Chapitre 5
I. DEUX SUPER PUISSANCES POUR UN MONDE BIPOLAIRE
A. LES ACTEURS ET LES ENJEUX DE LA GUERRE FROIDE
- Forgée en 1945 par l’écrivain George Orwell, puis popularisée en 1947 par le journaliste Walter
Lippman, l’expression « guerre froide » désigne un conflit aux tensions importantes, mais aux
confrontations indirectes, entre les États-Unis et l’URSS. Progressivement, les deux États alliés et
vainqueurs en 1945 s’opposent frontalement. Il s’agit d’une guerre idéologique entre une
démocratie libérale et une puissance communiste. Exposées en 1947, la doctrine Truman et la
doctrine Jdanov précisent cette opposition qui devient aussi économique, militaire et culturelle.
Les deux super-puissances organisent des réseaux d’alliances qui divisent la plupart des
continents en deux blocs opposés, le bloc de l’Ouest et le bloc de l’Est. Dès mars 1946 à Fulton,
Winston Churchill parle de « rideau de fer » pour décrire cette division géographique et
idéologique de l’Europe. Dans ce monde bipolaire, les rivalités entre les États-Unis et l’URSS
prennent des formes variées : course à l’espace, compétitions sportives, armements. La
propagande et les arts sont des supports essentiels pour défendre un modèle ou dénigrer l’autre.
- Les tensions entre les deux superpuissances se cristallisent en Allemagne. Elles donnent lieu en
1949 à la bipartition du pays en République fédérale d’Allemagne (RFA) et République
démocratique d’Allemagne (RDA), puis en 1961 à l’édification par l’URSS du mur de Berlin pour
empêcher les départs des habitants de l’Allemagne de l’Est vers l’Allemagne de l’Ouest. En 1953,
les essais soviétiques de la bombe H confirment la maîtrise et l’équipement nucléaires de l’URSS
et des États-Unis, faisant craindre l’aggravation des tensions. Les alliances militaires
s’organisent : l’OTAN autour des États-Unis (1949) et le pacte de Varsovie autour de l’URSS
(1955).
B. LES THEATRES EXTRA-EUROPEENS ET LES LIMITES DE LA GUERRE FROIDE (1953-
1962
- Fortes de leur domination économique et militaire, les deux superpuissances soutiennent
différents alliés dans des luttes régionales. Les luttes d’indépendance sont aussi de nouveaux
théâtres de la guerre froide qui participent à la consolidation des blocs ou la renouvellent. La
guerre froide se conjugue ainsi à la décolonisation et s’inscrit dans de nouveaux fronts en Asie, au
Proche-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud. Entre1950 et 1953, la guerre de Corée oppose
deux régimes soutenus par les deux superpuissances. Lors de la crise du canal de Suez en 1956,
les États-Unis et l’URSS empêchent l’opération militaire de la Grande-Bretagne, de la France et
de l’État d’Israël contre l’Égypte, marquant ainsi leur suprématie sur les logiques impériales
européennes.
- La guerre d’Indochine est à la fois une guerre de décolonisation et un conflit de guerre froide, Hô
Chi Minh voulant instaurer un régime communiste au Vietnam. Après la défaite de la France à
Diên Biên Phu en 1954, les États-Unis cherchent à contenir l’influence communiste dans la
péninsule indochinoise. Engagées au Vietnam à partir de 1964, les troupes américaines
connaissent un enlisement du conflit face à une résistance déterminée. Les images de la guerre
diffusées mondialement attisent les contestations internes et externes contre la politique des
États-Unis. Poursuivant la logique d’endiguement définie dès 1947 comme un encerclement de
l’URSS pour maîtriser la zone d’influence soviétique, les États-Unis apportent leur soutien à toute
opposition anticommuniste. À la fin des années 1960, les responsables américains profitent des
tensions sino-soviétiques pour engager une politique de rapprochement avec la Chine
communiste et accentuer l’affaiblissement de l’influence soviétique en Asie.
