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Thérèse Raquin : Drame Naturaliste de Zola

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THÉRÈSE RAQUIN

Drame en quatre actes


Représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre de
la Renaissance, le 11 juillet 1873.

ZOLA Émile (text)

1875

-1-
Texte établi par Paul Fièvre avril 2021

Publié par Ernest, Gwénola et Paul Fièvre pour Théâtre-Classique.fr, Avril


2021. Pour une utilisation personnelle ou pédagogique uniquement.
Contactez l'auteur pour une utilisation commerciale des oeuvres sous
droits.

-2-
THÉRÈSE RAQUIN
Drame en quatre actes
Représentée pour la première fois à Paris sur le théâtre de
la Renaissance, le 11 juillet 1873.

Émile ZOLA.

PARIS, CHARPENTIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 28,


QUAI DU LOUVRE, 28.

1875. Droits de reproduction,de traduction et de représentation réserves.

-3-
PRÉFACE
J'estime qu'il est toujours dangereux de tirer un drame d'un roman.
Une des deux oeuvres est fatalement inférieure à l'autre, et souvent
cela suffit pour les rapetisser toutes deux. Le théâtre et le livre ont
des conditions d'existence si absolument différentes, que l'écrivain se
trouve forcé de pratiquer sur sa propre pensée de véritables
amputations, d'en montrer les longueurs et les lacunes, de la
brutaliser et de la défigurer pour la faire entrer dans un nouveau
moule. C'est le lit de Procuste, le lit de torture, où l'on obtient des
monstres à coups de hache. Puis, je ne sais, un artiste doit avoir la
pudeur et le respect de ses filles aimées, belles ou laides quand elles
sont venues au monde avec sa ressemblance, il n'a plus le droit de
rêver pour elles les hasards, d'une seconde naissance.
Vis-à-vis de moi-même, j'ai donc commis une vilaine action, en
portant Thérèse Raquin au théâtre. La vérité est que j'ai longtemps
hésité ; et, si j'ai fini par céder, c'est en obéissant à des questions
particulières qui me serviront tout au moins de circonstances
atténuantes. D'abord, des critiques, qui s'étaient montrés terriblement
sévères pour le roman, lors de son apparition, m'avaient
formellement mis au défi d'en tirer un drame ; le livre, pour eux, était
une ordure, ils le traînaient galamment dans le ruisseau, ils
déclaraient que le jour où de pareilles infamies s'étaleraient sur les
planches, les spectateurs éteindraient la rampe de leurs sifflets. Je
suis très curieux de ma nature, je ne déteste pas les belles batailles,
et, dès ce moment, je me promis de voir ça. Il y avait provocation.
Mais il m'eut semblé puéril d'obéir seulement à cette envie de mettre
la critique dans son tort. J'étais sollicité par un intérêt plus haut. Il me
semblait voir dans Thérèse Raquin un excellent sujet de drame, pour
risquer à la scène une tentative, dont je rêvais parfois. Je trouvais là
un milieu comme j'en cherchais un, des personnages qui me
satisfaisaient pleinement, en un mot des éléments tels que je les
demandais et tout prêts à être employés. Cela me décida.
Certes, je n'ai point l'ambition de planter mon drame comme un
drapeau. Il a de gros défauts, et je suis plus sévère pour lui que
personne si j'en faisais la critique, il ne resterait qu'une chose debout,
la volonté bien nette d'aider au théâtre le large mouvement de vérité
et de science expérimentale, qui, depuis le siècle dernier, se propage
et grandit dans tous les actes de l'intelligence humaine. Le branle a
été donné par les nouvelles méthodes scientifiques. De là, le
naturalisme a renouvelé la critique et l'histoire, en soumettant
l'homme et ses oeuvres, à une analyse exacte, soucieuse des
circonstances, des milieux et des cas organiques. Puis, les arts et les
lettres ont subi à leur tour l'influence de ce grand courant ; la
peinture est devenue toute réelle, notre école de paysage a tué l'école
historique ; le roman, cette étude sociale et individuelle, d'un cadre si
souple et sans cesse élargi, a pris la place entière ; absorbant peu à
peu les genres littéraires classés par les rhétoriques d'autrefois. Ce
sont là des faits que personne ne saurait nier. Dans l'enfantement

-4-
continu de l'humanité, nous en sommes à l'accouchement du vrai. Et
là est la seule force du siècle. Tout marche de front dans une époque.
Quiconque voudrait retourner en arrière où s'échapper de côté, serait
écrasé sous la pensée générale. C'est pourquoi je suis absolument
convaincu de voir prochainement le mouvement naturaliste s'imposer
au théâtre, et y apporter la puissance de la réalité, la vie nouvelle de
l'art moderne.
Au théâtre, toute innovation est délicate. Les révolutions littéraires
sont lentes à s'y faire sentir. Il est logique que là soit la dernière
citadelle du mensonge, dont le vrai ait à faire le siège. Le public, pris
en masse, n'aime pas à être dérangé dans ses habitudes, et les
jugements qu'il porte ont la brutalité d'un arrêt de mort. Seulement, il
arrive un moment où le public devient à son insu complice des
novateurs ; ce moment est celui où, pénétré lui-même par le souffle
nouveau, las des éternelles histoires qu'on lui conte, il éprouve un
impérieux besoin de jeunesse et d'originalité.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le public en est là,
aujourd'hui. Le drame agonise, si une nouvelle sève ne le rajeunit. Il
faut du sang à ce cadavre. On dit que l'opérette et la féerie ont tué le
drame. Cela est faux, le drame meurt de sa belle mort, il meurt
d'extravagances, de mensonges et de platitudes. Si la comédie reste
debout, dans cet effondrement de notre scène, c'est qu'elle tient
davantage à la vie réelle, c'est qu'elle est vraie souvent. Je défie les
derniers des romantiques de mettre à la scène un drame à panaches ;
la ferraille du moyen-âge, les portes secrètes, les vins empoisonnés et
le reste, feraient hausser les épaules. Le mélodrame, ce fils bourgeois
du drame romantique est encore plus mort que lui dans les tendresses
du peuple ses sensibleries fausses, ses complications d'enfants volés
et de papiers retrouvés, ses gasconnades impudentes, l'ont fait
prendre en mépris à la longue, à ce point qu'on se tient les côtes,
lorsqu'il tente de ressusciter. Les grandes oeuvres de 1830 resteront
comme des oeuvres de combat, des dates littéraires, des efforts
superbes, qui ont jeté bas le vieil échafaudage classique. Mais,
maintenant que tout est par terre, les capes et les épées sont inutiles il
est temps de faire des oeuvres de vérité. Remplacer la tradition
classique par la tradition romantique, ce ne serait pas savoir profiter
de la liberté que nos aînés ont conquise. Il ne doit plus y avoir
d'école, plus de formule, plus de pontife d'aucune sorte il n'y a que la
vie, un champ immense où chacun peut étudier et créer à sa guise.
Je ne fais pas ici une thèse pour ma cause. J'ai la conviction
profonde, et j'insiste sur ce point, que l'esprit expérimental et
scientifique du siècle va gagner le théâtre, et que là est le seul
renouvellement possible de notre scène. Que la critique regarde
autour d'elle, et qu'elle me dise de quel côté elle attend un secours
quelconque, un souffle de vie qui remette le drame debout. Certes, le
passé est mort. Il faut aller à l'avenir ; et l'avenir, c'est le problème
humain étudié dans le cadre de la réalité, c'est l'abandon de toutes les
fables, c'est le drame vivant de la double vie des personnages et des

-5-
milieux, dégagé des contes de nourrice, des guenilles historiques, des
grands mots bêtes, des niaiseries et des fanfaronnades de convention.
Les charpentes pourries du drame d'hier tombent d'elles-mêmes. La
place doit être nette. Les recettes connues pour nouer et dénouer une
intrigue, ont fait leur temps il faut, à cette heure, une large et simple
peinture des hommes et des choses, un drame que Molière aurait pu
écrire. En dehors de certaines nécessités scéniques ce que l'on
nomme aujourd'hui la science du théâtre, n'est que l'amas des petites
habiletés des faiseurs, une sorte de tradition étroite qui rapetisse la
scène un code de langage convenu et de situations notées à l'avance,
que tout esprit original refusera énergiquement d'appliquer.
Et, d'ailleurs, le naturalisme balbutie déjà au théâtre. Je ne veux citer
aucune oeuvre ; mais, parmi les drames représentés pendant ces
dernières années, il en est beaucoup qui contiennent en germe le
mouvement dont je signale l'approche. Je laisse de côté les pièces
des débutants ; je parle surtout de certains drames écrits par des
auteurs dramatiques, vieillis dans le métier et assez habiles pour
pressentir la transformation littéraire qui s'opère. Ou le drame
mourra, ou le drame sera moderne et réel.
C'est sous l'influence de ces idées que j'ai tiré un drame de Thérèse
Raquin. Comme je l'ai dit, il y avait là un sujet, des personnages et
un milieu, qui constituaient, selon moi, des éléments excellents pour
la tentative que je rêvais. J'allais pouvoir faire une étude purement
humaine, dégagée de tout intérêt étranger, allant droit à son but ;
l'action n'était plus dans une histoire quelconque, mais dans les
combats intérieurs des personnages il n'y avait plus une logique de
faits, mais une logique de sensations et de sentiments et le
dénouement devenait un résultat arithmétique du problème posé.
Alors, j'ai suivi le roman pas à pas j'ai enfermé le drame dans la
même chambre, humide et noire, afin de ne rien lui ôter de son relief,
ni de sa fatalité ; j'ai choisi des comparses sots et inutiles, pour
mettre, sous les angoisses atroces de mes héros, la banalité de la vie
de tous les jours ; j'ai tenté de ramener continuellement la mise en
scène aux occupations ordinaires de mes personnages, de façon à ce
qu'ils ne « jouent » pas mais à ce qu'ils « vivent » devant le public. Je
le confesse, je comptais, et avec quelque raison, sur le côté poignant
du drame, pour faire accepter aux spectateurs ce vide de l'intrigue et
cette minutie des détails. La tentative a réussi, et j'en suis plus
heureux pour mes drames futurs que pour Thérèse Raquin car je
publie celui-ci avec un vague regret, avec une envie folle de changer
des scènes entières.
La critique a été passionnée ; elle a discuté mon oeuvre violemment.
Je ne m'en plains pas, et je l'en remercie. J'y ai gagné d'entendre
l'éloge du roman dont la pièce est tirée, ce roman que la presse a si
maltraité à son apparition ; aujourd'hui, le roman est bon, et c'est le
drame qui ne vaut rien ; espérons que le drame vaudrait quelque
chose, si je pouvais en tirer une nouvelle oeuvre qu'il s'agirait de
déclarer détestable. Puis, en matière de critique, il faut savoir lire

-6-
entre les lignes. Comment voulez-vous, par exemple, que les vieux
champions de 1850 soient tendres pour Thérèse Raquin ? Passe
encore si ma mercière était une reine et si mon assassin portait un
justaucorps abricot ; il faudrait aussi qu'au dénouement Thérèse et
Laurent pussent s'empoisonner à l'aide d'une coupe d'or pleine de vin
de Syracuse. Mais fi de cette arrière-boutique fi de ces petites gens
qui se permettent d'avoir un drame chez eux, à leur table couverte
d'une toile cirée ! Il est certain que les derniers des romantiques,
même s'ils avaient trouvé quelque talent dans mon oeuvre, l'auraient
nié absolument, avec la belle injustice des passions littéraires. Il y a
eu ensuite les critiques de croyances opposées aux miennes ; ceux-là,
très loyalement, ont essayé de me prouver que j'avais tort de me
fourvoyer dans un sentier qui n'est pas le leur ; je les ai lus avec
attention, ils ont dit d'excellentes choses, et je tâcherai de profiter des
observations justes qui m'ont particulièrement frappé. Enfin, j'ai à
remercier les critiques tout sympathiques, ceux qui ont mon âge et
mes espérances ; car, cela est triste à dire, on ne trouve que rarement
des appuis parmi ses aînés ; il faut grandir avec sa génération, être
poussé par celle qui vous suit, arriver avec l'idée et la forme de son
temps. En somme, voici le bilan de la critique sur Thérèse Raquin on
a parlé de Shakespeare et de Paul de Kock, et il y a, entre ces deux
noms, une assez large place pour que je puisse m'y loger à l'aise.
Il me reste à témoigner publiquement toute ma reconnaissance à M.
Hippolyle Hostein, qui a bien voulu donner à mon oeuvre son
hospitalité tout artistique. J'ai trouvé en lui, non pas un entrepreneur
de spectacles, mais un ami, un confrère d'esprit large et original.
Sans lui, Thérèse Raquin, restait longtemps encore au fond de mes
tiroirs. Il fallait, pour l'en faire sortir, cette rencontre inespérée d'un
directeur croyant, comme moi, à la nécessité de renouveler le drame,
en s'adressant aux réalités du monde moderne. Pendant qu'une
opérette enrichissait un de ses voisins, il a été vraiment beau de voir
M. Hippolyte Hostein, en plein été, vouloir perdre de l'argent avec
mon drame. Je lui en garderai une éternelle gratitude.
Quant aux artistes qui ont interprété mon oeuvre, ils ont eu un des
plus vifs succès qu'on ait constaté depuis longtemps au théâtre. J'ai
même goûté là une grande joie, heureux de les voir réaliser ma
pensée avec cette ampleur, et de leur avoir donné l'occasion de
déployer toutes les ressources de leur beau talent. Madame Marie
Laurent a véritablement créé le rôle de Madame Raquin ; j'y suis
personnellement pour peu de chose, et c'est elle qui a trouvé tout cet
admirable personnage du quatrième acte, cette haute figure du
châtiment implacable et muet, ces deux yeux vivants cloués sur les
coupables et les poursuivant jusque dans l'agonie. La bonhomie du
premier acte, la douleur maternelle du second, l'effroyable crise du
troisième, elle a tout rendu en très-grande artiste, et ce rôle restera
comme une de ses créations les plus surprenantes. Mademoiselle
Dica-Petit a été une Thérèse telle que je désespérais d'en trouver une
; elle s'est fait un talent nouveau, elle a surpris ses admirateurs

-7-
eux-mêmes en jouant ce personnage complexe, cette nature de
femme ardente qui est tout un monde, qui va de l'amour fou à la
haine farouche, en passant par l'hypocrisie, le dégoût, la terreur,
toutes les secousses des passions et des sentiments humains. Elle a
eu des cris de vérité qui ont enlevé la salle. Désormais elle est au
premier rang, au rang des actrices originales et puissantes. Un rôle
terrible restait à jouer, celui de Laurent, et Monsieur Maurice
Desrieux a su en porter le poids en artiste hors ligne il a été tour à
tour ce gros garçon fainéant et prudent qui aime Thérèse « parce
qu'elle ne lui coûte rien, » cet amant que sa maîtresse rend fou
jusqu'à faire de lui un meurtrier, et plus tard ce misérable affiné par
la souffrance, devenu poltron, se détraquant de plus en plus, roulant
jusqu'à l'hallucination et jusqu'à un second crime qui doit le guérir du
premier. Il a particulièrement eu, au troisième acte et au quatrième,
des hébétements effroyables, des rugissements de bête blessée, toute
la mimique de la folie naissante, battant le crâne d'un homme. Et ce
n'est pas seulement ce terrible trio, la mère et les deux meurtriers, qui
ont tenu hautement la scène ; l'ensemble de l'interprétation était tel,
que les rôles épisodiques ont pris un relief sur lequel je n'osais
compter. Monsieur Grivot a composé avec une rare intelligence le
bout de rôle de Camille, de cet être chétif, gâté et entêté, et il en a
merveilleusement accusé les mesquineries bourgeoises, la pauvreté
physiologique ; Monsieur Montrouge a fait du vieil employé Grivet
un type inoubliable de vérité comique, cela avec une mesure, un tact,
une finesse s'arrêtant juste à la limite de la caricature, qui témoigne
d'un véritable esprit littéraire, et dont je le remercie infiniment ; M.
Reykers s'est mis réellement dans la peau d'un commissaire de police
en retraite, à ce point qu'il en avait la tête, la démarche, la voix,
jusqu'aux tics et à la bonhomie brusque de la profession enfin,
Mademoiselle Blanche Dunoyer a été l'espiègle sourire de ce drame
noir, la chanson de la seizième année alternant avec les sanglots
déchirants de Thérèse, et c'est d'une façon exquise qu'elle a conté
l'histoire de son prince bleu.
Je dis ce qu'un capitaine devrait dire à ses soldats au lendemain d'une
bataille Merci à tous ces grands artistes, c'est par eux seuls que j'ai
vaincu.
Paris 25 juillet 1875.

-8-
PERSONNAGES

LAURENT, Monsieur Maurice Desrieux.


CAMILLE, Monsieur Grivot.
GRIVET, Monsieur Montrouge.
MICHAUD, Monsieur Reykers.
MADAME RAQUIN, Madame Marie-Laurent.
THÉRÈSE RAQUIN, Madame Dica-Petit.
SUZANNE, Madame Dunoyer.

Une grande chambre à coucher, passage du Pont-Neuf,


servant en même temps de salon et de salle à manger.
Elle est haute, noire, délabrée, tendue d'un papier gris
déteint, garnie de pauvres meubles dépareillés,
encombrée de cartons de marchandises. - Au fond, une
porte flanquée d'un buffet, à gauche, et d'une armoire, à
droite. - A gauche, au second plan, en pan coupé, un lit
dans une alcôve et une fenêtre donnant sur un mur nu ;
au premier plan, une petite porte, et, sur le devant de la
scène, une table à ouvrage. - À droite, au second plan, la
rampe d'un escalier tournant descendant dans une
boutique ; au premier plan, une cheminée garnie d'une
pendule à colonnes et de deux bouquets de fleurs
artificielles sous verre; des photographies sont pendues
des deux côtés de la glace. - Au milieu de la chambre,
une table ronde couverte d'une toile cirée. - Deux
fauteuils, l'un bleu, l'autre vert ; des chaises. Le décor
reste le même pendant les quatre actes.

