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Histoire de la langue italienne

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Histoire

de la langue
italienne

Avis: cette page a été révisée par Lionel Jean,


linguiste-grammairien.

Plan de l'article

1. Les 5. L'influence française


premiers 5.1 La littérature française
peuples 5.2 La Révolution française et l'intégration de l'Italie
1.1 Les 5.3 Le redécoupage territorial de 1815
langues
italiques 6. Le Royaume d'Italie (1861)
1.2 6.1 L'intervention des Français
L'expansion 6.2 La création du Royaume
romaine 6.3 La situation linguistique en 1861
6.4 La naissance de l'italien unifié
2. Le rôle des 6.5 La Première Guerre mondiale
langues dans
l'Empire 7. Le fascisme italien (1919-1945)
romain 7.1 La politique linguistique
2.1 Le 7.2 Le purisme italien et l'Académie d'Italie
bilinguisme 7.3 Le rôle des médias
gréco-latin
2.2 Le latin dit 8. La République italienne (1946)
«vulgaire» 8.1 L'instauration des régions autonomes
2.3 Le 8.2 La poursuite de l'italianisation
christianisme 8.3 Les organismes linguistiques
et le latin 8.4 Les anglicismes en italien
ecclésiastique 8.5 L'italien contemporain

3. Les
invasions
germaniques
3.1
L'effondrement
de l'Empire
romain
3.2 L'arrivée
des Lombards
3.3 L'empire
des Francs
3.4 La
domination
des Normands
3.5 La
mosaïque
linguistique
3.6 La papauté
à Avignon

4. La
Renaissance
italienne
4.1 Les «Trois
Couronnes»
4.2 L'influence
de la littérature
florentine
4.3 Les
premiers
dictionnaires
4.4 La
promotion du
florentin
4.5 La
résistance du
latin
ecclésiastique
4.6 La
présence de la
prépondérance
espagnole
4.7 La
diversité des
langues
4.8 La
république de
Venise (1440–
1797)

1 Les premiers peuples

Vers 800 avant notre ère, bien avant


l'arrivée des Romains, la côte occidentale
de l'Italie actuelle et la Corse abritaient des
populations étrusques originaires de l'Asie
mineure. Entre le VIIIe siècle et le VIIe siècle
avant notre ère, des Grecs s'installèrent
dans le sud de la péninsule de l'Italie, ainsi
qu'en Sicile et en Sardaigne. Au même
moment, de nombreux peuples italiques
d'origine indo-européenne habitaient une
grande partie de la péninsule. Au IVe siècle
avant notre ère, le nord de la péninsule fut
envahi par des peuples celtes. Bref, entre
1000 et 500 avant notre ère, l'Italie était
habitée par quatre types de peuples
autochtones différents:
1) les Étrusques en Toscane;

2) les Grecs au sud de la péninsule, en Sicile et en


Sardaigne;

3) des ethnies italiques d'origine indo-européenne:


dans le Latium et autour de Rome, les Ombriens, les
Latins et les Sabins; sur la côte orientale, les
Falisques, les Volsques, les Èques et les Picéniens;
dans le Sud, les Lapiges, les Messapiens, les
Lucanes et les Bruttiens; en Sicile, les Sicules, les
Morgentes, les Sicanes et les Flimes;

4) les Celtes d'origine indo-européenne dans le Nord:


les Boïens, les Lingons, les Sénons, les Cénomans,
les Insubres, les Salasses, les Taurins, les
Comasques, les Orobiens, etc.
On pouvait compter aussi des Phéniciens, mais ceux-ci étaient partis du Proche-Orient et avaient
immigré dans les îles de Chypre, de Sicile et de Sardaigne; il ne s'agissait pas d'autochtones
comme l'étaient les Étrusques, les Latins et les autres peuples italiques. Plusieurs des installations
phéniciennes se sont développées pour devenir de petites villes, alors que des colons grecs s'y
étaient aussi installés, Phéniciens et Grecs cohabitant dans ces cités.

1.1 Les langues italiques

Tous ces peuples parlaient des langues différentes. Les Étrusques employaient une langue pré-
indo-européenne, qui aurait évolué de façon autonome par comparaison à son aire d'origine en Asie
mineure. Certains linguistes croient que l'étrusque n'était pas une langue indo-européenne; en fait,
nous ignorons encore l'origine de cette langue. Tout ce dont nous sommes certains, c'est qu'elle ne
présente pas une quelconque parenté avec les langues langues indo-européennes connues. Quant
aux Phéniciens, ils utilisaient une langue sémitique, le phénicien, assez proche de l'hébreu
d'aujourd'hui. Nous devons aux Phéniciens la découverte de l'alphabet grec (et latin). Les Grecs,
pour leur part, fondèrent des colonies en Sicile dès le VIIIe siècle avant notre ère; ils parlaient
diverses variétés de langues grecques. dont l'ionien, le péloponnésien, l'eubéen, le rhodien, le
corinthien, le mégarien, etc.

Les langues dites italiques correspondent en fait à un classement strictement géographique ou


territorial, pas du tout génétique. Ces langues étaient parlées avant l'arrivée des Romains dans la
péninsule italique. Les seules informations que nous possédons sur elles proviennent
essentiellement de sources grecques et romaines, en particulier d'inscriptions. Ainsi, c'est
l'historien grec Hérodote (484 et 421 avant notre ère) qui croyait que les Étrusques venaient de
l'Asie mineure (de la Lydie), chassés par la famine au XIIIe siècle avant notre ère.

Dans un bon nombre de cas, les langues


parlées à cette époque lointaine étaient
relativement proches les unes des
autres. Face au latin, elles n'ont pu
opposer de résistance et se sont
éteintes rapidement. L'exception semble
être l'osque, la langue des Samnites, qui
était encore en usage à Pompéi lors de
la grande éruption du Vésuve en 79 de
notre ère. Les périodes de bilinguisme
ont permis à ces langues voisines du
latin de jouer un rôle dans la
constitution du latin classique.

L'ombrien, le picénien, le falisque (au


nord de Rome) et le volsque sont
disparus très tôt en raison de leur
grande proximité géographique avec le
latin des Romains.

Le messapien était parlé en Apulie et


pouvait être apparenté à l'illyrien. Le
vénète était en usage sur les rivages
septentrionaux de l'Adriatique. Le
rhétique était largement pratiqué dans
les Alpes, mais aussi dans les régions
correspondant aujourd'hui au Piémont, à
la Lombardie et à la Vénétie. Le ligure
était utilisé sur la côte génoise et la Côte
d'Azur.

Il ne faudrait bien sûr pas omettre le


latin. Cette langue, qui allait notamment
se transformer en italien, était à l'origine
une modeste variété qui faisait partie
d'un groupe plus important, le groupe
italique. On distingue le latin primitif et
le latin classique.

Au Ve siècle avant notre ère, les habitants de la péninsule italienne parlaient au total une
quarantaine de langues et n'avaient certainement pas un quelconque sentiment d'identité
commune. La diversité et la fragmentation politique et linguistique étaient, comme partout en
Europe, la règle.

1.2 L'expansion romaine

Ce sont les Étrusques qui fondèrent Rome en -753


avec une coalition de Romains et de Sabins. Rome
était donc à l'origine une ville étrusque, comme
Caeré, Véies, Clusium, Populonia, Tarquinia, Volterra,
etc. Les Romains n'occupaient alors qu'un peu plus
du dixième de la péninsule; c'était une petite
bourgade qui était située dans le Latium et qui
subissait la domination étrusque. Dès les premières
années qui suivirent la fondation de Rome, les
Étrusques et les Romains se firent la guerre jusqu'à
la fin de la conquête romaine de l'Étrurie en 264
avant notre ère.

Durant deux siècles, les Romains combattirent non


seulement les Étrusques, mais aussi les Volsques,
les Samnites, les Sabins, les Falisques, les Èques,
les Celtes, les Grecs, etc., c'est-à-dire tous les
peuples de la péninsule. Sous le règne d'Auguste
(-27 à -14), l'Italie se trouvait unifiée et romanisée...
dans la violence.

Les Romains fondèrent des colonies dans toute l'Italie après être sortis victorieux des
interminables guerres du Latium. Mais les ambitions de Rome allaient prendre encore de
l'expansion.
En effet, après 800 ans de guerres,
Rome réussit à soumettre, en plus
de la péninsule italienne, la Corse
(Corsica), la Sardaigne (Sardinia)
et la Sicile (Sicilia). Entre 200 et
146, Rome avait acquis l'Espagne
(Hispania), la Lusitanie (Lusitania),
la côte adriatique (Pannonia,
Dalmatia, Thracia, Moesia), la
Tunisie appelée alors Africa (toute
l’Afrique du Nord), la Grèce
(Graecia), la Macédoine
(Macedonia) et la Turquie appelée
Asia. Puis, en quelques années,
les Romains acquirent la Syrie
(Syria) en 64, Chypre (Cyprus) en
58, la Belgique (Belgica) en 57, la
Gaule (Gallia) en 52 et l'Égypte
(Aegyptus) en 32; s'ajoutèrent,
durant les 150 années suivantes,
une grande partie de la Germanie,
les Alpes, la Judée, la Grande-
Bretagne (Britannia), la Dacie
(Dacia ou Roumanie actuelle),
l’Arménie, la Mauritanie (ou Maroc
actuel), la Mésopotamie, l’Assyrie
et même une partie de l’Arabie.

En somme, Rome devint un


empire colossal qui, en l'an 200 de
notre ère, s'étendait de la Grande-
Bretagne en passant par l'Europe
jusqu’à l'Arabie, l'Arménie et toute
l’Afrique du Nord (d'est en ouest:
Aegyptus, Cyrenaica, Numidia,
Africa, Mauretania).

On peut consulter une carte plus précise des provinces romaines vers 120 de notre ère en cliquant
ICI. La langue que parlaient les Romains était le latin originaire du Latium au centre de la péninsule.
D'ailleurs, le mot «latin» provient du mot «Latium». Parmi les peuples italiques, les Romains furent
ceux qui laissèrent dans l'Histoire les traces les plus profondes, car ils ont réussi à assimiler
linguistiquement la plupart des peuples conquis, à l'exception de ceux situés aux extrémités de
l'empire comme la Bretagne (Britannia), la Germanie supérieure, l'Asie mineure, la Syrie, l'Arabie ou
l'Égypte. Ce fait s'explique par une raison assez simple: le latin n'y était guère employé. Les
Romains christianisés ont transmis, en plus du latin et de la culture romaine une religion, le
christianisme.

2 Le rôle des langues dans l'Empire romain

Les Romains implantèrent partout leur système administratif et transformèrent profondément la


vie des peuples conquis. Ils n'imposèrent pas directement le latin aux vaincus; ils ignorèrent
simplement les langues «barbares» et s'organisèrent pour que le latin devienne indispensable aux
élites locales.

2.1 Le bilinguisme gréco-latin


Le latin n'était pas l'unique langue administrative utilisée par les Romains. En fait, l'Empire était
bilingue: le latin et le grec se partageaient le statut de langue dominante. L'élite romaine
connaissait le grec parce que cette langue jouissait d'un grand prestige: c'était la langue de la
littérature et de la philosophie de l'époque. Dans certaines régions, notamment en Asie mineure et
en Égypte, les Romains utilisaient normalement le grec avec leurs administrés. Les documents
officiels, d'abord rédigés en latin, étaient systématiquement traduits dans les provinces
hellénophones. Les documents destinés aux représentants de l'administration et aux gestionnaires
du pouvoir impérial étaient uniquement en latin, mais les réponses faites aux cités grecques et à de
nombreux ambassadeurs étaient généralement rédigées en grec. Au cours des deux premiers
siècles de l'Empire, la pratique du grec était courante de la part des autorités romaines. Ce n'est
qu'à partir des règnes de Dioclétien (244-311) et de Constantin (272-337) que le latin eut la
préséance sur le grec. Les documents officiels uniquement rédigés en latin étaient ceux destinés à
l'armée et ceux relatifs à la citoyenneté romaine (actes de naissance, actes de décès, testaments,
etc.), car le droit demeurait romain (latin).

Dès le début du IIe siècle avant notre ère, la classe dirigeante romaine a exercé sur la langue un
interventionnisme réfléchi et déterminant. Le bilinguisme gréco-latin fut contrôlé par une forte
pression sociale pour limiter l'emploi du grec dans certaines circonstances précises. Les Romains
qui employaient, sciemment ou par inadvertance, le grec s'attiraient la réprobation de tous. Par
exemple, Cicéron (- 106 - 43) lui-même, fut violemment critiqué par ses adversaires pour avoir parlé
grec à des Grecs au Conseil de Syracuse. Voici son témoignage dans les Verrines (en latin : In
Verrem, «Contre Verrès», Livre quatrième) à propos du procès contre Caius Licinius Verrès :

Il [Verrès] considère comme un comportement indécent le fait d'avoir pris la parole


devant un sénat grec : s'être exprimé en grec devant des Grecs, voilà qui est
absolument inadmissible. Je lui ai fait là réponse que je pouvais, que je voulais et que
je devais lui faire.

Tous les notables romains parfaitement bilingues étaient jugés sévèrement s'ils employaient trop
souvent le grec, une action répréhensible au point de vue social. Pour résumer, on peut affirmer que
la langue du commandement restait le latin qui était la langue véhiculaire, mais le grec était utilisé
auprès des nombreuses populations locales. Il était très rare que des documents officiels soient
communiqués en grec dans les provinces d'Occident (Espagne, Lusitanie, Gaule, etc.). De même, il
était peu fréquent que des documents officiels soient envoyés en latin dans les provinces
hellénophones. Cependant, les Romains n'utilisèrent presque jamais les autres langues locales
telles l'araméen, le gaulois, l'égyptien, etc. Toutes ces autres langues étaient considérées comme
«barbares» et peu dignes d'intérêt, même les langues italiques telles l'osque, l'ombrien, le vénète,
etc., qui furent vite écartées. Malgré l'importance du grec, c'est quand même le latin qui s'est
perpétué dans la plupart des territoires de l'Empire, parce que c'était la langue des soldats et des
colons romains.

2.2 Le latin dit «vulgaire»

Cependant, ce n'est pas le latin de César et de Cicéron qui s’imposa dans les colonies romaines. Le
latin employé par les fonctionnaires, les soldats, les colons, de même que celui des autochtones
assimilés, était différent du latin classique littéraire. Dès la fin du IIe siècle avant notre ère, le latin
classique parlé avait commencé à décliner.

Au Ier siècle de notre ère, ce latin n'était déjà plus utilisé par le peuple. Parallèlement à cette langue
classique réservée à l'aristocratie et aux écoles, il s'était développé un latin populaire, appelé
«vulgaire» (du latin vulgus: «peuple»), une langue essentiellement orale, dont les colorations
régionales étaient relativement importantes en raison des contacts entre vainqueurs et vaincus de
l'Empire romain. De façon progressive, ce latin parlé dit «vulgaire» (populaire), fut employé par les
clercs et les scribes pour la rédaction des actes publics et pour une foule de documents civils ou
religieux. En fait, après l'effondrement de la gigantesque structure impériale, c'est le latin populaire
qui allait triompher définitivement du latin classique. L'italien, comme le français, l'espagnol ou
l'occitan, est issu de ce latin populaire ou «vulgaire»; il en est ainsi de ce qu'on appelle les
«dialectes italiens», qui ne sont pas historiquement des dialectes de la langue italienne, mais de la
langue latine vulgaire, c'est-à-dire populaire.

2.3 Le christianisme et le latin ecclésiastique

À partir du IIIe siècle, le monde romain était converti au christianisme. La nouvelle religion
introduisit dans la langue latine de nouveaux concepts et de nouveaux mots en raison des
nouvelles réalités. C'est à cette époque que vécurent quatre des «Pères de l'Église» d'Occident :
saint Ambroise (340-397), saint Augustin (354-430), saint Jérôme (347-420) et saint Grégoire-le-
Grand (v. 540-604). Ces hommes écrivaient en latin, la seule langue écrite connue en Europe avec
le grec, mais ce n'était plus le latin classique des Romains.

Incapables de parler ce latin presque disparu, les scribes et les érudits de l'époque écrivaient en
«latin ecclésiastique», appelé aussi «latin d'Église». Si ce latin ecclésiastique ne différait pas
vraiment du latin classique dans sa grammaire et sa syntaxe, il était surtout très différent sur le
plan phonétique, car les érudits avaient perdu les caractéristiques réelles du latin parlé par les
Romains du Ier siècle avant notre ère. Il est probable que les contemporains de Jules César (-100 à -
44) comprenaient l'essentiel des écrits en latin ecclésiastique, mais les rédacteurs de ce latin, eux,
ne comprenaient guère le latin parlé de César. Les rares lettrés et les clercs du début du
christianisme pratiquaient une sorte de bilinguisme dans la mesure où ils parlaient généralement la
langue romane néo-latine ou la langue germanique de leur région, tout en communiquant entre eux
par le latin ecclésiastique appris et vénéré. S'ajoutaient à ce latin de nombreuses créations
lexicales empruntées au latin classique et au grec.

Non seulement le latin était la langue du culte, donc de tout le clergé, des monastères et des
abbayes, mais il demeurait l'unique langue de l'enseignement, de la justice et des chancelleries
royales. Le latin était aussi la langue des sciences et de la philosophie. Les gens instruits devaient
nécessairement se servir du latin ecclésiastique comme langue seconde: c’était la langue
véhiculaire internationale dans tout le monde chrétien. Hors d'Europe, le turc, l'arabe, le chinois et le
mongol jouaient un rôle similaire. C'est pourquoi les princes et autres nobles de la péninsule de
l'Italie, y compris parmi l'aristocratie d'origine germanique, se devaient de connaître ce latin pour
lire et écrire.

Dès la fin du IIIe siècle, l'Empire romain fut aux prises avec une crise politique, économique et
monétaire. En raison des guerres continuelles, des massacres de civils, de l'exode de populations
entières, des épidémies qui ont frappé l'Italie et les provinces vers 250, la population romaine avait
considérablement baissé. Les Romains durent alors faire appel aux «Barbares» non seulement
pour défendre l'Empire, mais aussi pour cultiver la terre. De plus, à cause des impôts qui rentraient
mal et l'entretien des armées qui engloutissait des sommes toujours plus considérables, les
empereurs durent combler les déficits par l'inflation et l'altération de la monnaie. Lentement,
l'Empire romain s'affaiblissait. Et les peuples germaniques voisins le savaient.

3 Les invasions germaniques

Les invasions «germaniques»


commencèrent en 375 par l'arrivée des
Huns, un peuple originaire de l'Asie centrale
(Mongolie) dirigé par Attila (395-453), dans
l'est de l'Europe centrale, là où est située
aujourd'hui la Hongrie. Comme par un effet
de dominos, les Huns repoussèrent d'autres
peuples, essentiellement germaniques, vers
l'ouest. Les Huns boutèrent les Ostrogoths et
les Suèves qui, à leur tour, refoulèrent les
Wisigoths, les Vandales, les Alains, les
Francs, les Alamans, les Lombards, les
Saxons, les Angles, etc., vers l'ouest.

Les invasions germaniques se multiplièrent à un point tel qu'elles finirent par mette en péril l'Empire
romain. Ces peuples germaniques furent appelés par les Romains «barbares», d'où l'expression
«invasions barbares», car ces peuples venaient de l'extérieur de l'Empire romain, c'est-à-dire du
Barbaricum, la «terre des Barbares». Aujourd'hui, dans les pays de langue germanique, on utilise
plutôt le mot Völkerwanderung qui signifie «migration des peuples».

L'invasion des Huns allait entraîner la fin de l'unité politique du monde romain. En 395, celui-ci était
divisé en deux empires différents, l'un en Orient, axé sur Constantinople, l'autre en Occident avec
Rome comme capitale (voir la carte). Cette division de l'Empire précipita aussi le déclin de l'Empire
romain d'Occident. Par contre, l'Empire romain d'Orient, qui avait été au départ le premier objectif
des Huns résista à leurs assauts du fait que les envahisseurs ne réussirent pas à passer de
l'Europe vers les riches provinces du Sud, les murailles de Constantinople se révélant un obstacle
infranchissable.

3.1 L'effondrement de l'Empire romain

C'est la poussée des Huns vers l'ouest et le sud qui déclencha la mécanique des grandes
migrations germaniques. Terrorisés par les hordes hunniques, harcelés sans répit sur leurs terres,
les «Barbares» finirent par trouver refuge vers les territoires de l'Empire. Les premiers à fuir devant
les assauts des Huns furent les Wisigoths du Danube, bientôt suivis par d'autres peuples
germaniques. Les taxes, la corruption et les vexations du pouvoir romain eurent pour effet de
retourner les Wisigoths contre Rome. En 410, les Wisigoths d'Alaric Ier, maîtres de la côte,
réduisirent Rome à la famine, puis entrèrent dans la ville le 24 août, qu'ils pillèrent durant trois
jours. Le sac de Rome allait marquer profondément l'inconscient collectif des Occidentaux pendant
les siècles suivants. C'est à cette époque que le mot «barbare» a pris le sens négatif qu'on lui
connaît aujourd'hui, celui de «brute» ou de «primitif», car il n'y avait pas d'autres mots assez forts
pour désigner cette grande tragédie, synonyme de décadence. Les historiens vont choisir l'année
410 comme la date de la fin de l'Empire romain et le début du Moyen Âge.

Pendant qu'Alaric ravageait l'Italie, d'autres peuples germaniques se répandaient en Occident: les
Francs, les Vandales, les Burgondes, les Alamans, les Ostrogoths, etc. On peut comparer les
grandes invasions germaniques à un jeu de billard: la première bille (les Huns) dispersa le système
en place et chaque bille en repoussa une autre. Il en fut de même avec les tribus germaniques qui,
poussées par l’est, partaient vers l'ouest, contraignant ainsi le voisin à quitter son pays. En 476, le
roi des Hérules, Odoacre, déposa le dernier empereur romain d'Occident, Romulus Augustule, et
renvoya les insignes impériaux à l'empereur d'Orient Zénon. À la fin du Ve siècle, l'Empire romain
d'Occident avait disparu, laissant la place à la fondation de nombreux royaumes germaniques.

À la fin du Ve siècle, l'Empire romain d'Occident se trouvait


morcelé en une dizaine de royaumes germaniques (voir la
carte historique) : les Ostrogoths étaient installés en Italie à
partir de la fin du Ve siècle et dans l'ancienne Yougoslavie, les
Wisigoths occupaient dorénavant l'Espagne et le sud de la
France, les Francs avaient pris le nord de la France et de la
Germanie, les Angles et les Saxons avaient traversé en
Grande-Bretagne, les Burgondes avaient envahi le centre-est
de la France (Bourgogne, Savoie, Suisse romande actuelle),
les Alamans étaient refoulés en Helvétie, les Suèves en
Galice et une partie du Portugal, alors que les Vandales
avaient conquis les côtes du nord de l'Afrique et s’étaient
rendus maîtres de la mer Méditerranée par l'occupation des
Baléares, de la Corse et de la Sardaigne. Tous ces royaumes
s'écrouleront rapidement, sauf l'empire des Francs (en
France) et le royaume des Lombards (en Italie).
En Italie, ce furent les Ostrogoths qui finirent par s'emparer du territoire,
avec une trentaine de milliers de combattants aguerris. En 483, l'empereur
Zénon envoya Théodoric (453-526) en Italie pour destituer Odoacre qui,
après avoir renversé l’Empire romain d'Occident en 476, s'est révélé un
vassal de plus en plus malcommode. Ayant commencé sa campagne en
488, Théodoric prit Ravenne (qui avait remplacé Rome), tua de ses propres
mains Odoacre, puis y fonda un royaume autonome, accordant aux
Romains la possibilité d'être régis par des lois romaines, tandis que les
Ostrogoths conservaient leurs propres coutumes. Théodoric conquit toute
la péninsule, la Sicile, la côte dalmate, ainsi qu'une partie de la Gaule,
imposant une paix bénéfique durant une trentaine d''années. La capitale du
royaume des Ostrogoths était Ravenne (Ravenna), non Rome (Roma). Le
roi des Ostrogoths mena tout au long de son règne une politique de
tolérance, mais en imposant une stricte séparation des peuples ostrogoth
et romain catholique.

Les Ostrogoths n'ont que très faiblement influencé la langue romane populaire en Italie parce que
leur royaume fut trop éphémère. Ils ont néanmoins transmis un certain nombre de mots, dont
quelques-uns concernant la vie militaire : bando («ban»), elmo («heaume»), guardia («garde»), rocca
(«château-fort»), etc. Ils ont aussi transmis des mots de la vie quotidienne tels que nastro
(«ruban»), fiasco («fiasque»), spola («bobine»), arredare («fournir»), etc. Ils y ont laissé aussi de
nombreux toponymes et des noms propres d'hommes et de femmes. Quoi qu'il en soit, ces
invasions germaniques ont contribué à bâtir l'Europe moderne, grâce notamment à certains rois
francs, dont Clovis, qui allait fonder le Royaume franc et imposer le catholicisme, ainsi que Charles
Ier des Carolingiens, mieux connu sous le nom de Charlemagne.

En Orient, les peuples hellénisés par les Romains furent balayés par les Goths, les Vandales, les
Arabes et les Turcs. La langue grecque ne fut maintenue que dans son foyer d'origine, la Grèce aux
montagnes arides et aux archipels isolés; mais elle continua comme langue officielle de l'Église
orthodoxe dans l'Empire romain d'Orient. Sur le continent africain, le passage des Vandales et
surtout des Arabes est venu à bout des populations romanes qui se sont islamisées et arabisées.
En 550, les chrétiens byzantins marquèrent leurs différences avec la religion du pape de Rome, en
fondant la religion orthodoxe. L'Empire romain disparut, de même que le latin comme langue
parlée. Cependant, les Romains allaient laisser un héritage considérable : l'alphabet latin utilisé
aujourd'hui par la moitié de l'humanité et les langues issues du latin, les langues romanes (italien,
français, espagnol, portugais, catalan, occitan, etc.).

