Université de Toulouse II Jean Jaurès
La wilderness et Nature : une lecture de « Le problème de
la wilderness, ou le retour vers une mauvaise nature »
dans Essais d’histoire environnementale de William Cronon
à partir du projet perspectiviste de Eduardo Viveiros de
Castro
Présenté par Alan SALDANA
Dans le cadre du cours Ars et Philosophie
Dispensé par Mme. Wiame
1
Master 1 Alan SALDANA
Philosophies allemande et française
Introduction
Nous trouvons l’essai de William Cronon “The Trouble with Wilderness; or, Getting
Back to the Wrong Nature” à l’origine dans son oeuvre « Uncommon Ground: Rethinking
the Human Place in Nature » écrit en 1995. La traduction au français que nous avons eu
fut publié en 2016, c’est-à-dire, 21 après de sa version originale. Par contre, il nous semble
que le contenu reste actuel et, d’ailleurs, que la réflexion sur le rapport entre l’humain et
ce que nous appelons Nature persiste à nous inquiéter. A notre époque le lien entre
humain et nature devient problématique dans la plupart des sociétés lorsque nous
construisons notre propre habitat. Si bien on n’est pas les seuls animaux qui construisons
notre propre refuge, l’humain arrive à se faire aussi une maison mais intellectuelle,
conceptuelle pour y habiter. Une ville, par exemple, n’est pas l’ensemble des bâtiments
mis au hasard sinon qu’elle a une constitution significative, et pour chacun de ses
habitants cette ville est son milieu « naturel ».
La question sur la wilderness que Cronon nous présent, émerge justement du
phénomène d’éloignement entre l’humain urbain, citadin, industrialiste et le monde non-
humain et non-construit-par-l’humain-même. Nous savons que cette relation n’a pas
toujours été problématique et il ne l’a pas été partout. Toutefois, une réflexion sur la
nature et l’humain nous intéresse complètement afin d’habiter pleinement le monde qui
nous entourne et de faire partie nous-mêmes d’une réalité qui demande notre
collaboration.
La proposition critique de William Cronon touche plusieurs sujets sur les
mouvements écologistes, politiques économiques, relations interculturelles, etc. Ainsi,
nous avons décidé de faire un trait d’union avec le philosophe et anthropologue brésilien
Eduardo Viveiros de Castro, reconnu chercheur et dont études les a réalisés sur la
cosmovision des habitants autochtones de l’Amazonie au Brésil.
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La wilderness dans la conscience du monde moderne
Le terme wilderness dans Essais et récits n’est pas traduit dans tout le texte
français. Pour quoi ? Le mot équivalent serait sauvagerie, à savoir, « le caractère de
quelqu'un qui fuit les contacts humains1 ». Mais le terme en langue anglaise nous fournit
une conception plus générale car la déconstruction du mot nous amène à deux termes :
wild, qui veut dire sauvage et ness, suffixe de condition, état ou qualité de. Le traducteur
de Cronon a dû ajouter une remarque précisément sur le mot wilderness. Il dit que le
terme « fait référence à des lieux, étendues ou paysages non cultivés et complétement
inhabités où la nature n’a pas été transformé par l’être humain 2 ». Pareil, durant le
XVIIIème siècle les anglophones utilisaient le terme pour faire références aux paysages ou
endroits désolés, désertiques, inhabités et inexploités 3. La wilderness nous fait penser aux
territoires éloignés de la ville mais elle est aussi un endroit qui garde un rapport entre
l’homme et les ressources naturelles. Disons que pour l‘homme industriel le désert, la
forêt, les lacs et tous les lieux en quelque sorte « vierges » sont conçus comme possibilité
de transformation avant que la nature soit révélée dans sa constitution vivante. Le terme
se trait comme difficilement traduisable au français et au même temps qui a son emploi
dans le contexte état-unisien4. Donc, la non-traduction du terme wilderness est très
important car le contenu risque de perdre toute son historicité et son contexte.
En plus, la wilderness garde un rapport d’exclusion avec tout ce qui est déjà géré
par l’homme. C’est-à-dire, si les lieux sauvages sont caractérisés par l’absence de l’être
humain, une opposition conceptuelle est nécessaire entre la wilderness et la civilisation.
