LE FEU DES ORIGINES
DU MÊME AUTEUR
UN FUSIL DANS LA MAIN, UN POÈME DANS LA POCHE , Albin Michel,
1973 ; Le Serpent à plumes, 2003.
JAZZ ET VIN DE PALME , Hatier, 1980 ; Le Serpent à plumes, 1996.
LE FEU DES ORIGINES , Albin Michel, 1987 (grand prix littéraire
d’Afrique noire, prix Charles-Oulmont de la Fondation de France) ;
Babel no 1543.
LES PETITS GARÇONS NAISSENT AUSSI DES ÉTOILES , Le Serpent à
plumes, 1998 (prix RFI-Témoin du monde) ; Rocher, 2011.
JOHNNY CHIEN MÉCHANT, Le Serpent à plumes, 2002 ; Babel no 1476.
PHOTO DE GROUPE AU BORD DU FLEUVE , Actes Sud, 2010 (élu meil-
leur roman français par la rédaction de LIRE , prix Ahmadou-
Kourouma, prix Virilo du meilleur roman francophone, prix lit-
téraire des Genêts) ; Babel no 1139.
LA SONATE À BRIDGETOWER , Actes Sud, 2017 (prix de l’Algue d’or).
Première publication :
Albin Michel, 1987
© Actes Sud, 2018
ISBN 978-2-330-10321-7
978-2-330-10825-0
EMMANUEL DONGALA
LE FEU
DES ORIGINES
roman
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RITUELLES
Homme,
tu te lèveras tous les matins
pour aller guetter la naissance
d’un nouveau jour
tu regarderas l’aube, l’étoile
et tu boiras la rosée, eau pure
du commencement des mondes.
Peut-être surprendras-tu ainsi
l’espace d’un instant
d’une brisure
l’éclat primitif
du feu de nos origines.
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I
Je proclame la Nuit plus véridique que
le jour.
L. S. Senghor
9
10
1
En ce temps-là, lorsque naquit nganga Mankunku – qui
n’était pas encore nganga et ne s’appelait pas encore
Mankunku –, le monde n’était ni meilleur ni pire qu’au-
jourd’hui, il était seulement différent. La Terre avait
cessé depuis longtemps de se tordre sous les gigantesques
douleurs géologiques d’où avaient surgi les murs et les
pitons des montagnes, les failles ; sa face primitive avait
déjà été profondément défigurée par les rivières, les tor-
rents et les immenses fleuves paisibles en savane, sour-
nois dans les profondeurs des forêts aux marécages
méphitiques, violents contre tout obstacle sur leurs
divers chemins vers l’Océan. Là où il n’y avait pas
d’eaux, de larges étendues s’étaient résignées à la loi des
ergs, des regs, des hamadas et surtout du vent, esprit
souverain, sous l’œil farouche du Soleil. Seule la mer
n’avait pas changé, toujours violente et passionnée, pro-
fonde et féconde, mère originelle d’où avaient surgi
la vie et les êtres qui se partageaient la terre, l’air et
l’eau.
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Le monde était différent : les ancêtres fondateurs
avaient déjà vécu et érigé les lois et les rites qui devaient
rendre cohérente la vie sur la Terre et même si, main-
tenant, ils révélaient moins de connaissance aux vieux,
ils les guidaient encore à travers les difficiles chemine-
ments de l’existence ; les jeunes respectaient déjà moins
les aînés mais ils les respectaient encore, la terre et les
femmes ne produisaient plus avec munificence mais pro-
duisaient quand même assez pour nourrir à leur faim
tous les hommes et leurs descendants.
Il naquit donc un jour de saison sèche, dans une plan-
tation de bananiers où sa mère se trouvait seule alors que
le village était déserté : les hommes pour chasser ou pil-
ler sur les terres voisines, les femmes pour préparer la
terre pour la nouvelle saison. N’ayant rien pour couvrir
l’enfant, elle cueillit une grande feuille de bananier et la
passa sur le feu de paille sèche qu’elle avait allumé pour
cuire sa nourriture : après cette suffusion d’âme chaleu-
reuse, la feuille s’amollit, devint plus douce qu’un duvet
de kapok, aussi généreuse et bienveillante que le sein de
la mère pendant que la fumée y déposait une huile onc-
tueuse comme l’huile de palme pour protéger le corps
tendre du nouveau-né.