Du point de vue linguistique, l'effondrement de l'Empire romain d'Occident accéléra le processus de


fragmentation du latin parlé ou vulgaire (populaire) amorcé dès le IIe siècle. Les communications
avec Rome étant coupées, les échanges commerciaux périclitèrent, les routes devinrent peu sûres,
les écoles disparurent, le tout entraînant une économie de subsistance rurale et fermée sur elle-
même. Si bien qu'au VIIe siècle la situation linguistique était extrêmement complexe dans la
péninsule italienne :
1) les langues germaniques étaient devenues indispensables aux populations qui voulaient jouer un rôle
politique puisque tous les rois ne parlaient que des langues germaniques;
2) le latin classique n'était plus utilisé que pour les écrits et les peuples italo-romains ne le parlaient plus;
3) la langue parlée par les Italo-Romains était un «latin chrétien», strictement oral, relativement éloigné du
latin classique et soumis par surcroît à de fortes variations géographiques.

Après la division de l’Empire romain, la diversité et la fragmentation linguistique s’accentuèrent


encore, car les habitants de la péninsule vécurent alors, durant des siècles, dans de petites villes
médiévales ou des cités-États, qui devinrent plus tard des duchés aux caractéristiques propres. Le
morcellement de l'Italie en de multiples territoires politiquement autonomes a favorisé la
fragmentation du roman et la multiplication des dialectes. Mais la situation était similaire en
Espagne ou en France, comme à peu près dans toute l'Europe.

La péninsule italienne présente cependant une très particulière osmose linguistique et culturelle
entre les peuples germaniques — notamment les Ostrogoths, mais surtout les Francs et les
Lombards — et les Romains d'Orient (appelés «Byzantins»), qui gardèrent longtemps, parfois
jusqu'après l'an 1000, le contrôle de la Vénétie, de la Romagne, de la Papauté byzantine et du Grand
Sud (Sardaigne, Sicile, Amalfi, Calabre, Basilicate et Pouilles).

3.2 L'arrivée de Lombards

Ayant quitté la Scandinavie, sous la conduite de leur roi Alboïn (v. 530-v. 572), les Lombards
arrivèrent en Italie, alors l'Empire romain d'Orient, en 568; ils prirent Milan en 569, Pavie en 572, puis
la Toscane et la Vénétie, mais sans la république de Venise. En moins de trois ans, ils s'emparèrent
d'une partie de l'Italie du Nord. Par la suite, ils s'approprièrent progressivement d'autres territoires.
Avec une population de quelque 200 000 personnes, les Lombards vécurent en petites
communautés loin des villes, ce qui leur permit de préserver leur cohésion nationale lombarde,
ainsi que leur langue germanique, le lombard. Pendant un siècle, les Italo-romains et les Lombards
cohabitèrent ainsi sans mélanger leurs langues et leurs coutumes jusqu'à ce que, vers 670, les
Lombards, chrétiens mais d'obédience arienne, se convertissent massivement au christianisme
nicéen (l'orthodoxie du premier millénaire), ce qui favorisa les mariages mixtes entre les Lombards
et les populations locales.

- Du latin au lombard

Dès lors, les rois lombards firent appel à des Italo-Romains pour
diriger leur administration, à un point tel que le latin de l'époque
devint rapidement la langue de la cour, avant de gagner
progressivement toutes les couches de la société. Les Lombards
délaissèrent leur langue germanique, qui devint une langue
morte, et adoptèrent la langue des habitants du nord-ouest de
l'Italie. Entre les VIIIe et IXe siècles, la langue germanique
ancestrale des Lombards laissa progressivement place à une
langue romane parlée en Lombardie. Ces deux langues portent le
même nom: «lombard», mais n'ont pas la même origine:
l'une était germanique; l'autre est romane.

À partir de ce moment, le destin des Italo-Romains et des


Lombards se confondit, mais ces derniers conservèrent leur
caractère guerrier, formant une nouvelle aristocratie, chrétienne
de rite latin et rivale des Byzantins, chrétiens de rite grec
(«Basiliens»). Les régions conquises par les Lombards ne se
limitèrent pas au nord de l'Italie, c'est-à-dire à l'actuelle
Lombardie. Au contraire, les Lombards établirent petit-à-petit leur
domination sur de vastes régions de l'Italie, du nord au sud, sauf
sur la Corse, la Sardaigne et la Sicile qui furent prises aux
Byzantins, mais plus tard et par les Arabes (voir la carte de
gauche).

Si les villes de Rome (Roma) et de Ravenne (Ravenna) sont restées sous le contrôle des Byzantins,
Milan (Milano), Pavie (Pavia), Spolète (Spoleto) et Bénévent (Benevento) demeurèrent sous la
domination directe des Lombards. Avec les invasions lombardes, l'Italie se trouva divisée en deux
grandes zones d'influence : une Italie lombarde et une Italie byzantine (Empire romain d'Orient).
Cette situation perdura jusqu'au VIIIe siècle, lorsque les Francs remplacèrent les Lombards. En
effet, le roi des Francs, Charlemagne, qui craignait la capture de Rome par les Lombards et la perte
de prestige qui en résulterait, envahit l'Italie, puis poussa ses conquêtes jusqu'à la Bavière et
rattacha la Basse-Saxe à l'État franc. Aujourd'hui l'Italie catholique se réfère volontiers à son
héritage lombard, et a tendance à passer sous silence son héritage byzantin, bien que ce dernier
soit encore très présent dans son architecture, ses arts, son horticulture et sa cuisine.

Pour conclure, on peut affirmer que la langue lombarde est disparue par la romanisation entre le
VIIIe et le IXe siècle, en laissant des traces germaniques dans la langue lombarde romanisée du
groupe italo-roman.

- L'apport des mots lombards

Il subsiste aujourd'hui environ 280 mots italiens d'origine lombarde germanique, liés notamment au
domaine de la guerre et de la vie quotidienne : albergo («auberge»), balcone («balcon»), banca
(«banque»), banda («bande»), bara («cercueil»), castaldo («intendant»), elmo («heaume»), federa
(«taie»), guardia («garde»), guerra («guerre»), gnocco («boulette»), guidare («guider»), graffa
(«agrafe»), grinza («pli»), lancia («lance»), panca («banc»), ricco («riche»), scaffale («planche»),
stinco («tibia»), stucco («stuc»), tuffare («immerger, plonger»), zanna («croc»). De plus, une grande
partie de la péninsule italienne a reçu des toponymes d'origine lombarde, surtout au nord jusqu'au
centre. Enfin, il convient de relever de nombreux patronymes (noms propres), restés étonnamment
vivants jusqu'à nos jours.

3.3 L'empire des Francs

En 775, Charlemagne, profitant des rivalités internes entre les


duchés lombards, réussit à anéantir leur royaume avec la
complicité du pape Adrien Ier (772–795). L'année précédente,
il s'était rendu à Rome afin de s'entendre avec le pape pour
intervenir en Italie contre le roi Didier de Lombardie (757-
774), qui avait occupé des villes de l'État pontifical et
menaçait ainsi d'investir Rome. Le roi des Francs
franchit les Alpes et, après 19 mois de siège, s'empara de
Pavie, la capitale des Lombards. Didier (en latin: Desiderius;
en italien: Desiderio) capitula en mars 774, tandis que
Charlemagne devenait en juin «roi des Francs et des
Lombards». Après avoir conquis toute l'Italie, Charlemagne se
fit couronner empereur du Saint-Empire romain germanique à
Rome par le pape Léon III, le 25 décembre 800. Cette
consécration confirma sa réelle puissance et prouva qu'il
était soutenu par le Saint-Siège dans ses ambitions de
conquête universelle. Ensuite, il désigna son fils Pépin roi
d'Italie.

Sous les Carolingiens, la péninsule italienne fut partagée entre deux mondes: d'une part, le monde
d'origine romane, la population autochtone, d'autre part, le monde germanique, les aristocrates,
alors que l'Italie devenait une partie de l'empire des Carolingiens. Ajoutons que le francique rhénan
était la langue maternelle de Charlemagne parce que cet empereur franc avait vécu dans des
régions rhénanes.

Après le partage de l'Empire de Charlemagne lors du traité de Verdun en 843, l'Italie fit partie des
États de Lothaire, c'est-à-dire de la Lotharingie. Le royaume de Lothaire s'étendait de la mer du Nord
jusqu'aux États pontificaux en Italie, et englobait notamment la Bourgogne, les Pays-Bas et la
Belgique actuels (voir la carte). Si la Francie occidentale allait être résolument romane et la Francie
orientale, entièrement germanique, la Lotharingie, pour sa part, héritait de frontières linguistiques
mixes, à la fois de langues romanes et de langues germaniques. Avant de mourir, Lothaire Ier avait
prévu le partage de son royaume entre ses trois fils : le royaume d'Italie et le titre impérial pour
Louis II dit Le Jeune (825–875), la Provence jusqu'à Lyon pour Charles et le reste, c'est-à-dire toute
la partie nord de la Francie médiane, de la Frise jusqu'au sud de l'actuel département de la Haute-
Marne à Lothaire.

À la différence de ses prédécesseurs germaniques, Louis II fut un roi «italien»; entouré de


conseillers avisés, il sut gouverner avec autorité et souplesse. La grande préoccupation de ce
règne fut la lutte contre les Sarrasins (musulmans), particulièrement dans la région de Rome et le
sud de la péninsule. Après son décès en 875, la plupart des territoires conquis aux musulmans
allaient être occupés par les Byzantins. Cette période marqua la naissance de la féodalité et le
morcellement politique, anéantissant ainsi les pouvoirs traditionnels. À Rome, les nobles
germaniques contrôlaient le pouvoir pontifical.

En 831, les musulmans avaient installé en Sicile,


particulièrement à Palerme, une colonie permanente à
partir de laquelle ils effectuèrent la conquête de toute
l'île. C'est depuis la Sicile que les musulmans lancèrent
leurs raids dévastateurs vers l'Italie péninsulaire jusqu'en
Ligurie (Gênes). Arabes et Berbères colonisèrent la Sicile
et installèrent en 948 un émirat héréditaire. Palerme et
Syracuse devinrent d'importantes villes commerciales et
culturelles, connues dans le monde musulman pour
leurs nombreuses mosquées. Les juifs et les chrétiens
pouvaient vivre en paix avec les musulmans à la
condition de payer une taxe spéciale. Palerme devint un
port incontournable dans le trafic en Méditerranée. Les
Siciliens de l'époque parlaient l'arabe, le berbère, le grec
ainsi que de nombreux dialectes italiens.

Lorsque s'acheva le IXe siècle, l'Italie se trouvait partagée


entre quatre ou cinq entités politiques de dimension
inégale. Au nord se trouvait le royaume d'Italie et la
république de Venise. Au centre, on trouvaient les États
de l'Église. Le Sud était morcelé entre deux principautés
lombardes, le Bénévent et Salerne, et les territoires
byzantins de l'Empire romain d'Orient. Quant à la Sicile,
elle était arabe et musulmane depuis 902, date de
l'évacuation des Byzantins de l'île. Au moment d'entrer
dans l'âge féodal, le royaume d'Italie allait être l'objet de
convoitises de la part des plusieurs princes: le marquis
de Frioul, le duc de Bourgogne, le duc de Spolète, le
marquis de Provence, etc. Ce fut l'époque où apparurent
les langues romanes.

- Naissance des langues romanes

Étant donné que les contacts entre les régions et les divers royaumes en Italie, en France et en
Espagne étaient devenus peu fréquents, les divergences linguistiques s'accentuèrent et donnèrent
naissance à des idiomes romans distincts. La lingua romana rustica, ou «langue romane rustique»,
parlée dans la péninsule italienne (royaume des Ostrogoths) devint nettement différente, par
exemple, de celle parlée dans le nord de la France (royaume des Francs) et en Espagne (royaume
des Wisigoths). À l'intérieur même des frontières de ce qui est aujourd'hui l'Italie, la langue romane
prit des formes particulières, surtout entre le Nord et le Sud. La dialectalisation a dû progresser
rapidement entre l'an 800 et l'an 1000, pour prendre forme encore davantage au cours du XIIe siècle
et se poursuivre durant les siècles suivants. La langue vulgaire ou populaire dans la péninsule
italienne n'est pas née à une date précise, mais à partir du VIIIe siècle de nombreux documents
écrits témoignent que d'autres langues que le latin avaient émergé, y compris sur le plan de
l'écriture.

L'un des premiers textes en «langue vulgaire italienne» ("in lingue volgari italiane") fut rédigé autour
de l'an 800 avec l'Indovinello veronese («L'énigme de Vérone»). Ce texte est considéré
(probablement à tort) comme le texte roman le plus ancien d'Italie, soit quelque quarante ans avant
les Serments de Strasbourg (842), le premier texte écrit en français vulgaire. Mais ce qui intéresse
les linguistes, c'est de savoir en quelle langue ce texte est écrit. Ce document est aujourd'hui
tellement controversé — en fait, du mauvais latin ecclésiastique — que beaucoup croient qu'il
s'agit du premier texte écrit en... frioulan. Il existe aussi d'autres textes écrit en «volgare» (en
langue vulgaire), mais il fallut attendre au XIe siècle pour voir apparaître plusieurs textes à caractère
juridique, ecclésiastique et commercial, et ce, dans différentes régions.

Durant son pontificat, le pape d'origine germanique Grégoire V (973-999), cousin de l'empereur du
Saint-Empire romain germanique (Otton III), utilisait trois langues lorsqu'il s'adressait aux chrétiens,
comme l'indique son épitaphe: «Usus francisca, vulgari et voce latina instituit populos eloquio
triplici.» Les trois langues étaient le francique ("francisca"), le vulgaire ("vulgari") et le latin ("latina").
Nous ignorons avec certitude ce que signifiait alors le «vulgaire», s'il s'agissait vraiment du roman
italien, ce qui serait vraisemblable, ou d'une variété de francique tel le tudesque (francique rhénan),
mais chose certaine cette langue «vulgaire», celle du peuple, était différente du latin classique. Il
s'agissait vraisemblablement du latin ecclésiastique.

Vers l'an 1000, les habitants originaires de la péninsule italienne devaient déjà parler la plupart des
langues romanes encore utilisées aujourd'hui: le piémontais, le lombard occidental, le génois, le
vénitien, le ladin, le frioulan, le toscan, l'apulien, le romain, l'ombrien, le campanien, le calabrais, le
sicilien, le sarde, le corse, etc. On emploie souvent aujourd'hui le terme de «dialecte» pour désigner
ces langues, mais à l'exemple de l'italien standard, elles dérivent toutes du latin populaire. Ce sont,
historiquement, des dialectes du latin, non des dialectes de l'italien.

Les habitants d'origine germanique, appartenant surtout à l'aristocratie, employaient des langues
germaniques, c'est-à-dire différentes variétés de bas-allemand, de moyen-allemand ou d'allemand
supérieur. Dans les faits, la plupart devaient parler une forme de francique rattaché au moyen-
allemand, soit le francique du Sud (Südfränkisch) soit un type de bavarois (Bairisch). Les habitants
des campagnes parlaient généralement des langues romanes, alors que dans les villes et
l'administration du nord de la péninsule, les langues germaniques étaient aussi employées. Les
langues romanes parlées dans le nord de la péninsule subiront une influence plus marquée de la
part des langues germaniques que dans le Sud. En Sicile, l'arabe, le berbère et le grec étaient les
langues dominantes.

- Le latin ecclésiastique écrit

Le latin ecclésiastique continua quant à lui d'être régulièrement employé dans les écrits. Tous les
membres du clergé catholique n'écrivaient qu'en latin. Toutefois, ce n'était plus le latin classique de
Cicéron qui était utilisé, et ce n'était pas non plus le latin populaire ou vulgaire des classes
paysannes du VIe siècle. Le seul latin connu à cette époque était le latin ecclésiastique («latin
d'Église»), celui de la liturgie, de l'évangélisation et de l'usage véhiculaire de la papauté. C'était un
latin influencé par le grec, qui n'avait rien à voir avec les particularités phonétiques et
phonologiques du latin des poètes romains. Dans les nombreux monastères, les moines
s'employèrent à conserver et à décrypter les textes latins, grecs et arabes pour enrichir les
connaissances tant en philosophie qu'en mathématiques et en médecine. Le latin ecclésiastique
était un latin sclérosé, totalement artificiel qui n'avait jamais été parlé dans les siècles précédents,
mais, à l'écrit, c'était une langue véhiculaire universelle dans le monde chrétien.

Le latin ecclésiastique a favorisé l'apparition de nouveaux mots dans les langues romanes. Ainsi,
on introduisit une quantité impressionnante de termes savants issus du latin et du grec. Les
latinismes passeront à l'italien par les traductions de la Vulgate, dont voici quelques exemples:

confondere (<
"confundere" :
confondre);
confusione (<
"confusio" :
abominio (< lat. "abominatio": abomination); confusion);
adorare (lat. < "adorare": adorer); consumare (<
alluvioni (< "diluvium" : déluge); "consummare"
arca (< "arca" : arche); : consommer);
circoncisione (< "circumcisio": circoncision); contrizione (<
"contritio" :
contrition);
convertire (<
"convertere" :
convertir).

De nombreux mots grecs sont passés au latin ecclésiastique puis à l'italien grâce aux traductions
du Nouveau Testament :

orfano (<
"orphanus" :
orphelin);
paradiso (<
"paradisus"
: paradis);
patriarca (<
"patriarcha"
angelo (< "angelus" : ange); :
cataratta (< "cataracta" : cataracte); patriarche);
battesimo (< "baptisma" : baptême); pellegrino
cattolico (< "catholicus" : catholique); (<
chiesa (< "eclesia" : église); "pelegrinus"
olocausto (< "holocostum" : holocauste); : pèlerin);
cimitero ( < "cœmeterium" : cimetière; profeta (<
"propheta" :
prophète);
salmo (<
"psalmum" :
psaume);
scandalo (<
"scandalum"
: scandale).

En ce qui concerne les rares documents écrits au cours de cette période romane, il convient de se
rappeler que ces textes ont été rédigés par des clercs ou des lettrés, lesquels avaient tendance à
reproduire les graphies connues du latin ecclésiastique. Il n'est donc pas possible de se baser sur
de tels textes pour reproduire la langue orale de l'époque, qui par surcroît différait selon les régions.
La prononciation du latin utilisée, par exemple, dans le chant grégorien et dans la liturgie romaine
n'est pas celle du latin classique: elle a été fixée sous Charlemagne, avec l'Ars bene loquendi atque
scribendi, un texte qui normalisait la grammaire et la prononciation du latin, en particulier la place
de l'accent. On sait que la phonétique latine avait considérablement changé, que sa grammaire
s'était transformée, notamment avec l'apparition des articles et des prépositions, ainsi qu'avec
l'élimination de quatre cas du latin (sur six). Le lexique apparut de plus en plus sous une forme non
savante (bucca, infantes, bella, etc.), non calquée sur le grec ou le latin classique (ore, liberos,
pulcra, etc.). Quoi qu'il en soit, les différents peuples de la chrétienté, y compris en Italie, ne
comprenaient plus ces textes latins qui paraissaient trop savants et qui ne correspondaient à
aucune langue vernaculaire en usage.

Dans les siècles qui suivirent, tous ceux qui s'exprimaient oralement en latin l'ont fait en latin
ecclésiastique à partir de la prononciation devenue traditionnelle à Rome, en donnant aux lettres la
valeur qu'elles ont en italien moderne.

- Une situation politique complexe

Autour de l'an 1000, la situation politique apparaissait


très complexe en Italie où cohabitaient le monde
germanique au nord, la chrétienté romane (en latin) au
centre, le christianisme orthodoxe de Byzance au sud (en
grec) et l'islam en Sicile (en arabe). L'Italie du Sud
constituait un ensemble particulièrement hétéroclite et
divisé. Au nord, les principautés lombardes et latines — la
Lombardie, la «Marche» de Vérone, la Romagne, la
Toscane, le duché de Spolète — faisaient partie du Saint-
Empire romain germanique, qui comprenait aussi les
États pontificaux. Au sud, les principautés lombardes
constituaient des États indépendants qui étaient en
rivalité les uns avec les autres, notamment la principauté
de Bénévent, la principauté de Capoue, la principauté de
Salerne et le duché d'Amalfi. De plus, ces États étaient
souvent en butte aux tentatives de reconquête de
l’Empire byzantin qui dominait les Pouilles (Apulie) au
sud-est et la majeure partie de la Calabre au sud-ouest.
Quant à la Sicile, elle avait été abandonnée aux Arabes au
siècle précédent.

Au plan linguistique, les langues étaient tout aussi


hétérogènes que les ensembles politiques. La langue
lombarde dominait au nord, mais pas au sud, alors que
les princes lombards possédaient la plupart des duchés
et des principautés jusqu'au sud. L'Empire byzantin
imposait le grec comme langue véhiculaire, mais les
populations continuaient d'employer des langues
romanes issues du latin. En Sicile, il existait des
communautés chrétiennes coexistant avec les
musulmans. Il y avait aussi des communautés
chrétiennes grécophones et arabophones, ainsi que des
musulmans également arabophones ou berbérophones.

Au cours de cette période, les régions d'Italie jadis unifiées sous l'Empire romain se séparèrent
progressivement après l'éclatement de l'empire de Charlemagne, ce qui occasionna la
fragmentation politique en une douzaine de petits États. Les régions ne partageaient pas la même
langue ni la même culture, mais les habitants d'un village donné comprenaient ceux des villages
voisins. Plus les villages étaient éloignés les uns des autres, plus les langues se distinguaient et
devenaient incompréhensibles. Bien souvent, il ne s'agissait même pas de peuples de même
origine. Par exemple, on pouvait parler le francique ou le vénitien au nord, le toscan ou l'ombrien au
centre, le grec au sud et l'arabe en Sicile.

L'influence linguistique des Francs sur les Italo-Romains demeura faible, sauf dans le Nord
(Piémont, Lombardie et Vénétie), où les langues germaniques étaient plus fortes. Néanmoins,
quelques termes sont passés dans la langue romane et concernent la guerre, l'ornementation, la
nourriture, l'agriculture, etc., sans oublier quelques adjectifs de couleurs: blu («bleu»), grigio («gris»),
bianco («blanc»), bruno («brun»).

Quant à la langue arabe, elle gratifia la langue populaire de mots concernant les légumes (spinaci/
épinard, carrubo/caroube), les animaux (cammello/chameau, fennec/renard des sables, ubara/petit
échassier), les aliments (sciroppo/sirop, sorbetto/sorbet, zucchero/sucre, caffè/café,
albicocca/abricot, zibibbo/raisins secs), l'administration (dogana/douane, fondaco/entrepôt,
magazzino/magasin, tariffa/tarif, fattura/facture, sultano/sultan, califfo/calife, sceicco/cheikh,
ammiraglio/amiral, alfiere/chef, harem/harem, assassino/assassin), les loisirs (azzàrdo/hasard), les
sciences (alchimia/alchimie, alambicco/alambic, elisir/élixir, calibro/calibre, zenit/zénith,
nadir/nadir, azimut/azimut), les mathématiques (algebra/algèbre, algoritmo/algorithme,
cifra/chiffres, zero/zéro), etc.

Dans le sud de l'Italie, les États ne disposaient pas d'armée permanente et avaient recours à des
mercenaires, ce qui allait favoriser l'arrivée des Normands dans cette partie de l'Italie.

3.4 La domination des Normands

À partir de 999, le sud de l'Italie vit arriver les Normands,


ces Vikings qui venaient à l'origine de la Scandinavie, puis
s'étaient installés dans le duché de Normandie au nord de
la France. Partis de Normandie, plus précisément de la
Basse-Normandie, par vagues successives, les Normands
longèrent les côtes françaises de l'Atlantique Nord,
empruntèrent le détroit de Gibraltar et traversèrent la
Méditerranée pour débarquer dans le sud-ouest de l'Italie
et conquérir progressivement tout le sud de la péninsule.
Ayant parfaitement assimilé les techniques de combat de
la cavalerie lourde empruntées aux Francs, bénéficiant
ainsi d’une supériorité militaire indéniable, les Normands
vainquirent tour à tour les Byzantins et les Arabes pour
prendre possession de toute l'Italie du Sud et de la Sicile
(en 1072), où ils jetèrent les fondements du royaume de
Sicile. Contrairement à la conquête de l’Angleterre, celle de
l'Italie fut menée sur une longue période, par plusieurs
générations et par de petits seigneurs normands; cette
conquête ne fut dirigée ni même inspirée par le souverain,
c'est-à-dire le duc de Normandie. Durant deux siècles, à
raison de quelques centaines de personnes chaque année,
soit jusque vers 1120, entre 30 000 et 40 000 Normands
immigrèrent en Italie et en Sicile.

Si beaucoup de Normands appartenaient à la haute aristocratie du duché de France, la plupart


étaient issus de la petite noblesse, accompagnés de serviteurs, d'artisans et de colons. Les deux
tiers étaient de véritables Normands, mais il y avait aussi des Bretons, des Angevins, des
Manceaux (habitants du Mans), des Francs et même des Flamands. Outre le manque de terres, qui
peut expliquer ce besoin d'émigrer en Italie, il y avait aussi le désir de fuir l’autorité du pouvoir ducal
de la Normandie. Au fur et à mesure de leur implantation, les Normands tentèrent d'assimiler les
vaincus: les Lombards, les Grecs, les Byzantins, les Arabes (ou Sarrasins), etc.

C'est Tancrède de Hauteville (vers 1070/1072 - 1112), un seigneur de la région de Coutances


(France) qui, avec ses douze fils, fut le véritable fondateur de l'État normand. Mais c'est avec
Robert de Hauteville, dit Robert Guiscard (vers 1020-1085), l'un des fils de Tancrède, que la
conquête normande prit une nouvelle dimension. C'est lui qui écrasa l'armée pontificale de Léon IX
à Civitate, le 18 juin 1053, et c'est encore lui qui chassa les Byzantins du sud de l'Italie en 1071. Les
Normands réussirent très vite à supplanter la noblesse locale d'origine lombarde pour se consacrer
à conquérir la Sicile, alors entre les mains des musulmans. L'île fut progressivement conquise entre
1060 à 1091, d'abord par Robert Guiscard, puis par son frère Roger, qui sera le premier comte
normand de l'île. Devenu Roger Ier, celui-ci établit son autorité tout en respectant les lois, les
coutumes et la langue des musulmans, l'arabe sicilien.