1
Larousse. (s. d.) Sauvagerie, dans Larousse en ligne. Sur
[Link]
2
William CRONON, Nature et Récits. Essais d’histoire environnementale, trad. fr. M. Lefèvre, Bellevaux,
Editions Dehors, 2016., P. 45
3
Cfr. William CRONON, Op. Cit. P. 135
4
Cfr. William CRONON, Op. Cit. P.45
3
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La première se place du côté de ce que on appelle nature, le deuxième est plus proche de
la culture. La cité devient l’endroit où les hommes et les femmes habitent, son lieu de
constante adaptation. Par contre, dans le discours de l’homme civilisé la nature est une
ressource à transformer aussi, à mener à son accomplissement : rendre le monde
habitable à la façon humaine. Il faut devenir civiliser, convertir en cité et cela signifie
abandonner toute wilderness.
Aujourd’hui ce qui appartient au domaine du sauvage est synonyme de beauté. Les
déserts, les montagnes, les forêts et les jungles son dignes d’une telle admiration comme
s’il s’agissait d’une œuvre d’art. La nature préserve en soi une expérience particulière pour
l’homme. Si nous revenons au récit du Genèse, l’Eden semble avoir un visage de lieu
sauvage lorsqu’il n’est pas encore modifié ou exploité par la race humaine. Cela est
justement sa condition propre en tant qu’endroit sacré. Cronnon écrit à propos :
« Il a fallu que le concept de wilderness s’approprie
progressivement les valeurs essentielles du mouvement culturelle
qui lui donna naissance et l’idéalisa : il a fallu qu’il devienne sacré
(…). Dans la wilderness les frontières entre l’humain et le non-
humain, le naturel et le surnaturel, avaient toujours paru beaucoup
plus floues qu’ailleurs. C’est la raison pour laquelle les premiers
saints et mystiques de la chrétienté ont tenu à imiter la retraite du
Christ dans le désert afin d’expérimenter les visions et les épreuves
spirituelles endurées par ce dernier. Même si l’on risquait d’y
rencontrer des démons et d’y perdre son âme, on pouvait
également y rencontrer Dieu et, pour certains, une telle rencontre
était digne de tous les sacrifices. »5
Si la wilderness était un stade à surmonter, en parlant d’une beauté sauvage, n’est-
ce pas un concept contradictoire ? C’est là que les limites de la wilderness se touchent, se
5
William CRONON, Op. Cit. P. 139
4
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retrouvent : le stade d’imperfection et la beauté originelle. Cette identification esthétique
se ramène au concept universel de Beauté où la nature partage les propriétés de virginité,
de simplicité, de spiritualité, etc. Connon écrit que « Les théories d’Edmund Burke,
d’Emmanuel Kant de William Gilpin et de nombreux autres, nous présent les paysages
sublimes comme des lieux terrestres rares où la probabilité de voir le visage de Dieu est
plus élevé qu’ailleurs. »6 L’idée de la divinité dans la nature, plus exactement cette
portion où la nature n’a pas l’influence de l’humain, se provient de l’expérience vécu au
sein de la wilderness. La magnificence et le mystère rends les lieux sauvages en
sanctuaires de ce que nous ne pouvons saisir avec précision. La solitude n’est plus solitude
dans la wilderness mais compagnie, l’homme se rends compte « qu’une présence
irréductiblement non humaine était en ces lieux, quelque chose de profondément Autre
que vous-même »7. Nous lisons dan Nature et récits :
« Dieu était donc présent au sommet de la montagne, dans le
gouffre, dans la chute d’eau, dans le nuage orageux, dans l’arc-en-
ciel e le coucher de soleil. (…) L’une des preuves irréfutables
attestait la présence d’un paysage sublime, c’était l’émotion qu’il
suscitait. Faire l’expérience sublime était tout sauf agréable pour
les écrivains et les artistes qui furent les premiers à le glorifier8. »
En conséquence, la wilderness transporte en elle-même un contresens de ce qui
est placé en dessous et au-dessus de l’homme. Ce qui est non-humain, ça soit pour
supériorité ou infériorité, voilà la wilderness. « La wilderness était toujours sacrée, mais
les sentiments religieux qu’elle faisait naître étaient plus proches de ceux suscités par une
agréable église paroissiale que de ceux qu’évoquent une cathédrale majestueuse ou une
retraite ardue dans le désert9. » Dieu même se manifeste dans le wilderness, aux endroits
6
William CRONON, Op. Cit. P. 139
7
William CRONON, Op. Cit. P. 135
8
William CRONON, Op. Cit. P.141
9
William CRONON, Op. Cit. P. 142
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éloignés de la cité comme si la même divinité avait déjà choisi l’isolement comme
demeure.