Elle enveloppa l’enfant dans la grande feuille, le serra
contre sa poitrine et leva les yeux vers les cieux pour
témoigner sa gratitude aux êtres qui l’entouraient dans
sa solitude de femme : aux oiseaux tisserins qui tour-
noyaient gaiement autour de leurs nids acrobatique-
ment suspendus aux feuilles de palmier, au calao solitaire
qui passait et repassait en claquant son gros bec casqué,
étrange et digne parmi les petits passereaux ivres, aux
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singes frondeurs et maraudeurs qui sautaient de liane
en liane, sifflant et croquant bruyamment des fruits sau-
vages, aux papillons et aux libellules aux robes multico-
lores et chatoyantes voletant çà et là, sans but, comme
grisés par la lumière qui jouait à cache-cache avec les
ombres des feuilles frémissant sous la caresse du vent
léger ; elle témoignait sa gratitude à tous ces êtres qui
avaient entendu le cri annonçant la présence du nou-
veau petit être dans le long cercle de la vie, parmi ceux
qui étaient encore là et ceux qui s’en étaient déjà allés.
Silencieux, la mère et l’enfant partageaient un moment
leur corps et leur esprit avec les belles fleurs moirées
de lantana bordant la lisière des champs de manioc, ils
offraient leurs regards au violet des fleurs de jacaranda
perdues parmi d’autres arbres aux essences triviales, ils
goûtaient la pâleur des fleurs de taro et le vert profond
des feuilles d’arachide luttant contre la boulimie des
chiendents cespiteux : la mère et l’enfant prenaient ainsi
possession de ce monde et se faisaient posséder par lui.
Elle ferma les yeux pour mieux couler avec le murmure
lointain du fleuve, pour mieux souffler avec le vent. Joie
de la nature, consécration du nouveau-né !
Enfin elle quitta la plantation pour rentrer au vil-
lage, laissant le long du chemin une traînée de son sang
qui continuait à suinter, du sang que laperont plus tard
les panthères et les hyènes, du sang de la douleur et de
la joie qui attendrira peut-être le cœur des ancêtres.
Cependant, avant de partir, elle coupa une palme qu’elle
ficha à l’endroit de la naissance de l’enfant pour le per-
pétuer. Ainsi, des années plus tard, lorsque le garçon
devenu homme – il s’appellera alors Mankunku et sera
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déjà nganga – affrontera le roi renégat devant le village
réuni, c’est avec une palme dans la main qu’il se présen-
tera afin de rappeler à tous son destin d’homme solitaire
et extraordinaire comme le fut sa naissance.
Les femmes souvent rentrent au village avant les hommes.
Celles qui rentrèrent les premières ce jour-là refusèrent de
croire à la naissance de l’enfant. Comment croire à une
naissance sans cris ni douleurs, sans témoins ? Où était-il
né cet enfant, où étaient ces tissus de chair qui accom-
pagnent toujours la venue d’un être né d’une femme,
où étaient le sang et les eaux de la mère ?
Trop fatiguée pour les conduire au lieu de la nais-
sance, la mère leur indiqua le chemin : elles n’avaient
qu’à suivre les traces de sang jusqu’à l’endroit de la
palme ; elles verraient les cendres du feu de paille qui
avait réchauffé l’enfant, le lieu où était enterré tout ce
qui était sorti avec lui ; elles verraient les témoins, les
bananiers, les oiseaux tisserins, les grandes feuilles de
taro en fleur, les grivets voltigeurs, elles entendraient les
aboiements des cynocéphales, le murmure lointain du
fleuve… Elles suivirent donc les traces de sang qui com-
mençaient déjà à être recouvertes de fourmis magnans,
aperçurent l’unique feuille de palmier perdue parmi les
grands bananiers et furent très émues ; elles débroussail-
lèrent alentour, coupèrent d’autres grandes palmes
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qu’elles plantèrent autour de celle de la mère puis ren-
trèrent en chantant.
Toutes les femmes du village n’allèrent pas découvrir
le lieu de la naissance, certaines par paresse, d’autres
par jalousie ; elles refusèrent ainsi une origine natu-
relle à l’enfant et prétendirent qu’il était de ces êtres qui
existent sans être nés. Heureusement, la majorité des
femmes avait non seulement vu le sanctuaire de palmes
mais également aidé à le bâtir ; ces femmes attesteraient
toujours de sa naissance. Que se passerait-il le jour où,
disparues, elles ne pourraient plus témoigner ? Les deux
versions se concurrenceraient, mais si la version doutant
de l’authenticité de sa naissance l’emportait, il ne resterait
plus aucune trace de la réalité de son passage sur la terre.