C'est seulement en 1154 que les Normands se


constituèrent en une entité politique unique, le
royaume de Sicile, qui comprenait non seulement l'île
du même nom, mais aussi tout le sud de la péninsule
italienne, à l'exception de la principauté de Bénévent et
de l'île de Malte. Après de nombreuses décennies, les
diverses communautés en place fusionnèrent et
assimilèrent les apports culturels de l’Antiquité gréco-
romaine, du monde arabe, du monde oriental et du
monde normand. Bref, la société créée par les
Normands, pourtant d'origines ethniques, culturelles et
religieuses très différentes, réussit à atteindre un
équilibre de tolérance, alors qu’au même moment les
croisés et les musulmans se déchiraient en
Palestine. La Sicile restera sous domination normande
(création du royaume de Sicile en 1130 attribué à
Roger II) jusqu'à l'avènement de l'empereur
germanique Henri VI de Hohenstaufen (1190).

Sous le règne de Roger II de Hauteville (1130-1154),


les musulmans de Sicile commencèrent à subir des
tracasseries administratives et se voir dépossédés de
leurs terres au profit d'immigrants lombards et
normands.

À leur arrivé en Italie, les Normands de la noblesse parlaient généralement une variété de français
appelé aujourd’hui le franco-normand (ou anglo-normand); il s'agissait d'un français teinté de mots
nordiques apportés par les Vikings qui avaient, un siècle auparavant, conquis le nord de la France.
Les autres immigrants parlaient le breton, le flamand, l'angevin, l'angoumois, etc. Au final, les
Normands perdirent leur langue d'origine et s'approprièrent celles des habitants locaux. Les
Normands ont laissé en héritage un grand nombre de mots qui ont été intégrés dans la langue
sicilienne:

Sicilien < normand Italien Sicilien < normand Italien

accattari < normand acater


(«acheter») largasìa < normand largesse
ammintuari < normand («générosité»)
mentevoir («avoir en magasinu <normand
l'esprit») comprare magasin («magasin») generosità
armaru < normand armoire accennare mustàzzi < normand magazzino
(«armoire») armadio moustache (moustache) baffi
appujari < normand appoggiare racìna < normand raisin uva
appuyer («appuyer») macellaio («raisin») via
bucceri < normand barattolo rua <normand rue («rue») assaggiare
bouchier («boucher») sarto tastari < normand taster cadere
buatta < normand boîte («goûter»)
(«boîte») tummari < normand tomber
custureri < normand («tomber»)
coustrier («couturier»)
Évidemment, la plupart de ces mots existent aussi en français, car les Normands les avaient déjà
empruntés au français. Ce sont donc des mots français qu'ils ont exportés auprès des Siciliens.
Sauf de très rares exceptions, l'italien standard n'a pas repris ces emprunts du normand. Les
Normands ont laissé dans le sud de l'Italie et en Sicile, un mélange de peuples et de cultures qui
allait donner naissance à un art original intégrant des cultures romaines, byzantines, arabes et
normandes.

En 1268, le pape Clément demanda au roi de Naples, Charles II d'Anjou (1254-1309), d'entreprendre
une croisade dans le but d'anéantir la colonie musulmane de la Sicile. Plus de 20 000 musulmans
furent massacrés et les mosquées furent détruites. Mais une majorité des musulmans fut vendue
comme esclaves, alors qu'un certain nombre eut la possibilité de se convertir au christianisme. En
1300, il ne restait plus de musulmans en Italie. Pendant près d'un siècle, l'arabe demeura
néanmoins la langue maternelle de nombreux chrétiens siciliens. Aujourd'hui, une quarantaine de
mots issus de l'arabe sont passés à l'italien, dont en voici quelques-uns:

Mot italien < arabe Mot italien < arabe

curcuma < kourkoum («curcumin»)


algebra < āl-jabr («algèbre») lemon < laymūn («citron»)
assassino < āššaāšiyn («assassin») magazzino < makhāzin («entrepôt»,
cadi < qādi («juge») «magasin»)
califia < khalīfah («calife») meschino < miskīn («pauvre»,
carciofo < harsufa («artichaut») mesquin»)
catrame < qatran («goudron») spinacio < sfānakh («épinard»)
cotone < qtoun («coton») zero < sifr (zéro»)
zucchero < sukar («sucre»)

La plupart de ces mots arabes ont aussi été empruntés par les Français, et ce, à peu près à la
même époque.

3.5 La mosaïque linguistique

Au début du XIIIe siècle, de nombreuses langues issues du latin cohabitaient dans la péninsule
italienne, dont le lombard, le vénitien, le génois, le ladin, le frioulan, le toscan, l'apulien, l'ombrien, le
campanien, le calabrais, le sicilien, le sarde, le corse, etc., sans qu'aucune d'entre elles ne parvienne
à s'imposer comme langue véhiculaire ou comme langue écrite. À cette époque, la langue écrite
demeurait le latin d'Église. Cette situation hétérogène des langues parlées s’explique par le manque
d’unité politique de la péninsule ainsi que par la forte influence de l’Église qui s’appuyait sur le latin
écrit. Pourtant, certaines langues pouvaient s'écrire, notamment le florentin, l'ombrien, le sicilien, le
toscan (florentin), le frioulan, etc. De façon générale, ces langues n'étaient pas utilisées à l'extérieur
de leur aire géographique d'origine. C'est à cette époque, en 1225, que François d'Assise (1182-
1226) écrivit le Cantique des créatures (en latin, Laudes Creaturarum). Le texte original fut rédigé en
ombrien, dont voici un court extrait, avec une traduction en français et en italien:

Français
Ombrien Italien
(traduction)

Loué sois-tu, Laudato sie, Tu sia lodato, mio Signore,


mon mi signore, insieme a tutte le creature
Seigneur, cum tucte le specialmente il fratello sole,
Avec toutes tue creature, il quale è la luce del giorno, e tu attraverso di lui
tes spetialmente ci illumini.
créatures, messor lo
spécialement frate sole,
Messire frère loquale è
Soleil, iorno et
Qui apporte allumini noi
le jour et per lui.
donne la
lumière.

Contrairement à l'Italie unifiée d'aujourd'hui,


l'Italie du Moyen Âge était politiquement éclatée,
ce qui devait se refléter dans les langues
utilisées. Par exemple, dans le duché de Savoie,
on parlait notamment le français, le franco-
provençal, le provençal et le piémontais. Dans le
duché de Milan, c'étaient le lombard et le
piémontais, mais le génois et le corse dans la
république de Gênes; le vénitien, le frioulan, le
ladin, l'allemand (et ses variétés), le slovène et le
croate dans la république de Venise; le latin,
l'émilien-romagnol, l'ombrien et le laziale ou
romain dans les États pontificaux; le toscan,
plus particulièrement le florentin dans le duché
de Florence.

Dans le royaume de Naples coexistaient un


grand nombre de langues romanes issues du
latin: l'abruzzais, le molise, le campanien, le
lucanien, l'apulien (des Pouilles), le salentin, le
calabrais, etc. En Sicile, on parlait le sicilien, le
grec, l'arabe sicilien, mais aussi le castillan,
l'aragonais et le catalan. En Sardaigne, on parlait
différentes variétés de sarde ainsi que le
catalan. Il ne s'agit que de quelques exemples,
car chacune des régions possédait de très
nombreuses variétés dialectales. Par exemple,
juste en Toscane, on parlait plusieurs variétés
de fiorentino (florentin), le toscano meridionale
(toscan méridional), le toscano orientale (toscan
oriental) et le toscano occidentale (toscan
occidental). Dans le Frioul, on distinguait le
frioulan moyen ou central, le frioulan oriental, le
frioulan occidental, le frioulan carnique, le
frioulan d'Agordino et le frioulan d’Atesino. Il ne
s'agissait pas d'exceptions: c'était le cas pour
toutes les langues parlées dans la péninsule.

En somme, toute la péninsule italienne, y


compris la Corse, la Sardaigne et la Sicile,
présentait alors une mosaïque linguistique
impressionnante comptant probablement plus
de 1000 langues et dialectes. La multiplicité des
langues et des dialectes était simplement le
reflet de la société italienne en cette fin du
Moyen Âge.

Au même moment, la littérature française se répandait en Italie, et ce, sans parler des poètes
italiens qui écrivaient en langue vulgaire ou en français. Au XIIIe siècle, plusieurs ouvrages furent
écrits en français par des Italiens, par exemple les Estoires de Venise de Martin da Canale (entre
1267 et 1275), Li livres dou trésor de Brunetto Latini, qui présentait une idéologie dont le langage
était le lieu privilégié de l'action politique, le Livre de physique d’Aldobrandin de Sienne, sans oublier
les récits de voyage en 1298 de Marco Polo. En fait, la plupart de ces ouvrages, y compris celui de
Marco Polo, furent rédigés non pas en vieux français, mais dans les langues qui y étaient
apparentées, notamment en picard (Brunetto Latini) et en champenois (Aldobrandin de Sienne). À
cette époque, on ne faisait pas la différence entre les diverses «langues d'oïl». Voici ce qu'écrivit
Martin da Canale au sujet de Venise et des Vénitiens, en ancien français:

En l'enor de Nostre Seignor Jesu Crist et par Venor de messire Renier Gen li noble duc de Venise et por
henor décelé noble cité que l'on apelle Venise, je, Martin da Canal, sui entremis de translater cestui livre de
latin en franceis les henorées victoires que ont eues les Vénitiens; et porce que lengue frenceise cort parmi
le monde et est la plus délitable à lire et à oïr [entendre] que nule autre.

Ce bref extrait des «histoires de Venise» semble témoigner de la renommée du français à cette
époque. Quoi qu'il en soit, tous ces ouvrages furent traduits ultérieurement en florentin. À cette
époque, la concordance entre les langues parlées en France et celles parlées en Italie, surtout dans
le Piémont, ont certainement favorisé les échanges entre les deux côtés des Alpes, mais
également l'apparition de nouveaux mots. Les Italiens empruntèrent un certain nombre de mots au
français médiéval, dont en voici quelques exemples:

burro <
beurre
cugino <
saggio < sage dama < dame
coussin
cavaliere < chevalier messere < messire
giallo <
gonfalone < gonfalon (monseigneur)
jaune
(oriflamme) scudiero < écuyer
giorno <
usbergo < haubert (cotte de lignaggio < lignée
jour
maille) liuto < luth
mangiare <
sparviere < épervier viola < viole
manger
levriere < lévrier gioiello < bijou
manicaretto
< bon petit
plat

Certains de ces mots appelés "francesismi" (littéralement «francicismes») en Italie provenaient


plutôt de l'occitan (provençal), mais il est difficile d'établir la différence entre les deux langues. Par
la suite, les emprunts au français diminuèrent partout en Italie, sauf au Piémont où ils se
poursuivirent. Cette situation donna lieu à des œuvres littéraires connues sous le nom de "franco-
italiano" ou de «franco-italien», particulièrement dans le roman épique et les «chansons de geste»
où Français et Italiens se traduisaient mutuellement. En Italie du Nord, on utilisait généralement
l'expression «lingua franco-italiana». Les langues d'oïl de France ne pénétrèrent guère l'Italie
méridionale, sauf lorsque les Normands envahirent le sud de l'Italie et la Sicile. En général, les
langues et la littérature en provenance de la France furent toujours plus accessibles dans le nord-
ouest de l'Italie (Savoie et Piémont) que toute autre langue littéraire, y compris le florentin.

3.6 La papauté d'Avignon

Au Moyen Âge, le pape est le souverain spirituel de la chrétienté,


mais il est aussi un souverain temporel. Il possède et
administre à son profit des territoires, les États pontificaux en
Italie et le comtat (ou comté) Venaissin en Provence. Au XIIIe
siècle, une lutte sans merci déchirait la péninsule italienne: d'un
côté, les partisans du pape (les guelfes), de l'autre, les partisans
de l'empereur du Saint-Empire romain germanique (les gibelins).
Le chaos politique devint tel que le pape Clément V, craignant
pour sa sécurité, résidait rarement à Rome où il était à la merci
des factions qui se partageaient la ville. Comme le royaume de
France était le plus important pays d’Europe, Avignon, qui
appartenait au duc d'Anjou, vassal du Saint-Empire romain
germanique, apparut comme une solution transitoire pour
installer la cour papale. Puisque le centre de gravité du monde
chrétien s'était déplacé vers l'ouest, la situation de la ville
d'Avignon semblait ainsi plus favorable que Rome, en proie à
des émeutes quasi permanentes.

La papauté demeura à Avignon de 1309 à 1377, protégée par le Saint-Empire romain germanique,
une période où le pape fut toujours reconnu comme l'unique chef de l'Église catholique romaine.
Capitale de la chrétienté, aussi devenue capitale politique, économique et culturelle, Avignon devint
l’une des villes les plus peuplées (6000 habitants) et les plus florissantes de l’Occident médiéval.

Souvent en conflit, les cardinaux italiens et les cardinaux français rivalisaient pour élire soit un
pape italien soit un pape français. Sept papes français siégèrent à Avignon entre 1305 à 1378. En
fait, ce furent des papes occitans, dont la région d'origine dépendait soit directement du roi de
France, soit du roi d'Angleterre, soit du comte de Provence (qui relevait du Saint-Empire romain
germanique), une possession des Angevins de Naples. Au cours de cette période, le français,
l'occitan, l'italien et le latin se firent concurrence à la cour papale. L'exil du trône de saint Pierre,
appelé aussi le «patrimoine de saint Pierre», ne s'acheva qu'avec le retour de Grégoire XI à Rome en
1378.

Cette portion de l'histoire témoigne de l'importance des interventions


françaises dans la vie de l'Église catholique. À partir de 1378
jusqu'en 1418, ce fut le Grand Schisme d'Occident où deux papes
rivaux, puis trois, prétendirent régner sur la chrétienté, l'un étant
installé à Rome, l'autre à Avignon.

À la fin du Moyen Âge, les territoires qui constituaient le «patrimoine


de saint Pierre», c'est-à-dire le Latium, l'Ombrie, les Marches et la
Romagne, coupaient la péninsule italienne en deux : d'une part, les
principautés du Nord, dont la république de Florence et la république
de Sienne, d'autre part, le royaume de Naples au sud. Les États
pontificaux constituaient ainsi au centre de la péninsule une
puissance temporelle considérable, comptant environ 1,8 million
d'habitants. S'ajoutaient deux petites enclaves dans le royaume de
Naples, le Bénévent et la ville de Pontecorvo; sans oublier Avignon et
le comtat Venaissin (région autour d'Avignon). Cette sombre époque
rendit encore plus sensible le morcellement de l'Italie, tant politique
que linguistique.

4 La Renaissance italienne

C'est en Italie que commença la Renaissance en Europe.


Le XVIe siècle fut donc marqué par la suprématie de l'Italie
dans presque tous les domaines en raison de sa richesse
économique, de son avance technologique et scientifique,
de sa prépondérance culturelle, etc. Les plus grands
peintres de l'Europe étaient Léonard de Vinci, Michel-Ange,
Botticelli, Raphaël, etc. Peintre mais aussi ingénieur,
architecte, savant, philosophe, Léonard de Vinci peut être
considéré comme l'une des figures les plus
représentatives de l'humanisme italien de cette époque.
Aussi n'est-il pas surprenant que les Français, les
Espagnols, les Catalans, les Anglais, etc., aient été
fascinés par ce pays et qu'ils aient cédé à une vague
d'italomanie sans précédent, plus particulièrement en
France en raison de sa proximité avec l'Italie, pays qui
devint le théâtre des rivalités entre la France de François
Ier et l'empereur romain germanique, Charles Quint (1500-
1558). Celui-ci contrôlait non seulement l'Espagne, mais
aussi une grande partie de l'Italie. Les conflits finirent par
s'atténuer entre Français et Italiens au point que des
contacts étroits et pacifiques s'établirent.

De nombreux Italiens vinrent vivre à la cour du roi de France et les mariages diplomatiques, comme
celui de Catherine de Médicis (1519-1589) avec Henri II (1519-1959), amenèrent à la cour des
intellectuels, des artistes et des scientifiques italiens. Régente de France pendant près de vingt
ans, Catherine de Médicis sut régner avec une poigne de fer et favorisa le développement des
arts... italiens en France. La cour de France se raffina en s'italianisant.

Aux XVe et XVIe siècles, des épidémies de syphilis firent rage lors de guerres en Europe. La première
épidémie fut rapportée dans la région de Naples, où se trouvaient... des troupes françaises.
Pendant que les Français qualifiaient cette maladie de «mal napolitain» ou de «mal italien», les
Italiens l’appelaient le "morbo gallico" (le «mal français») ou la "carie gallica" (la «carie française»).
Un anatomiste italien, Gabriel Fallopio (1523-1562), qui a donné son nom aux «trompes de
Fallope», a écrit un ouvrage intitulé De morbo gallico ("Du mal français") dans lequel il abordait cette
maladie de la syphilis. Deux siècles plus tard, un autre Italien célèbre, Giacomo Casanova (1725-
1798), grand consommateur de préservatifs, leur donnera le nom de "cappotto inglese" (la «capote
anglaise») et de "redingote inglese" (la «redingote anglaise»). En contrepartie, les Anglais
donnèrent aux préservatifs le nom de "French letter" (en italien: "lettera francese", ce qui ressemble
à une «enveloppe»), sans oublier le "French disease" (le «mal français»). En somme, c'est toujours
des autres que vient «le mal».

4.1 Les «Trois Couronnes»

Trois figures ont dominé le XIVe siècle italien: Dante Alighieri (1265-1321), Francesco Pétrarque
(1304-1374) et Giovanni Boccace (1313-1375). Ces trois maîtres florentins ont créé des modèles
d'écriture, qui ont influencé de façon durable non seulement la littérature italienne, mais aussi la
littérature mondiale. Cette nouvelle littérature fut appelée le Dolce Stil Novo (le «Nouveau Style
doux», en français), un courant littéraire italien majeur qui a pris naissance à cette époque et qui
s'est poursuivi jusqu'au XVe siècle. Sous la plume de ces trois grands écrivains surnommés «les
Trois Couronnes» (en italien: "Tre Corone") sont nés trois chefs-d'œuvre décisifs pour l'histoire de la
langue et de la littérature italiennes : la Divine Comédie (Divina Commedia) de Dante Alighieri, le
Rerum Memorandum Libri vulgarium (en latin) de Francesco Pétrarque et le Décaméron de Giovanni
Boccace.

Dante fut le premier écrivain florentin à donner l'exemple qu'il était possible d'employer une langue
vernaculaire et d'obtenir de très riches effets poétiques tout en recourant à des concepts abstraits
d'ordre philosophique, politique et culturel. Il voulait être compris même par ceux qui ne
connaissaient pas le latin. En ce sens, Dante fut le premier promoteur du «miracle» linguistique
italien. Le florentin de la Divine Comédie est celui parlé par la population et non celui de
l'aristocratie toscane. Le texte contient de nombreux emprunts au lombard, au latin, au français, au
provençal, ainsi que plusieurs néologismes et mots dialectaux, en intégrant au besoin des
expressions réalistes et populaires. Mais Dante a composé l'essentiel de son œuvre en exil, l'un
des monuments littéraires de l'humanité, dans différentes villes de l'Italie (Vérone, Lunigiana,
Bologne, Rimini et Ravenne), car il avait été condamné au bannissement et au bûcher à Florence.

Les écrivains Pétrarque et Boccace ont poursuivi la voie tracée par Dante. Ainsi, Pétrarque a
employé le toscan (florentin) pour son recueil de poèmes, la Canzoniere ("Canzonière").
Dans un autre ouvrage écrit en latin, De vulgari Eloquentia («De
l'éloquence vulgaire»), le premier traité de linguistique et de langues
romanes, Dante s'est adressé aux érudits de son époque et a abordé
la question de la légitimité d'employer une langue «vulgaire». Dans le
même ouvrage, Dante classait les trois langues romanes qu'il
connaissait d'après la façon de dire oui dans chacune d'elles (par
exemple, oïl, oc, si), d'où la distinction «langue d'oc» (< lat. hoc) au
sud et «langue d'oïl» (< lat. hoc ille) au nord, pour ensuite désigner
les parlers italiens (sì < lat. sic). Le célèbre Florentin distinguait dans
leur façon de dire «oui» les trois grandes branches des langues
romanes (issues du latin) connues: «Nam alii Oc; alii Oil, alii Sì,
affirmando loquuntur, ut puta Yispani, Franci et Latini», pour signifier
que «les uns disent oc, les autres oïl, et les autres si, pour affirmer,
par exemple, comme les Espagnols, les Français et les Latins».

Dans son De vulgari Eloquentia, Dante croyait que la langue originelle


d'Adam s'était, depuis Babel, d'abord fragmentée en trois : la langue
grecque, la langue germanique et la langue méridionale, elle-même
divisée en langues d'oc, en langues d'oïl et en «langue de si», celle-ci
devant être morcelée à son tour en 14 dialectes. Pour Dante, chacun
de ces dialectes était à la fois digne et indigne d'être assumé
comme modèle. On peut consulter à ce sujet le texte «Les domaines
d’oc, si et oïl, selon Dante» de MM. J. Lafitte et G. Pépin.

4.2 L'influence de la littérature florentine

Le but visé par Dante en écrivant son traité («De l'éloquence vulgaire») était de démontrer que les
langues «vulgaires» (populaires) avaient la dignité des langues «artistiques» et que les poètes
avaient le droit d'écrire dans leur propre langue, qu'il considérait même plus noble que le latin
ecclésiastique. D'autres écrivains italiens ont également adopté la variété du toscan (parlé à
Florence) dans leurs œuvres et l'ont présentée comme modèle et comme «instrument unificateur»
pour la future Italie, dont Alessandro Manzoni, Nicolas Machiavel, Pierfrancesco Giambullari,
Benedetto Varchi, etc. En fait, c'est la variété de la ville de Florence qui a prévalu, autrement dit le
florentin. L'unification italienne eut comme point d'appui le prestige des trois auteurs: Dante,
Pétrarque et Boccace. Ce furent ainsi le prestige littéraire, la situation centrale et le développement
économique et culturel de Florence, qui imposèrent le toscan, spécialement sous sa forme
florentine. Pourtant, au XVIe siècle, le toscan n'était parlé que dans les limites étroites du territoire
toscan et dans certaines couches urbaines de la société, notamment à Rome.

Contrairement à ce qui s'est passé en France et en Espagne, la langue toscane, dans sa version
florentine, ne devrait donc pas sa fortune à l'imposition d'un pouvoir politique centralisé, comme ce
sera le cas au XXe siècle. En Italie, au départ, ce sont la littérature et la culture qui servirent de
moyen de diffusion du florentin, qui deviendra plus tard la langue italienne officielle. Depuis le
début du XVe siècle, la cour du duché de Toscane, surtout chez les Médicis, avait toujours fait la
promotion du florentin dans la vie publique en lieu et place du latin ecclésiastique. Il faut aussi
souligner que Dante désirait trouver une langue commune à toute l'Italie et qu'il visait en réalité un
objectif politique, celui de voir le pays uni en un seul royaume. Toutefois, il écarta, l'un après l'autre,
tous les dialectes italiens, sans en trouver un qui soit digne de représenter la langue poétique de
l'Italie. D'ailleurs, à quelques reprises, il sollicita l'intervention en Italie de l'empereur du Saint-
Empire romain germanique, Henri VII (1275-1313), à qui il avait confié le secret d'un grand empire
italien digne de l'époque de César. Autrement dit, Dante voyait dans le pouvoir politique un moyen
efficace d'imposer une langue dans un pays. Quant à Pétrarque, il rêvait de chasser les
conquérants germaniques de la péninsule. Il incitait les princes italiens à s'unir pour combattre la
«rage tudesque» ("la tedesca rabbia").
Alors que l'Italie était divisée en de nombreux États et en de nombreuses langues, le florentin des
grands auteurs devint l'un des premiers facteurs d'unité au cours de cette longue période. La
plupart des écrivains italiens, que ce soit à Rome, à Naples ou à Venise, se mirent à écrire en
florentin, sauf au Piémont où les écrivains furent plus influencés par le français que par le
florentin. Les grammaires italiennes qui furent rédigées ont été codifiées sur le modèle du
florentin. C'est de cette façon que le florentin littéraire est devenu la base de la langue italienne.
Pendant des siècles, le florentin fut appris presque comme une langue étrangère par la majorité
des Italiens qui savaient lire et écrire. Évidemment, passer du milanais ou de l'ombrien au florentin
était plus aisé que de passer de l'allemand au florentin.

N'oublions pas que la quasi-totalité des habitants de l'Italie de cette époque était analphabète, et
seuls les ecclésiastiques, les érudits et les savants savaient lire et écrire. De tous les dialectes
italiens, le florentin était le moins éloigné du latin classique par sa morphologie et sa phonologie.
En raison d'un compromis entre ses origines classiques et son évolution naturelle, grâce aussi à la
fondation en 1583 de l'Accademia della Crusca, l'équivalent italien de l'Académie française (1635),
le florentin devint une langue vivante pour les gens instruits. Cela signifie que, en principe, le
florentin littéraire n'était guère connu des populations analphabètes.

Cependant, les écrivains italiens de Florence n'écrivaient pas exactement comme ils parlaient,
parce qu'ils essayaient d'employer une langue plus riche que celle de la langue parlée en recourant
à un grand nombre de latinismes inexistants dans la langue florentine locale. Dans de vastes
régions de la péninsule, les membres du clergé qui devaient s'adresser directement à la population
utilisaient dans leurs sermons une langue véhiculaire commune ("una lingua veicolare unitaria")
afin de pouvoir communiquer partout dans la Provincia Italiae de l'Église romaine. L'Académie della
Crusca s'était donné pour objectif de purifier au besoin le florentin et de lui supprimer les impuretés
de la fine fleur de la langue, ce qui écartait le florentin populaire. Pour ce faire, l'Académie publia en
1612 un dictionnaire plus important que tous ceux réalisés jusqu'alors, ce qui lui conféra une
autorité telle qu'il devint la norme de comparaison obligatoire dans toute discussion sur le
vocabulaire et la langue.