-9-
ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.
Laurent, Thérèse, Madame Raquin, Camille.
Huit heures. - Une soirée d'été, après le souper. - La table est encore
servie ; la fenêtre reste entr'ouverte. Une grande paix, une grande
douceur bourgeoise.
Huit heures. - Une soirée d'été, après le souper. - La table est encore
servie ; la fenêtre reste entr'ouverte. Une grande paix, une grande
douceur bourgeoise.

CAMILLE.
Après un silence.
Puis-je parler ? Ça ne te dérange pas ?

LAURENT.
Pas du tout, pourvu que tu te tiennes tranquille.

CAMILLE.
Après le souper, si je ne parle pas, je m'endors... Tu es
heureux de te bien porter. Tu peux manger de tout... Je
n'aurais pas dû reprendre de la crème. Elle me fait du
mal. J'ai un estomac de quatre sous... Tu aimes beaucoup
la crème?

LAURENT.
Mais oui, c'est doux, c'est très bon.

CAMILLE.
On connaît tes goûts, ici. On a fait de la crème exprès
pour toi, bien qu'on sache qu'elle m'est contraire. Maman
te gâte... N'est-ce pas, Thérèse, que maman gâte Laurent.

THÉRÈSE, sans lever la tête.


Oui.

- 10 -
MADAME RAQUIN, emportant une pile d'assiettes.
Ne les écoutez pas, Laurent. C'est Camille qui m'a révélé
que vous préfériez la crème à la vanille, et c'est Thérèse
qui a voulu la glacer avec du sucre en poudre.

CAMILLE.
Tu es une égoïste, maman.

MADAME RAQUIN.
Comment ! Je suis une égoïste...

CAMILLE, à Madame Raquin qui sort en souriant.


Oui, oui...
À Laurent.
Elle t'aime, parce que tu es de Vernon, comme elle. Tu te
rappelles, quand nous étions petits, les sous qu'elle nous
donnait...

LAURENT.
Tu achetais des tas de pommes.

CAMILLE.
Et toi, tu achetais des petits couteaux... C'est une
heureuse chance de nous être retrouvés à Paris. Ça
m'empêche de m'ennuyer. Oh ! Je m'ennuyais, je
m'ennuyais à mourir. Le soir, quand je rentrais du bureau,
c'était d'un triste, ici !... Est-ce que tu y vois encore clair ?

LAURENT.
Pas beaucoup, mais je veux finir.

CAMILLE.
Il est près de huit heures. Ces soirées d'été sont d'un
long !... J'aurais voulu être représenté avec du soleil.
Ç'aurait été plus joli. À la place de ce fond gris que tu
copies, tu aurais mis un paysage. Mais c'est à peine, le
matin, si nous avons le temps d'avaler notre café au lait,
avant de nous rendre à notre administration... Dis donc,
ça ne doit pas être bon pour la digestion, de rester assis,
sans remuer, après le repas ?

LAURENT.
Tu vas être délivré, c'est la dernière séance.
Madame Raquin rentre et débarrasse complètement la table, qu'elle
essuie.

- 11 -
CAMILLE.
Puis, le matin, tu aurais eu un jour beaucoup plus beau.
Nous n'avons pas le soleil, mais il donne sur la muraille
d'en face. Ça éclaire la chambre... Maman a eu une drôle
d'idée de venir louer dans le passage du Pont-Neuf. C'est
humide. Les jours de pluie, on dirait une cave.

LAURENT.
Bah ! Pour faire du commerce, on est bien partout.

CAMILLE.
Je ne dis pas. Elles ont, en bas, la boutique de mercerie
qui les distrait. Seulement, moi, je ne m'amuse pas dans
la boutique.

LAURENT.
L'appartement est commode.

CAMILLE.
Pas tant que ça ! Nous n'avons qu'une chambre pour
maman, outre cette pièce où nous mangeons et où nous
couchons. Je ne parle pas de la cuisine, un trou noir,
grand comme un placard. Rien ne ferme, on gèle. La nuit,
il vient un courant d'air abominable par cette petite porte
qui donne sur l'escalier.
Il montre la petite porte, à gauche.

MADAME RAQUIN, qui a achevé son ménage.


Mon pauvre Camille, tu n'es jamais content. J'ai fait pour
le mieux. C'est toi qui as voulu venir être commis à Paris.
J'aurais repris, à Vernon, mon commerce de mercière.
Quand tu as épousé ta cousine Thérèse, il fallait bien se
remettre au travail pour les enfants qui pouvaient arriver.

CAMILLE.
Eh ! Moi, je comptais habiter une rue où il passerait
beaucoup de monde. Je me serais mis à la fenêtre, j'aurais
regardé les voitures. C'est très amusant... Tandis que,
lorsque j'ouvre la croisée, ici, je n'aperçois que la grande
muraille d'en face et le vitrage du passage, au-dessous de
moi ; la muraille est noire, le vitrage est tout sale de
poussière et de toiles d'araignées... J'aime encore mieux
nos fenêtres de Vernon, d'où l'on voyait la Seine qui
coulait toujours, ce qui n'était pourtant pas drôle.

MADAME RAQUIN.
Je t'ai offert de retourner là-bas.

- 12 -
CAMILLE.
Ma foi, non ! Maintenant que j'ai retrouvé Laurent à
l'administration... Je ne rentre que le soir, après tout ; ça
m'est bien égal que le passage soit humide, si vous vous y
plaisez.

MADAME RAQUIN.
Alors, ne me taquine plus sur ce logement.
On entend le tintement d'une sonnette.
Il y a du monde à la boutique, Thérèse, tu ne descends
pas ?...
Thérèse paraît ne pas entendre et reste immobile.
Attends, je vais aller voir.
Elle descend par l'escalier tournant.

SCÈNE II.
Laurent, Thérèse, Camille.
CAMILLE.
Je ne veux pas la contrarier, mais le passage est très
malsain. J'ai peur d'une bonne fluxion de poitrine qui
m'emporterait. Je ne suis pas fort comme vous autres,
moi...
Un silence.
Dis donc, est-ce que je ne pourrais pas me reposer ? Je ne
sens plus mon bras gauche.

LAURENT.
Si tu veux... Je n'ai que quelques coups de pinceau à
donner.

CAMILLE.
Tant pis ! Je ne peux plus tenir, je vais marcher un peu...
Il se lève ; remonte, descend la scène et s'approche de Thérèse.
Je n'ai jamais compris comment fait ma femme pour
rester si tranquille, sans bouger un doigt, pendant des
heures. C'est énervant, quelqu'un qui est toujours dans la
lune. Ça ne t'agace pas, toi, Laurent de la sentir comme
ça, à côté de toi... Voyons, Thérèse remue-toi donc !
Est-ce que tu t'amuses, là ?

THÉRÈSE, sans bouger.


Oui.

- 13 -
CAMILLE.
Je te souhaite bien du plaisir. Il n'y a que les bêtes qui
s'amusent ainsi... Quand son père, le capitaine Degans, l'a
laissée chez maman, elle avait déjà des yeux noirs tout
grands ouverts, qui me faisaient peur... Et le capitaine
donc ! C'était un homme terrible. Il est mort en Afrique,
sans avoir remis les pieds à Vernon... N'est-ce pas,
Thérèse.

THÉRÈSE, sans bouger.


Oui.

CAMILLE.
Si tu crois qu'elle s'écorchera la langue!...
Il l'embrasse.
Tu es une bonne femme tout de même. Depuis que
maman nous a mariés, nous n'avons pas eu une querelle...
Tu ne m'en veux pas ?

THÉRÈSE.
Non.

LAURENT, frappant sur l'épaule de Camille avec son


appuie-main.
Allons, Camille. Je ne te demande plus que dix minutes...
Camille s'assoit.
Tourne la tête à gauche... Bien, ne remue plus.

CAMILLE, après un silence.


Et ton père, pas de nouvelles ?

LAURENT.
Non, il m'a oublié. D'ailleurs, je ne lui écris jamais.

CAMILLE.
C'est drôle, tout de même, entre un père et un fils. Moi, je
ne pourrais pas.

LAURENT.
Bah ! Le père Laurent avait des idées à lui ; il voulait que
je fusse avocat, pour plaider les continuels procès qu'il a
avec ses voisins. Quand il a su que je mangeais l'argent
des inscriptions à courir les ateliers, il m'a coupé les
vivres... Ce n'est pas si amusant d'être avocat.

- 14 -
CAMILLE.
C'est une belle position pourtant. Il faut avoir du talent, et
l'on est bien payé.

LAURENT.
J'avais rencontré un de mes anciens camarades de collège
qui est peintre. Je m'étais mis à faire de la peinture
comme lui.

CAMILLE.
Il fallait continuer ; tu aurais peut-être la décoration
aujourd'hui.

LAURENT.
Je n'ai pas pu. Je crevais la faim. Alors, j'ai envoyé la
peinture à tous les diables, et j'ai cherché un emploi.

CAMILLE.
Enfin, tu sais toujours dessiner.

LAURENT.
Je ne suis pas fort... Ce qui me plaisait, dans la peinture,
c'est que le métier est drôle et pas fatigant... Ah ! Que je
l'ai regretté, ce diable d'atelier, dans les premiers temps,
lorsque j'allais à mon bureau ! Il y avait un divan, où j'ai
dormi de grasses après-midi. Nous avons fait de jolies
noces, va !

CAMILLE.
Est-ce que vous preniez des modèles ?

LAURENT.
Certainement. Il venait une blonde superbe...
Thérèse se lève lentement et descend à la boutique.
Nous avons effarouché ta femme.

CAMILLE.
Ah ! Bien, si tu t'imagines qu'elle écoutait !... C'est une
pauvre tête. Mais elle me soigne à la perfection, quand je
suis malade. Maman lui a appris à faire des tisanes.

LAURENT.
Je crois qu'elle ne m'aime guère.

- 15 -
CAMILLE.
Oh ! Tu sais, les femmes... Est-ce que tu n'as pas fini ?

LAURENT.
Si, tu peux te lever.

CAMILLE, se levant et venant regarder le portrait.


Fini, tout à fait fini ?

LAURENT.
Il n'y a plus que le cadre à mettre.

CAMILLE.
Il est très réussi, n'est-ce pas ?
Il va se pencher au-dessus de l'escalier tournant.
Maman ! Thérèse ! Venez donc voir, Laurent a fini !

SCÈNE III.
Laurent, Camille, Madame Raquin, Thérèse.
MADAME RAQUIN.
Comment, il a fini ?

CAMILLE, tenant le portrait devant lui.


Mais oui... Venez donc !

MADAME RAQUIN, regardant le portrait.


Ah ! C'est ça ! La bouche surtout, la bouche est
frappante... Tu ne trouves pas, Thérèse ?

THÉRÈSE, sans s'approcher.


Si.
Elle va à la fenêtre, où elle s'oublie, le front contre la boiserie.

CAMILLE.
Et l'habit donc ! Mon habit de noces que je n'ai mis que
quatre fois !... Le collet a l'air d'être du vrai drap.

MADAME RAQUIN.
Et le coin du fauteuil !

- 16 -
CAMILLE.
Étonnant ! Du vrai bois !... C'est mon fauteuil, nous
l'avons apporté de Vernon ; il n'y a que moi qui m'en
serve.
Montrant l'autre fauteuil.
Celui de maman est bleu.

MADAME RAQUIN, à Laurent qui a rangé son


chevalet et sa boîte à couleurs, et qui est passé à
droite.
Pourquoi avez-vous mis du noir sous l'oeil gauche ?

LAURENT.
C'est l'ombre.

CAMILLE, posant le portrait sur le chevalet, appuyé


au mur, entre l'alcôve et la fenêtre.
Ce serait peut-être plus joli sans ombre ; mais n'importe,
j'ai l'air distingué; on dirait que je suis en visite.

MADAME RAQUIN.
Mon cher Laurent. Comment vous remercier ? Vous
n'avez pas même accepté que Camille payât les couleurs.

LAURENT.
Eh ! C'est moi qui le remercie d'avoir bien voulu poser.

CAMILLE.
Non, non, ça ne peut pas se passer comme cela... Je vais
aller chercher une bouteille de quelque chose. Que
diable ! Nous arroserons ton oeuvre.

LAURENT.
Oh ! Ça, si tu veux... Moi, je vais prendre le cadre. C'est
aujourd'hui jeudi, il faut que Monsieur Grivet et les
Michaud trouvent le portrait pendu à sa place.
Il sort. Camille ôte son habit, change de cravate, met un paletot que
lui donne sa mère, et fait mine de suivre Laurent.

- 17 -
SCÈNE IV.
Thérèse, Madame Raquin, Camille.
CAMILLE, revenant.
Quelle liqueur pourrais-je bien prendre ?

MADAME RAQUIN.
Il faudrait quelque chose que Laurent aimât. Ce cher
enfant est si bon ! Il me semble qu'il est de la famille
maintenant.

CAMILLE.
Oui, c'est un frère... Si je prenais une bouteille
d'anisette ?

MADAME RAQUIN.
Crois-tu qu'il aime l'anisette ? Un vin fin vaudrait
peut-être mieux, avec des gâteaux.

CAMILLE, à Thérèse.
Malaga : Nom d'un très bon vin de
liqueur, ainsi nommé de Malaga en
Tu ne dis rien, toi... Te rappelles-tu s'il aime le malaga ?
Espagne, où on le récolte. [L]

THÉRÈSE, quittant la fenêtre et descendant la scène.


Non, mais je sais qu'il aime tout. Il mange et il boit
comme un ogre.

MADAME RAQUIN.
Mon enfant...

CAMILLE.
Gronde-la. Elle ne peut pas le souffrir. Il s'en est bien
aperçu, il me l'a dit ; c'est désagréable...
À Thérèse.
Je n'entends pas que tu te mettes en travers de mes
amitiés. Qu'as-tu donc à lui reprocher ?

THÉRÈSE.
Rien... Il est toujours ici. Il déjeune, il dîne. Vous lui
passez les meilleurs morceaux. Laurent par ci, Laurent
par là. Ça m'agace, voilà tout... Il n'est pas si drôle, c'est
un gourmand et un paresseux.

MADAME RAQUIN.
Sois bonne, Thérèse... Laurent n'est pas heureux. Il habite
sous les toits, il mange très mal à sa crémerie. Je suis
satisfaite, quand je le vois bien dîner et bien se chauffer
chez nous. Il se met à l'aise, il fume, et ça me fait plaisir...

- 18 -
Il est seul au monde, le pauvre garçon.

THÉRÈSE.
Faites ce que vous voudrez, après tout. Dorlotez-le,
cajolez-le... Vous savez que je suis toujours contente.

CAMILLE.
J'ai une idée, je vais prendre une bouteille de
champagne ; ce sera tout à fait bien.

MADAME RAQUIN.
Oui, une bouteille de Champagne payera convenablement
le portrait... N'oublie pas les gâteaux.

CAMILLE.
Il n'est pas huit heures et demie. Nos amis ne viennent
qu'à neuf heures... Ils seront joliment surpris de trouver
du Champagne !
Il sort.

MADAME RAQUIN, à Thérèse.


Tu vas allumer la lampe, n'est-ce pas ? Je descends à la
boutique.

SCÈNE V.
Thérèse, puis Laurent.
Thérèse. restée seule, demeure un instant immobile, regardant
autour d'elle, respirant enfin. Jeu muet. Elle descend la scène, s'étire
dans un geste de lassitude et d'ennui. Puis, elle entend Laurent
entrer par la petite porte, à gauche, et elle sourit, frémissante d'une
joie subite. - Pendant cette scène, la nuit se fait de plus en plus.

LAURENT.
Thérèse.

THÉRÈSE.
Toi, mon Laurent... Je sentais que tu allais venir, mon
cher amour.
Elle lui prend les mains, et l'amène sur le devant de la scène.
Il y a huit jours que je ne t'ai vu. Je t'ai attendu toutes les
après-midi. J'espérais que tu t'échapperais de ton
bureau... Si tu n'étais pas venu, j'aurais fait quelque
sottise... Dis, pourquoi es-tu resté huit jours ? Je ne veux
plus. Nos poignées de main, le soir, devant les autres,
sont si froides.

- 19 -
LAURENT.
Je t'expliquerai...

THÉRÈSE.
Tu as peur ici, tu es bien enfant, va ! Nulle part nous ne
serions aussi cachés.
Elle élève la voix et fait quelques pas.
Est-ce qu'on peut supposer que nous nous aimons ?
Est-ce qu'on viendrait jamais nous chercher dans cette
chambre ?

LAURENT, la ramenant et la prenant dans ses bras.


Sois raisonnable... Non, je n'ai pas peur de venir ici.

THÉRÈSE.
Alors, tu as peur de moi, avoue-le... Tu crains que je ne
t'aime trop, que je ne dérange ta vie.

LAURENT.
Pourquoi doutes-tu de moi ? Ne sais-tu pas que tu m'as
pris jusqu'à mon sommeil ? Je deviens fou, moi qui me
moquais des femmes... Ce qui m'inquiète, Thérèse, c'est
que tu as éveillé, au fond de mon être, un homme que je
ne connaissais pas. Alors, parfois, c'est vrai, je ne suis
pas tranquille, je trouve que ce n'est pas naturel d'aimer
comme je t'aime, et j'ai peur que cela ne nous mène plus
loin que nous ne voudrions. THÉRÈSE, la tête appuyée à
son épaule. Ce sera une joie sans fin, une longue
promenade au soleil. LAURENT, se dégageant vivement.
N'as-tu pas entendu un pas dans l'escalier ? (Ils écoutent
tous les deux.) Oeuvre du Domaine public ? Version
retraitée par Libre Théâtre 8

THÉRÈSE.
C'est l'humidité qui fait craquer les marches.
Ils se rapprochent.
Va, aimons-nous sans crainte, sans remords. Si tu
savais... Ah ! Quelle enfance ! J'ai été élevée dans les
tiédeurs de la chambre d'un malade...

LAURENT.
Ma pauvre Thérèse.