La wilderness, dans la conscience occidentale civilisé, est souvent associée au
concept de liberté10. La liberté entendue comme l’évasion d’un individu qui sort de la
dynamique de la production et du travail constant. De ce fait le terme de la wilderness est
essentiellement lié aux éléments d’une société productiviste et capitaliste. Elle considère
la nature comme possibilité d’d’appropriation au rythme des besoins humaines absolues
mais aussi comme lieu de détente nécessaire. Cronon le dit de la façon suivante :
« La wilderness se présenta soudainement comme paysage de
choix pour les touristes de l’élite qui voyageaient avec leurs idées
entièrement urbaines de ces milieux ruraux. Pour eux, les terres
sauvages ne représentent pas un lieu de labeur productif ou un lieu
de résidence permanent, il s’agissait plutôt d’un lieu de loisir11. »
On se rends compte que la wilderness fonctionne plutôt comme un concept dérivé
d’une conception du monde, d’un point de vue. Connon remarque que « il s’agit d’une
création foncièrement humaine, une création très spécifique présente à des époques très
particulières de l’histoire humaine (…). »12, disons, une construction ou une invention des
sociétés urbaines. Cette caractéristique d’artificialité13 du terme wilderness suggère une
séparation entre monde humain et non humain. Ce que Connon imprime dans le mot
artificialité de la wilderness est le caractère non naturel, non originaire d’une telle
classification : « c’est une invention exclusivement culturelle qui nous poussa à rejoindre
les lieux où tels souvenirs ont pu se former 14. » Affirmer une séparation entre homme et
10
Cfr. William CRONON, Op. Cit. P.149
11
William CRONON, Op. Cit. P. 148
12
William CRONON, Op. Cit. P. 134
13
William CRONON, Op. Cit. Cfr. P. 134
14
William CRONON, Op. Cit. P. 135
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nature représente un risque pour la continuité de la vie elle-même. Cronon écrit à
propos :
« La wilderness constitue un ultime rempart contre la civilisation,
maladie par trop humaine qui risque gangrener la planète entière.
(…) [la wilderness] se présente comme le remède le plus efficace à
notre propre condition d’être humain, c’est un refuge que l’on doit,
d’une façon ou d’une autre, se réapproprier si l’on espère sauver la
planète15. »
Eduardo Viveiros de Castro, connu anthropologue et philosophe brésilien qui a
beaucoup étudie monde des habitants de l’Amazonie, nous dit que justement que dans le
mode de vie des indigènes on trouve la continuation de l’espèce humaine. Une mode de
vie qui n’exploite pas le reste de la nature et qui comprends les rythmes, les cycles, les
temps dans l’écosystème lui-même. Le mode de vie indigène est le « passeport de survie
dans ce monde moderne pour les sociétés qui l’ont produit 16 » et au même temps Cronon
affirme que « dans l’état sauvage réside la préservation du monde »17. Les peuples
autochtones des régions qui n’ont pas beaucoup influence des systèmes capitalistes, sont
plus proche de cette wilderness. Ces lieux restent comme les derniers bastions pour les
eux et une zone d’évasion pour les individus du monde moderne. Autrement dit, les
régions naturelles comme les réserves, ou les parcs nationaux servent à s’évader en
rejoignant les confins de la terre non exploité. « Quelque soit l’angle sous lequel elle est
considérée, la wilderness nous fournit l’illusion d’une échappatoire aux tracas et aux
difficultés du monde dans lequel notre passé nous a consigné 18 » Bien évidemment, le
rapport de l’homme qui habite dans les régions sauvages et la wilderness reste beaucoup
15
Eduardo VIVEIROS DE CASTRO, Une figure peut cacher une affection-Jaguar dans la Revue Multitudes,
2006, no. 24. P.33
16
Eduardo VIVEIROS DE CASTRO, Une figure peut cacher une affection-Jaguar dans la Revue Multitudes,
2006, no. 24. P. 44
17
William CRONON, Op. Cit. P.133
18
William CRONON, Op. Cit. P.150
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plus proche que celui de l’homme urbain. Son rapport est grâce à que l’homme américain
était le dernier à être ramené à la conscience d’occident, à ce que l’homme moderne
appelle « civilisation ».
Lors de la transformation de la plupart des lieux naturels en lieux de loisir, les
habitants originaux ont été victimes d’un déplacement injustifié. Soit pour laisser leurs
terres soit pour joindre les réserves. Il est décrit de la façon suivante :
« Le déplacement des Indiens vers les réserves pour créer une
wilderness vierge, c’est-à-dire aussi vierge qu’elle n’avait jamais
été dans toute l’histoire humaine de ce lieu, rappelle à quel point la
wilderness américaine fut en réalité inventée et construite. Pour
reprendre mon argument de départ, je dirai que le concept de
wilderness est tout sauf naturel19. »
Et nous lisons aussi :
« (…) les habitants de ces zones furent regroupés et transférés
dans des réserves. Le mythe d’une wilderness vierge et inhabitée
s’est toujours avéré particulièrement cruel du point de vue des
Indiens qui considéraient autrefois cette terre comme leurs espaces
de vie. Désormais on les forçait à aller vivre ailleurs afin que les
touristes puissent pleinement profiter de l’idée illusoire qu’ils
vivaient là leurs pays dans sa condition originelle et immaculée,
comme au matin de sa création par Dieu20. »
19
William CRONON, Op. Cit. P.150
20
William CRONON, Op. Cit. P. 149
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Comment alors la wilderness est un concept n’est pas naturel s’il fait référence a ce
qu’on a de plus originaire dans le monde ? Dans quel sens l’auteur fait cette affirmation ?