Les œuvres de Dante, de Boccace et de Pétrarque furent diffusées rapidement partout en Italie.
Elles furent lues, puis imitées, ce qui favorisa indubitablement la propagation du florentin littéraire.
Tous les hommes de lettres ont ensuite cherché à écrire dans la langue de ces trois grands
auteurs. Mais la poussée majeure du florentin provient du formidable succès de la Divine Comédie
de Dante, qui a pénétré tous les milieux socioculturels, même les plus humbles. C'est là l'un des
mérites de Dante, car son œuvre devint un instrument efficace de progrès culturel et linguistique.

4.3 Les premiers dictionnaires

La première description de la «langue italienne» a eu lieu avec la publication en 1509 du


dictionnaire d'Ambroise Calepin (Ambrogio Calepino, en italien) dans quatre langues, soit en
hébreu, en grec, en latin et en italien. Le titre latin était le suivant: Ambrosii Calepini dictionarium,
quanta maxima fide ac diligentia fieri potuit accurate emendatum multisque partibus cumulatum. Ce
dictionnaire fut l'un des tout premiers du genre à paraître dans une langue moderne. Malgré ses
erreurs, ce dictionnaire polyglotte est resté pendant deux siècles le meilleur ouvrage dans le genre.
En France, le premier dictionnaire français est apparu en 1539 avec Robert Estienne. Or, l'Italie était
en avance sur les autres pays à cette époque, y compris sur la France. Le nom de l'auteur,
Ambrogio Calepino, a donné en français le mot «calepin», qui désignait au début un dictionnaire,
puis par extension un petit carnet comprenant des notes et des renseignements. L'expression
«consulter son calepin» vient du fait qu'on a longtemps considéré ce lexique comme un abrégé de
la science universelle.

La première grammaire italienne imprimée fut en 1516 la publication des Regole della volgar lingua
("Règles de la langue vulgaire") de Giovanni Francesco Fortunio (1516), qui décrivit les usages
linguistiques de Dante, de Pétrarque et de Boccace.
4.4 La promotion du florentin

En 1525, dans Prose della volgar lingua ("Prose de la langue vulgaire"),


l'un des livres les plus importants de la Renaissance, Pietro Bembo
(1470-1547), un écrivain vénitien devenu plus tard cardinal, présenta la
grammaire dans une perspective plus large de la littérature: il
distinguait une langue pour la poésie et une autre pour la prose, tout en
indiquant des modèles stylistiques spécifiques à imiter. Pour Bembo,
la particularité de l'italien reposait sur des caractéristiques de solennité
et de distanciation par rapport à la langue parlée. Il croyait aussi que
l'italien de Pétrarque et de Boccace avait la même dignité que le latin.
Dès l'instant où l’on admet que le latin n’a plus la possibilité de
répondre à toutes les exigences de la communication littéraire et
politique, l’italien devait devenir, selon Bembo, la seule langue qui
pourrait être imitée partout pour former de vrais hommes de lettres,
desquels tout prince a besoin pour mener à bien sa propre action
politique. Pietro Bembo soutenait aussi que plus la langue était
soumise à des règles et fixée dans un modèle rigide, moins elle était
exposée à l’impact des «langues barbares» des pays qui exerçaient le
pouvoir politique et militaire.

L'un des contemporains les plus célèbres de Bembo, qui a intégré les préceptes de grammaire de
celui-ci, fut certainement Baldassar Castiglione (1478-1529), diplomate, homme de guerre, poète
et écrivain italien. Il a écrit en 1528 Il Cortegiano («Le Courtisan»), l'une des œuvres les plus
marquantes de la Renaissance italienne. Ce «manuel» du parfait courtisan a connu un succès
européen exceptionnel dès sa parution; il a été traduit trois fois en français (Paris: 1537; Lyon:
1580; Paris: 1690). Castiaglione a consacré plusieurs chapitres à la question linguistique dans Le
Courtisan. Dans l'extrait suivant, l'auteur souligne que, pour accomplir sa haute vocation, le
courtisan devra posséder une instruction éminemment littéraire, principalement dans la langue
vulgaire, le florentin :

Je veux que celui-ci soit plus que médiocrement instruit dans les lettres, du moins dans ces études que
nous disons d’humanité, et que non seulement il ait connaissance de la langue latine, mais aussi de la
grecque, à cause des nombreuses et diverses choses qui sont divinement écrites dans cette langue.

Qu’il pratique les poètes tout aussi bien que les orateurs et les historiens, et qu’il soit encore habile à écrire
en vers et en prose, principalement dans notre langue vulgaire ; car outre le contentement que lui-même en
recevra, il ne manquera jamais par ce moyen de plaisants entretiens avec les dames, qui, à l’ordinaire, aiment
ce genre de choses. (Le Courtisan, I 44, p. 84.)

Le florentin est aussi appelé le toscan, car Florence est la capitale de la région toscane. Les Italiens
doivent arriver dans les cours étrangères précédés par la bonne réputation de leur langue et de leur
culture, indispensables pour leur carrière. Pour Castiglione, à l'instar de beaucoup d'autres
intellectuels italiens, la langue et la culture italiennes étaient considérées comme supérieures à
celles des autres Européens. L'auteur du Courtisan, occupe une place exceptionnelle dans le débat
linguistique et philologique qui opposa les partisans du latin et ceux d'une langue de cour
commune aux élites de la péninsule. Castiglione faisait partie des «modernes» qui croyaient à la
supériorité du florentin sur les parlers régionaux.

Pour les Italiens, la question linguistique constituait un sujet politique de premier ordre. Un autre
auteur de cette époque, Bartolomeo Carli Piccolomini (1503-1538), a écrit en 1529 une œuvre
intitulée Trattato del perfetto cancelliere («Traité du parfait secrétaire»), dans laquelle il dit que la
langue toscane doit être tenue en haute considération partout (per tutti i luoghi), avec la même
renommée que le latin et le grec, y compris par les Français qu'il appelle les «ultramontains» :

L'altra dicono [On dit qu’il faut utiliser le latin parce que les Messieurs ultramontains ne comprennent pas
perche gli notre langue. Moi, en revanche, je ne voudrais pas changer les usages dans ma république à
Oltramontani cause du danger que courent tous les novateurs, mais je souhaiterais que notre langue
Signori non toscane soit élevée à une telle considération et une telle renommée qu'elle soit appréciée
intendano la dans tous les lieux et par tous les puissants comme le furent les langues latine et grecque.]
favella
nostra. Io
invero non
vorrei
innovare
usanze nela
mia
republica per
il pericolo
che corgano
tutti gli
innovatori,
ma
desiderarei
che la nostra
lingua
Toscana
salisse in tal
pregio et in
tal fama che
essa fusse
apprezata
per tutti i
luoghi, et da
tutti i potenti
come fu la
latina et la
greca.

Bref, selon cet auteur, parmi les langues italiennes, la toscane (florentine) serait la meilleure.
Piccolomini cite l’exemple du vénitien Pietro Bembo et du napolitain Jacopo Sannazzaro (1455-
1530), notamment dans L’Arcadia, qui ont choisi d’écrire en toscan plutôt que dans la langue de
leur patrie :

Ne nostri [À notre époque, le Vénitien Bembo et le Napolitain Sannazaro ont écrit en toscan et non
tempi il dans la langue de leur patrie, et j’entends aujourd’hui que Venise entière l’étudie et qu’elle est
Bembo utilisée aussi par certains dans les affaires publiques. Ainsi les États acquièrent-ils encore
veneziano, il dans ce domaine leur réputation en affichant le jugement et le choix les meilleurs. En Italie,
Sanazaro donc, toutes les villes devraient écrire en toscan et rarement en latin. Je n’écarte pas
Napolitano complètement le latin avant que notre langue ne parvienne à un plus haut degré de
hanno scritto perfection et ne soit au service d’un pouvoir qui l’imposerait dans les nations étrangères au
co la lingua point qu’elle soit connue et comprise par quiconque en tout lieu; or, je ne saurais deviner
toscana et quand cela pourra avoir lieu, car l’Italie est si divisée que la grandeur d’un seul seigneur qui
non con serait italien peut difficilement y voir le jour.]
quella de la
lor patria, et
intendo hoggi
che tutta
Venetia n’è
divenuta
studiosa et
che ancora è
usata ne le
cose publiche
da alcuno.
Così gli stati
acquistano
ancora in
questo la
riputazion loro
dimostrandosi
giuditio et
elezione
migliore. In
Italia dunque
tutte le città
deverebbeno
scriver
Toscano, et
rare volte
latino. Non ne
levo il latino in
tutto
perfinche la
lingua nostra
non è in
maggior
grado et sotto
uno imperio
che la sparga
ancora nele
strane nazioni
talche la sia
conosciuta et
da qualcuno
intesa per
tutti i luoghi, il
che quando
egli habbi a
essere non
saprei io gia
indivinare
cedendo
l’Italia cosi
divisa, che
difficilmente
ci puo
nascere la
grandeza d’un
Signor solo, il
quale fusse
Italiano.

En définitive, tous les Italiens devraient imiter Bembo et Sannazzaro. Cependant, et c'est là que
Piccolomini démontre une prise de conscience étonnante pour son époque, il ne serait pas
possible pour le «parfait secrétaire» d'éliminer le latin complètement, car aucun Italien n’a un
pouvoir politique capable d’imposer partout à l’étranger la langue de la péninsule, l'Italie étant
politiquement trop divisée. Bartolomeo Carli Piccolomini avait compris qu'à son époque le «parfait
secrétaire» devait connaître le latin et le grec, puis le toscan (florentin), le français et l'espagnol, des
langues qu'il pratiquait lui-même.

Il faudrait mentionner un autre auteur, le plus célèbre de tous


pour tout francophone, au cours de la Renaissance: Nicolas
Machiavel (1469-1527) ou en italien Niccolò di Bernardo dei
Machiavegli (ou Machiavelli). Machiavel, auteur du Prince (en
italien: Il Principe), a bénéficié d'une consécration universelle avec
la notion de «machiavélisme», mot formé à partir de son nom.
C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux : devenir la racine d'un
nom commun dans de nombreuses langues. Machiavel fut un
grand diplomate : il fut secrétaire pour la République florentine
durant quatorze ans. Il parlait, entre autres, l'italien (florentin),
l'espagnol, le français et pouvait aussi s'exprimer en latin, à l'oral
comme à l'écrit. Il a contribué, autant que les Médicis, à édifier la
réputation de Florence, notamment parce que ses écrits sont
toujours restés d'actualité, même après plusieurs siècles. Au XVIe
siècle, on le sait, la question de la langue ("questione della
lingua") constituait un enjeu important pour la diplomatie
italienne, et florentine en particulier.

Entre 1518 et 1525, Machiavel a écrit en toscan (florentin) un Discorso o dialogo intorno alla nostra
lingua ("Discours ou dialogue sur notre langue"). Il partageait les idées de ses contemporains
Bembo, Castiglione et Piccolomini: il préconisait la langue florentine comme un instrument de
communication commun à tous les Italiens. Machiavel se demande si les grands écrivains ont écrit
en florentin, en toscan ou en italien:

La cagione per che io abbia mosso questo ragionamento, è la disputa, nata più volte [J'ai fait ce
ne'passati giorni, se la lingua nella quale hanno scritto i nostri poeti e oratori fiorentini, è raisonnement
fiorentina, toscana o italiana. Nella qual disputa ho considerato come alcuni, meno inonesti, à cause de la
vogliono che la sia toscana; alcuni altri, inonestissimi, la chiamono italiana; e alcuni tengono dispute née,
che la si debba chiamare al tutto fiorentina; e ciascuno di essi si è sforzato di difendere la à plusieurs
parte sua; in forma che, restando la lite indecisa, mi è parso in questo mio vendemmiale reprises dans
negozio scrivervi largamente quello che io ne senta, per terminare la quistione o per dare a ces derniers
ciascuno materia di maggior contesa. temps, sur la
question de
savoir si la
langue dans
laquelle ont
écrit nos
poètes et nos
savants
florentins, est
la florentine,
la toscane ou
l'italienne.
Dans cette
dispute, j'ai
remarqué
que plusieurs
personnes
moins
déshonnêtes
veulent que
la langue soit
toscane,
quelques
autres, très
déshonnêtes,
l'appellent
italienne, et
quelques-
unes
soutiennent
qu'elle doit
être
absolument
appelée
florentine. Et
chacun s'est
efforcé de
défendre en
règle son
opinion, mais
la question
restant
indécise, il
m'a paru,
dans ce loisir
d'automne,
que je devais
écrire
largement ce
que je pense,
pour faire le
tour de la
question ou
pour donner
à chacun
matière à une
plus grande
controverse.]

En fait, pour beaucoup d'intellectuels, ces trois appellations étaient des synonymes. Machiavel
affirme ensuite que c'est à cause de Dante, de Pétrarque et de Boccace que la Toscane serait
«supérieure» aux autres États italiens.

Mais, pour le diplomate, le latin devait demeurer la langue internationale des textes importants
comme les traités, les alliances et autres actes officiels traitant des rapports entre les États. Tout
ambassadeur ou secrétaire doit maîtriser le latin, aussi bien à l'oral qu'à l'écrit. La connaissance du
latin était, pour Machiavel, l'une des causes de la «supériorité» des agents diplomatiques italiens et
des gens d'Église. Il préférait quand même l'italien florentin au latin, mais à l'époque l'italien était
encore considéré comme proche du latin, celui-ci étant même vu comme une langue nationale.
Malgré cette prééminence des italophones sur le latin, un diplomate italien devait néanmoins
connaître d'autres langues étrangères, puisque savoir communiquer dans la langue d'un prince
étranger permettait d'éviter de recourir à des interprètes, souvent une source de malentendus.

Par ailleurs, Machiavel considérait les Français comme des «ennemis de la langue des Romains».
Le français tendait à devenir progressivement la langue diplomatique dans certains pays,
notamment dans les États allemands, et ce, d'autant plus que la diplomatie française tentait de
supprimer les privilèges du latin. L'Espagne, une fois unifiée, avait aussi cherché à imposer le
castillan comme langue diplomatique, mais ce fut en vain. Évidemment, cette connaissance des
langues ne concernait pas les gens du commun, mais uniquement une élite intellectuelle, celle des
lettrés et des savants de la Renaissance.

4.5 La résistance du latin ecclésiastique

Quoi qu'il en soit, bien qu'il y ait eu au cours de la seconde moitié du XVIe siècle une intensification
de la circulation des textes en langue vulgaire (toscan florentin), la production dans cette langue
demeura encore très inférieure à celle en latin ecclésiastique, mais ce cours des choses fut
certainement facilité par l'invention de l'imprimerie en Occident et des caractères mobiles de
Gutenberg. Dans un premier temps, l'imprimerie permit la diffusion du latin, la langue véhiculaire
des savants. L'Église catholique, il est vrai, s'est montrée réticente à l'avènement de l'imprimerie, car
celle-ci favorisait la diffusion des idées qu'elle ne pouvait plus contrôler. Pendant que Martin Luther
traduisait la Bible en allemand (1522), ce qui popularisait l'allemand écrit, l'Église catholique
s'opposait à toute traduction des Saintes Écritures, y voyant des facteurs potentiels d'hérésie. C'est
pourquoi toutes les éditions de la Bible «en langue vulgaire» furent mises à l'Index en 1559, c'est-à-
dire interdites, dangereuses et considérées comme hérétiques. Tous les livres interdits étaient
répertoriés dans un catalogue appelé Index.

Au cours du long concile de Trente (ville située aujourd'hui dans la province du Trentin), qui eut lieu
de 1545 à 1563 sous cinq papes (Paul III, Jules III, Marcel II, Paul IV et Pie V), avec deux
interruptions, l'Église catholique continua d'imposer le latin ecclésiastique dans sa liturgie, tout en
autorisant les prêtres à faire leurs sermons en langue vernaculaire. En ce qui concerne la Bible, la
règle IV (1564) du concile prévoyait à l'origine la possibilité d'une autorisation de l’évêque, sur avis
favorable du curé ou du confesseur, de lire des Bibles traduites «par des auteurs catholiques» aptes
à fortifier la foi des fidèles:

Comme il ressort manifestement de l’expérience, si les Saintes Bibles en langue vulgaire sont permises à
tous sans discernement, il en résulte, du fait de l’imprudence humaine, plus de dommage que de profit.
Qu’on s’en tienne donc, en cette matière, au jugement de l’évêque ou de l’inquisiteur ; ils pourront permettre,
après avis du curé ou du confesseur, la lecture des Saintes Bibles traduites en langue vulgaire par des
auteurs catholiques, à ceux qu’ils auront jugés capables de fortifier ainsi leur foi et leur piété, et non d’en
éprouver du dommage. Ils devront recevoir cette autorisation par écrit.

Qui osera lire ou posséder ces Bibles sans cette permission ne pourra recevoir l’absolution de ses péchés
avant d’avoir remis ces volumes à l’évêque du diocèse. Quant aux libraires qui vendraient des Bibles en
langue vulgaire à des gens non munis de cette autorisation, ou les leur procureraient par quelque moyen que
ce soit, qu’on leur retienne le prix de ces livres pour que l’évêque emploie cette somme à des fins pieuses ; et
ensuite, à l’appréciation de l’évêque et en fonction de la nature du délit, qu’ils soient soumis à d’autres
peines.

Quelques décennies plus tard, en 1590 et en 1596, le Saint-Siège se réserva l'autorisation. Devant la
lourdeur dissuasive de la procédure, l'emploi du «vulgaire» ne put être en vigueur en Italie et en
Espagne, alors qu'il fut plus souple en France. L'Italie, patrie des papes, demeurera à l'écart du
mouvement vers le véhiculaire ou le «vulgaire» et en restera au latin d'Église. Les papes
continuèrent de percevoir négativement l'avènement des langues vernaculaires telles le français,
l'allemand et le florentin. Il faudra attendre 1757 pour que le pape Benoît XIV donne une
autorisation générale de lire la Bible en langue vulgaire, à la condition qu’elle soit assortie de notes
orientant l’interprétation vers la Tradition catholique. L'Église du XVIe siècle était celle d'une
institution qui se pensait seule détentrice de la vérité. Finalement, au moment de l'unification
politique de l'Italie, l'Église acceptera d'utiliser les langues vulgaires pour s'adresser à la chrétienté.
À la fin du XVIe siècle, la cour papale était manifestement devenue l'épicentre de l'Italie cultivée et le
point de rencontre des élites intellectuelles et artistiques de la péninsule. On y parlait le latin
ecclésiastique, mais aussi le florentin et le français.

4.6 La présence de la prépondérance espagnole

Au XVIe siècle, Charles Quint (1500-1558), un


Habsbourg, était le monarque le plus puissant
d'Europe: il était roi d'Espagne, duc de
Bourgogne, de Brabant, de Limbourg, de
Luxembourg et de Gueldre, comte d'Artois, de
Flandre, de Hainaut, de Hollande et de Zélande,
et de Zutphen. En tant qu'empereur du Saint-
Empire romain germanique et roi de Naples, de
Sicile et de Jérusalem, il contrôlait pratiquement
toute l'Italie. Polyglotte, il aurait affirmé, disait-on
: «Je parle anglais aux commerçants, italien aux
femmes, français aux hommes, espagnol à Dieu
et allemand à mon cheval.» C’est peut-être une
blague, mais elle en dit long sur l'idéologie de
l'époque.

Les Habsbourg d'Espagne furent présents de


façon directe en Sicile, à Naples, en Sardaigne et
à Milan; ils exercèrent leur influence sur les États
pontificaux, la ville libre de Lucques (Lucca en
italien) en Toscane et sur la république de
Gênes. Seuls échappèrent à leur domination la
république de Venise, alors en déclin, et le duché
de Savoie qui, sous Emmanuel-Philibert (1528-
1580), amorçait son expansion et centralisait
ses institutions.

C'est alors que l'Italie subit en même temps l'influence culturelle et linguistique de l'Espagne. Cette
influence allait provoquer une certaine régression au plan culturel dans une grande partie de l'Italie,
car en même temps l'Inquisition était rétablie dans les tribunaux ecclésiastiques. Près d'un millier
de mots espagnols (et portugais) sont entrés dans les langues italiennes. Ces emprunts sont
appelés des hispanismes ("spagnolismi") ou des ibérismes ("iberismi"). Les mots espagnols
étaient en général apportés par des nobles qui vivaient dans les cours de Naples, de Rome, de
Ferrare, de Mantoue, d'Urbino, de Venise ou de Milan. En voici quelques exemples:
Mot espagnol
Mot espagnol italianisé Mot espagnol italianisé Mot espagnol italianisé
italianisé

baccalà
(«morue»)
bozza
(«projet»)
grandioso («grandiose») disdoro («déshonorer»)
cazzare
manipolazione disinvoltura pastiglia («pastille»)
(«transporter»)
(«manipulation») («désinvolture») siesta («sieste»)
doppiare
disdetta («annulation») brio («verve») buscare («attraper»)
(«doubler»)
floscio («mou») fanfarone («fanfaron») picaresco («picaresque»)
flotta
regalo («cadeau») hidalgo («hidalgo») sfarzo («faste»)
(«flotte»)
alcova («alcôve») imbarazzo («embarras») sforzo («effort»)
lancia
baracca («cabane») lindo («propre») smargiasso («droit
(«lance»)
imbarazzare maggiorasco d'aînesse»)
rotta
(«embarrasser») («majoration») sussiego («dédain»)
(«itinéraire»)
appartamento puntiglio («obstination») taccagno («avare»)
mozzo
(«appartement») punto d’onore («point vigliacco («lâche»)
(«moyeu»)
disguido («erreur») d'honneur»)
nostromo
(«maître
d'équipage»)
tolda («pont»)

Ces emprunts à l'espagnol concernent la vie quotidienne, les rituels sociaux, la vie maritime et
souvent les défauts prêtés aux Espagnols. Beaucoup d'autres emprunts correspondent aux
découvertes du Nouveau Monde: cacao («cacao»), mais («maïs»), caimano («caïman»), condor
(«condor»), iguana («iguane»), lama («lama»), puma («puma»), vigogna («vigogne»), cannibale
(«cannibale»), indio («indien»), piragua («pirogue»), tabacco («tabac»), etc.

De la langue portugaise sont venus des termes tels banana («banane»), caramello («caramel»),
coco («noix de coco»), mandarino («mandarine»), negro («nègre»), pagoda («pagode»), tapioca
(«tapioca»). Comme on peut le constater, la langue française a souvent effectué les mêmes
emprunts.

Rappelons que, jusqu'en 1713, la Sardaigne était encore sous la domination espagnole. Les
habitants parlaient tous une variété de sarde, mais ils ont été en contact avec l'espagnol, le catalan
et l'aragonais, tandis que personne ne connaissait l'italien (florentin). Encore aujourd'hui, les
variétés dialectales du sarde demeurent fortement influencées par ces langues ibériques, et ce,
beaucoup plus que l'italien standard.

Dès le début du XVIIe siècle, la puissance espagnole se heurta aux ambitions de la France et à la
révolte des populations du sud de l'Italie. Le royaume de Naples était alors le territoire qui
contribuait le plus au financement de la monarchie espagnole et constituait la principale source
d'approvisionnement de l'armée espagnole en chair à canon. Les rafles de l'armée pour incorporer
de force d'importants contingents de jeunes hommes valides provoquèrent une réaction de rejet.
Cette hostilité des Napolitains fut accentuée par les mauvaises récoltes, les disettes et les hausses
d'impôt. En 1647, les Napolitains proclamèrent l'indépendance du royaume et instaurèrent la
république. La répression fut impitoyable. Finalement, c'est l'Autriche qui sera appelée à remplacer
l'Espagne en Italie du Sud. Charles de Habsbourg dut renoncer à ses prétentions au trône
d'Espagne et à l'empire colonial espagnol lors du traité de Rastatt (1714), mais il réussit à
conserver le royaume de Naples, le royaume de Sardaigne qu'il échangea contre les Deux-Siciles en
1720.

4.7 La diversité des langues


Au cours du Moyen Âge, tous les Italiens parlaient leur variété locale d'italien. Dans les rares
usages écrits, il fallait utiliser soit le latin soit le florentin. Il existait en général dans toutes les
communautés italiennes au moins un individu qui savait lire et écrire, et qui pouvait répondre ainsi
à certains besoins de la communauté. Cette personne qu'on pourrait qualifier d'«alphabète», par
opposition aux analphabètes, ne faisait pas nécessairement partie des notables, soit un prêtre, un
fonctionnaire, un avocat ou un pharmacien. Il s'agissait en général d'un «colporteur professionnel»,
d'un chanteur ambulant, d'un poète ou même d'un mendiant qui, contre gîte et couvert, lisait des
livres et racontait des histoires pendant les veillées. On l'appellerait aujourd'hui un «conteur public».

Beaucoup de textes rédigés en italien littéraire, le florentin, étaient ainsi lus à haute voix à des
groupes analphabètes, ce qui assurait ainsi un «alphabétisme» collectif oral. Autrement dit, la
langue de Dante, de Boccace et de Pétrarque était diffusée oralement aux masses à défaut de l'être
par écrit à des populations analphabètes. Nous pourrions dire que l'Italie avait ainsi atteint une
unité culturelle à défaut d'une unité politique. En d'autres mots, l'Italie existait dans les paroles de
ses poètes, dans l'esprit de ses penseurs et dans la mélodie de sa poésie.

En 1981, le professeur Glauco Sanga de l'Université de Pavie classait ainsi les différents usages
linguistiques de cette époque:

Système Modalité
Variété sociolinguistique Utilisateurs
linguistique d'usage

1. Langue étrangère de
langue étrangère oral + écrit classes dirigeantes
culture
2. Latin latin écrit classes dirigeantes
3. Italien littéraire italien ou florentin écrit + oral classes dirigeantes
4. Koinè dialectale - oral classes dirigeantes
5. Dialecte urbain civil - oral classes dirigeantes
6. Dialecte urbain populaire - oral classes populaires
aristocratie + classes
7. Dialecte local civil - oral
moyennes
8. Dialecte local rustique - oral paysans
9. Argot urbain argot oral marginaux
10. Argot rural argot oral marginaux

Voici de façon plus détaillée ce que signifie le tableau:


1. La langue étrangère de culture:

Il s'agissait du français, de l'espagnol ou de l'allemand, selon les régions, utilisé tant à l'oral qu'à l'écrit par les
classes dirigeantes. Le Nord utilisait le français ou l'allemand; le Sud, l'espagnol.

