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Mouvements sociaux en Amérique Latine XIXe siècle

Mouvements sociaux en Amérique latine

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CARLOS M.

RAMA

LES MOUVEMENTS SOCIAUX EN AMERIQUE


LATINE AU XIXe SIECLE1

On pourrait resumer la situation des etudes en matiere d'histoire sociale


en Amerique Latine en disant que, s'il existe des travaux de valeur
isoles, elles se trouvent generalement a la premiere etape de leur
developpement.
La majorite des historiens latino-americains se vouent exclusivement
a l'histoire locale ou a l'histoire des faits politiques suivant un modele
qui est depasse depuis longtemps par la thiorie et la pratique de
l'histoire. Nous avons ebauche, a propos de l'Uruguay, des raisons
qui, developpees, peuvent expliquer cette situation dans toute
l'Amerique Latine.2
Quelques sujets bien etudies, comme la condition des classes
exploiters de l'Amerique coloniale, ont fait de rapides progres grace
a l'apport d'investigateurs qui ne sont pas latino-americains (Hanke,
Konetzke, Helps, Vifias y Mey, Ots Cadequi, Lewin, etc.) et de rares
personnalites de ces pays de l'Amerique Latine (Sacco, Nina Rodrigues,
Zabala, Valcarcel, etc.).3
Est appreciable l'apport des professeurs de Droit du Travail sur la
legislation americaine (Poblete Troncoso, De la Cueva, Walker
Linares, Vianna, Unsain, etc.); des sociologues (Ingenieros, Ven-
turino, Cornejo, Freyre, Ramos, Lopez de Mesa, etc.) et des travaux
historiques d'auteurs anarchistes ou socialistes sur le passe de ces idees
en Amerique, comme c'est le cas de Nettlau, Abad de Santillan,
Valades, Oddone et Jobet. Meme si Ton doit recourir a diverses
sources pour tracer une histoire des mouvements sociaux latino-
americains, des monographies sur ces themes fondamentaux font
defaut.
Ce travail que nous presentons aujourd'hui s'insere dans ce tableau
et souffre de ces limites. II represente une etape d'un plan plus vaste:
1
Pour une explication des designations espagnoles v. Notes a la fin de 1'artide.
2
Revue L'Actualite de l'Histoire, Paris. No 7, p. 44.
3
Voir Carlos M. Rama Chronologie et Bibliographic des mouvements ouvriers et
socialistes. L'Amerique Latine. Paris, Les Editions Ouvrieres, 1956.