THÉRÈSE.
Oh ! Oui, j'étais malheureuse... Je restais des heures
entières accroupie devant le feu ; à regarder stupidement
bouillir des tisanes : si je bougeais, ma tante grondait. Tu
comprends, il ne fallait pas réveiller Camille... J'avais des
paroles bégayées, des gestes tremblants de petite vieille ;

- 20 -
je semblais si maladroite, que Camille se moquait de moi.
Et je me sentais robuste, mes poings d'enfant se serraient
parfois, j'aurais voulu tout casser... On m'a dit que ma
mère était fille d'un chef de tribu en Afrique. Ça doit être
vrai ; j'ai rêvé trop souvent de m'en aller par les chemins,
de me sauver et de courir les routes, pieds nus dans la
poussière. J'aurais demandé l'aumône comme une
bohémienne... Vois-tu, je préférais l'abandon à leur
hospitalité.
Elle a élevé la voix ; Laurent effrayé, traverse la scène et prête de
nouveau l'oreille.

LAURENT.
Parle plus bas, tu vas faire monter ta tante.

THÉRÈSE.
Eh ! Qu'elle monte ! Tant pis pour eux, si je mens !...
Elle s'assoit à demi sur la table, les bras croisés.
Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille.
C'était un mariage prévu, arrêté. Ma tante attendait que
nous eussions l'âge. J'avais douze ans qu'elle me disait
déjà : « Tu l'aimeras bien, tu le soigneras bien, ton
cousin. » Elle voulait lui donner une garde-malade, une
faiseuse de tisanes. Elle adorait cet enfant chétif qu'elle
avait vingt fois disputé à la mort, et elle m'avait dressée à
être sa servante... Moi, je ne protestais pas. Ils m'avaient
rendue lâche. L'enfant me faisait pitié. Lorsque je jouais
avec lui, mes doigts enfonçaient dans ses poignets
comme dans de l'argile... Le soir du mariage, au lieu
d'entrer dans ma chambre, qui était à gauche de l'escalier,
j'entrai dans celle de Camille qui était à droite. Et ce fut
tout... Mais toi, toi, mon Laurent...

LAURENT.
Tu m'aimes ?...
Il la prend dans ses bras et la fait lentement asseoir sur une chaise, à
droite de la table.

THÉRÈSE.
Je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la
boutique, tu te souviens, lorsque vous vous êtes reconnus
à votre administration... Je ne sais comment cela est
arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'ignore de quelle
façon je t'aimais, je te haïssais plutôt. Ta vue m'irritait,
me faisait souffrir. Dès que tu entrais, mes nerfs se
tendaient à se rompre, et je cherchais cette souffrance,
j'attendais ta venue. Quand tu peignais, malgré mes
sourdes révoltes, j'étais clouée là, à tes pieds, sur ce
tabouret.

- 21 -
LAURENT.
Je t'adore...
Il s'agenouille devant elle.

THÉRÈSE.
Pour tout plaisir, chaque jeudi, cet innocent de Grivet
venait, régulièrement, suivi du vieux Michaud. Tu les
connais, ces soirées du jeudi, avec leurs éternelles parties
de dominos ; elles ont failli me rendre folle. Et les jeudis
se succédaient sans fin, avec le même écrasement
imbécile... Mais, maintenant, je suis orgueilleuse et
vengée. Je goûte des joies mauvaises, lorsque nous
sommes autour de cette table, après le repas, à échanger
des paroles amicales ; je brode, de mon air revêche,
tandis que vous jouez aux dominos ; et, au milieu de cette
paix bourgeoise, j'évoque mes chers souvenirs... C'est
une volupté de plus, mon Laurent.

LAURENT, croyant entendre du bruit, et se levant,


effrayé.
Je t'assure, tu parles trop haut, tu nous feras surprendre.
Je te dis que ta tante va monter...
Il écoute au-dessus de l'escalier tournant, et traverse la scène.
Où est mon chapeau ?

THÉRÈSE, se levant tranquillement.


Bah ! tu crois qu'elle va monter ?
Elle va jusqu'à l'escalier, et revient en baissant la voix.
Oui, tu as raison, il est prudent que tu t'en ailles. Mais je
désirais m'entendre avec toi pour demain... Tu viendras,
n'est-ce pas ? À deux heures.

LAURENT.
Non, ne m'attends pas, ce n'est pas possible.

THÉRÈSE.
Pas possible... Pourquoi ?

LAURENT.
Mon chef s'est aperçu de mes sorties continuelles ; il m'a
menacé de me faire renvoyer, si je m'absentais encore.

THÉRÈSE.
Alors nous ne nous verrons plus... Tu romps avec moi.
C'est à cela qu'aboutit ta prudence... Ah ! Misère ! Tu es
lâche, vois-tu.

- 22 -
LAURENT, la prenant entre ses bras.
Non, nous pouvons nous faire une existence tranquille. Il
ne s'agit que de chercher, que d'attendre les
circonstances... Souvent j'ai fait le rêve de t'avoir à moi
toute une journée ; puis, mon désir grandissait, je voulais
un mois de bonheur, une année, la vie entière... Écoute, la
vie entière à nous aimer, la vie entière à être ensemble, Je
quitterais mon emploi, je me remettrais à faire de la
peinture. Toi, tu t'occuperais à ce que tu voudrais. Nous
nous adorerions toujours, toujours... N'est-ce pas que tu
serais heureuse ?

THÉRÈSE, souriante, pâmée sur sa poitrine.


Oh ! Oui, bien heureuse.

LAURENT, se séparant d'elle, d'une voix plus basse.


Si tu étais veuve pourtant...

THÉRÈSE, rêveuse.
Nous nous marierions, nous ne craindrions plus rien,
nous réaliserions notre rêve.

LAURENT.
Je ne vois plus dans l'ombre que tes yeux qui luisent, que
tes yeux qui me rendraient fou, si je n'avais de la sagesse
pour deux. Et il faut nous dire adieu, Thérèse.

THÉRÈSE.
Tu ne viendras pas demain ?

LAURENT.
Non, aie confiance. Si nous restons quelque temps sans
nous voir, dis-toi que nous travaillons à notre bonheur.
Il l'embrasse et sort vivement par la petite porte.

THÉRÈSE, seule, après un instant de rêverie.


Veuve.

- 23 -
SCÈNE VI.
Thérèse, Madame Raquin, puis Camille.
MADAME RAQUIN.
Comment, tu es encore sans lumière !... Ah ! La
rêveuse!... Attends, la lampe est prête, je vais l'allumer.
Elle sort par la porte du fond.

CAMILLE, arrivant avec une bouteille de


Champagne et un paquet de gâteaux.
Où êtes-vous donc ?... Pourquoi n'avez-vous pas de
lumière ?

THÉRÈSE.
Ma tante est allée chercher la lampe.

CAMILLE, tressaillant.
Tu es là, tu m'as fait peur... Tu pouvais bien me dire cela
d'une voix plus naturelle... Tu sais bien que je n'aime pas
qu'on plaisante dans l'obscurité.

THÉRÈSE.
Je ne plaisante pas.

CAMILLE.
Je venais justement de t'apercevoir, toute blanche comme
un fantôme... C'est bête, ces farces-là... Maintenant, si je
m'éveille, cette nuit, je vais croire qu'une femme blanche
se promène autour du lit pour m'étrangler... Tu as beau
rire.

THÉRÈSE.
Je ne ris pas.

MADAME RAQUIN, entrant avec la lampe.


Qu'est-ce qu'il y a donc ?
La scène s'éclaire.

CAMILLE.
C'est Thérèse qui s'amuse à me faire peur... Un peu plus
je laissais tomber la bouteille de Champagne... Ç'aurait
été trois francs de perdus.

- 24 -
MADAME RAQUIN.
Tu ne l'as payée que trois francs ?
Elle prend la bouteille de Champagne.

CAMILLE.
Oui, je suis allé jusqu'au boulevard Saint-Michel, où j'en
avais vu affiché à ce prix-là, chez un épicier... Il est aussi
bon que celui à huit francs. On sait bien maintenant que
ces marchands sont un tas de farceurs, et qu'il n'y a que
l'étiquette qui change... Voici les gâteaux.

MADAME RAQUIN.
Donne, je vais tout mettre sur la table pour que monsieur
Grivet et les Michaud en aient la surprise en entrant...
Passe-moi deux assiettes, Thérèse.
Elles disposent la bouteille de Champagne entre deux assiettes de
gâteaux. Thérèse va ensuite s'asseoir devant sa table à ouvrage et se
met à broder.

CAMILLE.
Monsieur Grivet est l'exactitude même. Dans un quart
d'heure, à neuf heures sonnant, il sera ici... Soyez aimable
avec lui, n'est-ce pas ? Il n'est que sous-chef, mais il peut,
à l'occasion, me donner un bon coup d'épaule... C'est un
homme très fort, sans qu'on s'en doute. Les anciens de
l'administration affirment que, depuis vingt ans, il n'a pas
été en retard d'une minute... Laurent a tort de dire qu'il n'a
pas inventé la poudre.

MADAME RAQUIN.
Notre ami Michaud est aussi très exact. À Vernon, quand
il était commissaire de police, et qu'il montait le soir, à
huit heures précises, vous vous souvenez ? Nous le
complimentions toujours.

CAMILLE.
Oui, mais depuis qu'il a sa retraite, et qu'il s'est retiré à
Paris, avec sa nièce, il se dérange. Cette petite Suzanne le
mène par le bout du nez... C'est tout de même agréable
d'avoir des amis et de les recevoir une fois par semaine.
Plus souvent, ça coûterait trop cher... Ah ! je voulais vous
dire, avant qu'ils arrivent : j'ai fait un projet, en chemin.

MADAME RAQUIN.
Quel projet ?

- 25 -
CAMILLE.
Tu sais, maman, que j'ai promis à Thérèse de la mener
passer un dimanche à Saint-Ouen, avant les mauvais
temps... Elle ne veut pas sortir dans les rues avec moi.
Les rues, c'est pourtant plus amusant que la campagne.
Elle dit que je la fatigue, que je ne sais pas marcher...
Enfin, j'ai pensé que nous ferions peut-être bien d'aller
dimanche à Saint-Ouen, et d'emmener Laurent avec nous.

MADAME RAQUIN.
C'est cela, mes enfants, allez à Saint-Ouen. Je n'ai plus
d'assez bonnes jambes pour vous accompagner ; mais
l'idée est excellente... Cela t'acquittera tout à fait pour le
portrait envers Laurent.

CAMILLE.
Il est drôle, Laurent, à la campagne!... Tu te rappelles,
Thérèse, quand il est venu avec nous, à Suresnes ? Il est
fort comme un Turc, ce farceur-là ; il saute les fossés
pleins d'eau, il lance des grosses pierres à des hauteurs
étonnantes... À Suresnes, aux chevaux de bois, il imitait
le postillon qui galope, les claquements du fouet, les
coups d'éperon ; si bien que toute une noce qui était là,
riait aux larmes. La mariée en a été malade,
positivement... N'est-ce pas, Thérèse ?

THÉRÈSE.
Il avait assez bu au dîner pour être drôle.

CAMILLE.
Oh! toi, tu ne comprends pas qu'on s'amuse... S'il n'y
avait que toi pour me faire rire, ce serait une rude corvée
que d'aller à Saint-Ouen... Elle s'assoit par terre, et elle
regarde couler l'eau... Après tout, si j'emmène Laurent.
c'est que ça me distrait... Où diable est-il allé chercher
son cadre ?
On entend la sonnette de la boutique.
C'est lui. Monsieur Grivet a encore sept minutes.

- 26 -
SCÈNE VII.
Les mêmes, Laurent.
LAURENT, tenant un cadre à la main.
Ils n'en finissent plus dans cette boutique...
Regardant Camille et Madame Raquin qui causent bas.
Je parie que vous complotez encore quelque douceur.

CAMILLE.
Devine.

LAURENT.
Vous m'invitez à dîner pour demain, et il y aura une
poule au riz.

MADAME RAQUIN.
Gourmand !

CAMILLE.
Mieux que cela... Je mène, dimanche, Thérèse à
Saint-Ouen, et tu viens avec nous... Veux-tu ?

LAURENT.
Comment, si je veux !
Il prend le portrait sur le chevalet, et se fait donner un marteau par
Madame Raquin.

MADAME RAQUIN.
Surtout, vous serez prudents... Laurent, je vous confie
Camille. Vous êtes fort, je suis plus tranquille, quand je
le sais avec vous.

CAMILLE.
Elle m'ennuie, maman, avec ses continuelles terreurs.
Figure-toi que je ne puis aller au bout de la rue, sans
qu'elle s'imagine des choses atroces... C'est désagréable
d'être toujours traité en petit garçon... Nous irons en
fiacre jusqu'aux fortifications ; comme ça, nous n'aurons
qu'une course à payer. Puis, nous suivrons la route, nous
passerons l'après-midi dans l'île, et nous mangerons le
soir une matelote au bord de l'eau... Hein ? Est-ce
convenu ?

LAURENT, sur le devant de la scène, fixant la toile


dans le cadre.

- 27 -
Oui... Mais on pourrait compléter le programme.

CAMILLE.
Comment ?

LAURENT, en jetant un regard à Thérèse.


En ajoutant une promenade en canot.

MADAME RAQUIN.
Non, non, pas de canot. Je ne serais pas tranquille.

THÉRÈSE.
Si vous croyez que Camille se hasardera sur l'eau... Il a
bien trop peur.

CAMILLE.
Moi, j'ai peur !

LAURENT.
C'est vrai, j'oubliais que tu as peur de l'eau. À Vernon,
quand nous barbotions, en pleine Seine, tu restais sur le
bord, frissonnant... Allons, nous supprimons le canot.

CAMILLE.
Mais ce n'est pas vrai ! Mais je n'ai pas peur !... Nous
irons en canot. Que diable ! vous finiriez par me faire
passer pour un imbécile. Nous verrons qui sera le moins
crâne de nous trois... C'est Thérèse qui a peur.

THÉRÈSE.
Eh ! Mon pauvre ami, tu es déjà tout blême.

CAMILLE.
Moque-toi de moi... Nous verrons, nous verrons.

MADAME RAQUIN.
Camille. Mon bon Camille. Renonce à cette idée ! Fais
cela pour moi.

CAMILLE.
Maman, je t'en prie, ne me tourmente pas... Tu sais bien
que cela me rend malade.

LAURENT.
Eh bien ! Ta femme décidera.

- 28 -
THÉRÈSE.
Il arrive des accidents partout.

LAURENT.
C'est vrai... Dans la rue, le pied peut glisser, une tuile
peut tomber.

THÉRÈSE.
D'ailleurs, vous savez, moi, j'adore la Seine.

LAURENT, à Camille.
Alors, c'est convenu, tu as gain de cause... Nous irons en
canot.

MADAME RAQUIN, à part, à Laurent.


Mon Dieu ! Je ne puis dire combien cette promenade
m'inquiète... Camille est d'une exigence... Vous avez vu
comme il s'emportait.

LAURENT.
N'ayez donc pas peur, je serai là... Ah! je vais accrocher
le portrait.
Il accroche le portrait au-dessus du buffet.

CAMILLE.
Il sera dans un bon jour, n'est-ce pas ?
On entend la sonnette de la boutique. La pendule sonne neuf heures.
Neuf heures, voilà Monsieur Grivet.

- 29 -
SCÈNE VIII.
Les Mêmes, Grivet.
GRIVET.
J'arrive le premier... Bonsoir, mesdames et la compagnie.

MADAME RAQUIN.
Bonsoir, monsieur Grivet... Voulez-vous que je vous
débarrasse de votre parapluie ?
Elle prend le parapluie.
Est-ce qu'il pleut ?

GRIVET.
Le temps menace.
Elle va pour poser le parapluie à gauche de la cheminée.
Pas dans ce coin, pas dans ce coin ; vous savez, mes
petites habitudes... Dans l'autre coin. Là, merci.

MADAME RAQUIN.
Donnez-moi vos caoutchoucs.

GRIVET.
Non, non, je les rangerai moi-même.
Il s'assoit sur une chaise qu'elle lui avance.
Je fais mon petit ménage, hé! hé ! J'aime que tout soit à
sa place, vous comprenez...
Il pose ses caoutchoucs à côté du parapluie.
De cette façon, je ne suis pas inquiet.

CAMILLE.
Et vous ne dites rien de neuf, Monsieur Grivet ?

GRIVET, se levant et venant au milieu.


Je suis sorti à quatre heures et demie du bureau ; j'ai
mangé à six heures à la crémerie d'Orléans ; j'ai lu mon
journal à sept heures au café Saturnin ; et, comme c'était
jeudi aujourd'hui, au lieu d'aller me coucher à neuf
heures, selon mon habitude, je suis venu ici...
Réfléchissant.
C'est bien tout, je crois.

LAURENT.
Et vous n'avez rien vu, en venant ici?

- 30 -
GRIVET.
Si fait, pardonnez-moi... Il y avait beaucoup de monde
dans la rue Saint-André-des-Arts. J'ai dû changer de
trottoir... Ça m'a contrarié... Vous comprenez, le matin, je
vais au bureau par le trottoir de gauche, et, le soir, je
reviens par l'autre trottoir...

MADAME RAQUIN.
Le trottoir de droite.

GRIVET.
Non, permettez...
Mimant l'action.
Le matin, je vais comme ça, et le soir, quand je reviens...

LAURENT.
Ah ! Très bien.

GRIVET.
Toujours le trottoir de gauche, n'est-ce pas ? Je tiens ma
gauche, vous savez, comme les chemins de fer... C'est
très commode pour ne pas se tromper dans les rues.

LAURENT.
Mais que faisait-il, ce monde, sur le trottoir ?

GRIVET.
Je ne sais pas, comment voulez-vous que je sache ?

MADAME RAQUIN.
Quelque accident, sans doute.

GRIVET.
Tiens! C'est vrai, ça devait être un accident... Cette idée
ne m'était pas venue... Ma foi ! Vous me tranquillisez, en
me disant que c'était un accident.
Il s'assoit devant la table, à gauche.

MADAME RAQUIN.
Ah ! Voici Monsieur Michaud.

- 31 -
SCÈNE IX.
Les mêmes, Michaud, Suzanne.
Suzanne se débarrasse de son châle et de son chapeau et va causer
bas avec Thérèse toujours assise devant la table à ouvrage. Michaud
donne des poignées de main à tout le monde.