2. Le latin:

Le latin était réservé à l'usage écrit et était employé partiellement à l'oral par les membres du clergé.

3. L'italien littéraire:

La variété florentine était en usage seulement chez les lettrés et les classes dirigeantes; hors de la Toscane,
elle était employée comme langue seconde, en particulier chez les intellectuels.

4. La koinè dialectale (régionale):

C'était une langue véhiculaire utilisée dans les grands centres urbains et employée par les classes
dirigeantes (chancelleries, cours ducales ou comtales, etc.) à l'oral et parfois à l'écrit. Cette langue,
généralement modelée sur l'italien littéraire et sur le latin, pouvait être le piémontais, le lombard, le vénitien,
l'ombrien, le frioulan, le sicilien, etc.
5. Le dialecte urbain civil:

Il s'agit de la variété dialectale utilisée dans des villes comme Turin, Milan, Venise, Vérone, Gênes, Pise,
Parme, Sienne, Rome, Naples, Palerme, etc. Cette variété était employée à l'oral par les classes dirigeantes
et les classes moyennes des villes, et à l'écrit mais modelée sur l'italien littéraire.

6. Le dialecte urbain populaire:

Cette variété, fortement influencée par la paysannerie et les argotismes, était employée par les classes
populaires urbaines, notamment par les ouvriers, les artisans, les domestiques et les petits commerçants.

7. Le dialecte local civil:

Il s'agit d'un dialecte oral, influencé par le dialecte urbain civil, utilisé par l'aristocratie et les fonctionnaires
ainsi que par les artisans dans les petites villes. Ce sont des variétés dialectales du toscan, du piémontais,
du calabrais, etc.

8. Le dialecte local rustique:

Cette variété dite rustique est caractérisée par son usage oral traditionnel chez presque tous les paysans et
les gens vivant dans les campagnes. C'est la variété dialectale la plus éloignée du florentin. Au XVIe siècle,
plus de 90 % de la population italienne employait cette variété linguistique. Il est probable que le nombre de
dialectes dépassait le millier.

9. L'argot urbain:

Ce type d'argot était utilisé à l'oral par les marginaux urbains, notamment les forains, les chanteurs
ambulants, les malfaiteurs, les délinquants, etc. Il était influencé par l'italien littéraire.

10. L'argot rural:

Cet autre type d'argot oral était employé par les marginaux et les colporteurs des campagnes et des vallées
montagnardes; il se fondait sur les dialectes locaux.

En somme, la situation linguistique en Italie à cette période de son histoire était multiforme à
l'instar de celle de pays comme l'Espagne, la France ou l'Allemagne.

4.8 La république de Venise (1440–1797)


La république de Venise a toujours constitué
l'une des régions les plus dynamiques de toute
l'Italie. Au XVe siècle, Venise exerçait un rôle
prépondérant dans les échanges économiques
entre l'Occident et l'Orient méditerranéen, entre le
monde byzantin et le monde musulman. La
république de Venise était devenue l'une des
principales puissances économiques de l'Europe
grâce à son commerce maritime. Ses rivaux
étaient alors le duché de Milan, le royaume de
Naples, la république de Florence et les États
pontificaux. La langue dominante de la
république de Venise était le vénitien; mais pour
les communications internationales, l'arabe, le
français, l'allemand, le frioulan et le latin étaient
aussi utilisés.

À cette époque, Venise était devenue la capitale


de l'imprimerie européenne et produisait la moitié
des livres publiés dans toute l'Italie. Les villes de
Rome, de Florence, de Padoue, de Milan et de
Naples se partageaient le reste du marché
international. L'Italie mettait ainsi les textes
anciens et leurs traductions à la disposition de
tous ceux qui savaient lire le latin, le grec, voire
certaines langues «vulgaires», comme le florentin
ou le français.

Cependant, la période de la Renaissance marqua


aussi le début du déclin de Venise, car d'autres
rivaux allaient se pointer, dont l'Empire ottoman,
l'Autriche, l'Espagne et la France. Au début du
e
XVII siècle, tandis que la menace des invasions
ottomanes s'estompait, la république de Venise
déclara la guerre à l'Autriche en 1615. L'Espagne
porta secours aux Autrichiens et entra, elle aussi,
en guerre en 1617, ce qui obligea finalement la
république de Venise à capituler. Le 6 septembre
1617, un traité fut signé à Paris entre la
république de Venise et l'archiduc d'Autriche,
Ferdinand de Habsbourg, puis ratifié à Madrid le
26 septembre.

Une grande partie de ce qui est aujourd'hui le Frioul allait redevenir autrichienne, donc sous la
domination de la langue allemande. Par la suite, on prit l'habitude de distinguer, d'une part, le Frioul
vénitien (ou occidental) avec comme capitale Udine, associé à la république de Venise, d'autre part,
le Frioul autrichien (ou oriental), dont la capitale, Trieste, reçut le statut de «port franc» en 1719.
Pendant que l'ensemble de la population parlait le frioulan, la noblesse et les classes cultivées
utilisaient, selon la région, le vénitien (au Frioul vénitien) ou l'allemand (au Frioul autrichien).

Les républiques maritimes telles Amalfi, Ancône, Pise, Gênes, Raguse et Venise ont longtemps
dominé la Méditerranée et l'Adriatique. Pour cette raison, de nombreux mots ayant trait à la
navigation sont aujourd'hui d'origine italienne ou vénitienne dans la plupart des langues
européennes, y compris dans les langues slaves comme le serbe, le croate et le bosniaque. Les
marchands italiens et vénitiens de l'époque étaient réputés pour leur esprit d'initiative; il n'est donc
pas étrange que de nombreux termes européens de commerce soient d'origine italienne. Des mots
tels banca («banque»), valuta («monnaie»), fallire («faillite»), cassa («caisse»), conto («compte»),
costo («coût»), tariffa («tarif»), etc., sont devenus des termes courants dans de nombreuses
langues européennes. Il en est ainsi pour l'un des numéraires les plus célèbres de cette époque: le
florin de Florence («fiorino» en italien) apparu dès le XIIIe siècle. C'était alors une pièce d'or de 3,54
grammes représentant une fleur de lys.

Cette pièce de monnaie fut ensuite adoptée dans plusieurs


villes italiennes (Gênes, Venise, etc.) et de nombreux pays
d'Europe : les Pays-Bas (gulden en néerlandais), l'Empire
austro-hongrois (forint en hongrois), le duché de Brabant, le
duché de Liège, le duché de Luxembourg, la Savoie, le canton
de Berne, les États allemands, les États pontificaux, les
Antilles néerlandaises (Aruba sur la photo), etc. Évidemment,
le florin pouvait avoir une valeur différente dans les divers
pays émetteurs; celle-ci s'est également modifiée au cours du
temps.

Ces république maritimes italiennes, surtout la république de Gênes, faisaient figure de banquiers
de l'Europe et pratiquaient sur une grande échelle le prêt sur les lettres de change, sur les
assurances et sur les rentes publiques.

L'influence culturelle de l'Italie se refléta nécessairement sur le français au moyen des emprunts. En
effet, des milliers de mots italiens pénétrèrent le français (et plusieurs autres langues), notamment
des termes relatifs à la guerre (canon, alarme, escalade, cartouche, etc.), à la finance (banqueroute,
crédit, trafic, etc.), aux mœurs (courtisan, disgrâce, caresse, escapade, etc.), à la peinture (coloris,
profil, miniature, etc.), à l'architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.) et à la
musique (a cappella, andante, allegro, adagio, bel canto, concerto, crescendo, largo, opéra, tempo,
vivace, etc.).

Le domaine de la musique italienne est intéressant à plus d'un titre. Au XVIe siècle, la
prépondérance des musiciens italiens était indéniable. La plupart des grandes innovations en ce
domaine sont apparues dans la péninsule avant de se répandre sur tout le continent. Les premiers
recueils de musique ont été publiés à Venise dès le début du siècle. C'est à Brescia, à Crémone et à
Bologne que la virtuosité des violonistes fut exploitée. D'autres instruments à cordes s'imposèrent
à leur tour, tels le violoncelle, l'alto, la contrebasse, la guitare, etc. Suivirent des instruments à
claviers (orgue, clavecin, épinette, clavicorde) et des instruments à vent (cor, trompette, flûte, etc.),
autant de voies ouvertes aux virtuoses et aux compositeurs, sans oublier le célèbre luthier Antonio
Stradivarius. Ce fut l'âge d'or de la musique italienne avec Claudio Monteverdi, Giovanni Pierluigi da
Palestrina, Andrea Gabrieli, Giovanni Gabrieli, Arcangelo Corelli, Francesco Geminiani, puis plus tard
Antonio Vivaldi et Tomaso Albinoni à Venise, Pietro Locatelli à Rome, Giuseppe Tartini à Padoue,
Alessandro Scarlatti à Palerme, etc. L’Italie a joué un rôle primordial dans le développement de la
musique dès le début de la Renaissance, mais aussi toute la période baroque, au cours de laquelle
les musiciens italiens ont dominé presque toute la vie musicale du continent. C'est l'Italie qui a
donné à la France de Louis XIV l'un de ses plus grands musiciens en la personne de Jean-Baptiste
Lully, surnommé «le Florentin» (né Giovanni Battista Lulli). Les musiciens italiens ont influencé de
nombreux compositeurs étrangers, des Allemands, des Autrichiens, des Tchèques, notamment G.-
F. Haendel, W.-A. Mozart et Jean-Chrétien Bach.

C’est à cette époque qu'est apparue la prolifération de mots italiens dans la musique : a capella
(«sans instrument»), adagio («lent»), agitato («agité»), a la breve («à la blanche»), allegro («vif»),
andante («allant»), bel canto («belle voix»), con allegrezza («avec allégresse»), concerto («concert»),
concerto grosso («grand concert»), crescendo («en augmentant progressivement»), forte («fort»),
fortissimo («très fort»), intermezzo («intermède»), opéra («œuvre»), scherzo («en plaisantant»),
sonata («sonate»), toccata (toccate»), tutti («tous»), vivace («vif»). Un total de quelque 250 mots.
À vrai dire, tous les domaines furent touchés: l'architecture, la peinture, la musique, la danse, les
armes, la marine, la vie de cour, les institutions administratives, le système pénitencier, l'industrie
financière (banques), le commerce, l'artisanat (poterie, pierres précieuses), les vêtements et les
objets de toilette, le divertissement, la chasse et la fauconnerie, les sports équestres, les sciences,
etc. Bref, ce fut une véritable invasion de quelque 8000 mots dans le français de l'époque, dont
environ 10 % sont encore utilisés aujourd'hui. La plupart de ces italianismes sont disparus avec le
temps, comme c'est d'ailleurs le sort qui attend la plupart des mots empruntés à l'anglais par le
français (ou par toute autre langue) de nos jours. Lorsque les modes changent ou que les réalités
disparaissent, les mots disparaissent également: il ne reste qu'environ 800 italianismes dans le
français contemporain. Il n'en demeure pas moins que l'apport de l'italien a dépassé en importance
toutes les influences étrangères sur le français, et cela, jusqu'au milieu du XXe siècle.

5 L'influence française

Au XVIIe siècle, la France était devenue un pays incontournable en Europe. Henri IV (1553-1610), le
cardinal de Richelieu (1585-1642) et le cardinal de Mazarin (1602-1661) avaient assuré la
prépondérance française en Europe. Ensuite, la soif du pouvoir a poussé Louis XIV (1638-1715) à
rechercher et à obtenir en partie l'hégémonie en Europe, ce qui fait que son long règne fut une suite
ininterrompue de guerres. Sous le Roi-Soleil, la France acquit de nouvelles provinces: la Bretagne, la
Lorraine, l'Alsace, l'Artois, le Flandre, la Franche-Comté et le Roussillon. Par ses acquisitions
territoriales, par le prestige de ses victoires, par l'influence qu'elle exerçait en Europe, la France
devint la plus grande puissance du continent, ce qui eut pour effet de susciter l'admiration effrénée
("sfrenata ammirazione" en italien) des Italiens pour la France. En 1750, la population de la
péninsule italienne atteignait 15,4 millions d'habitants, contre plus de 21 millions en France.

5.1 La littérature française

En Italie, comme ce fut le cas dans d'autres pays, les lettrés les plus avertis lisaient les écrits des
auteurs classiques français. Mais c'est au siècle des Lumières, surtout grâce à Montesquieu, à
Voltaire et à Rousseau que la littérature française envahit l'Italie. Ces écrivains propageaient des
idées nouvelles qui eurent pour effet de propager en même temps la langue françaises,
suffisamment pour susciter la curiosité, exciter les passions, ébranler les croyances et frapper
l’imagination. De toutes les littératures étrangères, la française était alors la seule qui soit
véritablement répandue dans la péninsule italienne: les œuvres allemandes, espagnoles et
anglaises y étaient peu lues, alors que la langue et la littérature françaises étaient pratiquées par
des gens cultivés qui, souvent, négligeaient leur propre langue maternelle.

Comme il se doit, la France exerça un pouvoir linguistique sur les États voisins, y compris sur
l'Italie. La plus grande influence du français dans le domaine lexical eut lieu entre 1700 et 1800:
l'italien aurait alors emprunté probablement près de 4000 mots, dont beaucoup sont encore en
usage aujourd'hui. La France se distinguait dans tous les domaines: la littérature, la philosophie, les
beaux-arts ("belle arti"), les vêtements et la mode (bretella/bretelle, cravatta/cravatte,
parrucchiere/coiffeur, tuppè/perruque), la gastronomie (bignè/chou à la crème, liquore/liqueur,
ragù/sauce), l'ameublement (ammobiliare/meubler, tappezzare/tapisser, toilette/toilettes,
sofà/canapé), la vie mondaine (libertinaggio /libertinage, manierismo/maniérisme,
scetticismo/scepticisme), etc.

Cet envahissement du français ne faisait pas l'affaire de tous les érudits italiens. Au début de 1800,
des puristes s'élevèrent contre les gallicismes ("gallicismi") et la francisation ("infranciosamento")
de l'Italien. Mais les Italiens continuèrent d'emprunter massivement au français, un phénomène qui
ne devait s'arrêter qu'au XXe siècle avec un nouvel «envahisseur» : l'anglais.

5.2 La Révolution française et l'intégration de l'Italie


Vers 1792, les dirigeants italiens commencèrent à se méfier des dangers de la Révolution
française. De façon générale, Venise, Turin, Naples, Palerme, Rome, Florence, etc., adoptèrent au
début une attitude hostile. De fait, la Révolution française ravivait les mécontentements populaires,
conséquence d'une situation économique de plus en plus difficile. En Italie, les révoltes étaient
directement dirigées contre les seigneurs et les grands propriétaires terriens. Par l'entremise de
Bonaparte, le pays allait passer progressivement sous l'influence française avec comme résultat
que toute l’Italie fut contrainte de fournir à l’effort de guerre français.

Le 20 avril 1792, la France déclarait la guerre à


l'Autriche. Le conflit allait durer presque un
quart de siècle, avec quelques courtes
interruptions, jusqu'à la chute définitive de
Napoléon, le 22 juin 1815.

Le 27 novembre 1792, le duché de Savoie


dépendant du royaume de Sardaigne (avec l'île
de Sardaigne) fut rattaché à la République
française sous le nom de «département du
Mont-Blanc». Le 31 janvier 1793, ce fut le tour
du «comté de Nice» d'être incorporé à la
République française, sous le nom de
«département des Alpes-Maritimes». Le 15
février de la même année, la principauté de
Monaco fut intégrée à la République française
et au département des Alpes-Maritimes.

Le 17 octobre 1797, le général Bonaparte


signait avec l'Autriche le traité de Campo-
Formio, selon lequel l'empereur d'Autriche
renonçait aux provinces belges (Pays-Bas
autrichiens) et repoussait sa frontière sur la
rive gauche du Rhin au profit de la France.
Revenaient également à la France les îles
Ioniennes (Corfou, Zakynthos, Céphalonie,
etc.). De plus, à la suite de sa campagne
d'Italie, Bonaparte avait créé des États italiens
soumis : le royaume du Piémont-Sardaigne, la
République ligurienne, la République cisalpine
et le duché de Parme. Comme
dédommagement, l'empereur d'Autriche
recevait Salzbourg, la Vénétie (ce qui mettait
fin à la république de Venise), le Frioul
occidental, ainsi que l'Istrie et la Dalmatie (sauf
les îles qui allaient à la France). Le Frioul entier
redevenait ainsi une province autrichienne.
Mais la République cisalpine, avec Milan
comme capitale, allait disparaître au printemps
de 1799, lorsque la ville serait reprise le 29
avril par une coalition d'Autrichiens et de
Russes.
Rappelons rapidement les faits en ce qui concerne Bonaparte, qui était
arrivé en Italie avec son armée en 1796. Ce fut alors le «triennat jacobin»,
c'est-à-dire les trois premières années de l'occupation française, une
période confuse d'incertitude et d'instabilité, avec des républiques
provisoires appelées «cispadane», «cisalpine», «ligurienne», «romaine»,
«parthénopéenne», administrées tantôt par des Français tantôt par des
Autrichiens dans les provinces du Nord. Après la bataille de Marengo du
14 juin 1800 et la rentrée triomphale de Bonaparte en Italie, la péninsule
allait voir la présence des Français s'accroître progressivement jusqu'à
l'occupation totale du territoire, ce qui devait se produire avec la fin des
États pontificaux décrétée par Napoléon en 1809. Napoléon étant
d'origine corse, il était probablement, du moins à cette époque, plus
familier avec la culture italienne qu'avec la culture française. D'ailleurs, il
s'exprimait en français avec un accent corse selon les uns, italien selon
les autres. La langue italienne lui paraissait même plus familière que le
français. Il semble avoir compris le sentiment des Italiens quant à leur
fierté et à leur autonomie.

En 1809, Napoléon rétablit les langues locales dans les tribunaux. C'était, il est vrai, une concession
jugée nécessaire à la bonne administration de la justice. Mais les lettrés italiens considérèrent
qu'ils venaient de gagner une plus grande autonomie linguistique; ils reconstituèrent en 1812
l'Académie della Crusca. L'imposition du Code civil français fut moins bien accueilli parce qu'il
laïcisait l'état civil, introduisait le divorce et bouleversait les habitudes en matière de succession. Le
clergé italien se montra hostile à Napoléon et à ses réformes.

En 1802, l'Autriche perdait à nouveau le Frioul


au profit de la République italienne, créée le 26
janvier par les députés de la République
cisalpine, avec pour président Napoléon
Bonaparte, alors premier consul de la
République française. Après le sacre de
Napoléon comme empereur des Français, le 2
décembre 1804, et son couronnement comme
«roi d'Italie» (le 26 mai 1805) à Milan, la
République italienne cessa d'exister et devint
pour un temps le royaume d'Italie (1805-1814)
auquel la Vénétie fut incorporée. Napoléon créa
les «Provinces illyriennes», à partir de la
Carniole, de l'Istrie et de la Dalmatie,
dépendantes de l'Empire français.

Au nord, le Piémont et la Savoie avaient été


annexés à l'Empire. Par la suite, le centre de
l'Italie, dont la Toscane (Florence), Parme et les
États pontificaux (mai 1809) furent également
réunis à l'Empire français.

Au sud, Napoléon installa son frère Joseph sur


le trône de Naples. Quant à la Sicile, elle restait
l'un des États en guerre ouverte contre
Napoléon. Alors que historiquement le royaume
de Sicile était généralement associé au
royaume de Naples, Napoléon en fit des États
ennemis en créant un royaume centré autour de
Naples sous l'autorité de son frère Joseph, puis
de son beau-frère Joachim Murat. Quant à la
Sardaigne, elle constitua un autre royaume sous
la dépendance de la France. Il restait quelques
petites principautés (Lucques, Bénévent) et
Saint-Marin, sans grande importance
stratégique.

En ce qui concerne les États pontificaux, un


concordat signé en juillet 1801 entre le pape Pie
VII et le général Bonaparte mit fin aux luttes
religieuses dans la péninsule: le catholicisme
était reconnu comme la religion «de la majorité
des Français», et non plus comme religion
d’État.

Cependant, le refus du pape d'appliquer le blocus continental contre la Grande-Bretagne amena


Napoléon à annexer les États pontificaux, le 17 mai 1809, pour former les départements du Tibre
(puis le département de Rome en 1810) et le département de Trasimène. Pie VII fut ensuite exilé à
Savone (1809), une petite ville située en Ligurie sur la côte méditerranéenne.

Cette période entraîna de grands bouleversements dans la vie sociale et administrative de l'Italie.
Ainsi, les privilèges de la noblesse italienne furent abolis; le Code civil français fut appliqué; la
conscription ou le service militaire obligatoire fut imposé et de nombreuses terres furent à nouveau
consacrées à l'agriculture; le régime féodal et le servage furent abolis; les biens de l'Église furent
vendus. Les lois furent généralement promulguées, selon les régions, en français, en italien et en
allemand. Mais le blocus continental imposé par Napoléon entraîna la fermeture de la péninsule au
commerce anglais, principal fournisseur de l'Italie d'avant 1796.

Après la conquête de l'Italie par la France, la conscription, les exactions fiscales, les interférences
politiques, ainsi que l’indifférence des Français aux conditions locales ou aux aspirations des
Italiens entraînèrent rapidement une hostilité marquée à l'encontre du pays envahisseur. Dès 1796,
des soulèvements eurent lieu contre les Français dans les campagnes du Piémont, de la
Lombardie et de la Vénétie. Les répressions se succédèrent les unes aux autres, provoquant à
chaque fois le massacre de centaines d'Italiens.

En partie grâce à Napoléon, qui avait posé les bases de l'Italie nouvelle avec ses manœuvres
centralisatrices et annexionnistes, les Italiens aspirèrent davantage à l'unité politique. Bien que
sentimentalement attaché à l'Italie, dont sa famille était originaire, Napoléon ne souhaitait pas que
l'Italie devienne, conformément aux vœux de nombreux patriotes milanais, un grand État unifié à la
frontière sud-est de la France. Pour beaucoup d'historiens, la période napoléonienne est considérée
comme le point de départ de l'Italie contemporaine.

Pendant le régime napoléonien, la langue française acquit une nouvelle importance considérable
en Italie. Les administrateurs, les fonctionnaires et les membres de la famille de Napoléon
favorisèrent par leur présence l'énorme vogue de la culture et de la langue françaises dans ce pays.
En 1926, le grammairien Ferdinand Brunot écrivait dans son Histoire de la langue française au sujet
de cette époque (1796-1814) :

Avec les armées, la production française, les idées françaises [...] passent les Alpes.
Venise, Gênes, Milan en sont inondées. [...] Tout le monde peut et doit se franciser.

Le grammairien et philologue français donne de nombreux exemples de cet envahissement


(«inondation») et il fait référence aux ouvrages didactiques pour l'apprentissage du français. En dix-
neuf ans de domination française en Italie, c'est-à-dire de 1796 à 1814, Brunot a recensé 117
manuels de français pour cette période. Parmi les nombreux auteurs, on trouve essentiellement
des Français (Louis Goudar, Charles-François Lhomond, Noël-Français de Wailly, Jean-Pont-Victor
Lacoutz Lévizac, Antoine-Isaac Sylvestre de Sacy, etc.) et des Italiens (Vincenzo de Muro, Carlo
Maselli, Antonio Francesco, Pietro Giuseppe Capuccini, Pietro Claudio Bogillot, Antonio Scoppa,
etc.), qui publièrent généralement à Milan, à Turin, à Venise, à Naples et même à Rome.

Ces ouvrages étaient rédigés en italien, selon la variété florentine, ou


traduits du français au florentin. On ne peut qu'être frappé par la
prolifération incontestable des ouvrages de Louis Goudar, un
grammairien français qui se faisait nommer «Lodovico» en Italie, dont le
succès fut incomparable au XVIIIe siècle et dans les premières décennies
du XIXe siècle. Entre 1977 et 1812, il publia à Milan et à Venise à
l'intention des jeunes Italiens pas moins de treize manuels de français et
huit grammaires.

De son côté, le grammairien italien du lycée royal de Modène, Carlo


Maselli, illustre bien l'idéologie véhiculée à cette époque en Italie lorsqu'il
affirmait en 1809 dans Principi generali e particolari della lingua francese:
«La langue de la grande nation est nécessaire pour recouvrir n'importe
quel emploi civil et militaire.» Carlo Maselli déplorait cependant que les
personnes âgées soient contraintes d'apprendre le français. Par rapport
aux périodes précédentes, non seulement le français était devenu une
quasi-nécessité, mais les Italiens avaient aussi développé une certaine
facilité à le faire, en raison des similitudes entre le français et l'italien,
surtout le piémontais.

Dans certains manuels, les auteurs français n'hésitaient pas à propager la nouvelle idéologie
révolutionnaire en bannissant les termes qualifiés de «serviles» tels Monsieur/Madame (en italien:
Signore/Signora) pour Citoyen/Citoyenne (en italien: Cittadino/Cittadina) et en supprimant les noms
des rois et des reines. Par contre étaient valorisés l'Armée, le Général, la Liberté, l'Égalité et l'Être
suprême. Des auteurs allaient jusqu'à proposer le calendrier républicain au lieu du calendrier
romain. Par voie de conséquence, la langue italienne fut envahie de mots français au cours de
cette période et durant les décennies qui suivirent, doit voici quelques exemples:

acrobazia < acrobatie batteria < batterie maggioritario < majoritaire


addizionale < additionnel bretella < bretelle mistificare < mystifier
allocazione < allocation clementina < clémentine natalità < natalité
ambulanza < ambulance editare < éditer purismo < purisme
azzardo < hasard emozionare < émotionner portavoce < porte-voix
barricata < barricade giardiniere < jardinier scolarizzare < scolariser

Dans le Piémont, les religieuses apprirent à leurs élèves des classes aisées le français plutôt que
l'italien; les jeunes filles furent invitées à lire Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Mirabeau, Diderot et
des philosophes «populaires» tels l'abbé Guillaume-Thomas Raynal, Claude-Adrien Helvétius et
Julien Offray de La Mettrie, aujourd'hui tous des illustres inconnus. Il ne faudrait pas croire que
cette vogue de la langue française s'arrêtait au nord de la péninsule. À Naples surtout, elle
connaissait un franc succès grâce, entre autres, aux traductions et aux adaptations de l'éditeur
Luigi Carlo Federici. Des auteurs italiens écrivirent en français, et ce, au point où il n'existe
probablement pas d'États dont les nationaux aient davantage écrit en français que l'Italie, sans
oublier que beaucoup de livres français furent imprimés dans ce pays.