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224 CARLOS M. RAMA
il est base sur des etudes realisees anterieurement et servira de trait
d'union general a un traite plus detaille.
Je pense que, cependant, il pourra interesser les erudits europeens
qui auront la curiosite de connaitre ces sujets et ces problemes.
Le XIXe siecle s'ouvre en Amerique avec la Revolution Latino-
Americaine pour l'Independance, apparentee aux Idees Nouvelles et
qui suit l'exemple des revolutions survenues en Angleterre, aux
Etats-Unis et plus particulierement en France. De plus, elle se rattache
directement au mouvement espagnol de 1808-1814.
Le facteur social de cette revolution est fondamental, mais il n'a pas
ete apprecie a sa juste valeur par les historiens.1
Parmi les causes generalement admises de ce mouvement politique
figure l'incidence des mouvements sociaux. Un recent congres
hispano-americain d'historiens a fait ressortir les causes de l'lnde-
pendance: 1) encyclopedisme; 2) antagonisme entre Creoles et espag-
nols; 3) erreurs de la politique espagnole; 4) agitation politique revo-
lutionnaire en Angleterre et en France; 5) individualisme espagnol;
6) attitude des populations indigenes. Aux causes sociales indiquees en
deuxieme et sixieme lieux, il faut ajouter, a notre avis: l'attitude des
esclaves noirs et des groupes proletaires libres, semblable a celle des
populations indigenes, et l'ascension sociale des metis et des mulatres.2
Deja du temps de Cromwell, Gage s'exprimait ainsi: "Si une nation
quelconque, au moment meme ou ses forces arrivaient dans les
colonies espagnoles, proclamait la liberle des mulatres, des noirs et des
indiens, tous ces derniers, en echange de cette liberte, s'uniraient a
elle contre les espagnols, ainsi que je le leur ai souvent entendu dire
quand je me trouvais la-bas".3
Au XVIIIe siecle on avait assiste au developpement de deux mouve-
ments revolutionnaires americains, l'un indigene ou noir et l'autre
creole;4 lors de la Revolution Independantiste dans des pays tels que
le Rio de la Plata, le Venezuela, Haiti, etc. ou ils prennent une forme
demo-liberale, les deux courants se fondent. Dans leur programme
— aspect social - figurent 1'abolition de l'esclavage des noirs et du
travail force des indiens, ainsi que l'etablissement d'une societe sans
castes juridiques et sans discrimination raciale ou nationale pour
l'acces a la fonction publique. En meme temps, dans des pays comme
le Bresil, le Mexique et le Chili ou predomine une formule liberale,
1
Une preuve de l'interet que Ton porte a ces sujets, c'est l'apre discussion que provoque
la bibliographie marxiste-leniniste (Puiggros, Jesualdo, Ramos, Pedrueza, etc.), pour
laquelle le facteur economico-social a une valeur explicative presque exclusive.
2
Ce Congres a eu lieu a Madrid en octobre 1949. Voir les annales correspondantes.
3
Cromwell, los criollos y los indios y la conquista de Hispano-America. Rev. Imago
Mundi, Bs. As. No 7, p. 66 et la note allusive de Boleslao Lewin.
4
Telle est la these de B. Lewin, Tupac Amaruc, Bs. As., Claridad 1943, p. 131.

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LES MOUVEMENTS SOCIAUX EN AMERIQUE LATINE AU XIXe SIECLE 22 5

est toujours present le probleme social opposant les classes exploitees


a celles des proprietaires locaux qui sont maintenant les classes
politiquement dirigeantes. II est des situations significatives: ainsi le
renoncement a l'independance politique des planteurs esclavocrates
cubains lorsque, en 1812, se produit le soulevement des esclaves dirige
par Aponte, ou l'episode similaire du Yucatan, en 1841, lors de la
grande rebellion des indiens mayas.
L'administration coloniale espagnole, elle-meme, utilise a son profit
ses tensions, incorporant dans ses troupes des effectifs noirs, indiens et
metis, avec parfois la promesse de leur donner cette liberte que beau-
coup de proprietaires terriens Creoles n'etaient pas pr&ts a leur accorder.
En definitive le triomphe de la Revolution Independantiste ne fut
possible que grace a l'apport des seuls groupes importants de prole-
taires libres des campagnes: les gauchos des Pampas et les llaneros du
Venezuela-Colombie. Le tableau que Jose Samper fait de son pays
(Colombie), illustre cette assertion, car il s'exprime en ces termes:
"Le soulevement fut soutenu en general par les classes ou fractions
suivantes: les hommes de lettres..., le bas-clerge provenant dans sa
presque totalite du sol hispano-colombien et en majorite de families
pauvres et plebeiennes. Les jeunes militaires qui, en tres petit nombre
avaient reussi a entrer dans les ecoles militaires d'Espagne ou dans les
regiments ou corps du genie. Les artisans des villes, d'origine colom-
bienne ou Creole, et les petits proprietaires.
"Les esclaves noirs, incapables de comprendre la revolution et
opprimes a cause de leur condition servile, simultanement servirent les
deux causes, selon 1'opinion de leurs maitres ou les ressources des
chefs militaires ennemis... Quant aux indiens, aux mulatres et aux
autres metis, il est evident que, en regie generale, les premiers furent
dans leur majorite les instruments de la reaction dans les regions
montagneuses, les mulatres et les %ambos libres entrerent en grande
partie dans les rangs de la revolution et les metis d'indien et d'espagnol
furent parmi les plus terribles combattants des deux cotes, ces masses
semibarbares servant a chaque parti, selon la loi generale de leur
origine, d'elements d'action."1
II faut aussi noter que les mouvements sociaux des classes inferieures
dans la premiere partie du XIXe siecle ne sont pas independants de
la classe proprietaire et ne possedent pas d'organisation propre.
Elles cherchent aveuglement, et meme brutalement, a obtenir les
libertes elementaires et a ameliorer leur condition economique. Ceci
implique la destruction de la vieille societe coloniale, et l'avenement
d'un type de communaute plus progressiste. Les Idees Nouvelles
1
Ensayo sobre las revoluciones polfticas y la condicion social de las republicas colom-
bianas, Bogota, Centro, 1861. p. 156-157.

