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Vol. 3
No 1
Crises: causes,
perspectives
et alternatives
répartition des revenus / politique des revenus / politique économique / récession économique /
pays de l’UE / marché financier / banque / flux de capitaux / mondialisation / plein emploi /
travail décent / allégement de la pauvreté / politique fiscale / macroéconomie / pays développés /
pays en développement / rôle des syndicats / droits des travailleurs / travail précaire /
développement économique et social / emploi / conditions économiques / Brésil / Mexique /
balance des paiements / politique monétaire / endettement / balance commerciale / revenu
des ménages /
Les désignations utilisées dans les publications du BIT, qui sont conformes à la pratique des
Nations Unies, et la présentation des données qui y figurent n’impliquent de la part du Bureau
international du Travail aucune prise de position quant au statut juridique de tel ou tel pays,
zone ou territoire, ou de ses autorités, ni quant au tracé de ses frontières.
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signifie pas que le Bureau international du Travail souscrit aux opinions qui y sont exprimées.
La mention ou la non-mention de telle ou telle entreprise ou de tel ou tel produit ou procédé
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rable ou défavorable.
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l’adresse suivante: Publications du BIT, Bureau international du Travail, CH-1211 Genève 22,
Suisse, ou par courriel: [email protected].
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5
Préface
Dan Cunniah
7
Editorial
Pierre Laliberté
17
Un agenda centré sur le travail pour favoriser le changement
Michael Sommer
23
La Grande Récession: bilan et prospectives
Robert H. Wade
57
Redistribution, déséquilibres mondiaux et crise économique
et financière: plaidoyer pour un New Deal keynésien
Eckhard Hein
83
Une politique macroéconomique pour «un plein emploi productif
et un travail décent pour tous»: un aperçu
Iyanatul Islam
109
La crise dans la zone euro
Trevor Evans
3
Journal
international
de recherche
syndicale
2011 129
Vol. 3 Des modèles de développement divergents: le Brésil et le Mexique
No 1
Carlos Salas et Anselmo dos Santos
149
Comment faire fonctionner un système financier instable?
Des options pour le réformer
Hansjörg Herr
4
Journal
international
Préface
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
No 1
Dan Cunniah
Directeur
Bureau des activités pour les travailleurs (ACTRAV)
Bureau international du Travail
5
Journal au centre des choix politiques. Déjà en 1964, les partenaires sociaux de l’OIT
international
de recherche
l’avaient compris en adoptant la convention no 122 qui appelait à l’utilisation
syndicale de tous les leviers économiques pour promouvoir le plein emploi.
2011 Lors de sa 99e Conférence de juin 2010, l’OIT s’est engagée à intensi-
Vol. 3
No 1
fier ses efforts pour définir de nouvelles voies pour la politique macroéco-
nomique. Nous ne pouvons que saluer cette détermination renouvelée et
promettre qu’ACTRAV fera tous les efforts possibles pour contribuer à la dis-
cussion et multiplier les opportunités d’échange.
Les contributions reprises dans ce numéro du Journal international de
recherche syndicale sont un petit pas dans cette direction. Elles sont pour la
plupart extraites de la Conférence de l’Université ouvrière mondiale inti-
tulée «Le travail et la crise mondiale: Le partage du fardeau (!) Façonner
l’avenir (?)», qui s’est tenue à Berlin en septembre 2010. Cette conférence ras-
semblait de jeunes syndicalistes venus du monde entier ainsi qu’une nouvelle
génération de chercheurs. Ensemble, ils se sont efforcés de tirer les leçons de
la crise pour le mouvement syndical et ont essayé de définir des voies alterna-
tives pour l’avenir.
Je suis sûr que les lecteurs du Journal international de recherche syndi-
cale seront d’accord avec moi pour dire que ce début est de bon augure. Les
dirigeants syndicaux devraient trouver dans cette édition du Journal une aide
précieuse pour leur travail quotidien de promotion du travail décent pour
tous les travailleurs et leurs familles.
6
Journal
international
Editorial
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
No 1
Pierre Laliberté
Responsable de publication
7
Journal que le monde entier peut se tirer d’affaire grâce à ses exportations devrait
international
de recherche
être écartée d’emblée, mais elle a envahi l’imagination des chefs d’Etats et de
syndicale gouvernements.
2011 Bien sûr, cela va se traduire pour les travailleurs par un nouveau tour
Vol. 3
No 1
de vis au nom de l’«austérité compétitive», dans lequel les coûts de l’ajuste-
ment structurel permettant de sortir de la crise seront gérés par la déflation
des salaires et une plus grande précarisation du travail, et budgétisés par des
coupes importantes dans les prestations sociales et la perte de services publics.
Cette cure de déflation ne sera pas seulement plus douloureuse pour la plu-
part des gens, il est possible qu’elle finisse par achever le patient.
D’autres voies sont possibles, mais, comme Michael Sommer, président
de la Confédération syndicale internationale, le souligne dans ce numéro, il
est clair que «ce n’est pas par gratitude que la politique économique chan-
gera. Tout va dépendre de la force de persuasion de nos arguments et de notre
capacité à mobiliser le public». Cela exigera des syndicalistes et des forces du
progrès une détermination et une confiance permettant de faire face non seu-
lement aux forces des groupes d’intérêts et du statu quo, mais aussi au «fata-
lisme politique» tout aussi paralysant qui imprègne trop souvent le débat
politique.
L’approche économique centrée sur l’emploi n’est pas seulement une idée
louable, c’est aussi le seul moyen sensé de nous remettre sur la voie du dévelop-
pement durable. La mondialisation telle que nous la connaissons n’est pas une
réalité immuable; elle est façonnée par les forces sociales, un fait que l’on ne
devrait pas perdre de vue dans la recherche d’alternatives.
Dans l’autopsie de la crise, l’instinct grégaire des banquiers et des inves-
tisseurs a fait l’objet de critiques générales. Il apparaît clairement que la plu-
part des banquiers préfèrent suivre la tendance plutôt que d’adopter une
position indépendante: perdre beaucoup d’argent quand tout le monde en
perd ne pose aucun problème (surtout si quelqu’un d’autre supporte les
risques «systémiques»…). Ce qui est vrai pour les banquiers semble égale-
ment valable pour les chercheurs. Il est beaucoup plus facile de répéter les
idées à la mode avec de légères variantes que de proposer une vision alternative
basée sur des recherches approfondies et des preuves.
On peut dire avec certitude que ceux qui ont contribué à ce numéro du
Journal international de recherche syndicale sont des exceptions à cette mode
en économie qui consiste à «rejoindre le troupeau pour se sentir en sécurité».
L’ensemble de ce numéro apporte une contribution importante à cet effort
intellectuel pour comprendre ce qui nous a conduits à cette crise et établir de
nouveaux éléments permettant de construire une macroéconomie alternative
et un paradigme propice au développement.
Pour les besoins de cet exercice, Robert Wade a été invité à faire des
«pronostics» sur les scénarios économiques probables dans les dix prochaines
années au vu de l’orientation économique actuelle. Il résume la situation
actuelle de la façon suivante:
8
Le problème central maintenant est le déséquilibre entre la montagne d’exi- Editorial
gences financières sur les revenus et le flux de revenus. Le secteur financier
est politiquement suffisamment puissant pour bloquer les mesures visant à
réduire ses exigences sur les revenus, tout en étant suffisamment puissant,
avec d’autres forces politiques, pour bloquer les dépenses creusant le déficit
qui pourraient stimuler la production, l’emploi, les revenus et la demande
dans l’économie productive. Le déséquilibre entre les exigences financières
excessives et les capacités excédentaires de l’économie productive semble
devoir perdurer à moyen terme.
9
Journal les restrictions budgétaires et une faible croissance, il n’est plus possible de
international
de recherche
revenir au système d’avant la crise. La principale question qui se pose à propos
syndicale des Etats-Unis et de l’Europe est de savoir, au vu de la politique actuelle, si
2011 ces zones seront en mesure ou pas d’éviter une déflation du type de celle qu’a
Vol. 3
No 1
subie le Japon.
Beaucoup ont foi dans une reprise tirée par les économies des marchés
émergents, comme la Chine, le Brésil et d’autres pays: c’est ce qu’on appelle
«la thèse du découplage». Alors que ces économies présentent actuellement
des signes de surchauffe en partie grâce au maintien d’une politique moné-
taire «accommodante» (avec des taux d’intérêts faibles) aux Etats-Unis, en
Europe et au Japon, on peut se demander si elles sont suffisamment grandes
et si elles peuvent passer d’une économie axée sur les exportations à une éco-
nomie axée sur la demande intérieure en raison du manque de croissance des
autres grands pays.
Pour remettre l’économie sur la voie d’un développement durable, Hein
propose ce qu’il appelle un «New Deal keynésien» au niveau mondial et
européen. La relance par les salaires est un des éléments clefs de cette stra-
tégie, qui, d’après lui:
10
performances des pays qui avaient subi les conséquences des «programmes Editorial
d’ajustement structurels» avaient été lancés en faveur d’un réexamen des
principales affirmations du paradigme de l’orthodoxie.
C’est justement ce que fait Iyanatul Islam dans son article. Il examine
la pertinence des principales affirmations de la politique macroéconomique
en vogue, comme le maintien d’objectifs à un chiffre pour l’inflation, les
règles budgétaires arbitraires limitant les niveaux de déficit et d’endettement.
Iyanatul Islam propose de les remplacer par les préoccupations pour le plein
emploi et le développement, qui seraient prioritaires au niveau des normes
et des conventions qui régissent la politique macroéconomique. Ainsi qu’il
l’explique:
est susceptible de faire en sorte que les banques centrales et les ministères
des finances ne se préoccupent plus exclusivement que de l’atteinte d’un
taux d’inflation faible, à un chiffre, et des objectifs budgétaires prédéter-
minés. Cela permettrait d’alléger les contraintes auto-imposées ou impo-
sées de l’extérieur sur la marge de manœuvre politique et d’encourager les
principaux responsables de la politique macroéconomique nationale à agir
en tant qu’acteurs du développement. Cela signifierait que les banques cen-
trales devraient repérer les moyens d’améliorer l’accès équitable au finan-
cement des petites et moyennes entreprises (PME) qui représentent une
3. Les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) sont composés de huit objec-
tifs internationaux de développement que les 192 Etats membres des Nations Unies et au
moins 23 organisations internationales ont décidé d’atteindre d’ici à 2015. La cible 1.B des
OMD demande l’établissement de l’emploi décent pour les femmes, les hommes et les jeunes.
11
Journal source majeure de création d’emplois. Cela impliquerait que les ministères
international
de recherche
des finances devraient trouver des sources de financement non inflation-
syndicale nistes – comme augmenter le ratio des impôts par rapport au PIB dans les
2011 cas où le poids de la fiscalité est réduit – afin de soutenir les investissements
Vol. 3
No 1
publics bien nécessaires dans les infrastructures.
12
évoluent dans des directions insensées, comme sous l’influence de contrô- Editorial
leurs aériens ivres. Les pays qui ont de grands déficits et une forte inflation
peuvent connaître une appréciation de leur monnaie, car les investisseurs
spéculatifs du «carry trade» cherchent à faire du profit à la fois sur les taux
d’intérêts élevés et les perspectives d’appréciation de la monnaie (c’est ce
qui s’est passé dans une grande partie de l’Europe orientale et notamment
en Islande). Parallèlement, certains gouvernements arriment leur taux de
change à celui de leurs principaux marchés d’exportation, même s’ils accu-
mulent de grands excédents extérieurs, et de grandes réserves, en partie
pour remplacer les droits de douane, les restrictions quantitatives et les
autres politiques industrielles interdites par l’OMC.
Il poursuit en suggérant que les pays de la zone euro devraient élaborer une
politique économique coordonnée visant à promouvoir le plein emploi, qui se
13
Journal caractériserait, entre autres éléments, par des investissements sous l’égide du
international
de recherche
secteur public pour répondre notamment aux exigences du changement cli-
syndicale matique. Il propose qu’à long terme l’Union européenne développe sa capa-
2011 cité à mener sa propre politique budgétaire, au moyen d’une centralisation
Vol. 3
No 1
partielle de ses leviers et de son budget. Il est favorable à l’idée d’une émission
d’euro-obligations afin d’alléger la pression sur les pays très endettés.
Carlos Salas et Anselmo dos Santos nous proposent de leur côté une
analyse comparative des performances de l’économie et du marché du travail
du Mexique et du Brésil, les deux plus grandes économies d’Amérique latine,
avant et durant la crise. Ils attribuent les meilleurs résultats du Brésil à un
ensemble de politiques propices au développement. Ils soulignent le fait que
les politiques de redistribution, en soutenant les revenus des plus pauvres, ont
généreusement payé, et insistent également sur le rôle des politiques indus-
trielles pour orienter l’économie vers les secteurs à plus forte valeur ajoutée.
Alors que les deux pays partaient d’une vision macroéconomique conser-
vative assez similaire au début des années 2000, Carlos Salas et Anselmo dos
Santos montrent que ce qui a changé dans le cas du Brésil a été:
Enfin, et ce n’est pas le moindre des problèmes, s’il existe un domaine de pre-
mière importance où les responsables politiques ont en grande partie échoué
à trouver un remède contre la crise, c’est certainement celui de la re-régula-
tion du système financier. Devant les énormes coûts économiques et sociaux
de la crise financière, la pression budgétaire que cette dernière a provoquée et
l’inefficacité manifeste du système actuel, tout le monde s’attendait à ce que
ce point soit le premier à l’ordre du jour du G8 et du G20. Effectivement, on a
fait beaucoup de bruit à ce sujet, et les Etats-Unis et la Banque des règlements
internationaux ont notamment fait quelques gestes pour remédier à certains
des aspects du problème. Cependant, il est juste de dire que c’était tout à fait
insuffisant et que les principaux problèmes sont restés sans solution, notam-
ment celui de la taille des établissements financiers et des implications qui en
découlent au niveau du risque pour l’économie.
Sur cette question, Hansjörg Herr propose une visite guidée approfondie
mais accessible des arcanes mondiales de la réforme financière. Il met en évi-
dence certains des problèmes les plus manifestes et fait des propositions pour
14
garantir que les institutions financières jouent le rôle qui est le leur, c’est-à- Editorial
dire «fournir du crédit en quantité suffisante aux activités réelles à des taux
d’intérêts faibles». Il conclut ainsi:
Un système financier comme celui que nous venons de décrire n’est pas
une utopie. Par exemple, il a plus ou moins existé aux Etats-Unis et dans
d’autres pays industrialisés après la seconde guerre mondiale. Il existait
des systèmes de régulation globale avec un contrôle des taux d’intérêts, des
capitaux internationaux et de presque tous les établissements financiers non
bancaires et, dans une certaine mesure, des versions différentes de ce sys-
tème existent encore dans tous les pays d’Asie orientale qui réussissent au
niveau économique.
15
Journal
international
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
Un agenda centré
No 1
sur le travail
pour favoriser
le changement
Présentation lors de la Conférence
de l’Université ouvrière mondiale
sur le travail et la crise mondiale, Berlin
Michael Sommer
Président, Confédération syndicale internationale (CSI)
17
Journal Chères collègues, chers collègues
international
de recherche
syndicale Je tiens à vous remercier de m’avoir invité à cette conférence de l’Université
2011 ouvrière mondiale qui se tient ici à Berlin, dans la mairie de Schöneberg.
Vol. 3
No 1
C’est dans cet endroit historique que John F. Kennedy a fait sa célèbre décla-
ration «Ich bin ein Berliner» («Je suis un Berlinois») pour montrer sa soli-
darité avec les habitants de la ville encerclée. Et c’est aussi dans ce lieu que
Willy Brandt, alors maire de Berlin et passionné de liberté et de justice,
est devenu le leader de la social-démocratie allemande. Willy Brandt était
convaincu que la liberté, la justice sociale et la démocratie sont interdépen-
dantes et que chacune permet à l’autre d’exister. Cette vision est toujours
d’actualité.
De nos jours, il faut envisager la liberté et la justice au niveau mondial.
L’Université ouvrière mondiale apporte dans ce sens une contribution essen-
tielle. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous, les syndicats allemands
et les syndicats mondiaux, nous avons fait partie des fondateurs engagés de
l’Université ouvrière mondiale, et pourquoi nous continuons à soutenir son
développement.
«Le partage du fardeau (!) Façonner l’avenir (?)» est le thème de cette
conférence. Je vais cibler mes commentaires sur l’agenda centré sur le travail
pour favoriser le changement: qu’est-ce qui, d’après nous, doit être changé et
que pouvons-nous faire pour le changer?
Ces trois dernières années de crise n’ont laissé aucun doute aux syndi-
cats et à bien d’autres quant au fait que la justice sociale et le simple bon sens
exigent un changement radical de notre politique économique nationale et
internationale.
Mais après le sauvetage sans précédent des banques et des investisseurs
financiers, la nécessité d’un changement de système passe une fois de plus à la
trappe. Quand la crise était à son apogée, on a recherché le soutien des syndi-
cats, mais maintenant les effets de cette crise sur le marché du travail servent
d’arguments pour exiger de nouvelles réductions de salaires et la suppression
des mesures de protection des travailleurs.
Nous, les syndicats, ne nous faisions pas d’illusions. Ce n’est pas par gra-
titude que la politique économique changera. Tout va dépendre de la force de
persuasion de nos arguments et de notre capacité à mobiliser le public.
La crise n’est pas encore terminée. Avec le sauvetage des banques et les
mesures de relance, les dirigeants politiques n’ont fait que s’attaquer aux
symptômes. Ils ont plus ou moins bien réussi, en fonction du pays. Mais ils
n’ont pas touché aux causes systémiques de la crise.
Les restrictions imposées à ceux qui ont provoqué cette crise – les acteurs
des marchés financiers – sont beaucoup plus réduites que l’impact de la crise
sur ceux qui ont véritablement été touchés – les travailleurs:
Dans le monde, il y a environ 212 millions de chômeurs. C’est 30 millions
de plus qu’en 2007.
18
En 2009, l’emploi précaire a considérablement augmenté, si bien que Un agenda
pour le
50,6 pour cent de la main-d’œuvre dans le monde se retrouve maintenant changement
dans des emplois sans protection.
Le nombre de jeunes au chômage dans le monde a augmenté de 10,2 mil-
lions en 2009 – la plus grande augmentation depuis 1991.
Les effets et les causes de cette crise sont mondiaux. Les solutions appor-
tées par les Etats-nations sont de ce fait moins efficaces que les mesures coor-
données au niveau international. Mais, pour que l’action ait un impact, il
est indispensable de se mettre d’accord au préalable sur des priorités com-
munes. Bien sûr, le contexte de départ et les possibilités d’agir varient d’un
pays à l’autre, en fonction de leur situation politique et économique. Mais si
les syndicats veulent se faire entendre au niveau international, si nous vou-
lons joindre nos forces, il est vital de nous concentrer sur quelques priorités
communes. Nous ne pouvons pas nous permettre le luxe de défendre chacun
notre propre cheval de bataille.
J’envisage pour le moment quatre tâches principales:
1. Atteindre le plein emploi et l’augmentation des salaires en fonction de celle
de la productivité;
2. Garantir aux jeunes des perspectives, des opportunités d’emploi et de
formation;
3. Supprimer les formes d’emploi précaires et informelles, notamment en
garantissant des salaires minimaux et la sécurité sociale universelle;
4. Protéger les droits des travailleurs.
Le plein emploi doit être le fil conducteur des politiques économiques natio-
nales et internationales. Mais pas n’importe quel emploi. Il doit s’agir d’un
emploi de qualité, avec un salaire permettant de vivre décemment, et d’avoir
une part de la croissance économique de la société. Il faut que cet emploi
réduise au minimum les risques pour la santé et respecte les normes de sécu-
rité au travail.
Nous devons également créer des emplois qui répondent aux grands défis
de l’avenir. Il nous faut modifier radicalement notre politique industrielle au
niveau écologique, mettre en place des infrastructures publiques tout en four-
nissant les soins de santé publique, une éducation publique, en construisant
des logements publics, pour garantir à tous la sécurité et l’égalité des chances.
Tout cela n’est pas possible sans imposer plus les hauts revenus et la fortune.
Nous devons donc prendre des mesures décisives pour abolir les paradis fis-
caux, introduire une taxe sur les transactions financières et augmenter la fis-
calité sur la fortune et les héritages.
Mais il est essentiel également d’arriver à l’acceptation d’un taux appro-
prié d’imposition sur les revenus moyens, pour pouvoir relever les défis
sociaux et écologiques. Dans les pays industrialisés, l’Etat ne peut pas être
19
Journal correctement géré avec un taux d’imposition inférieur à 45 pour cent du
international
de recherche
PIB. Les pays en développement ne seront pas non plus en mesure de faire les
syndicale investissements décisifs dans le développement sans augmenter leurs recettes.
2011 Etant donné que 40 pour cent de la richesse mondiale est détenue par 1 pour
Vol. 3
No 1
cent de la population mondiale, il me semble approprié et nécessaire de
financer les mesures de lutte contre la crise en augmentant la fiscalité sur les
grandes fortunes, les profits et les plus hauts revenus.
Les politiques de manipulation des taux de change, d’excédents systé-
matiques du commerce extérieur et la course à la réduction de la fiscalité sont
des politiques protectionnistes qui doivent être mises en échec par une co-
opération volontariste. Pour maintenir une économie mondiale ouverte, il est
nécessaire d’encadrer la mondialisation par une réglementation mondialisée.
Dans ce contexte, il est plus urgent que jamais de mettre en œuvre les normes
internationales minimales du travail.
Tant que nous n’aurons pas réussi à contrôler la crise mondiale de l’em-
ploi, les chefs d’Etat et de gouvernement du G20 n’auront pas le droit de faire
comme si le pire était derrière nous. Voilà pourquoi le choix du thème «Le
rôle du G20 dans le monde après la crise» pour le prochain sommet du G20
me semble à la fois prématuré et choquant.
Le mouvement syndical international avait placé de grands espoirs dans
le processus du G20. Les phrases inscrites dans les déclarations des chefs
d’Etat et de gouvernement de Londres et de Pittsburgh ressemblaient, par-
tiellement, à un grand plan en faveur d’une nouvelle économie mondiale plus
juste. Malheureusement, les grandes déclarations n’ont été suivies que de peu
de grandes actions:
Avec la taxe sur les transactions financières, ceux qui avaient provoqué la
crise étaient censés apporter une contribution significative aux coûts de la
consolidation. Je ne vois aucun signe d’un travail sérieux sur cette question.
La «charte pour une activité économique durable» qui devait servir de
nouveau cadre à la gouvernance économique mondiale a complètement dis-
paru de la table de négociations du G20.
20
En Allemagne, et ailleurs aussi sans doute, la vérité est que sans l’impli- Un agenda
pour le
cation des syndicats, et particulièrement de leurs représentants sur les lieux de changement
travail, la crise aurait eu des conséquences autrement plus graves. La négocia-
tion sur les mécanismes du travail à temps partiel ainsi que les propositions
des syndicats pour relancer l’économie et la demande, comme la «prime à la
casse» pour les automobiles, ont permis, au moins dans certains secteurs de
notre économie, d’obtenir une amélioration visible de la situation de l’emploi.
Durant la crise, une grande partie de ce que les hommes politiques ont
fait avec les syndicats et les employeurs a été bien faite. L’économie sociale
de marché de l’Allemagne a permis de mieux faire face aux conséquences
de la crise que d’autres modèles de gouvernance, mais, maintenant que nous
voyons les premiers signes de reprise économique, l’Allemagne retombe aussi
dans les mêmes ornières.
L’emploi précaire, qui a conduit directement au chômage durant la crise,
augmente très rapidement. Les employeurs ont plus fréquemment recours aux
intérimaires et aux contrats à durée déterminée. Voilà pourquoi nous sommes
favorables au salaire minimum, à l’égalité de salaire pour les intérimaires et à
la fin des salaires de pauvreté subventionnés par l’Etat.
Une dernière remarque sur la question des salaires. La création d’em-
plois dépend essentiellement de la croissance de la demande globale, mais
la demande à son tour est absolument dépendante de l’augmentation des
salaires. Les salaires et les charges sociales ne sont pas seulement des coûts
pour les entreprises, il s’agit du terreau fertile dans lequel peut pousser la
croissance économique et se développer l’emploi. Il est donc essentiel d’aug-
menter les salaires dans les pays dont les indicateurs économiques sont au vert.
Cela est valable notamment pour la République fédérale d’Allemagne.
Les augmentations de salaires doivent au minimum correspondre à
l’augmentation de la productivité et au taux de l’inflation. La reprise éco-
nomique mondiale ne se produira qu’en renforçant les politiques de négo-
ciations salariales, ainsi qu’en augmentant les revenus. Il faudra pour cela la
combinaison de politiques de négociations salariales, de salaires minimaux
inscrits dans la loi, de services publics abordables, de sécurité sociale pour tous
et d’une politique fiscale équitablement répartie.
Le modèle de mondialisation d’avant la crise a fortement contribué au
découplage des salaires par rapport à l’accroissement de la productivité. Dans
presque tous les pays, les droits des travailleurs ont été amoindris au nom de
la compétitivité internationale. L’expansion de l’emploi précaire et informel,
associé à un taux de chômage élevé, a servi à accroître la pression sur le niveau
général des salaires.
Il y a plus de quatre-vingt-dix ans, l’OIT a été fondée parce que les
Etats, mais aussi les employeurs et les syndicats, avaient reconnu les dangers
de la course à la dérégulation. Les normes internationales du travail devaient
garantir des normes minimales pour les politiques sociales et les politiques
du travail, afin d’ouvrir l’économie mondiale. On estimait que la prévention
21
Journal du dumping sur les salaires était une condition préalable indispensable pour
international
de recherche
convaincre les pays d’ouvrir leurs marchés et de s’abstenir d’adopter des
syndicale mesures protectionnistes.
2011 Quatre-vingt-dix ans plus tard, force est de constater que l’idée prin-
Vol. 3
No 1
cipale à l’origine de l’OIT est toujours convaincante, mais qu’elle n’est pas
suivie dans la pratique. Les normes internationales du travail offrent un cadre
réglementaire significatif pour transformer les emplois précaires et informels
en travail décent. Mais les gouvernements n’ont pas la volonté nécessaire pour
ratifier les normes du travail et les mettre en œuvre. Le processus de l’OIT
lui-même me semble trop lent face à la dynamique de la mondialisation. Ces
deux éléments doivent changer. Sinon, je ne vois pas pourquoi nous, les syn-
dicalistes, nous continuerions à consacrer autant de temps et d’énergie à
l’OIT. Nous avons besoin d’un accord international, comportant un engage-
ment fort des gouvernements, pour qu’ils ne se contentent pas seulement de
voter les normes du travail à Genève, mais pour que, de retour chez eux, ils les
transposent dans le droit et la pratique nationaux. Il faut que le Bureau inter-
national du Travail revienne à sa tâche principale: les normes internationales
du travail.
Pour terminer, je souhaiterais lancer un avertissement. Ces trente der-
nières années, nous avons dû supporter les injonctions de l’économie néolibé-
rale, qui ont abouti à l’accroissement de l’endettement des Etats, du chômage
et de la pauvreté, ainsi qu’à un affaiblissement significatif de la base financière
de la protection sociale publique. Mais, après la plus grande récession de cette
génération, nos «élites» sont de retour et proposent à nouveau les remèdes
qui ont causé la maladie: réduire les dépenses sociales, privatiser les services
publics, ne pas toucher aux grandes fortunes financières et assouplir les mar-
chés du travail en réduisant les droits des travailleurs. Toutefois, j’ai une nou-
velle à leur annoncer, l’âge du néolibéralisme et du capitalisme des marchés
financiers est terminé.
Nous, les syndicats, ne laisserons pas les hommes politiques esquiver
leurs responsabilités. Leur travail est de modifier de façon drastique le cours
de l’économie mondiale. Leur travail est de mettre en place une croissance
durable, créatrice d’emplois. Et leur travail est de nous prouver que nos pays
ne sont pas gouvernés par les intérêts financiers, mais par des gouvernements
qui ont à cœur les intérêts de leurs populations.
Si nous n’avons pas tiré les leçons de la crise actuelle, que faudrait-il de
plus pour qu’on les tire?
22
Journal
international
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
No 1
La Grande Récession:
bilan et prospectives
Robert H. Wade
Professeur d’économie politique
London School of Economics
23
Journal
international
de recherche
syndicale
D urant les années 2000, une imposante montagne d’exigences financières
s’est accumulée sur les revenus de l’économie productive dans de nom-
breuses économies occidentales, alors que le secteur financier manœuvrait
2011 pour être en mesure de produire un rendement de 12 pour cent par an ou
Vol. 3
No 1
plus dans des économies dont la croissance était de 3 pour cent ou moins, et
s’est arrogé une large part, en croissance rapide, du total des profits des entre-
prises. Pendant ce temps, la croissance de l’économie productive dépendait
des achats à crédit des consommateurs, car les revenus de la grande majorité
de la population n’augmentaient pratiquement pas. L’essentiel de la croissance
du revenu national disponible allait à ceux qui se situaient tout en haut de
l’échelle des revenus – qui investissaient dans l’économie financière, pulvé-
risant les exigences financières sur les revenus (grâce à la bourse, au marché
hypothécaire de refinancement, au marché des pensions, aux fonds spécula-
tifs, aux sociétés de capital privées, aux dérivés de crédits et aux produits simi-
laires). Les énormes déficits des comptes courants des Etats-Unis ont encore
ajouté à la «financiarisation de l’économie» qui en a résulté, étant donné que
l’afflux de capitaux associé servait à créer de nouvelles boucles de transactions
financières rentables.
Le problème central maintenant est le déséquilibre entre la montagne
d’exigences financières sur les revenus et le flux de revenus. Le secteur finan-
cier est politiquement suffisamment puissant pour bloquer les mesures visant
à réduire ses exigences sur les revenus, tout en étant suffisamment puissant,
avec d’autres forces politiques, pour bloquer les dépenses creusant le déficit
qui pourraient stimuler la production, l’emploi, les revenus et la demande
dans l’économie productive. Le déséquilibre entre les exigences financières
excessives et les capacités excédentaires de l’économie productive semble
devoir perdurer à moyen terme (Wade, 2009b et 2009c; Skarstein, 2011).
La seule bonne nouvelle, c’est que les utopistes du capitalisme du libre-
échange, dont les réflexions ont été dominantes dans la plupart des gouver-
nements occidentaux pendant l’essentiel des trente dernières années et qui
avaient quelque peu oublié qu’il est dangereux de fonder la prospérité sur
le crédit («cette fois-ci c’est différent»), ont reçu un démenti cinglant. Ce
démenti élargit les possibilités de réexaminer les politiques et les institu-
tions appropriées au capitalisme moderne, y compris dans les pays à revenus
intermédiaires.
Que va-t-il probablement se produire ces dix prochaines années? J’expose
ici deux grandes prédictions, fondées sur l’argument précédent. Ce ne sont pas
tant les prédictions qui sont intéressantes, mais le raisonnement sous-jacent.
24
PRÉDICTION 1. Trois des quatre plus grandes zones de l’économie mon- La Grande
Récession:
diale – les Etats-Unis, la plupart de l’Europe et le Japon – vont connaître une bilan et
croissance économique faible et erratique pendant plusieurs années, avec une prospectives
insécurité économique persistante pour la majeure partie de la population.
La quatrième zone – les grandes économies des marchés émergents – connaîtra
une croissance plus rapide et une inflation du prix des actifs, avec la possibilité de
chocs macroéconomiques similaires à la crise asiatique de 1997.
A la fin de l’année 2010, les gros titres des médias proclament de bonnes
nouvelles: «Hausse des marchés après les signes d’intervention pour calmer
l’Europe» (Jolly, 2010, p. 1); «La production progresse au rythme le plus
rapide depuis seize ans»1. Le taux de croissance du PIB mondial sera proba-
blement de 5 pour cent en 2010, bien au-dessus de la tendance historique. La
croissance de l’Allemagne en 2010 devrait être proche de 4 pour cent, celle
de la Chine de 10 pour cent; l’Inde et le Brésil connaissent aussi une crois-
sance relativement rapide. Les problèmes de la périphérie de l’Europe sont des
épiphénomènes à l’échelle mondiale. Le ralentissement de l’activité écono-
mique de l’été 2010 en Occident, interprété par certains analystes comme le
début d’une deuxième récession, semble maintenant avoir été juste une petite
accalmie dans une reprise continue après la récession de 2008-09.
Il y a toutefois quelque chose qui cloche dans ces bonnes nouvelles.
Elles reposent sur l’hypothèse que le mécanisme du boom de 2003 à 2007
peut être remis en place de façon stable cette fois-ci; en d’autres termes, on
part de l’hypothèse que le remède qui a provoqué la maladie de l’économie
peut maintenant la guérir si on l’applique de nouveau avec le même dosage.
Tout comme le boom de 2003 à 2007 était alimenté par l’endettement des
ménages et du gouvernement américains et l’amoncellement du déficit exté-
rieur de l’économie, la reprise de la croissance mondiale en 2010 est à nou-
veau alimentée par les dépenses à crédit. Le déficit du commerce extérieur des
Etats-Unis a atteint des sommets à la fin 2010 (44 milliards de dollars en sep-
tembre 2010, soit pas loin du double de celui de mai 2009, au pire moment de
la récession). Ce déficit alimente directement et indirectement la croissance
chinoise; quant à la croissance de l’Allemagne, du Brésil et du Japon, elle
dépend également des exportations vers la Chine. En outre, les réductions de
la fiscalité et des dépenses publiques aux Etats-Unis, jointes à une politique
monétaire laxiste, vont probablement produire une concentration des revenus
encore plus grande au sommet de l’échelle des revenus, en raison de leurs
effets sur le prix des actions. Le flux de liquidités qui sortent des Etats-Unis
et d’autres pays ayant entrepris un «assouplissement quantitatif» pour aller
vers les grandes économies en développement impose une pression à la hausse
sur les monnaies et les prix des actifs là-bas. En résumé, le mécanisme de crois-
sance mondial produit une plus forte croissance économique mais, comme il
25
Journal continue de dépendre d’un grand déficit du commerce extérieur des Etats-
international
de recherche
Unis, il est susceptible de subir une nouvelle rupture.
syndicale Essayons de prendre du recul pour voir à plus long terme, en commen-
2011 çant avec une métaphore qui compare l’économie à une voiture (Palley,
Vol. 3
No 1
2009). Quand les ménages empruntent, ils appuient sur l’accélérateur – tout
en chargeant plus la voiture (le poids de l’endettement). Quand ils arrêtent
d’emprunter, ils lèvent le pied de l’accélérateur et la voiture ralentit plus vite
qu’avant en raison du poids supplémentaire. C’est le premier fléchissement.
Ensuite, quand les ménages augmentent leur épargne et remboursent leur
emprunt, ils enfoncent la pédale du frein, si bien que la voiture ralentit encore
plus vite que lorsqu’ils levaient simplement le pied de l’accélérateur. C’est
le deuxième ralentissement. Si l’on reproduit cela au niveau de l’économie,
enfoncer la pédale du frein – en supprimant l’endettement ou en rembour-
sant la dette – a un effet multiplicateur de réductions des dépenses, pertes
d’emplois, faillites d’entreprises et de banques.
Le PIB des Etats-Unis a augmenté de 16 pour cent de 2000 à 2006, alors
que la consommation privée augmentait de 20 pour cent. Les salaires réels
stagnaient; en réalité, sur l’ensemble de la période allant de 1973 à 2006,
la moyenne des salaires réels (en dehors du secteur agricole) a augmenté de
moins de 1 pour cent alors que la croissance de la productivité dépassait les
80 pour cent. Si bien que les ménages ont augmenté leur consommation en
augmentant leur endettement, le taux moyen d’endettement par rapport
au revenu disponible augmentant de 97 pour cent entre 2000 et 2006 pour
atteindre 133 pour cent en 2007. C’est cette montagne de dettes des ménages
qui pèse maintenant sur l’économie.
La figure 1 montre la sévérité de la crise qui en a résulté, et le pourcentage
de la chute de l’emploi aux Etats-Unis pendant toutes les récessions depuis la
seconde guerre mondiale, chaque courbe commençant par un niveau record.
La récession actuelle a produit une réduction d’emplois bien plus profonde
et plus longue que les récessions précédentes – et deux ans et demi après le
100 1990
2001
98
2007
96
94
92
90
0 7 14 21 28 35 42 49
Nombre de mois depuis la récession
Source: Bureau of Labor Statistics et calculs de l’auteur.
26
niveau record, on voit peu de signes d’un retournement de tendance signifi- La Grande
Récession:
catif. Le taux de chômage aux Etats-Unis reste aux alentours de 10 pour cent bilan et
(et presque le double si l’on inclut tous les travailleurs à temps partiel qui vou- prospectives
draient travailler à plein temps), et la durée moyenne du chômage est main-
tenant de huit mois, ce qui est de loin la durée la plus longue depuis 1950 (la
durée la plus longue précédemment était de quatre mois et demi aux alen-
tours de 1984). Le secrétaire au Trésor M. Geithner a déclaré: «nous sommes
sur la voie de la reprise»; mais, si l’on définit la reprise en fonction de l’aug-
mentation du nombre de personnes ayant un emploi stable, il n’y a pas encore
de reprise aux Etats-Unis. Dans la plupart des pays d’Europe également, la
reprise modeste de la croissance économique s’est accompagnée de peu d’aug-
mentation des emplois (permanents).
C’est surprenant, car les profits des banques et des grands établissements
financiers sont revenus pratiquement au même niveau qu’avant la crise. Les
banques d’investissement Goldman Sachs et Morgan Stanley s’en sont par-
ticulièrement bien tirées, le prix de leurs actions est remonté à un niveau
inférieur à 10 pour cent de leur record d’avant la faillite de Lehman. Mais
la reprise des profits des entreprises ne s’est pas traduite par une reprise de
l’emploi, pour au moins deux raisons. La première est qu’une grande partie
des profits vient d’opérations offshore (par exemple General Motors produit
maintenant la plupart de ses voitures en Chine, où GM emploie 32 000 sala-
riés horaires, contre seulement 52 000 salariés horaires aux Etats-Unis, alors
qu’ils étaient 468 000 en 1970). La deuxième raison est que les grandes entre-
prises américaines et européennes ont lourdement investi dans des équipe-
ments pour réduire la main-d’œuvre, ce qui augmente leurs profits mais pas
le nombre d’emplois.
Le marché de l’immobilier aux Etats-Unis continue d’agir comme un
frein. Le prix moyen des maisons a déjà baissé de 35 pour cent par rapport à
son niveau le plus élevé. Mais la bulle immobilière des années 2000 était beau-
coup plus grosse que les bulles immobilières des cinq crises financières les plus
importantes entre la fin des années 1970 et 2008 et, lors de ces crises, il a fallu
attendre quatre à cinq ans pour voir le prix des maisons revenir aux niveaux
d’avant les bulles par rapport aux revenus. Si le marché américain de l’immo-
bilier met autant de temps pour baisser, les prix baisseront encore jusqu’à la
fin de 2011 ou 2012, ce qui continuera à déstabiliser le système financier; et,
puisque la bulle immobilière des Etats-Unis était plus grosse cette fois-ci, il est
possible que la baisse dure plus longtemps (Reinhart et Rogoff, 2008).
En septembre 2010, le volume des transactions immobilières aux Etats-
Unis par rapport à la population était au plus bas depuis la fin de l’année
1982. La moitié des ménages ont maintenant investi moins de 20 pour cent
de leurs capitaux dans leur maison, ce qui signifie qu’ils doivent avoir des éco-
nomies disponibles pour obtenir un prêt garanti par le gouvernement. Une
grande quantité de logements saisis est maintenant sur le marché et une autre
grande quantité de biens susceptibles d’être saisis est prête à apparaître sur
27
Journal le marché, ce qui renforce la baisse des prix 2. Le coût des prêts immobiliers
international
de recherche
est à son plus bas niveau, mais les faibles taux d’intérêts n’ont plus le pou-
syndicale voir de stimuler la demande. Le marché de l’immobilier est en interaction
2011 avec le marché du travail: beaucoup de chômeurs dans des zones où le taux de
Vol. 3
No 1
chômage avoisine les 12 pour cent ne peuvent pas déménager car ils doivent
encore rembourser plus que la valeur actuelle de leur maison sur le marché.
En bref, les Etats-Unis et une grande partie de l’Europe sont embourbés
dans un piège à liquidités, alors que les politiques monétaires laxistes des
banques centrales n’ont plus aucun effet. Les grandes entreprises et les grands
établissements financiers débordent de liquidités, mais n’ont aucune volonté
d’investir dans leurs pays en raison des incertitudes de la demande. Ils ne
vont pas embaucher tant qu’ils ne seront pas sûrs que les consommateurs
360000 360000
180000 180000
0 0
1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010
12 000 12 000
Revenu national disponible
en dollars EU de 2005
10 000 10 000
4 000 4 000
Revenu national disponible
2 000 2 000
0 0
1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005 2010
28
achèteront leurs produits; et les consommateurs n’achèteront pas tant qu’ils La Grande
Récession:
n’auront pas de revenus sûrs et qu’ils n’auront pas remboursé une partie de bilan et
leurs dettes (Reich, 2010). Il est difficile d’imaginer comment sortir de cette prospectives
ornière car il n’y a pas de sortie dans un cercle vicieux.
La perspective d’une stagnation à la japonaise se profile à l’horizon.
L’économie japonaise a connu une forte croissance des années 1960 aux
années 1980, avant de se transformer en une bulle de croissance dans la
seconde partie des années 1980, qui a fini par exploser à la fin des 1980.
La période de perturbation économique qui a suivi a duré deux décennies
(figure 2). La déflation en était une des principales causes; par exemple, les
salaires moyens au Japon ont baissé de 12 pour cent durant les années 2000.
Du point de vue américain, la question est de savoir si la réduction drastique
de la croissance du revenu national des Etats-Unis amorcée en 2007 (figure 3)
va adopter une trajectoire similaire à celle du Japon après 1990 car, dans ce
cas, la croissance normale ne reprendrait pas avant 2027 ou plus tard encore.
La figure 4 montre une autre des grandes forces qui contribuent à l’instabi-
lité: l’augmentation des énormes déséquilibres au niveau de la balance des
paiements durant les années 2000, avec l’accumulation de déficits de plus en
plus importants aux Etats-Unis, financés par des capitaux provenant essen-
tiellement d’Asie orientale, et notamment du Japon et de la Chine dans la
seconde moitié de la dernière décennie. Ces déficits et les flux de capitaux
associés sont une cause importante de la crise actuelle, pour les raisons que
nous allons expliquer ci-dessous. Ils restent très importants (Wade, 2009b
et 2009b).