MICHAUD.
Je crois que je suis en retard...
Il s'arrête devant Grivet qui a tiré sa montre et qui la lui présente
d'un air triomphant.
Je sais, neuf heures six... C'est la faute de cette petite.
Il montre Suzanne.
Il faut s'arrêter à toutes les boutiques.
Il va pour mettre sa canne à côté du parapluie de Grivet.

GRIVET.
Non, pardon, c'est la place de mon parapluie... Vous
savez bien que je n'aime pas ça... Je vous ai laissé, pour
votre canne, l'autre coin de la cheminée.

MICHAUD.
Bien, bien, ne nous fâchons pas.

CAMILLE, bas à Laurent.


Dis donc, je crois que monsieur Grivet est vexé, parce
qu'il y a du Champagne. Il a regardé trois fois la
bouteille, et il n'a rien dit. C'est étonnant qu'il ne soit pas
plus surpris que ça.

MICHAUD, se retournant et apercevant le


Champagne.
Ah ! Fichtre !... Vous voulez donc nous renvoyer sur la
tête. Des gâteaux et du Champagne !

GRIVET.
Tiens ! C'est du Champagne... J'en ai bu quatre fois dans
ma vie.

MICHAUD.
Quel saint fêtez-vous donc ?

MADAME RAQUIN.
Nous fêtons le portrait de Camille que Laurent a terminé
ce soir...

- 32 -
Elle prend la lampe et va éclairer le portrait.
Regardez.
Tous la suivent, sauf Thérèse qui reste à sa table à ouvrage, et
Laurent qui s'appuie à la cheminée.)

CAMILLE.
Il est frappant, n'est-ce pas ? J'ai l'air d'être en visite.

MICHAUD.
Oui, oui.

MADAME RAQUIN.
C'est encore tout frais, on sent la peinture.

GRIVET.
C'est donc ça... Je sentais une odeur... La photographie a
l'avantage de ne pas avoir d'odeur.

CAMILLE.
Oui, mais quand la peinture est sèche...

GRIVET.
Ah! certainement, quand la peinture est sèche... Ça sèche
encore assez vite... Il y a pourtant une boutique, rue de la
Harpe, qui a mis cinq jours à sécher.

MADAME RAQUIN.
Alors, Monsieur Michaud, vous le trouvez bien ?

MICHAUD.
Il est très bien, tout à fait bien.
Tous reviennent, et Madame Raquin remet la lampe sur la table.

CAMILLE.
Si tu nous donnais le thé, maman... Nous boirons le
Champagne après la partie de dominos.

GRIVET, se rasseyant.
Neuf heures un quart... Nous aurons à peine le temps de
faire la belle.

MADAME RAQUIN.
Je ne vous demande que cinq minutes... Reste, Thérèse
puisque tu es souffrante.

- 33 -
SUZANNE, gaiement.
Je me porte bien, moi. Je vais vous aider, madame
Raquin, ça m'amuse de faire la femme de ménage.
Elles sortent par la porte du fond.

SCÈNE X.
Thérèse, Grivet, Camille, Michaud, Laurent.
CAMILLE.
Et vous ne savez rien de neuf, monsieur Michaud ?

MICHAUD.
Non, rien... J'ai mené ma nièce broder au Luxembourg...
Ah ! Si, ma foi, il y a du neuf ! Il y a le drame de la rue
Saint-André-des-Arts.

CAMILLE.
Quel drame?... Monsieur Grivet, en venant, a vu
beaucoup de monde dans cette rue.

MICHAUD.
Ça ne désemplit pas depuis ce matin...
À Grivet.
La foule regardait en l'air, n'est-ce pas ?

GRIVET.
Je ne pourrais pas dire, j'ai changé de trottoir... Alors,
c'était bien un accident?
Il met une calotte et des bouts de manche qu'il sort de sa poche.

MICHAUD.
Oui, on a trouvé à l'Hôtel de Bourgogne, dans la malle
d'un voyageur qui a disparu, une femme coupée en quatre
morceaux.

GRIVET.
Est-ce possible! En quatre morceaux ! Comment peut-on
couper une femme en quatre morceaux !

CAMILLE.
C'est épouvantable !

- 34 -
GRIVET.
Et moi qui passe par là!... Je me souviens, maintenant ;
on regardait en l'air... Est-ce qu'on voyait quelque chose,
en l'air ?

MICHAUD.
On voyait la fenêtre de la chambre où la foule prétend
qu'on a trouvé la malle... Mais le fait est faux ; la fenêtre
de la chambre en question donne sur la cour.

LAURENT.
L'assassin est arrêté ?

MICHAUD.
Non. Un de mes anciens collègues, qui conduit
l'instruction, me disait ce matin qu'il marchait en pleine
obscurité.
Grivet ricane en hochant la tête.
La justice aura beaucoup de mal.

LAURENT.
Mais l'identité de la victime a été établie ?

MICHAUD.
Non. Le cadavre était nu, et la tête ne se trouvait pas dans
la malle.

GRIVET.
On l'aura sans doute égarée.

CAMILLE.
Grâce, cher monsieur ! Elle me donne la chair de poule,
votre femme coupée en quatre morceaux.

GRIVET.
Eh ! Non, c'est amusant d'avoir peur, quand on est
parfaitement sûr qu'on ne court aucun danger. Les
histoires de Monsieur Michaud, du temps qu'il était
commissaire de police, sont très drôles... Vous vous
rappelez le gendarme enterré, dont les mains passaient,
dans un plant de carottes ? Il nous a raconté ce crime-là
l'automne dernier... Ça m'a beaucoup intéressé... Que
diable ! Ici, nous savons bien qu'il n'y a pas des assassins
derrière notre dos. C'est la maison du bon Dieu. Dans un
bois, je ne dis pas. Si je traversais un bois avec Monsieur
Michaud, je le prierais de se taire.

- 35 -
LAURENT, à Michaud.
Vous pensez donc que beaucoup de crimes restent
impunis ?

MICHAUD.
Oui, malheureusement ; les disparitions, les morts lentes,
des étouffements, des écrasements sinistres, sans un cri,
sans une tache de sang. La justice passe et ne voit rien...
Il y a plus d'un meurtrier qui se promène tranquillement
au soleil, allez !

GRIVET, ricanant plus haut.


Vous voulez rire... Et on ne les arrête pas ?

MICHAUD.
Si on ne les arrête pas, mon cher Monsieur Grivet, c'est
qu'on ne sait pas qu'ils ont tué.

CAMILLE.
Alors, la police n'est pas bien faite ?

MICHAUD.
Eh ! Si, la police est bien faite; mais elle n'est pas tenue à
l'impossible... Je vous répète qu'il y a des assassins fort
heureux, vivant grassement, aimés et respectés... Vous
avez tort de branler la tête, Monsieur Grivet...

GRIVET.
Je branle la tête, je branle la tête, laissez-moi donc
tranquille !

MICHAUD.
Peut-être avez-vous un de ces hommes dans vos
connaissances et peut-être lui serrez-vous la main tous les
jours.

GRIVET.
Ah ! Non, par exemple, ne dites pas cela. Ce n'est pas
vrai, vous savez bien que ce n'est pas vrai... Si je voulais,
je vous raconterais aussi une histoire...

MICHAUD.
Racontez-la, votre histoire.

GRIVET.
Certainement... Celle de la pie voleuse.

- 36 -
Michaud hausse les épaules.
Vous la connaissez peut-être, vous connaissez tout... Il
était une fois une servante qui fut mise en prison pour
avoir volé un couvert d'argent. Deux mois plus tard, on
retrouva le couvert dans un nid de pie, en abattant un
peuplier. C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la
servante... Vous voyez bien que les coupables sont
toujours punis.

MICHAUD, ricanant.
Alors, on a mis la pie en prison ?

GRIVET, se fâchant.
La pie en prison ! La pie en prison !... Est-il bête, ce
Michaud !

CAMILLE.
Eh ! Non, ce n'est pas ce que monsieur Grivet a voulu
dire. Vous le troublez.

GRIVET.
La police est mal faite, voilà tout... C'est immoral.

CAMILLE.
Est-ce que tu crois que l'on tue comme ça, sans qu'on le
sache, toi, Laurent ?

LAURENT.
Moi ?...
Il traverse la scène, en se dirigeant lentement vers Thérèse.
Vous ne voyez pas que monsieur Michaud se moque de
vous. Il veut vous effrayer, avec ses histoires. Comment
pourrait-il savoir ce qu'il dit n'être su par personne... Et,
s'il y a des gens adroits, tant mieux pour eux, après
tout !...
Près de Thérèse.
Tenez, madame est moins crédule que vous.

THÉRÈSE.
Certes, ce qu'on ne sait pas n'existe pas.

CAMILLE.
N'importe, j'aurais mieux aimé qu'on causât d'autre
chose. Voulez-vous ? Causons d'autre chose.

- 37 -
GRIVET.
Moi, je veux bien ; causons d'autre chose.

CAMILLE.
Tiens, on n'a pas monté les chaises de la boutique...
Venez donc m'aider.
Il descend.

GRIVET, se levant en grommelant.


Il appelle ça causer d'autre chose, aller chercher des
chaises.

MICHAUD.
Venez-vous, Monsieur Grivet ?

GRIVET.
Passez le premier... La pie en prison ! La pie en prison !
A-t-on jamais vu !... Pour un ancien commissaire de
police, vous venez de vous donner là un bien grand
ridicule, monsieur Michaud.
Ils descendent tous les deux.

LAURENT, prenant brusquement les mains de


Thérèse, baissant la voix.
Tu jures de m'obéir ?

THÉRÈSE, de même.
Oui, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te plaira.

CAMILLE, d'en bas.


Eh ! Laurent. Grand fainéant, tu ne pouvais donc pas
venir chercher ta chaise, au lieu de laisser descendre ces
messieurs.

LAURENT, haussant la voix.


Je suis resté pour faire la cour à ta femme.
À Thérèse doucement.
Espère. Nous vivrons heureux à jamais l'un et l'autre.

CAMILLE, d'en bas, riant.


Oh ! Ça, je te le permets... Tâche de plaire à Thérèse.

- 38 -
LAURENT, à Thérèse.
Et souviens-toi de ce que tu as dit : ce qu'on ne sait pas
n'existe pas...
On entend des pas dans l'escalier.
Prends garde !
Ils se séparent vivement. Thérèse reprend son attitude rechignée
devant sa table à ouvrage. Laurent passe à droite. Les autres
personnages remontent, chacun avec une chaise, en riant aux éclats.

CAMILLE, à Laurent.
Farceur, va ! Est-il drôle, cet animal !... Tout ça, c'était
pour ne pas se donner la peine de descendre.

GRIVET.
Enfin, voici le thé.

SCÈNE XI.
Les mêmes, Madame Raquin, Suzanne,
entrant avec le thé.
MADAME RAQUIN, à Grivet qui tire sa montre.
Oui, j'ai pris un quart d'heure... Asseyez-vous, nous
allons rattraper le temps perdu.
Grivet s'assoit à gauche, sur le devant ; derrière lui, se place
Laurent. Le fauteuil de Madame Raquin est à droite; Michaud se met
derrière elle. Enfin, au fond, au milieu, Camille s'installe dans son
fauteuil. - Thérèse ne quitte pas sa table à ouvrage. Suzanne va la
rejoindre quand le thé est servi.

CAMILLE, s'asseyant.
Là, me voilà dans mon fauteuil... Donne la boîte de
dominos, maman.

GRIVET, avec béatitude.


C'est un plaisir... Le jeudi, quand je m'éveille, je me dis :
« Tiens ! j'irai ce soir jouer aux dominos chez les
Raquin.» Eh bien ! Vous ne sauriez croire...

SUZANNE, l'interrompant.
Voulez-vous que je vous sucre, Monsieur Grivet ?

GRIVET.
Avec plaisir, Mademoiselle, vous êtes charmante. Deux
morceaux, n'est-ce pas ?...
Reprenant.

- 39 -
Eh bien! vous ne sauriez croire...

CAMILLE, l'interrompant.
Est-ce que tu ne viens pas, Thérèse?

MADAME RAQUIN, lui donnant la boîte de


dominos.
Laisse-la. Tu sais qu'elle est souffrante... Elle n'aime pas
jouer aux dominos... S'il vient quelqu'un à la boutique,
elle descendra.

CAMILLE.
C'est contrariant, quand tout le monde s'amuse, d'avoir
devant soi quelqu'un qui ne s'amuse pas...
À Madame Raquin.
Voyons, t'assoiras-tu, maman ?

MADAME RAQUIN, s'asseyant.


Oui, oui, me voilà.

CAMILLE.
Vous y êtes bien tous ?

MICHAUD.
Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plates
coutures... Madame Raquin votre thé est un peu plus fort
que celui de jeudi dernier... Mais monsieur Grivet disait
quelque chose.

GRIVET.
Moi, je disais quelque chose ?

MICHAUD.
Oui, vous aviez commencé une phrase.

GRIVET.
Une phrase, vous croyez... C'est bien surprenant.

MICHAUD.
Je vous assure, n'est-ce pas ? Madame Raquin. Monsieur
Grivet disait : « Eh bien ! Vous ne sauriez croire...»

GRIVET.
«Eh bien, vous ne sauriez croire...» Non, je ne me
souviens plus, plus du tout... Si c'est une plaisanterie que
vous faites, Monsieur Michaud, vous savez que je la
trouve médiocre.

- 40 -
CAMILLE.
Vous y êtes bien tous ?... Alors, commençons.
Il vide bruyamment la boîte de dominos. Un silence, pendant lequel
les joueurs mêlent les dés et se les partagent.

GRIVET.
Monsieur Laurent n'en est pas, et il lui est défendu de
donner des conseils... Là, on en prend sept... On ne
fouille pas, on ne fouille pas, entendez-vous, Monsieur
Michaud ?...
Un silence.
Ah ! C'est à moi la pose. J'ai le double-six.

- 41 -
ACTE II
Dix heures. - La lampe est allumée. Une année s'est écoulée, sans rien changer à la
chambre. Même paix, même intimité. Madame Raquin et Thérèse sont en deuil.

SCÈNE PREMIÈRE.
Thérèse, Grivet, Laurent, Michaud, Madame
Raquin, Suzanne.
Les personnages sont assis comme à la fin de l'acte précédent :
Thérèse devant la table à ouvrage, l'air rêveur et souffrant, sa
broderie sur les genoux ; Grivet, Laurent et Michaud, à leur place,
devant la table ronde. Seul, le fauteuil de Camille est vide. - Un
silence, pendant lequel Madame Raquin et Suzanne servent le thé, en
répétant exactement leurs jeux de scène du premier acte.

LAURENT.
Il faut vous distraire, Madame Raquin... Donnez-moi la
boîte de dominos.

SUZANNE.
Voulez-vous que je vous sucre, Monsieur Grivet ?

GRIVET.
Avec plaisir, mademoiselle. Vous êtes charmante. Deux
morceaux, n'est-ce pas?... Il n'y a que vous pour me
sucrer.

LAURENT, tenant la boîte de dominos.


Ah ! voici les dominos... Asseyez-vous, madame Raquin.

Madame Raquin s'assoit.


Vous y êtes bien tous ?

MICHAUD.
Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plates
coutures... Laissez-moi mettre un peu de rhum dans mon
thé.
Il se verse du rhum.

- 42 -
LAURENT.
Vous y êtes bien tous?... Alors, commençons.
Il vide bruyamment la boîte de dominos. Les joueurs mêlent le jeu et
se le partagent.

GRIVET.
C'est un plaisir... Là, on en prend sept... On ne fouille
pas, on ne fouille pas, entendez-vous, Monsieur
Michaud ?...
Un silence.
Non, aujourd'hui, ce n'est pas à moi la pose !

MADAME RAQUIN, éclatant brusquement en


sanglots.
Je ne puis pas, je ne puis pas...
Laurent et Michaud se lèvent, et Suzanne vient s'adosser au fauteuil
de Madame Raquin.
Quand je vous vois tous, comme autrefois, autour de
cette table, je me souviens, mon coeur se fend... Mon
pauvre Camille était là.

MICHAUD.
Sacrebleu ! Madame Raquin, soyez donc raisonnable !

MADAME RAQUIN.
Pardonnez-moi, mon vieil ami, je ne puis pas... Vous
vous rappelez comme il aimait à jouer aux dominos. C'est
lui qui renversait la boîte. Laurent vient de faire son
geste... Et quand je ne m'asseyais pas assez vite, il me
grondait. Moi, j'avais peur de le contrarier, ça le rendait
malade. Ah ! Nos bonnes soirées... Et, maintenant, son
fauteuil est vide, voyez-vous !

MICHAUD.
Chère dame, vous manquez de courage. Vous finirez par
vous mettre au lit.

SUZANNE, embrassant Madame Raquin.


Je vous en prie, ne pleurez pas. Ça nous fait tant de
peine !

MADAME RAQUIN.
Vous avez raison, je dois être forte.
Elle pleure.

- 43 -
GRIVET, repoussant son jeu.
Alors, il vaut mieux ne pas jouer. C'est malheureux que
ça vous fasse cet effet-là... Vos larmes ne vous rendront
pas votre fils.

MICHAUD.
Nous sommes tous mortels.

MADAME RAQUIN.
Hélas !

GRIVET.
Si nous venons chez vous, c'est dans l'intention de vous
donner quelque distraction.

MICHAUD.
Il faut oublier, ma pauvre amie.

GRIVET.
Certainement. Que diable ! Ne nous attristons pas... Nous
jouons à deux sous la partie, hein ! Voulez-vous ?

LAURENT.
Tout à l'heure. Laissez à Madame Raquin le temps de se
remettre... Nous pleurons tous notre cher Camille.

SUZANNE.
Entendez-vous, chère dame ? nous le pleurons tous, nous
le pleurons avec vous.
Elle s'assoit à ses genoux.

MADAME RAQUIN.
Oui, vous êtes bons... Ne m'en voulez pas, si j'ai troublé
la partie.

MICHAUD.
On ne vous en veut pas. Seulement, depuis un an que
l'affreux accident est arrivé, vous devriez vous être fait
une raison.