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soutenaient la meme tache (Morelos, Moreno, Artigas, Bolivar,
Hidalgo, etc.), d'ou la confluence des forces.
Mais dans de nombreux pays la vieille societe coloniale est detruite,
plus que du propos delibere de quelques leaders, par le processus
revolutionnaire de l'Independance meme, et posterieurement par les
guerres civiles (1824-185 8) et les progres de l'economie mondiale et de
la technique.
II est suggestif de voir, par exemple, que l'abolition de Pesclavage des
noirs, proclamee par Bolivar en 1811, 1815 et 1819, et par l'Assemblee
Generale des Provinces Unies du Rio de la Plata en 1813, et finalement
accepted au Congres de Panama (1826) par toute l'Amerique His-
panique independante, ne se soit effectivement realisee qu'entre

L'abolition de l'esclavage triomphe d'abord dans les pays du sud


(Chili 1811, Argentine 1831, Uruguay 1843, Paraguay 1844), au
Mexique en 1829, ou le nombre des esclaves etait insignifiant et ne
pouvait etre considere comme decisif dans l'economie, et bien plus
tard dans les pays tropicaux (Colombie 1851, Equateur 1852, Perou
1854 et Venezuela 1858) ou, sans atteindre les chiffres du Bresil, de
Cuba et des Etats-Unis, les esclaves constituaient des groupes
nombreux.1 •
Finalement, a travers le nouveau militarisme creole, des hommes
provenant des anciennes castes coloniales parviennent a une nouvelle
situation sociale, prennent une part du pouvoir politique et meme
entrent dans la categorie des proprietaires.
Si les episodes revolutionnaires de 1810-1824 tendent a l'unification
des idees et des mouvements communs, les guerres civiles, l'inca-
pacite des groupes dirigeants et l'interventions etrangere se con-
juguent avec la geographie et le colonialisme pour diviser et diver-
sifier l'Amerique Latine.
A partir de la moitie du XIXe siecle on peut parler de l'lndo-
Amerique, bien que peut-etre soit plus exacte l'appellation d'Amerique
Metisse: elle est formee par des pays ou predomine l'element humain
indien, l'exploitation agricole de la grande propriete, le colonat et
meme le servage, en partie remplace depuis le XVIIIe siecle par le
peonage (Mexique, Amerique Centrale, Costa Rica excepte, Colombie,
Equateur, Perou, Bolivie et Paraguay).
Dans ces pays ou Findigene constitue le facteur fondamental de
l'economie (Mexique, Perou et Bolivie) la suppression du servage et
du travail force (mita, yanacona, et cautequil), faite par San Martin,
Bolivar, Hidalgo et Morelos, tombe en desuetude ou bien Ton y
1
Haiti interview constamment pour obtenir l'emancipation des esclaves (1795 & Coro,
1799 a Maracaibo, 1812 a Cuba avec Aponte, collaboration avec Bolivar en 1815, etc.).

