donc entre les
linguistes et les politiques et n’est plus susceptible d’induire en erreur. Aussi a-t-on
envisagé de proposer ici cette terminologie en vue de réaliser l’adaptation parfaite du
signifiant au signifié. Appelé à sortir de son cadre insulaire et à jouer un plus grand rôle
dans la vie quotidienne des Comoriens, le comorien (shiKomori ou shiMasiwa) devait
évoluer et s’adapter aux réalités de la société moderne et de l’Etat en construction.
Pour comorianiser la terminologie spécifique au domaine des sciences et
techniques, de la politique, de l’administration et de l’agriculture, deux méthodes
principales ont été utilisées par les linguistes et les techniciens comoriens réunis au
sein d’un centre national1:
• adapter mécaniquement les termes étrangers en les soumettant aux
règles phonologiques et grammaticales de la langue,
• chercher dans la langue les termes ou les périphrases qui rendent le
mieux possible le sens des mots étrangers.
Quelques exemples de mécanismes linguistiques utilisés :
Élargir le champ sémantique d’un mot déjà existant
1
Un centre national pour la collecte de la tradition orale et du patrimoine culturel fut créé
dans les années 1976. Il deviendra, après Ali Soilihi, Centre National de Documentation et
de Recherche Scientifique (CNDRS).
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1
C’est une commande du nouvel état indépendant et une pratique qui a eu cours durant
la révolution (1975-1978), par les linguistes nationaux et étrangers. Les poètes, porte-
paroles de la révolution, se la sont appropriée pour leur poésie.
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Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
Enfin, pour clore cette présentation, on peut dire que l’historien trouvera
à travers les textes présentés ici un témoignage oral de cette époque charnière de
l’histoire comorienne moderne.
1
Majestic Studio BP. 5219, Moroni, Grande Comore, 2002.
97
Carnets de Recherches de l’océan Indien N°1
1
Nous avons réalisé ce recueil de textes à partir d’enregistrements sur cassettes entre
1975 et 1978 à Wani, île d’Anjouan et l’avons complété par d’autres enregistrements sur
cassettes vidéo et sur CD (2002).
2
Chanson présentant le premier jeune groupe musical du poète : Abdallah Daoud, Saïd
Aziz Aounou, Midjay Abdou, Youssouf Ahmed (Mahia), Abou Abdallah Bacar Nomane et
Dhoiffir ben Abdouroihamane Cheikh sont les précurseurs de l’orchestre « Joujou » de
Wani.
3
Dhoiffir est né en 1946 à Ouani (Wani), dans l’île d’Anjouan. Il fait ses études primaires
et secondaires dans les écoles publiques de Madagascar, notamment à Majunga et
à Tananarive, la capitale malgache. Il se rend à Moscou pour poursuivre ses études
supérieures à l’Université Patrice Lumumba et sort avec une maîtrise de Droit Inter
national. En 1977, il perfectionne et parachève sa formation juridique à l’Académie
de Droit International de La Haye en Hollande (Pays-Bas) et au Secrétariat de l’O.N.U.
(Organisation des Nations Unies) à New York, aux États-Unis d’Amérique. Nommé d’abord
Délégué à la Production (en 1975), il assure différentes fonctions dans le gouvernement
Abdillahi Mohamed, premier ministre à l’époque du régime révolutionnaire d’Ali Soilihi
(1975-1978). D’abord Chef adjoint de Cabinet à la Présidence (1976), il entre ensuite
au Ministère des Affaires Étrangères où il travaille en qualité de Chef du Département
d’Afrique (1976-1977) et participe à la délégation conduite par M. Abdou Boina à l’O.U.A.
(Organisation de l’Unité Africaine). L’arrivée au pouvoir d’Ahmed Abdallah en 1978 le
trouve déjà au chômage et cela, jusqu’en 1987, année de son recrutement dans le cadre
des administrateurs à la Direction Générale du Ministère de la Justice jusqu’à la retraite.
Pendant une dizaine d’années, alors qu’il ne travaillait pas dans la fonction publique, il
entreprend de gagner sa vie en faisant tantôt du dépannage (radio et montres), tantôt des
travaux de bijouterie d’art (toutes sortes d’articles en orfèvrerie et argenterie). Auteur-
compositeur, poète, chanteur interprète, guitariste, il est le fondateur de l’orchestre
« Joujou de Wani (Ouani) », île d’Anjouan.