Les vieux du clan, étant des hommes fort sages, ne se
fatiguèrent point pour lui donner un nom tout de suite.
Pourquoi nommer quelque chose qui se révélerait peut-
être éphémère ? Beaucoup ne croyaient d’ailleurs pas à
sa survie, à le voir, bébé maigrichon, téter avidement par
petites saccades nerveuses, à la manière des chiots, le sein
énorme de sa mère. Aussi ne l’appelait-on que “l’enfant
des palmes”, puis “Les Palmes”, Mandala.
En ce temps-là, la semaine n’avait que quatre jours,
l’année comptait ainsi beaucoup plus de semaines et les
gens vivaient donc plus longtemps sur la Terre. L’en-
fant survécut à deux semaines, à trois, puis à quatre. On
attendit trois lunes entières. L’enfant se mit à babiller,
à gazouiller. Il devint beau et fort comme les hommes
de la lignée de sa mère. Ce n’est qu’alors qu’il fut consi-
déré comme une vraie personne, une créature indépen-
dante qui méritait un nom bien à elle pour la distinguer
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du reste de la Création. Compte tenu de sa naissance
extraordinaire, on lui trouva un nom prestigieux, le nom
d’un de ces ancêtres dont les hauts faits se perdaient dans
la nuit de l’histoire de son peuple. Toute la famille se réu-
nit et le vieux Nimi A Lukeni, mémoire de la nation, le
présenta aux ancêtres : “… Ainsi, à partir d’aujourd’hui,
tu seras un homme appelé à vivre, tu auras un nom à toi,
celui de Mankunku, celui qui défie les puissants et les
fait tomber comme les feuilles tombent des arbres. Que
l’esprit du grand ancêtre accepte, avec le vin de palme
que je crache aux vents et les feuilles de kimbazia que je
mâche et crache devant tous, de veiller sur toi. Tâche de
devenir fort comme lui et de ne craindre personne, pas
même les puissants. Sois digne de la lignée de ta mère.”
Et le vent répondit en acceptant le vin, il le porta en
gouttelettes fines dans les quatre directions, monta, baisa
la face du ciel en effleurant le Soleil avant de retomber
sur la mère et le père, grand forgeron. Et l’esprit de l’an-
cêtre accepta l’enfant en arrêtant définitivement la dou-
leur qui n’avait cessé de mordre le bas-ventre de la mère
depuis la naissance du garçon.
On l’appela donc Mandala Mankunku.
Lorsque l’on découvrit que l’enfant Mandala avait les
yeux verts, ce fut l’affolement dans la famille. On
connaissait des ancêtres aux yeux gris comme la tristesse,
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gris ciel-de-saison sèche, bruns comme la chaleur, brun
sein-de-femme ; noirs comme le secret, noir cœur-
de-sorcier. Mais des yeux glauques, vert-de-palme, phos-
phorescents la nuit, jamais ! Jamais on n’avait vu dans le
clan des yeux verts de fauve nyctalope, des yeux de sor-
cier malfaisant voyageant la nuit avec les chouettes et
les hiboux !
Comme tous les peuples de la Terre appréhendent
toujours les phénomènes qui menacent l’équilibre de
leur société, chacun dans le clan cherchait à trouver un
sens à l’événement afin de conjurer un mauvais sort
éventuel et son inévitable cortège de traverses et de tri-
bulations. Ce n’est pas un enfant naturel, avançaient
certains, c’est la réincarnation d’une panthère, mieux,
d’un homme-panthère venu demander des comptes au
clan, non, disaient ceux qui n’avaient jamais cru à la
naissance de l’enfant, ces yeux verts sont la marque de
son arrivée bizarre sur cette terre, la marque de sa non-
naissance, non et non, protestaient d’autres, nous pou-
vons témoigner de sa naissance, ce garçon n’est pas un
enfant étrange ni étranger, ces yeux pers et verts sont
plutôt une malédiction venant du côté du père dont
la famille n’a jamais vraiment accepté ce mariage, arrê-
tez de proférer de telles idioties, s’indignait-on du côté
du père, une telle tare ne peut venir que de la famille
maternelle car il n’est pas possible que d’une lignée
de forgerons, travailleurs qui par leur seule volonté
forcent les métaux à prendre n’importe quelle forme
imaginable, émane une faute, une faiblesse génétique
quelconque ! Nzambi-a-Mpungu, des yeux pervers, des
yeux pers et verts !