MADAME RAQUIN.
Je n'ai pas compté les jours. Je pleure parce que les
larmes me montent aux yeux. Excusez-moi... Je vois
toujours mon pauvre enfant roulé dans les eaux troubles
de la Seine, et je le vois tout petit, quand je l'endormais
entre deux couvertures. Quelle affreuse mort! Comme il a
dû souffrir !... J'avais un pressentiment sinistre, je le
suppliais d'abandonner cette idée de promenade sur l'eau.

- 44 -
Il a voulu faire le brave... Si vous saviez comme je l'ai
soigné, au berceau ! Pour le sauver d'une fièvre typhoïde,
je l'ai tenu trois semaines sur mes genoux, sans dormir.

MICHAUD.
Votre nièce vous reste. Ne la désolez pas, ne désolez pas
l'ami généreux qui l'a sauvée, et dont l'éternel désespoir
sera de n'avoir pu également ramener Camille sur la
rive... Votre douleur est égoïste, vous mettez des larmes
dans les yeux de Laurent.

LAURENT.
Ces souvenirs sont cruels.

MICHAUD.
Eh ! Vous avez fait ce que vous avez pu. Quand le canot
a chaviré, en rencontrant un pieu, je crois... de ces pieux
qui servent à tendre les filets pour les anguilles, n'est-ce
pas ?...

LAURENT.
C'est ce que j'ai pensé. La secousse nous a jetés à l'eau
tous les trois.

MICHAUD.
Enfin, quand vous êtes tombés, vous avez pu saisir
Thérèse...

LAURENT.
Je ramais, elle était à côté de moi, je n'ai eu qu'à la
prendre par ses vêtements. Lorsque j'ai replongé, Camille
avait disparu... Il était à l'avant du canot, il trempait ses
mains dans la rivière, il plaisantait, il disait que le
bouillon était froid...

MICHAUD.
Ne remuez pas ces souvenirs qui vous font frissonner...
Vous vous êtes conduit comme un héros, vous avez
plongé à trois reprises.

GRIVET.
Je crois bien... Il y avait, le lendemain, un article superbe
dans mon journal. On y disait que monsieur Laurent
méritait une médaille. Ça donnait la chair de poule, rien
qu'à lire comment les trois personnes étaient tombées
dans la rivière, pendant que leur dîner les attendait au
restaurant... Et, huit jours plus tard, quand on a retrouvé
ce pauvre Monsieur Camille. il y a encore eu un article...
À Michaud.

- 45 -
Vous vous souvenez, c'est Monsieur Laurent qui est venu
vous chercher pour reconnaître le corps avec lui.
Madame Raquin éclate de nouveau en sanglots.

MICHAUD, d'un ton fâché, baissant la voix.


Vraiment, monsieur Grivet, vous auriez bien pu vous
taire. Madame Raquin se calmait. Vous donnez là des
détails...

GRIVET, piqué, baissant la voix.


Mille pardons, c'est vous qui avez commencé à raconter
l'accident... Puisqu'on ne joue pas, il faut bien dire
quelque chose.

MICHAUD, élevant la voix peu à peu.


Eh ! Vous avez cent fois cité l'article de votre journal !
C'est désagréable, vous comprenez... Maintenant,
Madame Raquin en a encore pour un bon quart d'heure à
pleurer.

GRIVET, se levant et criant.


C'est vous qui avez commencé.

MICHAUD, de même.
Eh ! Non, morbleu ! C'est vous !

GRIVET, de même.
Dites tout de suite que je suis ridicule !

MADAME RAQUIN.
Mes bons amis, ne vous disputez pas...
Ils remontent la scène en mâchant de sourdes paroles.
Je vais être sage, je ne pleure plus... Ces conversations
me soulagent. J'aime à parler de mon mal, et cela me
rappelle ce que je vous dois à tous... Mon cher Laurent.
Donnez-moi votre main. Vous êtes fâché ?

LAURENT, s'approchant.
Oui, contre moi, qui n'ai pu vous les rendre tous les deux.

MADAME RAQUIN, tenant la main de Laurent.


Vous êtes mon enfant, et je vous aime. Je prie chaque
soir pour vous, qui avez voulu sauver mon fils. Je
demande au ciel de veiller sur votre chère existence...
Allez, mon fils est là-haut, il m'entendra, et c'est à lui que
vous devrez votre bonheur. Chaque fois que vous aurez
quelque joie, dites-vous que c'est moi qui ai prié et que
c'est Camille qui m'a exaucée.

- 46 -
LAURENT.
Chère madame Raquin !

MICHAUD.
C'est bien, cela, c'est très bien !

MADAME RAQUIN, à Suzanne.


Et maintenant, petite, retourne à ta place. Tu vois, je le
fais pour toi, je souris.

SUZANNE.
Merci.
Elle se relève et l'embrasse.

MADAME RAQUIN, se remettant lentement au jeu.


À qui la pose ?

GRIVET.
Vous voulez bien, ah ! c'est gentil!...
Grivet, Laurent et Michaud se rassoient à leurs places.
À qui la pose ?

MICHAUD.
À moi... Voilà.
Il pose un domino.

SUZANNE, qui s'est approchée de Thérèse.


Bonne amie, voulez-vous que je vous parle du prince
bleu ?

THÉRÈSE.
Le prince bleu ?

SUZANNE, prenant un tabouret et s'asseyant près de


Thérèse.
C'est toute une histoire !... Je vais vous la conter à
l'oreille; mon oncle n'a pas besoin de savoir.
Imaginez-vous que ce jeune homme... C'est un jeune
homme. Il a un habit bleu et des moustaches très fines,
châtaines, qui lui vont tout à fait bien.

THÉRÈSE.
Fais attention, ton oncle t'écoute.
Suzanne se lève à demi et regarde les joueurs.

- 47 -
MICHAUD, avec colère, à Grivet.
Mais vous avez boudé au cinq, tout à l'heure, et
maintenant vous mettez cinq partout.

GRIVET.
J'ai boudé au cinq... Faites excuse, vous vous trompez.
Michaud proteste, la partie continue.

SUZANNE, se rasseyant, reprenant à demi-voix.


Je me moque bien de mon oncle, quand il joue aux
dominos!... Ce jeune homme venait tous les jours au
Luxembourg. Vous savez, mon oncle a l'habitude de
s'asseoir sur la terrasse, au troisième arbre à gauche, près
du kiosque des journaux... Le prince bleu s'asseyait au
quatrième arbre. Il mettait un livre sur ses genoux, et il
me regardait, en tournant les pages...
Elle s'arrête de temps à autre, en jetant des regards furtifs sur les
joueurs.

THÉRÈSE.
C'est tout ?

SUZANNE.
Oui, c'est tout ce qui s'est passé au Luxembourg... Ah !
J'oubliais. Un jour il m'a sauvée d'un cerceau qu'une
petite fille lançait vers moi à fond de train. Il a donné une
grande tape au cerceau pour le diriger d'un autre côté. Ça
m'a fait sourire, j'ai songé aux amoureux qui se jettent à
la tête de chevaux emportés. Le prince bleu a dû avoir la
même idée : il s'est mis à sourire aussi, en me saluant.

THÉRÈSE.
Et le roman s'arrête là ?

SUZANNE.
Mais non, il commence là... Avant-hier, mon oncle était
sorti, je m'ennuyais beaucoup, parce que notre bonne est
très bête. Pour m'amuser, j'avais monté la grande lunette
d'approche; vous la connaissez, celle que mon oncle avait
à Vernon. On voit à plus de deux lieues... Vous savez
qu'on aperçoit de notre terrasse tout un bout de Paris. Je
regardais du côté de Saint-Sulpice... Il y a de très belles
statues, au pied de la grande tour.

MICHAUD, se fâchant, à Grivet.


Eh bien ! quoi ! c'est du six, marchez donc.

- 48 -
GRIVET.
C'est du six, c'est du six, je le vois bien, parbleu ! Mais il
faut que je calcule.
La partie continue.

THÉRÈSE.
Et le prince bleu ?

SUZANNE.
Attendez donc !... Je voyais des cheminées, oh ! Des
cheminées, des champs, des océans de cheminées !
Quand je tournais un peu la lunette, toutes les cheminées
marchaient, se précipitaient les unes sur les autres,
défilaient au pas de course, comme des soldats. La
lunette en était toute pleine... Tout d'un coup, voilà que
j'aperçois, entre deux cheminées, devinez qui ?... Le
prince bleu !

THÉRÈSE.
C'est donc un fumiste, ton prince ?

SUZANNE, se levant.
Eh ! Non... Il était sur une terrasse comme moi, et le plus
drôle, c'est qu'il regardait comme moi dans une lunette.
Je l'ai bien reconnu ; il avait son habit bleu, avec ses
moustaches.

THÉRÈSE.
Et il demeure ?

SUZANNE.
Mais je ne sais pas. Je ne l'ai vu que dans la lunette
d'approche, vous comprenez. C'était sans doute très loin,
très loin, du côté de Saint-Sulpice. Quand je regardais
avec mes yeux, je ne distinguais que du gris, avec les
taches bleues des toits d'ardoises... J'ai même failli le
perdre. La lunette a bougé, il m'a fallu refaire un voyage
épouvantable sur la mer des cheminées... Maintenant, j'ai
un point de repère, la girouette d'une maison voisine de la
nôtre.

THÉRÈSE.
Tu l'as revu ?

SUZANNE.
Oui, hier, aujourd'hui, tous les jours... Est-ce que je fais
mal ? Si vous saviez comme il est petit et mignon dans la
lunette d'approche ! Il est à peine haut comme ça; on
dirait une image; je n'en ai pas peur du tout... Puis, je ne
sais pas où il est, moi; je ne sais pas même si c'est bien

- 49 -
vrai, ce qu'on aperçoit dans la lunette. C'est tout là-bas...
Quand il fait comme ça...
Elle fait le signe d'envoyer un baiser.
Je me redresse, et je ne vois plus que du gris. Je puis
croire, n'est-ce pas ? que le prince bleu n'a pas fait ça...
Elle répète le geste.
Puisqu'il n'est plus là, puisque j'ai beau écarquiller les
yeux...

THÉRÈSE, souriant.
Tu me fais du bien...
Regardant Laurent.
Aime ton prince bleu toujours en rêve.

SUZANNE.
Ah ! Mais non !... Chut! La partie est finie.

MICHAUD.
Allons, à nous deux.La belle, Monsieur Grivet.

GRIVET.
À vos ordres, monsieur Michaud.
Ils mêlent le jeu.

MADAME RAQUIN, poussant son fauteuil à droite.


Laurent, puisque vous êtes debout, auriez-vous
l'obligeance d'aller me chercher la corbeille où je mets
ma laine ? Elle doit être sur la commode de ma
chambre... Prenez une lumière.

LAURENT.
C'est inutile.
Il sort par la porte du fond.

MICHAUD.
Vous avez là un véritable fils. Il est d'une complaisance...

MADAME RAQUIN.
Oui, il est très bon pour nous. Je le charge de nos petites
commissions ; et, le soir, il nous aide à fermer la
boutique.

GRIVET.
L'autre jour, je l'ai vu qui vendait des aiguilles, comme
une demoiselle de magasin... Eh! Eh ! Une demoiselle de
magasin avec de la barbe !

- 50 -
Il rit. Laurent rentre vivement, l'oeil hagard, comme s'il était
poursuivi ; il s'appuie un instant contre l'armoire.

MADAME RAQUIN.
Eh bien ! Qu'avez-vous ?

MICHAUD, se levant.
Vous êtes malade ?

GRIVET.
Vous vous êtes cogné ?

LAURENT.
Non, rien, merci... Un éblouissement.
Il descend la scène d'un pas mal assuré.

MADAME RAQUIN.
Et la corbeille ?

LAURENT.
La corbeille... Je ne sais pas... Je ne l'ai pas.

SUZANNE.
Comment ! Vous, un homme, vous avez eu peur !

LAURENT, essayant de rire.


Peur ? Peur de quoi ?... Je n'ai pas trouvé la corbeille.

SUZANNE.
Attendez, je la trouverai, moi ! Et si je rencontre votre
revenant, je vous l'amène.
Elle sort.

LAURENT, se remettant peu à peu.


Vous voyez, ça se passe.

GRIVET.
Vous vous portez trop bien. C'est le sang qui vous
tourmente.

LAURENT, tressaillant.
Oui, le sang me tourmente.

- 51 -
MICHAUD, se rasseyant.
Il vous faudrait des tisanes rafraîchissantes.

MADAME RAQUIN.
En effet, je vous vois agité depuis quelque temps ; je
vous ferai un peu de vigne rouge...
À Suzanne qui rentre et qui lui donne la corbeille.
Ah ! tu l'as trouvée.

SUZANNE.
Elle était sur la commode...
À Laurent qui est lentement passé à gauche.
Monsieur Laurent je n'ai pas vu votre revenant. Je lui
aurai fait peur.

GRIVET.
Elle est d'un esprit, cette petite !
On entend la sonnette de la boutique.

SUZANNE.
Ne vous dérangez pas. Je vais servir.
Elle descend.

GRIVET.
Un trésor, un vrai trésor...
À Michaud.
Nous disons que j'en ai trente-deux et que vous en avez
vingt-huit.

MADAME RAQUIN, après avoir cherché dans la


corbeille qu'elle a posée sur la cheminée.
Non, je ne trouve pas la laine dont j'ai besoin... Il faut que
je descende.
Elle descend.

- 52 -
SCÈNE II.
Thérèse, Laurent, Grivet, Michaud.
GRIVET, se levant à demi, baissant la voix.
Eh !La partie a failli être compromise tout à l'heure.Ce
n'est plus aussi gai qu'autrefois, ici.

MICHAUD, de même.
Que voulez-vous ? Quand la mort passe dans une
maison...Mais rassurez-vous, j'ai trouvé un moyen de
ramener nos bons jeudis d'autrefois.
Ils jouent.

THÉRÈSE, bas à Laurent qui s'est rapproché d'elle.


Tu as peur, n'est-ce pas ?

LAURENT, de même.
Oui...Veux-tu que je vienne, ce soir ?

THÉRÈSE.
Attendons, attendons encore. Ayons de la prudence
jusqu'au bout.

LAURENT.
Il y a un an que nous sommes prudents, un an que je ne
t'ai revue. Ce serait si facile. Je rentrerais par la petite
porte. Nous sommes libres, maintenant. Nous n'aurions
pas peur, ensemble, dans ta chambre.

THÉRÈSE.
Non, ne gâtons pas l'avenir... Nous avons besoin de
beaucoup de bonheur, Laurent. En trouverons-nous
jamais assez !

LAURENT.
Aie confiance. Nous nous calmerons aux bras l'un de
l'autre, lorsque nous serons deux contre l'effroi... Quand
viendrai-je ?

THÉRÈSE.
La nuit de nos noces. Et elle ne tardera pas, vois-tu. Le
dénouement est proche... Prends garde, voici ma tante.

- 53 -
MADAME RAQUIN, qui est remontée.
Thérèse, descends donc, ma fille. On a besoin de toi en
bas.
Thérèse sort d'un air accablé. Tous la suivent des yeux.

SCÈNE III.
Laurent, Grivet, Michaud, Madame Raquin.
MICHAUD.
Avez-vous observé Thérèse, tout à l'heure ? Elle baissait
la tête, elle était très pâle.

MADAME RAQUIN.
Je l'étudie chaque jour, ses yeux se cernent, ses mains
sont agitées de tremblements fébriles.

LAURENT.
Oui, elle a aux joues cette flamme rose des poitrinaires.

MADAME RAQUIN.
Vous m'avez fait remarquer ces symptômes alarmants,
mon cher Laurent et maintenant je les vois qui
grandissent... Aucune douleur ne me sera donc épargnée !

MICHAUD.
Bah ! Vous vous inquiétez à tort. C'est nerveux. Elle se
remettra.

LAURENT.
Non, elle est frappée au coeur. Il y a comme un adieu
dans ses longs silences, dans ses sourires pâles... Ce sera
une lente agonie.

GRIVET.
Vous n'êtes guère consolant, mon cher. On devrait
l'égayer, cette bonne Thérèse. au lieu de la promener dans
des idées funèbres.

MADAME RAQUIN.
Hélas ! Mon ami, Laurent dit vrai, la blessure est au
coeur. Et elle ne veut pas être consolée. Chaque fois que
j'essaie de lui faire entendre raison, elle est prise
d'impatience, de colère même. Elle se réfugie dans sa
douleur comme un animal blessé.

- 54 -
LAURENT.
Il faut nous résigner.

MADAME RAQUIN.
Ce sera le dernier coup... Je n'ai plus qu'elle, je comptais
sur elle pour me fermer les yeux. Si elle s'en allait, je
resterais seule au fond de cette boutique, je mourrais dans
un coin... Ah ! Tenez! Je suis bien malheureuse, je ne sais
quel vent de malheur est entré chez nous.
Elle pleure.

GRIVET, timidement.
Alors, on ne joue plus ?

MICHAUD.
Attendez donc, fichtre !...
Il se lève.
Voyons, je veux chercher un remède. À l'âge de Thérèse.
Que diable ! On n'est pas inconsolable... A-t-elle
beaucoup pleuré, après l'affreuse catastrophe de
Saint-Ouen ?

MADAME RAQUIN.
Non, elle pleure très difficilement... Elle avait une
douleur sourde, un accablement d'esprit et de corps,
comme lorsqu'on a beaucoup marché. Elle semblait
étourdie... Elle était devenue très peureuse.

LAURENT, tressaillant.
Très peureuse !

MADAME RAQUIN.
Oui... Une nuit, je l'entendis pousser des cris étouffés,
j'accourus... Elle ne me reconnaissait pas, elle balbutiait...

LAURENT.
Quelque cauchemar... Et elle parlait? que disait-elle?

MADAME RAQUIN.
Je n'ai pu comprendre. Elle appelait Camille... Le soir,
elle n'ose plus monter ici sans lumière. Le matin, elle est
toute lasse, elle se traîne, elle a des gestes fatigués, des
regards vides qui me navrent... Je sais bien qu'elle s'en
va, qu'elle veut rejoindre mon autre pauvre enfant.