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LES MOUVEMENTS SOCIAUX EN AMERIQUE LATINE AU XIXe SIECLE 227
deroge expressement (Bolivie en 1829 et Perou en 1866). La situation
des communautes indigenes sera dans ces pays jusqu'au XXe siecle
la meme que pendant la colonisation.
D'autre part les indigenes sont constamment depouilles de leurs
terres et Ton tente de facon deliberee d'abolir la seculaire propriete
communautaire.1 Cela provoque au Mexique des soulevements indiens
comme celui de 1856 qui obtient une derogation aux lois Lerdo pour
la partie relative a la propriete de leurs communautes ou a la resistance
desyaquis depuis 1873. Souvent l'effort du mouvement social est devie
par les classes proprietaires et la violence proletaire s'exerce a leur
profit, comme c'est le cas au Guatemala en 1839.
L'instabilite politique, associee a la basse richesse moyenne de ces
pays, est expliquee par la faiblesse des classes moyennes urbaines et de
la masse des indiens et des metis proletaires. Justo Sierra, le remarquable
historien mexicain, dit en parlant de son pays que ces tensions animent
constamment les "revolutions" (la bo/a - la boule - comme on les
appelle dans le peuple), qui ne doivent pas etre confondues avec les
revolutions authentiques qui, dans le cas du Mexique, sont seulement,
jusqu'a la date ou il ecrit, celles de l'Independance et de la Reforme.2
Un second "pays" - ou predomine aujourd'hui le mulatre - est la
zone de l'esclavage noir qui, a l'exception de quelques enclaves dans
d'autres pays, se restreint dans le littoral du Bresil, le Venezuela, la
Colombie et les Guyanes, les lies Caraiibes et le sud des Etats-Unis.
Dans ces regions persiste partiellement le systeme colonial jusqu'a
nos jours et son economie est independante des centres economiques
mondiaux. La transformation de l'esclave en salarie se realise tar-
divement, comme l'indiquent les dates suivantes: Angleterre, 1834;
France, 1848; Hollande, 1865; Etats-Unis, 1865; Bresil, 1888;
Espagne, 1889.3 Le cas d'Halti (partie occidentale) est particulier. Son
evolution est marquee par la transformation des anciens esclaves en
petits fermiers libres et par l'ascension au pouvoir, a partir de 1843,
des generaux noirs qui deplacent les "gens de couleur" eclaires. Sig-
nificatifs sont les mouvements sociaux au Bresil, qui echouent par
leur manque de coordination et de maturite politique, mais qui se
repetent dans l'immense etendue du territoire. Ici nous ne considerons
1
Les lois les plus importantes tendant a abolir la propriete commune sont edictees au
Perou en 1824 et en 1828, en Bolivie en 1825 et au Mexique en 1856.
L'Etat, au service des latifundistes, favorise et facilite le trucksystem et les contrats
forces de travail. Preuves, les lois paraguayennes de 1871 et de 1885 et la situation regnant
au Perou jusqu'en 1921.
2
Evolution politica del pueblo mexicano, Mex. FCE, 1940, 2eme edition, P. 181.
3
Voir Victor Alba Le mouvement ouvrier en Amerique Latine, Paris, Ed. Ouvrieres,
X
95?> P- I2- Notre opinion sur son point de vue, dans la revue Movimento Operaio,
Milano, 1954.no. 3.

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pas les "republiques des palmiers" et les differents quilombos de noirs