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La famille maternelle, vexée des allusions malveillantes
à son égard, retira la mère de la maison de son mari et
avec elle, son fils. Le père demanda le remboursement
intégral de ce qu’il avait payé comme dot à la famille de
sa femme : deux chèvres, des poulets, une dizaine des
plus beaux coquillages qui venaient du bord de l’océan,
deux houes, un paquet de sel ; et encore il leur faisait
grâce des dizaines de calebasses de vin de palme et d’ana-
nas offertes pour la cérémonie ! La famille de la femme
refusa les prétentions du mari, elle ne rembourserait
qu’une infime partie car, après tout, pendant le temps que
la femme avait passé chez son mari, n’avait-elle pas tra-
vaillé pour lui ? Qui se levait la première tous les matins
pour aller planter, semer, sarcler ? Qui allait deux fois
par mois déterrer les tubercules de manioc pour les faire
rouir pendant des jours dans les bras morts de la rivière
afin de préparer le foufou, la farine qui devait les nour-
rir tous ? Qui tenait la maison, qui lavait le linge, qui
s’occupait de l’enfant, qui… qui… La famille n’en finis-
sait pas d’énumérer, de compter et conter les multiples
activités de son enfant, diligente libellule, leste comme
une hirondelle, efficace comme une abeille, douce et
tendre comme une mère poule. La polémique devenait
de plus en plus acerbe entre les deux parties. C’est à
cette époque-là que l’enfant reçut le nom de Mambou,
enfant-de-la-discorde.
Ce fut le vieux Nimi A Lukeni – celui qui avait donné
à Mandala le nom de Mankunku – qui réconcilia les deux
familles, fit enterrer à jamais l’incident et évita à Man-
dala Mankunku de porter le nom de Mambou toute sa
vie. Il était déjà si vieux qu’il n’entendait presque plus, ne
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voyait presque plus ; il passait son temps sur une chaise
longue à l’ombre d’un fromager, un chasse-mouches à
la main. On l’entendait parfois murmurer des paroles
inintelligibles ou alors s’emporter brusquement quand il
n’arrivait pas à écarter d’un coup de son chasse-mouches
un insecte particulièrement tenace. Ce n’était que le soir
qu’il semblait revivre, lorsque, entouré des jeunes du
village, il racontait, puisés dans la bibliothèque-musée
qu’était sa mémoire, les épisodes historiques et légen-
daires collectés par son peuple depuis des générations.
Il commençait toujours d’une voix sourde et monotone
qui petit à petit s’élevait, s’échauffait, vibrait au fur et à
mesure qu’il progressait dans son récit ; quelquefois, il
lançait une chanson d’une voix tremblotante, l’air était
aussitôt repris en chœur avant de s’envoler vers le pays
des ancêtres dont il célébrait les louanges. Puis, fatigué, il
allait se coucher et le lendemain on le retrouvait assis sur
sa chaise, sous le fromager. Aussi, quand il apprit le diffé-
rend opposant les deux familles, ce fut sous cet arbre qu’il
les convoqua, chacune apportant avec elle plusieurs cale-
basses de vin. Tout le village était là également ; certains
vinrent pour aider à la réconciliation des deux familles,
d’autres en partisans de l’un ou l’autre camp, et le reste
vint pour assister au spectacle et profiter de l’abondante
boisson que l’on offrait dans ces occasions-là.
… Le vieux Lukeni chasse brutalement la mouche
qui l’importune et frappe dans ses mains. Tout le monde
se tait. Rituels et conseils d’usage, que les anciens nous
guident ! Il ouvre ses paumes dans le geste généreux de
celui qui reçoit et de celui qui donne :
“Femme, ton grief.”
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Elle parle, accuse, pleure, serre son enfant chéri contre
sa poitrine protectrice. Sa famille et ses partisans l’ap-
prouvent, soutiennent ses affirmations par des cris et des
phrases lancés au vent.
“Homme, qu’en dis-tu ?”
Il parle, accuse, vante sa lignée qui descend de forge-
rons. La parentèle de l’épouse proteste, vante la sienne.