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1
Genre de chanson alphabétique comme dans les écoles coraniques à l’intention des
responsables politiques (washangirizi) pour leur rappeler les principes fondamentaux de
la révolution d’Ali Soilihi (1975-1978) : l’État, le citoyen et l’individu.
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1
Chanson à l’intention des révolutionnaires (mapindruzi) d’Ali Soilihi (Président des
Comores 1975-1978) pour leur rappeler que pour réaliser l’unité de la nation, il faut un
travail dur et propice. Chacun doit y mettre du sien pour réussir la révolution agraire.
2
Proverbe comorien.
3
Du nom de la première victime militaire tombée lors du débarquement des militaires
comoriens d’Ali Soilihi, père de la révolution, à Anjouan pour déloger Ahmed Abdallah,
père de l’indépendance.
4
Ce poème est un réquisitoire contre la colonisation et le colonialisme.
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Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
1
Ou bien Narieledzana : « Il faut qu’on se comprenne ! »
2
Proverbe comorien.
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1
Ce poète est né à Wani le 31 décembre 1950. Après des études primaires dans sa ville
natale, il quitte Anjouan pour faire des études secondaires à Madagascar et des études
supérieures d’ingénieur en télécommunication à Toulouse en France. Il travaillait à la
Poste (PTT) et à Télécom à Moroni comme technicien supérieur et réparateur d’appareils
électroniques aux services réseaux jusqu’à sa mort survenue le 16 décembre 2016
à Moroni où il résidait avec sa famille. Chef de file, il fut l’un des meilleurs solistes et
accompagnateurs de l’orchestre « Joujou de Wani» dans le deuxième groupe des jeunes
épris de modernité (Boto) que l’on voit sur la photo. De droite vers la gauche : Charafou
Abdou Zoubert caché (guitare basse), Mohamed Nourdine Abdou Zoubert (soliste), Abdou
Soimadou Aboubacar (à la batterie), Mohamed Ahmed-Chamanga (accompagnateur),
Abdallah El Had (chanteur), Saïd Omar Salim dit Pepsi (chanteur principal), Yahya Djaffar
(à la batterie), Haidar Bacar (Président du groupe).
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Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
6. Jua Sache !
(Auteur : Ibrahim Saindou)1
Tsi damu moja ilengesao N'est-ce pas le même sang qui coule ?2
Ubabuzi wa zisiwa na rangi La ségrégation insulaire et raciale
Kausiruhusu rike nao N'a pas droit de cité chez nous.
Ukauwendresa wantru Elle avait conduit les gens
Udingoni ama halisi Complètement dans une impasse3.
1
Ce poète est né à Wani en 1952. Après des études primaires dans sa ville natale, il quitte
Anjouan pour faire des études secondaires au lycée Saïd Mohamed Cheikh de Moroni,
Grande Comore. Après le baccalauréat, il fit des études supérieures en Algérie pour
devenir chirurgien-dentiste. Au retour au pays, sans faire de la politique, il exerça ce
métier à l’hôpital Hombo de Mutsamudu (Anjouan) jusqu’à sa mort survenu le jeudi 19
juin 2008. Il fut enterré le lendemain, le vendredi 20 juin 2008 dans sa ville natale.
2
[… dans nos veines ?]
3
Autrement dit : « Elle empêche les citoyens d’avancer. »
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Carnets de Recherches de l’océan Indien N°1
1
Les riches (nobles, notables et bourgeois) d’un côté et les pauvres (ouvriers et paysans)
de l’autre.
2
Proverbe comorien.
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Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
1
Mjuzi-tale : personne hautement qualifiée ou diplômée mais égocentrique, bref c’est
l’intellectuel opportuniste.
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Carnets de Recherches de l’océan Indien N°1
Ulamuha Change !
Uelewe Comprend !
Rafikana wo On se met d'accord.
Mjuzi-tale wo Ô le grand expert !
1
Littéralement : « Soyez les bienvenues, nations du monde entier ! »
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Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
Narike makini hunu Masiwani Soyons lucides ici dans les îles !
Ritsahe2 usawa wa wanantsi pia Cherchons l’égalité pour tous les citoyens !
Ritowe ujinga na umenyefu Éliminons l’ignorance et le désordre !
Rike sontsi pia wantru waelevu Soyons tous des gens compréhensifs !
Risikentsi rahilindra Ne restons pas à attendre que
Sirikali de ifanye Ce soit le gouvernement qui fasse tout !