- Entre le 14 et le 28 octobre 1962, la crise des missiles à Cuba est un point culminant des
tensions de la guerre froide. Après plusieurs semaines de graves tensions, Nikita Khrouchtchev,
Premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique depuis 1953, et John Fitzgerald
Kennedy, président des États-Unis d’Amérique depuis 1960, font en sorte que l’opposition frontale
soit évitée. Ils engagent des relations diplomatiques plus directes entre leurs deux États. Cette
dynamique de« coexistence pacifique » ouvre une période de détente entre les deux Grands.
C. UN SYSTEME COMPLEXE MAIS NON FIGE (1962-1975)
- L’extension planétaire de l’opposition entre l’URSS et les États-Unis marque aussi les limites des
deux superpuissances. Celles-ci sont confrontées à des contestations internes, aux rivalités
d’anciens alliés et à l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène internationale avec le
mouvement des non-alignés. Les manifestations étudiantes contre la guerre du Vietnam aux
États-Unis entre 1964 et 1975 affaiblissent les gouvernements américains. De même, les
critiques de la Chine populaire à l’encontre de Khrouchtchev relativisent la toute-puissance de
l’URSS dans le camp communiste.
- La guerre froide est un système complexe qui s’appuie sur un rapport de force né de la Seconde
Guerre mondiale et régulièrement renouvelé. Les rivalités et oppositions sont constantes, mais les
tensions ont évolué selon le contexte international et les politiques nationales. L’émergence du
tiers-monde et la construction européenne à partir de 1957 ont par ailleurs incité les deux
superpuissances à adapter leurs déclarations et leurs interventions pour maintenir leurs alliances.
Les accords de limitation des armes atomiques (SALTI) signés par Leonid Brejnev (URSS) et
Richard Nixon (États-Unis), le 26 mai 1972, ainsi que les accords d’Helsinki, signés le1er août
1975 par 35 États, dont les États-Unis et l’URSS, confirment la normalisation des relations
diplomatiques entre les deux Grands et la volonté de sortir d’une guerre indirecte perpétuelle.
II. DECOLONISATION, NOUVEAUX ACTEURS ET EMERGENCE DU TIERS-MONDE
A. DE NOUVEAUX ACTEURS SUR LA SCENE INTERNATIONALE
- La Seconde Guerre mondiale marque un affaiblissement des puissances européennes qui
avaient bâti leurs empires coloniaux en Afrique et en Asie depuis le XIXe siècle. Le processus
d’émancipation des peuples dominés en Asie et en Afrique s’engage contre la domination
occidentale, avec le soutien des deux Grands et de l’ONU. Le principe du « droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes » est réafirmé, et le processus de décolonisation s’étend de 1945 à 1975.
- C’est en Asie que commence la décolonisation après 1945. L’Inde est une des premières
grandes puissances asiatiques colonisées à obtenir l’indépendance en 1947. L’Empire des Indes
(britannique) est ainsi divisé entre l’Union indienne à majorité hindoue et le Pakistan à majorité
musulmane. L’Indonésie n’obtient son indépendance qu’à la suite d’une guerre (1949), tout
comme l’Indochine (1954). En octobre 1949, la proclamation de la République populaire de Chine
soutenue par l’URSS favorise la réaffirmation de l’Asie comme acteur politique important dans les
relations internationales.
- L’essentiel de la décolonisation du continent africain s’effectue à partir du milieu des années
1950. Pendant cette décennie, la majeure partie des colonies européennes accèdent à
l’indépendance, car les deux plus grandes puissances coloniales, la France et la Grande-
Bretagne, se retirent progressivement en s’assurant parfois des accords favorables pour la
poursuite de leurs exploitations économiques. Entre 1954 et 1962, la guerre d’Algérie marque
l’apogée des guerres de décolonisation sur le continent africain.