5.3 Le redécoupage territorial de 1815

En 1813, l'Autriche déclara la guerre à la France et envahit les Provinces illyriennes, dépendantes de
l'Empire français. L'année suivante, la «Quadruple Alliance» fut formée avec le Royaume-Uni de
Grande-Bretagne et d'Irlande, l'Empire russe, le royaume de Prusse et l’empire d'Autriche. Après la
bataille de Waterloo du 18 juin 1815, Napoléon dut abdiquer pendant que le Sénat français
proclamait Louis XVIII, roi de France. L'Acte final du Congrès de Vienne, signé quelques jours
auparavant, soit le 9 juin, redéfinissait les contours de l'Europe.

Quant à la péninsule italienne, elle fut entièrement


redécoupée par le Congrès de Vienne. La Maison
de Savoie récupéra non seulement la Savoie, le
comté de Nice et la Sardaigne, mais aussi tout le
Piémont et les anciennes possessions de la
république de Gênes: ce fut le royaume de
Piémont-Sardaigne (n° 1).

L'Autriche récupéra les anciens territoires vénitiens


: le royaume d'Italie devint le royaume de
Lombardie-Vénétie (n° 2), confié à l'empereur
d'Autriche, François Ier, en même temps devenu
«roi de la Lombardie-Vénétie», dont faisait partie
intégrante le Frioul. En réalité, l'Autriche
réorganisait la Lombardie-Vénétie en une entité
administrative apparemment autonome, mais la
véritable solution avait été de créer un royaume
unifié et deux gouvernements auxquels était
donné le nom de royaume de Lombardie-Vénétie.

Alors que la principauté de Parme (n° 3) était


attribuée à l'épouse de Napoléon, Marie-Louise
d'Autriche, la principauté de Modène (n° 4) et le
grand-duché de Toscane (n° 6) furent adjugés à
des Habsbourg, mais la minuscule république de
Saint-Marin (n° 7) put conserver son
indépendance.

Le pape retrouva ses États pontificaux (n° 8).


Ferdinand III de Sicile remonta sur le trône de
Naples et unifia ses deux royaumes sous le nom
de royaume des Deux-Siciles (n° 9) et se fit
désigner sous le nom de Ferdinand Ier.

Le Trentin, l'Istrie, Trieste et la Vénétie julienne


furent annexés par l'Autriche. Bref, la carte de
l'Italie se trouvait très légèrement simplifiée par
rapport à celle de 1789.

Ainsi, la chute de Napoléon consacrait le retour des anciennes monarchies dans la péninsule
italienne, pour laquelle, selon la formule du chancelier Clément-Wenceslas de Metternich (1773-
1859), représentant de l'Autriche, l'Italie était «une expression géographique seulement». Après le
Congrès de Vienne, l'Autriche se retrouvait dans une situation nettement dominante en contrôlant
presque toute la péninsule italienne. Seuls trois États demeuraient indépendants : le royaume des
Deux-Siciles reconstitué en 1816, les États pontificaux et le royaume de Piémont-Sardaigne. Quant
à la république de Venise et à république de Gênes, elles avaient toutes deux disparu. Le retour au
morcellement de la péninsule allait favoriser l'omniprésence des Autrichiens, qui allait se faire
sentir durant les prochaines décennies.

Chez les Italiens, la Restauration, c'est-à-dire le rétablissement de l'Ancien Régime, fut une période
d'isolement, d'évocation nostalgique du passé et de refus de la modernité. Les États de l'Église
allaient en constituer l'exemple le plus frappant du recul d'un demi-siècle. En effet, l'Église
réintroduisit la justice féodale, l'Inquisition, le Saint-Office, les monopoles d'État sur les denrées et
supprima toutes les innovations françaises telles la vaccination contre la variole, l'éclairage public
dans les rues, la liberté religieuse, etc. Après une brève période d'euphorie, le retour des princes
détrônés eut tôt fait de faire regretter certains aspects de la période française, comme la
suppression des péages et des douanes intérieures, l'établissement d'une monnaie unique (la lire
fondée comme le franc sur le système décimal) et d'un cadastre général, etc. Les Français avaient
fait sauter un grand nombre d'obstacles à l'élargissement des marchés. Or, la Restauration avait
pour effet de nuire considérablement aux intérêts des producteurs, des milieux d'affaires et des
consommateurs.

Hors de France, les conquêtes impérialistes de Napoléon avaient achevé de discréditer le français
dans toutes les cours européennes, et les nationalismes étrangers s'affirmaient partout, y compris
en Italie. En effet, la plupart des pays commencèrent à promouvoir leur langue nationale,
particulièrement l'Espagne et l'Allemagne, mais aussi l'Italie. Le français continua toutefois d'être
utilisé massivement à la cour du tsar de Russie, dans les traités de paix et dans les milieux
scientifiques. En Italie, le français perdit aussi de son prestige au profit du florentin. Enfin, la
fragmentation de la péninsule en des États monarchiques soutenus par l'empire hégémonique de
l'Autriche devint un puissant déclencheur de l'unification italienne. Le sentiment d'appartenance à
une communauté de langue et de culture, et l'aspiration d'une partie des élites de la péninsule à
voir se constituer une entité politique indépendante de l'étranger ont connu, en raison de la
domination française à l'époque révolutionnaire et impériale, un développement considérable. La
seule façon de contrer les hégémonies étrangères, qu'elles soient françaises ou autrichiennes, était
de réunir les multiples États de la péninsule en une seule entité politique.

6 Le Royaume d'Italie (1861)

Après la Restauration, dans tous les États italiens, les souverains pratiquèrent une politique
protectionniste, ce qui favorisa la contrebande et le banditisme. Au milieu du XIXe siècle, des
mouvements insurrectionnels éclatèrent un peu partout en Italie, en même temps que faisaient
rage une guerre larvée contre l'empire d'Autriche, ainsi que de multiples guerres internes
d'indépendance, celles-ci étant désignées comme il risorgimento («la renaissance») parce que les
populations locales se révoltaient contre une situation devenue inacceptable. La plupart des
Italiens ne pouvaient plus supporter la mainmise de l'empire d'Autriche qui contrôlait la majorité
des États italiens, que ce soit directement comme en Lombardie et en Vénétie ou par
l'intermédiaire d'archiducs autrichiens (Parme, Modène et Toscane) ou au royaume de Naples où
l'Autriche soutenait les Bourbons.

La répression autrichienne s'abattit alors sur toute l'Italie, mais surtout à Modène (Émilie-
Romagne), en Lombardie et à Naples. Des milliers d'Italiens dits «libéraux» furent obligés de
s'exiler, tandis que l'armée, l'administration et le clergé furent «épurés». Pour certains Italiens
influents de l'époque, les soulèvements populaires devaient donner naissance à une république,
mais d'autres prônaient l'intervention du pape (le «néoguelfisme») pour régénérer l'Italie et présider
une sorte de confédération des États italiens, alors que beaucoup croyaient qu'il revenait au roi de
Sardaigne, Victor-Emmanuel, d'unifier l'Italie. Malgré le conservatisme étroit de Victor-Emmanuel, le
Piémont devint rapidement le foyer du libéralisme italien. Ce mouvement insurrectionnel fut
amplifié par l'essor de la presse italienne dans les principales villes de la péninsule, du nord au sud.
De plus, dans toutes les grandes villes, les partisans des réformes descendaient dans la rue pour
manifester leur volonté de changement et pour crier leur hostilité à l'Autriche et aux Tedeschi
(prononcé [tédeski]). En même temps, la presse véhiculait certaines idéologies politiques qui se
propageaient dans toute l'Italie: l'arbitraire aristocratique, la domination étrangère, la répression
autrichienne, etc., le tout en langue italienne qui s'implantait graduellement au sein de la
population.

La crise économique de 1846-1847 provoqua une agitation populaire et libérale dans toute l'Italie.
Des émeutes éclatèrent un peu partout, mais surtout au Piémont (Turin), en Lombardie (Milan), en
Toscane (Florence), à Naples, en Sicile (Palerme), etc. Malgré les répressions autrichiennes qui
s'abattaient dans toute l'Italie et les concessions de la part des divers souverains des États, un
climat de révolution nationale se déclencha en Italie.

Dans une Italie aux prises avec les convulsions de la révolution et de la contre-
révolution, où régnaient l'analphabétisme et le pluralisme linguistique,
nombreux furent ceux qui, bourgeois ou représentants du petit peuple citadin,
ont trouvé dans le spectacle lyrique le moyen d'exprimer leur désir de vivre
libres et rassemblés dans une même entité nationale.

Or, Giuseppe Verdi (1813-1901) fut celui qui a su traduire, dans un langage
musical et scénique accessible à un public socialement et culturellement
composite, cette aspiration à la liberté et à l'unité de la nation italienne. Au
moment où Verdi composait ses premiers opéras en italien vers 1840, l'art
lyrique rassemblait, dans des salles de plus en plus vastes, des publics
passionnés.

En fait, bien qu'une faible partie de la population pouvait participer à cette activité onéreuse qu'est
l'opéra, le rayonnement des œuvres verdiennes s'étendait chez les «gens du peuple» comme les
petits commerçants, les employés, les fonctionnaires de rang subalterne, les artistes, les écrivains,
etc. Il existait des petites salles de moindre importance qui reprenaient les œuvres de Verdi
(Nabucco, 1842; Macbeth, 1847; Rigoletto, 1851; Il Trovatore, 1853; La Traviata, 1853; Le roi Lear,
1843, etc.) avec des interprètes moins prestigieux que dans les grande villes de Milan, de Florence,
de Rome, de Naples, etc. De plus, partout en Europe, on jouait les opéras de Verdi et on les
adaptait.

Sans le vouloir, Giuseppe Verdi devint le barde de l'Italie en quête de son émancipation et de son
unité. Grâce à la musique, Verdi proposait un langage commun par lequel pouvaient s'exprimer les
aspirations politiques réunissant toutes la couches de la société. Le compositeur parmesan faisait
figure de héraut national. À Milan, à Venise, à Naples, à Rome, et à Palerme, on acclamait le
maestro non seulement pour sa musique, mais aussi parce qu'il était devenu le symbole de la
résistance à la domination étrangère autrichienne. L'art lyrique italien devint très populaire dans
tout le pays, alors d'autres compositeurs talentueux occupaient le devant de la scène, notamment
Gioachino Rossini, Gaetano Donizetti et Vincenzo Bellini, puis plus tard Giacomo Puccini. Les
musiciens de cette époque furent les ambassadeurs d'une Italie en pleine mutation culturelle et
contribuèrent à propager la langue italienne. Mais l'Autriche restait l'obstacle essentiel à l'unité et,
pour la vaincre, seul le Piémont pouvait réussir avec une aide étrangère.

6.1 L'intervention des Français

C'est alors qu'intervint la France de Napoléon III, empereur des


Français de 1852 à 1871. D'une part, la France désirait officiellement
favoriser le principe de la «souveraineté des peuples» tout en
affaiblissant l’empire autrichien ; d’autre part, elle espérait annexer
la Savoie et le comté de Nice, qui appartenaient à la Maison de
Savoie, laquelle possédait aussi la Sardaigne et le Piémont, et
désirait chasser les Autrichiens du nord de l'Italie. L'objectif de
Napoléon III était très clair: après l'entrevue de juillet 1858 à
Plombières (Vosges) avec Camille Benso, comte de Cavour,
président du conseil du royaume de Piémont-Sardaigne, l'empereur
des Français s'engageait à intervenir en faveur de l'unité italienne,
mais en échange le Piémont lui céderait Nice et la Savoie.

De plus, le nord de l'Italie deviendrait ainsi un royaume comprenant


la Lombardie, la Vénétie et les Romagnes, sous l'égide de la Maison
de Savoie (Victor-Emmanuel II). Le reste de l'Italie serait formé des
États pontificaux et d'un royaume central. L'ensemble de la
péninsule formerait une confédération sous la présidence du pape.

Il s'agit là de l'interprétation officielle française de l'«entrevue de Plombières». Les historiens


italiens affirment plutôt que Napoléon III voulait faire de l'ensemble de l'Italie un «protectorat
français». Puisque aucun tiers n'a assisté à l'entrevue, on ne saura probablement jamais ce que
contenait l'accord secret conclu entre les deux hommes (Napoléon III et le comte de Cavour, chef
du gouvernement du Piémont) à Plombières. Il est clair cependant que Napoléon III n'avait pas
l'intention de faire l'unité politique de la péninsule. Il souhaitait aider les populations du nord de
l'Italie à s'affranchir du joug des Habsbourg d'Autriche et croyait que l'influence française pourrait
par la suite s'exercer pleinement sur la nouvelle confédération. Mais il écartait l'idée de l'unification
de tous les territoires italiens sous la souveraineté du roi de Piémont-Sardaigne. Le 28 janvier 1859,
le traité franco-sarde confirmait la substance et modifiait les détails des accords de Plombières
conclus par le comte de Cavour et Napoléon III en juillet 1858. Voici quelques extraits du traité:

Article 1er

Dans le cas où suite à un acte agressif de l'Autriche la guerre venait à éclater entre le roi de Sardaigne et Sa
Majesté l'empereur d'Autriche, une Alliance offensive et défensive sera conclue entre Sa Majesté l'empereur
des Français et Sa Majesté le roi de Sardaigne.

Article 2

Le but de l'alliance sera de libérer l'Italie de l'occupation autrichienne, pour satisfaire les voix des populations
[...] constituant, si le résultat de la guerre le permet, un royaume de la Haute-Italie à onze millions
d'habitants.

Article 3

Au nom du même principe, le duché de Savoie et la province de Nice se réuniront à la France.

Article 4

[…] il est stipulé expressément, dans l'intérêt de la religion catholique, que la souveraineté du pape sera
maintenue.

Article 5

Les dépenses de la guerre seront supportées par le Royaume de la Haute-Italie.

Quatre jours plus tard, l'évêque de Verceil célébrait le mariage du prince Napoléon-Jérôme
Bonaparte, cousin germain de Napoléon III, et de la princesse Marie-Clotilde de Savoie, fille aînée
du roi Victor-Emmanuel. Le 26 avril 1859, l'Autriche ouvrait les hostilités devant le refus du
Piémont-Sardaigne de démobiliser son armée. La France entra en guerre contre l'Autriche en
soutenant le Piémont-Sardaigne et en envoyant des troupes pour rétablir le pape dans ses États
pontificaux, ce dernier ayant été chassé de Rome par les insurrections de 1848. La victoire des
Piémontais et des Français en Lombardie donna un nouvel élan à l'unité nationale italienne, au prix
d'une affreuse boucherie qui fit plus de 40 000 morts, dont 17 500 dans les rangs français.

6.2 La création du Royaume


À partir du mois de juillet 1859
jusqu'en avril 1860, plusieurs duchés
italiens se rallièrent au mouvement
unitaire soutenu par l'opinion
publique et le roi de Piémont-
Sardaigne, Victor-Emmanuel, qui
faisait figure de martyr de la cause
nationale. Puis le grand-duc de
Toscane s'enfuit en Autriche, le duc
de Parme se réfugia en Suisse et le
duc de Modène trouva refuge dans
le camp autrichien.

L'expédition du général Giuseppe


Garibaldi (1807-1882), qui avait
commencé en mai 1860, permit
l'annexion du royaume des Deux-
Siciles. Le 14 mars 1861, le royaume
d'Italie fut proclamé et Victor-
Emmanuel de Savoie, roi de
Piémont-Sardaigne, devint «roi
d'Italie par la grâce de Dieu et la
volonté de la Nation» le 17 mars
(Vittorio Emanuele II di Savoia, en
italien), sous le nom de Victor-
Emmanuel II. La ville de Turin fut à
l'origine la capitale du Royaume
jusqu'à son déplacement à Florence
en 1865. La Lombardie et la Vénétie
furent annexées en 1866; Rome en
1870, pour devenir la capitale du
Royaume en 1871. Les États
pontificaux furent contraints de se
joindre au royaume d'Italie en 1870.

Grâce à son appui à la Sardaigne et


au Piémont, Napoléon III avait
obtenu en 1760 l'annexion à la
France du comté de Nice et du
duché de Savoie, après deux
plébiscites triomphaux : 130 533
voix contre 235 en Savoie, et 25 734
contre 260 à Nice.

La petite république de Saint-Marin, depuis toujours indépendante, refusa de prendre part à


l’unification italienne et resta donc un État souverain.

On peut résumer la situation politique en précisant que les territoires des États qui composaient
l’Italie du XIXe siècle furent réunis en moins de deux ans, soit entre l’été 1859 et le printemps 1861.
La rapidité de l’unification fut perçue à l'époque comme une sorte de «miracle», un modèle de la
part d'un peuple s’unissant et se soulevant pour chasser les oppresseurs étrangers et les tyrans
locaux. Or, cette unification n’aurait pu être possible sans une intervention étrangère. D'une part, les
troupes françaises chassaient en 1859 les Autrichiens de Lombardie, d'autre part, une victoire
prussienne permettait au nouvel État italien d’annexer la Vénétie en 1866.
Toute cette unification politique s'est faite dans la violence : les ducs de
l’Italie centrale perdirent leurs trônes, la dynastie des Bourbons fut
expulsée de Naples, le pape fut privé de la plupart de ses territoires,
alors que le souverain du Piémont-Sardaigne devenait roi d'Italie sous le
nom de Victor-Emmanuel II (1820-1878). En raison de la réalisation de
l'unification italienne, le roi fut appelé le «père de la Patrie» ("Padre della
Patria"). Le royaume des Deux-Siciles au sud se vit aussitôt imposer les
lois du Nord et toutes les révoltes populaires furent brutalement
réprimées dans le Sud. Avec l’application des lois piémontaises dans
toute la péninsule, beaucoup d'Italiens du nouveau royaume se sentirent
plus «conquis» que «libérés». En fait, l'unification fut avant tout une
conquête des Italiens du Sud par les Italiens du Nord: on a même parlé
de «piémontisation» pour désigner les abus de l'uniformisation
administrative et culturelle.

Par ailleurs, pour que l'unification italienne fût complète en 1861, il


manquait encore des territoires importants parmi lesquels la Vénétie, le
Latium avec Rome, le Trentin, le Frioul, la Savoie et le comté de Nice,
mais aussi la Corse, l'île de Malte, l'Istrie et la Dalmatie.

La population italienne était devenue tellement anti-autrichienne que, au mois d'octobre 1866, la
population du Frioul fut appelée à se prononcer sur son rattachement au royaume d'Italie. Une
proportion supérieure à 99 % se prononça en faveur du OUI. Bien que la procédure du référendum
ait été quelque peu imposée, la preuve était faite qu'une majorité de Frioulans préféraient devenir
italiens plutôt que de demeurer autrichiens; il ne fut jamais proposé que la population puisse rester
frioulane et devienne un État indépendant. Par la suite, les régions d’Udine et de Pordenone furent
annexées au royaume d'Italie avec la Vénétie, alors que le Frioul oriental, appelé «comté de Gorizia
et de Gradisca», allait rester autrichien jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale qui allait
mettre un terme à l'Empire austro-hongrois.

6.3 La situation linguistique en 1861

En 1860, les nombreux États indépendants italiens se différenciaient non seulement par leurs
diverses formes de gouvernement, par leur niveau culturel et leur système économique, leurs
monnaies, leurs douanes, mais aussi par de considérables distinctions au point de vue linguistique.
En effet, des centaines de variétés dialectales étaient utilisées dans les différents États,
principautés et duchés qui composaient l’Italie. Les capitales de la péninsule étaient nombreuses
et importantes: Turin, Milan, Gênes, Venise, Rome, Naples, Palerme, mais aussi Mantoue, Ferrare,
Urbino et plusieurs autres.

On y parlait des langues régionales, qu'on les appelle "dialetti" («dialectes») n'a guère d'importance,
évoluant dans toutes les classes sociales de l'époque. C’est pourquoi ces langues étaient aussi en
usage dans la littérature concurremment au florentin de la littérature classique. C'est ce qui
explique que la littérature locale et dialectale était beaucoup plus répandue en Italie qu’en France
ou même en Allemagne.

- Les parlers romans dialectaux

Le plus grand linguiste italien du XIXe siècle, Graziadio Isaia Ascoli (1829-1907), fut le premier à
proposer une classification des parlers romans dialectaux d'Italie (Italia dialettale).
Groupe A : les dialectes du franco-provençal et les dialectes ladins;
Groupe B : les dialectes gallo-italiques (Ligurie, Piémont, Lombardie et Émilie-Romagnol) et les dialectes
sardes ;
Groupe C : les dialectes centraux, les dialectes méridionaux, le vénitien et le corse (ces deux derniers n'étant
pas considérés comme voisins de l'italien);
Groupe D : les dialectes toscans (caractérisés par une plus grande fidélité au latin).
Les groupes A, B, C et D constituaient pour Ascoli des groupes dialectaux distincts et autonomes.
Selon lui, seul le toscan et, dans une moindre mesure, le romain étaient des langues italiennes «de
nature». Elles lui paraissaient les plus près du latin d'origine. C'est Ascoli qui a fondé la discipline
scientifique de la dialectologie; il a aussi fondé en 1873 la revue Archivio glottologico italiano (qui
existe toujours). On lui doit également la création du mot Venezia Giulia («Vénétie julienne»).
- L'italien national

On peut comprendre, malgré les multiples dialectes en usage dans la péninsule, pourquoi la variété
du florentin de Toscane fut aussitôt admise comme langue nationale du nouvel État unifié. À cette
époque, de très petites portions de la population italienne parlaient cet italien national devenu
officiel. En fait, cette langue demeurait d'un usage très restreint et limitée à une élite, c'est-à-dire à
une petite classe dirigeante ainsi qu'à des intellectuels ou des universitaires. De plus, l'italien
officiel était pratiquement réservé à l'écrit, y compris par les classes dirigeantes qui utilisaient leur
variété régionale à l'oral ou en plus une grande langue étrangère de culture, telle le français,
l'espagnol ou l'allemand.

D'après les estimations du linguiste italien Tullio De Mauro, seulement 2,5 % de la population
italienne pouvait parler l'italien officiel en 1861, alors que le linguiste et philologue Arrigo Castellani
note que peut-être 10 % des Italiens pouvaient le comprendre. Bref, plus de 90 % des habitants de
l'Italie s'exprimaient en des langues ou dialectes locaux qui n'étaient guère compris ailleurs dans le
pays (voir la carte). Cette omniprésence des dialectes peut expliquer comment il se fait que les
immigrants italiens, malgré leur grande concentration dans certains pays (l'Argentine ou le
Venezuela par exemple), n'ont jamais exporté leur parler. Nous savons cependant que des Italiens
de Vénétie ont pu exporter durant quelque temps le vénitien au Brésil sans savoir l'italien. Au milieu
du XIXe siècle, tous les Italiens de la péninsule utilisaient comme langue maternelle leur dialecte
local, de la Vallée d'Aoste (en franco-provençal) à la Sicile (en sicilien) en passant par Rome (en
romain ou en romanesco).

Même le roi Victor-Emmanuel II parlait le piémontais dans les situations informelles ou familières,
mais le français en temps normal (c'était la langue de sa famille) et en italien (florentin) quand les
circonstances l'exigeaient. Le français a toujours été la langue maternelle des membres de la
Maison de Savoie, mais tous recevaient une éducation bilingue en français et en italien, le
piémontais étant acquis «naturellement».

En somme, l'Italie unifiée n'avait pas de langue commune au moment de sa création. La situation
linguistique en 1861 n'avait essentiellement pas changé par rapport au Moyen Âge parce que la
société était restée agricole et paysanne. Il s'agit là d'un facteur important au moment de
l'unification : 26 % de la population vivait dispersée dans les campagnes et 50 % dans des
agglomérations de moins de 2000 habitants. La population italienne était constituée d'une
écrasante majorité de paysans, soit de 80 % à 85 %. Il n'existait alors que six villes comptant plus
de 100 000 habitants: Naples (400 000), Milan (206 000), Rome (179 000), Palerme (178 000),
Turin (137 000) et Florence (108 000). Les multiples dialectes italiens de la péninsule ne pouvaient
opposer une réelle force à l'imposition de l'italien national issu du florentin de Toscane.

6.4 La naissance de l'italien unifié

Avec la formation d'un État unitaire en 1861 sont venus la scolarisation, la diffusion de la presse,
l'instauration du service militaire obligatoire et les progrès du mouvement syndical. Par la suite,
grâce à l'industrialisation, au développement du capitalisme et à la formation de la classe ouvrière,
l'Italie cessa d'être un pays rural pour devenir progressivement un pays industrialisé. L'unification
linguistique fut l'instrument le plus important de l'histoire politique de l'Italie moderne. Le nouvel
État possédait une langue commune disponible mais peu connue, un pouvoir central bien que
faible, une magistrature uniformisée, une armée et un système scolaire désormais unique.

- L'industrialisation
La société paysanne, qui a généralement son origine à l'époque féodale, est ordinairement
fragmentée en de multiples petites unités rurales isolées; dans ce type de société, les besoins
linguistiques sont réduits aux contacts à l'intérieur de la communauté, tandis que les contacts avec
le monde extérieur demeurent rares. C'est pourquoi au plan linguistique, toute société rurale a
tendance à multiplier les parlers locaux qui diffèrent de plus en plus à mesure qu'on s'en éloigne et
qu'on se retrouve dans un milieu urbain.