Le problème particulier est que le Japon, l’Allemagne et (partiellement)
la Chine sont décidés à baser leur croissance sur leurs exportations plutôt
– 600
– 800
–1000
1981 1985 1989 1993 1997 2001 2005 2009
29
Journal que sur l’augmentation de leur demande intérieure – ils dépendent donc des
international
de recherche
autres pays pour développer leur demande intérieure, au moment même où un
syndicale grand nombre de ces autres pays, comme les Etats-Unis et le Royaume-Uni,
2011 tentent de réduire leurs grands déficits du commerce extérieur en dévelop-
Vol. 3
No 1
pant leurs exportations3. Tous les ingrédients sont en place pour susciter des
conflits commerciaux. Fin septembre 2010, la Chambre des représentants
américaine a adopté à une large majorité bipartisane – ce qui est rare – une
législation autorisant l’imposition de droits de douanes spécifiques sur les
importations chinoises pour contrecarrer les «manipulations monétaires» de
la Chine (le maintien d’un yuan sous-évalué).
Voilà qui nous ramène au grand débat des dix-huit derniers mois entre les
adeptes de la rigueur et les partisans de la relance, entre les conservateurs à
cheval sur le budget qui disent que la réduction des déficits budgétaires est
la priorité numéro 1 et ceux qui disent que la priorité numéro 1 est de pour-
suivre les mesures de relance budgétaire jusqu’à ce que la reprise soit assurée
et, à ce moment-là, la croissance économique contribuera à réduire les déficits
budgétaires.
Les adeptes de la rigueur jouent sur les émotions et la perception popu-
laire erronée selon laquelle les gouvernements sont comme les ménages en
beaucoup plus grand. Un ménage qui a un problème de liquidités doit se
serrer la ceinture, et c’est aussi ce que doit faire le gouvernement, disent-
ils, en oubliant Keynes. Leur autre argument, un peu plus analytique, est
que les marchés financiers ont peur que l’endettement du gouvernement ne
devienne incontrôlable; que les dépenses publiques déficitaires soient plus
importantes que les dépenses privées (si bien que, lorsque le gouvernement
lance un emprunt, l’investissement privé et la production baissent); et que
la réduction des déficits convaincra les consommateurs et les entreprises que
les impôts finiront par baisser, ce qui les encouragera à dépenser plus mainte-
nant. En résumé, leur argumentation est que l’austérité budgétaire est plutôt
favorable à la croissance que défavorable. John Cochrane, un économiste de
l’Université de Chicago et membre du Cato Institute, a résumé succincte-
ment ce raisonnement en déclarant «L’économie peut repartir très rapide-
ment après un resserrement du crédit si on la laisse faire» (Cochrane, 2010).
Les adeptes de la relance ne sont pas d’accord. Leur premier argument
est qu’en voyant les mesures de réduction des déficits les consommateurs et
30
les entreprises ne seront pas enclins à calculer que leurs impôts finiront par La Grande
Récession:
baisser, et qu’ils peuvent donc dépenser plus maintenant; ils vont plutôt bilan et
estimer qu’ils risquent de perdre leur travail et donc se serrer la ceinture, ce prospectives
qui va intensifier la récession.
Le deuxième argument des adeptes de la relance est que les partisans de
la rigueur ont raison lorsqu’ils parlent de l’effet d’inondation des marchés par
la dette publique, mais que l’on peut alors s’attendre à voir monter les taux
d’intérêts de la dette publique, en raison du renforcement de la concurrence
pour obtenir des crédits. En réalité, les taux d’intérêts réels sont proches de
zéro, en dehors des cas extrêmes comme la Grèce, le Portugal, l’Irlande et l’Is-
lande. Les «marchés» se préoccupent plus du ralentissement de la croissance
que du fait que la dette n’est pas soutenable; ils ont peur qu’une deuxième
récession n’induise une déflation, dont il serait encore plus difficile de sortir.
Comme l’a écrit récemment Martin Wolf, chroniqueur au Financial Times,
au sujet du Royaume-Uni, «le marché manifeste à l’évidence son absence de
préoccupation sur la crédibilité budgétaire du Royaume-Uni», comme l’in-
diquent les taux très faibles des bons du gouvernement du Royaume-Uni.
Il a accusé les partisans de la rigueur d’être «terrifiés par un démon de la
méfiance endormi» (Wolf, 2010a) 4.
Les adeptes de la relance recommandent aux gouvernements de retirer
les mesures de relance et de réduire le déficit budgétaire en suivant le rythme
de la reprise de l’activité des entreprises et de la demande des consommateurs.
Par exemple, la réduction des déficits pourrait dépendre du taux de croissance
de l’économie de la façon suivante: si la croissance est égale ou inférieure
à 2 pour cent, les dépenses publiques seraient renforcées, et certaines taxes
seraient réduites; si la croissance est supérieure à 2 pour cent, la réduction des
dépenses publiques et l’augmentation de certaines taxes seraient accélérées.
L’essentiel est que, si l’on supprime les mesures de relance avant la reprise de la
demande intérieure des ménages, la reprise dépendra des exportations, ce qui
transfère à d’autres la charge de relancer la demande (c’est la stratégie de l’Al-
lemagne). Les adeptes de la relance indiquent qu’une grande partie de la crois-
sance des pays développés au second semestre de 2009 et au premier semestre
de 2010 (à l’exclusion des économies axées sur les exportations comme l’Alle-
magne et le Japon) était due à un renouvellement des stocks après l’effondre-
ment de 2008 et 2009, et que le renouvellement des stocks ne produit pas une
croissance durable.
Dans les circonstances actuelles, disent les adeptes de la relance, l’am-
pleur et la rapidité de la réduction des dépenses publiques demandées par les
4. Le gouvernement du Royaume-Uni estime que les coûts de l’emprunt ont été contenus
uniquement grâce à la sévérité de son plan de rigueur. Ce n’est pas vrai. L’écart entre les bons
du gouvernement du Royaume-Uni et les bons allemands s’est stabilisé en février 2010, et les
bons n’ont perdu que 0,2 point depuis l’élection, ce qui suggère que la position budgétaire de
rigueur adoptée par le gouvernement n’a que très modestement influé sur la crédibilité de ce
dernier (voir Wolf, 2010c).
31
Journal partisans de la rigueur (la coalition gouvernementale britannique a demandé
international
de recherche
une réduction moyenne de 25 pour cent par ministère des dépenses publiques
syndicale du Royaume-Uni durant les cinq ans du mandat du parlement) vont provo-
2011 quer une nouvelle récession – et augmenter les déficits. De plus, la rigueur va
Vol. 3
No 1
remettre en question le taux de croissance à long terme, en raison de l’effet
destructeur des faillites et des longues périodes de chômage sur les qualifica-
tions, la motivation et le «capital social».
Jusqu’à présent, ce sont les partisans de la rigueur qui ont gagné.
L’ensemble de l’Europe a mis en place à la fin de l’année 2010 les plans de
rigueur les plus sévères depuis les années 1930 et les journaux locaux sont rem-
plis d’histoires de peur et de scandales dus à la réduction des services publics,
et aux personnes mises au chômage dans le secteur public. L’ensemble du
continent sera probablement paralysé par cette austérité budgétaire concertée
en 2011. Les partisans de la rigueur se sont aussi imposés à la Banque centrale
européenne, et avec le «consensus» arraché par les gouvernements britan-
nique et allemand aux leaders du G20 réunis à Toronto en juin 2010 (en dépit
de la résistance de l’administration Obama). Après les élections de novembre
2010, la nouvelle majorité républicaine au Congrès américain va bloquer
toute nouvelle mesure de relance. Le leader des républicains à la Chambre
des représentants, John Boehmer, exige une réduction drastique des dépenses
publiques, notamment des dépenses sociales, accompagnée d’une grosse
réduction de la fiscalité pour les plus riches – une bonne recette pour aggraver
les déficits et le chômage. Depuis les élections, c’est maintenant lui et son
parti qui, après avoir fait obstruction à l’action de l’administration Obama,
dictent la politique (Krugman, 2010).
La banque centrale vole au secours en relançant la version moderne de la
presse à billets, «l’assouplissement quantitatif» (personne ne peut s’opposer
à quelque chose qui s’appelle un «assouplissement»), dans l’espoir de relancer
les investissements, le prix des actifs et les exportations – et de relancer égale-
ment l’inflation afin d’éroder la montagne de dettes. Il est plus probable que
cela se traduira par une relance des secteurs sensibles aux taux d’intérêts (la
bourse et le marché de l’immobilier), un ralentissement de la réorientation
nécessaire vers les industries d’exportation plutôt que vers la construction et
la finance, et imposera une hausse des monnaies des autres pays, même pour
les pays pauvres qui tentent de développer leurs industries d’exportation. La
guerre des monnaies peut se transformer en guerre commerciale.
En résumé, la victoire des partisans de la rigueur signifie que la probabi-
lité est grande qu’une majorité des pays occidentaux connaissent une stagna-
tion pendant plusieurs années, conjuguée à une forte insécurité économique
due à la réduction de la montagne de dettes. C’est comme si les partisans de
la rigueur refaisaient le voyage du Titanic en ignorant les alertes: «iceberg
devant!». Ce qui est encore plus incroyable, c’est qu’ils le font avec la certi-
tude qu’ils ont raison, en dépit des leçons des années 1930 et de l’expérience
du Japon après 1990, qui montrent qu’une fois enclenchée la déflation il est
32
difficile d’en sortir. Ils refusent de voir les raisons pour lesquelles le marché La Grande
Récession:
du travail est très différent du marché des pommes de terre (une réduction des bilan et
salaires a tendance à aggraver le problème d’excès de l’offre au lieu de l’amé- prospectives
liorer, à la différence d’une réduction du prix des pommes de terre), et les rai-
sons pour lesquelles le budget des gouvernements n’est pas comme le budget
des ménages en plus grand.
Quelques lueurs d’espoir se profilent pourtant à l’horizon. L’OCDE, le
principal réservoir à idées sur l’économie pour les gouvernements occiden-
taux, a soudainement fait volte-face en septembre 2010 sur la rigueur budgé-
taire. Après avoir incité les gouvernements de l’OCDE à donner la priorité à
la réduction des déficits budgétaires, l’OCDE les enjoint de repousser l’aus-
térité budgétaire au moins jusqu’à ce qu’on sache clairement si le ralentis-
sement brutal de la croissance économique de l’été 2010 est temporaire ou
prolongé (voir Elliott et Kollewe, 2010). Ce changement de cap de l’OCDE
peut ralentir la ruée sur l’austérité budgétaire, réduisant de ce fait la probabi-
lité d’une seconde récession pour le monde développé.
Même les élections aux Etats-Unis de novembre 2010, qui ont donné aux
républicains la majorité à la Chambre des représentants, pourraient s’avérer
positives à certains égards. Maintenant les républicains et le Tea Party doivent
s’entendre, ce qui peut être difficile, et donner à la population ce qu’elle veut.
La dernière fois que les républicains se sont retrouvés dans la même situation,
ils ont complètement entravé le gouvernement fédéral, et ont perdu l’élection
suivante. Cette fois-ci, ils pourraient bien s’effondrer devant la responsabilité
de gouverner. Obama peut être en mesure d’utiliser son droit de veto pour
protéger ce qu’il a réussi à obtenir auparavant, et gagner les faveurs d’un élec-
torat frileux désillusionné par les républicains.
La vraie bonne nouvelle de ces dix-huit derniers mois, c’est la croissance rapide
de la Chine et de certains autres marchés émergents. Le capital étranger afflue
vers eux. Mais le revers de la médaille, c’est la surchauffe, l’inflation et les
bulles d’actifs, qui vont probablement éclater. Après tout, la plupart des mar-
chés émergents ont un long passé de croissance volatile, avec une faible corré-
lation des taux de croissance d’une décennie à l’autre. L’exubérance qui règne
actuellement est malheureusement similaire au climat qui régnait en Corée
du Sud et dans le Sud-Est asiatique au milieu des années 1990, avant le grand
krach de 1997.
La politique monétaire laxiste des Etats-Unis et le risque de cessation
de paiement de la dette souveraine en Europe contribuent à orienter les capi-
taux vers les marchés émergents et à gonfler les bulles d’actifs. Les banques
centrales hésitent à monter les taux d’intérêts de peur d’attirer encore plus
de capitaux; pourtant l’inflation augmente. La croissance de la Chine est
33
Journal encore dépendante de la croissance de la demande américaine et du déficit
international
de recherche
du commerce extérieur américain qui en résulte; la croissance des autres mar-
syndicale chés émergents reste dépendante des exportations vers la Chine. Une réduc-
2011 tion d’un dollar dans les exportations chinoises vers les Etats-Unis ou vers
Vol. 3
No 1
l’Europe provoque une réduction plus importante des importations en pro-
venance du reste de l’Asie orientale qu’une réduction d’un dollar dans la
demande intérieure chinoise. Une crise macroéconomique issue de cette ins-
tabilité se répercuterait sur la reprise aux Etats-Unis et en l’Europe, et sur la
croissance économique du reste de l’Asie orientale et d’une partie de l’Amé-
rique latine.
34
d’emploi élevé), les encourageait à indiquer qu’ils auraient recours aux poches La Grande
Récession:
des contribuables pour sauver les grands établissements financiers s’ils pre- bilan et
naient de mauvaises décisions en matière d’investissement, ce qui a entraîné prospectives
des comportements à risque dont le danger est largement passé inaperçu.
Les financiers ont pris confiance et se sont dit «nous ne plongerons pas
si nous nous plantons». Si bien que, en effectuant les tests de risque pour leurs
établissements, ils ont choisi des scénarios comportant des niveaux de risque
réduits, pour la bonne raison qu’en cas de problème grave, comme l’a raconté
un banquier britannique, «les autorités devraient intervenir de toute façon
pour sauver une banque et empêcher les autres de subir le même sort»5.
Etant donné que les taux d’intérêts étaient faibles, et que le taux de
croissance du PIB n’était que de 3 pour cent environ, les autorités de régu-
lation auraient dû remarquer que des rendements systématiques de plus de
12 pour cent représentaient soit un effet de levier excessif, soit un filet de
sécurité insuffisant pour des actifs à risque (les autorités de régulation irlan-
daises auraient dû également remarquer que le crédit au secteur privé avait
augmenté de 30 pour cent en 2006 et de 20 pour cent supplémentaires en
2007, ce qui signalait l’existence d’une bulle). En refusant d’agir, les autorités
de régulation ont directement scellé le sort de millions de familles des deux
côtés de l’Atlantique, qui paient pour les pertes des banquiers en subissant
des hausses d’impôts, une réduction des services publics et une augmenta-
tion du taux de chômage.
Non seulement la réglementation nationale s’est avérée inefficace pour
contrôler le secteur financier, mais la réglementation mondiale (comme les
règles de Bâle) a été encore moins efficace, voire contreproductive; et l’Europe
a mis en place une régulation financière transfrontalière peu efficace.
Les efforts pour instaurer une grande re-régulation qui changerait les
règles du jeu ont commencé fin 2008, et se sont intensifiés en 2009, avant de
se transformer en une tentative de «grande revanche». Des appels se sont
élevés de tout le spectre politique – de Gordon Brown à Barack Obama,
d’Angela Merkel à Nicolas Sarkozy, des banques centrales au FMI, pour
serrer la vis aux banques. Mais, à la fin de l’année 2010, il semblerait que la
grande re-régulation se soit transformée en… «grande dérobade» (Authers,
2010). Deux ans après le pic de la crise financière, le gouvernement américain
n’a porté plainte contre aucun des grands dirigeants de la finance; il recule
devant les grands établissements financiers, et est prêt à accepter l’argument
qu’ils utilisent pour se défendre: «nous avons été idiots, mais pas vénaux»
(voir Sorkin, 2010). Pour l’essentiel, les banques ont réussi à faire barrage à
5. Citation extraite de «Why banks failed the stress test», d’Andrew G. Haldane, directeur
exécutif de la stabilité financière à la Banque d’Angleterre. Ce document a servi de base pour
un discours donné à la conférence de Marcus-Evans consacrée aux tests de stress, 9-10 février
2009, disponible à l’adresse http://www.bankofengland.co.uk/publications/speeches/2009/
speech374.pdf.
35
Journal l’imposition de contraintes significatives sur leur comportement, au-delà de
international
de recherche
ce qui existait déjà avant la crise et, parallèlement, les banques d’investisse-
syndicale ment et les fonds spéculatifs ont renoué avec les profits gigantesques.
2011 Même les banquiers islandais parlent maintenant d’un retour au bon
Vol. 3
No 1
vieux temps, et recommencent à emmener les clients prospectifs dans de
somptueuses expéditions de pêche au saumon ou des voyages à l’étranger
pour assister aux matchs de football de la première ligue anglaise dans des
loges pour VIP (pratiques destinées à mettre les clients en confiance et les
faire se sentir redevables, qui pendant longtemps ont remplacé l’examen
approfondi des entreprises qu’ils achetaient avec de l’argent qu’ils se prêtaient
à eux-mêmes)6.
Quant au resserrement des règles mondiales, l’enthousiasme initial s’est
enlisé dans les sables (Davies, 2010). Le chroniqueur du Financial Times
Philip Stephens conclut: «trois ans après, rien n’a changé, sauf que nous
sommes presque tous plus pauvres. Les marchés [financiers] imposent [de
nouveau] leur loi» (Stephens, 2010a). Nous demeurons vulnérables face à un
groupe de banques qui sont trop puissantes pour faire faillite et trop grandes
pour être sauvées.
Aux Etats-Unis, la refonte du système de régulation adopté par le Sénat
en juillet 2010 apportait de petites améliorations. Elle comprenait des méca-
nismes pour liquider les banques en difficulté et l’obligation de négocier les
produits dérivés dans des chambres de compensation, ce qui rend le marché
des produits dérivés plus transparent, et facilite la tâche des autorités de régu-
lation. La Banque centrale américaine a rédigé des directives assez larges sur
les bonus des banquiers, qui comportent la recommandation «radicale» de
différer une partie de tous les bonus et que les bonus garantis sur plusieurs
années ne soient pas payés.
Mais la nouvelle majorité républicaine à la Chambre des représentants
tente d’émousser une partie de la législation adoptée avant les élections de
novembre. Elle essaie de réduire le budget des agences de supervision comme
l’Autorité de contrôle des marchés (SEC), et de bloquer la nomination dans
les agences de supervision et au Trésor de personnes considérées comme hos-
tiles au secteur financier. Comme l’a déclaré le président de l’association des
consommateurs des banques juste avant l’élection: «Pour le moment, mieux
vaut rester dans l’impasse. Il est temps de faire une pause après tous les excès
de régulation et de législation du Congrès» (Schwartz, 2010).
Après des mois de marchandages entre les Etats membres et leurs dif-
férentes organisations, l’Union européenne a finalement réussi à se mettre
6. Les banquiers islandais sont convaincus qu’ils ne seront pas poursuivis. Le procureur
spécial, doté d’une équipe de 80 personnes, travaille depuis deux ans et les seules poursuites
qu’il a engagées visent un acteur peu important. Les banquiers croient que le gouvernement
a conclu qu’ils étaient trop importants pour qu’on les mette en prison, et qu’il leur demande
d’investir l’argent mal acquis (caché maintenant offshore) dans le secteur de l’énergie islan-
dais en échange des lenteurs de la justice (Wade et Sigurgeirsdottir, 2010; Wade, 2009a).
36
d’accord sur un nouveau cadre réglementaire pour le secteur financier. Voilà La Grande
Récession:
le verdict d’un expert sur ce nouveau cadre de l’Union européenne: «Ça bilan et
devrait marcher un tout petit peu mieux (que le cadre actuel). Peut-être» prospectives
(Briançon, 2010).
Philip Stephens du Financial Times déclare à propos des changements
apportés aux cadres réglementaires américains et européens: «Même si elles
sont utiles, ces mesures ressemblent à du rafistolage face à la capacité de des-
truction de l’économie qu’ont les marchés des capitaux».
La faiblesse essentielle des nouvelles régulations des Etats-Unis, du
Royaume-Uni et de l’Union européenne est qu’elles ne s’attaquent absolu-
ment pas aux problèmes les plus cruciaux: veiller à ce qu’aucune banque ne
soit trop puissante, trop interconnectée pour qu’on ne puisse pas la laisser
faire faillite, et que les banques n’utilisent plus un ratio de levier abusif. La
balle a été renvoyée dans le camp du Comité de Bâle sur le contrôle bancaire,
qui comprend des représentants de 27 pays.
Bâle III
7. Pour les manœuvres politiques dans les coulisses du Comité de Bâle (voir Lall, 2010).
37
Journal passé maître: supprimer les incitations à avoir des comportements irres-
international
de recherche
ponsables ne représente pas une menace pour la société; c’est coûteux
syndicale pour ceux qui en bénéficiaient. Il ne faut pas confondre ce secteur avec
2011 la société. Le monde a besoin d’un secteur bancaire plus réduit et plus sûr. Le
Vol. 3
No 1
défaut de ces nouvelles règles est qu’elles ne vont pas aboutir à ce résultat
(Wolf, 2010b)8.
38
ses établissements, si bien qu’il n’est pas nécessaire de réglementer plus. En La Grande
Récession:
outre, plus de réglementation n’est pas souhaitable, car cela mettrait en péril bilan et
la reprise économique. Des règles plus strictes réduiraient de 3 pour cent la prospectives
croissance économique dans les cinq prochaines années aux Etats-Unis, dans
la zone euro et au Japon, et coûteraient 10 millions d’emplois, d’après eux.
«Chaque dollar de capital [obligatoire] est un dollar de moins au service de
l’économie», d’après le Financial Services Roundtable, une organisation
regroupant les grands établissements financiers américains (Norris, 2010).
Il n’est pas difficile de deviner les raisons pour lesquelles les banques
se sont farouchement opposées à l’abaissement des ratios de levier et à des
augmentations significatives de leurs réserves en capital, et les raisons pour
lesquelles elles sont tellement empressées à nous faire oublier que c’est leur
sous-capitalisation qui nous a fait tomber dans ce cycle de montagnes russes
en premier lieu. S’assurer que les banques n’ont pas recours à des ratios de
levier abusifs et gardent plus de capital en réserve et garantir que les auto-
rités de régulation ont les outils pour les gouverner réduiraient les profits des
banques durant les prochaines périodes fastes. Même maintenant, à l’heure
où certaines banques renouent avec les énormes profits, «il existe une multi-
tude de signes pour dire que certaines banques continuent d’ignorer l’esprit
des nouvelles règles» et versent de nouveau des bonus gigantesques – elles
contournent l’interdiction des bonus garantis sur plusieurs années, par
exemple en offrant à leurs employés des prêts qui seront effacés s’ils restent
plusieurs années encore dans leur entreprise (Thallarsen, 2010).
S’il n’est pas si difficile de deviner pourquoi les banques se sont si farou-
chement opposées à la re-régulation, il est plus difficile de répondre à la
question: pourquoi les banques ont-elles si bien réussi à faire barrage à la
re-régulation – en transformant la grande re-régulation en grande déro-
bade? Nous allons donner les grandes lignes de la réponse, qui mérite d’être
approfondie.
Premièrement, le secteur bancaire a suscité des peurs sur les consé-
quences d’une réglementation plus sévère. Peurs d’effets adverses sur la crois-
sance et l’emploi; peurs d’un arbitrage en fonction de la réglementation avec
à la clef la délocalisation du siège vers un autre pays; peurs d’un arbitrage en
fonction de la réglementation avec la délocalisation de l’activité financière en
dehors des banques réglementées pour l’exercer dans des «banques fictives»
comme cela s’est produit durant la période de hausse du dernier cycle.
La deuxième raison du succès des banques est que le lobby bancaire est
l’un des lobbys les plus influents aux Etats-Unis. Il y a cinq lobbyistes ban-
caires enregistrés pour chaque membre du Congrès, soit plus que tous les
autres secteurs. Les membres du Congrès sont très dépendants des verse-
ments du secteur bancaire pour financer leurs campagnes de réélection, et ils
savent que ce n’est généralement pas une bonne idée d’aller à l’encontre des
banques – ou plutôt que c’est une mauvaise idée d’agir contre les banques, ce
qui est différent de parler contre les banques.
39
Journal Troisièmement, la politique américaine est extrêmement polarisée en
international
de recherche
fonction des partis, si bien que les membres républicains du Congrès ne
syndicale votent pratiquement jamais une proposition du parti démocrate, et vice versa.
2011 Durant l’administration Obama, les républicains ont mis en place une résis-
Vol. 3
No 1
tance particulièrement efficace avec le slogan «Hell, no!» (Surtout pas!),
dont l’une des conséquences a été l’édulcoration continue des règles finan-
cières au fur et à mesure de la procédure législative au Congrès.
La revanche de Hayek
40
Etats-Unis et au Royaume-Uni ne semblent pas avoir fait grand-chose pour La Grande
Récession:
réduire la vulnérabilité face à une nouvelle attaque d’euphorie du type «cette bilan et
fois, c’est différent». Nous – c’est-à-dire la plupart des gouvernements occi- prospectives
dentaux, les autorités de régulations européennes et le FMI – sommes dans la
position de celui qui vient d’avoir un grave accident en raison de la mauvaise
conception de sa voiture, et qui monte dans une version réparée du même
véhicule pour repartir faire un nouveau tour (Blyth, à paraître).
La réunion des chefs d’Etat et de gouvernement du G20 à Séoul en
novembre 2010 a adopté les directives du Comité de Bâle III «qui sont
aussi puissantes qu’une souris». Entre-temps, les gouvernements continuent
d’intervenir pour garantir les dettes de leurs banques, et transformer les
pertes privées en obligations publiques en protégeant les investisseurs des
banques et leur éviter d’éponger les pertes. Le gouvernement allemand pro-
pose d’établir un régime spécial de résolution qui autoriserait le régulateur
à imposer une restructuration de la dette des banques en cessation de paie-
ment, afin que les investisseurs supportent une partie du coût de leur partie
de poker. Mais il est facile de balayer les propositions visant à faire payer les
investisseurs en avançant l’argument que cela va renchérir le coût des cré-
dits pour les banques et pour les Etats au moment où il est le plus difficile à
supporter.
41
Journal réglementation de la finance et nous entraîne vers la structure des revenus et
international
de recherche
de la richesse10.
syndicale L’extraordinaire augmentation, ces vingt dernières années, des garanties
2011 de dettes ordinaires comme les hypothèques, ou des garanties plus complexes
Vol. 3
No 1
comme les comptabilisations à l’avancement (collaterized debt obliga-
tions – CDO) ne peut s’expliquer dans le cadre du secteur financier. Leur
augmentation peut plutôt être attribuée à la polarisation élevée et croissante
des revenus dans de nombreux pays. Des organisations comme Goldman
Sachs ont créé un large éventail de titres (beaucoup d’entre eux se sont ensuite
transformés en titres toxiques) car ils répondaient à une demande en plein
essor. La demande venait de ceux qui, tout en haut de l’échelle de réparti-
tion de plus en plus concentrée du revenu national, cherchaient des moyens
de stocker et de multiplier leur fortune. Pendant ce temps, la grande masse
de la population ne recevait que des revenus en stagnation, et cherchait à aug-
menter sa consommation par l’emprunt (dans l’esprit de Plaute). Ces deux
groupes se sont rencontrés avec l’accumulation de plus en plus grande d’ac-
tifs par les riches garantis par des prêts au reste de la population. En d’autres
termes, le système financier produisait d’énormes quantités de titres non pas
uniquement parce que la régulation était insuffisante, mais en raison de la
forte pression «externe» due à la polarisation de la répartition des revenus.
Les gouvernements ont suivi en rendant le crédit plus accessible afin de main-
tenir la demande et l’emploi à un niveau élevé en dépit de la stagnation du
revenu disponible pour la majeure partie de la population.
Pour citer Michael Kumhof et Romain Rancière, «Lorsque […] les
riches prêtent une grande partie de leur revenu ajouté aux pauvres et à la classe
moyenne, et lorsque les inégalités de revenus s’accroissent pendant plusieurs
décennies, le ratio dettes/fonds propres augmente suffisamment pour élever le
risque d’une crise majeure» (Kumhof et Rancière, 2010).
Aux Etats-Unis, la polarisation des revenus a presque atteint le niveau
des républiques bananières. Afin de remettre la situation en perspective, la
part du revenu disponible accaparée par 1 pour cent des foyers américains
les plus riches a augmenté durant les années 1920 pour atteindre le record de
22-23 pour cent en 1929; elle a ensuite régressé durant la Grande Dépression,
la seconde guerre mondiale et les Trente Glorieuses, jusqu’à atteindre son point
le plus bas, 8-9 pour cent, au milieu des années 1970. Elle a recommencé à
monter très rapidement après 1980, pour atteindre 22-23 pour cent en 2006 (y
compris les plus-values sur cession d’actifs), le même record qu’en 1929. Durant
l’administration Clinton des années 1990, 1 pour cent de foyers les plus riches
recevaient environ 45 pour cent de l’augmentation du revenu américain dispo-
nible; sous la présidence de George W. Bush, dans les années 2000, les 1 pour
cent les plus riches recevaient environ 73 pour cent de l’augmentation (Palma,
2009; Wade, 2009b). Vous avez bien lu, ce n’est pas une erreur d’impression.
10. Sur le rôle de la polarisation des revenus, voir Wade (2009b et 2009c).
42
Les Etats-Unis ont maintenant la plus forte densité de milliardaires en La Grande
Récession:
dollars EU du monde par rapport à la population, et sont deuxième après bilan et
l’Arabie saoudite pour la densité de milliardaires par rapport au PIB; cette prospectives
densité est environ trois fois plus élevée que dans l’Union européenne (liste
Forbes des milliardaires, sur la base des valeurs du marché, février 2009).
En réalité, 1 pour cent des Américains les plus riches possèdent 34 pour
cent du total de la richesse privée nette, soit plus que les 90 pour cent d’Amé-
ricains les plus pauvres qui n’en totalisent que 29 pour cent. Ce qui est encore
plus remarquable, c’est que les Etats-Unis et l’Argentine ont échangé leurs
places dans le classement des inégalités. Dans les années 1940, 1 pour cent des
Argentins les plus riches s’arrogeaient environ 20 pour cent des revenus, alors
que les 1 pour cent d’Américains les plus riches n’en recevaient que deux fois
moins; durant les années 2000, la part de richesses détenue par 1 pour cent
des Américains les plus riches dépassait celles des Argentins dans les années
1940, alors que la part des 1 pour cent d’Argentins les plus riches était tombée
à environ 15 pour cent (Kristof, 2010).
D’autre part, le revenu réel du foyer moyen a augmenté de moins de
10 pour cent de 1990 à 2010, alors que le PIB augmentait de 60 pour cent.
Dans les années 2000, entre un quart et un tiers des enfants américains
vivaient dans un foyer monoparental ou sans leurs parents, dans des quar-
tiers chaotiques dont les écoles étaient en faillite. Le bilan de l’UNICEF sur
le bien-être des enfants dans 21 pays industrialisés mettait les Etats-Unis à
l’avant-dernière place, bien au-dessous de l’avant-avant-dernier, la Hongrie. Le
Royaume-Uni était la lanterne rouge (UNICEF, 2007).
Entre-temps, la Chine a maintenant une plus grande densité de milliar-
daires par rapport au PIB que l’Union européenne, même si elle est encore
loin derrière les Etats-Unis. D’après la liste Forbes, il y avait début 2010
89 milliardaires en Chine continentale et à Hong-kong, alors que le Japon,
dont l’économie est presque aussi grande et le revenu moyen plusieurs fois
supérieur, n’en avait que 22.
Les Etats-Unis et la Chine sont les exemples extrêmes de la tendance
générale. La majeure partie de la population mondiale vit dans des pays dans
lesquels les inégalités de revenus se sont accrues ces deux dernières décennies.
Dans ce contexte de forte inégalité des revenus – inégalité qui s’ac-
centue –, le renforcement de la réglementation financière ne nous protégera
pas de nouvelles grandes crises financières – parce que la concentration des
revenus au sommet de la société engendre en elle-même de fortes pressions sur
le système pour créer à la fois des niveaux d’endettement élevés par rapport
aux fonds propres et de grandes quantités de titres complexes au rendement
élevé et au rating élevé. Ces pressions continueront de submerger les systèmes
de régulation directement et indirectement par le biais des hommes politiques.
De toute façon, il est improbable d’assister à autre chose qu’à un renfor-
cement mineur de la réglementation financière aux Etats-Unis, car la polarisa-
tion de la politique américaine est devenue si intense qu’elle exclut tout accord
43
Journal suffisant entre les partis politiques pour y parvenir. La polarisation extrême
international
de recherche
de la politique actuellement ne se borne pas à une réaction de type Tea Party
syndicale contre l’administration Obama. Elle se fonde sur les caractéristiques structu-
2011 relles de la société américaine, et notamment la polarisation des revenus et de
Vol. 3
No 1
la richesse, si bien que la polarisation des revenus et celle de la politique se ren-
forcent mutuellement (McCarty et col., 2006)11. En raison de la polarisation
de leur politique, il est improbable que les Etats-Unis jouent un rôle de leader
dans l’introduction d’une réglementation financière qui mettrait les banques
réellement sous contrôle.
«Je placerais le [déficit] actuel des comptes courants des Etats-Unis tout en
bas de la liste des déséquilibres problématiques», déclarait Alan Greenspan,
ancien président de la Réserve fédérale des Etats-Unis en 2007. Il exprimait
la même idéologie du libre-échange qu’Arthur Laffer, l’économiste conserva-
teur favorable à l’offre de l’époque de Reagan, qui assurait à la communauté
des entreprises et des libre-échangistes islandais fin 2007 que la croissance
économique rapide de l’Islande ainsi que le fort déficit commercial et l’accu-
mulation de la dette étrangère étaient des signes de succès. «L’Islande devrait
servir de modèle au monde», déclarait-il (Laffer, 2007).
Greenspan avait raison dans la mesure où le financement du déficit amé-
ricain n’avait pas posé de problème jusqu’alors. Même si le déficit était abyssal
(grosso modo de la taille du PIB de l’Inde), les détenteurs extérieurs de dollars
EU acceptaient de continuer à les accumuler, en évitant la panique que provo-
querait une vente massive. Mais Greenspan ignorait la correspondance entre le
déficit extérieur et la dette nationale. Du côté national du système d’endette-
ment par le crédit, les agents nationaux accumulaient des dettes à des niveaux
insoutenables une fois que le prix de l’immobilier arrêterait de grimper. C’est
11. Des sondages récents montrent que la polarisation se fonde maintenant plus sur l’esprit
partisan que sur l’idéologie, au sens où les sondés ont tendance à approuver une politique
(comme le scanning corporel dans les aéroports) lorsqu’elle est favorisée par «leur» parti et à
s’opposer à la même politique si elle est favorisée par le parti adverse; et les sondés ont tendance
à avoir une opinion favorable sur la performance de l’économie quand leur parti est au pouvoir
(le déficit a été réduit) et défavorable quand l’autre parti est au pouvoir (le déficit a augmenté),
même si les faits externes sont différents. En 2006, sous l’administration Bush (républicaine),
l’organisme de sondage Gallup a demandé au public si le gouvernement représentait une
«menace immédiate» pour les Américains; 21 pour cent des républicains et 57 pour cent des
démocrates ont répondu oui. En 2010, sous l’administration Obama (démocrate), 66 pour
cent des républicains et 21 pour cent des démocrates ont répondu oui (Douthat, 2010a).
44
de ce côté-là que la rupture est intervenue, et non pas du côté extérieur, démas- La Grande
Récession:
quant la «vanité des Etats-Unis qui croyaient que leur système financier et bilan et
réglementaire pourrait supporter l’afflux massif de capitaux de façon continue prospectives
sans que cela ne pose de problèmes», comme l’ont dit Carmen Reinhart et
Kenneth Rogoff (2009, p. 213) (voir également Wade, 2009c).
La lacune la plus grave du système financier international est qu’il
n’existe pas de mécanisme permettant de réduire les déséquilibres de paie-
ment sans mettre toute la pression de l’ajustement sur les pays déficitaires. Le
marché des changes remplit à peine cette fonction. Il est plus influencé par
les capitaux spéculatifs que par les flux commerciaux, et les taux de change
évoluent dans des directions insensées, comme sous l’influence de contrô-
leurs aériens ivres. Les pays qui ont de grands déficits et une forte inflation
peuvent connaître une appréciation de leur monnaie, car les investisseurs spé-
culatifs du «carry trade» cherchent à faire du profit à la fois sur les taux d’in-
térêts élevés et les perspectives d’appréciation de la monnaie (c’est ce qui s’est
passé dans une grande partie de l’Europe orientale et notamment en Islande)
(Wade et Sigurgeirsdottir, 2010). Parallèlement, certains gouvernements arri-
ment leur taux de change à celui de leurs principaux marchés d’exportation,
même s’ils accumulent de grands excédents extérieurs, et de grandes réserves,
en partie pour remplacer les droits de douane, les restrictions quantitatives et
les autres politiques industrielles interdites par l’OMC.
Contrairement au commerce, domaine dans lequel les gouvernements
ont partagé leur souveraineté pour créer les règles commerciales de l’OMC
et un mécanisme de règlement des différends, les gouvernements protègent
jalousement leur marché des changes de toute discipline extérieure. Les Etats-
Unis, notamment, ne montrent aucun intérêt pour remplacer le système
actuel dans lequel le dollar EU sert de principale monnaie de réserve par
un système d’unité de compte liée à un panier des principales devises, avec
lequel les pays accumuleraient leurs réserves. Sans un changement institu-
tionnel majeur comme celui-là, l’économie mondiale continuera de connaître
de grands déficits et de grands excédents extérieurs avec des flux de capitaux
déstabilisateurs.
Conclusions
J’ai d’abord commencé par prédire que le monde occidental connaîtra proba-
blement encore plusieurs années de croissance faible et erratique; et, ensuite,
qu’une nouvelle crise financière majeure est tout à fait possible au cours des
dix prochaines années. La première prédiction se fonde notamment sur:
a) la taille des exigences financières actuelles sur les revenus liés aux flux de
revenus; b) la volonté des gouvernements européens, maintenant rejoints par
le gouvernement américain sous l’influence du nouveau Congrès, de se lancer
à toute vapeur dans l’austérité budgétaire – chacun disant qu’il compte sur
45
Journal la croissance de ses exportations pour compenser la baisse de la demande
international
de recherche
intérieure, comme s’ils n’avaient jamais entendu parler de la fausseté de ce
syndicale sophisme; et c) la volonté des pays qui ont des excédents extérieurs de main-
2011 tenir ces excédents, si bien que les pays déficitaires ont encore plus de mal à
Vol. 3
No 1
développer leurs exportations.
La seconde prédiction repose sur l’incapacité à adopter des réformes
pour mettre fin aux pratiques du secteur financier qui sont à l’origine de la
crise actuelle, et changer la structure qui par elle-même incite les banques à
adopter des comportements à risque. Elle se fonde également sur des facteurs
qui dépassent le secteur financier. Parmi ces derniers figure la forte inégalité
de la répartition des revenus et de la richesse aux deux extrémités de l’échelle,
qui engendre une hausse de la demande déjà forte pour ces pratiques (sous la
forme d’instruments financiers complexes qui permettent aux plus riches de
stocker et de multiplier leur richesse). Y figurent également les déséquilibres
persistants de la balance des paiements et les flux de capitaux associés. La
combinaison de la concentration des revenus au sommet de l’échelle sociale et
des grands déséquilibres de la balance des paiements va probablement annuler
les effets stabilisateurs de la réglementation préventive.
Comme si ces forces ne suffisaient pas, il s’y ajoute la perspective de
désintégration de la zone euro, avec l’échec des «sauvetages» répétés des pays
de la périphérie et l’imposition par l’Allemagne et le FMI de politiques de
rigueur budgétaire insoutenables à la périphérie (une réduction budgétaire
immédiate de 7 pour cent du PIB en Grèce par exemple). Un éclatement de la
zone euro, partiel ou total, aurait des répercussions négatives sur la croissance
mondiale pendant des années.
Mais il n’y a pas que des mauvaises nouvelles. La volte-face de l’OCDE
début septembre 2010 en faveur du maintien de la relance budgétaire peut
aider à convaincre les gouvernements de modérer leurs plans de rigueur.
Les recommandations du Comité de Bâle en faveur d’une augmentation
des normes mondiales relatives aux capitaux, également annoncées début sep-
tembre, peuvent contribuer à réduire les profits des banques et à rendre plus
improbables les bulles d’actifs – à condition que les régulateurs veillent à l’appli-
cation rapide de ces règles. Mais, comme le suggère Martin Wolf, l’aide apportée
par les nouvelles normes en matière d’adéquation du capital restera modeste,
comparée aux exigences en matière de fonds propres de 20 à 30 pour cent qui,
d’après Wolf, seraient nécessaires. On peut effectivement dire que les banques
ne seront vraiment sûres que si l’essentiel de leur capital provient de leurs fonds
propres, et non pas de créances, et que tout autre système est une invitation à
la crise et aux sauvetages financés par les contribuables (avec pour argument
qu’«il n’y a pas d’alternative au sauvetage»). Quant à l’objection selon laquelle
le passage des créances aux fonds propres élèverait le coût du crédit, on peut
y répondre en disant que c’est justement l’objectif: le prix du crédit devrait
refléter le risque avec plus de précision, et la taille du secteur financier dans les
économies anglo-saxonnes et dans le monde en général devrait être réduite.
46
Un autre résultat positif pourrait provenir des dysfonctionnements des La Grande
Récession:
organisations mondiales comme le G20 et le Comité monétaire et financier bilan et
du FMI, qui entraîneraient en compensation le développement de méca- prospectives
nismes de compensation à gouvernance régionale, comme l’Initiative Chiang
Mai (CMI) 12. Cela renforcerait le principe de subsidiarité et diluerait l’hypo-
thèse selon laquelle c’est au niveau mondial que l’harmonisation de la régle-
mentation est optimale (Rottier et Veron, 2010; Wade, 2008).