Tout le monde parle en même temps ; les voix s’élèvent,
s’échauffent, petites injures, les voix montent encore plus,
on sent venir les grosses injures, les paroles rédhibitoires
qui consommeront la rupture définitive du clan ; on est
au bord de l’équilibre, un mot de plus, un geste et… à ce
moment le vieux lève la main. Silence brusque malgré le
caquetage des poules et des coqs qui se poursuivent dans
la cour, cherchant à s’accoupler. Les yeux se tournent,
les oreilles se tendent ; sa voix n’est plus sa voix mais
une autre voix chargée du poids des anciens, aussi hié-
ratique qu’un masque : “Homme, et toi femme, j’ai vu
plus de soleils partir à Mpemba et en revenir que vous
deux réunis et vous tous ici êtes mes enfants. Je suis le
dernier descendant direct de ceux qui, il y a très long-
temps, quittèrent l’ancien royaume, traversèrent le fleuve
lorsque le pays tomba complètement dans le chaos. C’est
mon père qui a choisi près du grand fleuve l’emplacement
de ce village qu’il a nommé Lubituku, la renaissance,
alors que d’autres ont continué à fuir plus loin, vers la
mer…” Il marque un temps d’arrêt pour permettre au
vent de porter ses paroles dans les lobes des oreilles, dans
les cœurs. “Savez-vous ce qui a provoqué ce chaos ? Eh
bien c’est à cause des clans, des lignées, des familles qui
se battaient, s’entre-tuaient pour régner sur le trône ; des
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clans qui faisaient et défaisaient les alliances au gré du
vent, des gens qui allaient jusqu’à nouer des pactes avec
des étrangers contre leur propre pays. Mon père a choisi
ce lieu pour que notre clan prenne un nouveau départ.
Croyez-moi, cela me fait de la peine de voir que tout
peut recommencer à cause d’une mauvaise querelle…”
Il parle longuement, posant des questions sans réponses,
donnant des réponses à des questions non formulées, dis-
tribuant le blâme et l’éloge ; il remonte à l’aube de l’His-
toire, revient au présent, interroge les aïeux, le monde,
les saisons, la Terre, décrit les couleurs de l’arc-en-ciel et
enfin revient au village, au clan, à l’enfant : “… Un seul
de nos ancêtres, l’un des plus grands, celui qui renver-
sait les puissants, j’ai nommé Mankunku, avait les yeux
verts. Grâce à ces yeux noctiluques, il avait le regard qui
traversait les corps, lisait dans les cœurs et les âmes ; il
pouvait, la nuit, interroger le regard des fauves, éblouir
celui des chouettes et des hiboux, traquer les sorciers nyc-
talopes. C’est un honneur pour nous d’avoir cet enfant
aux yeux vert-de-palme, car c’est bien Mankunku qui
nous revient.”
Il s’arrête, boit du vin de palme frais d’une calebasse
trempée dans de l’eau fraîche, le visage calme, serein.
Puis il demande l’enfant, innocent objet de la discorde.
La mère l’arrache de sa douce poitrine protectrice et le
lui donne. Il se place avec l’enfant au centre d’une croix,
carrefour des quatre points du cycle de la vie : le lever du
soleil, son midi, son crépuscule lorsqu’il plonge dans les
éclaboussures de sang de la mer et le monde des ancêtres,
et enfin de nouveau le lever du soleil. Ses doigts che-
nus mais agiles tracent des lignes et des points d’argile
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blanche sur le front et les tempes de l’enfant. “C’est toi
Mankunku qui nous reviens. Que Lubituku t’accueille
avec joie, tout le clan réuni.” Et le baume de ces paroles
portées par le vent masse les cœurs, réconcilie les esprits,
pénètre dans les poitrines, dans les lobes des oreilles, pour
caresser les angles de toutes rencontres…
L’enfant des palmes, Mandala Mankunku, grandit à
l’ombre des palmiers, des animaux, des cours d’eau et
des adultes. Dès qu’il put courir et parler intelligem-
ment, il passa la majeure partie de son temps à essayer
de comprendre ces êtres. Il discutait avec les animaux
sauvages, interrogeait les adultes et les cours d’eau,
enviait les palmiers dans leur noblesse. Le Soleil s’était
lié d’amitié avec lui et la nuit ne lui faisait pas peur
comme aux autres enfants, grâce à la Lune qui l’aimait.
Il faisait entièrement confiance à tous ces êtres jusqu’au
jour où le grand fleuve Nzadi lui donna la leçon qui
le marquera toute sa vie et lui donnera ce goût inta-
rissable de défier les puissants. Certains dirent que ce
goût de la provocation lui venait de son illustre ancêtre
Mankunku qui se proclamait déjà comme “celui qui
renverse les puissants et les tambours qui leur rendent
hommage” ; selon d’autres, il tenait à l’étrangeté de sa
naissance solitaire dans un champ de bananiers. En
tout cas, ce fut au bord du grand fleuve qu’il prit la
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résolution de violenter aussi souvent qu’il le pourrait
les maîtres de ce monde.