- 55 -
MICHAUD.
Eh bien ! Chère dame, ma petite enquête est faite, je vous
dirai tout net ce que je pense... Mais d'abord, qu'on nous
laisse.

LAURENT.
Vous voulez rester seul avec Madame Raquin ?

MICHAUD.
Oui.

GRIVET, se levant.
Bien, nous vous laissons...
Revenant.
Vous savez que vous m'en devez deux, Monsieur
Michaud... Vous m'appellerez. Je suis à vos ordres.
Laurent et Grivet sortent par la porte du fond.

SCÈNE IV.
Michaud, Madame Raquin.
MICHAUD.
Allons, ma vieille amie... Je suis un peu brutal...

MADAME RAQUIN.
Que me conseillez-vous ?... Si nous pouvions la sauver !

MICHAUD, baissant la voix.


Il faut marier Thérèse.

MADAME RAQUIN.
La marier!... Ah ! vous êtes cruel !... Je croirais perdre
mon pauvre Camille une seconde fois.

MICHAUD.
Dame ! Je ne fais pas du sentiment, moi !... Je suis un
médecin, si vous voulez.

MADAME RAQUIN.
Non, c'est impossible... Vous voyez ses larmes. Elle
repousserait une pareille pensée avec indignation. Mon
fils n'est pas oublié ; vous me feriez douter de votre
délicatesse, Michaud... Thérèse ne peut se marier avec
Camille dans le coeur. Ce serait une profanation.

- 56 -
MICHAUD.
Si vous dites de grands mots!... Une femme qui a peur, le
soir, de monter toute seule dans sa chambre, a besoin
d'un mari, que diable !

MADAME RAQUIN.
Et cet étranger que nous introduirions dans notre
intérieur ! Toute ma vieillesse en serait troublée. Nous
pourrions faire un mauvais choix, déranger le peu de paix
qui nous reste... Non, non, qu'on me laisse mourir avec
mon deuil autour de moi.
Elle s'assoit dans son fauteuil, à droite.

MICHAUD.
Sans doute, il faudrait chercher un brave coeur qui fût à
la fois un bon mari pour Thérèse et un bon fils pour vous,
qui remplaçât tout à fait Camille en un mot... Enfin,
tenez... Laurent !

MADAME RAQUIN.
Lui !

MICHAUD.
Eh oui ! quel joli couple ça ferait !... Ma vieille amie, tel
est le conseil que je vous donne : il faut les marier
ensemble.

MADAME RAQUIN.
Eux, Michaud !

MICHAUD.
J'étais sûr que vous alliez vous récrier... C'est un projet
que je caresse depuis longtemps. Réfléchissez, croyez-en
ma vieille expérience. Si, pour mettre une joie dernière
dans votre vieillesse, vous vous décidiez à marier
Thérèse à la sauver de ce lent chagrin qui la tue, où
trouveriez-vous pour elle un meilleur mari que Laurent.

MADAME RAQUIN.
Il me semblait qu'ils étaient frère et soeur.

MICHAUD.
Eh ! songez à vous ! Je vous veux tous contents, moi ! Le
bon temps reviendra. Vous aurez encore deux enfants
pour vous fermer les yeux.

- 57 -
MADAME RAQUIN.
Ne me tentez pas... Vous avez raison, j'ai bien besoin
d'un peu de consolation. Mais j'ai peur que nous ne
fassions le mal... Mon pauvre Camille nous punirait de
l'oublier si tôt.

MICHAUD.
Qui parle de l'oublier ? Laurent a toujours son nom à la
bouche... Ça ne sort pas de la famille, que diable !

MADAME RAQUIN.
Je suis bien vieille ; mes jambes ne vont plus ; je ne
voudrais pourtant que mourir tranquille.

MICHAUD.
Allons, vous êtes convaincue... C'est la seule façon de ne
pas introduire un étranger dans votre intérieur. Vous ne
faites que resserrer des liens d'amitié. Et je vous veux
grand'mère, avec des bambins qui grimperont sur vos
genoux... Vous souriez, je savais bien que je vous ferais
sourire.

MADAME RAQUIN.
Oh ! C'est mal, c'est mal de sourire. J'ai l'âme pleine de
trouble, mon ami... Mais eux, ils ne voudront jamais. Ils
ne pensent guère à ces choses.

MICHAUD.
Bah ! Nous allons mener l'affaire rondement. Ils sont trop
raisonnables pour ne pas comprendre que leur mariage
est nécessaire au bonheur de cette maison. C'est dans ce
sens qu'il faut leur parler... Je me charge de Laurent. Je le
déciderai, en fermant la boutique avec lui. Pendant ce
temps, vous direz la chose à Thérèse. Et nous les
fiançons ce soir même.

MADAME RAQUIN, se levant.


Je suis toute tremblante.

MICHAUD.
Tenez, la voici, je vous laisse.

- 58 -
SCÈNE V.
Madame Raquin, Thérèse.
MADAME RAQUIN, à Thérèse qui entre l'air abattu.
Qu'as-tu encore, mon enfant ? De la soirée, tu n'as dit un
mot. Je t'en supplie, tâche d'être un peu moins triste. Fais
cela pour ces messieurs...
Thérèse a un geste vague.
Je le sais, on ne commande pas à sa tristesse... Est-ce que
tu souffres ?

THÉRÈSE.
Non... Je suis bien lasse.

MADAME RAQUIN.
Si tu souffrais, il faudrait le dire. Ce serait mal, de te
laisser aller, sans vouloir qu'on te soignât... Tu as des
palpitations peut-être ? Des élancements dans la poitrine,
n'est-ce pas ?

THÉRÈSE.
Non. Je ne sais. Je n'ai rien... Il me semble que tout
s'endort en moi.

MADAME RAQUIN.
Chère enfant... Tu me causes bien du chagrin, avec tes
silences, tes abattements. Je n'ai plus que toi.

THÉRÈSE.
C'est vous qui me conseillez d'oublier ?

MADAME RAQUIN.
Je n'ai pas dit cela, je ne puis dire cela... Mais j'ai le
devoir de t'interroger, de ne pas t'imposer mon deuil, de
savoir s'il est pour toi une consolation... Réponds-moi,
avec franchise.

THÉRÈSE.
Je suis bien lasse.

MADAME RAQUIN.
Je veux que tu me répondes... Tu vis trop seule, tu
t'ennuies, n'est-ce pas ? À ton âge, on ne peut pleurer
éternellement.

- 59 -
THÉRÈSE.
Je ne sais ce que vous voulez dire.

MADAME RAQUIN.
Je ne dis rien, je t'interroge, je cherche où est ton mal...
Vivre toujours avec une femme en larmes, ce n'est pas
gai, je le comprends. Puis, cette chambre est bien grande,
bien noire, et peut-être désires-tu...

THÉRÈSE.
Je ne désire rien.

MADAME RAQUIN.
Écoute, ne te fâche pas, c'est une vilaine idée, qui nous
est venue... Nous avons songé à te remarier.

THÉRÈSE.
Moi ! Jamais, jamais ! Pourquoi doutez-vous de moi ?

MADAME RAQUIN, très émue.


Je le leur disais bien, elle ne peut l'avoir oublié, il est
toujours dans son coeur... C'est eux qui m'ont poussée...
Et ils ont raison, vois-tu, mon enfant. La maison est trop
triste. Tout le monde nous fuirait... Va, tu ferais bien de
les écouter.

THÉRÈSE.
Jamais !

MADAME RAQUIN.
Si, remarie-toi... Je ne me rappelle plus les choses
convaincantes qu'ils m'ont dites. J'étais de leur avis. Je
me suis chargée de te décider... Je vais appeler Michaud,
si tu veux. Il saura mieux parler que moi.

THÉRÈSE.
Mon coeur est fermé, il n'entendrait pas. Qu'on me laisse
tranquille, je vous en prie...
Elle passe à gauche.
Me remarier, grand Dieu, et avec qui?

MADAME RAQUIN.
Ils ont eu une bonne idée, ils ont trouvé quelqu'un...
Michaud est en train, en cas, de parler à Laurent.

- 60 -
THÉRÈSE.
Laurent. C'est à Laurent que vous avez songé !... Mais je
ne l'aime pas, je ne veux pas l'aimer !

MADAME RAQUIN.
Je t'assure, ils ont raison. J'étais de leur avis... Laurent est
presque de la famille. Tu sais combien il est bon,
combien il nous est utile. Au premier moment, j'ai été
blessée comme toi, il me semblait que c'était mal. Puis,
en réfléchissant, j'ai pensé que tu serais moins infidèle à
la mémoire de celui qui n'est plus, en épousant son ami,
ton sauveur.

THÉRÈSE.
Mais moi qui pleure! Moi qui veux pleurer !

MADAME RAQUIN.
Je plaide contre tes larmes et les miennes... Vois-tu, ils
désirent que nous soyons heureuses. Il m'ont dit encore
que j'aurais deux enfants, que cela mettrait autour de moi
quelque chose de doux et de gai qui m'aiderait à attendre
paisiblement la mort... Je suis égoïste, j'ai besoin de te
voir sourire... Consens, fais cela pour moi.

THÉRÈSE.
Ma chère souffrance... Vous savez que j'ai toujours été
résignée, que je n'ai jamais voulu que vous satisfaire.

MADAME RAQUIN.
Oui, tu es une bonne fille...
Essayant de sourire.
Ce sera mon dernier printemps. Nous nous arrangerons
une existence, et l'on aura moins froid chez nous. Laurent
nous aimera bien... Tu sais que je l'épouse un peu, moi
aussi. Tu me le prêteras pour mes petites commissions,
pour mes lubies de vieille femme.

THÉRÈSE.
Chère tante... J'avais bien compté pourtant que vous me
laisseriez pleurer en paix.

MADAME RAQUIN.
Tu consens, n'est-ce pas ?

- 61 -
THÉRÈSE.
Oui.

MADAME RAQUIN, très émue.


Merci, ma fille, tu me rends bien heureuse.
Allant tomber sur une chaise, à droite de la table.
Ô mon pauvre enfant, mon pauvre mort, c'est moi qui t'ai
trahi la première.

SCÈNE VI.
Thérèse, Madame Raquin, Michaud, puis
Suzanne, Grivet et Laurent.
MICHAUD, bas à Madame Raquin.
Je l'ai décidé ; mais, fichtre ! ça n'a pas été sans peine. Il
fait cela pour vous, vous comprenez ; j'ai plaidé votre
cause... Il va monter, il met les clavettes aux boulons de
la devanture... Et Thérèse.

MADAME RAQUIN, bas.


Elle consent aussi.
Michaud va rejoindre Thérèse à gauche, au fond, et cause bas avec
elle.

SUZANNE, arrivant, suivie de Grivet, et continuant


une conversation commencée.
Non, non, Monsieur Grivet, vous êtes un égoïste, je ne
danserai pas avec vous à la noce... Comment, vous ne
vous êtes pas marié pour ne pas déranger vos petites
habitudes?

GRIVET.
Certainement, Mademoiselle.

SUZANNE.
Fi! le vilain homme !... Vous entendez, pas un bout de
contredanse, pas grand comme ça.
Elle va rejoindre Thérèse et Michaud.

GRIVET.
Toutes ces petites filles croient que c'est amusant de se
marier. J'ai essayé cinq fois...
À Madame Raquin.

- 62 -
Vous vous souvenez, la dernière fois, c'était avec cette
grande demoiselle sèche qui donnait des leçons. Les bans
étaient publiés, tout allait pour le mieux, lorsqu'elle m'a
avoué qu'elle prenait du café au lait le matin. Moi, je
déteste le café au lait, je prends du chocolat depuis trente
ans. Cela aurait bouleversé mon existence, et j'ai rompu...
J'ai bien fait, n'est-ce pas?

MADAME RAQUIN, souriant.


Sans doute.

GRIVET.
Ah ! Lorsque l'on s'entend, c'est un plaisir... Ainsi
Michaud a vu tout de suite que Thérèse et Laurent étaient
faits l'un pour l'autre.

MADAME RAQUIN, gravement.


Vous avez raison, mon ami.
Elle se lève.

GRIVET.
Comme dit la chanson : Il faut des époux assortis dans les
liens du mariage...
Regardant sa montre.
Diable ! onze heures moins cinq...
Il s'assoit à droite, met ses caoutchoucs et prend son parapluie.

LAURENT, qui vient de remonter, s'approchant de


Madame Raquin.
Je viens de causer de votre bonheur avec Monsieur
Michaud. Vos enfants désirent vous rendre heureuse...
chère mère...

MADAME RAQUIN, très émue.


Oui, appelez-moi votre mère, mon bon Laurent !

LAURENT.
Thérèse, voulez-vous que nous fassions à notre mère une
existence douce et paisible ?

THÉRÈSE.
Je le veux. Nous avons une tâche à remplir.

MADAME RAQUIN.
Ô mes enfants !...
Prenant les mains de Thérèse et de Laurent et les gardant dans les
siennes.

- 63 -
Épousez-la, Laurent. faites qu'elle ne soit plus si triste, et
mon fils vous remerciera... Vous me donnez bien de la
joie. Je demanderai au ciel qu'il ne nous en punisse pas.

- 64 -
ACTE III
Trois heures du matin. La chambre est parée, toute blanche. Grand feu clair. Une
lampe allumée. Rideaux blancs au lit, couvre-pieds garni de dentelles, carrés de
guipure sur les sièges. De gros bouquets de roses partout, sur le buffet, sur la
cheminée, sur la table.

SCÈNE PREMIÈRE.
Thérèse, Madame Raquin, Suzanne, Michaud,
Grivet.
Thérèse, Madame Raquin et Suzanne, en toilette de noce, entrent par
la porte du fond. Madame Raquin et Suzanne n'ont plus leurs châles
ni leurs chapeaux. Thérèse est en soie grise ; elle va s'asseoir à
gauche, d'un air las. Suzanne reste à la porte et se débat un instant
contre Grivet et Michaud, en habit noir, qui veulent suivre les
dames.

SUZANNE.
Mais non, mon oncle ! Mais non, monsieur Grivet ! On
n'entre pas dans la chambre de la mariée ! C'est
inconvenant, ce que vous faites là.
Michaud et Grivet entrent quand même.

MICHAUD, bas à Suzanne.


Tais-toi donc. C'est une farce...
De même à Grivet.
Vous avez le paquet d'orties, Monsieur Grivet?

GRIVET.
Certainement, depuis ce matin, dans la poche de mon
habit... Ça m'a même beaucoup gêné à l'église et au
restaurant.
Il s'approche sournoisement du lit.

MADAME RAQUIN, avec un sourire.


Allons, Messieurs, vous ne pouvez assister à la toilette de
la mariée.

- 65 -
MICHAUD.
La toilette de la mariée ! Ah ! Chère dame, quelle
charmante chose !... Si vous aviez besoin de nous pour
les épingles, nous vous aiderions.
Il rejoint Grivet.

SUZANNE, à Madame Raquin.


Jamais je n'ai vu mon oncle si gai. Il était rouge, rouge,
au dessert.

MADAME RAQUIN.
Laisse-les rire. Un soir de noces, il est permis de
s'amuser. À Vernon, on en fait bien d'autres. Les mariés
ne peuvent fermer l'oeil de la nuit.

GRIVET, devant le lit.


Fichtre ! Ce lit est d'un moelleux !... Touchez donc,
Monsieur Michaud.

MICHAUD.
Bigre ! Il y a au moins trois matelas...
Bas.
Vous avez fourré les orties dedans ?

GRIVET, de même.
Juste au beau milieu.

MICHAUD, éclatant de rire.


Ha ! ha ! Vous êtes trop farce, positivement.

GRIVET, riant également.


Ha ! Ha ! Elle est réussie, celle-là, n'est-ce pas ?

MADAME RAQUIN, souriant.


Messieurs, la mariée attend.

SUZANNE.
Voyons, vous en irez-vous ? Vous êtes agaçants, à la fin !

MICHAUD.
Bien, bien, nous partons.

- 66 -
GRIVET, à Thérèse.
Madame, nos compliments, et une bonne nuit.

THÉRÈSE, se levant et se rasseyant.


Merci, messieurs.

GRIVET, serrant la main de Madame Raquin en se


retirant.
Vous ne nous en voulez pas, chère dame?

MADAME RAQUIN.
Comment donc, mon vieil ami, un soir de noces!
Michaud et Grivet s'en vont lentement en pouffant de rire.

SUZANNE, fermant la porte derrière eux.


Ne revenez plus surtout... Il n'y a que le mari qui ait le
droit de venir, et encore, lorsque nous le lui permettrons.

SCÈNE II.
Thérèse, Madame Raquin, Suzanne.
MADAME RAQUIN.
Tu devrais te déshabiller, Thérèse, trois heures vont
sonner.

THÉRÈSE.
Je suis brisée de fatigue... Cette cérémonie, cette
promenade en voiture, ce repas qui n'en finissait plus...
Laissez-moi là un instant, je vous prie.

SUZANNE.
Oui, il faisait une chaleur dans ce restaurant ! J'avais mal
à la tête, mais ça s'est dissipé dans le fiacre...
À Madame Raquin.
C'est vous qui devez être lasse, avec vos mauvaises
jambes ! Le médecin vous a pourtant bien défendu de
tant vous fatiguer.

MADAME RAQUIN.
Une émotion terrible pourrait seule m'être fatale, et,
aujourd'hui, je n'ai que des émotions douces à avoir... Les
choses se sont bien passées, n'est-ce pas ? C'était
convenable.

- 67 -
SUZANNE.
Le maire avait l'air tout à fait comme il faut. Quand il
s'est mis à lire dans son petit livre rouge, le marié a baissé
la tête... Monsieur Grivet a fait une signature superbe sur
le registre.

MADAME RAQUIN.
À l'église, le prêtre a été bien touchant.

SUZANNE.
Oh ! Tout le monde pleurait. Je guettais Thérèse, elle
n'avait pas envie de rire, Thérèse, je vous assure... Et,
l'après-midi, que de monde sur les boulevards ! Nous
sommes bien allés deux fois de la Madeleine à la Bastille.
Les gens nous regardaient d'un air drôle... La moitié de la
noce dormait en arrivant à ce restaurant des Batignolles.
Elle rit.