Finalement, l’effondrement de 2007-2009 pourrait être interprété
comme le signe avant-coureur d’une période de stabilité et de croissance mon-
dialement répartie de vingt ou trente ans avec le déploiement complet dans
le monde de la famille des technologies de l’information et de la communi-
cation développées après 1970 (Perez, 2009). Selon cette interprétation, la
période qui a suivi les avancées technologiques en matière d’information et
de communication des années 1970 est la cinquième grande révolution tech-
nologique de l’économie du monde capitaliste depuis la mécanisation et les
technologies de transport fluvial de la fin du XVIIIe siècle. Chaque révolu-
tion technologique montre une structure sous-jacente similaire. On assiste à
une première série de turbulences liées à l’installation de la nouvelle techno-
logie durant deux ou trois décennies où le secteur financier devient de plus
en plus puissant en réorientant les investissements vers les nouveaux secteurs;
mais, au cours de cette période, les financiers passent de la recherche de divi-
dendes à la recherche de plus-value sur cessions d’actifs, en créant une bulle
importante, qui finit par s’effondrer. Suite à cette crise, la deuxième phase est
une période de réformes du cadre socio-économique, de mise sous contrôle du
secteur financier, et le capital productif engendre le déploiement complet de
la principale technologie, jusqu’à l’épuisement de ses opportunités de profit.
Apparaît ensuite à un moment une nouvelle famille de technologies (comme
la vapeur et le chemin de fer aux environs de 1830, puis l’acier et l’ingénierie
lourde dans les années 1870), et le cycle recommence. Le capital financier se
dégage des technologies épuisées pour soutenir les entrepreneurs des techno-
logies qui étaient en gestation depuis des années, mais qui avaient été freinées
par le cadre institutionnel construit autour des anciennes technologies, et les
propriétaires et les gestionnaires de capital productif remplacent ensuite ceux
de la finance aux commandes.
D’après cette interprétation, l’éclatement des deux bulles, celle d’Internet
(2000-01) et la bulle de liquidités (2007-2009), serait susceptible d’ouvrir la
voie à une nouvelle ère de croissance prolongée, au fur et à mesure que les tech-
nologies sobres en carbone, les transports publics, l’éducation tout au long
12. La CMI est un accord sur un système d’échanges de devises entre l’ASEAN et la Chine,
le Japon et la Corée, adopté à la suite de la crise financière de l’Asie orientale de 1997. Le
système était en grande partie symbolique, car les lignes de crédit réciproques étaient trop
réduites par rapport aux scénarios plausibles de crises monétaires. Mais la crise de 2008 a
suscité un élargissement du système, la multilatéralisation de la CMI, qui en fait un système
proche d’un fonds monétaire régional (Akuz, 2009; Wade et Vestergaard, 2010).
47
Journal de la vie et les soins de santé fournissent des investissements rentables dans le
international
de recherche
monde. Cependant, on ne perçoit pour le moment aucun signe indiquant que
syndicale le secteur financier a été sevré de son addiction pour les investissements essen-
2011 tiellement spéculatifs (la recherche de plus-values à court terme), ou qu’il va
Vol. 3
No 1
être réduit ou plus étroitement régulé, ou que sa suprématie est remise en ques-
tion par l’industrie mondiale de l’information. Peut-être que la financiarisa-
tion de l’économie a atteint un point qui rend une troisième crise nécessaire
pour casser l’emprise de la finance et libérer un renouveau de la production.
13. Si on avait fait un sondage auprès des décideurs politiques et des économistes en 2007
et en 2010, on aurait probablement constaté une baisse du pourcentage de réponses très
positives sur les vertus de la libre circulation des capitaux et les facultés des marchés finan-
ciers à s’autoréguler. Comme indiqué dans la chronique Lex, la plus célèbre du Financial
Times, sous le titre «Capital mobility», du 19 septembre 2010: «Depuis presque dix ans,
les décideurs politiques des marchés émergents étaient relativement favorables aux mouve-
ments de capitaux transfrontaliers. Ils se réjouissaient de voir passer les capitaux, à condi-
tion qu’ils aient leur visa d’entrée et de sortie. Maintenant, les autorités sont beaucoup plus
réservées. La crise de 2008-09 a rappelé l’inconstance des investissements étrangers. De vio-
lentes secousses monétaires ont révélé les difficultés à faire face à des flux de capitaux à peu
près incontrôlés. Les banques centrales doivent lutter contre les hausses des taux de change à
l’entrée, la baisse des taux de change à la sortie… De plus en plus d’indices montrent que des
contrôles judicieux peuvent réduire la volatilité sans menacer l’économie dans son ensemble.
»Prenez l’exemple de Taïwan. A la fin de l’année dernière, le gouverneur de la banque cen-
trale, montrant clairement qu’il n’approuvait pas les flux de capitaux étrangers «débridés»,
a mis un frein aux investisseurs en portefeuille étrangers. Cette année, le flux net de capitaux
propres entrant dans l’économie s’est réduit de près de 90 pour cent. Mais cela n’a pas eu
d’effet catastrophique sur le prix des actions… En outre, cette mesure semble avoir stabilisé
le dollar de Taïwan… et l’enthousiasme des investisseurs pour la croissance de l’autre côté du
détroit est apparemment toujours aussi fort.
»D’autres pays émergents vont devoir en tenir compte. Le capital prend le chemin de l’Asie,
que cette dernière le veuille ou non. Les investisseurs devraient comprendre que quand il
s’agit de contrôler les excès, les autorités réussiront probablement trop plutôt que pas assez».
La mise en évidence (italique) a été souhaitée par l’auteur.
48
centre-droit (sans mentionner les principales théories économiques) – comme La Grande
Récession:
l’hypothèse de l’efficacité des marchés financiers, l’idée que la liberté des bilan et
mouvements de capitaux est une bonne règle pour tous, et la croyance que prospectives
tous ceux qui sont préoccupés par la polarisation des revenus pratiquent en
réalité la politique de l’envie. Cette réfutation des théories devrait vraiment
attirer les foules, car les électeurs viennent de traverser la pire crise du capita-
lisme occidental depuis soixante-dix ans et les années 1930, ils sont exaspérés
par les banquiers, et en colère contre les gouvernements qui se précipitent
dans la rigueur budgétaire – au moins lorsque l’austérité touche l’éducation,
la santé et la défense. Entre-temps, les gouvernements de centre-droit sont
en difficulté en Europe: en Italie, la coalition de droite de Berlusconi vient
d’éclater; en Allemagne, Angela Merkel et les démocrates-chrétiens sont à la
dérive; en France, Nicolas Sarkozy zigzague dans tous les sens.
Pourtant, aux Etats-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et en Europe
continentale, les politiques progressistes reculent, incapables de saisir cette
opportunité. Les partis extrémistes à droite et à gauche ont progressé aux
élections. Les Américains sont la proie de sentiments irraisonnés, comme le
fait de croire que «les juifs» sont responsables de la crise financière, ainsi que
l’affirment 32 pour cent des démocrates inscrits; que le Président Obama est
secrètement un musulman, comme l’affirment 20 pour cent des personnes
interrogées dans les sondages nationaux; et qu’il est «tout à fait vrai» ou
«probablement vrai» que «Barack Obama a de la sympathie pour les objec-
tifs des intégristes musulmans qui veulent imposer la loi islamique au reste
du monde», comme l’affirment 52 pour cent des républicains dans un récent
sondage de Newsweek (Douthat, 2010b). Les partis politiques alimentent les
peurs des électeurs avec la même logique que lors des procès des sorcières de
Salem de la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle.
49
Journal La seconde force, cependant, est la suspicion des électeurs vis-à-vis de
international
de recherche
«l’intervention» des gouvernements. Des slogans comme «un gouverne-
syndicale ment trop puissant» ou, pour reprendre les termes du Premier ministre
2011 David Cameron, «une grande société, pas un grand gouvernement» enthou-
Vol. 3
No 1
siasment les foules. Aux Etats-Unis, la forme primitive et viscérale du popu-
lisme favorable au libre-échange qui est maintenant bien enracinée dans le
mouvement conservateur a incité les républicains à s’opposer à presque toutes
les propositions d’Obama.
Les causes de ces deux tendances opposées dans le public occidental sont
moins claires. Mais elles ont certainement un lien avec le fossé de plus en plus
profond entre la ploutocratie et les autres classes sociales, et avec la réacti-
vité des politiques démocratiques et des médias aux préférences des quelques
pourcents de personnes qui sont tout en haut de l’échelle des revenus. Le sec-
teur financier américain, après avoir été sauvé par les politiques d’Obama,
est bien décidé à défaire le gouvernement, réduire les impôts, revenir sur la
réforme de la réglementation financière et celle de la santé, et s’arroge des
rémunérations encore plus importantes (comme dans le cas d’AIG, le géant
de l’assurance irresponsable qui, après avoir été sauvé par des prêts du Trésor,
a versé à ses dirigeants 165 millions de dollars de bonus et des millions de
dollars au Parti républicain) (Egan, 2010). Le mouvement populiste conser-
vateur reçoit des fonds, une aide pour s’organiser et des idées de superélites,
comme les frères Koch, des milliardaires qui cherchent par ce biais à obtenir
un soutien législatif pour une réduction des impôts et de la réglementation.
Ils persuadent les supporters que ce mouvement combat l’élite au pouvoir,
dans ce qui peut être décrit comme le plus grand exercice de manipulation
des consciences qu’ait connu le monde occidental (Monbiot, 2010). Ils four-
nissent aux masses le récit d’une conspiration contre l’«american way of
life», dans lequel s’insèrent les soins de santé publics, les efforts de préven-
tion du changement climatique, le soutien aux Nations Unies et bien d’autres
«interventions» du gouvernement.
Mon discours est certainement trop simplifié, et il peut être rejeté
comme étant trop proche de la théorie de la conspiration. Mais lisez avec
attention cette citation de sir Alan Budd, un fonctionnaire de longue date
du Trésor britannique devenu ensuite le principal conseiller économique de
Mme Thatcher:
50
classe ouvrière… Ce qui a été mis en place – en termes marxistes – a été une La Grande
Récession:
crise du capitalisme qui a recréé une armée de main-d’œuvre de réserve, et a bilan et
permis aux capitalistes de faire de grands profits depuis lors (Cohen, 2003). prospectives
Entre l’après-guerre et les années 1970, décennies durant lesquelles l’idée de
la cohésion sociale avait un sens, et la répartition des revenus était nettement
plus égale que dans les années 1920 ou les années 1980 et au-delà, les gouver-
nements donnaient la priorité au plein emploi, et avaient recours à des poli-
tiques budgétaires, monétaires et même occasionnellement des politiques des
revenus dans cet objectif, afin que les salaires moyens augmentent avec la pro-
ductivité. La demande agrégée était élevée, le chômage était faible.
L’ensemble de ce système a volé en éclats dans les années 1980, et n’a pas
été restauré depuis: les gouvernements ont donné la priorité à une inflation
très basse, et ont cherché à «flexibiliser» les marchés du travail par le biais
de changements institutionnels destinés à abaisser le prix relatif du travail et
contenir les augmentations de salaires au-dessous de la croissance de la pro-
ductivité. Les taux de chômage sont restés beaucoup plus élevés qu’aupara-
vant. Certaines des raisons sont liées aux changements technologiques et à
la «mondialisation», qui a renforcé la concurrence entre les travailleurs; cer-
taines raisons sont liées à l’augmentation de la participation des femmes sur le
marché du travail. Mais le projet de classe décrit par Budd de casser le contrat
social et de modifier la répartition du pouvoir et des revenus pour les rediriger
vers les plus riches est un élément important de cette histoire. Ce système a
parfaitement fonctionné pour maintenir un flux de revenus disproportionné
vers les plus riches aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. (Entre janvier et juin
2010, la rémunération moyenne des dirigeants des 100 premières entreprises
britanniques de l’indice Footsie (FTSE) a augmenté de 55 pour cent, la rému-
nération moyenne des dirigeants d’entreprises a augmenté de 23 pour cent
alors que le revenu moyen du reste de la population augmentait de 1,5 pour
cent.) Parallèlement, les Etats-Unis et le Royaume-Uni ont le taux de mobilité
sociale intergénérationnel le plus faible des sociétés d’Europe continentale et
d’Amérique du Nord; ils passent progressivement d’une société de classes à
une société de castes.
S’il est vrai que l’une des principales causes des pulsions d’opposition dans
la politique occidentale provient du fossé entre la ploutocratie et le reste de
la société, qui s’élargit et se solidifie, une autre cause provient de la peur
insidieuse en Occident que le bon temps est révolu, et que nous nous enga-
geons dans un long déclin de la suprématie occidentale dans l’industrie,
51
Journal l’innovation en matière de sciences et de technologies avec, en parallèle,
international
de recherche
le déclin de la domination occidentale en politique internationale. Cette
syndicale peur s’attaque aux fondements de l’identité occidentale depuis le siècle des
2011 Lumières et la révolution industrielle, selon lesquels les agents de la civilisa-
Vol. 3
No 1
tion occidentale doivent diriger le monde et apporter au reste de l’humanité
l’harmonie grâce à ses valeurs.
C’est la peur. Au même moment, la renaissance des conservateurs amé-
ricains se cimente sur la conviction de la vertu exceptionnelle des Etats-Unis
et de son rôle unique qui est d’apporter le salut au reste du monde. Cette
croyance encourage la présomption que l’Amérique doit bénéficier des avan-
tages qui découlent du respect des règles par les autres sans subir les incon-
vénients d’avoir à respecter elle-même ces règles, ainsi que la conviction que
l’Amérique n’a pas à accepter les contraintes sur son pouvoir qu’impose l’as-
cension de nouveaux centres de pouvoir. Maintenant que les républicains ont
repris le contrôle de la Chambre des représentants, il est probable qu’ils vont
essayer de faire revenir la politique extérieure des Etats-Unis à la politique
agressive, moralisatrice et méprisante de l’administration de George W. Bush,
qui se fondait sur des «coalitions de pays volontaires». Entre-temps, le gou-
vernement chinois répond avec une arrogance croissante quand d’autres Etats
lui suggèrent de changer de comportement (en matière monétaire, de droits
de l’homme, et sur la plupart des autres questions) – tout comme le faisait le
gouvernement britannique à l’époque de la splendeur impériale. Ce jeu Etats-
Unis/Chine n’est guère favorable à la négociation d’accords multilatéraux
sur les problèmes mondiaux, que ce soit le changement climatique, le com-
merce, la réglementation financière, le rééquilibrage interne entre l’épargne
et la demande, ou le rééquilibrage externe de la balance des paiements (Wade,
à paraître).
En tant que chercheurs étudiant les questions sociales, nous pouvons au
moins identifier les questions cruciales dont les réponses forgeront le jeu de
ces forces antagonistes. L’Occident peut-il encore concentrer les parties des
chaînes mondiales de production qui rapportent le plus de valeur ajoutée,
peut-être en continuant à manipuler en sa faveur le système du commerce
mondial (Wade, 2003)? L’Occident peut-il garder son accès privilégié aux
meilleurs sites de production du pétrole et des minéraux (y compris l’Iraq
et l’Afghanistan)? Les Etats-Unis vont-ils réussir à corriger le grand déséqui-
libre des ressources attribuées à la construction et à la finance et développer
de nouvelles industries exportatrices? La droite américaine pourra-t-elle
continuer à inciter la population à haïr un «ennemi» – des terroristes, la
Chine, les musulmans, le Président Obama socialiste, noir et musulman – au
point de rendre électoralement acceptables de nouvelles guerres, pour tenter
de détruire les prétentions financières et les capacités de production des
«rivaux» des Etats-Unis dans l’espoir de préparer le terrain pour une nou-
velle période de croissance économique faste aux Etats-Unis? La ploutocratie
sera-t-elle capable de maintenir sa position de concentration de pouvoirs
52
sans avoir de comptes à rendre ou presque et de l’utiliser pour obtenir plus La Grande
Récession:
de réduction des dépenses publiques et plus de politiques qui sèment la dis- bilan et
corde (Wedel, 2009) ou les forces populistes plus nombreuses réussiront-elles prospectives
à obtenir une dévaluation radicale des actifs monétaires, y compris ceux de la
ploutocratie, grâce à une période de forte inflation?
Comment les sociaux-démocrates peuvent-ils mobiliser suffisamment
de soutien pour obtenir les mandats électoraux en dépit des efforts de la
droite pour mettre tout le monde dans la rue, où règnent les simplifications
viscérales? Comment les politiques de «libéralisme intégré» peuvent-elles
retrouver leur légitimité? Un successeur au G20 actuel disposant de plus de
légitimité pourra-t-il émerger et devenir le «comité directeur» de l’économie
mondiale? Sera-t-il en mesure, lui ou un autre organisme, d’obtenir le passage
essentiel à une unité de compte basée sur un panier des principales monnaies
à la place du dollar EU en tant que principale monnaie de réserve, et d’accom-
pagner ce changement de pénalités à la fois sur les excédents et les déficits?
Quelles seront les incidences des nombreux dysfonctionnements des
puissances occidentales établies, auxquels s’ajoute le vieillissement rapide de
leurs populations, sur les opportunités des puissances émergentes comme
la Chine, l’Inde et le Brésil de réduire de façon substantielle les écarts de
revenus, de technologies et de capacités humaines entre eux et l’Ouest?
Quand le gouvernement chinois assouplira-t-il l’affirmation de ses propres
intérêts nationaux et cherchera-t-il des compromis avec les intérêts nationaux
des autres? La Chine vieillira-t-elle avant de devenir riche, ce qui la canton-
nerait à un rôle semi-périphérique dans l’économie mondiale, ponctué d’îlots
d’opulence high-tech («des cathédrales dans le désert»)? Est-ce que ce sera
aussi le destin de l’Inde plus tard?
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Journal
international
Redistribution,
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
déséquilibres mondiaux
No 1
et crise économique
et financière: plaidoyer
pour un New Deal
keynésien
Eckhard Hein
Berlin School of Economics and Law
57
Journal
international
de recherche
syndicale
L’ économie mondiale continue de souffrir de la crise la plus sévère depuis
la Grande Dépression de la fin des années 1920 et du début des années
1930. D’un côté, la crise actuelle est une crise financière qui a démarré avec
2011 l’effondrement du marché des subprimes aux Etats-Unis durant l’été 2007,
Vol. 3
No 1
qui a ensuite pris de l’ampleur avec la faillite de Lehman Brothers en sep-
tembre 2008 et qui a atteint un nouveau point culminant avec la crise de
l’euro au début et au milieu de l’année 2010. Les marchés financiers interna-
tionaux étant dérégulés et libéralisés, la crise financière s’est rapidement pro-
pagée dans le monde. D’un autre côté, la crise est une véritable crise, qui a
commencé bien avant la crise financière par un ralentissement de l’économie
aux Etats-Unis. La crise financière et la crise réelle se sont mutuellement ren-
forcées, et l’économie mondiale a connu une baisse du PIB réel en 2009 – ce
qui ne s’était pas vu depuis des générations. Les principales régions du monde
ne récupèrent que lentement de cette baisse, en particulier la zone euro, le
Royaume-Uni et le Japon (FMI, 2010). A la fin de l’année 2010, le PIB et
l’emploi resteront bien en deçà des niveaux qui auraient pu être atteints avec
la croissance antérieure à la crise, et la majeure partie de l’économie mondiale
est menacée à moyen terme par un risque sérieux de stagnation déflationniste
(Hein et Truger, 2010). Nous allons donc considérer, dans le texte qui suit,
que la crise qui a démarré en 2007 n’est pas encore résolue.
Il n’est pas possible de comprendre la sévérité de la crise actuelle sans exa-
miner l’évolution à moyen et à long terme de l’économie mondiale depuis le
début des années 1980. On peut identifier trois causes majeures à long terme
de la crise: l’inefficacité de la régulation des marchés financiers, l’accroisse-
ment de l’inégalité de la distribution des revenus et l’augmentation des désé-
quilibres au niveau mondial (et dans la zone euro)1. Cette évolution a été
dominée par les politiques de dérégulation des marchés du travail, de réduc-
tion de l’intervention des gouvernements sur l’économie de marché et sur
la demande, de redistribution des revenus des bas salaires vers les profits et
les salaires des dirigeants d’entreprises, et par la dérégulation et la libéralisa-
tion des marchés financiers nationaux et internationaux. Dans le texte qui
suit, nous allons appeler cette attitude «néo-libéralisme» pour décrire les
politiques mises en œuvre, à des degrés divers, dans les différentes économies
développées des pays capitalistes – depuis le début des années 1980.
58
Ce document porte essentiellement sur l’évolution de la distribution Plaidoyer pour
un New Deal
consécutive à la «domination du capitalisme par le secteur financier»2 qui keynésien
s’inscrivait dans la politique néolibérale depuis le début des années 1980, sur
les déséquilibres mondiaux et régionaux sous-jacents à la crise économique et
financière actuelle, et sur les conséquences de notre analyse des causes pro-
fondes de la crise sur la politique économique nécessaire.
Ce document est articulé comme suit: la section 2 examine les trois
dimensions de la redistribution durant la «financiarisation» et le «néolibé-
ralisme» depuis le début des années 1980: distribution fonctionnelle, distri-
bution individuelle et évolution des revenus les plus élevés; la section 3 porte
sur le lien entre redistribution et déséquilibres des comptes des opérations
courantes aux niveaux mondial et régional (dans la zone euro); dans la sec-
tion 4, nous tirons les conclusions de notre analyse relative au rôle de la distri-
bution ou de la politique des revenus dans le cadre d’une stratégie de relance
par les revenus ou d’un New Deal keynésien aux niveaux mondial et euro-
péen, visant à remédier aux trois principales sources de la crise actuelle, à
savoir l’inefficacité de la régulation du secteur financier, l’augmentation des
inégalités de la distribution des revenus et les déséquilibres aux niveaux mon-
dial et régional (la zone euro). La section 5 résume et conclut.
59
Journal 1980 jusqu’en 2008 (voir le tableau 1). En moyenne, la part des revenus du
international
de recherche
travail a baissé dans tous les pays de notre échantillon, sauf au Portugal, entre
syndicale le premier cycle allant du début des années 1980 au début des années 1990 et
2011 le troisième cycle allant du début des années 2000 jusqu’à 2008. Cette baisse
Vol. 3
No 1
a été beaucoup plus marquée en Autriche et en Irlande, avec plus de 10 points
de pourcentage du PIB aux coûts des facteurs de production, et en Espagne,
en France, en Grèce et au Japon, avec plus de 5 points de pourcentage du
PIB. En Allemagne, en Belgique, aux Etats-Unis, en Italie, aux Pays-Bas, au
Royaume-Uni et en Suède, la part des revenus du travail a baissé de moins de
5 pour cent du PIB aux coûts des facteurs de production.
On peut identifier trois voies principales par lesquelles la financiarisation
et le néolibéralisme ont eu des conséquences négatives sur la part du travail
direct dans le revenu national (Hein, 2010a). Premièrement, la composition
par secteurs de l’économie a changé en faveur des établissements financiers
dont la part d’intéressement aux bénéfices était élevée, aux dépens du secteur
des entreprises non financières et du secteur public, où les parts d’intéresse-
ment sont inférieures ou égales à zéro. Deuxièmement, les frais généraux, en
particulier les salaires des dirigeants et le versement des intérêts, ainsi que
les exigences des actionnaires en matière de rendement, ont augmenté. Cela
a entraîné une augmentation de la marge sur le coût unitaire direct du tra-
vail dans la fixation des prix des entreprises sur les marchés, qui n’étaient pas
Tableau 1. Part des revenus du travail en pourcentage du PIB aux coûts des facteurs
de production courants, valeurs moyennes durant le cycle économique
allant du début des années 1980 à 2008
1. Début 1980- 2. Début 1990- 3. Début Changement
début 1990 début 2000 2000-2008 (3.–1.), en points
de pourcentage
Allemagne 67,11 66,04 63,34 –3,77
Autriche 75,66 70,74 65,20 –10,46
Belgique 70,63 70,74 69,16 –1,47
Espagne 68,32 66,13 62,41 –5,91
Etats-Unis 68,20 67,12 65,79 –2,41
France 71,44 66,88 65,91 –5,53
Grèce a 67,26 62,00 60,60 –6,66
Irlande 70,34 60,90 55,72 –14,61
Italie 68,74 67,21 65,57 –3,17
Japon a 72,38 70,47 65,75 –6,64
Pays-Bas 68,74 67,21 65,57 –3,17
Portugal 65,73 70,60 71,10 5,37
Royaume-Uni 72,79 71,99 70,67 –2,12
Suède 71,65 67,04 69,16 –2,48
Notes: La part des revenus du travail est calculée avec la rémunération par salarié divisée par le PIB au coût
des facteurs de production par salarié. Le début d’un cycle économique est donné par un minimum local de la
croissance annuelle réelle du PIB dans le pays respectif. Les chiffres en gras représentent une augmentation
de la valeur par rapport au cycle précédent ou au premier cycle.
a Corrigé pour correspondre aux trois cycles.
Sources: Commission européenne (2010), calculs de l’auteur.
60
complètement concurrentiels, et une baisse de la part des revenus du travail, Plaidoyer pour
un New Deal
car la marge doit couvrir les frais généraux et les exigences en matière de ren- keynésien
dement. Troisièmement, le pouvoir de négociation des travailleurs et des syn-
dicats s’est affaibli, car la priorité allait aux actionnaires et à la gestion à court
terme. Le secteur financier, dans lequel les syndicats sont faibles, gagnait en
importance par rapport aux secteurs non financiers et au secteur public, dotés
de syndicats plus forts, et les syndicats subissaient la menace de la libéralisa-
tion et de la mondialisation des finances et du commerce, la dérégulation du
marché du travail et la réduction ou l’abandon des politiques gouvernemen-
tales de gestion de la demande.
Concernant la distribution des revenus individuels, nos données per-
mettent d’observer un accroissement des inégalités dans la plupart des pays
du milieu des années 1980 jusqu’au milieu des années 2000. Si l’on prend le
coefficient de Gini comme indicateur, cette tendance se vérifie pour la dis-
tribution des revenus du marché, à l’exception de la France et des Pays-Bas
(voir le tableau 2)4. Dans certains pays, la hausse des inégalités a été consi-
dérable: en Allemagne, aux Etats-Unis, en Italie, au Japon et au Portugal,
le coefficient de Gini a augmenté d’au moins 15 pour cent. Si l’on inclut la
redistribution par la fiscalité et les politiques sociales de l’Etat, la Belgique,
l’Espagne, la France, la Grèce et l’Irlande n’ont pas connu d’augmenta-
tion de leur coefficient de Gini, mais un déclin considérable en Espagne,
en France et en Grèce. Toutefois, les autres pays ont également connu un
accroissement des inégalités dans le revenu disponible durant la période
de néolibéralisme et de domination du capitalisme par le secteur financier.
Cette augmentation est particulièrement prononcée pour l’Allemagne, l’Au-
triche, les Etats-Unis, l’Italie et la Suède où le coefficient de Gini après impôt
a augmenté de plus de 10 pour cent. Même si la fiscalité et les politiques
sociales ont réduit l’inégalité des revenus dans tous les pays étudiés, dans la
plupart d’entre eux elles n’ont pas empêché une augmentation des inégalités
avec le temps. C’est également la conclusion que tire l’OCDE (2008) pour
un plus grand nombre de pays et en appliquant d’autres types de mesures des
inégalités de revenus.
Concernant les revenus les plus élevés, l’analyse de Piketty et Saez,
la première en la matière (2003 et 2006), a montré que leur part dans le
revenu national a augmenté de façon significative aux Etats-Unis depuis
le début des années 1980. Les études à partir des données fiscales, qui ont
maintenant été étendues à plusieurs autres pays et ont été révisées dans l’ou-
vrage d’Atkinson, Piketty et Saez (2011), portent sur la distribution des
revenus du marché avant imposition et redistribution par le gouvernement.
4. OCDE (2010): les chiffres utilisés ici sont collectés par l’OCDE à partir des sources na-
tionales. Les données font référence aux encaissements des ménages et sont réparties par in-
dividu. Le revenu attribué à chaque individu est corrigé en fonction de la taille du ménage,
mais ne fait pas la différence entre les adultes et les enfants (OCDE, 2008, pp. 41-47).
61
Journal Tableau 2. Le coefficient de Gini avant et après impôt
international
Le coefficient de Gini avant impôt
de recherche
syndicale Pays Milieu Milieu Autour Milieu Autour Milieu Changement du
des des de des de des milieu des années
2011 années années 1990 années 2000 années 1980 au milieu des
Vol. 3 1970 1980 1990 2000 années 2000, en %
No 1
Allemagne …,0 0,44 0,42 0,46 0,48 0,51 15,91
Autriche …,0 …,0 …,0 …,0 …,0 0,43 …,0
Belgique …,0 0,45 …,0 0,47 0,46 0,49 8,89
Espagne …,0 …,0 …,0 …,0 …,0 …,0 …,0
Etats-Unis 0,37 0,40 0,42 0,45 0,45 0,46 15,00
France …,0 0,52 0,51 0,48 0,50 0,48 –7,69
Grèce …,0 …,0 …,0 …,0 …,0 …,0 …,0
Irlande …,0 …,0 …,0 …,0 0,43 0,42 …,0
Italie …,0 0,42 0,44 0,51 0,52 0,56 33,33
Japon …,0 0,35 …,0 0,40 0,43 0,44 25,71
Pays-Bas 0,42 0,47 0,47 0,48 0,42 0,42 –10,64
Portugal 0,46 …,0 0,44 0,49 0,48 0,54 17,39 a
Royaume-Uni 0,36 0,44 0,46 0,48 0,48 0,46 4,55
Suède 0,39 0,40 0,41 0,44 0,45 0,43 7,50
Si l’on utilise les données fournies par Atkinson, Piketty et Saez (2011), on
peut voir l’évolution de la part représentée par 0,1 pour cent des revenus
les plus élevés dans 11 pays sur les figures 1 a) à 1 d). Les Etats-Unis et le
Royaume-Uni ont connu une explosion de la part des revenus les plus
élevés depuis le début des années 1980, qui a atteint avant la crise actuelle
62
Figure 1. Part représentée par 0,1 pour cent des revenus les plus élevés Plaidoyer pour
sur le revenu national un New Deal
keynésien
a) Etats-Unis et Royaume-Uni, 1910-2007
15
Part des 0,1% des revenus
les plus élevés (en %)
10
Etats-Unis
Royaume-Uni
0
1910 1915 1920 1925 1930 1935 1940 1945 1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005
10
Part des 0,1% des revenus
les plus élevés (en %)
5 Allemagne
France
Pays-Bas
0
1900 1905 1910 1915 1920 1925 1930 1935 1940 1945 1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005
10
Part des 0,1% des revenus
les plus élevés (en %)
Irlande
5
Portugal Italie
Espagne
0
1900 1905 1910 1915 1920 1925 1930 1935 1940 1945 1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005
10 Japon
Part des 0,1% des revenus
Suède
les plus élevés (en %)
0
1900 1905 1910 1915 1920 1925 1930 1935 1940 1945 1950 1955 1960 1965 1970 1975 1980 1985 1990 1995 2000 2005
Source: Atkinson, Piketty et Saez (2011)
63
Journal les niveaux qu’ils avaient connus dans les années 1920 aux Etats-Unis et à
international
de recherche
la fin des années 1930 au Royaume-Uni. Cependant, dans des pays comme
syndicale l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Irlande, l’Italie, le Japon, les Pays-Bas,
2011 le Portugal et la Suède, la part représentée par 0,1 pour cent des revenus les
Vol. 3
No 1
plus élevés est restée à peu près constante ou n’a que légèrement augmenté
durant la période néolibérale et n’est pas revenue au niveau élevé d’avant la
seconde guerre mondiale. Il convient d’observer toutefois que la part repré-
sentée par 0,1 pour cent des revenus les plus élevés en Allemagne est nette-
ment plus importante que dans les autres pays, et qu’elle n’a été dépassée
que par les Etats-Unis depuis la fin des années 1980 et le Royaume-Uni au
milieu des années 1990.
L’accroissement de la part de revenu de 0,1 pour cent des revenus les
plus élevés aux Etats-Unis est essentiellement dû à une augmentation des
revenus des entreprises (les profits provenant du fait d’être seul propriétaire,
de partenariats, etc.) et à l’augmentation des salaires les plus élevés, y compris
les salaires, rémunérations, bonus, la levée de stock-options et les pensions,
alors que la part des revenus du capital (intérêts, dividendes, rentes, rede-
vances, etc.) des 0,1 pour cent des revenus les plus élevés est restée à peu près
constante (voir la figure 2). La rémunération des dirigeants (les «travailleurs
riches») a donc conribué de façon significative, mais pas exclusive, à l’aug-
mentation des inégalités aux Etats-Unis entre le début des années 1980 et
2006. On peut observer des tendances similaires dans d’autres pays pour les-
quels on dispose de données (Atkinson, Piketty et Saez, 2011; Bach, Corneo
et Steiner, 2009).
Etant donné que les plus hauts salaires des dirigeants font partie de la
rémunération des salariés dans les comptes nationaux, et sont donc inclus
dans la part salariale examinée plus haut, l’augmentation des salaires les plus
élevés des dirigeants a atténué la baisse de la part salariale mesurée depuis le
Figure 2. Part représentée par 1,1 pour cent des revenus les plus élevés
et sa composition, Etats-Unis, 1916-2007
10
6
%
4 Revenu des capitaux
Salaires
0
1916 1921 1926 1931 1936 1941 1946 1951 1956 1961 1966 1971 1976 1981 1986 1991 1996 2001 2006
Notes: Le revenu est défini comme étant le revenu du marché à l’exclusion des plus-values de capital (cela exclut tous
les transferts publics). Les salaires incluent les salaires et rémunérations, les bonus, la levée des stock-options et les
pensions. Le revenu des entreprises inclut les bénéfices des seuls propriétaires, des partenariats, etc. Les revenus du
capital incluent les revenus sous forme d’intérêts, de dividendes, de rentes, de redevances et de revenus fiduciaires.
Source: Atkinson, Piketty et Saez (2011).
64
début des années 1980. En excluant les salaires les plus élevés de la part sala- Plaidoyer pour
un New Deal
riale, la part des «salaires ordinaires»5 présenterait donc une baisse encore keynésien
plus prononcée.
5. Voir Buchele et Christiansen (2007) pour cet exercice dans le secteur des entreprises amé-
ricaines. Ils ont choisi de façon assez arbitraire de considérer les 0,5 pour cent des salaires et
des revenus les plus élevés comme les rémunérations des dirigeants d’entreprises en raison de
leur «proximité avec le capital» et ont exclu ces salaires de la part salariale. Voir également
Glyn (2009) pour une approche similaire pour les Etats-Unis et Atkinson (2009) pour le
Royaume-Uni.
6. Pour une analyse similaire, voir Van Treeck, Hein et Dünhaupt (2007), Bibow (2008),
CNUCED (2009), Fitoussi et Stiglitz (2009), Horn et coll. (2009), Sapir (2009), Van Treeck
(2009), Wade (2009), Hein et Truger (2010 et 2011) et Stockhammer (2010a et 2010b).
7. Les comptes des opérations courantes de la zone euro ont été à peu près équilibrés sur
le cycle allant du début des années 2000 à 2008 (Commission européenne, 2010), si bien
que les Etats membres dont le solde des opérations courantes globales est excédentaire ont
leurs homologues déficitaires respectifs dans la zone euro. Evidemment, chacun des Etats
membres de la zone euro a également des excédents ou des déficits vis-à-vis du reste du
monde en dehors de la zone euro. Mais ces surplus ou déficits annulent à peu près ceux de la
zone euro au total.
8. Nous obtenons ainsi dans la comptabilité nationale: bénéfices bruts nets de taxes = inves-
tissement brut + excédents de l’exportation + déficit budgétaire des gouvernements – écono-
mies des travailleurs + consommation des capitalistes (Kalecki, 1971, p. 82).
65
Journal du cycle économique du début des années 2000 afin de distinguer ces deux
international
de recherche
modèles et de les attribuer aux pays examinés dans ce document9.
syndicale Dans le cycle du début des années 2000, le boom de la consomma-
2011 tion à crédit se situe en Espagne, aux Etats-Unis, en Grèce, en Irlande et
Vol. 3
No 1
au Royaume-Uni (voir le tableau 3a). Toutes ces économies ont connu des
augmentations considérables des prix de l’immobilier résidentiel et/ou du
rapport patrimoine/revenus durant la période examinée (Hein, 2010a).
Cette augmentation du patrimoine théorique, conjuguée à la libéralisation
1200 000
600000
– 600 000
–1800 000
1980 1982 1984 1986 1988 1990 1992 1994 1996 1998 2000 2002 2004 2006 2008
d = déficit; s = surplus.
Sources: FMI (2010), calculs de l’auteur.
Figure 3b. Compte des opérations courantes en millions d’euros, dans une sélection
de pays de la zone euro, 1991-2009
300000
200000
100000
– 100000
–300000
1991 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009
Sources: Commission européenne (2010), calculs de l’auteur.
9. Comme on le verra plus tard, la France, l’Italie et le Portugal n’ont suivi aucun de ces
deux modèles.
66
des marchés financiers et à l’affaiblissement des conditions de solvabilité, a Plaidoyer pour
un New Deal
entraîné une très forte augmentation de la demande, et donc une participa- keynésien
tion considérable de la consommation privée et de la demande intérieure à la
croissance. Il en a résulté une croissance du PIB réel relativement élevée par
rapport à la croissance des pays «mercantilistes axés sur les exportations»,
mais un accroissement de la dette des ménages et donc des soldes négatifs de
la balance des paiements (en tant que part du PIB nominal) du secteur des
ménages. A l’exception du Royaume-Uni, cela s’est également traduit par
des soldes négatifs pour le secteur privé dans son ensemble – le secteur des
entreprises étant excédentaire dans tous les pays de ce groupe à l’exception
67
Journal de l’Espagne. Le secteur public a contribué au solde négatif de la balance des
international
de recherche
paiements dans tous les pays, mais à des degrés divers – de façon considé-
syndicale rable en Grèce, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais seulement de façon
2011 marginale en Espagne et en Irlande. Puisque les dépenses intérieures glo-
Vol. 3
No 1
bales étaient supérieures au revenu national, ces pays avaient des comptes des
opérations courantes déficitaires, c’est-à-dire que la balance des paiements
du secteur extérieur (en tant que part du PIB nominal) était positive pour
tous les pays qui suivaient le modèle du boom de la consommation à crédit.
L’Espagne, les Etats-Unis et la Grèce, en particulier, dépendaient de l’afflux
de ressources financières étrangères. Dans les pays de boom de la consomma-
tion à crédit, la forte croissance de la demande intérieure se traduisait par un
solde négatif des échanges de biens et de services, sauf pour l’Irlande, où la
contribution de la croissance à la demande extérieure était positive10. Pour
les pays de la zone euro appartenant à ce groupe, l’augmentation supérieure
à la moyenne du coût unitaire de la main-d’œuvre et de l’inflation conju-
guée à l’appréciation nominale de l’euro, et donc à une perte de compétiti-
vité des producteurs nationaux (des taux de change positifs dans le taux de
change effectif), a contribué aux déficits du solde des échanges de produits
et services et des comptes des opérations courantes. Les Etats-Unis et le
Royaume-Uni ont cependant réussi à améliorer leur compétitivité au cours
de ce cycle des années 2000, mais leurs comptes d’opérations courantes se
sont encore détériorés par rapport au cycle précédent, c’est-à-dire que les
besoins financiers de leurs secteurs extérieurs respectifs augmentaient. Les
économies qui connaissaient un boom de la consommation à crédit étaient
donc les moteurs de la demande mondiale du cycle allant du début des
années 2000 à 2008.
Les partenaires des économies connaissant un boom de la consom-
mation à crédit dans le monde et dans la zone euro étaient les économies
«mercantilistes axées sur les exportations». Ce groupe est composé de l’Al-
lemagne, l’Autriche, la Belgique, la Chine, du Japon, des Pays-Bas et de la
Suède (voir le tableau 3b). Ces économies se caractérisaient par les excédents
des échanges extérieurs de biens et de services et de leurs comptes d’opéra-
tions courantes, c’est-à-dire que les besoins financiers de leurs secteurs exté-
rieurs respectifs étaient déficitaires. Même si certains de ces pays (la Belgique,
10. Dans le cas de l’Irlande, le déficit du compte des opérations courantes (et le solde posi-
tif des besoins de financement du secteur extérieur) n’était pas dû à un déficit du commerce
extérieur, mais plutôt à un déficit des flux de revenus primaires. Même si, pour l’Irlande, la
balance des échanges de biens et services était positive, nous n’avons pas inclus ce pays dans le
groupe de pays «mercantilistes axés sur les exportations» examinés ci-dessous, car l’Irlande,
comme les autres pays où la croissance était financée par le crédit, présentait un solde négatif
du secteur privé et des secteurs nationaux dans leur ensemble. Les excédents de la balance des
biens et services étaient donc indispensables pour faire face aux engagements financiers asso-
ciés à la balance négative des revenus primaires et pour éviter un déficit encore plus grand des
comptes d’opérations courantes.
68
Tableau 3b. Principales variables macroéconomiques pour les économies mercantilistes axées sur les exportations»,
valeurs moyennes pour le cycle économique du début des années 2000 à 2008
Allemagne Autriche Belgique Chine Japon Pays-Bas Suède
Besoin de financement du secteur extérieur en part du PIB nominal, pourcentage –5,55 –2,26 –3,90 –5,40 –3,45 –7,15 –7,14
Besoin de financement du secteur public en part du PIB nominal, pourcentage –2,09 –1,45 –0,56 –1,61 –5,16 –0,85 1,30
Besoin de financement du secteur privé en part du PIB nominal, pourcentage 7,64 3,70 4,46 7,01 8,61 8,00 5,84
Besoin de financement du secteur des ménages privés en part du PIB nominal, pourcentage 5,90 4,68 4,25 … 3,65 0,16 3,86
Besoin de financement du secteur des entreprises en part du PIB nominal, pourcentage 1,74 –0,98 0,21 … 4,96 7,84 1,98
Croissance réelle du PIB, en pourcentage 1,44 2,13 1,84 10,42 1,22 1,96 2,42
Contribution à la croissance de la demande intérieure, y compris les stocks, en points de 0,85 1,26 1,70 … 0,75 1,43 1,85
pourcentage
Contribution à la croissance de la consommation privée, en points de pourcentage 0,18 0,76 0,63 … 0,61 0,37 0,94
Contribution à la croissance de la consommation publique, en points de pourcentage 0,16 0,28 0,45 … 0,29 0,75 0,24
Contribution à la croissance de la formation brute de capital fixe, en points de pourcentage 0,49 0,19 0,62 … –0,16 0,35 0,71
Contribution à la croissance du solde des échanges extérieurs des biens et des services, 0,58 0,77 0,14 … 0,46 0,52 0,57
en points de pourcentage
Exportations nettes de biens et de services en part du PIB nominal, pourcentage 5,56 4,35 4,02 4,72 1,24 7,63 7,45
Evolution de la part des revenus du travail en pourcentage du PIB aux coûts des facteurs –2,71 –5,54 –1,58 … –4,73 –1,64 2,13
courants du cycle précédent, en points de pourcentage
Taux de croissance des coûts unitaires nominaux du travail, pourcentage 0,17 1,05 2,02 … –2,12 1,88 1,61
Inflation (taux de croissance IPC), pourcentagea 1,78 2,12 2,34 2,15 –0,06 1,94 1,80
Taux de croissance des taux de change effectifs nominaux (relatif à 23 pays) 2,09 1,21 1,48 … –1,92 1,37 0,26
Taux de croissance des taux de change effectifs réels (relatif à 23 pays) 0,14 0,55 1,58 … –6,00 1,56 –0,28
Notes: Le début d’un cycle économique est donné par un minimum local de la croissance annuelle réelle du PIB dans le pays respectif.
a Chine: Inflation des prix à la consommation.