libres du Bresil, qui ont echappe a l'esclavage et dont l'importance
depasse certainement celle des communautes similaires telles que les
cimarrones de la Jamaique ou les bush negroes des Guyanes.
Detachons les grandes rebellions des esclaves mahomemetans de
Bahia (dix en 38 annees) qui revelent un esprit d'organisation peu
commun a ce type de mouvements. Mais le mouvement le plus
moderne dans sa composition sociale et ideologique, c'est la conjura-
tion de los alfaites (complot des artisans) de Bahia, mouvement typique
d'un "quatrieme etat" influence par la Revolution Francaise.
Un chapitre important, c'est la jacquerie presque permanente au
Nord qui, de 1831 a 1848, et sous les noms de cabanada, vinagrada,
sabinada, balaiada ou revolta praieira, trouble les etats d'Alagoas, Per-
nambouc, Para, Bahia, Maranhao et Piauy. Le meme echec suit les
tentatives demo-liberales sur le modele de celles de l'Amerique his-
panique, telle que la "revolution de Pernambouc" de 1817 (commentee
par Stendhal) et le mouvement des farrapos (loqueteux) en 1835 dans
le Rio Grande do Sul auquel participe Giuseppe Garibaldi.
Plutot que de la politique exterieure belliciste ou des lois abolition-
nistes, la stabilite interieure du pays sera finalement le produit de
l'ascension des etats meridionaux dont la force est basee sur le travail
des nouveaux emigres europeens, specialement des italiens et des
allemands.
Cette region fait partie de l'Amerique Blanche, avec Costa-Rica,
Saint-Domingue (partie orientale), l'Uruguay, l'Argentine et le Chili.
Une des caracteristiques de ces territoires, c'est l'extermination ou la
mise dans des "reserves" de l'ancienne population indienne, en meme
temps que se produit la disparition du gaucho au profit du latifundisme.
En Uruguay, les charruas sont extermines en 1832 et en Argentine
l'"expedition du desert" contre les indiens du Sud en 1879 accomplit
la meme besogne. Au Chili, les guerres contre les araucans de 18 5 9 et
de 1883, apres des siecles de lutte, les reduisent dans les "reserves" de
la zone de Temuco. Quant a la disparition du gaucho dans la Plata, il y
a deux dates capitales: l'introduction du fil de fer barbele pour doturer
les estancias argentines en 1844 et la publication du poeme epique
Martin Fierro de Jesus Hernandez en 1872. A partir de ce moment
l'ancien proletaire errant et libre devient un peon soumis aux proprie-
taires de la terre et des troupeaux. C'est l'echec des lois d'emphyteose
agraire de Rivadavia et la non application du Reglement Provisoire
d'Artigas de 1815, qui conduisent a cet etat de choses. Ces pays acqui-
erent alors leurs caracteristiques definitives. Tandis que dans la zone
rurale subsiste une societe basee sur la grande propriete (agriculture
ou elevage des troupeaux), les villes sont des communautes de type

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LES MOUVEMENTS SOCIAUX EN AMERIQUE LATINE AU XlXe SIECLE 229
europeen tres avance. II est necessaire de se rappeler cette differen-
tiation fondamentale qui distingue deux societes, quand on veut
expliquer des faits sociaux qui sans cela resteraient inexplicables,
exemple une duplicite d'attitudes.1
Dans des villes comme Buenos-Aires, Montevideo, Santiago du
Chili, Sao Paulo, etc., qu'a fait grandir l'emigration populaire euro-
peenne, particulierement latine, le socialisme prendra racine. II n'est
pas possible de faire entrer dans l'histoire du socialisme latino-ameri-
cain les diverses colonies utopiques socialistes fondees sur le modele
de New Harmony (1829) de Robert Owen, car elles repondent a des
directives strictement europeennes et ne cherchent pas a avoir une
influence sur leur milieu americain.
Les precurseurs de ce processus d'introduction du socialisme, qu'ils
soient latino-americains comme Esteban Echevarria et Francisco
Bilbao, ou europeens comme Eugene Tandonnet, Benoit Mure, Bar-
tolome Victory et Suarez, entre 1837 et 1864 environ n'obtiennent
pas de grands resultats.
Avant que les courants socialistes ne s'implantent, le mouvement
ouvrier s'etendra sous l'aspect simplement economiste, et a l'origine
sous la forme de societes de secours mutuels, d'associations artisanales
et finalement de societes de metiers. Les premieres manifestations de
ce courant ont lieu au Chili (a partir de 1847, et immediatement en
Argentine, en Uruguay, au Sud du Bresil, et aussi au Mexique et dans
les colonies espagnoles des Caraibes. Durant les decades 1850 et i860
se produisent aussi les premieres greves importantes, de meme que
des greves generalisees locales.
Detachons l'oeuvre du proudhonien greco-francais Plotino Roda-
kanaty qui intervient dans la constitution du Gran Circuit) de Obreros
de Mexico (Grand Cercle des Ouvriers du Mexique) en 1870, plus tard
de La Social (La Sociale) en 1871 et sans doute du Partido Comnnista
Mexicano (Parti Communiste Mexicain) en 1878.
Ce mouvement mexicain entrera tardivement dans l'Association
Internationale des Travailleurs, aux cotes des "sections" de la Mar-
tinique et de la Guadeloupe, des "sections" francaise, italienne et
espagnole de Buenos-Aires (1872) et de la Federation de Montevideo
(1875).2
Ces groupements sont animes par des refugies des luttes du Risor-
gimento italien, de la Commune et de la Premiere Republique espagnole,
1
— Ceci ne signifie pas qu'il faille meconnaitre l'importance historique des "colonies
agricoles" d'europeens qui debutent en Argentine en 1825, bien qu'elles ne prennent
de l'importance qu'a partir de 18 5 3.
2
- Au sujet de ces manifestations voir notre ouvrage Las ideas socialistas en el siglo XIX,
Montevideo, Medina, 2eme ed. 1949, et sur la Federation de Montevideo, l'article Los
internacionales del 75, revue Nuestro Tiempo, Montevideo, No 2, 1955.