MADAME RAQUIN.
Thérèse, tu devrais te déshabiller, mon enfant.

THÉRÈSE.
Encore un instant, causez encore un instant.

SUZANNE.
Voulez-vous que je vous serve de femme de chambre?...
Attendez... Maintenant, laissez-moi faire. Comme ça,
vous ne vous fatiguerez pas.

MADAME RAQUIN.
Donne-moi son chapeau.

SUZANNE, ôtant le chapeau et le donnant à Madame


Raquin qui va le serrer dans l'armoire.
Là, vous voyez que vous n'avez pas besoin de vous
remuer... Ah ! pourtant, il faut que vous vous leviez, si
vous voulez que je retire la robe.

THÉRÈSE, se levant.
Comme tu me tourmentes !

MADAME RAQUIN.
Il est tard, ma fille.

SUZANNE, dégrafant la robe, ôtant les épingles.


Un mari, ça doit être terrible. Une de mes amies qui s'est
mariée, pleurait, pleurait... Vous ne vous serrez presque
pas, et votre taille est très mince. Vous avez raison de
porter des corsages un peu longs... Ah ! Voilà une

- 68 -
épingle, par exemple ! qui tient joliment. J'ai envie d'aller
chercher monsieur Grivet.
Elle rit.

THÉRÈSE.
Le frisson me prend. Dépêche-toi, ma chère. Suzanne.
Nous allons nous mettre devant le feu...
Elles traversent toutes deux.
Tiens ! Vous avez un accroc dans votre volant. Elle est
magnifique, votre soie; elle se tient debout... Ah ! que
vous êtes nerveuse, bonne amie ! Vous frémissez comme
Thisbé, sous mes doigts. Thisbé, c'est une chatte que mon
oncle m'a donnée. Je prends bien garde pourtant de ne
pas vous faire de chatouilles.

THÉRÈSE.
J'ai un peu de fièvre. Suzanne. J'en suis à la dernière
agrafe, allez!...
Elle enlève la robe et la remet à Madame Raquin.
J'ai fini... Je vais vous coiffer pour la nuit, maintenant,
voulez-vous?

MADAME RAQUIN.
C'est cela.
Elle sort par le fond en emportant la robe.

SUZANNE, après avoir fait asseoir Thérèse devant le


feu.
Vous voilà déjà toute rouge. Vous étiez tantôt pâle
comme une morte.

THÉRÈSE.
C'est le feu qui me saisit.

SUZANNE, derrière elle, la décoiffant.


Baissez un peu la tête... Vous avez des cheveux
superbes... Dites, bonne amie, je voudrais vous
questionner ; je suis très curieuse, vous savez ; les petites
filles aiment à se renseigner... Votre coeur bat bien fort,
et c'est pour cela que vous tremblez, n'est-ce pas?

THÉRÈSE.
Mon coeur n'a pas dix-sept ans comme le tien, ma chère.

SUZANNE.
Je ne vous fâche pas, au moins?... Toute la journée, j'ai
pensé que si j'étais à votre place, je serais bien sotte, et
alors je me suis promis de voir comment vous vous y
prendriez pour votre toilette de nuit, afin de ne pas avoir
l'air gauche, quand viendra mon tour... Vous êtes un peu
triste, mais vous avez du courage. Moi, j'ai peur de

- 69 -
sangloter comme une bête.

THÉRÈSE.
Le prince bleu est donc un prince terrible ?

SUZANNE.
Ne vous moquez pas... Cela vous va bien d'être
décoiffée ; vous ressemblez à ces reines qu'on voit sur les
images... Pas de nattes, n'est-ce pas ? Rien qu'un chignon.

THÉRÈSE.
Oui, noue simplement les cheveux.
Madame Raquin rentre et prend un peignoir blanc dans l'armoire.

SUZANNE, la recoiffant.
Si vous me promettiez de ne pas rire, je vous dirais ce
que j'éprouverais à votre place... Je serais contente, oh !
Mais contente comme je ne l'ai jamais été. Et, avec cela,
j'aurais une peur atroce. Il me semblerait marcher sur des
nuages, entrer dans quelque chose d'inconnu, de doux et
de terrifiant, avec une musique très douce, des parfums
très suaves. Et j'avancerais dans une lumière blanche,
poussée malgré moi par une joie si frissonnante, que je
croirais en mourir... N'est-ce pas ce que vous ressentez ?

THÉRÈSE.
Si...
D'un ton plus bas.
De la musique, des parfums, une grande lumière, tout le
printemps de la jeunesse, et de l'amour.

SUZANNE.
Mais vous grelottez encore.

THÉRÈSE.
J'ai pris froid, je ne puis me réchauffer.

MADAME RAQUIN, venant s'asseoir au coin de la


cheminée.
Je vais faire tiédir ton peignoir.
Elle présente le peignoir au feu.

SUZANNE, reprenant.
Et quand le prince bleu attendrait, comme attend
monsieur Laurent, je mettrais quelque malice à le laisser
s'impatienter. Puis, lorsqu'il serait à la porte, oh! Alors, je
deviendrais stupide, je me ferais toute petite, toute petite,
et je tâcherais qu'il ne me trouve plus... Je ne sais plus
ensuite, j'ai des douleurs quand j'y songe.

- 70 -
MADAME RAQUIN, retournant le peignoir,
souriant.
Il ne faut pas y songer, Suzanne. Les enfants n'ont donc
que les poupées, les fleurs et les maris en tête !

THÉRÈSE.
La vie est plus rude.

SUZANNE, à Thérèse.
Est-ce que ce n'est pas ce que vous éprouvez ?

THÉRÈSE.
Si...
D'un ton plus bas.
J'aurais voulu ne pas me marier, l'hiver, dans cette
chambre. À Vernon, en mai, les acacias sont en fleurs, les
nuits sont tièdes.

SUZANNE.
Vous voilà coiffée.
Thérèse et Madame Raquin se lèvent.
Vous allez mettre votre peignoir tout chaud.

MADAME RAQUIN, aidant Thérèse à mettre le


peignoir.
Il me brûle les mains.

SUZANNE.
Vous n'avez plus froid, j'espère ?

THÉRÈSE.
Merci.

SUZANNE, la regardant.
Ah ! Vous êtes gentille, vous avez l'air d'une vraie
mariée, dans ces dentelles.

MADAME RAQUIN.
Maintenant, nous allons te laisser seule, mon enfant.

THÉRÈSE.
Seule, seule... Attendez... Il me semble que j'ai encore
quelque chose à vous dire.

- 71 -
MADAME RAQUIN.
Non, ne parle pas ; j'évite de parler, moi, tu vois bien. Je
ne veux pas te mettre en larmes. Si tu savais quel effort
j'ai dû faire, depuis ce matin ! J'ai le coeur serré, et
pourtant je dois être, je suis heureuse... Tout est fini. Tu
as vu comme notre vieil ami Michaud est gai. Il faut être
gaie.

THÉRÈSE.
Vous avez raison, j'ai la tête malade. Au revoir,

MADAME RAQUIN.
Au revoir...
Revenant.
Dis-moi, tu n'as pas de chagrin, tu ne me caches pas
quelque souffrance ?... Ce qui me soutient, c'est la pensée
que nous avons fait ton bonheur... Tu aimeras ton mari,
qui mérite notre tendresse à toutes deux. Tu l'aimeras
comme tu as aimé... Non, je n'ai rien à te dire, je ne veux
rien te dire. Nous avons fait de notre mieux, et je te
souhaite beaucoup de joie, ma fille, pour toutes les
consolations que tu me donnes.

SUZANNE.
On dirait que vous la laissez avec une bande de loups,
cette pauvre Thérèse, au fond d'une caverne. La caverne
sent bon. Il y a des roses partout. C'est doux et gentil
comme dans un nid.

THÉRÈSE.
Ces fleurs ont coûté cher, vous avez fait des folies.

MADAME RAQUIN.
Je sais que tu aimes le printemps; j'ai voulu en mettre un
petit coin dans ta chambre, la nuit de tes noces. Tu
pourras y faire le rêve de Suzanne, croire que tu visites
les jardins du paradis... Tu souris, vois-tu. Sois heureuse,
au milieu de tes roses. Au revoir, ma fille.
Elle l'embrasse.

SUZANNE.
Et moi, vous ne m'embrassez pas, bonne amie ?
Thérèse l'embrasse.
Vous voilà redevenue toute pâle. C'est le prince bleu qui
approche...
Regardant autour d'elle avant de sortir.

- 72 -
Oh ! C'est terrible, une chambre comme ça, pleine de
roses.

SCÈNE III.
Laurent, Thérèse.
Thérèse restée seule, revient avec lenteur s'asseoir près du feu. Un
silence. Laurent encore en toilette de noces, entre doucement, ferme
la porte et s'avance d'un air gêné.

LAURENT.
Thérèse, mon cher amour...

THÉRÈSE, le repoussant.
Non, attends, j'ai froid.

LAURENT, après un silence.


Enfin, nous voilà seuls, ma Thérèse, loin des autres,
libres de nous aimer... La vie est à nous, cette chambre
est à nous, et tu es à moi, chère femme, parce que je t'ai
conquise, et que tu as bien voulu te donner.
Il cherche à l'embrasser.

THÉRÈSE, le repoussant.
Non, tout à l'heure, je suis toute frissonnante.

LAURENT.
Pauvre ange !... Donne tes pieds, que je les réchauffe
dans mes mains.
Il s'agenouille devant elle et essaye de lui prendre les pieds, qu'elle
retire.
C'est que l'heure est venue, vois-tu. Rappelle-toi. Il y a un
an que nous attendons, un an que nous travaillons à cette
nuit d'amour. Il nous la faut, n'est-ce pas ? pour nous
payer toute notre prudence et tout ce que tu sais, nos
souffrances, nos angoisses...

THÉRÈSE.
Je me rappelle... Ne reste pas là. Assieds-toi un instant.
Nous causerons.

LAURENT, se relevant.
Pourquoi trembles-tu ? J'ai fermé la porte, et je suis ton
mari... Jadis, quand je venais, tu ne tremblais pas, tu riais,
tu parlais haut, au risque de nous faire surprendre.
Maintenant, tu parles à voix basse, comme si quelqu'un
nous écoutait derrière ces murs... Va, nous pouvons
élever la voix, et rire, et nous aimer. C'est notre nuit de
noces, personne ne viendra.

- 73 -
THÉRÈSE, avec épouvante.
Ne dis pas cela, ne dis pas cela... Tu es plus pâle que moi,
Laurent et ta langue balbutie à dire ces choses. Ne fais
pas le brave. Attends que nous osions, pour nous
embrasser... Tu as peur d'avoir l'air d'un imbécile,
n'est-ce pas ? En ne me prenant pas un baiser. Tu es un
enfant. Nous ne sommes pas des mariés comme les
autres... Assieds-toi. Causons.
Il passe derrière elle, s'accoude à la cheminée, pendant qu'elle
reprend d'un autre ton de voix, familier et indifférent.
Il a fait beaucoup de vent aujourd'hui.

LAURENT.
Un vent très froid. Il s'est un peu calmé, l'après-midi.

THÉRÈSE.
Oui, il y avait des toilettes sur les boulevards...
N'importe, les abricotiers feront bien de ne pas se presser
de fleurir.

LAURENT.
Les coups de gelée, en mars, sont très mauvais pour les
arbres fruitiers. À Vernon, tu dois te souvenir...
Il s'arrête. Tous deux rêvent un instant.

THÉRÈSE, à voix basse.


À Vernon, c'était l'enfance...
Reprenant son ton de voix familier et indifférent.
Mets donc une bûche au feu. Il commence à faire bon,
ici... Crois-tu qu'il soit quatre heures ?

LAURENT, regardant la pendule.


Non, pas encore.
Il passe à gauche et va s'asseoir à l'autre bout de la pièce.

THÉRÈSE.
C'est étonnant, la nuit est longue... Est-ce que tu es
comme moi ? je n'aime guère aller en fiacre. Rien n'est
plus stupide que de rouler pendant des heures. Ça
m'endort... Je déteste aussi manger au restaurant.

LAURENT.
On n'y est jamais aussi bien que chez soi.

THÉRÈSE.
À la campagne, je ne dis pas.

- 74 -
LAURENT.
On mange d'excellentes choses, à la campagne... Tu te
rappelles, les guinguettes, au bord de l'eau...
Il se lève.

THÉRÈSE, se levant brusquement, d'une voix rude.


Tais-toi ! Pourquoi lâches-tu les souvenirs ? Je les écoute
malgré moi battre dans ta tête et dans la mienne, et la
cruelle histoire se déroule... Non, ne disons plus rien, ne
pensons plus. Sous les mots que tu prononces, j'en
entends d'autres ; j'entends ce que tu penses et ce que tu
ne dis pas... N'est-ce pas ? tu en étais à l'accident ?
Tais-toi !
Un silence.

LAURENT.
Thérèse, parle, je t'en conjure. Ce silence est trop lourd.
Parle-moi...

THÉRÈSE, allant s'asseoir à droite, les mains serrées


aux tempes.
Ferme les yeux, tâche de t'anéantir.

LAURENT.
Non, j'ai besoin d'entendre le son de ta voix. Dis-moi
quelque chose, ce que tu voudras, comme tout à l'heure,
que le temps est mauvais, que la nuit est longue...

THÉRÈSE.
Je pense quand même, je ne puis pas ne pas penser. Tu as
raison, le silence est mauvais, et les mots me jailliraient
des lèvres...
Essayant de sourire, d'une voix gaie.
La mairie était toute froide, ce matin. J'avais les pieds
glacés. Mais je me les suis réchauffés sur un calorifère, à
l'église. Tu l'as vu, le calorifère ? Il était près de l'endroit
où nous nous sommes mis à genoux.

LAURENT.
Parfaitement... Grivet est resté planté dessus pendant
toute la cérémonie. Il avait un air de jubilation, ce diable
de Grivet ! il était fort drôle, n'est-ce pas ?
Ils se forcent tous les deux pour rire.

THÉRÈSE.
L'église était un peu noire, à cause du temps. As-tu
remarqué la dentelle de la nappe de l'autel ? C'est de la
dentelle à dix francs le mètre, au moins. Je n'en ai pas de
si belle dans mon magasin... Des odeurs d'encens
traînaient, si douces qu'elles me faisaient mal... J'ai cru
d'abord que nous étions seuls, au fond de cette grande

- 75 -
église vide, et cela me plaisait.
Sa voix s'assombrit peu à peu.
Puis, des voix ont chanté. Tu as dû remarquer, dans une
chapelle, de l'autre côté de la nef...?

LAURENT, hésitant.
J'ai aperçu du monde avec des cierges, je crois.

THÉRÈSE, prise d'une terreur croissante.


C'était un enterrement. Quand je levais les yeux, j'avais
en face de moi le drap noir, avec la grande croix
blanche...
Elle se lève et recule lentement.
La bière a passé près de nous. Je l'ai regardée. Une Malingre : Qui est d'une complexion
faible. Enfant malingre. [L]
pauvre bière, courte, étroite, toute mesquine; quelque
misérable mort, souffreteux et malingre...
Elle est arrivée près de Laurent et se heurte à son épaule. Ils
tressaillent tous les deux. Puis, elle reprend, d'une voix basse et
ardente.
Tu l'as vu à la morgue, toi, Laurent?

LAURENT.
Oui.

THÉRÈSE.
Paraissait-il avoir beaucoup souffert ?

LAURENT.
Horriblement.

THÉRÈSE.
Il avait les yeux ouverts, et il te regardait, n'est-ce pas ?

LAURENT.
Oui... Il était atroce, bleui et gonflé par l'eau. Et il riait, le
coin de la bouche tordu.

THÉRÈSE.
Il riait, tu crois... Dis-moi, dis-moi tout, dis-moi comment
il était... Dans mes nuits d'insomnie, je ne l'ai jamais vu
nettement, et j'ai une rage, une rage de le voir.

LAURENT, d'une voix terrible, secouant Thérèse.


Tais-toi ! Réveille-toi !... Nous nous endormons tous les
deux. De quoi me parles-tu ? Et si j'ai répondu, j'ai menti.
Je n'ai rien vu, rien, rien... Quel jeu imbécile jouons-nous
donc là, nous autres !

- 76 -
THÉRÈSE.
Ah ! je sentais que les mots monteraient malgré nous à
nos lèvres. Tout nous a ramené à lui, les abricotiers en
fleurs, les guinguettes du bord de l'eau, les bières
mesquines qui passent... Va, il n'est plus pour nous de
causerie indifférente. Il est au bout de toutes nos pensées.

LAURENT.
Embrasse-moi.

THÉRÈSE.
J'entendais bien que tu ne me parlais que de lui et que je
ne te répondais que sur lui. Ce n'est pas notre faute, si
l'affreux récit s'est déroulé en nous, et si nous l'avons
achevé à voix haute.

LAURENT, cherchant à la prendre dans ses bras.


Embrasse-moi, Thérèse. Nos baisers nous guériront.
Nous nous sommes mariés pour nous calmer aux bras
l'un de l'autre... Embrasse-moi, et oublions, chère femme.

THÉRÈSE, le repoussant.
Ne me tourmente pas, je t'en supplie. Un moment
encore... Rassure-moi, sois bon et gai comme autrefois.
Un silence. Laurent fait quelques pas; puis il sort vivement par la
porte du fond, comme pris d'une idée subite.

SCÈNE IV.
THÉRÈSE, seule.
Il me laisse seule... Ne me quitte pas, Laurent. je suis à
toi... Il n'est plus là, et me voilà seule, maintenant... La
lampe baisse, je crois. Si elle allait s'éteindre, si j'allais
rester dans le noir... Je ne veux pas être seule, je ne veux
pas qu'il fasse nuit... Aussi pourquoi lui ai-je refusé ce
baiser ? Je ne sais ce que j'avais, mes lèvres étaient
froides comme de la glace, et il me semblait que ce baiser
me tuerait... Où peut-il s'en être allé?...
On frappe à la petite porte.
Grand Dieu ! Voilà l'autre qui revient, à présent ! Qui
revient pour ma nuit de noces! L'avez-vous entendu? Il
frappe contre le bois de lit, il m'appelle sur l'oreiller...
Va-t'en, j'ai peur...
Elle reste frissonnante, les mains sur les yeux. On frappe de
nouveau, et peu à peu elle se calme, elle sourit.
Non, ce n'est pas l'autre, c'est mon cher amour, c'est mon
cher passé... Merci pour ta bonne pensée, Laurent. Je
reconnais ton appel.