Sources: Commission européenne (2010) pour tous les pays sauf la Chine, FMI (2010) pour la Chine, calculs de l’auteur.
keynésien
69
un New Deal
Plaidoyer pour
Journal les Pays-Bas et la Suède) ont connu un accroissement considérable du rap-
international
de recherche
port patrimoine/revenu et/ou des prix de l’immobilier résidentiel, alors que
syndicale ce n’était pas le cas des autres (Allemagne, Autriche, Chine, Japon) (Hein,
2011 2010a), les besoins financiers des ménages (en tant que part du PIB nominal)
Vol. 3
No 1
restaient excédentaires. Les besoins financiers du secteur privé (en tant que
part du PIB nominal) étaient fortement positifs dans chacun de ces pays. La
contribution de la consommation privée et de la demande intérieure à la crois-
sance était modérée, pour l’Autriche, la Belgique, les Pays-bas et la Suède, ou
très faible, pour l’Allemagne et le Japon, et ces pays dépendaient fortement
des contributions positives du solde des échanges des biens et des services à
leur croissance. Seule la Belgique connaissait une contribution de la demande
extérieure à la croissance relativement réduite. Les excédents extérieurs repo-
saient donc sur la faiblesse de la demande intérieure d’une part, mais aussi de
la faible augmentation du coût unitaire de la main-d’œuvre et d’une inflation
réduite d’autre part et, dans le cas du Japon, de la dépréciation nominale de
la monnaie. Pour les pays mercantilistes de la zone euro, le taux de change
effectif réel vis-à-vis des 23 économies industrielles n’a pas augmenté autant
que dans les pays en croissance à crédit de la zone euro, ce qui implique une
augmentation de la compétitivité des prix des pays mercantilistes par rapport
aux pays en croissance à crédit. Le Japon et la Suède ont réussi à augmenter
la compétitivité de leurs prix en termes absolus. Les pays mercantilistes ont
donc bénéficié de la demande mondiale dont les pays en croissance à crédit
étaient le moteur. Cependant, suivre ce modèle avait un prix: à l’exception
de la Suède, et notamment de la Chine qui rattrapait son retard, la croissance
du PIB des pays exportateurs restait bien inférieure à celle des économies qui
vivaient à crédit, et en particulier les grandes économies plus fermées de l’Al-
lemagne et du Japon ont eu des résultats inférieurs à ceux des petites écono-
mies plus ouvertes comme l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas.
Dans ce contexte de financiarisation, de redistribution des revenus aux
dépens des bas salaires et de baisse de la part du revenu du travail, un système
extrêmement fragile s’est mis en place aux niveaux national, régional (la zone
euro) et mondial durant le cycle économique du début des années 200011.
Le modèle dynamique de croissance à crédit des Etats-Unis et d’autres pays
dépendait de la volonté et de la capacité des ménages à augmenter leur taux
d’endettement par rapport à leurs revenus, et donc à accroître toujours plus
leur patrimoine théorique, en particulier grâce à l’augmentation des prix de
l’immobilier résidentiel, qui semblait servir de garantie aux crédits, et/ou à
l’affaiblissement continu des normes de solvabilité avec l’accroissement de
la fragilité financière en parallèle. Il dépendait également de la volonté du
reste du monde à avoir des excédents des comptes des opérations courantes,
et donc à leur faire crédit, notamment celle des pays mercantilistes axés sur
11. Pour trouver des arguments similaires, voir Fitoussi et Stiglitz (2009), Hein et Truger
(2010 et 2011), Horn et coll. (2009) et Stockhammer (2010a).
70
les exportations, afin de financer les déficits des comptes des opérations cou- Plaidoyer pour
un New Deal
rantes des économies en croissance à crédit. Quant aux économies mercan- keynésien
tilistes, dont la croissance était faible ou stagnait, elles dépendaient de la
volonté ou de la capacité du reste du monde, et notamment des économies
en croissance à crédit, de s’endetter, car leurs taux de croissance faibles ou
modérés dépendaient de la croissance dynamique de la demande mondiale et
de leurs marchés à l’exportation.
Un effondrement du boom de la consommation à crédit, comme celui
qui a été déclenché par l’effondrement du marché des subprimes aux Etats-
Unis en 2007, n’affecte pas seulement les économies de la consommation
à crédit, mais la contagion s’étend rapidement aux économies mercanti-
listes axées sur les exportations. D’un côté, leurs marchés d’exportation s’ef-
fondrent avec la crise et ces pays sont confrontés à un grave problème de la
demande globale. Par ailleurs, la contagion s’étend également au travers des
marchés financiers, car leurs exportations de capitaux peuvent subir une déva-
luation drastique s’ils sont destinés aux marchés financiers à risque en train de
s’effondrer des économies en croissance à crédit. Ces deux voies de contagion
ont fonctionné durant la crise actuelle. En 2009, le PIB des économies mer-
cantilistes axées sur les exportations, comme l’Allemagne (–5,0 pour cent) et
le Japon (–5,2 pour cent), a été encore plus touché que celui de la principale
économie de consommation à crédit, où la crise a démarré, les Etats-Unis
(–2,4 pour cent) (Commission européenne, 2010)12. Mais on peut également
constater que les économies de consommation à crédit n’ont pas été touchées
de façon uniforme par la crise. Alors que les Etats-Unis, qui sont en mesure
de s’endetter dans leur propre monnaie, n’ont souffert «que» de la crise éco-
nomique et financière, pour d’autres pays, et notamment la Grèce, la crise
s’est transformée en crise de la dette publique et a contribué à devenir une
crise de la monnaie, c’est-à-dire la crise de l’euro de 201013.
12. Voir Hein et Truger (2010) pour une étude du cas de l’Allemagne dans le contexte
international.
13. Voir Hein et Truger (2011) pour une analyse plus détaillée des déséquilibres sous-jacents
à la crise de l’euro de 2010.
71
Journal développées ne peut suivre ni le modèle du «boom de la consommation à
international
de recherche
crédit» ni celui du «mercantilisme axé sur les exportations»14. Il faut éviter
syndicale les tendances au surendettement des ménages et la persistance d’excédents
2011 ou de déficits des comptes des opérations courantes qui ne sont pas dues
Vol. 3
No 1
aux processus de rattrapage de la productivité comme dans les pays moins
développés15.
Par conséquent, la stratégie de reprise à moyen et à long terme doit se
faire par les revenus – ou les salaires. Cela signifie que les salaires vont devoir
augmenter à peu près parallèlement à la production (potentielle). La part des
revenus du travail doit donc rester à peu près stable à moyen et à long terme.
Elle peut même augmenter si les exigences de répartition des entreprises, des
rentiers, des Etats ou du secteur extérieur se réduisent, c’est-à-dire si la com-
pétitivité des prix augmente sur les marchés des produits, ou si les taux des
intérêts, des dividendes, les impôts ou les prix à l’importation baissent, per-
mettant ainsi d’augmenter la part des revenus du travail sans enclencher un
processus d’inflation cumulative. Dans ce cas, l’économie pourrait également
bénéficier des retombées de la hausse des salaires sur la productivité, c’est-à-
dire que l’augmentation des salaires réels et de la part des revenus du travail
pousserait les entreprises à accélérer l’introduction d’innovations visant à
réduire la main-d’œuvre dans les processus de fabrication, ce qui augmente-
rait la croissance potentielle16. Une stratégie de relance par les salaires contri-
buerait donc également à dépasser les tendances à la réduction de la croissance
de la productivité associées à la financiarisation et au néolibéralisme (voir
Hein, 2011). Ces tendances ont été imposées par la financiarisation et le néo-
libéralisme dont les effets à long terme étaient de réduire la part des revenus
du travail, ce qui atténuait l’effet des hausses de salaires sur l’accumulation
du capital, avec un effet négatif sur les investissements qui se traduisent par
des progrès techniques, et donc l’augmentation de la productivité et de la
demande globale, ce qui réduit les effets «Verdoorn» sur l’augmentation de
la productivité17.
Une stratégie de relance par les salaires implique de remédier aux trois
principales causes de la baisse de la part des revenus du travail durant la
14. Pour une critique des stratégies axées sur les exportations, voir également CNUCED
(2010, pp. 77-79).
15. Etant donné que les déficits ou les excédents de la balance des biens et des services sont
principalement affectés par les différentiels de croissance, il peut être trop restrictif d’exiger
des pays en développement un équilibre des comptes des opérations courantes dans un pro-
cessus de rattrapage de la productivité. Cependant, il faut également prendre en compte les
risques de l’endettement en devise étrangère en cas de déficits persistants des comptes des
opérations courantes.
16. Voir Hein et Tarassow (2010), Marquetti (2004), Naastepad (2006) et Vergeer et
Kleinknecht (2007) pour des résultats empiriques.
17. Cet effet «Verdoorn» met en évidence la relation positive entre la croissance de la de-
mande et celle de la productivité.
72
période de néolibéralisme et de financiarisation: premièrement, il faut stabi- Plaidoyer pour
un New Deal
liser et renforcer le pouvoir de négociation des syndicats; deuxièmement, il keynésien
s’agit de réduire les frais généraux des entreprises, et en particulier les salaires
des dirigeants et le remboursement des intérêts, ainsi que les exigences de ren-
dement de ceux qui détiennent le capital financier; et, troisièmement, la com-
position sectorielle de l’économie doit être réorientée en se désengageant des
grands établissements financiers où l’intéressement est élevé pour se diriger
vers le secteur des entreprises non financières et le secteur public.
Même s’il est essentiel de renverser les tendances de la répartition fonc-
tionnelle primaire pour mettre en place une stratégie de relance par les
salaires, les politiques de distribution ou de revenus ne devraient pas seule-
ment porter sur la répartition fonctionnelle primaire. Elles devraient éga-
lement avoir pour objectif de réduire les inégalités de la distribution des
revenus individuels, en particulier du revenu disponible. Cela signifie qu’il
faut contenir les tendances à l’augmentation de la dispersion des salaires et,
en particulier, qu’il faut appliquer une fiscalité progressive et des politiques
sociales visant à réduire les inégalités de la distribution du revenu disponible.
Les politiques de distribution ou de revenus sont donc au cœur de cette
stratégie qui devrait s’inscrire dans un New Deal keynésien, qui aura pour
tâche principale de remédier aux trois principales causes de la gravité de
la crise: l’inefficacité de la régulation des marchés financiers, l’augmenta-
tion de l’inégalité de la distribution des revenus et la montée des déséqui-
libres au niveau mondial (et dans la zone euro). Dans l’ouvrage de Hein et
Truger (2011), nous avons élaboré les trois piliers principaux d’un ensemble
de mesures visant à introduire un New Deal keynésien aux niveaux mondial
et européen: premièrement, la re-régulation du secteur financier afin de pré-
venir à l’avenir les excès et les crises financières; deuxièmement, la réorien-
tation des politiques macroéconomiques en gardant un œil sur la demande
intérieure, en particulier dans les pays qui ont un excédent des comptes des
opérations courantes; et, troisièmement, la reconstruction d’une coordination
macroéconomique internationale – en particulier au niveau européen – avec
un nouvel ordre financier mondial. Nous esquissons brièvement dans les
paragraphes qui suivent les principaux éléments de ce New Deal keynésien en
soulignant le rôle de la distribution et des politiques des revenus.
Afin de re-réguler le système financier, il est nécessaire de prendre une
série de mesures visant à orienter le secteur financier vers le financement de
l’activité économique réelle, c’est-à-dire les investissements réels et dans une
croissance réelle du PIB18. Cette tâche comporte trois volets: premièrement,
il faut introduire des mesures pour renforcer la transparence sur les marchés
financiers, afin de réduire les incertitudes, l’information asymétrique, les
comportements à risque et la fraude inhérents à ce secteur particulier. Parmi
18. Pour la liste détaillée des mesures nécessaires, voir par exemple Ash et coll. (2009),
Fitoussi et Stiglitz (2009) et Wade (2009).
73
Journal ces mesures figurent la normalisation et la supervision de tous les produits
international
de recherche
financiers afin de renforcer la transparence sur le marché. Il faudrait interdire
syndicale les opérations hors bilan, et introduire une réglementation et une supervision
2011 nationales et internationales de tous les intermédiaires financiers (banques,
Vol. 3
No 1
assurances, fonds spéculatifs, fonds de placement privés, etc.). Puisque la nota-
tion peut être considérée comme un bien public, il conviendrait d’introduire
des agences publiques indépendantes de notation pour remplacer les agences
privées. Il faudrait renforcer d’une part la diversité du secteur bancaire afin
d’accroître sa résilience et d’autre part les banques publiques et les banques
coopératives qui fournissent des crédits aux ménages et aux petites entre-
prises, pour stimuler la concurrence avec les banques privées. Les établisse-
ments financiers d’une importance systémique devraient être publics, car la
stabilité de ces institutions peut être considérée comme un bien public égale-
ment; deuxièmement, la re-régulation devrait inciter les acteurs économiques
du secteur financier et des autres secteurs à se concentrer sur une croissance à
long terme plutôt que sur les profits à court terme. Cela comporte la réduction
de la titrisation afin d’empêcher les stratégies de «originate and distribute»
(initier et distribuer) qui sont à l’origine de la crise américaine des subprimes.
Les banques devraient être encouragées à faire leur métier, qui est d’évaluer les
emprunteurs potentiels et leurs projets d’investissement, accorder des crédits
et veiller à ce que les emprunteurs respectent leurs engagements de rembour-
sement. Pour le secteur des entreprises, qu’elles soient financières ou non, les
rachats d’actions pour faire monter leurs prix devraient être réduits ou même
interdits. Il s’agirait de minimiser la gestion à court terme des dirigeants
d’entreprises par exemple en réduisant les programmes de stock-options et
en allongeant les périodes minimales de détention de ces stock-options. De
façon générale, il faudrait renforcer la codécision au niveau des entreprises et
les droits des autres parties prenantes de l’entreprise afin de remédier à la ges-
tion à court terme et de donner plus d’importance aux investissements dans
des projets à long terme destinés à améliorer la productivité et à développer de
nouveaux produits. Troisièmement, il faudrait mettre en œuvre des mesures
pour réduire l’instabilité systémique, comme des prescriptions anticycliques
en matière de réserves d’actifs et de capitaux pour tous les intermédiaires
financiers, ainsi qu’une taxe générale sur les transactions financières.
En dehors de la stabilisation du secteur financier et de sa réorientation
vers le financement de l’activité économique réelle, ces mesures devraient
avoir une incidence sur la distribution, ce qui devrait induire des effets positifs
sur la demande globale et la croissance par les voies suivantes: premièrement,
comme ces mesures impliquent une réduction de la taille du secteur financier,
elles vont contribuer à l’augmentation de la part des revenus du travail grâce
au changement de la composition sectorielle de l’économie. Deuxièmement,
la réduction des salaires des dirigeants et des exigences de rendement des
détenteurs du capital financier permettra de fixer des prix plus bas, et donc
d’augmenter la part des revenus du travail. Troisièmement, la réorientation de
74
la gestion vers l’expansion à long terme de l’entreprise augmentera le pouvoir Plaidoyer pour
un New Deal
de négociation des travailleurs et des syndicats, ce qui contribuera à la réduc- keynésien
tion des exigences en matière de rendement.
L’objectif de la réorientation des politiques macroéconomiques – en par-
ticulier dans les pays dont les comptes des opérations courantes sont excé-
dentaires – devrait être de renforcer la demande intérieure, l’emploi et aussi
les importations dans ces pays. L’ouvrage de Hein et Stockhammer (2010)
contient à titre d’orientation une ébauche de mesures macroéconomiques
post-keynésiennes – qui s’opposent au modèle du nouveau consensus qui
cherchait à déréguler les marchés du travail afin de réduire le taux de chô-
mage sans accélérer l’inflation (NAIRU) et à mettre en œuvre une politique
monétaire de stabilisation réelle à court terme et de stabilisation nominale à
long terme19.
Premièrement, les banques centrales devraient s’abstenir d’utiliser les
politiques des taux d’intérêts pour influencer le chômage à court terme et
l’inflation à long terme, comme le propose l’approche du nouveau consensus.
Les banques centrales devraient plutôt rechercher des taux d’intérêts réels
faibles afin d’éviter les répercussions sur les coûts et la distribution, qui sont
défavorables aux entreprises et aux travailleurs et favorables aux rentiers.
L’objectif raisonnable devrait être d’avoir un taux d’intérêt réel légèrement
positif, inférieur au taux de croissance de la productivité: le patrimoine finan-
cier réel des rentiers serait protégé contre l’inflation, mais les frais généraux
des entreprises seraient ainsi réduits, ce qui permettrait de modifier la distri-
bution des revenus au profit du travail et stimulerait ainsi la demande globale.
De plus, les banques centrales doivent agir comme des prêteurs de dernier
recours dans les périodes de crise de liquidité, et devraient participer à la régu-
lation et à la supervision des marchés financiers.
Deuxièmement, les politiques budgétaires devraient être responsables
d’une stabilisation réelle, du plein emploi et d’une distribution plus équitable
des revenus disponibles. Des impôts progressifs sur le revenu, le patrimoine
le cas échéant, des impôts fonciers et sur les successions, et des politiques
sociales de redistribution pourraient améliorer les conditions d’une relance
par les salaires. Si les excédents des besoins financiers des entreprises l’exigent,
les déficits à moyen et à long terme du gouvernement devraient maintenir
la demande globale à un niveau élevé, ce qui permettrait un taux d’emploi
élevé 20. En particulier, dans les pays dont les comptes d’opérations courantes
sont excédentaires avec un excédent financier dans le secteur privé, les gouver-
nements devraient accepter un déficit budgétaire afin de stabiliser la demande
globale au niveau national d’un côté et de contribuer à un rééquilibrage des
19. Pour le modèle du nouveau consensus, voir par exemple Goodfriend et King (1997) et
Clarida, Gali et Gertler (1999).
20. A propos de la vision de la finance fonctionnelle proposée dans ce texte, voir Lerner
(1943), Kalecki (1944) et Arestis et Sawyer (2004).
75
Journal comptes d’opérations courantes au niveau international de l’autre. Les poli-
international
de recherche
tiques budgétaires auront donc un rôle majeur à jouer dans le rééquilibrage
syndicale des comptes des opérations courantes aux niveaux mondial et européen (la
2011 zone euro). Il est possible d’éviter les effets négatifs de la répartition de la
Vol. 3
No 1
dette publique si les banques centrales fixent des taux d’intérêts faibles et/
ou au moyen d’une fiscalité appropriée des revenus du capital. Il faudrait
lutter contre les chocs affectant la demande globale à court terme au moyen
de stabilisateurs automatiques et de politiques budgétaires anticycliques
discrétionnaires.
Troisièmement, la politique des revenus et des salaires devrait être res-
ponsable d’une stabilisation nominale, c’est-à-dire de stabiliser l’inflation
à un taux cible qui contribue au maintien de l’équilibre de la balance du
compte des opérations courantes. Si les demandes de répartition des entre-
prises, des rentiers, du gouvernement et du secteur extérieur sont constantes,
les salaires nominaux devraient augmenter de la somme du taux de croissance
à long terme de l’économie plus l’objectif en matière d’inflation (premier
repère). Cependant, une réduction des prétentions des autres acteurs per-
mettrait d’avoir des augmentations des salaires nominaux plus importantes
que le premier repère. Afin de contribuer au rééquilibrage du compte des
opérations courantes dans les pays où il est excédentaire, la croissance nomi-
nale des salaires ne devrait pas dépasser le premier repère pendant un certain
temps, alors que, dans les pays déficitaires, la croissance du salaire nominal
devrait être inférieure au premier repère durant le processus d’ajustement.
Une des conditions à remplir pour atteindre les objectifs de croissance du
salaire nominal semble être une plus grande coordination de la négociation
des salaires au niveau macroéconomique, et l’organisation de marchés du
travail dotés de syndicats et d’associations d’employeurs forts. La législation
relative au salaire minimum devrait comporter des clauses concernant la dis-
persion des salaires et de ce fait contribuer à une répartition plus équitable des
revenus.
Sur le plan international, la coordination de la politique internatio-
nale doit veiller à ce que les stratégies mercantilistes axées sur les exporta-
tions, qui s’accompagnent de pressions sur les syndicats pour modérer les
revendications salariales afin de renforcer la compétitivité internationale,
ne soient plus payantes. Cela signifie que la coordination de la politique
internationale au niveau régional et mondial doit comprendre des objectifs
en matière de balance des comptes des opérations courantes. Pour s’atta-
quer aux déséquilibres actuels, la réforme des institutions de l’Union euro-
péenne qui encadrent la politique économique devra modifier le cadre de la
Banque centrale européenne (BCE), pour que cette dernière adopte des poli-
tiques à long terme visant à maintenir les taux d’intérêts à un faible niveau,
et il faudra abandonner les politiques du marché du travail et les politiques
sociales actuellement orientées vers la dérégulation et la flexibilisation, et les
remplacer par une réorganisation des marchés du travail, une stabilisation des
76
syndicats et des associations d’employeurs, et instaurer une législation sur le Plaidoyer pour
un New Deal
salaire minimum pour l’ensemble de la zone euro21. Changer les institutions keynésien
européennes signifie en particulier abandonner le Pacte de stabilité et de
croissance (PSC) au niveau européen, pour le remplacer par un instrument de
coordination des politiques budgétaires nationales au niveau de la zone euro,
autorisant les politiques budgétaires à jouer un rôle de stabilisation à court et
à long terme en intégrant des objectifs en matière de comptes des opérations
courantes. Au niveau mondial, il semble nécessaire de revenir à un système de
coopération financière mondiale, avec un système de parités fixes mais ajus-
tables, des obligations d’ajustement symétriques – pour les pays qui ont un
déficit du compte des opérations courantes et ceux qui disposent d’un excé-
dent – et une régulation des flux de capitaux internationaux, afin d’éviter les
déséquilibres qui ont contribué à la crise actuelle et exclure les politiques mer-
cantilistes axées sur l’exportation pour les grandes économies. La proposition
de Keynes (1942) en faveur d’une chambre de compensation internationale
est évidemment le modèle à suivre22.
Résumé et conclusions
21. Pour une discussion plus détaillée des réformes de la politique économique nécessaires
dans l’Union européenne et la zone euro, voir Hein et Truger (2011).
22. Voir également CNUCED (2009), Davidson (2009, pp. 134-142), Guttmann (2009),
Kregel (2009) et Wade (2009).
77
Journal accroissement de la part des revenus les plus élevés, alors que dans d’autres
international
de recherche
pays cette augmentation était plus modeste.
syndicale Dans la section 3, nous avons examiné l’escalade des déséquilibres des
2011 comptes des opérations courantes aux niveaux mondial et régional (la zone
Vol. 3
No 1
euro) du début des années 2000 et nous l’avons considérée comme une des
sources de la gravité de la crise qui a démarré en 2007. Nous avons montré
l’apparition de deux modèles de capitalisme financiarisé durant le cycle écono-
mique du début des années 2000, le «boom de la consommation à crédit» et
le modèle «mercantiliste axé sur l’exportation». Etant donné que le premier
modèle, qui engendrait des taux de croissance supérieurs au deuxième – à
l’exception de la Chine qui rattrape son retard –, a induit des déficits consi-
dérables des comptes des opérations courantes, les deux modèles sont com-
plémentaires et ont créé un système extrêmement fragile. L’effondrement du
boom de la consommation à crédit s’est donc rapidement propagé aux écono-
mies mercantilistes axées sur l’exportation avec l’effondrement de leurs mar-
chés à l’exportation et la dévaluation de leurs exportations de capitaux sur les
marchés financiers à risque durant la crise financière.
Dans la section 4, nous avons tiré les conclusions de notre analyse écono-
mique. Nous avons expliqué qu’une stratégie de reprise durable ne peut suivre
ni le modèle de «boom de la consommation à crédit», ni le modèle «mer-
cantiliste axé sur les exportations», mais doit s’appuyer sur les revenus ou les
salaires. Une relance par les salaires doit remédier aux principales causes de
la baisse de la part des revenus du travail durant la période du néolibéralisme
et de la financiarisation: premièrement, il convient de stabiliser et de ren-
forcer le pouvoir de négociation des syndicats; deuxièmement, il faut réduire
les frais généraux des entreprises, et notamment les salaires des dirigeants, le
versement d’intérêts et les exigences de rendement des détenteurs du patri-
moine financier; et, troisièmement, la composition sectorielle de l’économie
doit être modifiée, avec un désengagement des établissements financiers à
intéressement élevé et une réorientation vers le secteur des entreprises non
financières et le secteur public. De plus, il faut contenir les tendances à l’ac-
croissement de la dispersion des salaires et mettre en œuvre, entre autres, des
politiques fiscales progressives et des politiques sociales afin de réduire les iné-
galités de la distribution du revenu disponible. Nous avons soutenu qu’une
stratégie de relance par les salaires est essentielle et devrait s’intégrer dans
un New Deal keynésien, qui plus globalement devra remédier aux trois prin-
cipales causes de la gravité de la crise et comporter trois piliers: le premier
consiste à re-réguler le secteur financier afin de prévenir de nouveaux excès et
de nouvelles crises financières; le deuxième, à réorienter la politique macro-
économique vers la stimulation de la demande intérieure, en particulier dans
les pays dont les comptes des opérations courantes sont excédentaires; le troi-
sième, à reconstruire la coordination de la politique macroéconomique inter-
nationale – en particulier au niveau européen – et à établir un nouvel ordre
financier mondial.
78
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81
Journal
international
Une politique
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
macroéconomique
No 1
83
Journal
international
de recherche
syndicale
L es objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), lancés après
le Sommet du Millénaire de l’ONU de septembre 2000, marquaient le
renouvellement de l’engagement de la communauté internationale en faveur
2011 de la réduction de la pauvreté. Lors du lancement de ces objectifs, ils ne conte-
Vol. 3
No 1
naient aucune référence à l’obtention du «plein emploi productif et d’un tra-
vail décent pour tous», en tant qu’instrument pour une réduction durable
de la pauvreté mondiale. Cette omission s’est produite en dépit du fait que le
Sommet mondial pour le développement social avait abouti à la Déclaration
de Copenhague de 1995 qui citait le plein emploi parmi ses objectifs politiques
essentiels et en faisait une partie intégrante de ses dix engagements1. Il a fallu
plusieurs années avant que le «plein emploi productif et un travail décent pour
tous» deviennent un objectif essentiel (cible 1.B) après le premier objectif du
Millénaire qui est de mettre un terme à l’extrême pauvreté et à la faim2.
Après des décennies de suprématie de l’orthodoxie macroéconomique
et de marginalisation de la notion de plein emploi dans les directives opéra-
tionnelles des banques centrales et des ministères des finances dans le monde
entier, la réaffirmation de l’un des dix engagements de la Déclaration de
Copenhague représente une évolution bienvenue. Effectivement, la cible 1.B
des OMD, avec la convention no 122 de l’OIT, dont l’objectif est de «sti-
muler la croissance économique, fondée sur le plein emploi, productif et libre-
ment choisi», peut servir d’ancrage pour guider la recherche actuelle d’un
paradigme approprié pour la politique macroéconomique d’après la crise 3.
Il s’agit de la seule cible universellement intéressante, ce qui est plus impor-
tant, car elle ne s’applique pas exclusivement aux pays en développement (elle
s’applique, par exemple, aussi bien aux Etats-Unis qu’à l’Ouganda)4.
A quels défis doit-on s’attendre dans la promotion, plutôt que le simple
contrôle, de la cible 1.B des objectifs du Millénaire pour le développement,
en tant que moyen de repenser la macroéconomie pour l’ère d’après la crise?
1. Voir http://www.un.org/documents/ga/conf166/aconf166-9fr.htm.
2. Même les universitaires qui ont fait des recherches assidues pour reconstituer l’évolution
des objectifs du Millénaire pour le développement n’ont pas suffisamment prêté attention à
cette anomalie (Hulme, 2009). Le nouvel objectif du Millénaire pour l’emploi a été lancé en
2008 (BIT, 2009a); il a donc fallu treize ans pour passer de la Déclaration de Copenhague
de 1995 à la version de 2008 des OMD. Rodgers et coll. (2009), à la page 253, expliquent
que la version de l’an 2000 des objectifs avait été influencée par l’OCDE, les institutions de
Bretton Woods et l’ONU pour redéfinir l’agenda international et réduire sa portée. Pour
une vision critique des OMD, voir Chang (2010). Voir également Easterly (2006).
3. A propos de la convention no 122 de l’OIT sur la politique de l’emploi, et les recomman-
dations qui l’accompagnent, voir le Guide sur les normes internationales du travail (BIT,
2008), chapitre 7. Jusqu’à présent, 100 pays (sur les 183 Etats membres de l’OIT) ont ra-
tifié la convention no 122, mais l’incidence de ratification est la plus faible dans la région
Asie-Pacifique.
4. Les indicateurs actuellement utilisés pour contrôler la cible 1.B s’appliquent uniquement
aux pays en développement, mais ils pourraient être adaptés pour répondre aux spécificités
des pays développés.
84
Comment surmonter ces défis en ayant recours à un agenda pragmatique Politique
macroéco-
pouvant s’adapter aux spécificités de chaque pays? Voilà les questions abor- nomique,
dées dans ce document. L’objectif est le suivant: plein emploi
et travail
offrir un guide succinct sur la refonte en cours de la macroéconomie; décent
suggérer quelques éléments d’un paradigme macroéconomique après la
crise qui soit plus étroitement aligné sur la cible 1.B des OMD.
5. Voir également White (2009) qui déclare que «le paradigme macroéconomique qui pré-
vaut actuellement ne laisse aucune place aux crises…». Le prix Nobel Paul Krugman (2009)
blâme les principaux spécialistes américains de la macroéconomie pour ne pas avoir averti à
l’avance la communauté internationale de la grande récession.
85
Journal macroéconomiques? Sa proclamation en faveur du lien entre politique macro-
international
de recherche
économique et préoccupations de développement à long terme est certaine-
syndicale ment valable. D’autre part, l’idée d’une refonte radicale permettant à l’agenda
2011 de la politique macroéconomique d’après la crise de s’écarter des principaux
Vol. 3
No 1
agrégats économiques relatifs à la création d’emplois, la stabilité des prix et la
viabilité budgétaire retire toute forme à cet agenda et le rend trop ambitieux
à la fois. Il faudrait à la place choisir une voie intermédiaire reconnaissant
l’importance des changements intellectuels actuellement à l’œuvre au FMI et
les compléter en prenant en compte les travaux d’une série d’universitaires et
d’institutions qui ont cherché avec diligence à créer une alternative intellec-
tuelle pragmatique et crédible à l’orthodoxie macroéconomique.
Repenser la macroéconomie
après la crise
86
Changer les normes et les conventions des responsables Politique
macroéco-
de la politique macroéconomique au niveau national nomique,
en élargissant les objectifs et en incorporant plein emploi
et travail
de multiples instruments décent
Depuis que la Nouvelle-Zélande a été la première à mettre en place un sys-
tème comportant des objectifs en matière d’inflation en 1990, les banques
centrales d’un certain nombre de pays développés et en développement
ont adopté ce système6. L’objectif est d’atteindre un taux d’inflation pré-
déterminé sur une période donnée en utilisant un seul instrument, le taux
d’intérêt directeur. Le taux médian préalablement fixé pour l’inflation est
de 3,0 pour cent dans les pays développés, les pays en développement et les
économies émergentes qui ont adopté ce système. On ne sait pas très bien
comment ces objectifs ont été choisis étant donné que le taux d’inflation
médian entre 1980 et 2007 pour les pays en développement et les écono-
mies émergentes, dont la croissance était forte, était de 7,6 pour cent, alors
que pour les autres pays il s’étageait entre 8,6 pour cent et 15,7 pour cent
(voir le tableau A2 et la figure A1 en annexe). Le fait de se concentrer sur
une inflation faible, à un chiffre, déconnectée de l’expérience historique, a
probablement créé chez les banques centrales une tendance à rechercher des
taux d’inflation très faibles, même si cela se faisait aux dépens des préoccu-
pations relatives à la croissance et à l’emploi. Il est également bien connu
que les cadres axés sur l’inflation «n’accordent pas suffisamment d’atten-
tion aux sources de l’inflation. Si une forte inflation provient de l’augmen-
tation rapide des prix de l’énergie et de l’alimentation, comme ce fut le cas
en 2006 et 2007, le relèvement des taux d’intérêts d’un petit pays n’aura que
peu d’impact sur ces forces mondiales» (Stiglitz, 2010, p. 264)7. Les conclu-
sions des recherches pour savoir si les cadres axés sur l’inflation donnent de
meilleurs résultats au niveau de la stabilité des prix, de la croissance et de la
6. Il existe au total 26 pays qui peuvent être classés parmi les pays disposant d’un système
d’objectifs axés sur l’inflation, dont 17 peuvent être considérés comme des économies en
développement ou émergentes selon les critères du FMI. Ce dispositif axé sur l’inflation
peut être mis en place avec ou sans indépendance de la banque centrale. Voir le tableau A1
et la figure A1 en annexe. Le raisonnement qui sous-tend ce dispositif s’appuie sur la
«Règle de Taylor» («Taylor rule», appelée ainsi en raison de la communication de John
Taylor de 1993 à l’origine de ce système) selon laquelle l’écart entre la production réelle
et la production potentielle (ou la production «avec plein emploi») peut être réduit si les
banques centrales cherchent à atteindre un objectif en matière d’inflation qui soit cohé-
rent avec ce décalage réduit de la production. Pour une critique et plus de précisions, voir
Cordero et Montecino (2010).
7. Voir Heintz et Ndikumuna (2010) qui ont fait des recherches sur les origines des pres-
sions inflationnistes en Afrique subsaharienne en ayant recours à des modèles dynamiques
sur données de panel. Ils ont conclu qu’il était nécessaire de modifier les objectifs en matière
d’inflation afin que la banque centrale joue un rôle actif dans le processus de développement.
87
Journal réduction de la volatilité de l’économie ne sont pas encourageantes (Brito et
international
de recherche
Bystedt, 2010, [pp. 198-210)])8.
syndicale Le fait de se concentrer sur des objectifs préfixés en matière d’infla-
2011 tion a une autre conséquence: pour réussir à les atteindre, il faut éviter «la
Vol. 3
No 1
suprématie budgétaire», c’est-à-dire que les «considérations de politique
budgétaire ne peuvent pas dicter la politique monétaire» (Debelle et coll.,
1998). On justifie cette opinion en montrant les pièges et les risques du
populisme macroéconomique qui conduit les gouvernements, notamment
dans les pays en développement et les économies émergentes, à se lancer
dans une politique budgétaire trop généreuse. Ces gouvernements sont alors
obligés d’emprunter auprès des banques centrales, ce qui «crée des pres-
sions inflationnistes d’origine budgétaire [qui] mettent en péril l’efficacité
de la politique monétaire» pour contrôler l’inflation (ibid., p. 2). C’est sur
ces considérations que se fondent les appels à des règles budgétaires strictes
visant à limiter les déficits budgétaires à des niveaux prédéterminés. Les
gouvernements des pays en développement qui se retrouvent dans l’obliga-
tion de respecter ces seuils budgétaires préfixés tentent d’y arriver en rédui-
sant les dépenses d’investissement, tout en préservant le niveau des dépenses
courantes. L’une des conséquences de ce processus a été le déclin régulier
des investissements publics dans les infrastructures (Roy et Heuty, 2009,
chapitre 3).
La propension à minimiser l’importance de la politique budgétaire dans
l’orthodoxie macroéconomique vient également de ce qu’on appelle l’«équi-
valence ricardienne» et de la thèse du «crowding out». D’après l’équivalence
ricardienne, la prodigalité du secteur public est totalement compensée par la
prudence du secteur privé. La thèse du «crowding out» prétend que la hausse
des taux d’intérêts réels à long terme provoquée par l’expansion des dépenses
publiques ne laissera plus de place à l’investissement privé. Par conséquent,
dans les deux cas, la politique budgétaire ne peut pas avoir d’influence sur la
production et l’emploi. Il est ainsi possible de justifier le recours à la politique
monétaire en tant qu’instrument essentiel de gestion macroéconomique dans
le cadre de l’orthodoxie.
Bien sûr, la majorité des pays développés et en développement n’a pas
adopté de cadre axé sur l’inflation, et ceux qui en ont adopté un l’ont utilisé
avec souplesse et pragmatisme. Ces précautions sont certes valables, mais il
convient de souligner l’influence intellectuelle prépondérante de la «nouvelle
8. Les auteurs concluent qu’il n’existe pas de preuves permettant d’affirmer que les cadres
axés sur l’inflation améliorent l’inflation, ni la croissance dans les pays en développement.
L’économiste du FMI, Scott Roger, a constaté que «des pays ne disposant pas de cadres
axés sur l’inflation continuent de connaître une inflation faible et une croissance plus élevée
que les pays qui en disposent», mais il a également observé que «les pays ayant adopté ces
systèmes ont connu une plus grande amélioration de leurs performances» (Roger, 2010,
pp. 46-49).
88
théorie macroéconomie classique» dans les pays développés, tout particuliè- Politique
macroéco-
rement après l’émergence de la stagflation dans le monde après le choc pétro- nomique,
lier des années 19709. Dans cette vision du monde, le fait de considérer qu’une plein emploi
et travail
inflation faible est l’objectif suprême se justifiait par l’argument selon lequel décent
une politique macroéconomique discrétionnaire n’aurait pas d’effets durables
sur l’emploi, qui est essentiellement déterminé par les forces du marché.
En ce qui concerne les pays en développement, l’héritage de la longue
période de programmes d’ajustement structurel de 1980 à 1998 ne doit pas
être sous-estimé10. Inévitablement, les programmes d’ajustement structurel se
concentraient sur une inflation faible, avec des politiques monétaire et bud-
gétaire appropriées afin d’atteindre cet objectif. La référence au plein emploi
brillait par son absence.
La période des années 2000, qui a suivi les programmes d’ajustement
structurel, se caractérisait par les «stratégies de réduction de la pauvreté
(SRP)» et les «documents de stratégies pour la réduction de la pauvreté
(DSRP)»11. Cela correspondait au fait que l’attention se portait de nouveau
sur la réduction de la pauvreté dans le monde. Les pays qui demandaient
une assistance financière aux institutions de Bretton Woods devaient doré-
navant rédiger un «document de stratégies pour la réduction de la pauvreté
(DSRP)» avant d’obtenir cette aide. Une évaluation interne réalisée par le
BIT montre que les DSRP les plus récents ont pris en compte la question
de l’emploi. Cependant, le lancement des DSRP a également coïncidé avec
l’adoption de cadres axés sur l’inflation dans le monde en développement. Ce
qui est plus important, c’est qu’une évaluation indépendante des programmes
du FMI dans les pays à faible revenu a constaté que le cadre macroéconomique
issu de ces programmes restreignait exagérément la politique et la marge de
manœuvre budgétaires dans le secteur de la santé. Une des conclusions de
9. L’ironie est qu’il existe un courant au sein de la «nouvelle école keynésienne» qui a, à
bien des égards, de la sympathie pour la nouvelle «vision classique» du monde. Ce cou-
rant croit que la rigidité entre les prix et les salaires est trop prégnante et, par conséquent,
les adeptes de cette école acceptent que la réduction de ces rigidités rapprochera le monde du
nouveau cadre classique (Stiglitz, 2010, p. 258).
10. Les programmes d’ajustement structurel sont l’incarnation du cadre intellectuel de
l’orthodoxie macroéconomique mondiale figurant dans le consensus de Washington. Dans
la version initiale proposée en 1990 par John Williamson, la discipline budgétaire était la
première sur la liste des dix principales prescriptions (Williamson, 1990). Voir BIT (1987)
pour une évaluation critique des programmes d’ajustement structurels. Voir également
ONU (2010) pour une critique des programmes d’ajustement structurel et leur impact sur
la pauvreté et les inégalités.
11. Il serait utile d’établir une distinction entre les SRP et les DSRP. Ces derniers font
partie d’un produit spécifique (un document stratégique) alors que les premières sont une
stratégie de développement. Les pays préfèrent utiliser la notion de SRP plutôt que de DSRP.
L’approche en matière de DSRP a été lancée par les institutions de Bretton Woods en 1999.
En juin 2009, 90 DSRP avaient été finalisés, et plus de 50 DSRP provisoires avaient été pré-
parés. Voir FMI (2010).
89
Journal cette évaluation, par exemple, était que «les programmes les plus récents du
international
de recherche
FMI dans les pays à faible revenu ont choisi de fixer l’inflation à un taux très
syndicale bas (par exemple 5 pour cent ou au-dessous) […]. Les éléments empiriques
2011 disponibles ne justifient pas la réduction de l’inflation à ces niveaux pour les
Vol. 3
No 1
pays à faible revenu. Le FMI ne devrait pas s’opposer indûment au risque en
écartant les options budgétaires […] plus expansionnistes uniquement parce
qu’elles peuvent exercer une pression à la hausse sur les prix» (Goldsbrough,
2007). Une autre étude observe que: «d’après les documents de stratégies
pour la réduction de la pauvreté du Malawi et de la Zambie, les politiques
budgétaires de ces deux pays se concentrent sur le maintien d’un équilibre
global à moins de 1 pour cent du PIB. Les objectifs pour l’inflation sont fixés
à moins de 5 pour cent. Au Kenya, l’objectif en matière d’inflation de 2005 à
2007 était de 3,5 pour cent» (Hailu, 2008)12.