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230 CARLOS M. RAMA
et leur ideologic renete generalement la pensee de Proudhon, de
Blanqui, de Bakounine. L'anarchisme, en particulier, dominant en
Italie et en Espagne apres les voyages historiques de Bakounine et de
Fanelli, arrive en Amerique Latine avec I'emigration italienne et
espagnole de ces annees-la.1
Les societes ouvrieres de cette epoque enregistrent la formation
presque exclusivement europeenne de ce nouveau proletariat urbain
latino-americain. Leurs journaux sont couramment bilingues ou
trilingues (espagnol, italien et francais), et dans la denomination de
leurs groupements se detache, avec des mots tels que societe ou syn-
dicat "international", "cosmopolite", "mondial", ou "universel", la
composition heterogene de leurs affilies.
Sur le modele des syndicats espagnols ou predominent les anar-
chistes, elles suivent les pratiques des "societes de resistance" et se
coordonnent en "federations regionales".
Dans la decade 1880, d'importantes associations s'organisent dans
les villes indiquees et les premieres grandes greves se produisent. La
tendance de federation de ces efforts apparait tres tot au Mexique avec
le congres de 1876 et la Gran Confederation de los Trabajadores Mexicanos
(Grande Confederation des Travailleurs Mexicains) de 1880, et elle
s'etend en Uruguay, en Argentine, au Perou et a Cuba. La Federation
Regional Uruguaya (Federation Regionale Uruguayenne) date de 1876;
la Confederation de Artesanos Union Universal (Confederation des Arti-
sans Union Universelle) du Perou, de 1884; le Congreso Regional
Obrero (Congres Regional Ouvrier) de Cuba, de 1892; la premiere
Federation de los Trabajadores de la Region Argentina (Federation des
Travailleurs de la Region Argentine), de 1881. Ces organisations,
comme celle du Mexique, ont une existence ephemere et doivent etre
considerees comme des essais des organisations citees plus loin.
La social-democratie est posterieure, sa propagation est due fre-
quemment a Faction de clubs allemands (Argentine et Mexique) et
son ascension dans la conscience et dans les organisations du prole-
tariat, est moins rapide. Par contre on enregistre l'adhesion d'intellec-
tuels progressistes de grande valeur et Ton recrute des adherents
parmi les techniciens, les artisans, etc.
Le Parti Socialiste Argentin est consititue en 18 96 et celui de l'Uruguay
en 1910, mais s'ils sont les seuls a s'etre affilies depuis leur fondation
a la Deuxieme Internationale, on doit compter le Parti Socialiste
Chilien a partir de 1912, date a laquelle il se detache du Parti Demo-
1
En particulier est fondamental l'apport italien auquel nous avons consacre le travail
La stampa italiana nelTAmerica Latina, revue Movimento Operaio, Milano, 1955,
no. 5.