Narihime washe na waume Réveillons-nous filles et garçons !
Rike niya ndzima Ayons la même volonté !
Narike makini na kula zozijao Soyons lucides devant tout ce qui arrive !
Rikeni vwamoja ritoe udhuluma Unissons-nous contre l’injustice !
Usawa uendrelee halo ritsahao L’égalité doit progresser selon notre volonté
Ata rifurahi ha sontsi Pour que nous soyons tous satisfaits. (Bis)
1
Littéralement : « Réalisons de bons projets afin d’obtenir de meilleurs résultats. »
2
Dans une autre version on entend : Ripare « Que nous ayons… ».
3
Notre engagement pour les générations futures consiste à favoriser le rapprochement
entre les Comoriens et à exiger du progrès qu’il préserve la vie des citoyens.
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Carnets de Recherches de l’océan Indien N°1
Mlimadji he O Agriculteur !
Mlimadji mtsunga L’agriculteur c’est l’éleveur.
Mlimadji mlozi L’agriculteur c’est le pêcheur.
Mlimadji O Agriculteur !
E matsunga L’élevage ?
Hazi C’est du travail.
E ulozi La pêche ?
Hazi C’est du travail.
E indrima L’agriculture ?
Hazi C’est du travail.
Kula hazi hazi Chaque activité c’est du travail.
1
Proverbe comorien.
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DANIEL Ahmed,
Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
Zama za mukolo de vwaka wasa C’est à l’époque coloniale qu’il y avait des gens
Wakodarau hazi Qui sous-estimaient le travail.
1
Ce poète, selon son fils Elamine, est né à Wani le 16 septembre 1956. Après des études
primaires dans sa ville natale, il fait des études secondaires au lycée Saïd Mohamed
Cheikh de Mutsamudu, Anjouan. Après le baccalauréat, il fit des études supérieures
de linguistique (1er cycle à Mvuni, Grande Comore, et 2e cycle en France). Au retour au
pays, avec une maîtrise, il est chargé de cours à l’université des Comores, site de Patsy à
Anjouan.
2
Uredani : c’est l’ensemble des caractéristiques des nobles, notables et bourgeois : oisiveté,
routine, passivité, flemme, paresse, fainéantise.
3
Ce poète est né à Wani le 31 décembre 1954. Après des études primaires dans sa ville
natale, il quitte Anjouan pour faire des études secondaires au lycée Saïd Mohamed Cheikh
de Moroni, Grande Comore. Après le baccalauréat, il fit des études supérieures en économie
au Burkina Faso pour devenir professeur des collèges avec une maîtrise. Déçu de l’arrivée
au pouvoir des réactionnaires et des mercenaires, il ne revint jamais au pays jusqu’à sa
mort survenue le 14 décembre 2011 à Ouagadougou au Burkina Faso où il résidait avec
sa famille depuis des années. Il fut l’un des meilleurs solistes et accompagnateurs de
l’orchestre « Joujou des Comores » dans le troisième groupe des révolutionnaires.
4
Le travail est une affaire d’honneur [pour tous les citoyens] Cf. Constitution Chine, p. 441-
442. Capables de travailler Art. 16. Il y avait ainsi d’étonnantes similitudes entre le géant
chinois et le « nain » comorien, les deux pays étant amis depuis l’indépendance des
Comores.
109
Carnets de Recherches de l’océan Indien N°1
Narihifadwi kula hali shisho shariwakiî Protégeons tout ce qui nous appartient !
Ha hudjipushindza na uhusuda En combattant la malveillance :
Be uo uâduwi C’est l’ennemi.
Rikeni na imani Ayons la foi
Na hujuani ndjema Et reconnaissons le bienfait !
Rahiona kula shisho shafana na ndrima Quand on verra tout ce qui est agricole,
Rishitrie shime On l’encouragera.
Ushauku mwengi rike nao Le désir ardent que nous devons avoir,
Ha âda na mila de hazi za mihono Selon les us et coutumes, c’est le travail
manuel.
Ridjipukamanise na ulaânifu wa bepare Combattons la cruauté du capitaliste !
Narihime rigodjee intsi yatru Allons, sauvons notre pays
Vusikeni umenyefu Pour qu’il n’y ait pas de désordre !
Narihifadwi kula hali shisho shariwakiî Protégeons tout ce qui nous appartient !