Dans une société industrialisée, l'isolement paysan n'est plus possible. L'industrialisation concentre
les forces productives au même endroit ou dans la même ville. Naissent alors les cités industrielles
et c'est là que vivent et travaillent les ouvriers par dizaines de milliers, sinon par centaines de
milliers d'individus. En Italie, des millions d'hommes et de femmes ont été déracinés de leur milieu
paysan et jetés dans la mêlée des usines et des villes. Cette situation entraîna forcément de
nouveaux besoins linguistiques, ce qui ne pouvait que favoriser une nouvelle langue, l'italien
populaire unifié. Le milanais, le turinois, le vénitien, le romain, le napolitain ou tout autre grand
dialecte urbain entrèrent ainsi en concurrence avec l'italien national, lequel prit progressivement le
dessus sur tous les autres idiomes.

C'est la classe ouvrière urbaine qui fut le moteur de la formation de l'italien oral. Pendant que les
paysans continuaient d'employer leur dialecte local, les ouvriers des usines apprenaient à parler
l'italien, un italien populaire et urbain, à mille lieues du florentin de Dante, car il était amputé de la
richesse de la tradition littéraire.

En même temps, l'italianisation progressa avec la poussée de la propagande politique et syndicale.


Le développement des organisations syndicales entraîna une plus grande connaissance de l'italien
qui, au début, était académique et grandiloquent, mais s'est transformé lorsque les masses
ouvrières se le sont approprié. En somme, l'activité syndicale a constitué un puissant véhicule de
l'italianisation.

- La scolarisation nationale

Après l'unification, l'État mit en place un système d'éducation national. En 1861, les trois quarts,
soit 78 % de la population, étaient analphabètes, et cette proportion devait être encore plus élevée
dans les provinces méridionales. Tous parlaient le dialecte de leur région : une langue néo-latine
qui a subi, au fil du temps, son évolution propre et s'est nourrie de nombreuses influences
étrangères. Cette langue locale permettait aux locuteurs de chaque région de communiquer
aisément entre eux, mais pas nécessairement avec ceux des autres parties de la péninsule. Ainsi,
un Piémontais pouvait plus facilement communiquer avec un Lombard qu'un Napolitain. Nous
ignorons le nombre exact des locuteurs qui parlaient la langue italienne au moment de l'unification,
et ce, d'autant plus qu'elle n'était pas vraiment fixée.

Gabrio Casati (1798-1873), qui était président du Conseil du royaume de Piémont-Sardaigne, fit
adopter en 1859 une loi sur la réforme scolaire, laquelle fut ensuite promulguer par tout le royaume
d'Italie. Cette loi du 13 novembre 1859, n° 3725 (ou loi Casati) s'inspirait du modèle prussien par
l'installation d'un système d'éducation fortement hiérarchisé et centralisé, tout en privilégiant
l'intervention de l'État et l'initiative privée. Ce système impliquait aussi une exaltation du sentiment
national et une place importante de l’épopée nationale dans les programmes et les exercices
scolaires, ce qui contribua sans doute à donner à l’Italie nouvelle la conscience de son unité. La
fameuse loi Casati de 1859 instaurait aux articles 190 et 191 l'enseignement de l'italien et
autorisait aussi l'enseignement du français dans les régions où cette langue était employée, donc
dans la Vallée d'Aoste et au Piémont.

Articolo 190 Article 190 [traduction]


[texte
original] Les matières d'enseignement du premier degré sont les suivantes:

Gli 1. La langue italienne (et la française dans les provinces où est employée une telle langue) ;
insegnamenti 2. La langue latine ;
del primo 3. La langue grecque ;
grado sono i 4. Les instructions littéraires ;
seguenti: 5. L'arithmétique :
6. La géographie ;
1. La Lingua 7. L'histoire; les notions de grec ancien et de latin.
Italiana (e la
Francese Article 191
nelle
provincie Les matières d'enseignement du second degré sont les suivantes:
dov’è in uso
tal lingua); 1. La philosophie ;
2. La Lingua 2. Les éléments des mathématiques;
Latina; 3. La physique et les éléments de chimie;
3. La Lingua 4. La littérature italienne (et la française dans les provinces où est employée une telle langue);
Greca; 5. La littérature latine ;
4. Istruzioni 6. La littérature grecque ;
Letterarie; 7. L'histoire ;
5. 8. L'histoire naturelle.
L’Aritmetica:
6. La
Geografia;
7. La Storia;
Nozioni di
antichità
latine e
greche.

Articolo 191

Gli
insegnamenti
del secondo
grado sono:

1. La
Filosofia;
2. Elementi di
Matematica;
3. La Fisica e
gli elementi
Chimica;
4. La
Letteratura
Italiana (e la
Francese
nelle
Provincie
dov’è in uso
tal lingua);
5. La
Letteratura
Latina;
6. La
Letteratura
Greca;
7. La Storia;
8. La Storia
Naturale.

Cette loi demeura en vigueur jusqu'en 1877, alors que les trois premières années du primaire
devenaient obligatoires. Dès lors, ce fut la loi du 15 juillet 1877, n° 3961 (legge 15 luglio 1877 n.
3961), appelée aussi loi Coppino, qui fut appliquée. La langue italienne était obligatoire, comme en
fait foi l'article 2 :

Articolo 2 Article 2 [traduction]


[texte
original]
L'obbligo di L'obligation visée à l'article 1er est limitée au niveau primaire du premier degré, qui dure
cui all'articolo généralement jusqu'à l'âge de neuf ans, et comprend les premières notions des droits de
1 rimane l'homme et du citoyen, la lecture, la calligraphie, les rudiments de la langue italienne,
limitato al l'arithmétique et le système métrique; l'obligation peut se terminer plus tôt si l'enfant soutient
corso un examen et obtient de bons résultats sur les matières mentionnées comme cet examen
elementare qui aura lieu soit à l'école soit dans un établissement délégué, avec la participation des
inferiore, il parents présent et autres proches. Si l'examen est un échec, cette obligation doit se
quale dura di poursuivre jusqu'à l'âge de dix ans.
regola fino ai
nove anni, e
comprende le
prime nozioni
dei doveri
dell'uomo e
del cittadino,
la lettura, la
calligrafia, i
rudimenti
della lingua
italiana,
dell'aritmetica
e del sistema
metrico; può
cessare
anche prima
se il fanciullo
sostenga con
buon esito
sulle predette
materie un
esperimento
che avrà
luogo o nella
scuola o
innanzi al
delegato
scolastico,
presenti i
genitori od
altri parenti.
Se
l'esperimento
fallisce
obbligo è
protratto fino
ai dieci anni
compiuti.

Dans le cadre de la loi Coppino de 1877, l’enseignement religieux demeurait facultatif et


subordonné à la demande des parents. Mais l'instruction primaire devait être laïque, gratuite et
obligatoire pour tous les enfants de six à neuf ans. Dorénavant, des sanctions pouvaient être prises
contre les parents qui voulaient soustraire leurs enfants à l'école obligatoire. Grâce à la
fréquentation scolaire, l'italien devint accessible à un plus grand nombre d'individus. Afin de faire
face à la pénurie des écoles, le gouvernement expropria des monastères pour en faire des écoles
publiques. Au fur et à mesure que l'usage de l'italien progressait dans la société, celui des dialectes
reculait. La langue nationale devint de plus en plus prestigieuse, et les dialectes régressèrent, mais
lentement. Tout ce processus prit quelques décennies. Ce n'est qu'au début du XXe siècle que les
jeunes Italiens ont appris à lire et à écrire l'italien avant l'âge de dix ans, ce qui ne signifie pas pour
autant qu'ils pratiquaient cette langue dans la vie privée. Avant la Première Guerre mondiale,
l'italien était encore une langue imposée à la majorité de la population.

- Les États pontificaux


Les historiens ne parlent pas souvent du rôle des États pontificaux dans l'édification de l'italien
national. Devant la fragmentation des pouvoirs politiques sur le territoire italien, les États du pape
représentaient une zone de stabilité incontestable. La papauté avait compris, après les progrès
indéniables de la Réforme protestante et après avoir tenu durant trop longtemps à son latin
d'Église, qu'il était inutile de continuer à s'adresser aux Romains en latin ecclésiastique.

Habituée à une intense activité diplomatique, la cour papale avait l'habitude d'employer plusieurs
langues, notamment le français, l'espagnol, l'allemand, etc., mais aussi l'italien dans sa variété
florentine. Les États pontificaux constituaient alors l'un des rares pouvoirs politiques, avec la cour
de Toscane, à employer le florentin dans le domaine politique. Il faut rappeler que, la plupart du
temps, le pape n’était pas d'origine romaine et, lorsqu'il l’était, son entourage demeurait d'origine
toscane ou venait de l’Italie du Nord. Ainsi, l’élite de Rome ne parlait pas le dialecte romain, le
romano. La présence de nombreux papes toscans a eu pour effet de modifier le dialecte romain qui
s'est fragmenté notamment en romanesco parce que celui-ci a emprunté de nombreux éléments
toscans. Avec le temps, le romanesco s'est considérablement rapproché non seulement du
florentin, mais aussi de l'italien standard. De façon générale, les papes ont contribué à propager le
florentin et, par voie de conséquence, l'italien.

- Le modèle d'imposition du français

Au début du XIXe siècle, la France était une nation unifiée, et


le français était une langue homogène et parlée ou
comprise par une majorité de la population, même si les
«patois» y étaient encore très vivants. L'édit de Villers-
Cotteret de François Ier avait en 1539 imposé le français
dans les actes officiels et les documents judiciaires. Par la
suite, l'État adopta de multiples décrets, lois et règlements
destinés à imposer le français dans la population.

Mais rien de tel ne s'était produit en Italie, sauf dans le


duché de Savoie. Par l’édit de Rivoli du 22 septembre 1561,
le duc Emmanuel-Philibert de Savoie fit comme François Ier
en déclarant le français comme langue officielle en
remplacement du latin dans la partie occidentale de son
duché (Savoie et Vallée d'Aoste). Emmanuel-Philibert de
Savoie choisit, pour la partie orientale, l’italien de Toscane
pour le Piémont et le comté de Nice.

À cette époque, de nombreux intellectuels et écrivains


italiens comparaient la situation de l'Italie avec celle de la
France. Des différences significatives entre les deux pays
ont marqué certains Italiens qui considéraient que la France
était un modèle à suivre.

Parmi eux, il faut citer Alessandro Manzoni (1785-1873) considéré comme l'un des plus importants
écrivains italiens de son temps. Celui-ci souhaitait une langue unifiée pour toute l’Italie, une langue
unique que tous puissent parler, écrire et comprendre. Il voulait une langue nationale qui remplace
à la fois les dialectes et le florentin jugé une langue archaïque dans ses fonctions. Manzoni fut le
chef de file du camp des partisans de l'uniformisation à partir du toscan, conçu comme le berceau
de la langue italienne. Pour lui, la France représentait un idéal linguistique. Dans son roman I
Promessi Sposi (en français: Les Fiancés), Manzoni a tenté de mettre en pratique ses conceptions
d'une langue italienne nationale. Cette œuvre est considérée comme le premier roman moderne
italien et elle eut une influence décisive sur la définition de la langue nationale. Manzoni a ainsi
influencé un grand nombre d'auteurs et a marqué de façon décisive la langue italienne pour en
arriver à remplacer l'italien littéraire de Dante, de Pétrarque et de Boccace par un style linguistique
plus naturel et plus «libertin».

En 1868, le ministre de l'Instruction publique, Emile Broglio, fit appel à Manzoni pour diriger une
commission chargée de «rechercher et de proposer toutes les mesures et tous les moyens par
lesquels on puisse favoriser et rendre plus universelle dans toutes les classes du peuple la
diffusion de la bonne langue et de la bonne prononciation» (Wikipedia). Le rapport qui sortit de
cette initiative, et qui était de la plume même du romancier, établissait que la «bonne langue» et la
«bonne prononciation» étaient celles de Florence. Mais il est difficile d'imposer une langue par
décret à tout un peuple. Alessandro Manzoni oubliait que la formation des grandes langues
nationales est généralement le fruit d'une longue histoire et que celle de l'Italie passait par des
siècles de morcellement. Il faudra attendre encore plusieurs décennies pour que s'impose l'italien
national à tous les Italiens.

- Les emprunts au français

Comme on pouvait s'y attendre, les emprunts au français se sont poursuivis tout au cours du XIXe
siècle. La liste qui suit ne témoigne que de quelques exemples courants: ristorante (<restaurant),
casseruola (<casserole), maionese (<mayonnaise), menù (<menu), paté (<pâté), purè (<purée), crêpe,
omelette, croissant; boutique, décolleté, plisse (<plissés), griffe, prêt-à-porter, fuseaux, boulevard,
toilette, sarcasmo (<sarcasme), cinema, avanspettacolo (<avant le spectacle = interlude) et en
français soubrette, boxeur, châssis, tapis roulant, etc.

- La colonisation italienne

En raison des difficultés après l'unification de l'Italie, le pays voyait partir, chaque année autour de
1880, entre 15 000 à 20 000 de ses citoyens. À partir de l'année 1882, ce fut environ 135 000
départs annuels, un nombre qui allait augmenter à 250 000 à la fin du siècle, puis à plus de 500 000
quelques années plus tard. Les contingents les plus nombreux étaient généralement originaires
des régions méridionales. Ces émigrants partaient pour la France, la Suisse, l'Allemagne et
l'Autriche-Hongrie. S'ajoutèrent ensuite l'Amérique latine (Argentine, Brésil, Uruguay), les États-Unis
et le Canada. Les autorités se montraient plutôt favorables au fait migratoire. L'Italie entreprit
même une politique d'expansion d'outre-mer. La colonisation constituait sans doute un moyen
supplémentaire de résoudre les problèmes de surpopulation et les tensions sociales du Sud.

Les premières initiatives furent menées par des missionnaires italiens qui, ayant pris pris en
Afrique orientale, tentèrent d'entraîner le gouvernement du compte de Cavour dans une intervention
que celui-ci refusa. Dès 1879 fut fondée la Società d'esplorazione commerciale in Africa. Il fallut
attendre en 1882 pour qu'un nouveau gouvernement se prête à une implantation sur la côte
érythréenne, à Assab, puis à Massaouah. À partir de ces deux points d'appui, les Italiens espéraient
pénétrer vers l'intérieur.

La première tentative des Italiens de conquérir l'empire d'Éthiopie en 1895 se termina par un
désastre retentissant à Adoua, après lequel l'Italie se vit forcée de reconnaître l'indépendance de
l'Éthiopie. Le traité signé à Addis Abeba, le 26 octobre 1896, laissait à l'Italie la Somalie italienne et
l'Érythrée au prix de 5000 soldats tués et de 3000 prisonniers. Des manifestations se déroulèrent
en Italie pour condamner l'échec d'Adoua.

6.5 La Première Guerre mondiale

Au début du XXe siècle, le gouvernement italien se lança dans une politique de réformes en
élargissant la législation dans le domaine social, en définissant un statut pour les fonctionnaires
(1908) et en introduisant le suffrage masculin quasi universel — pour les femmes ce sera par
décret législatif, n° 23, du 2 février 1945. Le droit de vote fut octroyé à tous les citoyens mâles à
partir de 21 ans sachant lire et écrire, ainsi qu'aux analphabètes (mâles) à partir de 30 ans ou aux
individus ayant accompli leur service militaire (1912). L'industrie italienne se développa dans de
nouveaux secteurs, comme la sidérurgie, la mécanique, le textile, la chimie, tandis que le pays
commençait à s'électrifier. En même temps, l'agriculture se modernisa avec l'introduction de la
culture intensive et de productions plus spécialisées. Favorisée par l'apparition d'un courant
nationaliste, l'expansion coloniale reprit : l'Italie annexa en Libye la Tripolitaine et la Cyrénaïque, et
occupa en 1912 les îles du Dodécanèse, un archipel de la mer Égée (Grèce). Bref, au cours de cette
période (1902-1910), l'économie italienne, en dépit de crises périodiques (1902 et 1907), connut
une phase de prospérité.

Le 28 juin 1914, l'héritier du trône d'Autriche, l'archiduc François-Ferdinand, et son épouse furent
assassinés par un nationaliste serbo-bosniaque (un musulman serbe de Bosnie) à Sarajevo en
Bosnie-Herzégovine. Le gouvernement autrichien, qui tenait la Serbie pour responsable, lui déclara
la guerre et l'envahit en août, précipitant ainsi la Première Guerre mondiale. À ce moment-là, l'Italie
était déjà liée à l'Allemagne et à l'empire d'Autriche-Hongrie par la «Triple Alliance» (la "Triplice"), un
pacte militaire signé en 1882 par Humbert Ier et renouvelé régulièrement dans le but de contrer le
système d'alliance de la «Triple Entente» (Royaume-Uni, France et Russie). Victor-Emmanuel III
régnait comme roi d'Italie depuis l'assassinat de son père, Humbert Ier, le 29 juillet 1900.

Croyant retirer davantage de compensations territoriales, l'Italie décida de se rapprocher de la


Triple Entente et de signer en secret le pacte de Londres du 26 avril 1915 (Patto di Londra, en
italien). Le pays s'engageait alors à entrer en guerre contre l'Allemagne et l'Autriche en échange
d'importantes compensations territoriales (voir la carte). Le pacte prévoyait que l'Italie recevrait, en
cas de victoire, le Trentin, le Tyrol du Sud, la Marche julienne (Vénétie julienne), l'Istrie (sans la ville
de Fiume), une partie de la Dalmatie, de nombreuses îles de l'Adriatique, ainsi que la ville albanaise
de Vlora (Vlorë en albanais) et la petite île de Saseno (Sazan en albanais) dans la baie de Vlorë, et
le bassin houiller d'Antalya dans le sud de la Turquie. De plus, elle se voyait confirmer la
souveraineté sur la Libye, l'Érythrée, la Somalie et le Dodécanèse (en mer Égée) et attribuer une
partie de l'empire colonial allemand en Asie.

- Le traité de Versailles (1919)

Le traité de Versailles du 28 juin 1919 redessina les frontières de l'Europe en raison du


démantèlement de l'ancien empire des Habsbourg et de son remplacement par une demi-douzaine
de nouveaux États, conformément au principe imposé par le président américain Woodrow Wilson,
du «droit des peuples à disposer d'eux-mêmes», ce qui concernait surtout les Polonais, les
Hongrois, les Roumains, les Tchèques, les Slovaques, les Slovènes, les Croates, les Serbes, etc.,
mais pas nécessairement tous les autres peuples (Gallois, Écossais, Bretons, Frioulans, Corses,
Sardes, Siciliens, etc.).

Au cours de la Conférence de paix, les puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale


décidèrent d'annexer à l'Italie une partie seulement des territoires qui avaient été promis par le
pacte de Londres (1915), les États-Unis étant fermement opposés aux clauses du traité de
Londres. Le président américain ne se sentait pas lié par ce traité qu'il n'avait pas signé. Cette
situation provoqua de violentes protestations de la part du premier ministre italien, Vittorio
Emanuele Orlando qui, déçu, quitta la conférence de paix, ce qui n'entraîna aucune conséquence
lors de la Conférence, sauf un mécontentement généralisé qui s'en suivit en Italie. On sait aussi que
la Chambre des représentants des États-Unis n'entérina jamais le traité de Versailles signé par son
président.

Le traité de Saint-Germain-en-Laye du 10 septembre 1919 vint donc compléter celui de Versailles


et en faire partie. Toute la région orientale de l'Adriatique fut partagée entre l'Italie et le royaume de
Yougoslavie. Les Italiens reçurent l'Istrie, alors que la Yougoslavie obtint la Dalmatie située plus au
sud. La ville de Trieste et le comté de Gorizia passèrent également à l'Italie et firent partie de la
Vénétie julienne.
Le traité de 1919 accordait aussi à l'Italie
le Trentin et le Haut-Adige jusqu'au col
du Brenner. L'Italie annexa en outre les
îles de Cherso (Cres en croate) et de
Lussino (Lošinj en croate), tandis que la
Yougoslavie s'emparait de la petite île de
Krk (Veglia en italien).

Du jour au lendemain, quelque 200 000


Allemands du Haut-Adige devinrent
italiens malgré eux. Dans la région de
l'Istrie attribuée à l'Italie, les habitants
italophones étaient généralement
concentrés dans les villes du littoral,
tandis que la population de l'arrière-pays
était plutôt composée de Croates ou de
Slovènes. En Vénétie julienne, on parlait
donc l'italien, le frioulan, le vénitien,
l'istrien (variété de vénitien), le slovène et
le croate.

- Le traité de Rapallo (1920)

Il y eut aussi le traité de Rapallo, signé le 12 novembre 1920, entre la Yougoslavie (le royaume des
Serbes, des Croates et des Slovènes) et l'Italie (royaume d'Italie). Insatisfaite des clauses des traité
de paix, qui ne lui accordaient pas les territoires qu'elle revendiquait, l'Italie négocia avec la
Yougoslavie un autre traité à Rapallo, une rectification des nouvelles frontières entre les deux États.
Le traité de Rapallo accordait à l'Italie d'importants territoires croates et slovènes, soit quelque 10
000 km².

L'article 1er du traité modifiait en effet les frontières d'avant la


guerre à l'est: les villes de Trieste, de Gorizia et de Gradisca,
ainsi que toute l'Istrie et certains districts de la Carniole
(Postojna, Ilirska Bistrica, Idria, Vipava, Ajdovšcina) étaient
annexés à l'Italie. Selon l'article 2, l'Italie recevait aussi l'enclave
de Zadar (Zara en italien). L'article 3 attribuait les îles Cres,
Losinj, Pelagia et Lastovo à l'Italie, alors que les autres îles de
l'archipel, qui appartenaient auparavant à l'Empire austro-
hongrois, allaient dorénavant à la Yougoslavie (Royaume des
Serbes, des Croates et des Slovènes). Enfin, avec l'article 4,
Fiume (ou Rijeka) devenait pour un temps une «ville libre»; ce
nouvel État avait pour territoire un corpus separatum (en latin
dans le texte) délimité par la ville et le district de Fiume, et une
partie de territoire en Istrie.

Les nouvelles frontières placèrent sur le territoire italien une


population de langue slovène (à Trieste, à Gorizia, à Capo
d'Istria/Koper) et croate (dans toute l'Istrie, les îles dalmates et
Zara), c'est-à-dire 700 000 Slaves du Sud.

À la suite de ces traités, la côte dalmate, jadis vénitienne, et les possessions allemandes ou
turques d'outre-mer échappaient toutefois à l'Italie. De plus, la guerre, qui s'achevait par une grave
crise socio-économique, avait coûté à l'Italie quelque 500 000 morts et un million de blessés.
7 Le fascisme italien (1919-1945)

En 1918, l'Italie, encore appelée royaume d'Italie, constituait toujours une


monarchie avec Victor-Emmanuel III comme roi, appartenant à la
dynastie de la Maison de Savoie. Au cours de la période s'étendant de
1922 à 1943, le royaume d'Italie fut dirigé par le gouvernement fasciste
de Benito Mussolini (1883-1945), sans que le régime monarchique ne
soit interrompu. C'est donc dire que Victor-Emmanuel III dut traiter et
composer avec le régime mussolinien durant vingt et un ans.

Le fascisme italien est apparu à la suite de la Première Guerre mondiale


en 1919, lorsque les espoirs italiens d’expansion territoriale furent déçus
par l’issue de la guerre. En effet, les conclusions du traité de Versailles
privaient l'Italie des territoires pourtant promis lors du pacte de Londres
de 1915. Le fait que plusieurs des territoires «perdus» comptaient une
population alors en partie italophone (en majorité ou en minorité)
bouleversa une grande partie de l'opinion publique italienne en raison de
la propagande conduite par la presse nationaliste et mussolinienne.
La réaction fut violente en Italie, alors qu'un mouvement
révolutionnaire se mobilisait autour de Benito Mussolini. À cette
déception morale s'ajoutaient les problèmes économiques (industries
en crise, endettement de l'État et inflation), sociaux (chômage, grèves
et baisse du pouvoir d'achat) et politiques (agitation révolutionnaire
communiste). Face aux grèves qui se multipliaient, les anciens partis
politiques italiens furent rapidement dépassés. Le 23 mars 1919, un
ancien instituteur devenu journaliste militant socialiste, Benito
Mussolini, fonda à Milan un groupement fasciste, les «Faisceaux
italiens de combat» (en italien: "Fasci italiani di combattimento"), qui
seront connus sous le nom de «Chemises noires» (en italien : "camicie
nere" ou "squadristi").

Canalisant les mécontentements, Benito Mussolini prit le pouvoir en


1922. En raison des occupations d'usines et de la progression des
communistes, de nombreux grands propriétaires terriens et des
industriels accordèrent de l'aide financière au mouvement fasciste qui
reçut aussi le soutien des classes moyennes menacées également par
la mobilisation ouvrière dans les campagnes et dans les villes.

Benito Mussolini devint président du Conseil du royaume d'Italie du 31 octobre 1922 au 25 juillet
1943, puis premier maréchal d'Empire du 30 mars 1938 au 25 juillet 1943, et président de la
République sociale italienne (RSI) de septembre 1943 à avril 1945. Dès les élections de 1929, la
Chambre des députés ("Camera dei deputati del Regno d'Italia") ne comptait plus que des députés
favorables au nouveau régime. La presse fut muselée, les grèves furent interdites. Toute la
jeunesse italienne fut embrigadée dès l’âge de six ans dans des formations de type militaire avec
comme devise «Croire, obéir, combattre» (en italien: "Credere, obbedire, combattere"). De nombreux
opposants émigrèrent à l'étranger jusqu'à ce que l'émigration soit interdite. C'est pourquoi, de 1929
à 1945, le pays vit sa population passer de 38 millions à 45 millions d'habitants.

Pendant plus de vingt ans, Mussolini institua un régime autoritaire, militariste et nationaliste: le
fascisme. L'origine du mot vient de fascio signifiant «faisceau», un symbole d'autorité dans la Rome
antique; il s'agissait d'un assemblage de tiges liées autour d'une hache (voir l'illustration). Le
faisceau désignait d'abord le mouvement fasciste, puis le régime fasciste mis en place par
Mussolini, avant de désigner toutes les dictatures fondées sur le culte du chef et le rejet des
principes démocratiques et des droits de l’homme. Au cours de son «règne», Mussolini se fit
désigner comme le Duce, mot italien dérivé du latin dux et signifiant «chef» ou «guide». Par
analogie, à l'époque de la république de Venise, le représentant de l'État se faisait appeler «doge»,
un mot de la même origine latine, qui a donné «duc» en français. Benito Mussolini a grandi dans un
milieu où on lisait et parlait l'italien plutôt que le romagnol de sa région.