Il aimait le grand fleuve, il le respectait. Il passait des
heures à regarder son long cours ondulant, calme de puis-
sance contenue et scintillant sous le soleil ; il admirait
les pêcheurs qui y lançaient leurs filets et ramenaient de
nombreux poissons : le fleuve, comme la terre, était aussi
nourricier. Les jours de fête, Mankunku sentait le fleuve
tressaillir d’excitation sous les clameurs et les coups de
pagaie des piroguiers qui luttaient pour la première place
de la course qu’ils livraient sur ses eaux. Parfois l’envie
lui prenait d’être un poisson afin de s’y plonger, remon-
ter son courant, vivre en son sein. Mais voilà, ce jour-
là il ne put résister : il voulait s’y baigner, se mélanger
à lui et le traverser à la nage. Le fleuve ne voulait pas ;
il se mit à rider sa surface pourtant toujours calme et
de petites vagues clapotèrent sur sa berge, menaçantes.
Mankunku n’y prit garde, il tenait à son pari. Le fleuve,
habile, le laissa venir jusqu’en son milieu ; approche petit,
approche ; alors il souffla un tourbillon sous les pieds du
garçon. Mankunku fut aspiré vers le bas, sa tête disparut
sous les flots. Enfonce-toi enfant têtu, avale-moi, mon
eau sale, qu’elle te gonfle l’estomac, qu’elle t’étouffe !
La tête de Mankunku ressort, il avale un bol d’air, pitié,
lâchez-moi, je ne vous défierai plus, je vous respecte-
rai toujours, non tu n’as pas encore compris, sale gosse,
la leçon n’a pas assez duré, la tête replonge, il étouffe, le
sang bat à ses tempes, un effort presque surhumain le
ramène à la surface, une vigoureuse brasse du dernier
souffle l’éloigne du tourbillon, il se croit sauvé mais le
fleuve déroule son long bras, le rattrape, le ramène au
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centre du maelström, oui, tu me cherchais, enfant buté,
j’espère que désormais tu sais qui est le plus fort, le plus
puissant, je t’en prie, laisse-moi aller, je promets de ne
plus te défier, la tête réapparaît, encore une goulée d’air et
elle s’enfonce de nouveau, je n’en peux plus, j’étouffe, de
l’air, de l’air par pitié, il s’évanouit, devient mou comme
une algue, ne se débat plus.
Le grand fleuve lassé du jeu rejette vers la plage ce
corps vaincu ; la tête du garçon heurte les rochers, le front
s’ouvre, du sang. Il est enfin allongé sur le sable, tou-
jours inerte. Le Soleil qui est son ami le prend en pitié,
il le caresse, pénètre en son corps, lui masse le cœur ; il
a le hoquet, il régurgite la mauvaise eau du fleuve puis
il respire. Il se relève, épuisé, s’assoit sur le sable. Il voit
couler le sang et se tâte le front, sent la plaie. Il se fâche,
Mankunku se fâche, il se lève sur ses jambes encore
chancelantes, regarde durement le fleuve, crache, hurle.
Traître ! Tu as trahi l’amitié de quelqu’un qui te faisait
confiance. Tu te crois puissant ? Je serai plus puissant
que toi ! Vois, je crache, je recrache et pisse dans ton eau
souillée du sang de l’ami. Un jour viendra où je te traver-
serai à la nage ! Et le vent souffle comme pour empor-
ter ces paroles provocatrices, pour les porter à témoin
à tous ceux qui entendent. Toi aussi vent, je te défie, je
vous défie tous ! Je suis Mankunku, celui qui détruit, je
suis Mankunku, celui qui renverse… !