Olivier Blanchard et ses collègues du FMI observent maintenant que
la pensée unique qui a fait rechercher une inflation faible, à un chiffre, en
ayant recours à un seul instrument (le taux d’intérêt à court terme), qui
était nécessaire pour maîtriser le climat inflationniste turbulent des années
1970 et 1980, a probablement continué d’être utilisé alors qu’il n’était plus
nécessaire. Ils ont lancé un appel en faveur de l’élargissement des objectifs
et l’ajout de nouveaux instruments, y compris la nécessité d’augmenter les
objectifs fixés en matière d’inflation afin que les autorités monétaires dis-
posent d’une plus grande marge de manœuvre lorsqu’elles sont confrontées
à des récessions accompagnées de déflation. Ce changement de pensée est
le bienvenu, car il complète le travail d’autres chercheurs et des institutions
extérieures au FMI qui estimaient qu’il était nécessaire d’écarter les cadres
axés sur l’inflation déjà avant l’arrivée de la grande récession.
A quoi pourrait ressembler un nouveau cadre qui élargirait les objectifs
et comporterait de multiples instruments pour les responsables de la politique
macroéconomique? Ces objectifs et ces instruments peuvent évoluer dans
plusieurs directions, selon que le changement est modeste ou ambitieux. Nous
les évoquons ci-dessous.
Amender, plutôt qu’abandonner les objectifs préfixés en matière d’infla-
tion. Une façon évidente de le faire serait d’augmenter les taux préfixés.
Blanchard et ses collègues suggèrent la possibilité d’augmenter l’objectif
relatif aux taux d’inflation de 2 à 4 pour cent. Cette proposition est valable
pour les pays développés, mais pas nécessairement pour les pays en dévelop-
pement et les économies émergentes. L’expérience empirique et l’histoire
12. D’après Hailu, ces objectifs ont été choisis par les institutions de Bretton Woods en
fonction de préoccupations selon lesquelles une augmentation substantielle de l’aide pour
financer les OMD dans le cadre des DSRP pourrait entraîner le phénomène de «Dutch di-
sease» (surévaluation du taux de change) qui pourrait avoir un impact négatif sur la stabilité
macroéconomique.
90
montrent que le taux pourrait être fixé grosso modo à 10 pour cent ou à un Politique
macroéco-
chiffre proche de ce dernier13. nomique,
plein emploi
Etendre le cadre axé sur l’inflation pour prendre en compte l’inflation des et travail
prix des actifs. Il s’agit d’une conséquence directe de la récession mondiale décent
de 2008-09, déclenchée par l’éclatement de la bulle des prix de l’immo-
bilier aux Etats-Unis, qui avait commencé à se former dans la moitié des
années 90. Un certain nombre de commentateurs ont expliqué que les
autorités monétaires n’ont pas tenu compte de la formation de bulles du
prix des actifs alors même qu’ils réussissaient à maintenir une inflation
faible. Pour cette raison, le contrôle des bulles du prix des actifs, et l’inter-
vention préventive pour les empêcher, est maintenant considéré comme
une des fonctions essentielles des banques centrales afin de réduire la pro-
babilité des crises financières et éviter les énormes pertes de production et
d’emplois qui en découlent.
Prendre en compte les sources d’inflation du côté de l’offre en élaborant la
position de la politique monétaire. Le rôle des «forces mondiales», et leur
influence sur l’inflation intérieure, devrait être explicitement reconnu.
Les chocs du prix de l’énergie et de l’alimentation qui ont lourdement
frappé les pays en développement à la fin des années 2000 juste avant le
déclenchement de la grande récession en sont un exemple classique. Il est
bien connu que les projections de la Banque mondiale montrent que des
millions de personnes ont été confrontées à des épisodes de pauvreté pas-
sagère à la suite de ces chocs sur les prix. Le rôle que peut jouer la poli-
tique monétaire vis-à-vis de ces chocs est strictement limité et les banques
centrales devraient s’interdire de recourir aux taux d’intérêts pour faire
face à ces forces de l’offre. Les interventions du gouvernement pour ren-
forcer la sécurité alimentaire représentent des réponses beaucoup plus
appropriées.
Remplacer le cadre axé sur l’inflation pour donner la priorité à la stabi-
lité du taux de change réel. Ce point a été défendu par un certain nombre
d’experts en macroéconomie et par la CNUCED (CNUCED, 2010;
Epstein et Yelden, 2009; Frankel, 2009; Frenkel et Rapetti, 2010). Cette
approche s’écarte des solutions diamétralement opposées sur la politique
13. Un certain nombre d’études soulignent que la corrélation entre croissance et infla-
tion n’est pas linéaire, ce qui implique que, lorsque l’inflation augmente à partir d’un taux
très faible, ce processus s’accompagne d’une croissance plus rapide (voir Khan et Senhadji,
2001, pp. 1-21). Par conséquent, la règle de 10 pour cent pourrait autoriser une inflation un
peu plus élevée (que celle qui est actuellement prescrite) pour soutenir une croissance plus
rapide des économies en développement. Certaines études montrent que, pour de nom-
breux pays africains, le climat d’inflation très faible qui a prévalu dans les années 2000
s’est accompagné d’une production réelle inférieure à la production potentielle (Njuguna
et Karingi, 2007).
91
Journal des taux de change qu’on a appelées les «corner solutions», qui étaient à
international
de recherche
la mode après la crise financière asiatique de 199714. Pour les économies
syndicale en développement qui ont atteint un certain niveau de commerce et d’in-
2011 tégration financière, le taux de change réel joue un rôle essentiel dans la
Vol. 3
No 1
croissance des exportations, le changement structurel et la création d’em-
plois. Des expériences au niveau national montrent que la mise en place
d’un objectif en matière d’inflation peut entraîner des choix douloureux
car, en n’ayant qu’un seul instrument à leur disposition (le taux d’in-
térêt directeur), les autorités monétaires peuvent avoir des difficultés à
atteindre simultanément les deux objectifs que sont une inflation faible à
un chiffre et la stabilité du taux de change réel (Epstein et Yelden, 2009;
Frankel, 2009).
Remplacer le cadre axé sur l’inflation par un cadre fondé sur les OMD. Voilà
le message essentiel de ce document conceptuel. Les autorités monétaires
et les ministères des finances des pays à faible revenu et à revenu inter-
médiaire peuvent s’engager de façon crédible à atteindre la cible 1.B des
OMD en l’intégrant dans leurs directives opérationnelles dans un cadre
de stabilité des prix et de viabilité budgétaire15. En outre, les gouvernements
peuvent démontrer leur engagement en faveur du plein emploi en rati-
fiant la convention de l’OIT no 122, si elle n’a pas encore été ratifiée. Un
engagement politique envers le plein emploi sans renoncer à la prudence
macroéconomique est susceptible de moins inciter les banques centrales et
les ministères des finances à se préoccuper d’atteindre un taux d’inflation
faible, à un chiffre, et des objectifs budgétaires prédéterminés. Cela per-
mettrait d’alléger les contraintes auto-imposées ou imposées de l’extérieur
sur la marge de manœuvre politique et d’encourager les principaux respon-
sables de la politique macroéconomique nationale à agir en tant qu’acteurs
14. Les partisans des «corner solutions» prétendent que les pays en développement de-
vraient choisir entre laisser la monnaie flotter librement ou adopter un taux de change fixe.
Pour maintenir une véritable stabilité des taux de change, il faut une gestion active du taux
de change nominal en ayant ou non recours à des règles. La CNUCED favorise le recours
à des règles pour un taux de change réel constant dans lequel les taux nominaux seraient
automatiquement ajustés sur la base des différentiels d’inflation entre un pays et ses prin-
cipaux partenaires commerciaux. La CNUCED reconnaît que cela nécessiterait une coor-
dination mondiale entre les pays importants au niveau systémique.
15. Cette notion a été clairement reprise dans les remarques suivantes du Directeur géné-
ral du BIT, Juan Somavia: «Il est indispensable d’établir une relation beaucoup plus étroite
que par le passé entre les développements du marché du travail et la politique macroécono-
mique, par exemple en considérant la création d’emplois comme une priorité macroécono-
mique au même titre qu’un faible taux d’inflation et que des finances publiques saines».
Voir «Vers la création d’un cadre axé sur l’emploi pour une croissance forte, durable et
équilibrée», un discours de M. Juan Somavia, Directeur général du BIT, au Comité moné-
taire et financier international et au Comité du développement, Washington, DC, 24-25
avril 2010.
92
du développement16 et signifierait que les banques centrales devraient Politique
macroéco-
repérer les moyens d’améliorer l’accès équitable au financement des petites nomique,
et moyennes entreprises (PME) qui représentent une source majeure de plein emploi
et travail
création d’emplois17. Cela impliquerait que les ministères des finances décent
devraient trouver des sources de financement non inflationnistes – comme
augmenter le ratio des impôts par rapport au PIB dans les cas où le poids
de la fiscalité est réduit – afin de soutenir les investissements publics bien
nécessaires dans les infrastructures.
93
Journal du populisme macroéconomique, l’équivalence ricardienne et la thèse du
international
de recherche
«crowding out», ce qui les a conduits à prêcher les vertus des règles de poli-
syndicale tique monétaire et budgétaire destinées à limiter la capacité discrétionnaire
2011 des gouvernements à se lancer dans des politiques budgétaires expansion-
Vol. 3
No 1
nistes. Toutefois, cette préférence professionnelle pour les règles plutôt que
pour la liberté discrétionnaire négligeait le fait que les preuves empiriques
démontrant l’équivalence ricardienne ou la thèse du «crowding out» étaient
faibles19. L’approche orthodoxe était incapable d’atténuer la nature procy-
clique marquée des politiques macroéconomiques dans les pays en développe-
ment. De plus, une propension instinctive à favoriser l’intégration financière
mondiale a conduit les institutions financières internationales à ignorer ou
minimiser les risques de la structure conjoncturelle des flux de capitaux vers
les pays en développement et les économies émergentes20.
La communauté des économistes professionnels et des experts en déve-
loppement a maintenant l’obligation de plaider en faveur des directives visant
à améliorer la gestion des risques macroéconomiques. Ces directives ont une
double dimension: un volet prudentiel et un volet de protection. L’approche
prudentielle en macroéconomie propose les éléments suivants:
Installer des systèmes d’alerte précoce qui permettraient de repérer les crises
macroéconomiques qui menacent. En se fondant sur le travail emblématique
de Reinhart et Rogoff (2009, p. 280), on peut utiliser un certain nombre
d’indicateurs relativement solides pour une alerte précoce qui permettraient
aux banques centrales et aux ministères des finances d’anticiper les crises
bancaires et les crises monétaires déclenchées par le début d’un boom du prix
des actifs. Ces indicateurs sont: 1) le taux de change réel; 2) le prix réel de
l’immobilier; 3) le prix réel des actions; 4) le rapport entre flux de capitaux à
court terme et PIB; 5) le rapport entre la balance des comptes courants et les
investissements; 6) les exportations; 7) le rapport entre la masse monétaire
au sens large et les réserves. Remarquez que l’inadéquation de l’approche
axée sur l’inflation devient manifeste car les autorités monétaires ne vont
pas contrôler, ni agir sur les points 2) et 3), même si elles suivent le point 1).
Investir dans la collecte et la diffusion de données pour soutenir la mise en
œuvre des systèmes d’alerte précoce. Ce qui est plus facile à dire qu’à faire.
19. Une étude du FMI portant sur 101 pays en développement et utilisant des données de la
Banque mondiale sur la période de 1960 à 1995 a constaté que «les grandes consolidations
budgétaires se traduisent par une baisse de l’épargne». L’étude a également conclu que les
multiplicateurs budgétaires sont positifs, notamment s’ils sont accompagnés par une expan-
sion monétaire aux conséquences inflationnistes limitées. De façon plus significative, «l’aug-
mentation des dépenses publiques ne se substitue pas aux dépenses privées, elle renforce au
contraire la productivité du travail et du capital» (Hemming, Kell et Mahfouz, 2002).
20. A la veille de la crise économique asiatique, le FMI cherchait à inscrire sur l’agenda mon-
dial la question des comptes de capitaux ouverts pour tous ses membres en tant qu’objectif
final (Bhagwati, 1998).
94
Les gouvernements devront avoir la volonté politique d’investir les res- Politique
macroéco-
sources nécessaires pour développer les systèmes d’alerte précoce. Lorsque nomique,
l’économiste de Yale, Robert Shiller, a voulu étudier le comportement des plein emploi
et travail
prix réels de l’immobilier, il s’est rendu compte qu’il devait construire un décent
système. Ce qui a abouti au célèbre indice Case-Shiller du prix de l’immo-
bilier pour l’économie américaine qui remonte jusqu’en 1890. C’est grâce
à cet indice des prix de l’immobilier que Shiller a pu devenir un des rares
économistes à repérer l’orage qui s’accumulait sur les Etats-Unis à partir
du boom insoutenable des prix de l’immobilier (Shiller, 2009).
S’engager dans l’autoassurance durant les bonnes années et les booms pour
renforcer la marge de manœuvre budgétaire permettant de lutter contre
les phases descendantes21. Durant les phases ascendantes et les périodes
normales, les ressources sont abondantes et la complaisance a tendance à
s’installer. L’autoassurance visant à augmenter la marge de manœuvre bud-
gétaire devient importante dans ces circonstances. Cela peut revêtir de
nombreuses formes, comme le fait de mettre de côté des recettes qui vont
s’accumuler dans un «fonds de stabilisation», réduire l’endettement et
faire des réserves en devises. Cette épargne de précaution peut être utilisée
pour financer des interventions budgétaires discrétionnaires durant les
périodes de ralentissement.
Tempérer le comportement procyclique des systèmes financiers et des flux de
capitaux extérieurs grâce à des instruments élaborés à cette fin (Ocampo,
2010). L’acte d’autoassurance en lui-même peut tempérer le comportement
procyclique des systèmes financiers et des flux de capitaux extérieurs, mais
cette action peut être renforcée par d’autres instruments élaborés à cette
fin, comme l’augmentation du ratio de fonds propres appropriés pour les
systèmes financiers durant un boom et la mise en place de prescriptions
en matière de réserves non rémunérées pour les capitaux entrants22. De
façon plus générale, les pays devraient utiliser les contrôles des capitaux
comme un élément important de la politique macroéconomique (Cordero
et Montecino, 2010).
95
Journal pauvres et les personnes proches du seuil de pauvreté et n’a presque pas
international
de recherche
affecté les personnes aisées (Sum, Khatiwada et Palma, 2010). L’une des
syndicale leçons qui ont été tirées des crises passées est que, pour qu’une approche pro-
2011 tectrice visant à gérer les risques macroéconomiques soit efficace, il faut que
Vol. 3
No 1
le gouvernement soit prêt. Cela signifie qu’il faut faire des investissements
dans un système de protection sociale qui soit à la fois global et qui comporte
des éléments agissant en tant que «stabilisateurs automatiques», avec une
augmentation des dépenses de protection sociale durant les récessions et une
baisse de ces dépenses durant les phases ascendantes, sans le recours à des
interventions discrétionnaires. Il est bien connu que les systèmes de protec-
tion sociale des pays en développement sont loin d’atteindre cet idéal mais,
même dans les pays développés, certains éléments essentiels des systèmes de
protection sociale, comme les indemnités de chômage, ne sont pas aussi com-
plets qu’ils pourraient l’être23. Voici une liste de suggestions sur ce qu’il fau-
drait faire pour mettre en œuvre une approche protectrice efficace visant à
gérer les risques macroéconomiques.
Concevoir et effectuer régulièrement des «tests de mise à l’épreuve» pour
évaluer les conséquences sur le marché du travail de crises économiques et
pour savoir si les réponses peuvent intervenir rapidement et efficacement24.
L’objectif est d’évaluer des scénarios alternatifs pour simuler l’impact de la
contraction de la production et des éléments de la demande agrégée sur la
pauvreté et les indicateurs du marché du travail, avec ou sans réponse. Si ces
exercices sont correctement conçus et réalisés, ils peuvent alerter les gou-
vernements sur les lacunes dans les cadres et les mécanismes institutionnels
existants.
Investir dans la collecte et la diffusion de données pour soutenir la mise en
œuvre de tests périodiques de mise à l’épreuve. La condition préalable à l’éla-
boration et à la réalisation régulière de tests de mise à l’épreuve est d’avoir
accès en temps utile à des données fiables sur le marché du travail et la pau-
vreté. Seuls 20 pays en développement effectuent des enquêtes bisannuelles
sur le marché du travail (dont seulement un en Afrique), et seulement 17
pays en développement disposent de données actualisées sur le chômage et
23. Voir Commission économique et sociale pour l’Asie et le Pacifique – CESAP (2010).
Sur un échantillon de 30 pays dans la région, le taux médian de couverture par programme
(programmes relatifs au marché du travail, assistance aux personnes âgées, soins de santé,
assistance sociale, accès au microcrédits, assistance aux personnes handicapées, protection
des enfants) varie de 57 pour cent (assistance sociale) à 5 pour cent (soins de santé). La base
de données mondiale de l’OIT sur la sécurité sociale montre que les indemnités de chô-
mage concernent moins de 60 pour cent de la population éligible même dans les pays à
revenu élevé.
24. Ce point est souligné par Cavallo et Izquierdo (2009). Ils appellent ça la nécessité de
faire des «exercices incendie».
96
n’ont pas de données sur la pauvreté pour 2008 et 200925. Il faudra remé- Politique
macroéco-
dier à cette pénurie aiguë de données avec les ressources appropriées et l’as- nomique,
sistance technique des donateurs. plein emploi
et travail
Abandonner la fixation affinée d’objectifs et l’approche fragmentaire pour décent
adopter la notion de socle de protection sociale. La littérature influente rela-
tive aux programmes de réduction de la pauvreté s’oppose à l’adoption
d’une approche globale de la protection sociale en soutenant que, devant
les contraintes budgétaires, les gouvernements des pays en développement
devraient cibler les pauvres pour les transferts de revenus, en réduisant au
minimum les «fuites» de ces transferts vers les non-pauvres ou les per-
sonnes proches de la pauvreté. Cette approche n’est pas appropriée pour
faire face aux crises macroéconomiques. De plus, il est nécessaire de créer
un soutien politique aux politiques sociales progressistes, et cela nécessite
une conceptualisation plus large de la pauvreté qui ne cible pas seulement
les pauvres de maintenant, mais aussi les gens au seuil de la pauvreté et les
intérêts de la classe moyenne en pleine croissance dans les pays en dévelop-
pement, qui souvent ne dispose pas de sécurité économique26. En outre,
les limites d’une approche fragmentaire de la protection sociale qui met
l’accent sur des instruments spécifiques comme les transferts monétaires
conditionnels ou les systèmes de garantie de l’emploi plutôt que sur l’im-
portance d’adopter une approche systémique sont de plus en plus recon-
nues dans cette période depuis la crise. D’où cette notion, appuyée par les
Nations Unies, de «socle de protection sociale» qui défend l’idée que tous
les citoyens du monde en développement ont droit à une couverture sociale
minimale comprenant à la fois une assurance au niveau du marché du tra-
vail, et des programmes d’assistance sociale et de sécurité sociale. Les esti-
mations du BIT ont démontré que même les pays à faible revenu peuvent se
permettre d’avoir un socle de protection sociale avec l’assistance transitoire
des donateurs (BIT, 2009b). Le défi consiste à réunir les ressources néces-
saires pour les investir dans l’initiative du socle de sécurité sociale et veiller
à ce que ce socle agisse comme un stabilisateur automatique pour atténuer
les conséquences de la volatilité économique.
97
Journal Améliorer l’accès équitable à des sources prévisibles
international
de recherche
de financement extérieur qui répondent aux stratégies
syndicale de gestion des risques macroéconomiques et aux besoins
2011 à long terme de développement
Vol. 3
No 1
Un développement réussi est le fruit d’initiatives nationales entreprises par
le secteur public, les acteurs privés et la coopération internationale. Il n’est
donc pas surprenant que le huitième objectif du Millénaire pour le déve-
loppement soit de «mettre en place un partenariat mondial pour le déve-
loppement». Cet objectif comporte 5 cibles et 16 indicateurs, qui vont de
l’augmentation de l’aide publique au développement (APD) aux moyens
d’améliorer l’accès des pays en développement aux nouvelles technologies et
aux principaux médicaments.
La grande récession a révélé les insuffisances de l’agenda existant du par-
tenariat mondial pour le développement. Selon un avis très répandu, les pays
en développement et les économies émergentes ne disposent pas d’un accès
équitable à des sources prévisibles de fonds assortis d’une faible conditionna-
lité et rapidement disponibles, qui peuvent être mis à leur disposition pour
faire face à la volatilité macroéconomique mondiale, et ce manque d’accès a
contribué à leur propension à se lancer dans une autoassurance coûteuse. Il
en résulte une accumulation excessive de réserves de devises dans un certain
nombre de pays en développement et d’économies émergentes importants du
point de vue systémique. Cette situation a alimenté les «déséquilibres mon-
diaux» qui, d’après de nombreux observateurs, sont à l’origine de la crise éco-
nomique et financière mondiale de 2007-08 (Islam et Verick, 2010)27. Il en
découle que, à moins de trouver des moyens d’améliorer l’accès à des finan-
cements extérieurs qui répondent à la gestion des risques macroéconomiques
dans le monde en développement, il est probable que le problème des déséqui-
libres mondiaux perdurera.
De plus, les préoccupations, qui existaient depuis longtemps, au sujet
de l’insuffisance de l’APD pour répondre aux besoins à long terme de déve-
loppement se sont intensifiées après la récession mondiale. Certaines études
montrent que la volatilité de l’aide a augmenté ces dernières années, au détri-
ment des perspectives de croissance des pays à faible revenu dépendants de
l’aide (Kharas, 2008; Bulir et Hamann, 2007, pp. 377-384). Etant donné
que la situation budgétaire des principaux donateurs mondiaux s’est beau-
coup détériorée avec la récession mondiale, il est à craindre que le volume
déjà insuffisant de l’APD ne se réduise encore, ou que sa composition ne
soit réorientée vers les économies à revenu intermédiaire systémiquement
importantes qui souffrent d’un gros problème d’endettement à la suite de
la récession mondiale. Cela aurait des implications délétères pour les pays à
faible revenu.
27. Les auteurs examinent dans cet ouvrage la question des déséquilibres mondiaux.
98
Comment la communauté internationale a-t-elle répondu à ces préoccu- Politique
macroéco-
pations? Lors du sommet du G20 du 2 avril 2009, il a été promis l’injection nomique,
d’«un montant de 1100 milliards de dollars destinés à rétablir le crédit, la plein emploi
et travail
croissance et l’emploi dans l’économie mondiale»28. Près de 70 pour cent de décent
ce montant ont été attribués au FMI. Cela n’aura d’impact sur la capacité des
pays en développement à renforcer leurs ressources et à faire face à la volatilité
macroéconomique que dans la mesure où ils ont recours à l’assistance finan-
cière du FMI. L’ironie, comme le souligne The Economist et d’autres, c’est que
le FMI a déjà du mal à attirer de nombreuses économies à revenu intermé-
diaire pour qu’elles utilisent les facilités existantes29. Certaines des innova-
tions mises en place par le FMI pour faciliter le versement rapide et réduire la
conditionnalité – comme les lignes de crédit flexibles pour les pays à revenu
intermédiaire – sont sous-utilisées. Seuls trois pays (la Colombie, le Mexique
et la Pologne) avaient eu recours au 8 avril 2010 aux lignes de crédit flexibles.
En outre, les statistiques financières disponibles publiées par le FMI ne per-
mettent pas de vérifier le nombre de pays qui ont eu recours aux «lignes de
crédit rapides» lancées par le FMI en janvier 2010 en tant que produit inno-
vant, à faible conditionnalité pour les pays à faible revenu30.
Cette réticence à demander l’assistance du FMI est en grande partie
le résultat de la «réputation» de cette institution. Comme elle a joué un
rôle controversé dans la gestion des épisodes de crise précédents, cette répu-
gnance des Etats membres est compréhensible. De plus, les critiques allèguent
que 75 pour cent des pays qui ont actuellement des accords avec le FMI sont
soumis au programme de stabilisation avec ajustement macroéconomique
typique du FMI, qui comporte des restrictions monétaires, l’austérité budgé-
taire et les réformes structurelles (Weisbrot et coll., 2009).
Au vu de l’usage limité du recours à une approche dirigée par le FMI
pour résoudre la question cruciale de l’amélioration de l’accès équitable à un
financement extérieur pour renforcer la capacité des pays en développement
à faire face aux crises macroéconomiques de nature systémique, quelles sont
les alternatives? Dans l’idéal, des réformes systématiques des institutions de
la gouvernance économique mondiale sont nécessaires, comme l’a défendu la
Commission Stiglitz31. En l’absence de ces réformes à grande échelle, quels
ajustements progressifs peuvent être réalisés dans les domaines du finance-
ment externe qui ont une incidence directe sur les pays en développement?
Voici un guide fondé sur la littérature pertinente.
28. Déclaration des chefs d’Etat et de gouvernement du G20, 2 avril 2009, Londres.
29. The Economist (26 mars 2009): «The IMF: Battling Stigma».
30. On trouve des informations régulièrement actualisées sur les activités du FMI à
l’adresse: http://www.imf.org/external/np/tre/activity/2010/032510.htm.
31. Voir la Commission d’experts sur les réformes du système monétaire et financier inter-
national, établie par le président de l’assemblée générale des Nations Unies, le 6 janvier 2009.
La commission était présidée par le lauréat du Prix Nobel Joseph Stiglitz, d’où le nom de la
commission: Commission Stiglitz.
99
Journal Explorer les approches régionales visant à améliorer l’accès à des facilités de
international
de recherche
financement externe afin d’atténuer la volatilité macroéconomique. Les par-
syndicale tisans de cette approche expliquent que la coopération régionale est plus
2011 facile à susciter et aussi que les considérations géopolitiques peuvent avoir
Vol. 3
No 1
une influence négative sur la qualité des solutions mondiales à une crise
économique mondiale (Woo, 2008). Quelles sont les initiatives régionales
existantes qui sont pertinentes pour fortifier la capacité des pays à faible
revenu et à revenu intermédiaire à faire face à la volatilité macroécono-
mique mondiale? En Amérique latine, il existe l’initiative de la «Banque
du Sud», lancée par le Venezuela, qui cherche à développer au niveau
régional des facilités correspondant aux besoins financiers à court terme.
En Asie orientale, les tentatives se poursuivent, depuis l’Initiative Chiang
Mai, lancée en 2000, pour développer une coopération régionale permet-
tant aux pays participant de faire face à des ralentissements économiques
temporaires engendrés par des chocs extérieurs. Ces innovations régionales
peuvent être considérées comme des tentatives pour offrir des opportunités
aux pays participants qui recherchent des sources externes de financement
rapidement versées, à faible conditionnalité, sans avoir à passer par les insti-
tutions financières internationales32.
Trouver des sources de développement alternatives pour compléter les sources
traditionnelles de l’APD. Un des moyens pourrait être de renouveler l’enga-
gement vis-à-vis d’une taxe sur les transactions financières internationales
(la taxe Tobin). Il s’agit, bien sûr, d’une idée ancienne défendue tout d’abord
par le lauréat du Prix Nobel James Tobin. Lorsque l’idée a été lancée pour
la première fois, il s’agissait avant tout de créer un instrument financier des-
tiné à atténuer la volatilité associée aux flux financiers transfrontaliers de
nature spéculative sans imposer de pertes d’efficacité significatives.
Lors des réapparitions postérieures de la notion de taxe sur les transac-
tions financières internationales, on s’est concentré sur son potentiel à
prélever des milliards de dollars pour financer le développement afin de
compléter les sources traditionnelles de financement externe de sources
bilatérales et multilatérales (aide et allégement de la dette) pour financer
les biens publics régionaux et mondiaux. Comme nous l’avons observé, le
problème des sources traditionnelles de financement du développement
est qu’elles sont par nature assez imprévisibles; elles peuvent être noyées
sous des conditions très pénibles et compromises par des considérations
géopolitiques. Les partisans d’une taxe sur les transactions financières
internationales bien conçue et bien gérée considèrent qu’il s’agit d’une
solution particulièrement efficace pour contourner les complications
associées aux sources traditionnelles de financement du développement.
32. Voir Weisbrot (2009) sur les expériences en Amérique latine et en Asie orientale pour
développer les sources régionales de financement du développement et Woo (2008) pour plus
de détails sur l’expérience de l’Asie orientale.
100
Ses critiques, d’autre part, continuent à pointer son impraticabilité et le Politique
macroéco-
risque que cette taxe tue la poule aux œufs d’or (dans ce cas un secteur nomique,
financier florissant et l’approfondissement de l’intégration financière). Il plein emploi
et travail
semble que ce qui est vraiment nécessaire, c’est d’avoir au sein des nations décent
systémiques la volonté politique d’entreprendre avec la diligence requise
les préparatifs préalables à l’instauration d’une taxe sur les transactions
financières internationales33.
Conclusion
Etant donné qu’un nombre important de propositions ont été évoquées pour
la refonte de la politique macroéconomique, les idées principales sont résu-
mées dans le tableau 1. Comme on peut le constater, il existe un élan intel-
lectuel en cette période postérieure à la crise pour abandonner les cadres axés
sur l’inflation dont la portée est trop étroite pour aller vers une approche
fondée sur les OMD permettant aux banques centrales et aux ministères des
finances de renouveler leur engagement en faveur du plein emploi dans un
cadre de stabilité des prix et de viabilité budgétaire. Il convient d’accorder
beaucoup plus d’attention à la gestion des risques macroéconomiques en
ayant recours à un mélange d’instruments prudentiels et d’instruments pro-
tecteurs. Cela signifie qu’il faut installer des systèmes d’alerte précoce, des
tests réguliers de mise à l’épreuve, faire des investissements complémentaires
dans la collecte et la diffusion de données, recourir à des systèmes d’autoassu-
rance et à des instruments destinés à se protéger des cycles durant les booms
et les périodes normales, adopter l’agenda sur le socle universel de protection
sociale et mettre en place des sources alternatives de financement extérieur
pour compléter le rôle du FMI et les sources traditionnelles de l’APD.
Il est utile de faire deux observations à titre de conclusion. Premièrement,
la politique macroéconomique doit s’intégrer dans une stratégie holistique de
développement qui tend à promouvoir la diversification économique. Cette
diversification est nécessaire pour encourager une augmentation des salaires
réels fondée sur la productivité, augmentation essentielle à l’amélioration des
conditions de vie des travailleurs et de leurs familles.
Deuxièmement, les responsables politiques devraient envisager «d’ins-
taurer pour le marché du travail un cadre institutionnel permettant d’obtenir
des salaires qui, d’un point de vue macroéconomique, contribuent à entre-
tenir la demande globale et aillent dans le sens d’une croissance durable»
(FMI et BIT, 2010, p. 75). Cette question a pris beaucoup d’importance, car
la diminution de la part des salaires et l’augmentation des inégalités salariales
dans de nombreux pays développés et en développement, pendant la période
33. Voir Rodrik (2010) qui observe qu’il y a de plus en plus de soutien pour la taxe Tobin
parmi les Etats membres de l’UE, mais que la résistance provient encore des Etats-Unis.
101
Journal Tableau 1. De l’orthodoxie à la refonte de la politique macroéconomique
international
de recherche Objectifs et cibles Gestion du risque Financement
syndicale macroéconomique extérieur
2011 Macro- Axée sur le maintien Des règles plutôt qu’une Renforcer les
Vol. 3 économie d’une inflation faible, politique discrétionnaire ressources
No 1 orthodoxe à un chiffre; évite la peuvent répondre aux risques du FMI et
(version suprématie budgétaire macroéconomiques; les augmenter l’APD
antérieure en raison des risques mesures contrecycliques pour soutenir
à la crise) posés par le populisme ne sont ni souhaitables ni des politiques
macroéconomique, finançables par les pays nationales qui
l’équivalence en développement; il faut engendrent
ricardienne et l’effet mettre en place des filets la stabilité
de «crowding out» de sécurité sociaux ciblés et macroéconomique
qui assèche les minimiser les «fuites» vers
investissements privés les non-pauvres et les quasi-
pauvres même lors des crises
macroéconomiques
qui a précédé la crise, ont contribué aux déséquilibres mondiaux qui étaient
au cœur de la crise financière mondiale de 2007 et 2008.
La création d’institutions du marché du travail qui établissent un juste
équilibre entre protection des droits des travailleurs et promotion de la crois-
sance doit s’accompagner de la garantie que «les salaires réels […] évoluent plus
ou moins parallèlement à la productivité» (ibid.). Il faudra pour cela renforcer
les mécanismes de fixation des salaires en dynamisant les politiques du salaire
minimum, le dialogue social et la négociation collective aux niveaux des entre-
prises et des branches industrielles, ainsi que les consultations et négociations
tripartites sur les politiques sociales et économiques. Consolider de cette façon
102
le processus de fixation des salaires permettra probablement de stabiliser les Politique
macroéco-
coûts unitaires du travail et présentera probablement trois avantages: a) la pré- nomique,
servation de la compétitivité internationale; b) le soutien de la demande glo- plein emploi
et travail
bale par la mise en place d’une protection contre la diminution de la part des décent
salaires; et c) la préservation raisonnable de la stabilité des prix. C’est ainsi que
des institutions du marché du travail bien conçues peuvent jouer un rôle cru-
cial au sein d’un cadre macroéconomique favorable à l’emploi.
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105
Journal Annexe
international
de recherche Tableau A1. Pays disposant d’un cadre axé sur l’inflation
syndicale
Pays axés sur l’inflation Taux d’inflation cible (%) Cible moyenne (%)
2011
Vol. 3 Afrique du Sud 3-6 3
No 1 Australie 2-3 2,5
Brésil 2,5-6,5 4,5
Canada 1-3 2
Chili 2-4 3
Colombie 2-4 3
Corée, République de 2-4 3
Ghana 13,5-15,5 14,5
Guatemala 4-6 5
Hongrie 2-4 3
Indonésie 4-6 5
Islande 1-4 2,5
Israël 1-3 2
Mexique 2-4 3
Norvège 1,5-3,5 2,5
Nouvelle-Zélande 1-3 2
Pérou 1-3 2
Philippines 3,5-5,5 4,5
Pologne 1,5-3,5 2,5
Rép. tchèque 2-4 3
Roumanie 2,5-4,5 3,5
Royaume-Uni 1-3 2
Serbie 4-8 6
Suède 1-3 2
Thaïlande 0,5-3 1,75
Turquie 5,5-7,5 6,5
Cible médiane de l’inflation (tous pays confondus, 26) 3
27
25
cible de l’inflation
20
15
12
10
5 4 4 4 4 4 4 4 4
0
1-3% 1-4% 2-3% 2-4% 3-5% 3-6% 3-7% 4-6% 4-8% 6-8% 14-15%
Fourchettes cibles de l’inflation
Source: Estimations de Roger (2010).
106
Tableau A2. Croissance médiane et taux d’inflation pour les pays à revenu élevé, Politique
intermédiaire et faible macroéco-
nomique,
Catégorie de croissance et nombre Croissance médiane Inflation médiane plein emploi
de pays (entre parenthèses) (%) (%) et travail
1980-1989 Forte (14) 7,3 7,4 décent
Moyenne (34) 3,9 9,4
Faible (69) 1,6 11,8
1990-1999 Forte (16) 6,4 11,3
Moyenne (57) 4,3 8,7
Faible (48) 1,6 16,9
2000-2007 Forte (40) 7,7 5,8
Moyenne (74) 4,6 5,7
Faible (31) 1,8 3,0
1980-2007 Forte (12) 6,6 7,6
Moyenne (55) 4,2 8,6
Faible (47) 2,1 15,7
Note sur la taille des échantillons: 117 pays pour la période allant de 1980 à 1989. 121 pays pour la période
allant de 1990 à 1999. 145 pays pour la période allant de 2000 à 2007. 114 pays pour la période allant de
1980 à 2007. Les pays sont classés en catégories en fonction de leurs performances sur la base du taux de
croissance (bon = supérieur à 6 pour cent; moyen = entre 6 et 3 pour cent; faible = inférieur à 3 pour cent).
Source: Estimations extraites de Perspectives de l’économie mondiale, 2009, du FMI.
107
Journal
international
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
No 1
La crise dans
la zone euro
Trevor Evans
Berlin School of Economics and Law
109
Journal
international
de recherche
syndicale
L’ impact de la crise financière internationale sur les travailleurs de la zone
euro a été relativement limité pendant un certain temps. Aux Etats-Unis,
de nombreuses entreprises ont réagi à la crise en procédant rapidement à des
2011 licenciements et, en Europe orientale, un certain nombre de pays membres
Vol. 3
No 1
de l’Union européenne, mais non protégés par l’appartenance à la zone euro,
ont été confrontés à des réductions massives de la production et de l’emploi,
tout spécialement la région balte. Au contraire, dans de nombreux pays de la
zone euro, la montée du chômage a été beaucoup plus modérée – les princi-
pales exceptions étant l’Espagne et l’Irlande où, à la suite de l’éclatement de
la bulle des prix de l’immobilier, le chômage a augmenté de façon significa-
tive. En mai 2010, cependant, une crise supposée de l’euro, déclenchée par
des préoccupations au sujet de la dette souveraine de la Grèce, a bouleversé
la situation. Cette crise a abouti à des réductions des salaires et des dépenses
publiques dans les pays de la périphérie de la zone euro et a été suivie par un
revirement politique et l’annonce de plans de consolidation financière dans la
plus grande partie du reste de la zone euro.
Ce document va tout d’abord présenter les principales étapes de la crise
récente de la zone euro, en commençant par la crise financière, puis la crise
économique, la crise de la dette qui a suivi ainsi que son impact. Ce document
examinera ensuite deux domaines de la politique. Tout d’abord, la réponse à
apporter aux importants déséquilibres qui se sont installés entre les pays de la
zone euro; ensuite, la vulnérabilité de l’euro lui-même à la spéculation dans le
système monétaire international actuel.
La crise financière
110
en septembre 2008, avec l’effondrement de la banque d’investissement new- La crise
dans
yorkaise Lehman Brothers, qui a déclenché une série de faillites financières en la zone
chaîne, y compris celle d’AIG, le géant de l’assurance, qui assurait un grand euro
nombre de titres détenus par les banques aux Etats-Unis et dans la zone euro.
Même si les Etats-Unis sont à l’origine de la crise, les banques euro-
péennes ont été profondément touchées par la crise, car elles s’étaient, elles
aussi, lancées dans d’importants investissements financiers aux Etats-Unis.
Les grandes banques européennes avaient élargi leurs activités internationales
avec beaucoup d’agressivité depuis la fin des années 1990, et les Etats-Unis
étaient de loin l’économie la plus importante sur laquelle elles exerçaient leurs
activités. Cette expansion était favorisée par les politiques de la Commission
européenne. Après l’introduction de l’euro en 1999, la Commission euro-
péenne avait lancé un programme ambitieux, le Plan d’action pour les ser-
vices financiers, afin de créer un système financier intégré dans la zone euro1.
La Commission avait été très impressionnée par le boom des technologies
de l’information aux Etats-Unis à la fin des années 1990, et par le rôle que
semblait avoir joué le système financier pour faciliter ce boom dans ce pays.
La réforme financière proposée par la Commission pour l’Europe était par
conséquent fortement influencée par le modèle américain: elle donnait la
priorité à la promotion des pratiques financières axées sur les marchés et
encourageait les institutions financières à devenir plus compétitives2. Dans ce
contexte, en adoptant des stratégies plus concurrentielles, les établissements
financiers européens ont avidement cherché les rendements apparemment
élevés des titres américains adossés à des créances hypothécaires. Cependant,
avec la défaillance d’une grande partie de ces titres en 2007, les banques ont
enregistré d’énormes pertes. D’après les estimations du Fonds monétaire
international, le total des pertes subies par les banques de la zone euro de
2007 à 2010 s’est élevé à 630 milliards de dollars EU, ce qui n’est pas très
loin du montant des pertes des banques américaines, qui est de 878 milliards
(FMI, 2010a, figure 1.12, p. 12).
Au plus fort de la crise début octobre 2008, beaucoup pensaient que le
système financier international était sur le point de s’effondrer, alors pour
éviter que cela ne se produise les gouvernements ont réagi en injectant des
capitaux directement dans les banques, ce qui en pratique revenait à une
nationalisation partielle des établissements concernés. Parallèlement, les gou-
vernements ont apporté des garanties aux crédits des banques pour tenter
de rétablir le fonctionnement du marché interbancaire et ont assumé la res-
ponsabilité pour la valeur des actifs financiers douteux. L’engagement total
111
Journal Tableau 1. Le soutien des gouvernements de la zone euro au secteur financier,
international octobre 2008-mai 2010
de recherche
syndicale Montants engagés Montants mis en Montants utilisés
milliards (€) œuvre en milliards (€) (%)
2011
Vol. 3 Injection de capitaux 231 84,2 36
No 1 Garanties de créances 1 694 506,2 30
Protection des actifs 238 48,7 20
Source: Stolz et Wedow (2010, tableau 1, p. 24).
des gouvernements de la zone euro s’est élevé à 2100 milliards d’euros, soit
l’équivalent de 28 pour cent du produit intérieur brut de la zone euro – pour
les Etats-Unis, ce chiffre a été de 26 pour cent. En fait, comme le montre le
tableau 1, les crédits engagés n’ont été que partiellement utilisés, même si les
montants impliqués demeurent toujours très élevés.
L’intervention décisive des gouvernements a réussi à briser la chaîne des
faillites financières qui avait suivi celle de Lehman Brothers. Cependant, l’ap-
profondissement de la crise financière a également eu un impact majeur sur le
reste de l’économie et a abouti à la récession économique la plus grave depuis
les années 1930.