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LES MOUVEMENTS SOCIAUX EN AMERIQUE LATINE AU XIXe SIECLE 23I
crate precurseur (1887), le Parti Socialiste bresilien (1912) et le Parti
Socialiste mexicain qui, fonde en 1914, sera de courte duree.1
Ces partis socialistes suivent plus particulierement les modeles des
groupements similaires de France et d'ltalie, et bien que quelques-uns
de leurs leaders aient une formation marxiste, en general ils s'orientent
dans la voie d'un reformisme de type humaniste.
La tactique est fondalement parlementaire, c'est pourquoi il est capital
de faire ressortir qu'a partir de 1904 le Partido Socialista Argentino (Parti
Socialiste Argentin) a des representants a la Chambre des Deputes: son
triomphe precede de six ans celui du Partido Socialista Uruguayo (Parti So-
cialiste Uruguayen). Mais, en dehors de ces pays et du Chili ou la tendan-
ce socialiste intervient dans la vie politique et parlementaire - ce qui
decoule des situations acquises par le Partido Democrata (Parti Demo
crate)-les partis socialistes nesontpas assez forts pour se presenter aux
urnes, ou simplement il n'existe pas de lois electorates democratiques qui
permettent aux ouvriers et aux paysans non proprietaires d'intervenir.
L'evenement le plus significatif est, en 1913, le triomphe du Parti
Socialiste Argentin aux elections nationales des deputes, ou il obtient
la majorite dans la capitale federale, Buenos Aires. Mais ce triomphe
eclatant obtenu la premiere fois que, selon la loi Saenz Pe n a de 1912,
peuvent voter librement les proletaires argentins, ne se repete pas aux
elections suivantes de 1916 2.
Ce tardif et lent developpement peut etre attribue - bien qu'en partie
seulement — a l'origine europeenne des ouvriers urbains que nous
avons indiques. Durant quelques annees les socialdemocrates italiens
ou allemands etaient affilies aux partis socialistes d'ltalie et d'Alle-
magne, et ils n'admettaient pas le changement de nationalite pour
adopter celle du pays latino-americain ou ils residaient.
Ni le mouvement social-democrate, ni le mouvement anarchiste
n'arrivent a se coordonner sur un plan latino-americain au XIXe siecle,
tout au plus les centres ayant des aflfinites maintiennent-ils des relations
avec les pays voisins (Argentine-Uruguay, Mexique-Cuba, etc.).
La Revolution Mexicaine qui debute en 1910 est le plus important
des mouvements sociaux de l'Amerique Latine depuis l'Independance
et un eloquent exemple de la complexite avec laquelle se manifeste
dans ces pays le socialisme.3
1
Notre travail El manifiesto inicial del Partido Socialista Uruguayo, revue Nuestro
Tiempo, Montevideo, No 3. 1955, peut donner une idee des processus d'organisation de
ces partis.
2
Voir Jacinto Oddone Historia del socialismo argentino, Buenos Aires, La Vanguardia,
1934, deux volumes.
3
Une bibliographic sur la Revolution Mexicaine peut etre consultee dans notre ouvrage
des Editions Ouvrieres, ou Roberto Ramos, Bibliografia de la Revolution Mexique,
1921-1957, 2 vols.

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232 CARLOS M. RAMA

Bien qu'ayant toutes les caracteristiques des pays "indo-americains",


nous avons vu comment le Mexique, tout au long du XIXe siecle,
participe activement a la diffusion des idees socialistes. On y remarque
une riche histoire des mouvements ouvriers (syndicats, greves, etc.),
et en meme temps l'ideologie socialiste se manifeste tres tot dans les
villes les plus importantes.
II est facile de comprendre la force explosive de ces deux elements.
Deja en 1869 eclate un mouvement agrairiste armee dans la ville de
Chalco, ayant pour devise: "Vive le socialisme", et a partir de 1861 des
tentatives de legislation agraire sont faites, necessities par le besoin de
terres du paysan indien.
L'effort le plus soutenu d'infiltration ideologique des masses est
accompli par les anarchistes qui, sous la direction des freres Flores
Magon, cree le Partido Liberal Mexicano (Parti Liberal Mexicain) qui
fait une intense propagande a partir de 1900 et organise des souleve-
ments armes en 1906 et 1909, reclamant "terre et liberte".
Dans l'histoire sociale des autres pays latino-americains, sont frequents
ces annees-la des episodes tels que les "evenements du Centenaire" d'Ar-
gentineen 1910 et les grandes greves sanglantes des ouvriers chiliens du
nitrate, qui meriteraient d'etre plus particulierement mis en valeur.