Mankunku rentra chez lui en courant. Sa mère le vit
arriver la tête en sang et hurla, affolée. Les femmes du vil-
lage sortirent, l’entourèrent, le consolèrent, puis emme-
nèrent l’enfant chez le guérisseur. Dès que ce dernier eut
disparu dans sa maison avec Mankunku, la mère se remit
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à pleurer bruyamment. Et toutes les femmes du village
se mirent à raconter n’importe quoi pour la consoler ;
elles la plaignirent, se plaignirent, expliquèrent, se jus-
tifièrent : ce n’est rien, mère de Mankunku, ce sont de
simples écorchures, cela arrive à tous les enfants, mais
oui, reprend une autre, c’est moi Nsona qui te le dis, ce
n’est rien, tenez, un jour mon douzième fils est rentré
de la chasse avec une énorme déchirure au flanc droit,
moins d’un mois plus tard il n’y avait plus aucune trace,
eh doucement, crie Kimbanda, tu parles en oubliant
que Mankunku ne revenait pas de la chasse, tu sais bien
que c’est le grand fleuve Nzadi qui l’a puni et qu’il ne
pardonne jamais, tu as raison, Kimbanda, j’ai toujours
pensé comme toi que cet enfant n’est pas né, cet enfant
ne mourra jamais, taisez-vous donc, mauvaises langues,
ne parlez pas de la mort de mon enfant, mais non, mère
de Mankunku, n’écoute pas ces méchantes langues qui
s’agitent inutilement comme une feuille morte sous la
brise, ces vieilles lèvres qui papotent, ce n’est pas grave
qu’on cueille des feuilles de citronnelle, qu’on les fasse
bouillir et qu’il en boive l’infusion bienveillante après
avoir pansé sa plaie avec du jus de feuilles fraîches de
tabac, et ça caquette ça papote ça se plaint ça gémit…
Le féticheur-guérisseur sort enfin de sa case avec Man-
kunku, la tête ceinte d’un tissu blanc légèrement teinté
de rouge : l’enfant n’a rien, une petite blessure sans
conséquence, le crâne n’est pas touché ; n’oubliez pas
mes deux calebasses de vin de palme et un jeune coq
pour les ancêtres du fleuve…
Jusqu’à l’âge où il devint un homme à part entière
dans la communauté et commença à aider son père dans
25
son travail, Mandala Mankunku n’avait pleuré que deux
fois. La deuxième fois, ce fut bien après l’aventure du
fleuve, longtemps après que sa blessure ne fut devenue
qu’une simple cicatrice à peine visible sur le front. Il
jouait avec l’enfant de Ma Kimbanda, l’une de celles qui
n’avaient jamais cru à sa naissance. Ils se fâchèrent, se bat-
tirent. C’est alors que l’autre l’injuria en lui disant qu’il
ne deviendrait jamais un ancêtre respecté mais resterait
éternellement un vieillard aveugle, sourd, muet et impo-
tent car, comme il n’était pas né, il ne mourrait jamais.
“Si, je mourrai !
— Non, tu es condamné à vivre éternellement comme
toute chose sans naissance.
— Menteur ! Tu sais que ce n’est pas vrai. Je suis né,
il y a des palmes à l’endroit où je suis venu au monde et
des bananiers aussi et je mourrai un jour !
— Non, c’est toi qui es menteur, ma mère m’a dit
que tu es comme le vent…”
Mankunku qui était déjà fort pour son âge terrassa
son adversaire, le roua de coups puis s’enfuit, malheu-
reux, en pleurant. Sans origine, sans fin ; sans naissance,
sans mort ; suis-je condamné à errer comme le vent ?…
“Mais non, tenta de le rassurer sa mère, qui vas-tu croire,
moi ta mère qui t’ai porté en mon sein ou ces vieilles
sorcières stériles et jalouses ? Je t’affirme que tu es né,
tu es sorti de mon ventre.” “D’ailleurs, ajouta son père,
tout le village a vu les palmes là où tu es né, pourquoi
en douter ? Il n’y a pas de raison pour que tu ne meures
pas, pour que tu ne prennes pas ta place dans la longue
chaîne des ancêtres à côté de ton aïeul Mankunku.”
Ces arguments ne réussirent point à arrêter les pleurs
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de l’enfant. Ce n’est que lorsque le guérisseur, son oncle
Bizenga, lui confirma sa mortalité qu’il se calma enfin.
Mais cet incident laissa une trace immarcescible dans
l’âme de l’enfant, et, souvent dans sa vie d’homme, à ces
moments de grande solitude auxquels il faut faire face
dans tous les grands combats, il se demandera encore et
encore si finalement il n’était pas cet homme sans début
ni fin, condamné à errer éternellement sur la terre hors
du temps des horloges des hommes.
“Ah ! ce noble art qu’est le métier de forgeron ! On
prend le fer, on le tord, on le détruit, on le reconstruit ;
le soufflet anime la flamme du feu comme celle de la
vie ; l’eau ensuite, que l’on puise du creux de sa main et
avec laquelle on asperge cette âme vive et flamboyante
pour la tuer quand on veut. Maître du fer, du feu et de
l’eau ! Et toi Mankunku, tu dis que ce métier ne t’in-
téresse pas !