La crise économique
A la fin de l’année 2008, la zone euro a été confrontée à une récession majeure,
avec une baisse de la production de presque 5 pour cent – un déclin encore
plus prononcé qu’aux Etats-Unis. La crise économique était due à deux fac-
teurs principaux. Premièrement, avant la crise, la croissance dans la zone euro
était particulièrement dépendante du commerce international et, l’effondre-
ment des crédits commerciaux ayant exacerbé la situation, les exportations
de la zone euro ont reculé d’environ 20 pour cent – de toutes les économies
développées, seul le Japon, avec une baisse de 30 pour cent, a subi une dimi-
nution encore plus prononcée. Deuxièmement, les problèmes aigus du secteur
bancaire ont conduit à l’effondrement des crédits accordés aux entreprises
non financières, ce qui a touché même les plus grandes entreprises et les plus
connues. Devant les perspectives très incertaines, les entreprises ont réduit
leurs investissements productifs, qui ont baissé de 11,3 pour cent entre 2008
et 20093. En outre, en Espagne et en Irlande, les deux pays de la zone euro
où la croissance économique était étroitement associée à un boom énorme
de l’immobilier, la bulle des prix de l’immobilier a éclaté, entraînant une
contraction spectaculaire de l’industrie du bâtiment.
3. Les investissements productifs bruts dans la zone euro ont été réduits de 11,3 pour cent
entre 2008 et 2009 (Eurostat).
112
Avec la récession, le chômage a commencé à augmenter. Pour la zone La crise
dans
euro dans son ensemble, le taux de chômage est passé de 7,5 pour cent en la zone
2007 à 9,4 pour cent en 2009. Certains pays ont réussi à contenir l’augmen- euro
tation, l’exemple le plus remarquable est celui de l’Allemagne, qui a adopté
un programme, financé par le gouvernement, de travail à temps partiel qui
a très bien réussi. Cependant, le chômage a particulièrement augmenté dans
les deux pays où les bulles des prix de l’immobilier avaient éclaté. En Irlande,
qui avait profité pendant près d’une décennie d’un taux de chômage histo-
riquement faible, le taux de chômage est passé de 4,6 pour cent en 2007 à
11,9 pour cent en 2009; quant à l’Espagne, son taux de chômage est passé de
8,3 à 18,0 pour cent durant la même période4.
A l’instar d’autres pays, les gouvernements de la zone euro ont réagi à la
réduction de la production en adoptant des programmes d’expansion budgé-
taire, avec diverses combinaisons d’augmentation des dépenses de l’Etat et de
réduction de la fiscalité. Le gouvernement français avait initialement proposé
une expansion européenne conjointe, mais certains pays s’y sont opposés,
notamment l’Allemagne, et ont donc lancé leur programme en ordre dis-
persé. Même si la Commission européenne se plaît à proclamer qu’il y a eu
une réponse coordonnée à la crise, en réalité chaque pays a jalousement gardé
son autonomie budgétaire, et les mesures décisives ont été déterminées au
niveau national5. En l’occurrence, le programme de l’Allemagne était l’un des
plus importants, avec une relance de l’économie d’environ 1,7 pour cent du
PIB en 2009 (et 2,4 pour cent supplémentaires prévus pour 2010), alors que la
relance moyenne de l’ensemble de l’Union européenne était de 1,5 pour cent
en 2009 (et 1,4 pour cent supplémentaire prévu pour 2010) (Commission
européenne, 2010, p. 20). Il s’agissait toutefois de programmes de relance
beaucoup plus prudents que celui des Etats-Unis, qui représentait environ
3 pour cent du PIB en 2008 et 2009.
Les programmes d’expansion budgétaire ont contribué à amortir l’im-
pact de la récession, en compensant partiellement la baisse marquée de la
demande globale due au déclin des investissements et des exportations.
Cependant, les budgets des gouvernements, déjà fortement touchés par le coût
des mesures de sauvetage du secteur financier, devaient maintenant supporter
le coût des programmes d’expansion budgétaire, alors que les dépenses sociales
augmentaient et que les recettes fiscales se réduisaient en raison de la récession:
les déficits budgétaires ont augmenté dans l’ensemble de la zone euro. Comme
le montre la figure 1, en 2007, seul un pays (la Grèce) présentait un déficit
public de plus de 3 pour cent du PIB (la limite fixée par le Pacte de stabilité et
4. Eurostat, séries de données TSIEM (Tivoli Security Information and Event Manager) 110.
5. Le prétendu «Plan de relance économique européen» a été proposé par la Commission
européenne en novembre 2008 et approuvé par le conseil européen en décembre 2008.
L’Union européenne en tant que telle n’est pas en mesure d’adopter une politique budgé-
taire expansionniste, car son budget ne représente qu’environ 1 pour cent du PIB de l’Union.
113
Journal de croissance de la zone euro), et le chiffre du déficit public pour l’ensemble de
international
de recherche
la zone euro était à peine de 0,6 pour cent. En 2009, en revanche, les déficits
syndicale publics avaient grimpé en flèche, avec 6,6 pour cent du PIB pour l’ensemble de
2011 la zone euro. Seuls la Finlande et le Luxembourg présentaient des déficits infé-
Vol. 3
No 1
rieurs à 3 pour cent, alors que ceux de l’Irlande, de la Grèce et de l’Espagne
dépassaient les 10 pour cent, le Portugal suivant juste derrière.
Figure 1. Les déficits budgétaires de la zone euro, 2007 et 2009 (en pourcentage du PIB)
15
2007
10 2009
–5
Belgique
Allemagne
Irlande
Grèce
Espagne
France
Italie
Chypre
Luxembourg
Malte
Pays-Bas
Autriche
Portugal
Slovénie
Slovaquie
Finlande
Source: Eurostat.
La récession dans la zone euro a pris fin au milieu de l’année 2009. Dans
la seconde moitié de l’année, la production a enfin recommencé à augmenter
et la croissance s’est affermie dans la première moitié de 2010. Cependant, la
production est restée à un niveau inférieur à celui d’avant la crise et, alors que
le taux de chômage a commencé à refluer dans certains pays, et notamment en
Allemagne, il a continué à grimper dans l’ensemble de la zone euro. En dépit
de la fragilité de la reprise, les ministres des finances ont décidé à leur réunion
de décembre 2009 qu’il était nécessaire de commencer à préparer la «sortie»
des programmes d’expansion budgétaire, et les préoccupations à propos du
poids grandissant de la dette publique sont devenues un enjeu majeur.
La crise de la dette
114
importante par rapport à l’économie du pays, et les banques ont subi des La crise
dans
pertes considérables à la suite de l’éclatement de la bulle des prix de l’immo- la zone
bilier. Le gouvernement est intervenu pour éviter l’effondrement du système euro
bancaire et, essentiellement en raison des dépenses de sauvetage des banques,
la dette publique est passée à 64 pour cent du PIB en 2009. Le gouverne-
ment irlandais a réussi à financer les programmes de sauvetage des banques
Figure 2. La dette publique dans la zone euro, 2007 et 2009 (en pourcentage du PIB)
120
100 2007
80 2009
60
40
20
0
Belgique
Allemagne
Irlande
Grèce
Espagne
France
Italie
Chypre
Luxembourg
Pays-Bas
Autriche
Portugal
Slovénie
Slovaquie
Finlande
Source: Eurostat.
115
Journal le risque de défaillance – une sorte d’assurance contre la défaillance des obli-
international
de recherche
gations qu’on peut acheter sans être réellement propriétaire des obligations
syndicale en question. L’augmentation de la demande ayant provoqué une hausse des
2011 prix des contrats d’échange sur le risque de défaillance, cela a été considéré
Vol. 3
No 1
comme une preuve de l’augmentation du risque de défaillance des obligations
grecques, ce qui a provoqué une nouvelle augmentation des taux d’intérêts
grecs. Parallèlement, des doutes sont apparus sur la volonté des autres gou-
vernements de la zone euro de soutenir la Grèce, et les implications poten-
tielles pour l’avenir de la monnaie commune de l’Europe ont suscité une
spéculation contre l’euro, qui a vu sa valeur contre le dollar passer de 1,50 à
1,20 dollar en l’espace de quelques mois.
La situation est devenue critique en avril 2010 lorsqu’il est apparu clai-
rement que le refinancement de la dette publique grecque qui expirait à la
mi-mai se ferait à un prix exorbitant. Les taux d’intérêts que la Grève aurait à
payer sur les marchés financiers sont passés durant le mois d’avril de 6,5 pour
cent à 10 pour cent – presque 7 pour cent de plus que le taux de l’Allemagne6.
Comme les autres gouvernements de la zone euro ne répondaient pas aux pro-
positions de soutenir la Grèce, essentiellement en raison de l’opposition de
l’Allemagne, l’euro a continué à s’affaiblir en réaction à l’intensification de
la spéculation. Finalement, après la visite conjointe de Dominique Strauss-
Kahn, le directeur du Fonds monétaire international (FMI), et de Jean-
Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne (BCE), à la
chancelière allemande Angela Merkel pour la convaincre de la gravité de la
situation, les gouvernements de la zone euro ont décidé au début du mois de
mai de fournir à la Grèce un soutien de 110 milliards d’euros. Il s’agissait du
montant jugé nécessaire pour répondre aux besoins de financement de ce pays
pour les trois prochaines années. Devant l’insistance de l’Allemagne, et en
dépit de l’opposition de la BCE, le FMI participait à l’opération, en apportant
30 milliards d’euros de financement et en jouant un rôle crucial pour établir
les conditions que devrait respecter la Grèce.
Malgré l’étendue du soutien apporté à la Grèce, la spéculation contre
l’euro s’est intensifiée. On craignait une défaillance de la Grèce et, en plus,
les préoccupations grandissaient au sujet des dettes étrangères de l’Espagne
et du Portugal. Ces deux derniers pays n’avaient pas de gros déficits avant la
crise (le budget de l’Espagne était même excédentaire), mais ils s’étaient lar-
gement endettés pour faire face à la crise. En outre, dans ces deux pays, le sec-
teur privé et les banques en particulier avaient accumulé de grosses dettes à
l’étranger. Les banques qui leur avaient prêté de l’argent, essentiellement en
Europe du Nord, ont commencé à voir baisser la valeur de leurs actions, et
le prix de l’assurance des obligations des banques a atteint des niveaux iné-
galés depuis la faillite de Lehman Brothers en 2008. Finalement, réunis spé-
cialement lors d’un week-end, et après les appels pressants du président des
116
Etats-Unis et de son secrétaire au trésor, préoccupés par une éventuelle conta- La crise
dans
gion de la crise, les gouvernements de la zone euro ont décidé d’instaurer la la zone
facilité de stabilité financière européenne d’un montant de 440 milliards euro
d’euros7. Ce mécanisme lèverait des fonds en émettant des obligations garan-
ties par les pays de la zone euro en fonction de la taille de leurs économies,
fonds qui seraient mis à disposition des pays en difficulté et s’accompagne-
raient de conditions strictes. Parallèlement, l’Union européenne a mis à dis-
position 60 milliards supplémentaires en appui aux balances des paiements et
le FMI a proposé 250 milliards d’euros de prêts, le montant total des mesures
s’élevant à 750 milliards d’euros.
Peu après l’annonce de ces mesures aux premières heures de la matinée
du lundi 10 mai, la BCE a apporté une contribution essentielle à la résolu-
tion de la crise en annonçant qu’elle commençait à racheter les obligations des
gouvernements, une politique à laquelle s’était opposé Axel Weber, le direc-
teur de la banque centrale de l’Allemagne et membre du conseil des gouver-
neurs de la BCE, car il estimait que cela risquait d’alimenter l’inflation. La
BCE a racheté les obligations des gouvernements, principalement celles de la
Grèce, de l’Espagne, du Portugal et de l’Irlande, jouant ainsi un rôle signifi-
catif de stabilisation du marché des obligations, même si, parce que les achats
étaient en grande partie stérilisés, ils n’ont pas eu d’effet sur le montant total
des prêts de la BCE au système bancaire8.
Ce qu’on a appelé la crise de l’euro a été déclenché par des difficultés
liées au financement de la dette publique de l’une des plus petites économies
de la zone euro. Elle a menacé de se transformer en une crise plus grave en
raison du manque apparent de volonté des gouvernements de la zone euro et
de la BCE de prendre la responsabilité de stabiliser leur monnaie commune.
Une fois qu’ils ont démontré leur volonté politique d’agir avec la création de
la facilité de stabilité financière européenne et que la BCE a montré sa volonté
de soutenir le marché des obligations, la crise a cessé. Les taux d’intérêts de
la zone euro étant supérieurs à ceux des Etats-Unis, l’euro s’est apprécié par
rapport au dollar au second semestre 2010, récupérant une grande partie
de la baisse précédente. Même si cette crise n’était pas prévue, elle a créé les
conditions dramatiques obligeant plusieurs pays périphériques de l’Europe à
adopter un changement radical de politique économique, avec des réductions
de salaires et des dépenses publiques significatives, qui semble sur le point de
provoquer une crise sociale pour ceux qui seront les plus touchés.
7. Pour avoir plus de détails sur le rôle des Etats-Unis pour inciter les dirigeants européens
à élargir le paquet de mesures proposées, voir «The day that tested the limits of the Union»,
Financial Times, 11 mai 2010.
8. La stérilisation signifie que la BCE vendait d’autres actifs financiers d’un montant équi-
valent, si bien que le montant total des financements apportés aux marchés par la BCE res-
tait inchangé.
117
Journal L’austérité et la consolidation budgétaire
international
de recherche
syndicale L’Irlande a été le premier pays de la zone euro à introduire des réductions
2011 drastiques des dépenses publiques, car le gouvernement s’était engagé dans
Vol. 3
No 1
d’énormes dépenses pour le sauvetage du secteur bancaire sinistré du pays.
En décembre 2009, le gouvernement a annoncé un budget d’austérité visant
à faire passer le déficit budgétaire de près de 12 pour cent du PIB en 2009 à
3 pour cent d’ici à 2014, essentiellement en réduisant les dépenses. Parmi ces
mesures figurait une réduction de 5 pour cent des salaires des fonctionnaires
dont le salaire annuel est inférieur à 30 000 euros, réduction pouvant aller
jusqu’à 20 pour cent pour ceux dont les revenus sont plus élevés. Le budget
comportait aussi une réduction des prestations sociales de 4 pour cent et des
allocations familiales de 10 pour cent9. En septembre 2010, le gouvernement
est intervenu de nouveau pour soutenir la plus grande banque du pays, Anglo
Irish, ce qui portait le total des dépenses de soutien aux banques à 30 mil-
liards d’euros. En conséquence, le déficit budgétaire du pays pour 2010 sem-
blait devoir atteindre le niveau sans précédent de 32 pour cent du PIB et le
gouvernement a annoncé un nouveau tour de vis sur les dépenses publiques10.
En Grèce, les mesures de sauvetage négociées avec la zone euro et le FMI
ont contraint le gouvernement à réduire le déficit budgétaire du pays, qui était
de 13,6 pour cent du PIB en 2009, pour le ramener à moins de 3 pour cent
en 201411. La réduction des dépenses doit être de 5,25 pour cent du PIB d’ici
à 2013, essentiellement en réduisant les salaires de la fonction publique et les
pensions, et en les gelant ensuite pendant trois ans12. Les prestations sociales
seront également réduites. Les recettes fiscales doivent croître de 4 pour cent
du PIB d’ici à 2013 en augmentant les taxes sur les ventes. L’amélioration
de la collecte des impôts, notamment pour les plus hauts revenus qui paient
notoirement peu d’impôts en Grèce, doit permettre d’accroître les recettes
fiscales de 1,8 pour cent du PIB d’ici à 2013. Le plan prévoit une contraction
du PIB de 4 pour cent en 2010 et de 2,6 pour cent en 201113.
En Espagne, à la suite des pressions intenses exercées par l’Union
européenne, le FMI et le gouvernement des Etats-Unis, le gouvernement a
118
annoncé une cure d’austérité quelques jours après la création de la facilité de La crise
dans
stabilité financière européenne de 440 milliards d’euros. L’objectif de ce plan la zone
est de réduire le déficit budgétaire de l’Espagne qui s’élevait à 11,2 pour cent euro
du PIB en 2009 pour le faire passer juste au-dessus de 6 pour cent en 2011.
Il se caractérise essentiellement par des réductions des salaires de la fonction
publique de 5 pour cent avec ensuite un gel d’un an. Le programme prévoit
également une réduction des investissements publics de 6 milliards d’euros et
une baisse des dépenses des gouvernements régionaux et locaux de 1,2 mil-
liard d’euros, un gel des retraites et la suppression de la prime de naissance14.
L’Espagne a immédiatement été suivie par le Portugal, qui a annoncé
un plan visant à réduire le déficit budgétaire qui était de 9,4 pour cent du
PIB en 2009, pour le faire passer à 4,6 pour cent en 2011. D’après ce plan, les
salaires de la fonction publique seront réduits de 5 pour cent, et les impôts sur
les revenus vont augmenter (de 1,5 point de pourcentage), ainsi que les taxes
sur les ventes (plus 1 point de pourcentage pour passer à 21 pour cent) et les
impôts sur les sociétés (plus 2,5 points de pourcentage pour passer à 27,5 pour
cent des bénéfices de plus de 2 millions d’euros)15.
Les réductions des dépenses en Irlande, en Grèce, en Espagne et au
Portugal sont particulièrement graves, car elles impliquent des réductions des
revenus réels. Après la crise grecque, cependant, les grands pays de la zone euro
ont également annoncé des plans de réduction de leurs déficits budgétaires,
principalement des réductions de leurs dépenses. En mai, l’Italie a annoncé un
plan de réduction des dépenses publiques de 24 milliards d’euros et le gel des
salaires de la fonction publique pour trois ans. En juin, l’Allemagne a annoncé
son intention de réduire les dépenses du gouvernement de 80 millions d’euros
en trois ans et demi et la France a annoncé qu’elle prévoyait de ramener son
déficit à 3 pour cent du PIB d’ici à 2013 en introduisant un gel des dépenses et
une réforme du système des retraites. Ce qui est inhabituel, c’est que le FMI,
normalement l’un des plus ardents défenseurs de l’orthodoxie financière, a mis
en garde contre cette vague de consolidation budgétaire, disant qu’elle pouvait
faire rebasculer l’Europe dans la récession (FMI, 2010b). Contrairement à la
majorité de la zone euro, l’économie allemande a connu une forte croissance
en 2010 grâce à une augmentation importante de ses exportations. Cela était
partiellement dû à la demande asiatique, mais le marché principal des expor-
tations allemandes demeure la zone euro et le pays ne restera pas à l’abri de
l’impact d’une nouvelle baisse de la demande européenne.
14. «Tough new austerity measures for Spain», Financial Times, 13 mai 2010. Les propo-
sitions comportent également des réductions de 15 pour cent des salaires des ministres du
gouvernement.
15. L’impôt sur le revenu va augmenter de 2,5 points de pourcentage et la TVA de 1 point
de pourcentage pour passer à 21 pour cent. Une augmentation de 2,5 points de pourcentage
sera appliquée à l’impôt sur les sociétés pour passer à 27,5 pour cent des bénéfices de plus
de 2 millions d’euros. («Crisis tax on wages and profits as Portugal swings austerity axe»,
Financial Times, 14 mai 2010).
119
Journal La polarisation dans la zone euro
international
de recherche
syndicale Le fait d’appartenir à la zone euro a entraîné une baisse des taux d’intérêts
2011 pour des pays comme l’Irlande, l’Espagne et le Portugal après 1999, et pour
Vol. 3
No 1
la Grèce lorsqu’elle a rejoint la zone euro en 2001, ce qui leur a permis d’avoir
des taux de croissance supérieurs à ceux des grandes économies du nord de
l’Europe jusqu’en 2007. Lorsque la Grèce a été confrontée aux problèmes
de refinancement de sa dette publique en 2010, les autorités de la zone euro
ont attribué ces difficultés essentiellement aux lacunes de la politique dans
ce pays. Comme on a pu l’observer plus haut, la Grèce avait depuis quelques
années un déficit budgétaire assez important, et avait accumulé par consé-
quent une dette publique élevée par rapport à son PIB 16. La Grèce avait éga-
lement un déficit élevé de son compte des opérations courantes. Cependant,
les difficultés rencontrées par la Grèce – et par la suite par les autres pays de
la périphérie de la zone euro – étaient également dues au fait qu’elle est le
maillon faible d’une chaîne de déséquilibres au sein de la zone euro.
L’Allemagne est à un des bouts de la chaîne. Pendant de nombreuses
années après la seconde guerre mondiale, les salaires réels de l’Allemagne
ont augmenté à peu près parallèlement à la productivité. Depuis les années
1990, en revanche, ce lien s’est rompu et ce phénomène a été particulièrement
marqué depuis les années 2000. Comme on peut le constater dans le tableau 2,
les salaires réels ont quasiment stagné entre 2000 et 2007, alors que la produc-
tivité s’accroissait, si bien que le coût unitaire réel de la main-d’œuvre a baissé.
Cela a provoqué une modification significative de la distribution des salaires
et des profits et, comme la demande intérieure n’augmentait pas autant que
la production, la croissance économique de l’Allemagne est devenue très
dépendante des excédents à l’exportation. En termes nominaux, les salaires
augmentaient un peu moins vite que la productivité, ce qui a fait légèrement
baisser les coûts unitaires de la main-d’œuvre en donnant à l’Allemagne un
avantage compétitif important par rapport à ses partenaires commerciaux.
Dans les pays de la périphérie de l’Europe, en revanche, les rémuné-
rations nominales ont augmenté plus vite que la productivité de 2000 à
2007. Dans le cas de la Grèce (et aussi de l’Irlande), la productivité de la
main-d’œuvre a fortement augmenté ces dernières années, plus vite qu’en
Allemagne. Cependant, comme les rémunérations nominales augmentaient
plus vite que la productivité, le coût unitaire de la main-d’œuvre a augmenté
de façon considérable, affaiblissant la compétitivité internationale de ces pays.
En Espagne et au Portugal, l’augmentation de la productivité était nette-
ment plus modérée mais, comme les salaires nominaux augmentaient aussi
plus rapidement que la productivité, les coûts unitaires de la main-d’œuvre
16. Le déficit public n’était cependant pas tellement dû aux dépenses publiques (qui étaient
dans la moyenne de l’UE en part du PIB), mais plutôt aux maigres recettes fiscales, en parti-
culier à l’absence de fiscalité sur les catégories les plus aisées.
120
Tableau 2. Evolution des rémunérations, de la productivité, du coût unitaire La crise
de la main-d’œuvre et des prix, 2000-2007 (en pourcentage) dans
la zone
Rémunérations Productivité Coût unitaire de Prix à Rémunérations euro
nominales la main-d’œuvre la consommation réelles*
Allemagne 9,6 12,8 –2,8 12,1 –2,5
Autriche 17,4 12,9 4,0 14,6 2,8
Belgique 21,2 7,1 13,2 15,1 6,1
Espagne 31,6 5,9 24,3 24,7 6,9
France 24,9 9,8 13,8 13,4 11,5
Grèce 47,0 18,0 24,6 25,5 21,5
Irlande 54,7 20,8 28,0 29,6 25,1
Italie 22,6 1,2 21,2 17,2 5,4
Pays-Bas 28,6 12,3 14,5 16,2 12,4
Portugal 25,2 7,7 16,3 23,4 1,8
* Evolution de la rémunération nominale moins l’évolution des prix à la consommation.
Source: OCDE StatExtracts.
ont également augmenté. Quoi qu’il en soit, avec une demande relative-
ment élevée dans plusieurs pays, assortie d’une baisse de leur compétitivité, la
Grèce, l’Espagne et le Portugal ont enregistré des déficits commerciaux crois-
sants. L’Irlande avait un excédent commercial, mais en raison d’importantes
sorties de revenus, principalement liées au rapatriement des bénéfices des mul-
tinationales étrangères, elle avait également vu se creuser le déficit du compte
des opérations courantes durant cette période.
L’évolution divergente des salaires et de la productivité dans la zone
euro s’est accompagnée de l’apparition d’importants déséquilibres commer-
ciaux au sein de la zone euro. De 2000 à 2007, alors que le coût unitaire de
la main-d’œuvre de l’Allemagne restait pratiquement inchangé, son excédent
commercial augmentait fortement. Parallèlement, en Espagne, au Portugal et
en Grèce, où les coûts unitaires de la main-d’œuvre augmentaient, le déficit
commercial s’est creusé (en Irlande, le déficit du compte des opérations cou-
rantes a augmenté). Comme le montre la figure 3, la croissance de l’excédent
commercial de l’Allemagne correspond étroitement au déficit commercial des
100
Allemagne
121
Journal pays périphériques du sud de l’Europe de 2000 à 2007, et les deux baissent
international
de recherche
après le début de la crise.
syndicale Les grands déficits des pays du sud de la zone euro ont été financés dans
2011 une large mesure par des prêts bancaires, qui venaient pour la plupart des
Vol. 3
No 1
grands pays du nord de l’Europe. En mars 2010, le montant total des prêts ban-
caires aux quatre pays de la périphérie s’élevait à 2600 milliards de dollars, l’Es-
pagne à elle seule ayant emprunté 1100 milliards de dollars (voir le tableau 3).
Dans le cas de la Grèce, environ un tiers de l’argent emprunté était destiné au
secteur public, alors que, dans les trois autres pays, les prêts étaient essentielle-
ment destinés à des emprunteurs du secteur privé, très souvent à des banques
qui refinançaient leurs crédits nationaux à l’étranger. Les principaux créanciers
étaient les banques allemandes et françaises, dont l’exposition s’élevait à environ
500 milliards de dollars. Les banques américaines avaient aussi une exposi-
tion considérable, notamment vis-à-vis de l’Espagne, ce qui explique peut-être
pourquoi les autorités américaines ont fait autant pression sur les gouverne-
ments de la zone euro pour établir la facilité de stabilité financière européenne.
Les déséquilibres de la croissance économique dans la zone euro dépen-
daient donc largement des crédits bancaires. En Allemagne, où la faiblesse de
la croissance des salaires rendait l’économie dépendante de la création d’un
excédent à l’exportation, cet excédent des exportations était possible parce
que les banques allemandes accordaient des crédits aux pays de la périphérie
de l’Europe, qui étaient ainsi en mesure de financer leur déficit commercial
et celui du compte des opérations courantes. Lorsque la crise de la dette est
apparue, d’abord en Grèce et ensuite en Espagne et au Portugal, le problème
122
ne se limitait donc pas au seul pays concerné; c’était aussi un problème pour La crise
dans
les pays du nord de l’Europe, où les banques étaient confrontées à la perspec- la zone
tive d’une nouvelle source de pertes, ce qui aurait contraint les gouvernements euro
à apporter un soutien supplémentaire à leurs banques.
Les divergences croissantes entre les membres de la zone euro démontrent
qu’une approche mieux coordonnée est nécessaire en matière de politique
économique. Le Pacte de stabilité et de croissance, qui demande aux gou-
vernements de la zone euro de maintenir le déficit budgétaire au-dessous de
3 pour cent du PIB, ne permet pas du tout de traiter des déséquilibres entre
les pays. Tenter de remédier aux déséquilibres en obligeant les pays déficitaires
à mettre en œuvre une politique déflationniste finira par se retourner contre
les pays excédentaires comme l’Allemagne, qui dépend du marché de la zone
euro. En réalité, l’Allemagne est un des pays qui ont le plus profité de l’euro
puisque ses principaux partenaires commerciaux sont maintenant soumis à
des taux de change irrévocables.
Un certain nombre de mesures pourraient être prises17. Les pays de la
zone euro doivent élaborer, pour remplacer le pacte de stabilité et de crois-
sance discrédité, une politique économique coordonnée visant à promouvoir
le plein emploi. Elle devrait avoir pour caractéristique principale des investis-
sements sous l’égide du secteur public en faveur d’une transformation écolo-
gique profonde qui réponde aux enjeux urgents du changement climatique.
A court terme, il faudrait tirer parti des institutions existantes, et notamment
de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour financer ces investis-
sements. En outre, comme l’a suggéré la Confédération européenne des syn-
dicats, on pourrait utiliser la facilité de stabilité financière européenne pour
financer les investissements destinés à réduire la probabilité d’une nouvelle
crise dans la zone euro, plutôt que d’attendre d’avoir à faire un sauvetage
lors des prochaines crises (Confédération européenne des syndicats, 2010).
Financer un grand programme d’investissements ne devrait pas être difficile
s’il est mené au niveau de l’Union européenne ou dans la zone euro. En réa-
lité, les emprunteurs ayant une surface suffisante comme l’Allemagne, l’Au-
triche, les Pays-Bas ou la BEI sont en mesure d’emprunter à des taux qui sont
encore plus bas que ceux qui prévalaient avant la crise de la dette. La pression
sur les pays individuels pourrait également être réduite en émettant des euro-
obligations, adossées conjointement par tous les pays de la zone euro, pour
couvrir au moins partiellement la dette publique de tous les Etats membres.
Cela permettrait aux pays les plus faibles de tirer profit des taux d’intérêts
plus bas dont bénéficient les Etats membres plus forts.
A plus long terme, la crise démontre que l’Union européenne a besoin
de nouvelles institutions. Dans ce sens, il faudrait renforcer la capacité de
17. Les points suivants sont extraits de EuroMemorandum 2010/2011, Confronting the
crisis: Austerity or solidarity, European Economists for an Alternative Economic Policy in
Europe, disponible à www.euromemo.eu.
123
Journal mener une politique budgétaire au niveau de l’UE – ou au moins dans la
international
de recherche
zone euro – au moyen d’une centralisation partielle de la politique budgé-
syndicale taire en portant le budget de l’UE à environ 5 pour cent du PIB de l’UE.
2011 Cette mesure pourrait être, au moins partiellement, financée par l’introduc-
Vol. 3
No 1
tion d’une taxe sur les transactions financières ou sur l’utilisation des éner-
gies. Cependant, il sera nécessaire de procéder à des transferts budgétaires
qui vont au-delà des paiements très limités liés à la politique régionale de
l’UE (actuellement environ 0,4 pour cent du PIB de l’UE). Ces transferts
sont économiquement nécessaires au fonctionnement de l’union monétaire;
ils sont aussi politiquement nécessaires pour maintenir la cohésion sociale
en Europe.
1,5
1,4
1,3
1,2
1,1
janv. 2006 juil. 2006 janv. 2007 juil. 2007 janv. 2008 juil. 2008 janv. 2009 juil. 2009 janv. 2010 juil. 2010 janv. 2011
124
qui permettait au dollar de s’affaiblir est devenue incontrôlable et que les La crise
dans
investisseurs se sont mis à brader leurs avoirs en dollars des Etats-Unis. la zone
Lorsque le système financier mondial était sur le point de s’effondrer euro
à la suite de la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, d’énormes
sommes d’argent ont reflué vers le dollar pour soi-disant «se mettre en sécu-
rité». Dans un moment de crise aiguë, les obligations du gouvernement amé-
ricain étaient considérées comme les actifs financiers les plus sûrs et l’euro a
perdu environ 20 pour cent de sa valeur. Cependant, lorsque la menace d’ef-
fondrement du système financier mondial s’est atténuée au début de l’année
2009, l’euro a regagné la plupart du terrain perdu, aidé par le fait que les taux
d’intérêts de la zone euro étaient supérieurs à ceux des Etats-Unis.
Devant les incertitudes sur la dette grecque à la fin de l’année 2009, et le
délai prolongé avant que les autorités de la zone euro ne réagissent, les inves-
tisseurs financiers ont commencé à vendre leurs euros à terme et, dans la pre-
mière moitié de l’année 2010, l’euro avait de nouveau perdu 20 pour cent de
sa valeur. Comme on a pu l’observer auparavant, même après la décision des
gouvernements de la zone euro d’aider financièrement la Grèce, la pression
contre l’euro s’est poursuivie et ce n’est qu’après l’instauration de la facilité
de stabilité financière européenne de 440 milliards d’euros qu’elle a enfin
diminué. Comme le montre la figure 4, même si l’euro a repris de la vigueur
au second semestre de l’année 2010, à la fin de l’année, lorsque les investis-
seurs ont pris pour cible l’Irlande et le Portugal, l’euro a recommencé à se
déprécier.
Plusieurs des pays d’Europe orientale qui sont membres de l’Union
européenne mais pas de la zone euro ont été confrontés au risque d’une crise
monétaire en 2008, et ont été contraints d’adopter des politiques d’austérité
sévères pour obtenir l’assistance du Fonds monétaire international. Ce fut le
cas de la Hongrie et des Etats baltes. On supposait toutefois que l’apparte-
nance à la zone euro, la deuxième devise de réserve dans le monde, mettrait
les pays à l’abri de ces crises monétaires. Des enquêtes dans des pays comme la
Suède et le Danemark, dans lesquels l’opinion publique avait été hostile à l’en-
trée dans la zone euro, montraient un changement des mentalités en faveur de
l’entrée dans une plus grande zone monétaire après le début de la crise afin
de profiter de la protection que cette zone pouvait offrir (voir, par exemple,
Munchau, 2008). Cependant, la spéculation qui s’est développée contre l’euro
montre que même cette zone n’est pas à l’abri des fortes pressions que peuvent
exercer contre une monnaie des établissements financiers privés.
La dernière crise financière, et le fait que les Etats-Unis en soient à l’ori-
gine, a permis de remettre sur le tapis la question de l’organisation actuelle
du système monétaire international et du rôle de leader attribué au dollar. En
mars 2009, juste avant la réunion du G20 à Londres pour un sommet majeur
sur la réponse à apporter à la crise, une commission mise en place par les
Nations Unies et présidée par Joseph Stiglitz a publié des propositions visant à
instaurer un nouveau système mondial de réserves basé sur l’extension du rôle
125
Journal des droits de tirage spéciaux18. Juste une semaine avant la réunion du G20, le
international
de recherche
gouverneur de la banque populaire de Chine, le docteur Zhou, avait également
syndicale publié un document proposant au monde de passer à un véritable système
2011 monétaire international, dans lequel le rôle du dollar des Etats-Unis sera rem-
Vol. 3
No 1
placé par un renforcement des droits de tirage spéciaux du FMI (Zhou, 2009).
La création de l’euro se fondait, en partie, sur le désir d’établir un bloc
monétaire suffisamment grand pour résister à la dynamique des spécula-
tions provenant des marchés financiers privés, et de cette façon renforcer
l’autonomie politique des gouvernements européens. La situation sur les
marchés des changes en 2010 a montré que, même si l’euro est la deuxième
devise mondiale en matière de réserve, il n’est pas à l’abri de la pression des
investisseurs privés. Pour renforcer la démocratie économique en Europe, il
sera nécessaire de trouver un accord sur la construction d’un nouvel ordre
monétaire international qui ne soit pas soumis aux caprices du dollar ni aux
énormes flux internationaux de capitaux privés.
Conclusions
126
des exportations pour soutenir sa demande; les pays de la périphérie de l’Eu- La crise
dans
rope, qui fournissaient une partie de cette demande, avaient des déficits com- la zone
merciaux financés grâce aux prêts bancaires d’autres pays, l’Allemagne étant euro
leur principal créancier. Ce système n’était pas viable. Mais obliger les pays
de la périphérie à des ajustements ne va pas seulement provoquer une montée
du chômage et des difficultés sociales dans ces pays: cela risque de provoquer
une déflation dans l’ensemble de la zone euro et pourrait mettre en danger
l’avenir de la monnaie commune. L’union monétaire doit donc maintenant
s’accompagner d’une union budgétaire avec des transferts budgétaires prove-
nant des pays excédentaires pour permettre un ajustement.
Les pays de l’Union européenne qui ne faisaient pas partie de la zone
euro pensaient que l’appartenance à ce bloc monétaire les protégerait des
crises financières. Cependant, même si l’euro est la deuxième plus grande
devise internationale, la spéculation qui s’est développée contre l’euro au
moment de la crise de la dette grecque a montré que la zone euro était aussi
vulnérable aux caprices des marchés financiers privés. Les pays européens
devraient donc appuyer avec force les propositions en faveur d’un nouveau
système monétaire international, fondé sur une devise de réserve vraiment
internationale, et dans lequel les flux de capitaux financiers privés sont stric-
tement contrôlés.
Références
Commission européenne (2010): Public finances in EMU – 2010. European
Economy, no 4.
Confédération européenne des syndicats (2010): «A major stimulus to get Europe
into jobs and out of debt», Economic Discussion Note 2010/1.
FMI (2010a): Rapport sur la stabilité financière dans le monde, octobre.
— (2010b): «Cela sera-t-il douloureux? Les effets macroéconomiques du
rééquilibrage budgétaire», Perspectives de l’économie mondiale, chapitre 3,
octobre.
Frangakis, M. (2009): «EU financial market integration policy», dans J. Grahl
(dir. de publication), Global finance and social Europe, Cheltenham, pp. 91-114.
Gardener, D.; Brown, J. M. (2010): «Ireland: The long hangover», Financial Times,
3 octobre.
Munchau, W. (2008): «Now they see the benefits of the eurozone», Financial Times,
3 novembre.
Stolz, S. M.; Wedow, M. (2010): «Extraordinary measures in extraordinary times.
Public measures in support of the financial sector in the EU and the United
States», ECB Occasional Paper Series No. 117, juillet.
Zhou, X. (2009) «Reform the international monetary system», Banque populaire
de Chine, 23 mars, disponible à l’adresse: www.bis.org/review/r090402c.pdf.
127
Journal
international
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
Des modèles
No 1
de développement
divergents: le Brésil
et le Mexique
Carlos Salas
Anselmo dos Santos
CESIT (Centre d’études des syndicats et de l’économie du travail)
et Institut d’économie, Unicamp, Brésil
129
Journal
international
de recherche
syndicale
L a crise qui a frappé les économies mondiales en 2008-09 a atteint l’Amé-
rique latine avec une force inattendue. La moyenne pondérée du pro-
duit intérieur brut (PIB) de la région a baissé de 1,9 pour cent, alors que
2011 le PIB par habitant reculait de 3 pour cent. L’un des pays les plus touchés
Vol. 3
No 1
a été le Mexique, dont le PIB s’est contracté de 6,5 pour cent en 2009, et
le PIB par habitant a été réduit de 7,5 pour cent. En revanche, le taux de
croissance du PIB du Brésil était de –0,2 pour cent, et le PIB par habitant a
baissé de 1,1 pour cent (CEPAL, 2010a). Parallèlement, les salaires mensuels
moyens ont augmenté au Brésil de 3,2 pour cent en 2008 et de 3,4 pour cent
en 2009, alors qu’au Mexique les salaires mensuels moyens baissaient de
2,5 pour cent en 2008 et de 5,0 pour cent en 2009 (BIT, 2010). Une ques-
tion se pose: comment expliquer les différences de performance de ces deux
économies dont les courbes de croissance étaient relativement parallèles
jusqu’à la dernière décennie?
Pour résoudre cette énigme apparente, nous allons montrer que, après
avoir connu des performances macroéconomiques assez parallèles durant les
années 1990, ces économies ont commencé à diverger après 2004. Les prin-
cipales différences peuvent être attribuées aux options politiques mises en
œuvre dans chacun de ces pays, options qui se sont traduites par des résultats
différents en matière d’emploi et de revenus. Ces différences sont apparues
encore plus clairement avec les crises financières de 2008 et 2009, car, durant
ces années, le Brésil a appliqué des politiques de relance hétérodoxes – des
politiques keynésiennes avec une optique de développement –, alors que le
Mexique poursuivait une politique conservatrice.
Nous allons tout d’abord examiner les performances macroéconomiques
des deux pays, en mettant l’accent sur les caractéristiques institutionnelles qui
expriment des visions divergentes du développement afin de mieux expliquer
leurs performances. Nous analyserons ensuite l’évolution de l’emploi et des
revenus du travail, dont les résultats proviennent des politiques économiques
spécifiques mises en œuvre dans chaque pays. Nous terminerons par quelques
réflexions sur les scénarios de croissance possibles dans ces deux pays, en sou-
lignant les défis sociaux auxquels ils sont confrontés.
Quelle que soit l’importance des études comparatives sur l’emploi et la
profession pour mettre en lumière les similitudes et les différences entre dif-
férentes réalités nationales, ces études ne sont pas très nombreuses. Dans leur
ouvrage classique sur les comparaisons internationales en matière d’inéga-
lités de revenus, Gottschalk et Smeeding expliquent que «les comparaisons
internationales relatives à la distribution des revenus peuvent fournir des
repères importants sur les différences ou les similitudes entre nations. Elles
apportent par ce biais des informations utiles, tout comme les comparaisons
Note: Nous souhaitons remercier Carlos Alonso Barbosa, Márcia Leite de Paula
et Fred Rosen pour leurs commentaires très utiles.
130
transnationales des taux de croissance, de l’épargne, l’inflation et le chô- Modèles de
développement
mage» (Gottschalk et Smeeding, 1997, p. 633). divergents:
Le fait de rendre comparables deux phénomènes similaires dans diffé- Brésil et
Mexique
rents pays permet de remettre dans leur contexte les processus économiques
et de faire apparaître les spécificités du fonctionnement de l’économie
dans chacun des pays, en soulignant les aspects historiques et institution-
nels. Hantrais et Mangen (1996) insistent sur l’importance d’établir des
comparaisons entre pays d’un niveau similaire de développement. Ces
auteurs précisent également qu’il faut s’assurer que les instruments quan-
titatifs de comparaison ont des caractéristiques similaires. On peut trouver
un exemple intéressant de l’application de ces principes méthodologiques
dans le livre de Blau et Kahn (2002), où les auteurs examinent les perfor-
mances du marché du travail aux Etats-Unis et les comparent avec les pays
de l’OCDE. Le rôle de ces comparaisons dans l’analyse de la structure des
salaires et des institutions qui interagissent sur le marché du travail améri-
cain est essentiel pour l’analyse. Même s’il n’existe que peu d’études com-
paratives portant sur l’emploi ou les revenus entre le Brésil et le Mexique,
elles font références à des caractéristiques très spécifiques (Salas et Leite de
Paula, 2007; Zepeda et coll., 2007; Leite de Paula et Salas, 2009), ou leur
analyse s’arrête au début des années 2000 (Berg, Ernst et Auer, 2006), et
aucune ne porte sur les aspects institutionnels des politiques économiques
adoptées dans ces deux pays.
Cette étude tente de comprendre les conséquences des politiques éco-
nomiques spécifiques sur le travail. Il s’agit d’une tâche pertinente non seule-
ment parce qu’elle analyse les plus grandes économies de l’Amérique latine (la
somme de leur PIB représente 56 pour cent du PIB de la région), mais aussi en
raison des similitudes qui existent entre leurs structures économiques, et des
différences dans la façon dont ils se sont intégrés dans le processus de mondia-
lisation. Le Mexique est une économie beaucoup plus ouverte que le Brésil et
a une particularité importante: ses liens étroits avec les Etats-Unis en tant que
membre de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).