N’est-ce pas une grande contradiction en elle-même ? La wilderness est un concept
construit parce qu’elle est toujours en fonction de pouvoir assimiler dans le discours
moderne les endroits pas qui ne font pas partie du monde possible d’habiter. La
wilderness est le site inconnu, inhabitable et incompréhensible qu’il fallait la constituer
comme quelque chose. L’idée d’un homme sauvage comme celui qui habite au plus
profond de la jungle sans savoir comment se débrouiller est fausse. Connon appele à ce
phénomène un mythe. Viveiros de Castro nous dit que « la Forêt Vierge est largement une
fiction : nous savons aujourd’hui que la couverture végétale de l’Amazonie, sa distribution,
sa composition spécifique sont le résultat de milliers d’années d’intervention humaine,
(…)21 ». On peut bien parler de l’Amazonie ou une autre région dans le monde. Ce qui
nous intéresse est, en fait, comment chez les peuples originaux le concept Nature
s’identifie en avec le concept de Culture. Une wilderness n’est pas possible dans une
cosmovision indigène car le monde comme il se donne à l’homme est complétement
connaissable et vivable. Ils ont développé des technologies beaucoup moins destructrices
des conditions de régénération de l’environnement que les procédés violents utilisés par
le capitalisme industriel22.
« La wilderness est l’antithèse naturelle et édénique d’une
civilisation artificielle qui a perdu son âme, un espace de
liberté qui nous permet de renouer avec la vraie nature que
nous avons cédée aux influences corruptrices de nos vies
artificielles23. »
21
Eduardo VIVEIROS DE CASTRO, Une figure peut cacher une affection-Jaguar dans la Revue Multitudes,
2006, no. 24. P. 44
22
Cfr. Eduardo VIVEIROS DE CASTRO, Une figure peut cacher une affection-Jaguar dans la Revue Multitudes,
2006, no. 24. P. 43
23
William CRONON, Op. Cit. P. 151
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Conclusion
Le mythe de la wilderness s’agit en quelque sorte d’un oubli de la nature, il s’agit
d’une rupture entre l’humain et le non-humain, il s’agit du classement des peuples par sa
relation avec le milieu naturel. D’autre part, wilderness est l’interprétation de la Nature
inconnue et pas assimilable pour les méthodes de vie de l’homme moderne. Il fallait
mettre de côté cette nature sauvage pour la convertir en endroit de seule détente et
loisir. En conséquence, les lieux sauvages seront l’espace réservés au mystère, spiritualité
et beauté
Jusqu’à aujourd’hui le terme de la wilderness a été transporté aux autres domaines
comme la lutte écologiste dans les régions naturelles chassés par les grandes entreprises
capitalistes. Les mouvements institutionnels et les organisations écologistes défendent la
beauté originelle et sauvage, la perfection de la wilderness. La simplicité d’un lieu naturel
n’autorise pas à l’exploiter, à violenter sa présence. Toutes les régions qui n’ont pas eu
grande influence des sociétés productivistes et capitalistes gardent un dépôt de
protection morale en elles-mêmes qui appellent à procéder avec prudence. Néanmoins
nous nous demandons si notre performance comme humankind correspond aux
mécanismes propres de la Nature. On n’a pas Nature mais on est Nature. De là que
l’écologie se présente comme une alternative de préservation du monde face à une
tendance de l’exploitation de la Terre. En définitive la wilderness devient constitue le
fondement de tout projet écologiste de l’occident.
La conscience moderne ne se trompe pas lorsqu’elle pressent et protège une
valeur supérieure dans la conscience indigène des peuples originaux. C’est justement là
que les la nature et la culture s’identifient. Le grand héritage de ces peuples sages est le
mode de vie bon, en harmonie, le véritable être-dans-le-monde. Un tel mode de vie nous
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assure l’existence continue face a l’autodestruction, résulta de l’épuisement des
ressources naturelles et des processus excessifs pour le rythme de régénération de la vie.
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