En 1929, Benito Mussolini signait les accords du Latran, entre l'État italien et le Saint-Siège,
représenté par le cardinal Gasparri, secrétaire d'État du pape Pie XI. Les accords comprenaient
trois conventions distinctes : un traité politique qui réglait la «question romaine»; une convention
financière (quatre milliards de lires) qui dédommageait le Saint-Siège; et un concordat qui statuait
sur la position de l'Église en Italie (le catholicisme devenait la religion officielle de l'État italien). Le
pape perdait ses anciens États pontificaux et acceptait de n'être plus souverain temporel que sur
l'État de la Cité du Vatican formé de 44 hectares, le plus petit État du monde.

7.1 La politique linguistique

Adversaire de la démocratie, du parlementarisme, de la société libérale, du capitalisme et de la


liberté économique, Mussolini appliqua une politique linguistique fasciste fondée sur le «tout-
italien» et l'exclusion ou l'interdiction des autres langues. En ce sens, il fit adopter plusieurs lois
pour restreindre ou plutôt pour supprimer les droits linguistiques des minorités d'Italie, notamment
dans la Vallée d'Aoste (contre le français), dans le Trentin-Haut-Adige, notamment dans la province
de Bolzano (contre l'allemand) et dans le Frioul-Vénétie-Julienne (contre les slovène et le croate).
En somme, la politique d'assimilation forcée semble avoir été pratiquée avec d'autant plus de
rigueur que les régions frontalières paraissaient plus menacées pour l'italien ou plus menaçantes
pour l'Italie.

- L'interdiction linguistique

Dans la province de Trieste au Frioul-Vénétie-Julienne, les persécutions furent particulièrement


violentes à l'égard des Slovènes durant les émeutes du 13 avril 1920, fomentées en représailles à
l'attaque contre les troupes d'occupation italiennes par la population croate locale. De nombreux
magasins slovènes et d'édifices publics furent détruits pendant ces émeutes qui culminèrent
quand un groupe de fascistes italiens, dirigé par Francesco Giunta, brûla la "Narodni Dom" (la
«Maison nationale»), la salle communautaire des Slovènes de Trieste. Benito Mussolini salua cette
action comme un «chef-d'œuvre du fascisme de Trieste» ("capolavoro del fascismo triestino").

Évidemment, la région du Frioul ainsi que l'Istrie et les localités dalmates ne


furent pas laissées pour compte, car la répression fasciste entraîna, sur une
période de dix ans, la mort de plus de 2000 Croates et Slovènes, et conduisit à
l'emprisonnement plus de 20 000 autres personnes.

En 1920, Mussolini avait formé des commandos de squadristi, ou squadristes,


c'est-à-dire des groupes paramilitaires issus des "Faisceaux de combat" (en
italien: Fasci di combattimento) ou «Chemises noires». Ces commandos
pourchassèrent, illégalement et en toute impunité, les grévistes, les
syndicalistes, les socialistes et les démocrates que Mussolini rendait
responsables de la crise au pays, mais aussi les minorités linguistiques du
nord de l'Italie. Ces minorités parlaient le français, le franco-provençal et le
piémontais dans la Vallée d'Aoste, l'allemand, le tyrolien du Sud (ou
Südbairisch), ainsi que le fersentaler ou mochène (mòcheno, en italien) et le
cimbre (cimbro, en italien) au Haut-Adige, le slovène, le croate ou le frioulan au
Frioul-Vénétie-Julienne, ainsi que l'istrien, le vénitien, l'italien, le slovène et le
croate en Istrie. Les squadristes semaient partout la terreur chez les minorités
linguistiques.

Voici un commentaire de Mussolini en septembre 1920 concernant le slovène et le croate au cours


d'une «visite guidée» au Frioul et en Vénétie-Julienne (y compris l'Istrie):

Di fronte ad una razza inferiore e barbara come la [Devant une race inférieure et barbare comme la slave, il
slava - non si deve seguire la politica che dà lo ne faut pas poursuivre une politique qui donne des
zuccherino, ma quella del bastone. I confini dell'Italia sucreries, mais celle du bâton. Les frontières de l'Italie
devono essere il Brennero, il Nevoso e le Dinariche: io doivent être le Brenner, le Nevoso et les Dinarides: je
credo che si possano sacrificare 500.000 slavi crois qu'il est possible de sacrifier 500 000 Slaves
barbari a 50.000 italiani. barbares contre 50 000 Italiens.]

Les mesures prises par les fascistes italiens visaient à faire disparaître toute trace des langues
minoritaires dans le nord-est de l'Italie, au Frioul, en Vénétie et en Istrie; et il en fut de même dans
la Vallée d'Aoste. Dès 1923 furent supprimées toutes les écoles en langues minoritaires, en
français, en franco-provençal, en frioulan, en ladin, en slovène et en croate. En 1923, le décret-loi du
11 février 1923, n° 352, prescrivit, sous peine d'amende, la suppression de toutes les affiches en
une langue étrangère «barbare», même les bilingues, et en 1926 tous les noms des rues de la ville
d'Aosta furent changés.

À partir de 1925, les actes de l'état civil de l'Italie durent être rédigés exclusivement en italien. Un
décret de la même année, le décret-loi du 22 novembre 1925, n° 2191 (Disposozioni riguardanti la
lingua d'ensegnamento nelle scuole elementari), interdit l’enseignement, même facultatif, de toute
autre langue que l'italien dans les écoles. Puis le Décret royal du 5 février 1928, n° 577, imposa
l'enseignement de l'unique langue italienne, ce qui supprimait l'enseignement des langues
minoritaires, dont le français dans la Vallée d'Aoste, l'allemand dans la province de Bolzano et le
slovène et le croate dans l'Est:

Article 272

À partir de l'année scolaire 1923-1924, dans toutes les premières années des écoles primaires allophones,
l'enseignement doit être offert en italien. Au cours de l'année scolaire 1924-1925, même dans les deuxièmes
années de ces écoles, l'enseignement doit être en italien. Au cours des années scolaires suivantes, il sera
procédé de façon similaire pour les trois années jusqu'à ce que, dans le nombre d'années égal à celui de
l'ensemble des cours, dans toutes les classes, l'enseignement soit donné en italien. Jusqu'à ce que le
remplacement de la langue d'enseignement soit conforme aux dispositions des paragraphes précédents,
aucun instituteur, sauf en cas de nécessité, ne pourra enseigner dans une autre langue que l'italien, à moins
qu'il ne soit dûment autorisé.

Rappelons que les instituteurs devaient faire la classe en chemise noire dans les écoles, alors que
les professeurs d'université furent, à partir de 1931, astreints à prêter serment de fidélité au régime.
L'article 18 du décret royal n° 1227 du 28 août 1931 énonçait ce qui suit:

Article 18
Articolo 18
Les professeurs titulaires et les professeurs chargés de
I professori di ruolo e i professori incaricati nei
cours dans les établissements royaux d'enseignement
Regi istituti d'istruzione superiore sono tenuti a
supérieur sont tenus de prêter serment selon la formule
prestare giuramento secondo la formula
suivante:
seguente:
«Je jure d'être fidèle au roi, à ses successeurs et au
"Giuro di essere fedele al Re, ai suoi Reali
régime fasciste, d'observer fidèlement la Constitution et
successori e al Regime Fascista, di osservare
les autres lois de l'État, d'exercer les fonctions de
lealmente lo Statuto e le altre leggi dello Stato, di
professeur et d'accomplir toutes les obligations
esercitare l'ufficio di insegnante e adempire tutti i
universitaires dans le but de former des citoyens
doveri accademici col proposito di formare
travailleurs, honnêtes et consacrés à la Patrie et au
cittadini operosi, probi e devoti alla Patria e al
régime fasciste. Je jure que je n'appartiens ni
Regime Fascista. Giuro che non appartengo né
appartiendrai à des associations ou à des partis, dont les
apparterrò ad associazioni o partiti, la cui attività
activités ne sont pas conciliables avec les devoirs de ma
non si concilii coi doveri del mio ufficio."
charge.»

Sur un total de 1250 professeurs, seulement une douzaine refusa de le faire. Pour Mussolini
(1931), l'école doit être un instrument du fascisme:
L'école italienne, dans tous ses degrés et son
La scuola italiana in tutti i suoi gradi e i suoi
enseignement, doit être basée sur les idéaux du
insegnamenti si ispiri alle idealità del Fascismo,
fascisme, éduquer la jeunesse italienne en lui
educhi la gioventù italiana a comprendere il
inculquant le fascisme, s'ennoblir par le fascisme et
Fascismo, a nobilitarsi nel Fascismo e a vivere nel
vivre dans un climat historique créé par la révolution
clima storico creato dalla Rivoluzione Fascista.
fasciste.

L'article 1er du décret-loi royal du 15 octobre 1925, n° 1796, interdit aussi l'emploi d'une autre langue
que l'italien dans les tribunaux:

er
Article 1

1) Dans toutes les affaires civiles et pénales qui sont traitées dans les tribunaux du royaume, l'italien doit
être exclusivement employé.

2) La présentation des instances, des actes, des recours et des écritures généralement rédigés dans une
autre langue que l'italien est non avenue et ne sert même pas à empêcher le commencement du calcul des
échéances des délais.

3) Les procès-verbaux, les rapports d'experts, les actes d'accusation, les décisions et toutes les actions et
mesures en général, qui ont un lien quelconque avec la justice civile et pénale et qui sont rédigés dans une
autre langue que l'italien sont nuls.

4) Quiconque n'est pas en mesure de comprendre l'italien ne peut pas être inscrit sur les listes des jurés.

Cette politique linguistique d'interdiction était destinée à supprimer tous les droits linguistiques des
minorités, ce qui, selon l'idéologie fasciste, devait nécessairement favoriser l'expansion de l'italien.

La politique raciale en vigueur en Allemagne, notamment contre les Juifs, trouva un aboutissement
similaire en Italie à partir de 1938. Ainsi, la plupart des Juifs de Merano dans la province de
Bolzano furent arrêtés par les nazis, le 8 septembre 1943, et prestement déportés en Allemagne,
vers les camps d'extermination. C'était la première déportation à avoir lieu en Italie. L'année
suivante, un camp de concentration de transit (un «Durchgangslager») fut créé à Bolzano en juillet
1944, après la fermeture de celui de Fossoli, près de Modène. Au cours de la même période, un
autre camp de concentration fut ouvert à Trieste (Risiera di San Sabba) avec une chambre à gaz.
Quant aux homosexuels, ils furent considérés comme des criminels «politiques»: ils risquaient la
prison et l'exil dans des îles lointaines.

- Les lois fascistes

Voici un ensemble de lois fascistes, appelées aussi «lois fascistissimes» (de l'italien "leggi
fascistissime"), adoptées à cette époque. Elle sont toutes reproduites ici et traduites en français:

- Décret royal du 11 février 1923, n° 352, sur l'application de la taxe sur les enseignes;
- Décret royal du 29 mars 1923, n° 800, fixant la liste officielle des noms des
municipalités et des autres localités des territoires ci-annexés;
- Décret-loi royal du 24 octobre 1923, n° 2185 : ordonnance sur les grades scolaires et
les programmes pédagogiques de l'enseignement primaire;
- Décret-loi royal du 15 octobre 1925, n° 1796 : obligation d'employer la langue italienne
dans tous les bureaux judiciaires du Royaume;
- Décret-loi royal du 22 novembre 1925, n° 2191 : dispositions relatives à la langue
d'enseignement dans les écoles primaires;
- Décret royal du 5 février 1928, n° 577 : approbation du texte unique sur les lois et
règlements juridiques émis en vertu de l'article 1er, n° 3, de la loi du 31 janvier 1926, n°
100, sur l'enseignement primaire, post-primaire et ses travaux d'intégration;
- Décret royal du 9 juillet 1939, n° 1238: ordonnance sur l'état civil;
- Décret royal du 28 octobre 1940, n° 1443: le Code de procédure civile;
- Loi du 23 décembre 1940, n° 2042 : interdiction de l'usage des mots étrangers dans
les noms des entreprises et les diverses formes de publicité;
- Décret royal du 26 mars 1942 -XX, n° 720 : règlement complémentaire relatif à la loi du
23 décembre 1940 -XIX, n° 2042 sur l'interdiction de l'usage des mots étrangers dans
les noms des entreprises et dans les diverse formes de publicité.

La volonté de tout italianiser eut pour conséquence immédiate de remettre en question les droits
des minorités linguistiques présentes sur le territoire italien, les plus importantes étant, rappelons-
le, les communautés de langue allemande dans le Trentin-Haut-Adige (Bolzano), française dans la
Vallée d'Aoste et slovène dans le Frioul-Vénétie-Julienne.

En 1940, le Décret royal du 28 octobre 1940, n° 1443, sur le Code de procédure civile imposa
l'emploi obligatoire de l'italien dans la procédure civile, avec possibilité d'avoir recours à un
interprète:

Article 122

Utilisation de la langue italienne - Désignation de l'interprète

Dans tout procès, il est obligatoire d'utiliser la langue italienne. Lorsqu'il est évident qu'un justiciable ignore
la langue italienne, le juge peut désigner un interprète. Celui-ci, avant d'exercer ses fonctions, doit prêter
serment d'office devant la cour qu'il remplira fidèlement celles-ci.

Article 123

Désignation du traducteur

Lorsqu'il faut procéder à l'examen de documents qui ne sont pas rédigés en italien, le tribunal peut désigner
un traducteur assermenté, conformément à l'article précédent.

Cette politique linguistique visait non seulement la suppression des droits linguistiques des
minorités, mais aussi l'adoption systématique des mots italiens, y compris la toponymie, les
patronymes ou les noms de famille.

Après la Première Guerre mondiale, Benito Mussolini imposa dans tout le Nord une politique
d'assimilation ("Regio Decreto 7 aprile 1927, n. 494"), qui eut pour effet le remplacement des noms
de famille et des noms de lieux par des appellations italiennes. Voici un exemple de formulaire
utilisé au Frioul, à Trieste et en Istrie, mais appliqué aussi dans la Vallée d'Aoste, pour tous les
noms de famille à modifier:

Il Prefetto della Provincia dell’Istria Le préfet de la province de l'Istrie (traduction)


------------ ------------

Veduta la domanda per la riduzione del cognome Compte tenu de la demande d'adaptation du nom de famille
in forma italiana presentata dal Signor dans une forme italienne présentée par
…………………………………………………… M...................................................................

Veduti il regio decreto 7 aprile 1927 Nr. 494 con Compte tenu du décret royal du 7 avril 1927, n° 494, avec lequel
cui sono stati estesi a tutti i territori annessi al ont été étendus à tous les territoires annexés au Royaume les
Regno gli art. 1 e 2 del R. D. L. 10 gennaio 1926, articles 1er et 2 du décret-loi royal du 10 janvier 1926, n° 17, et
Nr. 17, ed il Decreto ministeriale 5 agosto 1926 du décret ministériel du 5 août 1926 portant sur l'approbation
che approva le istruzioni per l’esecuzione del R. D. des instructions pour la mise en œuvre du décret-loi royal
L. anzidetto. mentionné auparavant.

Ritenuto che la predetta domanda è stata affissa Entendu que la demande mentionnée ci-dessus a été affichée
per la durata di un mese all’albo pretorio del pendant une période d'un mois au tableau public de la
Comune di ………………………………… municipalité de.......................

E all’albo di questa Prefettura, senza che siano Et au tableau de cette préfecture, sans qu'il n'y ait eu
state presentate opposizioni: d'opposition déposée :
Veduto l’art. 2 del R.D.L. precitato: Compte tenu de l'article 2 du décret-loi royal ci-dessus :

DECRETA DÉCRÈTE

Al Signor …………………………………. di-fu À monsieur ........................................ de feu ...............................


…………………………. e della …………………………………… nato et de la ............................................. né à
a …………………………………………. addi ..................................................... à ce jour
…………………………………….. residente a .............................................. résidant à .................................
………………………………………… Via …………………………………di rue................................................................................................ de
condizione ……………..……….. è accordata la condition.............................. est accordée la modification du
riduzione del cognome in forma italiana da nom de famille dans une forme italienne
.………………………………….. in ............................................. en....................
………………………………………………………… ........................................................................................................

Con la presente determinazione viene ridotto il Avec la présente décision, le nom de famille de l'épouse est
cognome in forma italiana alla moglie modifié dans la forme italienne ...................................... et des
..……………………ed ai figli enfants.......................
…………………………………………………….................................. ...........................................................................................................

Il presente decreto, a cura del Capo de Comune di Le présent décret, par les soins du chef la municipalité de la
attuale residenza, sarà notificato all’interessato a résidence actuelle, sera communiqué à l'intéressé selon les
termini del n. 6, comma terzo ed avrà ogni altra termes du n° 6, troisième paragraphe, et sera exécuté dans tous
esecuzione nei modi e per gli effetti di cui ai nn. 4 les cas suivant les modalités et aux fins visées des nos 4 et 5
e 5 delle istruzioni ministeriali anzidette. des instructions ministérielles mentionnées auparavant.

Pola, addi …………………….. 19 …. – Anno ……. Pola, le ............ jour de ..................... 19 .... - Année .......

Il Prefetto : ........................ Le préfet: ..................

Ce type de formulaire fut rempli des dizaines de milliers de fois. Ceux qui s'opposèrent à ces
«modifications» de nom furent tout simplement emprisonnés. Cette politique d'italianisation des
noms de famille commença en 1926; elle toucha particulièrement les noms allemands, slovènes et
croates. Les noms ladins et frioulans furent considérés comme des noms italiens. Dans la seule
province de Trieste, plus de 3000 noms furent complètement changés et 60 000 personnes ont vu
leur nom modifié pour se rapprocher d'une consonance italienne, pour un total de quelque 100 000
noms slovènes ou croates italianisés; souvent le prénom fut également italianisé. Les noms des
pierres tombales dans les cimetières furent aussi italianisés. Heureusement, les noms et prénoms
d'origine ont été rétablis plus tard, beaucoup plus tard, lors de l'adoption de la Loi du 28 mars 1991,
n° 114, sur le rétablissement des noms et prénoms modifiés pendant le régime fasciste dans les
territoires annexés à l'Italie.

Pour rendre les nouveaux territoires acquis irrémédiablement italiens, le régime fasciste pratiqua
aussi une solution radicale: le déplacement des populations. L'objectif de l'opération était de
minoriser la population autochtone locale au sein d'une majorité importée d'italophones de façon à
ce que si, un jour, le critère ethnique devait s'appliquer pour décider du sort de ces territoires, il
jouerait nécessairement en faveur de l'Italie. En pratique, il suffisait de n'embaucher que des
fonctionnaires de préférence unilingues italophones attirés par des offres alléchantes et de faire
venir en masse des italophones pauvres des régions du Sud, qui n'auraient rien à perdre en migrant
dans le Nord. Cette politique ne réussit pas partout, mais elle donna un élan à un mouvement qui
se poursuivra bien après la mort de Mussolini (1945). Quoi qu'il en soit, ces mélanges de
population à l'intérieur de l'Italie contribuèrent certainement, aux dépens des minorités
linguistiques, à unifier un État politiquement encore fragile et dont l'identité était encore incertaine.
Ceux qui écopèrent le plus, ce furent les francophones de la Vallée d'Aoste, les germanophones du
Haut-Adige, les slavophones (Slovènes et Croates), les Ladins et les Frioulans du Frioul, ainsi que,
au sud, les petites communautés albanaises, croates et grecques, sans oublier les Siciliens et les
Sardes.

7.2 Le purisme italien et l'Académie d'Italie

Le fascisme fut une période clé pour la langue italienne. Le régime lança une campagne
d’italianisation d'orientation puriste: il fallait bannir les mots étrangers dans la langue italienne. Le
rôle principal de l'Accademia d'Italia fut donc de supprimer toute présence de mots exotiques, les
«exotismes» (en italien: esotismi) dans la langue italienne.

- La chasse aux mots étrangers

La politique de répression à l'égard des mots étrangers débuta en 1937. La propagande fasciste
inculqua chez les Italiens un sentiment de xénophobie qui aboutira, au plan linguistique, à la
parution en 1941 du premier volume du Vocabolario della lingua italiana (les lettres A à C), précédé
par la loi du 23 décembre 1940, n° 2042, sur l'interdiction des mots étrangers, et la création d'une
commission «pour l'italianité de la langue», laquelle avait pour tâche d'établir des listes de mots
étrangers devant être remplacés par des mots italiens (même des archaïsmes), ou des mots
italianisés, ou être tolérés et acceptés dans la langue italienne. Cette politique d'italianisation
aboutit parfois à des résultats comiques: même William Shakespeare est devenu Guglielmo
Shekspirro. Le mot anglais «rugby» fut changé en palla ovale («ballon ovale»), «bar» en mescita
(«débit de boisson»).

La loi de 1940 n° 2042 fut suivie du décret royal du 26 mars 1942 -XX, n° 720, lequel correspondait
en fait à un Règlement sur l'interdiction de l'usage des mots étrangers dans les noms des
entreprises et dans les diverses formes de publicité. Selon l'article 5 du règlement, il fut permis aux
hôtels, pensions et autres lieux publics en général de continuer à utiliser le linge de maison, les
rideaux, la vaisselle, la coutellerie, etc., ayant des mots étrangers sur du tissu, mots gravés,
émaillés ou imprimés de façon indélébile, à la condition que les matériaux rendus hors service
avant l'expiration de leur terme soient remplacés en temps et lieu afin de se conformer aux autres
dispositions du Décret royal du 26 mars 1942 -XX, n° 720 :

Article 5

Au cours de l'état actuel de la guerre, ou jusqu'à un an après la fin de celle-ci, il est permis aux hôtels,
pensions et autres lieux publics en général de continuer à utiliser le linge de maison, les rideaux, la vaisselle,
la coutellerie, etc., ayant des mots étrangers sur du tissu, mots gravés, émaillés ou imprimés de façon
indélébile, à la condition que les matériaux rendus hors service avant l'expiration de leur terme soient
remplacés en temps et lieux afin de se conformer aux autres dispositions de la loi du 23 décembre 1940 -
XIX, n° 2042.

Les entreprises qui ont l'intention de se prévaloir de l'option prévue au paragraphe suivant doivent faire une
déclaration, dans un délai de deux mois à compter de l'entrée en vigueur du présent décret, aux organismes
de tourisme de leur province respective, en précisant la quantité des matériaux mentionnés ci-dessus en
cours d'utilisation.

- Les campagnes d'interdiction

La politique fasciste dans le domaine linguistique s'est exercée non pas directement sur les
Italiens eux-mêmes, mais par le biais de prescriptions envoyées à la presse à l'occasion de
campagnes contre l'introduction des mots étrangers. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la
grande majorité des Italiens ne parlaient pas encore la langue nationale, mais leur dialecte local. Il
faut noter que les interdits du régime fasciste étaient circonscrits à la langue écrite et ne
s'appliquaient pas à la langue parlée. Néanmoins, si le contact de la population avec les textes
législatifs fut limité, l'interdiction des mots étrangers, généralement appelés forestierismi (les
«xénismes») et esotismi (les «exotismes»), et l'imposition des mots italiens furent exercés sur la
population italienne grâce aux écoles au moyen des dictionnaires.

En italien, le mot forestierismo (1887) désigne une forme linguistique prise dans une langue
étrangère. Ce mot provient du latin foris («en dehors de l'enclos»), qui désignait une chose ou une
personne venant d'un pays étranger. Quant à esotismo, il fut formé (1499) à partir du latin exoticum
et du grec exotikos, signifiant «étranger» ou «qui provient de pays lointains» (en français: exotique).
À l'époque de Mussolini, les dictionnaires étaient généralement des ouvrages d'interdiction, dans
lesquels on n'expliquait jamais les motifs des interdits. Jusqu'en 1940, l'ennemi numéro 1 était le
français, les emprunts dans cette langue constituant la grande majorité des mots condamnés par
les linguistes associés aux campagnes d'interdiction.

Dans son ouvrage Barbaro dominio publié à Milan en 1933, Paolo Monelli écrit ce qui suit à propos
de la France et de la natalité:

"E'
curioso
che I'
Italia,
paese
dove si
sanno
ancora
fare i
bambini,
debba [II est étrange que l'Italie, pays où on sait encore faire des enfants, doive emprunter ces termes à
prendere la France, pays où on en fait beaucoup moins depuis longtemps.]
questi
termini
dalla
Francia
dove se
ne fanno
assai
meno da
un
pezzo.

De son côté, Franco Natali, l'auteur de Come si dice in italiano - Vocabolarietto autartico publié en
1940 à Bergame (Edizioni di "Bergamo Fascista"), affirme:

Da noi si fabbricano, per grazia di Dio, consule Mussolini, molti pargoli. In Francia si fa di tutto [Chez
per fabbricarne col contagocce, e quando ne vien fuori per disgrazia qualcuno, otto volte su dies nous, on
lo tiran su col biberon. Al nostro paese sono allattati, nella maggior parte dei casi, dalla madré, e fabrique,
quando ne siamo proprio costretti, ricorriamo al poppatoio. grâce à
Dieu, à
l'époque
de
Mussolini,
beaucoup
de petits.
En
France,
on fait
tout pour
les
fabriquer
au
compte-
gouttes,
et quand
par
malheur il
en vient
un au
monde,
huit fois
sur dix, ils
l'élèvent
au
biberon.
Dans
notre
pays ils
sont
allaités, le
plus
souvent,
par la
mère, et
quand
nous y
sommes
vraiment
obligés,
nous
recourons
au
poppatoio
(biberon).]

Le lien entre la langue et le taux de natalité en France n'était pas évident. Mais la référence à la
France constituait un anti-modèle qui faisait abstraction de la langue elle-même, car l'objectif était
de renforcer chez les Italiens un sentiment d'aversion envers un «pays ennemi», dont la langue est
un corollaire en tant que «langue de l'ennemi». D'ailleurs, la défense de la patrie

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