Les deux dernières décennies, la croissance économique des deux pays
était faible et instable et, durant les années 1990, des gouvernements néolibé-
raux, au pouvoir dans les deux pays, ont pratiqué des politiques de privatisa-
tion et d’ouverture au commerce. Les structures de production des deux pays
sont les plus diversifiées d’Amérique latine, et une part importante de la pro-
duction est destinée au marché intérieur, même si les marchés étrangers ont
une plus grande importance pour l’économie mexicaine que pour celle du
Brésil (28 et 14 pour cent du PIB respectivement en 2008).
Cependant, la structure économique et sociale des deux pays présente
traditionnellement des différences. Au Mexique, la paysannerie est encore
importante et la plupart des emplois urbains sont liés à de très petites entre-
prises (pour une analyse des très petites entreprises du Brésil, voir Dos Santos,
2006). Les emplois traditionnels du secteur manufacturier mexicain ont
131
Journal évolué vers des emplois peu qualifiés dans les industries maquiladoras1. Le
international
de recherche
Brésil, en revanche, a une structure de production plus diversifiée, avec une
syndicale part importante de biens d’équipement dans la production manufacturière,
2011 et un secteur agroalimentaire significatif.
Vol. 3
No 1
Il ne faut certes pas négliger ces différences mais, jusque dans les années
2000, les similitudes entre les deux grandes économies de l’Amérique latine
étaient manifestes, ce qui rendait les comparaisons extrêmement intéressantes
et utiles afin d’élucider l’impact des politiques économiques sur les caractéris-
tiques de leurs marchés du travail.
On pourrait prétendre que, puisque le Mexique et le Brésil, en raison
de contraintes externes, ont maintenu tous deux des politiques de taux d’in-
térêts élevés pendant une bonne partie des années 2000, et eu recours à des
politiques monétaires conservatrices pour contrôler l’inflation, leurs poli-
tiques économiques étaient très similaires, et que les principales différences
résidaient dans leurs politiques de redistribution et dans une politique indus-
trielle plus volontariste au Brésil. Mais cela ne donnerait qu’une vision tron-
quée de la réalité. La préoccupation pour la croissance du marché intérieur, le
recours à des incitations des banques d’Etat; une stratégie favorable à la crois-
sance (appelée le programme PAC) visant à accélérer la croissance, tout en
réduisant les écarts de développement entre régions; un grand programme de
construction de logements, «Minha casa, minha vida» (Ma maison, ma vie),
a injecté des ressources dans la construction de centaines de milliers de nou-
veaux logements, et a eu un impact important sur de nombreuses industries,
en plus du bâtiment. L’élément commun à toutes ces politiques est le recours
aux ressources de l’Etat pour stimuler l’économie.
Ces politiques ont eu pour résultat la croissance de bons emplois, une
augmentation du pouvoir d’achat de l’ensemble de la population, une réduc-
tion rapide et constante du chômage et de la pauvreté, et une croissance éco-
nomique qui a permis à des segments pauvres de la société de rejoindre les
classes moyennes.
De son côté, le Mexique a maintenu une politique économique de forte
dépendance des exportations, en particulier des exportations vers les Etats-
Unis. Ces dernières représentent 80 pour cent du total des exportations. Le
problème essentiel de cette stratégie est l’absence manifeste de liens entre les
activités d’exportation et le reste de l’économie, et la dépendance qui en découle
vis-à-vis des importations destinées à soutenir le processus d’exportation.
Il est important de constater que, au cours des huit dernières années, le
modèle de développement de ces deux pays a rapidement divergé, au point
1. Les industries maquiladoras exercent leurs activités dans le cadre du Tarif douanier har-
monisé des Etats-Unis (règle HTS 9802) qui permet aux entreprises des Etats-Unis d’expor-
ter temporairement des produits qui sont manufacturés au Mexique avant d’être réimportés
comme produits semi-finis ou finis, en ne versant qu’un seul droit de douane basé sur la
valeur ajoutée à l’extérieur des frontières.
132
que les performances économiques après la crise financière mondiale sont Modèles de
développement
complètement différentes, ainsi que les conditions de travail et les perspectives divergents:
actuelles d’évolution. Brésil et
Mexique
L’évolution macroéconomique
4,0
133
Journal Et, même durant le processus de privatisation, on accordait la préférence aux
international
de recherche
groupes étrangers, l’objectif étant d’attirer les investisseurs étrangers. La pra-
syndicale tique de taux d’intérêts élevés a surchargé les finances publiques. La dette
2011 publique représentait 43,9 pour cent du PIB en 1994, elle a ensuite diminué
Vol. 3
No 1
avec la stabilisation de l’inflation pour passer à 29,5 pour cent l’année sui-
vante, avant d’augmenter à nouveau pour atteindre 55,5 pour cent du PIB
en 2002 à la fin du gouvernement Cardoso. Il est clair maintenant que cet
accroissement de l’endettement était provoqué par les taux d’intérêts élevés
(Barbosa de Oliveira, à paraître). Quand Lula a été élu en 2002, l’économie
brésilienne était dans la tourmente. Le real était surévalué, l’inflation repre-
nait, la dette publique avait atteint des sommets (Carneiro, 2006). Comme
cela a été souligné, Lula est arrivé au pouvoir avec un «héritage plombé».
En 2003, le nouveau gouvernement, confronté à des turbulences sur les
marchés financiers, a cherché à restaurer le calme et a favorisé une augmenta-
tion des taux d’intérêts et de grands excédents budgétaires qui ont induit une
réduction de la croissance. Le real a été dévalué en raison de la fuite des capi-
taux, mais le dynamisme du marché mondial des biens d’équipement a sti-
mulé les exportations et favorisé une croissance plus forte du PIB. Il convient
de souligner que, même si les exportations brésiliennes sont constituées à
58 pour cent de produits primaires, ou de produits manufacturés à partir de
produits primaires, elles n’en sont pas moins très diversifiées en termes de
produits et de marchés d’exportation. La Chine est le seul marché qui reçoit
plus de 10 pour cent du total des exportations du Brésil.
Comme Barbosa et Pereira de Souza (2010) l’ont souligné, le gouverne-
ment de Lula a progressivement rompu avec le monde néolibéral des années
1990, en créant les conditions d’une nouvelle stratégie de développement.
Certains de ses éléments sont décrits ci-dessous.
Dans le domaine de la finance, le gouvernement a capitalisé les banques
fédérales en mettant l’accent sur la BNDES, une banque de développement
fournissant des crédits à long terme pour les investissements dans la produc-
tion manufacturière et les infrastructures, dont les opérations s’élevaient à
100 milliards de dollars EU en 2010. La Banque du Brésil a développé des
partenariats avec les banques nationales et d’autres agents financiers, et a
accru sa présence à l’étranger; dans un avenir proche, elle devrait devenir un
grand holding financier. La banque fédérale Caixa Economica a développé le
crédit immobilier et est en grande partie responsable de la promotion de l’in-
dustrie du bâtiment. Grâce à des subventions de l’Etat, la Caixa dirige égale-
ment un plan destiné à construire 2 millions de logements pour les familles à
faibles revenus. Le gouvernement met également en œuvre des mesures visant
à stimuler la création d’un marché des capitaux capable d’offrir des crédits à
long terme pour les investissements, qui actuellement dépendent exclusive-
ment de la BNDES et des marchés des capitaux étrangers.
Comme le Brésil dispose de ressources naturelles abondantes (une bonne
terre agricole et des minerais), il a tiré profit de l’augmentation des prix et de
134
la demande mondiale de produits de base, notamment depuis que la Chine Modèles de
développement
est devenue un acheteur important. La découverte récente de grands champs divergents:
pétroliers dans les eaux profondes au large des côtes (ce qu’on appelle les puits Brésil et
Mexique
pré-salifères) renforce la capacité exportatrice du pays, en supprimant les
contraintes externes, une condition importante pour une croissance écono-
mique continue. Une fois connue l’existence de ces réserves, le gouvernement
s’est empressé de modifier le cadre réglementaire et a instauré une compagnie
pour contrôler le rythme des explorations en fonction des objectifs nationaux.
Parallèlement, il va recourir à une taxe spéciale sur l’extraction du pétrole pour
établir un fonds souverain fournissant des ressources financières aux politiques
sociales et aux projets de recherche technologique. Durant le gouvernement de
Lula, les grands investissements effectués par Petrobras (la compagnie pétro-
lière nationale, dont le principal actionnaire est l’Etat brésilien) ont stimulé
la croissance des secteurs industriels comme le raffinage et la pétrochimie, la
construction navale et les machines destinées à l’exploration de pétrole off-
shore. La demande de Petrobras et ses achats de produits brésiliens agissent
comme une sorte de politique industrielle, en soutenant la construction ou
la reconstruction des filières liées à son activité essentielle. Dans le cadre de
sa stratégie globale de croissance, le gouvernement s’efforce de reproduire ces
politiques dans d’autres secteurs industriels comme l’agroalimentaire, la pulpe
et le papier, et le secteur minier (Barbosa de Oliveira, à paraître).
Il faut souligner que l’une des politiques importantes de Lula a été
d’augmenter de façon continue le salaire minimum. Depuis 2003, le salaire
minimum a augmenté de 53,7 pour cent en termes réels. Cette croissance
a eu des répercussions sur l’ensemble de l’économie non seulement parce
qu’une grande partie (25 pour cent) des travailleurs gagne moins que le salaire
minimum, mais aussi parce que le salaire minimum sert de référence pour les
prestations sociales (comme les retraites). Cette politique a stimulé la crois-
sance de la consommation.
La crise financière de 2008 a pris au Brésil la forme d’un resserrement du
crédit. Si les responsables politiques avaient suivi les préceptes de l’orthodoxie,
l’économie serait entrée dans une grave dépression. Le gouvernement a réagi
avec promptitude, tout d’abord en maintenant le niveau général des dépenses
publiques et des transferts de l’Etat fédéral aux Etats. Les taxes affectant plu-
sieurs secteurs économiques (l’industrie automobile et les appareils ménagers,
par exemple) ont baissé afin de stimuler la consommation. Parallèlement, le
gouvernement donnait aux banques publiques l’instruction d’étendre leurs
opérations de prêts, pour éviter les faillites (CEPAL, 2010b). Grâce à ces
mesures de lutte contre la crise, les taux de croissance négatifs des deux pre-
miers trimestres de l’année 2009 sont redevenus positifs à la fin de l’année.
Les prévisions pour 2010 tablent sur une croissance de 7,5 pour cent.
Durant le premier mandat du gouvernement de Lula (2003-2006), la
politique macroéconomique se caractérisait par un conservatisme extrême.
Le contexte politique était celui d’une dette publique élevée, d’une grande
135
Journal vulnérabilité extérieure et d’une inflation croissante. Mais, en 2005, le gou-
international
de recherche
vernement était en meilleure posture vis-à-vis des marchés financiers, l’infla-
syndicale tion était jugulée, la situation extérieure s’était améliorée de façon marquée et
2011 le taux d’endettement en pourcentage du PIB avait commencé à baisser.
Vol. 3
No 1
L’amélioration de la situation économique et la nécessité d’obtenir un
soutien populaire pour emporter les élections qui se rapprochaient ont aidé le
gouvernement à adopter des politiques plus progressistes. Dans ce contexte, le
gouvernement a conclu un accord avec les syndicats sur une politique de crois-
sance du salaire minimum, étendu le programme Bolsa Familia en faveur des
pauvres, et engagé une série de politiques visant à développer l’infrastructure
et le développement industriel et régional, dans le cadre d’un programme qui a
gagné le nom de Programme d’accélération de la croissance (PAC). La chef de
cabinet, Dilma Roussef (la présidente actuelle), était à la tête de ce programme.
Avec l’amélioration de la situation extérieure, le remboursement de la
dette au FMI et l’amélioration progressive de la situation budgétaire, le PAC
a été financé en réduisant les excédents du solde budgétaire primaire. C’est
ainsi que les politiques macroéconomiques conservatrices se sont de plus en
plus restreintes aux décisions de la banque centrale, c’est-à-dire à la politique
monétaire, et à son impact sur l’appréciation du taux de change. Depuis 2007,
le taux de croissance économique a augmenté de façon substantielle, en consé-
quence de l’augmentation des revenus, de l’accès au crédit pour les familles
les plus pauvres et de la petite bourgeoisie dont les revenus augmentent grâce
à Bolsa Familia, de l’augmentation du salaire minimum, de la reprise des
salaires réels par la négociation collective, de l’augmentation de l’emploi et
du lent déclin des taux d’intérêts réels. Mais la croissance a également été
tirée par l’augmentation des dépenses et des investissements publics, avec le
PAC, et l’augmentation significative de l’investissement privé. C’est ainsi
que, entre le premier et le deuxième mandat de Lula, la politique macroéco-
nomique du gouvernement est progressivement devenue moins conservatrice,
et a fait intervenir des politiques publiques de promotion du développement.
C’est en remettant en perspective ce changement politique, l’amélioration de
la situation extérieure et de la situation budgétaire que l’on peut comprendre
l’importance décisive des politiques publiques destinées à lutter contre la crise
mondiale de 2008, mises en œuvre par une équipe d’économistes keynésiens
qui avaient une vision claire du développement en dépit de la continuité d’une
politique monétaire conservatrice.
Pour ce qui est du Mexique, après la crise de la dette de 1982, son modèle
axé sur le marché intérieur, élaboré après la révolution de 1910 à 1921, a été
progressivement démantelé sous la présidence de De la Madrid (1982-1988).
Pour faire face à cette crise, la participation directe de l’Etat dans les activités
136
économiques a été réduite. Le Mexique est devenu membre du GATT en Modèles de
développement
1986, et l’ouverture soudaine au commerce international, conjuguée à la divergents:
réduction des dépenses sociales, a provoqué une baisse prononcée du PIB par Brésil et
Mexique
habitant et une flambée des prix (Barkin, 1990). Ce scénario marqué par les
difficultés économiques s’est encore assombri avec le grave séisme qui a frappé
la ville de Mexico en 1985. La reprise et la reconstruction des parties touchées
de la ville, ainsi que la paralysie initiale du gouvernement fédéral, ont permis
aux groupes de la société civile de se multiplier.
Le gouvernement de Salinas (1988-1994) a favorisé immédiatement
un nouveau modèle axé sur les exportations. Cette nouvelle stratégie impli-
quait de réduire l’Etat au minimum, de privatiser, déréglementer et aban-
donner les mécanismes de redistribution des revenus mis en place dans les
années 1930 (Salas, 2010). Avec la reprise de la croissance et la réduction de
l’inflation, cette nouvelle stratégie, ainsi que la signature de l’Accord de libre-
échange nord-américain (ALENA) en 1993 ont été saluées comme le méca-
nisme qui permettrait au Mexique de rejoindre le club très fermé des premiers
pays du monde (Aspe, 1993). Toutefois, une succession d’événements dra-
matiques a provoqué une récession en 1994: la rébellion zapatiste, les assassi-
nats d’hommes politiques de premier plan (dont le candidat à la présidence)
et la nouvelle crise du peso (Blecker, 1996). L’impact de cette nouvelle crise
a révélé la grande instabilité de l’économe mexicaine (Haber et coll., 2008;
Blecker, 2010).
La période allant de 1996 à 2000 a été marquée du sceau de la crise de
1995 (voir figure 1). En dépit de la gravité de la crise, le PIB a rapidement
renoué avec sa trajectoire historique de croissance qui s’est accompagnée de
grands flux d’investissements directs étrangers et d’une expansion des expor-
tations. En 2000, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), après avoir
dirigé le pays pendant plus de soixante-dix ans, a perdu le pouvoir et un parti
de droite, le Parti d’action nationale (PAN), a gagné l’élection présidentielle.
Une politique monétaire restrictive a permis de réduire toujours davan-
tage le taux d’inflation, qui est passé d’une variation annuelle de 8,96 pour
cent en 2000 à 4,05 pour cent en 2006. L’impact négatif des politiques éco-
nomiques d’inspiration néolibérale s’est manifesté par une situation de quasi-
stagnation durant la décennie actuelle, notamment en matière de PIB par
habitant (Salas, 2010). Malgré tout, il convient d’observer que, durant les six
ans de la présidence de Fox (2000-2006), le PIB par habitant n’a augmenté
qu’au rythme annuel de 1,0 pour cent comparé au chiffre de 1,4 pour cent du
gouvernement précédent.
Il faut analyser avec soin l’impact réel des exportations ces dernières
années. Premièrement, les effets des exportations sont réduits par l’augmen-
tation concomitante des importations, comme le montre l’ouvrage de Scott,
Salas et Campbell (2006). La dépendance de la production intérieure vis-
à‑vis des produits étrangers n’a pas été modifiée par les régimes néolibéraux,
et représente l’un des principaux éléments de vulnérabilité de l’économie
137
Journal mexicaine, comme on a pu le constater durant la crise de 2008-09 (voir égale-
international
de recherche
ment Fernández, 2010).
syndicale Deuxièmement, les chiffres de l’industrie maquiladora2 ne sont pas
2011 inclus dans le calcul des exportations totales. Au niveau de la comptabilité
Vol. 3
No 1
pure, les activités des maquilas ne constituent ni une vraie importation ni une
vraie exportation, car il n’y a pas d’argent qui entre ou qui sort du pays, sauf le
montant de la valeur ajoutée produite au Mexique, ce qui se traduit par défi-
nition par une balance commerciale positive pour les maquiladoras. En 2006,
le gouvernement mexicain a modifié la façon d’intégrer ces activités dans les
statistiques économiques nationales, si bien qu’il est impossible d’évaluer
leurs performances durant la crise. Cependant, pour les chiffres d’avant 2006,
le fait que les statistiques du commerce extérieur du Mexique incluaient les
usines maquiladoras signifie que les performances du Mexique à l’exportation
étaient surestimées de 75 pour cent.
En termes d’exportations de produits manufacturés, la catégorie la plus
importante est celle des produits de l’industrie automobile, qui en 2005 repré-
sentaient 40 pour cent du total des exportations en dehors des activités des
maquiladoras. Ces produits de l’industrie automobile ont connu la plus grande
croissance absolue entre 2001 et 2005, mais ce secteur n’a que peu d’effet mul-
tiplicateur en termes de création d’emplois. A la suite de l’intégration éco-
nomique avec les Etats-Unis, les exportations mexicaines en particulier sont
fortement dépendantes des performances économiques des Etats-Unis, ce qui
est apparu clairement durant la crise de 2008-09, et cette dépendance conti-
nuera de marquer l’économie du Mexique pendant des années encore.
En dépit de l’accroissement des exportations non pétrolières, le poids des
exportations mexicaines dans le commerce extérieur des Etats-Unis a progres-
sivement diminué en raison des performances des produits chinois. Pendant
de nombreuses années, le Canada est resté le principal partenaire commer-
cial des Etats-Unis, le Mexique étant au deuxième rang de 2001 à 2003, date
à laquelle les exportations chinoises vers les Etats-Unis ont dépassé les expor-
tations mexicaines. Au troisième trimestre 2006, le total des exportations
chinoises était supérieur de 38 pour cent à celui des exportations du Mexique.
Les politiques commerciales chinoises, basées sur une politique industrielle
très structurée, contrastent fortement avec le modèle de développement mexi-
cain, qui a dû recourir à des accords commerciaux pour garantir l’accès au
marché américain (Gallagher et coll., 2008).
En raison de l’augmentation des prix du pétrole, les ventes à l’étranger
de ce produit, qui représentaient 16 pour cent des exportations en 2001, sont
passées à 27 pour cent en 2005. Il est important d’observer que la manne
2. Rappelez-vous que les usines maquiladoras (ou maquilas) sont des entreprises situées au
Mexique qui importent des produits manufacturés des Etats-Unis et les transforment au
Mexique avant de les réexporter sous la forme de produits finis ou semi-finis, en payant juste
une taxe de douane sur la valeur ajoutée au Mexique.
138
produite par l’augmentation des prix du pétrole a été gâchée ces dernières Modèles de
développement
années. On estime qu’entre 2001 et 2008 le revenu pétrolier entré dans ce pays divergents:
s’est élevé à 130 milliards de dollars EU environ. Seule une toute petite partie Brésil et
Mexique
de cette somme a été utilisée pour accroître les investissements; la majeure
partie des fonds a financé les dépenses de l’Etat, notamment les paiements liés
au sauvetage des banques qui avaient fait faillite durant la crise de 1995.
Avant la crise américaine, la balance des opérations courantes était meil-
leure que la balance commerciale, en raison du tourisme essentiellement, qui
représente 8 pour cent du PIB, ainsi que des envois de fonds des Mexicains
vivant aux Etats-Unis. Le montant total des envois de fonds des émigrés a
augmenté chaque année, en particulier durant la dernière décennie. De 2003
à 2006, ce montant est passé de 15 milliards à 26 milliards de dollars EU,
mais ce flux a manifestement diminué après 2008, et n’a pas encore récupéré
son niveau d’avant la crise, avec un montant de 21 milliards pour 2010. En
réalité, le Mexique est au deuxième rang dans le monde pour le montant des
envois de fonds depuis l’étranger, l’Inde occupant la première place.
Après 1994, les investissements directs étrangers (IDE) – dont une part
importante servait à acheter des actifs existants déjà – représentaient le flux
financier net le plus élevé entrant au Mexique (Blecker, 2003). La majeure
partie de ces IDE est composée de «nouveaux fonds d’investissements» qui
ont été utilisés essentiellement pour racheter des entreprises existantes. Ces
«nouveaux investissements» ont suivi des modèles irréguliers. En revanche,
les investissements dans les maquiladoras et les flux des comptes entre les
entreprises ont augmenté de façon régulière. Le problème de ces deux types
de flux est qu’ils correspondent à des soldes comptables entre entreprises qui
ne se traduisent pas par de véritables transferts de technologie, ni nécessai-
rement par des créations d’emplois. En outre, les flux d’IDE vers les acti-
vités industrielles se sont réduits depuis 1980 et ont été réorientés de plus en
plus vers les services. En 1980, 80 pour cent des IDE étaient destinés au sec-
teur manufacturier, alors qu’en 2006 ce pourcentage était tombé à 50 pour
cent. Par conséquent, l’idée selon laquelle la croissance serait généralement
tirée par les IDE et les exportations semble être une exagération qui ne cor-
respond pas à la réalité. Ainsi, les seuls avantages de l’activité des maquila-
doras sont les rémunérations et les salaires directs que ces dernières versent,
car elles utilisent relativement peu d’intrants provenant des autres entreprises
ou industries mexicaines. Par ailleurs, les flux d’IDE destinés aux services
se traduisent rarement par des transferts de technologie. Comme cela a été
démontré, les IDE se traduisent par l’acquisition d’entreprises existantes dans
le cadre de la consolidation d’entreprises étrangères ou de leur introduction
sur le marché mexicain.
Si les incitations destinées à attirer plus d’IDE avaient pour finalité de
favoriser une augmentation du taux d’accumulation de capital (Berg, Ernst
et Auer, 2006), l’augmentation des flux d’IDE n’a pas permis d’obtenir ce
résultat au Mexique. Comme Blecker (2009) le dit:
139
Journal Au Mexique, les différentes politiques d’ouverture et de libéralisation ont
international
de recherche
rendu la croissance de ce pays très vulnérable à certaines contraintes ou
syndicale «chocs» extérieurs depuis la fin des années 1970. Nos résultats économé-
2011 triques montrent que la croissance mexicaine a été étroitement soumise
Vol. 3
No 1
à trois grandes variables «extérieures»: les flux financiers nets entrants,
définis comme la somme des transferts actuels plus les comptes d’opéra-
tions financières (à l’exclusion des transactions des réserves officielles) de la
balance des paiements; le prix mondial réel du pétrole; et le taux de crois-
sance de l’économie américaine.
En outre, l’orientation des exportations du Mexique et la libéralisation
des importations ont rendu la croissance du pays très sensible à la valeur
réelle du peso, considéré comme la mesure de la compétitivité extérieure.
[…] Cela peut paraître surprenant, mais nous ne sommes pas en mesure de
confirmer statistiquement que les IDE ou les investissements publics ont
eu des effets significatifs sur le total des dépenses d’investissement durant
notre période de référence 3.
140
qui ont créé une période de reprise économique jusqu’en 2000. Après cette Modèles de
développement
date, l’instabilité de la croissance a été la norme. Même si les inégalités et la divergents:
pauvreté ont eu tendance à régresser après 2000, ce processus a ralenti à partir Brésil et
Mexique
de 2006 (Salas, 2010; Moreno-Brid et Ros, 2009), et la pauvreté reste à un
niveau élevé (Zepeda, Wise et Gallagher, 2009). Comme démontré dans ce
dernier ouvrage, la politique orthodoxe, contrairement aux attentes, n’a ni
amélioré les performances de l’économie du Mexique, ni créé de meilleurs
emplois, ni augmenté les niveaux de revenus. L’ouverture de l’économie a
accru le commerce et les investissements étrangers, mais la demande pour les
exportations n’a pas alimenté la croissance, car les activités des maquiladoras
sont déconnectées de l’économie mexicaine (à l’exception des salaires qu’elles
versent) et les activités non liées aux maquiladoras se concentrent sur des sec-
teurs dont la demande n’est pas vraiment liée au reste de l’économie, comme
les industries de pièces automobiles (Villegas, 2010).
Mexique
141
Journal entrepris un processus de recherche de travail. Cette énigme peut s’expliquer,
international
de recherche
comme le déclare Salas (2010), par la présence d’un grand groupe de travail-
syndicale leurs indépendants, une migration internationale significative, l’absence d’as-
2011 surance chômage – à l’exception de la ville de Mexico –, ainsi que par le fait
Vol. 3
No 1
que la part du travail salarié dans l’emploi total n’a atteint des niveaux simi-
laires à ceux des autres pays industrialisés qu’à la fin des années 1980, et donc
l’absence de débouchés professionnels s’exprime par de très petites activités
économiques plutôt que par un chômage déclaré, car vivre en étant officiel-
lement chômeur est un «luxe» que peu de personnes peuvent se permettre
(Udall et Sinclair, 1982). En réalité, la durée moyenne du chômage est infé-
rieure à quatre semaines, et seulement 35 pour cent des chômeurs sont des
chefs de famille.
Après la crise de 1995, les salaires ont récupéré leur niveau d’avant la crise
en 2000, et ont ensuite augmenté lentement jusqu’en 2008, date à laquelle ils
ont commencé à baisser, déjà avant que la crise ne se déploie complètement
au Mexique (voir tableau 2). Les salaires du secteur manufacturier sont restés
faibles et sont tombés encore bien plus bas que ceux des Etats-Unis (Zepeda,
Wise et Gallagher, 2009), contrairement au processus de convergence des
salaires prévu par les économistes orthodoxes (Banque mondiale, 2003).
La distribution des revenus a connu une trajectoire instable, comme le
montre le tableau 3, qui a incité les analystes à parler d’un déclin des inéga-
lités. Il est hautement improbable que les inégalités se réduisent régulièrement
dans un avenir proche, étant donné les politiques économiques actuelles et le
faible niveau de croissance de l’économie mexicaine qui en a découlé ces der-
nières décennies.
Comme nous l’avons montré, les conditions d’emploi au Mexique
n’étaient déjà pas très favorables, mais elles risquent d’empirer avec les consé-
quences de la crise économique actuelle sur l’économie.
142
Brésil Modèles de
développement
divergents:
Les perspectives de l’emploi au Brésil durant les années 1990 étaient très Brésil et
Mexique
sombres. L’ouverture du commerce, les privatisations et la situation macro-
économique générale se traduisaient par un processus de régression sociale. Le
taux de chômage était en constante augmentation, le nombre de travailleurs
ayant une carteira de trabalho (carte de travail) – ce qui signifie qu’ils étaient
protégés par les lois sociales et les lois du travail – se réduisait, les salaires se
sont mis à baisser après 1995, il y avait de fortes inégalités et la pauvreté sévis-
sait (Pochmann, 2008). A la fin de la décennie, le secteur manufacturier avait
perdu 1 400 000 emplois. Après la crise de 1999 et la dévaluation qui a suivi,
les activités manufacturières ont connu une reprise régulière. Mais ce n’est
qu’après 2003 que les tendances du marché du travail ont amorcé un change-
ment majeur.
L’augmentation du taux moyen de croissance du PIB durant la période
allant de 2004 à 2008 (figure 1) a eu un impact positif significatif sur le
marché du travail brésilien. Non seulement le chômage a régressé, mais des
améliorations et des changements qualitatifs importants se sont produits
dans la structure de l’emploi: l’importance relative du travail salarié sans
carte de travail (le travail dérégulé), du travail indépendant et du travail non
payé a décliné (De Andrade Baltar et coll., 2010).
La tendance positive était apparue après plus d’un quart de siècle
de stagnation du PIB, avec la libéralisation économique des années
1990 et l’abandon de toute trace de politiques de développement écono-
mique. L’évolution des salaires réels l’a montré très clairement (tableau 5);
143
Journal parallèlement, une augmentation systématique du salaire minimum a été mise
international
de recherche
en place, comme nous l’avons déjà souligné. Mais, en 2010, les salaires réels
syndicale n’avaient toujours pas retrouvé leurs niveaux de 2002.
2011 La conséquence de cette tendance et des autres politiques sociales (De
Vol. 3
No 1
Andrade Baltar et coll., 2010) a été une réduction de la pauvreté, qui concer-
nait 55 millions de personnes en 2005 et est passé à 39 millions de personnes
en 2009, et le développement du marché intérieur.
Conclusions
Comme nous l’avons montré, durant les années 1990, les politiques éco-
nomiques du Brésil et du Mexique suivaient les préceptes habituels du
Consensus de Washington, même si le Mexique avait déjà amorcé l’ouverture
au commerce et le processus de privatisation dès la moitié des années 1980.
En dépit de tentatives pour s’écarter de ces politiques, la gauche n’a jamais
été en mesure de venir au pouvoir. Les règles de l’ALENA ont enfermé le
Mexique dans un modèle de développement lent et en 2000, après soixante-
dix ans de pouvoir du PRI, le Mexique a élu à la présidence le candidat popu-
liste de droite du PAN. Après une élection contestée en 2006, le PAN a
gardé la présidence, et maintenu les politiques conservatrices non seulement
dans le domaine de l’économie (Moreno-Brid, Pardinas et Ros, 2009), mais
aussi dans de nombreux domaines sociaux. L’absence d’un mouvement social
national bien organisé est un obstacle majeur à un changement vers un gou-
vernement progressiste dans un avenir proche (Almeyra, 2008).
Pour ce qui est du Brésil, la lutte contre la dictature militaire, en parti-
culier celle menée par les syndicats et d’autres acteurs sociaux (Sader, 1988;
Jacobi et Nunes, 1982; Telles, 1988; Caccia Bava, 1988; Dagnino, 1994;
Gohn, 2010), s’est transformée en un mouvement populaire fort dans l’en-
semble du pays, qui est entré dans l’arène politique nationale en 1981 avec
la fondation du Partido dos Trabalhadores (PT). Les mouvements sociaux
ont contribué au retour du Brésil à un gouvernement démocratique et, en
1988, une nouvelle constitution progressiste a été adoptée (Biavaschi, Krein
et Santana, 2010). En 1990, les classes dominantes ont pris leur revanche, et
un partisan du libre-échange a été élu président (Collor, qui a été démis deux
ans après pour corruption); après deux ans d’interrègne, le nouveau prési-
dent élu (Cardoso) a choisi une approche néolibérale, mais d’importants
mouvements sociaux, la résistance sociale aux processus de privatisation
et de nouvelles stratégies électorales ont permis au PT de revenir au pou-
voir en 2003. Le Brésil, qui avait opté tardivement pour le néolibéralisme,
a pu échapper à la trajectoire habituelle d’enfermement qui caractérise le
Mexique après 1982.
Les performances économiques et sociales du Brésil montrent qu’on peut
obtenir un développement rapide en combinant la participation de l’Etat à
144
l’économie, les politiques sociales visant à améliorer les salaires, le contrôle Modèles de
développement
des droits au travail et l’application de la législation du travail (De Andrade divergents:
Baltar et coll., 2010). Il reste encore beaucoup à faire pour assurer une stra- Brésil et
Mexique
tégie participative de développement, mais les premiers pas ont été réalisés.
En revanche, les performances de l’économie mexicaine montrent que,
dès que le gouvernement autorise l’action du secteur privé sans entrave dans
l’économie, remet les finances entre des mains privées et n’a aucune poli-
tique d’investissement, alors les faibles taux de croissance deviennent la
règle, et la pauvreté et les difficultés sur le marché du travail continueront de
faire partie de la vie quotidienne. L’attaque de 2009 contre le syndicat des
électriciens (de l’entreprise Luz y Fuerza) n’était qu’un pas de plus dans une
offensive générale contre les mouvements sociaux, dans la mesure où ce syn-
dicat avait été un fervent supporter des protestations sociales contre les poli-
tiques néolibérales.
Dans l’ensemble, les résultats macroéconomiques et ceux du marché du
travail, comme nous l’avons vu ci-dessus, montrent les conséquences de la plus
grande intégration du Mexique dans le marché de l’Amérique du Nord, ainsi
que les résultats d’un modèle basé sur les exportations qui délaisse le marché
intérieur et dont les bénéfices sont entre les mains de quelques personnes.
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Journal
international
de recherche
syndicale
2011
Vol. 3
No 1
Comment faire
fonctionner un système
financier instable?
Des options pour le réformer
Hansjörg Herr
Berlin School of Economics and Law
149
Journal
international
de recherche
syndicale
D ans les années 1980, après la crise du capitalisme réglementé dans la tra-
dition du New Deal, a été créé un projet de mondialisation radicale
des marchés. La pierre angulaire de ce projet était la dérégulation des mar-
2011 chés financiers et celle du marché du travail, avec un parti pris clair contre
Vol. 3
No 1
les syndicats. Trente ans plus tard, ce système est devenu tellement instable
que l’économie mondiale était au bord de l’effondrement à la fin des années
2000, et que seules des interventions monétaires et budgétaires massives ont
empêché une dépression économique comparable à celle des années 1930.
Dans ce document, nous allons analyser la nature de l’instabilité du sys-
tème financier actuel et examiner les options de réforme qui sont possibles. Il
convient de noter que ce sujet n’est qu’un des domaines où les réformes sont
nécessaires pour établir une nouvelle version du capitalisme réglementé 1.
1. Pour avoir une vision approfondie du capitalisme réglementé, voir Dullien, Herr et
Kellermann (2011) et Herr et Kazandziska (2010). Voir également ces sources pour avoir les
évolutions empiriques détaillées qui ne peuvent pas être présentées dans ce document.
150
Le système financier parallèle Comment faire
fonctionner
un système
L’importance croissante des activités d’investissement pour les banques s’est financier
instable?
accompagnée d’un changement radical du fonctionnement et des motiva-
tions des agents du système financier. Tout au long de la période de dérégula-
tion, un système financier «parallèle», soumis à peu ou pas de régulation, a
pris de l’ampleur. Les arbitrages de la régulation ont encore ajouté à l’explo-
sion de ce secteur. La plupart des établissements financiers non bancaires se
situent dans ce système financier parallèle. Une partie de ce système finan-
cier parallèle se situe dans des centres offshore dotés de peu de régulation,
qui facilitent la fraude fiscale, le blanchiment d’argent et d’autres activités
internationales du crime organisé. Les établissements de ce système financier
sont généralement orientés vers la spéculation, recherchent des rendements
élevés à court terme et les marchés à risque, et utilisent souvent des effets de
levier extrêmes. Le changement de culture de la finance a également modifié
les activités des banques commerciales, qui ont calqué leur comportement
sur celui des établissements du système financier parallèle. La compétition
accrue au sein du système financier a encouragé les comportements à risque
des établissements financiers. Enfin, et ce n’est pas le moindre des change-
ments, cette évolution du système financier a abouti à un nouveau système
de gouvernance des entreprises. Le capitalisme multipartenaire, dans lequel
le système de gouvernance des entreprises cherchait un compromis entre les
intérêts des propriétaires, des travailleurs et des syndicats et les débiteurs et
parfois la communauté locale, a été remplacé par le capitalisme des action-
naires, qui a assujetti les entreprises cotées en Bourse aux intérêts des mar-
chés financiers, en imposant des prix permettant un rendement plus élevé et
une gestion orientée vers le court terme. Le capitalisme des actionnaires a
également abouti à une explosion des rémunérations des dirigeants d’entre-
prises, payés le plus souvent sous forme de bonus en fonction de la situation
de l’entreprise.
La figure 1 montre la structure du système financier actuel. En général,
les banques centrales n’interagissent qu’avec les banques commerciales, et
créent de la monnaie de cette façon. Dans le système financier moderne, les
banques centrales peuvent créer de la monnaie ad hoc ou, comme Schumpeter
l’a dit (1951), à partir de rien. Cette capacité de la banque centrale est vitale
pour la stabilité des systèmes financiers, car la banque centrale, en tant que
prêteur de dernier recours, doit garantir la liquidité du système financier et
de l’ensemble de l’économie. La nécessité et la capacité des banques centrales
à remplir cette fonction de prêteur de dernier recours ont été démontrées de
façon exemplaire durant la crise des subprimes de 2007. Traditionnellement,
les banques commerciales utilisaient l’argent qu’elles recevaient des banques
centrales pour accorder des crédits aux entreprises et aux ménages, ce qui
permettait à ces derniers de garder l’essentiel de leur patrimoine moné-
taire en dépôt dans les banques commerciales. Dans les systèmes financiers
151
Journal anglo-saxons, les ménages (y compris les fonds de pensions) gardaient un
international
de recherche
pourcentage élevé de leur patrimoine dans des fonds de placement ou déte-
syndicale naient directement des actions, mais leur portefeuille était essentiellement
2011 orienté vers le long terme. Ces modèles traditionnels ont volé en éclats et ont
Vol. 3
No 1
laissé la place au système financier actuel.
L’une des caractéristiques du nouveau système est qu’il existe un lien direct
entre la création de monnaie par les banques centrales, les banques com-
merciales et le système financier parallèle à haut risque. Il existe trois voies
principales de communication entre les banques commerciales et le système
financier parallèle. Ces trois voies sont indiquées sur la figure 1 (avec des
flèches en gras).
Grâce à la titrisation, la première voie de communication, les dettes se
transforment en actifs échangeables, qui peuvent être négociés sur les mar-
chés secondaires. Par exemple, depuis longtemps, les gouvernements ont
émis des titres d’emprunt qui sont achetés par le public et peuvent être
négociés sur les marchés des capitaux. Ce type de titrisation relativement
nouveau se présente sous la forme suivante: les banques vendent leurs porte-
feuilles de crédits à des établissements financiers non bancaires du système
financier parallèle. C’est ce qui s’est produit avec les crédits hypothécaires
aux Etats-Unis avant que la crise des subprimes n’éclate. Au cours des dix
dernières années, les banques, au lieu d’accorder les crédits de base unique-
ment à de bons débiteurs, ont accordé de plus en plus des crédits hypothé-
caires à haut risque (subprimes) à des débiteurs pour lesquels la probabilité
de défaillance était relativement élevée (des débiteurs avec peu ou pas de
garantie et/ou des revenus faibles et instables). La principale innovation qui
a permis cette vente massive de crédits à haut risque a été le principe «de la
chute d’eau», par lequel les prêts étaient rassemblés et subdivisés en tranches
distinctes, classées de la façon suivante: la classe du «premier risque» (first
loss), la classe «mezzanine» et la classe prioritaire «senior tranche». Si les
emprunteurs les plus vulnérables ne pouvaient pas rembourser leur dette,
seule la tranche du premier risque était affectée, et ceux qui la détenaient
devaient supporter la totalité de la perte. Ensuite venait la tranche «mez-
zanine», et ce n’est que lorsque les pertes avaient complètement épuisé ces
deux tranches que les acheteurs des classes prioritaires (senior) étaient tou-
chés. Les classes prioritaires semblaient donc sûres, même pour les prêts
hypothécaires à risque. Ces différentes tranches étaient émises sur le marché
en tant que titres de crédit hypothécaire ou obligations de créances sur les
entreprises (Collateralised Debt Obligations – CDO). Les acheteurs de la
tranche du premier risque percevaient les taux d’intérêts les plus élevés, ceux
152
de la classe prioritaire les taux d’intérêts les plus faibles. Ces titres pouvaient Comment faire
fonctionner
être regroupés, divisés à plusieurs reprises, et mélangés avec d’autres types un système
de prêts, par exemple des prêts sur carte de crédit ou des crédits aux pays financier
instable?
émergents.
La vente de ces prêts permettait aux banques de se lancer dans une
expansion de crédit beaucoup plus grande qu’elles n’auraient pu le faire
autrement. Cette activité relevait toutefois d’un comportement à risque,
étant donné que les banques n’avaient pas à se préoccuper vraiment de la
qualité des prêts puisque le risque était revendu à quelqu’un d’autre, et était
censé être diversifié pour les investisseurs du monde entier. Toutefois, les
banques devaient le plus souvent fournir des garanties pour les établisse-
ments qui regroupaient et vendaient les prêts titrisés sur le marché financier
parallèle, ou elles en étaient propriétaires et elles étaient donc touchées en
cas de faillite de ces institutions, comme on a pu le vérifier lorsque la crise
a éclaté. La structure de ces produits est devenue si complexe que même les
experts avaient le plus grand mal à les comprendre. Les agences de notation,
un cartel de trois entreprises privées sans mandat juridiquement contrai-
gnant et n’étant pas sous la supervision des gouvernements, évaluaient les
titres, tout en fournissant des conseils sur la façon de concevoir ces dérivés
de crédits.
Les opérations pour compte propre sont la deuxième voie de commu-
nication entre les banques commerciales et le système financier parallèle,
car elles permettent aux banques commerciales de participer à toutes sortes
d’activités spéculatives et à risque, en se finançant auprès de la banque cen-
trale et des banques publiques de dépôt. De grands établissements financiers
153
Journal se sont ainsi développés, menant leurs activités sur tous les segments du sys-
international
de recherche
tème financier.
syndicale Le crédit accordé par des banques commerciales aux établissements
2011 financiers non bancaires est la troisième voie. Cela permet à ces derniers de
Vol. 3
No 1
se lancer dans des activités à haut risque avec un taux de levier très élevé en
même temps. Par exemple, un fonds de placement privé peut emprunter de
très gros montants pour mener à bien une OPA hostile sur une entreprise.