Ha hudjipushindza na uhusuda En combattant la malveillance :
Be uo uâduwi C’est l’ennemi.
Rikeni ha makini na maumo yarahatsihe Soyons calmes et sereins !
Rahidunga ishariâ shikao de shahusu Appliquons la loi qui concerne
Mwanantsi mkomori Le citoyen comorien !
Leo tsasi ripara indzia ntrahafu ha yakini Aujourd’hui, il y a une autre voie.
Djitihadi riidunge ata mpaka mpakani Avec effort, suivons-la jusqu’au bout !
Ha hulindrilia zinafuû ha furaha Et attendons les avantages, dans la joie,
Zijorishukiao ta ridale zavira Venir, jusqu’à ce que l’on oublie
Za huvura mwizi Le passé qui nous tracassait !
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DANIEL Ahmed,
Idéologie et poésie révolutionnaire aux Comores
L’hymne national
Titre de l’hymne national pendant la période Ali Soilihi Mtsashiwa (1975/1978) :
Ungwana « La liberté, l’indépendance ». Paroles et musique d’Abou Shihabi1.
Conclusion
Ali Soilihi a initié la révolution par les ondes et par les discours. En vérité, la
portée de son idéologie dépasse les Comores et appartient à la pensée politique de
l’Afrique indépendante et du tiers-monde.
1
Auteur-compositeur, créateur du folk comorien avec Folkomor Océan, Abdérémane
Chihabiddine dit « Abou Chihabi » se fait un nom en 1976 avec sa composition choisie
comme hymne national d’alors suite à un concours organisé par le pouvoir révolutionnaire.
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Carnets de Recherches de l’océan Indien N°1
Des poètes comoriens et comoriennes ont essayé de relever ce défi par le biais
de la chanson. Leur choix ici tend surtout à privilégier les thèmes de l’indépendance
et de la révolution comorienne avec l’usage d’un vocabulaire qui touche directement
la masse populaire. Cette politique linguistique fut l’œuvre du guide de la révolution.
Elle n’avait qu’un seul objectif : la promotion de la langue et de la culture nationales.
En définitive, à travers l’étude de ces chansons révolutionnaires, on se rend
compte de la manipulation des textes oraux par des jeunes poètes engagés à des fins
politiques. Les publications qui en résultent donnent lieu à un témoignage écrit qui
sert aujourd’hui à expliquer l’organisation politique et sociale voulue par Ali Soilihi
Mtsashiwa, le guide de la révolution comorienne. Ce témoignage fait aussi la part belle
à l’orchestre « Joujou des Comores ».
Enfin puisse ce travail contribuer à restaurer le rêve d’égalité des chances aux
îles Comores.
Bibliographie
Ahmed-Chamanga, Mohamed, Lexique comorien français (shindzuani), Paris, L'Harmattan,
1992.
Daniel, Ahmed, (dit Café), La littérature comorienne de l’île d’Anjouan. Essai de classification
et de traduction des genres écrits et oraux, Thèse de doctorat nouveau régime d’Etudes
Africaines, INALCO, Paris, 2000.
—, « Ibrahim Saindou : un poète de la révolution comorienne » Tarehi n° 8, Revue d'histoire et
d'archéologie, 2003, p. 7-11.
—, « Indépendance et Révolution dans la poésie comorienne », Tarehi n° 12, Revue d'histoire
et d'archéologie, 2005, p. 10-12.
—, « Dhoiffir, un poète comorien entre tradition et modernité », Ya mkobe n° 18-19, CNDRS,
KomEdit, 2012.
—, « Ali Ben Ali, poète au service de la Révolution comorienne », Travaux & Documents, Texte
et politique, n°47, Université de La Réunion, 2014.
Hachim, Saïd Mohamed, Les Sharifs dans l’histoire des Comores. Les Bâ ‘Alawî et la confrérie
‘Alawiyya, les Âl Al-Ahdal, KomEdit, Moroni, 2015 (Traduction et adaptation en langue
française par Daniel, Ahmed, (dit Café).
Lafon, Michel, Lexique français-comorien (shingazidja), Paris, L'Harmattan, 1991.
—, L'éloquence comorienne au secours de la révolution : Les discours d'Ali Soilihi (1975-1978),
Paris, L’Harmattan, 1995.
Soilihi Youssouf, Said, Les défis du développement indépendant, 1975-1978, Paris, L’Harmattan,
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