II est difficile d'etablir le bilan historique des mouvements sociaux de


FAmerique Latine dans leur ensemble, a cause de cette meme diversite
que nous soulignions et du manque de stabilite que presentent bien des
pays qui ont contribue a ameliorer la condition des classes des ser-
viteurs ou des salaries; les resultats sont proportionnels a la diffusion
du socialisme dans chaque region.
Toutefois ils ont efficacement contribue a rendre la democratic
effective, et a dormer au peuple un minimum de possibilites dans les
pays d'emigration europeenne.
La stabilisation politique definitive de l'Uruguay a partir de 1904 et
sa vocation affirmee pour la legislation sociale, ont une base impor-
tante dans son mouvement ouvrier qui existait au debut du siecle.
En Argentine, 1'approbation de la loi electorate "Saenz Pena" de
1912, qui assure pour la premiere fois des elections libres, est un
triomphe des nouvelles classes moyennes alliees au mouvement
ouvrier et socialiste.
Finalement au Chili, le mouvement ouvrier et les divers courants
socialistes, ont une importance capitale dans la vie politique du pays.
D'autre part, Phistoire du XXe siecle demontre que les tensions
sociales et les mouvements populaires en cours continuent les lignes
generales que nous avons tracees dans cet essai.

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LES MOUVEMENTS SOCIAUX EN AMERIQUE LATINE AU XIXe SIECLE 233

NOTES
BALAIADA - Nom de la revoke bresilienne de 1858 a 1841, dirigee par le noir Manuel
Francisco dos Anjos Ferreira o Balaio.
CABANADA - Revolte bresilienne de 1852, ainsi appelee parce que les insurges etaient des
humbles, des noirs fuyards, des mulatres, etc. qui habitaient dans des cabanas (cabanes).
CAUTEQUIL - Nom sous lequel est connu en Amerique le tribut de travail force que les
indigenes doivent aux espagnols.
CIMARRONES - Americanisme que Ton emploie aussi en Jamalque, et qui designe les
troupeaux sauvages, et par extension, les esclaves enfuis dans les bois ou les montagnes.
CHARRI5AS — Indiens belliqueux du sud de 1'actuel Uruguay.
ESTANCIAS - Grandes proprietes ou Ton se livre a l'elevage extensif dans le Rio de la Plata.
GAUCHOS - Bergers a cheval des pampas de 1'Amerique meridionale.
LLANEROS - Nom donne axes, gauchos dans les plaines du Venezuela-Colombie.
MITA - Nom du cautequil en Amerique du Sud.
QUILOMBO — Village de noirs qui ont fui l'esclavage. Un ensemble de villages forme une
,,republique", appelee ,,republique des palmiers" au Bresil.
REVOLTA PRAIEIRA - Revolte populaire bresilienne de 1848, qui est connue sous ce nom
parce qu'elle a pour centre la zone de Pernambouc.
SABINADA — Revolte bresilienne de 1837, dirigee par Francisco Sabino Alvarez de Rocha
Vieira pour obtenir l'egalite politique.
VINAGRADA — Revolte bresilienne de 1835 que dirige Francisco Vinagre.
YANACONA - Travail force des indiens de l'Amerique du Sud, dans les ateliers appartenant
aux espagnols, ou dans d'autres exploitations privees.
YAQUIS — Nom d'une tribu d'indiens du nord du Mexique, bien qu'ils soient aussi installes
aux Etats-Unis, qui defendent leurs terres par les armes.

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