S’il réussit, le fonds de placement privé peut rembourser son crédit avec un
bénéfice, a) en dépeçant l’entreprise et en vendant ses différents éléments, y
compris ses actifs immobiliers, ou b) en imposant une répartition des fonds
destinée à remplacer les fonds propres par l’endettement. Autre alternative,
un fonds spéculatif peut emprunter pour spéculer contre une devise, ou sur
n’importe quel marché des produits dérivés. La titrisation, les opérations pour
compte propre et le crédit aux établissements financiers non bancaires ayant
des activités à haut risque ont exposé les banques commerciales à des risques
nouveaux et extrêmes.
Ces trois voies de communication entre les banques commerciales et le
système financier parallèle ont contribué à une augmentation significative
de la fragilité du système financier. Ces trois voies réduisaient les réserves de
capitaux propres qui représentent dans le système financier un pourcentage
des crédits accordés. Un autre problème provenait du fait que, avec la titri-
sation très répandue, il y avait une surestimation individuelle des liquidités;
les agents pensaient simplement pouvoir vendre leurs titres à n’importe quel
moment sur les marchés secondaires. Mais la liquidité du marché n’augmen-
tait pas car la liquidité individuelle des crédits titrisés disparaît quand tout le
monde veut vendre ses titres sur les marchés secondaires.
Des marchés dérivés ont été instaurés, par exemple, pour garantir les
fluctuations des taux d’intérêts ou des taux de change. Les produits dérivés
couvrant des risques comme les changements climatiques ou les catastrophes
naturelles sont devenus monnaie courante, même s’il est impossible de fixer
un prix à ces produits dérivés. On a assisté ces dix dernières années à la mul-
tiplication du recours à un type de dérivés particulièrement problématique,
le contrat d’échange sur le risque de faillite (crédit default swap – CDS)2.
Dans ces transactions, une des parties paie à l’autre une prime afin de rece-
voir une somme d’argent fixée d’un commun accord en cas de défaillance de
remboursement d’un prêt. Les établissements qui prenaient des risques pou-
vaient ainsi s’assurer contre d’éventuelles défaillances pour des montants
quasiment illimités sans puiser dans leur propre capital. Cela donnait l’illu-
sion de faire disparaître du marché le risque de défaillances jusqu’à ce qu’il
apparaisse clairement que les établissements qui devaient intervenir pour
2. Des sources fiables indiquent que le marché des CDS avait atteint une valeur de plus de
60 000 milliards de dollars en 2007, soit l’équivalent de la production économique mondiale
actuelle (ISDA, 2010).
154
compenser les défaillances étaient incapables de le faire (Hellwig, 2008)3. Comment faire
fonctionner
La plupart des produits dérivés se négociaient de gré à gré, c’est-à-dire bila- un système
téralement sur la base de contrats individualisés. La transparence du marché financier
instable?
était totalement perdue. Le problème des marchés des produits dérivés est
qu’ils réduisent le risque d’un des partenaires du marché, mais accroissent
les risques pour l’autre. Le risque ne disparaît pas dans la transaction, mais il
est réparti différemment. Très souvent, les parties contractantes étaient des
spéculateurs qui transformaient le marché en un immense casino.
Comme nous l’avons indiqué ci-dessus, dans les systèmes financiers dérégulés,
il existe des liens directs entre la création de monnaie de la banque centrale
et les activités spéculatives sur les marchés d’actifs. En fait, dans les systèmes
financiers modernes, la politique des taux d’intérêt était considérée comme le
seul outil dont disposaient les banques centrales pour diriger les fluctuations
des prix, les bulles des prix des actifs, les fluctuations des taux de change et la
croissance du PIB. Les banques centrales étaient ainsi confrontées au dilemme
suivant: en arrêtant les bulles des prix des actifs, elles plongeaient en même
temps l’économie réelle dans une profonde récession. Quelle que soit l’action
des banques centrales, la politique d’expansion du crédit qu’elles enclenchent
ne peut apparemment pas être orientée vers la production car elles ne disposent
d’aucun instrument pour influencer l’allocation des crédits. L’une des consé-
quences de la dérégulation est l’augmentation de la fréquence et de la gravité
des bulles d’actifs, ce qui a des répercussions néfastes sur l’économie – par
exemple la bulle du marché des actions Internet dans la seconde moitié des
années 1990, la bulle de l’immobilier et des marchés des valeurs des années
2000 qui a abouti à la crise des subprimes en 2007, les augmentations spécu-
latives des prix du pétrole et de l’alimentation, etc. Parallèlement, la libérali-
sation des flux de capitaux internationaux instables a abouti à la volatilité des
taux de change et à l’accroissement des déséquilibres des comptes des opéra-
tions courantes, qui ont ajouté à l’instabilité des marchés financiers mondiaux.
Dans la plupart des cas, les bulles des prix des actifs ont suivi l’expan-
sion du crédit, mais, le plus souvent, sans financer l’activité économique pro-
ductive. Sur les trente dernières années, on a assisté de façon générale à un
accroissement parfois extrême de l’endettement des secteurs de l’économie
(Herr et Kazandziska, 2011). Par exemple, l’endettement des ménages aux
Etats-Unis, en pourcentage du PIB, est passé de 50 pour cent dans les années
1970 à plus de 130 pour cent à la fin des années 2000; l’endettement des
155
Journal entreprises est passé durant la même période de 75 pour cent environ à plus
international
de recherche
de 125 pour cent. L’endettement des ménages au Royaume-Uni a maintenant
syndicale dépassé 100 pour cent du PIB, celui des entreprises est supérieur à 250 pour
2011 cent4. La dette publique de nombreux pays a également augmenté de façon
Vol. 3
No 1
spectaculaire ces dernières décennies, notamment après 2007 et le sauvetage
des institutions financières.
Ces niveaux d’endettement très élevés rendent le processus actuel de
déflation du prix des actifs très dangereux. Déjà en 1933, Irving Fischer avait
bien compris que le mélange de bulles des prix des actifs à crédit conduisait
inévitablement à une phase de déflation des prix des actifs, qui aboutissait à
son tour à une explosion des prêts improductifs, des ventes à des prix très bas,
au risque d’effondrement du système financier auquel on a assisté au com-
mencement de la crise des subprimes. La déflation des prix des actifs risque
de se transformer en déflation des prix sur le marché des biens de consomma-
tion, ce qui entraîne une explosion du poids réel de la dette (le coût des rem-
boursements des emprunts augmente alors que le revenu «réel» baisse), ce
qui provoque à son tour une augmentation du nombre de prêts stériles (voir
aussi Minsky, 1975; Kindleberger, 1996). La déflation des marchés des biens
de consommation devient un danger réel lorsque les bulles provoquent des
crises économiques, car la stagnation et le taux de chômage élevé persistant
provoquent une baisse des salaires nominaux et des coûts unitaires du tra-
vail. Dans ces cas, la spirale déflationniste sur les prix et les salaires comme
on l’a connue dans les années 1930 devient probable (Herr, 2009). L’exemple
du Japon a clairement montré que, après une bulle des prix des actifs et la sta-
gnation qui en résulte, les salaires peuvent commencer à baisser, et la déflation
suit (Herr et Kazandziska, 2010).
4. Fed Flow of Funds Account Database (2010); UK Office for National Statistics Economic
Accounts Database (2010).
156
réserves de capital propre devaient s’élever à 8 pour cent des actifs pondérés Comment faire
fonctionner
en fonction du risque, quelle que soit la situation économique. Les directives un système
de Bâle II ont été officiellement recommandées par le Comité de Bâle sur le financier
instable?
contrôle bancaire en 2004, mais elles avaient déjà été mises en œuvre dans la
pratique dès 1996 dans la plupart des pays occidentaux avec l’amendement
de l’accord de Bâle. Les directives de Bâle II autorisaient les banques à uti-
liser leurs propres modèles de risques, ou les évaluations des risques réalisées
par des établissements extérieurs comme les agences de notation, pour définir
leurs besoins de réserve en capital propre. Ces modèles de risques n’ont pas
seulement été appliqués aux réserves en capital propre des banques, mais aussi
à l’évaluation du risque des portefeuilles d’actifs, des dérivés complexes, etc.
Le passage à ces modèles de risque a eu deux conséquences majeures.
Premièrement, ces modèles prétendaient connaître l’avenir, alors que
l’avenir est incertain et inconnu. Dans ces modèles, l’évaluation des risques
repose sur les données historiques relatives aux taux de défaillance, à la vola-
tilité des prix des actifs, aux corrélations entre les fluctuations des prix des
actifs, etc. Cette approche était justifiée au niveau théorique par l’hypothèse
de l’efficience des marchés financiers élaborée par Eugène Fama (1976) et, au
niveau macroéconomique, par l’hypothèse des attentes rationnelles théorisée
par Robert Lucas (1972)5. Ces modèles économiques calqués sur la physique
traditionnelle ne sont pas adaptés à l’analyse des processus sociaux. Ils ont
cependant servi de justification idéologique pour nous faire croire que l’avenir
peut être calculé, et que la stabilité des marchés financiers est inhérente à leur
fonctionnement. Ces modèles de risque induisent des cycles prononcés, et
accentuent la volatilité des marchés des actifs et les bulles. Par exemple, dans
une période d’inflation des prix de l’immobilier, les défaillances sont relati-
vement rares, et les données historiques indiquent que le risque de défaillance
est faible et que les réserves de capitaux propres peuvent être faibles. Durant
une période de crise de l’immobilier, le taux de défaillance devient élevé, et
les réserves de capitaux propres augmentent à des niveaux relativement hauts.
La notation des dérivés complexes et des instruments financiers présente les
mêmes faiblesses. La crise des subprimes a montré que les hypothèses des
modèles de notation, par exemple celle d’une corrélation stable entre les prix
5. Les deux approches reposent sur les processus ergodiques stochastiques qui, dans la théo-
rie, ne peuvent pas différer de façon persistante à l’avenir et dans le passé. Le temps logique
est à la base de ce raisonnement, comme dans la mécanique de Newton. William Sharpe
(1993), l’un des pères des modèles financiers, parle d’économie financière nucléaire: «Un im-
portant domaine de la physique – la physique nucléaire – traite des plus petites particules qui
composent la matière. Les systèmes élaborés par Kenneth Arrow et Gérard Debreu servent
de fondation similaire à la théorie de l’économie financière. Avec une certaine hyperbole,
cette approche peut être appelée l’économie financière nucléaire». Le modèle le plus popu-
laire de fixation des prix des actifs, appelé le modèle Black-Scholes-Merton (Black et Scholes,
1973; Merton, 1973), est basé sur le mouvement brownien, un modèle mathématique du
mouvement apparemment erratique des particules en suspension dans un fluide, décrit par
Albert Einstein en 1905.
157
Journal des actifs, est foncièrement fausse et que, dans les crises, les notations exis-
international
de recherche
tantes deviennent caduques.
syndicale Deuxièmement, les directives de Bâle II autorisaient les banques à
2011 réduire leurs réserves de fonds propres à des niveaux beaucoup plus bas que
Vol. 3
No 1
les directives de Bâle I, et donc à augmenter le rapport entre endettement et
fonds propres, et le rendement des capitaux propres. Les réserves de capitaux
de banques comme la Deutsche Bank ou l’UBS (Union de Banques Suisses)
sont passées d’environ 10 pour cent du bilan au début des années 1990 à 2
ou 3 pour cent environ à la veille de la crise des subprimes. La plupart du
temps, les établissements du système financier parallèle n’avaient pratique-
ment pas de capitaux propres. Le secteur financier avait fait beaucoup de lob-
bying en faveur de Bâle II et, grâce à l’environnement politique des années
1990, ils ont eu gain de cause en dépit des doutes de beaucoup de régulateurs
financiers (Hellwig, 2008).
Les normes comptables sont fixées par deux institutions privées, l’In-
ternational Accounting Standards Board (IASB) et le Financial Accounting
Standards Board (FASB) des Etats-Unis. Dans les années 1990, ces deux
institutions ont plaidé en faveur de la juste valeur ou de la comptabilité à la
valeur du marché, qui est devenue la norme la plus utilisée par les établis-
sements financiers. L’essentiel de cette norme comptable, qui découle théo-
riquement de l’hypothèse de l’efficience des marchés financiers, consiste à
inscrire les actifs aux prix courants du marché et, si les prix des marchés ne
sont pas disponibles, à des prix du marché simulés. Autrefois, dans la plu-
part des pays, les actifs devaient être comptabilisés aux valeurs historiques et,
si les prix du marché tombaient au-dessous des valeurs historiques, aux prix
du marché. Comme Bâle II, la comptabilité à la juste valeur a renforcé la ten-
dance cyclique des marchés des actifs: durant la bulle, la comptabilité à la
juste valeur a gonflé la valeur des actifs dans les bilans, et donc celle des fonds
propres et des profits, ce qui ne reflétait toutefois pas les profits opérationnels
et les flux de trésorerie réels. La surestimation du prix des actifs n’a pas seule-
ment conduit au paiement de bonus plus élevés, elle a contribué à alimenter
la bulle. A l’inverse, durant les périodes de déflation des prix des actifs, les
capitaux propres des établissements financiers se réduisent car la baisse des
prix des actifs provoque directement des pertes et une réduction des capi-
taux propres. Cela alimente la «vente à prix bradés» des actifs, et entraîne un
nouvel effondrement des prix des actifs, un resserrement du crédit et des pro-
blèmes de solvabilité.
158
sûre. Garantir des rendements élevés n’est pas un objectif utile pour les sys- Comment faire
fonctionner
tèmes financiers. L’élément clef de la réforme doit consister à réduire de façon un système
importante la taille du secteur financier parallèle dans pratiquement toutes financier
instable?
ses dimensions et à modifier son fonctionnement tout en invitant les banques
commerciales à revenir à leur activité «ennuyeuse» de fournir des prêts au
public.
Que s’est-il passé jusqu’à présent? Nassim Taleb (2010) a ainsi décrit, à
juste titre, la réponse politique qui a été donnée jusqu’à présent: «Vous prenez
une personne qui a un cancer et, au lieu de l’opérer pour lui retirer son cancer,
vous lui donnez des tranquillisants. Si vous donnez des tranquillisants à un
malade du cancer, il se sent mieux, mais son cancer empire». En bref, après la
crise des subprimes, les politiques n’ont pas supprimé les parties dangereuses
et inutiles du système financier. C’est plutôt l’inverse qui s’est produit, car
le système a été alimenté par encore plus de crédits et de liquidités. Dans les
paragraphes qui suivent, je vais esquisser quelques principes permettant de
réaliser les réformes essentielles des systèmes financiers.
Un des éléments essentiels de toute réforme doit être d’établir une séparation
claire – dans la tradition du Glass-Steagall Act – entre les banques commer-
ciales et les établissements financiers non bancaires orientés vers la spécula-
tion et les activités à risque. Il faut supprimer les trois flèches existantes dans
la figure 1 entre les banques commerciales et le système financier parallèle.
a) Dans ce nouveau système, les opérations pour compte propre seraient
interdites aux banques commerciales.
b) Les banques commerciales ne seraient pas autorisées à être propriétaires
d’établissements financiers non bancaires et vice versa. Cela aiderait à
résoudre un autre problème, le fait que les établissements sont trop gros
pour qu’on les laisse faire faillite.
c) Les banques commerciales ne seraient pas autorisées à accorder des cré-
dits aux établissements financiers non bancaires. Cette règle impliquerait
que les établissements financiers non bancaires devraient recourir au sec-
teur non bancaire, et notamment aux ménages, pour financer leurs acti-
vités. Cela permettrait de réduire de façon significative le taux de levier et
la taille des établissements financiers non bancaires. Ce système offrirait
aussi la possibilité d’avoir suffisamment de capital-risque pour la création
d’entreprises et d’autres activités à risque. Dans le cadre de cette réglemen-
tation, les établissements financiers non bancaires pourraient faire faillite
sans risquer de provoquer une crise financière systémique et d’obliger les
gouvernements à intervenir.
159
Journal d) Si l’initiateur d’un prêt était obligé de garder une partie substantielle du
international
de recherche
prêt, et tout particulièrement une grande partie de la tranche du premier
syndicale risque dans ses livres, la titrisation deviendrait plus sûre (voir ci-dessous).
2011 Cependant, la titrisation serait limitée dans la mesure où les banques
Vol. 3
No 1
commerciales seraient tenues, pour leurs activités principales, de suivre le
modèle traditionnel d’activités bancaires, qui est d’accorder des prêts et de
les garder jusqu’à leur remboursement complet.
6. Les systèmes de retraites par capitalisation sont exposés aux turbulences des marchés fi-
nanciers, et sont à cet égard inférieurs aux retraites par répartition. Dans tous les systèmes, les
jeunes doivent payer pour les anciens. Il vaut mieux trancher le conflit de la répartition entre
les jeunes et les anciens au niveau politique plutôt que de laisser cette décision aux forces ano-
nymes du marché, ce qui peut avoir des conséquences très fâcheuses.
160
imposées aux banques commerciales qui veulent être propriétaires d’un fonds Comment faire
fonctionner
spéculatif. En Europe, la réglementation (attendue) n’ira pas jusque-là, alors un système
que le rapport de De Larosière et coll. (2009), qui avait été commandité par financier
instable?
la Commission européenne afin d’élaborer des propositions de réformes des
marchés financiers, recommandait des mesures pour découpler les banques
commerciales des établissements financiers non bancaires (Dullien et Herr,
2010). Si bien que, aux Etats-Unis et en Europe, les relations de crédit existant
donc actuellement entre les banques commerciales et les établissements finan-
ciers non bancaires perdurent et vont continuer à alimenter l’ulcère financier.
Couper les liens entre les banques commerciales et les établissements non
bancaires provoquerait une réduction de la taille et de l’importance de ces
derniers, mais cela ne suffirait pas. Il faudrait renforcer la transparence et la
réglementation de tous les établissements financiers, des fonds spéculatifs aux
fonds de placement privés en passant par les banques d’investissement tra-
ditionnelles. Réglementer signifie que ces établissements doivent informer
le public de leurs activités, garder un certain montant de fonds propres, que
des agences de supervision contrôlent le modèle d’activités de ces établisse-
ments, etc. Seule une politique de ce type pourrait éradiquer le système finan-
cier parallèle. Les relations économiques entre le secteur financier réglementé
et les établissements non réglementés (par exemple les opérations avec des
centres offshore) doivent également être bannies, puisque cette interdiction
n’aurait aucun impact négatif sur le développement économique.
Les produits dérivés devraient se négocier uniquement sur des marchés
régulés et contrôlés. Ce qui signifierait la disparition pure et simple des opé-
rations de gré à gré. Les produits dérivés doivent répondre à des normes, être
vérifiés et approuvés par une agence de supervision avant d’être autorisés à la
vente. Il faudrait également interdire le mélange des catégories d’actifs com-
plètement différents visant à en faire un produit structuré et la renégociation
(repacking) des titres. Le risque induit par les produits dérivés ne disparaîtrait
pas pour autant (et ne devrait pas disparaître car ils ont un rôle économique
utile qui est de transférer les risques des agents qui ne veulent pas les prendre
aux agents qui sont prêts à le faire et capables de supporter ces risques), mais
il deviendrait plus transparent. Ces mesures réduiraient la complexité écono-
miquement néfaste de ce marché, la taxation et les autres types d’arbitrage en
matière de régulation.
Uniquement les agents titulaires de licences spécifiques devraient tra-
vailler sur certains marchés des produits dérivés. Par exemple, seuls ceux
qui ont un rapport direct avec les marchés à terme du pétrole, des produits
alimentaires ou d’autres ressources naturelles devraient intervenir sur ces
161
Journal marchés, sans être autorisés à les utiliser à des fins spéculatives. Les établisse-
international
de recherche
ments qui souscrivent des risques sur le marché, avec les contrats d’échange
syndicale sur le risque de défaillance, pour citer un exemple, devraient faire l’objet
2011 d’une supervision appropriée, visant à garantir leur capacité à remplir leur
Vol. 3
No 1
contrat en cas de crise aiguë.
7. Les fonds propres de qualité sont les fonds propres communs (le montant d’argent que les
actionnaires communs toucheraient en cas de liquidation de la banque) plus les bénéfices non
distribués. Dans les directives de Bâle II, d’autres types de fonds propres comme des surva-
leurs ou des paiements d’impôts constatés d’avance, qui ont une faible capacité d’absorption
des pertes, jouaient un rôle plus important. La définition de capital de qualité devrait être
harmonisée, car il existe encore des différences au niveau national.
8. Deux indicateurs sont proposés pour la provision de liquidités, le ratio de liquidité à court
terme (une réserve d’actifs liquides de qualité divisés par les décaissements nets, sur une pé-
riode de trente jours) et le ratio net à long terme (un montant disponible de ressources divi-
sées par le montant exigé de ressources stables). Dans les deux cas, la norme exige que le ratio
ne soit pas inférieur à 100 pour cent.
162
qu’elles peuvent accorder des crédits à hauteur d’environ 33 fois leur capital Comment faire
fonctionner
propre). Les propositions de Bâle III doivent être transposées dans les légis- un système
lations nationales et il faut attendre pour voir dans quelle mesure elles vont financier
instable?
être appliquées. On prévoit que la mise en œuvre des directives de Bâle III
s’échelonnera de 2013 à la fin de 2018.
L’une des lacunes des directives de Bâle III est que les banques sont
encore autorisées à utiliser les modèles de risque désastreux qui favorisent
les cycles. En réalité, cela n’a aucun sens d’autoriser les banques à utiliser
ces modèles et de chercher ensuite à compenser leurs effets négatifs par des
réserves de fonds propres anticycliques. Pour la régulation des banques, il
vaudrait mieux utiliser une approche fondée sur une norme modifiée, qui
reprend la logique de Bâle I. Les directives de Bâle I avaient été critiquées à
juste titre car elles n’établissaient pas de distinction suffisante entre les dif-
férents types de crédit aux entreprises et aux ménages. Mais on pourrait y
remédier sans renoncer à l’approche normative des réserves de fonds propres.
Par exemple, les créances des entreprises et des ménages peuvent être subdi-
visées en plusieurs catégories dotées chacune de coefficients de fonds propres
quelle que soit la situation économique. En plus de cette mesure, la réserve
anticyclique de fonds propres garderait quand même tout son sens.
Ce qui est encore plus problématique, c’est que Bâle III ne traite pas de
la question du système financier parallèle. En effet, les normes plus élevées
destinées aux banques commerciales dans le cadre de Bâle III peuvent même
encourager un transfert plus important des activités vers le système financier
parallèle.
Sans une réglementation globale, les règles comme celles qui ont été
proposées par Bâle III ne peuvent pas créer la stabilité. Même des réserves
de fonds propres beaucoup plus élevées que celles qui ont été proposées ne
seraient pas en mesure de prévenir les crises systémiques du système ban-
caire. Par exemple, ce n’est qu’à la fin de l’année 2009 que les banques amé-
ricaines ont dû déprécier leurs actifs totaux de 4,7 pour cent en raison des
prêts improductifs (Sinn, 2010). Autre problème, les fonds propres mini-
maux ne deviennent importants que lorsqu’une banque est en faillite, et le
capital propre peut servir à satisfaire les déposants et les autres créanciers
de la banque. Une réserve de fonds propres minimale n’empêche pas un
resserrement du crédit lorsque les fonds propres sont détruits par des prêts
stériles et que les banques sont obligées de réduire leur volume de crédit
pour respecter les exigences en matière de fonds propres. Dans ce cas, il est
impératif d’avoir de gros amortisseurs anticycliques de fonds propres au-
dessus des exigences minimales de capital. En demandant la mise en place de
réserves de précaution et la possibilité de capitaux propres supplémentaires
décidés de façon discrétionnaire, Bâle III va dans le bon sens. Cependant,
les réserves anticycliques ne sont pas très élevées, surtout si l’on tient compte
du fait que les banques continuent d’utiliser les modèles de risque qui favo-
risent les cycles.
163
Journal On dit souvent qu’augmenter les réserves de fonds propres des banques
international
de recherche
réduit l’expansion du crédit et la croissance du PIB. Si on oblige les banques
syndicale à augmenter leurs réserves de fonds propres en très peu de temps, il est pos-
2011 sible que ce soit le cas, mais il n’existe aucun argument théorique convaincant
Vol. 3
No 1
pour démontrer que l’augmentation des réserves de fonds propres réduit l’ex-
pansion du crédit à long terme, car les banques ont la possibilité d’émettre de
nouvelles actions. Sur des marchés financiers très incertains où l’information
est asymétrique, l’augmentation des réserves de fonds propres contribue à sta-
biliser les banques, le système financier ainsi que l’économie, car cela accroît
la capacité d’absorption des pertes du système et réduit les comportements à
risque. En effet, un faible niveau de fonds propres incite à suivre des straté-
gies très risquées associées à un rendement élevé car l’échec n’entraîne pas une
grande perte de capital9.
L’histoire a montré que les crédits accordés par les banques peuvent
être orientés dans le mauvais sens et ne tiennent pas compte de la stabilité
macroéconomique. Par exemple, dans de nombreux pays, des Etats-Unis à la
Grande-Bretagne, de l’Irlande à l’Espagne, trop de crédits ont été accordés
au secteur de l’immobilier. Parallèlement, très souvent, l’expansion du crédit
à la consommation destiné aux ménages ou de crédits destinés aux pays en
développement était trop forte et non durable. Il en a résulté un surendette-
ment (d’une partie) des ménages et de pays tout entiers. Pour éviter que ces
situations ne se répètent, les banques centrales devraient avoir le pouvoir dis-
crétionnaire d’imposer des réserves de fonds propres potentiellement élevées
pour certaines catégories de crédit. Une alternative pourrait être de fixer des
plafonds pour quelques catégories de crédit.
Avant la crise des subprimes, les agences de notation n’ont pas averti les inves-
tisseurs que la situation du système financier se détériorait de plus en plus. En
réalité, les agences de notation utilisaient les mêmes modèles favorables aux
cycles que les établissements financiers et renforçaient l’instabilité. Le rôle
des agences de notation devrait donc être réduit. Cela se produit automati-
quement si les produits financiers sont normalisés, vérifiés et approuvés par
une agence de supervision et si les banques suivent une approche normalisée
en matière de fonds propres.
164
Les agences de notation perdraient également une partie de leurs fonc- Comment faire
fonctionner
tions si les activités bancaires locales regagnaient en importance. En fait, un système
lorsqu’une banque locale en Europe achète des crédits titrisés accordés aux financier
instable?
Etats-Unis, elle ne dispose d’aucune information sur les emprunteurs et a
besoin des agences de notation pour obtenir ces informations. Alors que, si
les banques locales ou les succursales locales des grandes banques ont des rela-
tions suivies avec les entreprises locales, la notation est superflue car les diri-
geants des banques ont un accès privilégié aux informations sur la situation
des entreprises. Les caisses d’épargne détenues par les communautés locales et
les coopératives bancaires allemandes, par exemple, qui concentrent leurs acti-
vités sur le tissu local d’entreprises n’ont pratiquement pas été touchées par la
crise des subprimes. Ces banques devraient jouer un rôle plus important dans
un système financier réformé.
Le coût de la notation devrait être supporté par l’acheteur des produits
financiers et non par le vendeur, comme c’est le cas actuellement. Enfin, les
agences de notation devraient être supervisées par des institutions publiques10.
Des agences de notation publiques pourraient casser le cartel des trois agences
de notation qui dominent le monde.
Les normes comptables ne peuvent pas être laissées à deux institutions
privées dont on sait qu’elles ont servi les intérêts du secteur financier par le
passé. Les normes comptables sont aussi importantes que la régulation des
marchés financiers, et devraient faire l’objet de recommandations par un
organisme similaire au Comité de Bâle sur le contrôle bancaire. En fait, le
Comité de Bâle dispose déjà d’un sous-comité, le groupe de travail sur la
comptabilité. Il devrait se substituer à l’IASB et au FASB. La comptabilité
devrait revenir aux valeurs comptables aux coûts historiques et, pour des
raisons de sécurité, au-dessous de ce niveau si les prix du marché tombent
sous les coûts historiques. Ces normes de comptabilité aboutissent à des
réserves non divulguées par exemple si le prix des actifs immobiliers aug-
mente et qu’il est comptabilisé aux valeurs historiques. Les réserves non
divulguées renforcent la stabilité des établissements financiers et des entre-
prises de toutes sortes, et il n’y a pas de mal à cela. C’est beaucoup mieux
que de comptabiliser les prix des actifs immobiliers à un prix plus élevé en
inscrivant le prix du marché durant une période de bulle sur l’immobilier,
et prétendre de ce fait avoir des fonds propres élevés, qui s’évaporent avec
l’effondrement des prix des actifs immobiliers. Rien n’empêche les marchés
financiers qui le souhaitent de publier des informations supplémentaires sur
les valeurs du marché.
10. L’Autorité européenne des marchés des valeurs qui vient d’être créée enregistre et super-
vise les agences de notation dans l’Union monétaire européenne.
165
Journal Réformer les systèmes qui incitent à la déstabilisation
international
de recherche
syndicale Les dirigeants et les traders des institutions financières ont gagné des bonus
2011 très élevés qui dépendaient des bénéfices courants et/ou de l’évolution des
Vol. 3
No 1
prix des actifs. Ces systèmes de paiement étaient conçus sur le principe de la
«valeur de l’actionnaire» qui tend à aligner les objectifs de la direction des
entreprises sur les intérêts des propriétaires de l’entreprise. Le versement de
bonus élevés fondés sur les bénéfices courants et/ou l’évolution des prix des
actifs était considéré comme un des meilleurs indicateurs pour le comporte-
ment des dirigeants dans l’intérêt des propriétaires.
En réalité, cela a provoqué depuis les années 1980 une explosion de la
rémunération des dirigeants, qui a augmenté encore plus rapidement que les
versements de dividendes. Ce qui est plus inquiétant, c’est que cela a incité
à maximiser les rendements à court terme même si cette stratégie nuisait au
développement à long terme. Les propriétaires et bien sûr les travailleurs ont
pâti de cette orientation à court terme quand, par exemple, les investissements
dans la recherche ou la formation étaient insuffisants.
Afin de résoudre ce problème, la discussion doit porter sur la réduction
des bonus et sur l’allongement de la période servant à mesurer les perfor-
mances de la direction. Par exemple, l’Union européenne a adopté une nou-
velle loi pour introduire des restrictions au système des bonus. Les banquiers
ne recevront plus que 30 pour cent au maximum de leurs bonus en espèces
immédiatement; le reste devra être payé plus tard, et est lié aux performances
à long terme, avec au moins 50 pour cent en options, actions et autres formes
non liquides. Chaque banque devra fixer des limites aux bonus par rapport
aux salaires (Parlement européen, 2010). Cette législation va dans le bon sens,
mais il aurait mieux valu fixer des limites absolues aux bonus dans une loi, au
moins en pourcentage des salaires fixes.
La réintroduction du principe du partenariat serait une méthode très
efficace pour réduire la rémunération des dirigeants tout en favorisant la stra-
tégie de gestion à long terme.
D’après ce principe, la direction aurait à trouver un compromis entre les
différentes parties prenantes de l’entreprise: les propriétaires, les travailleurs,
les créanciers et la communauté locale. Ce modèle de gestion, qui comprend les
rémunérations des dirigeants, est contrôlé, et les entreprises sont plus enclines
à suivre une stratégie de développement à long terme sans chercher à tout prix
à maximiser les profits. Kenneth Galbraith (1967) a décrit ce modèle du multi-
partenariat aux Etats-Unis dans les années 1960. Il a expliqué que la direction
ne cherche pas à se rémunérer de façon exagérée, mais plutôt modérée. Lorsque
chacun recherche uniquement un revenu individuel élevé, d’après lui, l’entre-
prise est en proie au chaos de la concurrence des cupidités. Dans le modèle du
multipartenariat, le groupe qui prend les décisions veille à ce que les parties
prenantes se contrôlent mutuellement, et applique un code de conduite qui
aboutit à une stratégie avantageuse pour toutes les parties prenantes.
166
La politique fiscale Comment faire
fonctionner
un système
La politique fiscale dispose de nombreux instruments pour stabiliser les mar- financier
instable?
chés financiers. Nous allons en mentionner quelques-uns.
Une des propositions qui a fait l’objet d’une attention continue est la
taxe sur les transactions financières. Cette taxe (d’un taux inférieur à 1 pour
cent) s’appliquerait à toutes les transactions financières, y compris les trans-
actions hautement spéculatives sur les marchés des changes et les marchés
dérivés. Elle n’entraverait pas les activités des entreprises à moyen et à long
terme, mais supprimerait plutôt la spéculation et les transactions d’arbitrage
reposant sur de très faibles marges. La taxe sur les transactions financières
pourrait s’appliquer à toutes les transactions internationales, mais on peut
aussi l’appliquer dans un seul pays. Il a été estimé qu’au niveau mondial une
taxe de 0,1 pour cent générerait des recettes fiscales à hauteur de 1,5 pour cent
du PIB mondial (Schulmeister, Schratzenstaller et Picek, 2008). Une taxe sur
les transactions financières est tout à fait souhaitable étant donné que le sec-
teur financier devrait participer au fardeau des coûts de la crise des subprimes
et parce qu’elle générerait des recettes publiques. Cependant, cette taxe ne
suffirait pas à elle seule à stabiliser les marchés financiers. Le marché de l’im-
mobilier en a apporté la meilleure preuve car le coût élevé des transactions n’a
pas suffi à empêcher la formation de bulles désastreuses.
La politique fiscale peut réduire les bulles des prix des actifs en taxant
uniquement les profits spéculatifs. Des règles obligeant les investisseurs à
garder des actifs pendant une durée déterminée peuvent également réduire
les incitations à spéculer. Par exemple, si une société de capital privé était
obligée à détenir une entreprise pendant cinq ans au minimum, cela rédui-
rait l’incitation à faire un raid contre une entreprise, la dépecer et en vendre
les éléments pour un profit rapide. Une alternative serait de taxer les profits
plus les intérêts payés dans les entreprises. L’avantage serait de ne pas établir
de discrimination au détriment de l’augmentation de fonds propres dans les
entreprises. Taxer les profits et les intérêts payés de la même façon rendrait
l’arbitrage des taxations plus difficile. Les stratégies des investisseurs visant
à acheter une entreprise, remplacer ses fonds propres par des dettes et trans-
férer les intérêts vers des paradis fiscaux, ce qui permet de réduire les impôts,
deviendraient beaucoup plus difficiles.
Le blanchiment d’argent, l’évasion fiscale et le contournement de la
supervision et d’autres règles se concentrent dans les centres offshore. Par
exemple, environ 60 pour cent des fonds spéculatifs en 2009 étaient enregis-
trés dans des sites offshore, dont 39 pour cent aux îles Caïmanes et 27 pour
cent dans le Delaware (IFSL, 2010). Il serait facile d’obliger les centres off-
shore à respecter les règles internationales, ou sinon d’interdire les trans-
actions avec eux. Dans notre modèle de réforme, tous les établissements
financiers effectuant des transactions avec les centres offshore interdits n’au-
raient plus la permission d’avoir des activités à l’intérieur du pays.
167
Journal Les flux de capitaux internationaux
international
de recherche
syndicale Un système financier qui isole les parties à risque du reste du système finan-
2011 cier a besoin d’un contrôle des capitaux. Il ne sert à rien d’interdire aux
Vol. 3
No 1
banques nationales de financer les établissements financiers non bancaires si
ces derniers vont à l’étranger obtenir des prêts pour financer leurs activités à
risque. C’est exactement ce qui s’est produit dans les pays asiatiques avant que
n’éclate la crise asiatique de 1997.
Les flux de capitaux internationaux sont instables. La dérégulation qui
a démarré dans les années 1970 a provoqué une longue série de déséqui-
libres des comptes des opérations courantes, des turbulences sur les taux de
change et des crises monétaires. Un système financier réglementé a besoin de
contrôler les capitaux internationaux, afin de donner aux banques centrales
des instruments leur permettant de contrôler les flux de capitaux internatio-
naux instables et suivre, au moins dans une certaine mesure, une politique
monétaire intérieure qui est impossible sans contrôle des flux monétaires.
Dans un nouveau système, les déséquilibres des comptes d’opérations cou-
rantes devraient être maintenus à un niveau réduit. Cela n’implique pas
seulement de contrôler les capitaux, mais aussi de disposer d’un mécanisme
mondial destiné à empêcher les pays de suivre une politique mercantiliste
pour avoir des excédents élevés et à long terme des comptes des opérations
courantes. Les débats qui ont eu lieu durant les négociations de Bretton
Woods dans les années 1940 devraient servir de point de départ pour l’élabo-
ration d’un tel système (Keynes, 1941).
Les banques centrales devraient disposer du pouvoir discrétionnaire
d’interdire certains flux de capitaux à certaines périodes et aussi de la liberté
de décider de l’instrument à utiliser. Jusqu’à présent, il n’existe pas de restric-
tions juridiques pour ces régulations, et les contrôles des capitaux sont com-
patibles avec l’appartenance au Fonds monétaire international. Comme les
contrôles des capitaux revêtent de multiples facettes, l’une des possibilités est
de taxer certains flux de capitaux. Cependant, ce genre de taxe sur les trans-
actions financières ne suffit pas à stabiliser les flux de capitaux. Pour certains
d’entre eux, par exemple les investissements de portefeuille internationaux ou
les crédits internationaux, l’interdiction directe ou les quotas sont des instru-
ments beaucoup plus efficaces. D’autres instruments permettent de réduire
les flux internationaux de capitaux. Par exemple, des lois peuvent obliger
les fonds de pension et les compagnies d’assurance à n’investir que de petits
montants de leurs actifs dans les marchés émergents et/ou dans d’autres pays
ou le leur interdire totalement. Il est possible d’interdire à certaines banques,
par exemple les caisses d’épargne ou les coopératives bancaires, d’avoir des
activités internationales.
168
Conclusion Comment faire
fonctionner
un système
Il faudrait réformer les marchés financiers afin qu’ils soient au service du financier
instable?
développement durable de l’économie, sans déstabiliser l’économie ni aug-
menter les inégalités de revenus.
Pour le développement économique durable, le système financier doit
fournir du crédit en quantité suffisante aux activités réelles à des taux d’in-
térêts faibles. Il doit être au service d’un mécanisme de crédit-investisse-
ment-revenus de type schumpétérien-keynésien, qui représente le pilier de
la production et de l’emploi. Il doit financer parallèlement l’innovation
ainsi que la transition vers des moyens de production et de consomma-
tion écologiques et durables. Par conséquent, ce serait une mauvaise idée
d’éliminer les marchés financiers en tant que secteur clé du système écono-
mique. La tâche consiste plutôt à les réguler de façon à ce qu’ils soient au
service du développement économique.
Le caractère déstabilisateur des systèmes financiers peut être réduit dans
une large mesure avec le contrôle strict du système bancaire commer-
cial, des compagnies d’assurance et des fonds de pension, la régulation
des flux de capitaux internationaux et l’isolement des établissements qui
prennent des risques, comme les banques d’investissement, du reste du
système financier. Dans ce sens, les produits dérivés doivent être peu nom-
breux, normalisés et vérifiés par les agences de supervision. Dans ce sys-
tème, les banques commerciales devraient se concentrer de nouveau sur
leur mission essentielle qui est d’accorder des crédits aux entreprises et aux
ménages.
Dans le passé récent, le système financier a capté une part de plus en plus
grande des revenus, et a largement contribué à l’inégalité des revenus en
obligeant les entreprises à rechercher des prix permettant des profits élevés.
Keynes (1936, livre 24) avait évoqué à une autre époque «la disparition
progressive du rentier et en conséquence la disparition progressive chez
le capitaliste du pouvoir oppressif». Il imaginait un stade du développe-
ment capitaliste dans lequel les taux d’intérêts réels et les profits normaux
seraient presque réduits à zéro et où seuls les entrepreneurs innovants
obtiendraient un profit. En réalité, dans un système financier régulé, on
peut imaginer que les banques centrales aient l’option de fixer des taux
d’intérêts réels pour les dépôts. Fixer les taux de dépôt renforcerait égale-
ment la stabilité économique en réduisant la concurrence entre les banques
(voir aussi Hellmann, Murdock et Stiglitz (2000) qui recommandent des
contrôles sur le taux des dépôts). Dans un système très réglementé, les
banques centrales pourraient fixer les taux d’intérêts ainsi que les quan-
tités de crédit que les banques seraient autorisées à accorder. Ce système
rationnerait le volume de crédit. Mais il existe déjà un rationnement du
crédit dans tous les systèmes financiers car, même sans ces règles, tous ceux
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Journal qui demandent un crédit au taux d’intérêt du marché ne l’obtiennent
international
de recherche
pas. L’avantage de la fixation simultanée des taux d’intérêts et du volume
syndicale de crédits est que les taux d’intérêts réels peuvent être fixés à des niveaux
2011 bas, et une politique monétaire restrictive peut même être appliquée sans
Vol. 3
No 1
accroître les taux d’intérêts, en réduisant simplement le volume du crédit
que les banques commerciales sont autorisées à accorder.
Un système financier comme celui que nous venons de décrire n’est pas une
utopie. Par exemple, il a plus ou moins existé aux Etats-Unis et dans d’autres
pays industrialisés après la seconde guerre mondiale. Il existait des systèmes
de régulation globale avec un contrôle des taux d’intérêts, des capitaux inter-
nationaux et de presque tous les établissements financiers non bancaires et,
dans une certaine mesure, des versions différentes de ce système existent
encore dans tous les pays d’Asie orientale qui réussissent au niveau écono-
mique (Japon, Corée du Sud, Malaisie, Taïwan) (Stiglitz et Uy, 1996). Le
système financier chinois depuis 1978 correspond aussi à ce modèle. Les
systèmes financiers de ces pays ont offert suffisamment de crédit à des taux
intéressants au secteur des entreprises et ont été en mesure de stimuler la
croissance et l’emploi sans instabilité sur les marchés financiers.
La régulation actuelle des marchés financiers et celle qui est actuellement
envisagée apportent quelques améliorations, insuffisantes pour garantir la sta-
bilité. Même si nombre des réformes plus radicales préconisées dans ce docu-
ment ne semblent pas politiquement réalisables pour le moment, la fragilité
du système financier va impitoyablement perdurer, et il se peut que l’histoire
crée de nouvelles opportunités de changement significatif. Si ces opportunités
se présentent, nous devrions être au courant de la direction à prendre.
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