“Nous, forgerons, avons créé le couteau, arme mâle,
pure comme un cri à l’aube de la création du monde ;
puis nous avons créé la houe, outil femelle, qui ouvre
les entrailles de la terre comme l’outil mâle ouvre celles
de la femme pour l’ensemencer. Et nous avons créé les
cloches qui accompagnent les rois, la lance du guerrier,
la hache du cultivateur, les bijoux légers des femmes ! Et
toi, Mankunku, tu dis que ce métier ne t’intéresse pas !
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“Tous les mâles de ma lignée, mon père, mon grand-
père, mon arrière-grand-père et ainsi de suite jusqu’à
l’aube de nos origines ont été forgerons. Le cuivre, le fer,
le plomb et l’or n’avaient aucun secret pour eux ; comme
eux, je connais la source de la puissance et je suis prêt à
te la révéler. Et toi, Mankunku mon fils, tu dis que ce
métier qui est un privilège ne t’intéresse pas !…”
Après le grand fleuve, son père fut donc le deuxième
puissant qu’il défia. Lui, le fils aîné qui devait continuer
la tradition familiale, refusa malgré toutes les adjurations
de prendre le métier de son père. Il préférait se mesu-
rer au monde des arbres, des animaux, des cours d’eau
et des hommes plutôt que de rester enfermé des jour-
nées entières dans la forge à cuire les métaux. Il s’atta-
cha peu à peu à son oncle maternel qui, grand guérisseur
et grand chasseur, l’introduisit progressivement dans le
monde mystérieux de la chasse.
Il lui enseigna d’abord à entendre et à reconnaître
le souffle des bêtes, leurs diverses odeurs. Il lui apprit
ensuite à distinguer entre les deux grandes catégories
d’animaux, ceux qu’on pouvait tuer et ceux qu’on ne
devait pas abattre ; puis, parmi les premiers, il apprit à
distinguer ceux qu’on pouvait manger et ceux dont la
consommation était interdite par le clan. Il assimila petit
à petit les rites préparatoires à la chasse, comment suivre
une bête à la trace, reconnaître un mâle d’une femelle
par la pression de ses pas sur l’herbe, comment éviter
le vent… Il lui fallait aussi éviter les nombreux pièges
que lui tendait son maître. Tiens, Mankunku, il y a un
serpent caché derrière cette pierre chaude, montre-moi
que tu es brave et que je peux être fier de toi : attrape-le
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par la queue. Non, mon oncle, il ne faut jamais attra-
per un serpent par la queue, il vous mordrait. Il faut le
prendre juste au ras du cou, au début des vertèbres…
Voilà, Mankunku, nous avons réussi à prendre la gueule
de ce magnifique crocodile dans notre lasso, il n’est plus
dangereux, il ne peut pas mordre, approche la pirogue
et ramenons-le vivant au village. Non, mon oncle, il y
a toujours danger. Mais puisque je te dis que sa gueule
est bâillonnée, il ne peut plus nous sectionner un bras
ou nous arracher une jambe. Ce n’est pas sa gueule qu’il
faut craindre, mon oncle, la force du crocodile est dans
sa queue… Ce n’est qu’alors que Mankunku se mit vrai-
ment à chasser. Il se lassa très vite des gibiers communs
et faciles pour se lancer à la poursuite des bêtes de proie.
Sa première victime fut un magnifique léopard qu’il
eut tôt fait de découvrir grâce à ses yeux verts de nycta-
lope. “Tiens, mon oncle, tu es mon maître, le sage qui
m’a initié au métier de la chasse, je t’offre cette peau de
léopard, le premier animal puissant que je tue.” L’oncle
accepta avec joie le premier cadeau de son élève recon-
naissant. Il accrocha le nouveau symbole de sa puissance
à l’endroit approprié de sa collection de peaux de féli-
dés rangées derrière son siège de guérisseur en un déli-
cat mélange de couleurs.
Les exploits du jeune Mankunku ne se comptaient
plus. Il tuait aussi facilement un lion qu’un lièvre, un
éléphant qu’une souris ; quand il allait à la chasse avec
les garçons de son âge, il ne ramenait pas nécessairement
plus de gibier que les autres, mais il était toujours celui
qui traquait les plus difficiles à approcher. Tout cela,
pourtant, ne le satisfaisait pas. Car, bien qu’il fût reconnu
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