B. S’ORGANISER POUR FAIRE FACE AUX DEUX GRANDS
- Beaucoup de ces nouveaux États indépendants cherchent à s’organiser afin de se libérer d’une
dépendance trop forte aux anciennes puissances de tutelle. Ainsi, les États du Moyen-Orient
s’organisent dès 1945 en une Ligue arabe chargée de défendre les intérêts des pays arabes,
notamment dans leur lutte contre Israël. Des hommes politiques comme Gamal Abdel Nasser
défendent le développement du panarabisme afin de créer une forme de cohésion entre les
différents États arabes.
- Entre le 18 et le 24 avril 1955, la conférence de Bandung réunit en Indonésie vingt-neuf États
indépendants dont cinq africains et quinze asiatiques. Soekarno (Indonésie), Nehru (Inde),
Kwame Nkrumah (Ghana), Nasser (Égypte) et Zhou Enlai, représentant la Chine de Mao Zedong,
ainsi qu’une délégation du FLN, représentant l’Algérie, évoquent les problèmes de décolonisation
et de développement. Les discours de clôture illustrent la conscience de la force potentielle des
continents asiatique et africain. Inventée par Alfred Sauvy en 1952, l’expression « tiers-monde »
s’impose.
- Refusant pour certains de passer d’une domination à une autre et convaincus du potentiel des
solidarités régionales en Asie et en Afrique, certains chefs d’État encouragent une troisième voie.
Communiste ayant rompu avec l’URSS en 1948, le président yougoslave Josip Broz Tito organise
la conférence de Belgrade qui réunit de nombreux États d’Asie et d’Afrique entre le 1er et le 6
septembre 1961. Nehru et Nasser s’affirment comme figures du tiers-monde et s’engagent dans
la voie du non-alignement. Les défis économiques et les rivalités régionales fragilisent néanmoins
cette ambition de refus du monde bipolaire.
C. DES TENSIONS NOUVELLES
- La période de la guerre froide est bien sûr marquée par des conflits indirects entre les deux
Grands, mais aussi par de nouvelles tensions dans différentes régions du monde. C’est par
exemple le cas au Moyen-Orient, notamment à la suite de la création de l’État d’Israël en 1948.
Une succession de conflits oppose le nouvel État aux pays arabes voisins : la crise de Suez en
1956, mais aussi la guerre des Six Jours en 1967 ou la guerre du Kippour. Les États-Unis et
l’URSS interviennent pour apporter leur soutien à l’un ou l’autre camp. Ainsi l’Égypte accepte
l’aide de l’URSS dans les années 1960 et les années 1970 puis se rapproche des États-Unis en
1979.
- Dans le cadre de la guerre froide, les nouveaux États indépendants représentent en e ffet des
enjeux importants pour les deux superpuissances. Il s’agit pour les États-Unis comme pour
l’URSS de limiter l’influence adverse et de trouver de nouveaux alliés en Afrique et en Asie. Les
États-Unis multiplient les traités d’alliance avec ces nouveaux pays indépendants afin de défendre
ses intérêts : pacte de Bagdad au Moyen-Orient (Irak, Turquie, Pakistan, Iran, Royaume-Uni et
États-Unis), OTASE en Asie du Sud-Est (États-Unis, Royaume-Uni, France, Australie, Pakistan,
Philippines, Thaïlande, Nouvelle-Zélande). De même, l’alliance avec la Chine reste un enjeu de
taille entre les deux Grands. Rapidement, la République populaire de Chine s’émancipe de son
alliance avec l’URSS.
- L’année 1968 est un bon exemple des nombreuses tensions qui secouent le monde. Dans les
pays du bloc de l’Ouest, notamment au Mexique, aux États-Unis et en France, de nombreuses
revendications portées par la jeunesse se font entendre pour obtenir davantage de liberté ou
d’égalité comme celle de Martin Luther King. Les critiques contre les politiques et engagements
gouvernementaux sont souvent radicales. Dans le bloc de l’Est, le Printemps de Prague engage
une libéralisation politique rapidement réprimée par l’URSS en août 1968.