- 77 -
Elle va ouvrir, Laurent entre.

SCÈNE V.
Laurent, Thérèse.
Ils répètent exactement les mêmes jeux de scène qu'au
commencement de la scène V de l'acte I.

THÉRÈSE.
Toi, mon Laurent....
Elle se pend à son cou.
Je sentais que tu allais venir, mon cher amour, je
songeais à toi. Il y a longtemps que je n'ai pu te tenir
comme cela, à moi toute seule.

LAURENT.
Souviens-toi, tu m'avais pris jusqu'à mon sommeil. Et je
rêvais comment ne nous séparer jamais... Cette nuit, ce
beau songe est réalisé, Thérèse : tu es là, pour toujours,
sur ma poitrine...

THÉRÈSE.
Ce sera une joie sans fin, une longue promenade au
soleil.

LAURENT.
Embrasse-moi donc, chère femme.

THÉRÈSE, se dégageant brusquement des bras de


Laurent, avec éclat.
Eh bien ! Non, eh bien ! Non... À quoi bon jouer cette
comédie du passé ? Nous ne nous aimons plus, c'est clair.
Nous avons tué l'amour. Est-ce que tu crois que je ne te
sens pas glacé entre mes bras ? Tenons-nous tranquilles.
Ce serait cruel et ignoble.

LAURENT.
Tu es à moi, je t'aurai, je te guérirai malgré toi de tes
peurs nerveuses... Ce qui serait cruel, ce serait de ne plus
nous aimer, de ne trouver qu'un cauchemar à la place du
bonheur rêvé... Viens, mets encore tes bras à mon cou.

THÉRÈSE.
Non, il ne faut pas tenter la souffrance.

- 78 -
LAURENT.
Comprends donc combien il est ridicule, après nous être
aimés si hardiment ici, d'y passer une nuit pareille...
Personne ne viendra.

THÉRÈSE, avec effroi.


Tu as déjà dit cela, ne le répète pas, je t'en supplie... Il
viendrait peut-être.

LAURENT.
Veux-tu donc me rendre fou ?...
Elle passe à gauche, et il marche vers elle.
Je t'ai achetée assez cher, pour que tu ne te refuses pas.

THÉRÈSE, se débattant.
Grâce !... Le bruit de nos baisers l'appellerait... J'ai peur,
vois-tu, j'ai peur!...
Laurent va l'étreindre dans ses bras, lorsqu'il aperçoit le portrait de
Camille pendu au-dessus du buffet.

LAURENT, terrifié, reculant, montrant du doigt le


portrait.
Là, là... Camille...

THÉRÈSE, revenant d'un bond se placer derrière lui.


Je te disais bien... J'ai senti un souffle froid derrière mon
dos... Où le vois-tu ?

LAURENT.
Là, dans l'ombre.

THÉRÈSE.
Derrière le lit ?

LAURENT.
Non, à droite... Il ne bouge pas, il nous regarde
longuement, longuement... Il est comme je l'ai vu,
blafard, boueux, avec son sourire à un coin de la bouche.

THÉRÈSE, regardant.
Mais c'est son portrait que tu vois !

- 79 -
LAURENT.
Son portrait...

THÉRÈSE.
Oui, la peinture que tu as faite, tu sais bien ?

LAURENT.
Non, je ne sais plus... C'est son portrait, tu crois... J'avais
vu ses yeux remuer. Tiens ! Je les vois remuer encore...
Son portrait, eh bien ! Va le décrocher. Il nous gêne, à
nous regarder si fixement.

THÉRÈSE.
Non, je n'ose pas.

LAURENT.
Je t'en prie, va.

THÉRÈSE.
Non.

LAURENT.
Nous le retournerons contre le mur, nous n'aurons plus
peur, nous pourrons nous embrasser peut-être.

THÉRÈSE.
Non... Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même ?

LAURENT.
C'est qu'il ne me quitte pas des yeux... Je te dis que ses
yeux remuent ! Ils me suivent, ils m'écrasent...
Il s'approche lentement.
Je baisserai la tête, et quand je ne le verrai plus...
Il décroche le portrait dans un mouvement de rage.

- 80 -
SCÈNE VI.
Laurent, Madame Raquin, Thérèse.
MADAME RAQUIN, sur le seuil de la porte.
Qu'ont-ils donc ? J'ai entendu des cris.

LAURENT, tenant toujours le portrait, le


contemplant malgré lui.
Il est affreux... Il est là, comme lorsque nous l'avons jeté
à l'eau.

MADAME RAQUIN, s'avançant en trébuchant.


Dieu juste ! Ils ont tué mon enfant !...
Thérèse éperdue, pousse un cri de terreur. Laurent, épouvanté, jette
le portrait sur le lit, et recule devant Madame Raquin, qui balbutie
Assassin, assassin !... Elle est prise de spasmes, chancelle jusqu'au
lit, veut se retenir à un des rideaux qu'elle arrache, et reste un
instant adossée au mur, haletante et terrible. - Laurent poursuivi par
ses regards, passe à droite et se réfugie auprès de Thérèse.

LAURENT.
C'est la crise dont elle était menacée. La paralysie monte
et la prend à la gorge.

MADAME RAQUIN, s'avançant de nouveau, faisant


un effort suprême.
Mon pauvre enfant... Les misérables, les misérables !

THÉRÈSE.
L'horrible chose !... Elle est tordue comme dans un étau.
Je n'ose lui porter secours.

MADAME RAQUIN, rejetée en arrière, terrassée,


s'affaissant sur une chaise, à gauche.
Misère !... je ne peux... je ne peux plus...
Elle reste raide et muette, les yeux ardemment fixés sur Thérèse et
Laurent qui frissonnent.

THÉRÈSE.
Elle se meurt.

LAURENT.
Non, ses yeux vivent, ses yeux nous menacent... Ah ! que
ses lèvres et ses membres soient de pierre !

- 81 -
ACTE IV
Cinq heures. - La chambre a repris son humidité noire. Rideaux sales. Ménage
abandonné, poussière, torchons oubliés sur les sièges, vaisselle traînant sur les
meubles. Un matelas roulé est jeté derrière un rideau du lit.

SCÈNE PREMIÈRE.
Thérèse, Suzanne.
Elles travaillent, assises devant la table à ouvrage, à droite.

THÉRÈSE, gaiement.
Alors, tu as appris enfin où demeure le prince bleu...
L'amour ne rend donc pas sotte comme on dit.

SUZANNE.
Je ne sais pas, je suis très futée, moi... Vous comprenez, à
la longue, ça ne m'amusait plus du tout, de voir mon
prince d'une demi-lieue, toujours sage comme une
image... Entre nous, il était trop sage, beaucoup trop sage.

THÉRÈSE, riant.
Tu aimes donc les amoureux méchants ?

SUZANNE.
Je ne sais pas... Il me semble qu'un amoureux dont on n'a
pas peur, n'est pas un amoureux sérieux. Quand
j'apercevais mon prince tout là-bas, je ne sais où, dans le
ciel, au milieu des cheminées, je croyais voir un de ces
anges de mon livre de messe qui ont des nuages sous les
pieds. C'est gentil, mais ça finit par être bien ennuyeux,
allez !... Alors, le jour de ma fête, je me suis fait donner
un plan de Paris par mon oncle.

THÉRÈSE.
Un plan de Paris !

SUZANNE.
Oui... Mon oncle a été un peu étonné... Quand j'ai eu le
plan, oh ! j'ai fait des travaux, des travaux considérables !
J'ai tiré des lignes avec une règle, j'ai pris des distances
avec un compas, j'ai additionné, j'ai multiplié. Et, lorsque
je croyais avoir trouvé la terrasse du prince, je plantais

- 82 -
une épingle dans le plan; puis, le lendemain, je forçais
mon oncle à prendre la rue où devait se trouver la
maison.

THÉRÈSE, gaiement.
Ma chère, elle est jolie, ton histoire.
Regardant la pendule et devenant brusquement très sombre.
Cinq heures déjà... Laurent va rentrer.

SUZANNE.
Qu'avez-vous ? Vous étiez si gaie tout à l'heure !

THÉRÈSE, reprenant.
Et c'est ton plan qui t'a donné l'adresse du prince bleu ?

SUZANNE.
Ah ! Bien oui, il ne m'a rien donné du tout, mon plan ! Si
vous saviez où mon plan m'a menée !... Un jour, il m'a
conduite devant une grande vilaine maison, où l'on
fabrique du cirage ; un autre jour, devant un atelier de
photographie ; un autre jour, en face d'un séminaire ou
d'une prison, je ne sais plus... Vous ne riez pas ? C'est
drôle pourtant... Est-ce que vous êtes malade ?

THÉRÈSE.
Non... Mon mari va rentrer, je songeais... Quand tu seras
mariée, tu le feras encadrer, ce bienheureux plan !

SUZANNE, se levant et venant à droite, en passant


derrière Thérèse.
Mais, puisque je vous dis qu'il ne m'a servi à rien !...
Vous ne m'écoutez donc pas ?... Une après-midi, j'étais
allée au marché aux fleurs de Saint-Sulpice ; je voulais
des capucines pour notre terrasse...
Sur le devant de la scène.
Savez-vous qui je vois au milieu du marché ?... le prince
bleu, chargé de fleurs, avec des pots dans ses poches, des
pots sous ses bras, des pots dans ses mains. Il a eu l'air
très bête, avec ses pots, lorsqu'il m'a aperçue... Puis, il
m'a suivie ; il ne savait comment se débarrasser de ses
pots, il m'a dit que tous ces pots-là étaient pour sa
terrasse. Puis, il est devenu l'ami de mon oncle, il lui a
demandé ma main, et je l'épouse, voilà... J'ai fait des
cocottes avec le plan, et je ne regarde plus que la lune, le
soir, avec la lunette... M'avez-vous écoutée, bonne amie?

THÉRÈSE.
Oui, et ton histoire est un beau conte... Tu es donc
toujours dans le ciel, toujours dans les fleurs, toujours
dans le rire. Ah ! Chère fille, avec ton bel oiseau bleu, si
tu savais...

- 83 -
Regardant la pendule.
Cinq heures, il est bien cinq heures, n'est-ce pas ? Il faut
que je mette la table.

SUZANNE.
Je vais vous aider...
Thérèse se lève. Suzanne l'aide à mettre la table ; trois couverts.
Je suis une sans-coeur d'être si gaie chez vous, lorsque je
sais que votre bonheur est attristé par la cruelle situation
de cette pauvre madame Raquin... Comment va-t-elle,
aujourd'hui ?

THÉRÈSE.
Elle est toujours muette, toujours immobile, mais elle ne
paraît pas souffrir.

SUZANNE.
Le médecin l'avait prévenue, elle se fatiguait trop... La
paralysie a été impitoyable. C'est comme un coup de
foudre qui l'a changée en pierre, cette chère dame...
Quand elle est là, raide dans son fauteuil, la tête droite et
blanche, les mains pâles sur les genoux, je crois voir une
de ces statues de terreur et de deuil, qui sont assises au
pied des tombeaux, dans les églises; et j'ai le coeur tout
épouvanté, je ne sais pourquoi... Elle ne peut lever les
mains, n'est-ce pas ?

THÉRÈSE.
Les mains sont mortes comme les jambes.

SUZANNE.
Ah! Seigneur ! c'est une pitié !... Mon oncle croit qu'elle
n'entend plus, qu'elle ne comprend plus. Il dit que ce
serait un grand bienfait pour elle que de perdre
l'intelligence.

THÉRÈSE.
Il se trompe, elle entend, elle comprend tout.
L'intelligence est restée lucide, les yeux vivent.

SUZANNE.
Oui, il m'a semblé que ses yeux avaient grandi. Ils sont
énormes maintenant ; ils sont devenus noirs et terribles,
dans ce visage mort... Je ne suis pas peureuse, et, la nuit,
j'ai des frissons, en pensant à cette pauvre dame. Vous
savez, ces histoires de gens enterrés vivants ? Je
m'imagine qu'on l'a enterrée toute vive, et qu'elle est là,
au fond d'une fosse, avec un gros tas de terre sur la
poitrine, qui l'empêche de crier... À quoi peut-elle songer
tout le long de la journée ? C'est affreux, d'être comme
cela, et de penser toujours, toujours... Mais vous êtes si
bons pour elle !

- 84 -
THÉRÈSE.
Nous ne faisons que notre devoir.

SUZANNE.
Et il n'y a que vous, n'est-ce pas ? Qui compreniez le
langage de ses yeux. Moi, je n'y entends rien; monsieur
Grivet, qui se pique de saisir ses moindres souhaits,
répond tout de travers. C'est encore heureux, qu'elle vous
ait à côté d'elle; elle ne manque de rien... Ah ! Mon oncle
le dit bien souvent : «Les Raquin, mais c'est la maison du
bon Dieu !» La joie reviendra, vous verrez. Le médecin a
quelque espoir ?

THÉRÈSE.
Bien peu.

SUZANNE.
La dernière fois, j'étais là, et il a pourtant dit que la
pauvre dame pouvait recouvrer la voix et l'usage de ses
membres.

THÉRÈSE.
Il n'y faut pas compter... Nous n'osons y compter.

SUZANNE.
Si, si, espérez...
Elles ont achevé de mettre la table, et elles viennent sur le devant de
la scène.
Et monsieur Laurent... on ne le voit plus ici ?

THÉRÈSE.
Depuis qu'il a quitté son administration et qu'il s'est remis
à la peinture, il part le matin et ne rentre souvent que le
soir... Il travaille beaucoup, il veut envoyer un grand
tableau au prochain Salon.

SUZANNE.
Monsieur Laurent est devenu bien comme il faut. Il ne rit
plus si haut, il a l'air distingué... Vous ne vous fâcherez
pas, au moins ? Eh bien ! Autrefois, je ne l'aurais pas
voulu pour mari, tandis que, maintenant, il me plairait...
Si vous me promettiez le secret, je vous dirais quelque
chose.

THÉRÈSE.
Je ne suis guère bavarde.

- 85 -
SUZANNE.
Ça, c'est vrai, vous gardez tout en vous... Sachez donc
qu'hier, comme nous passions rue Mazarine, devant
l'atelier de votre mari, mon oncle a eu l'idée de monter.
Vous savez que monsieur Laurent ne veut pas qu'on aille
le déranger. Il ne nous a pourtant pas trop mal reçus...
Mais vous ne vous imagineriez jamais à quoi il travaille.

THÉRÈSE.
Il travaille à un grand tableau.

SUZANNE.
Non, la toile du grand tableau est encore toute blanche.
Nous l'avons trouvé entouré de petites toiles sur
lesquelles il a fait des ébauches, des esquisses de figures.
Il y avait là des têtes d'enfants, des têtes de femmes, des
têtes de vieillards... Mon oncle, qui s'y connaît, a été
frappé d'admiration ; il prétend que votre mari est, tout
d'un coup, devenu un grand peintre ; et il ne doit pas le
flatter, car autrefois il se montrait bien sévère pour sa
peinture... Moi, ce qui m'a surprise, c'est que toutes les
têtes ont un air de ressemblance. Elles ressemblent...

THÉRÈSE.
À qui ressemblent-elles ?

SUZANNE, hésitant.
J'ai peur de vous faire de la peine... Elles ressemblent à
ce pauvre monsieur Camille.

THÉRÈSE, tressaillant.
Ah! non... Vous vous êtes imaginé cela.

SUZANNE.
Je vous assure... Les têtes d'enfants, les têtes de femmes,
les têtes de vieillards, toutes ont quelque chose qui
rappelle la personne que je viens de nommer. Mon oncle
les voudrait plus colorées. Elles sont un peu blafardes, et
elles ont un rire, à un coin de la bouche...
On entend Laurent à la porte.
Voici votre mari, ne dites rien. Je crois qu'il veut vous
faire une surprise, avec toutes ces têtes.

- 86 -
SCÈNE II.
Laurent, Suzanne, Thérèse.
LAURENT.
Bonsoir, Suzanne. Vous avez bien travaillé toutes les
deux ?

THÉRÈSE.
Oui.

LAURENT.
Je suis harassé.
Il s'assoit lourdement sur une chaise, à gauche.

SUZANNE.
Ça doit vous fatiguer de peindre tout debout ?

LAURENT.
Je n'ai pas travaillé aujourd'hui. Je suis allé jusqu'à
Saint-Cloud à pied, et je suis revenu de même. Ça me fait
du bien... Est-ce que le dîner est prêt, Thérèse ?

THÉRÈSE.
Oui.

SUZANNE.
Je vais m'en aller.

THÉRÈSE.
Ton oncle a promis de venir te chercher ; il faut
l'attendre... Tu ne nous gênes pas. Suzanne. Eh bien ! Je
descends à la boutique ; je veux vous voler des aiguilles à
tapisserie, dont j'ai besoin...
Au moment où elle va descendre, la sonnette teinte.
Tiens ! Une cliente ! Ah bien ! Elle va être servie,
celle-là!
Elle descend.

- 87 -
SCÈNE III.
Laurent, Thérèse,
LAURENT, montrant le matelas laissé au pied du lit.
Pourquoi n'as-tu pas caché ce matelas dans le petit
cabinet ? Les imbéciles n'ont pas besoin de savoir que
nous faisons deux lits.

THÉRÈSE.
Tu n'avais qu'à le cacher ce matin. Je fais ce qui me plaît.

LAURENT, d'une voix rude.


Femme, ne commençons pas à nous quereller. La nuit
n'est pas encore venue.

THÉRÈSE.
Eh ! si tu te distrais dehors, si tu te lasses à marcher des
journées entières, tant mieux! Je suis paisible, vois-tu,
lorsque tu n'es pas là. Dès que tu arrives, l'enfer se
rouvre... Laisse-moi, au moins, sommeiller le jour,
puisque la nuit ne nous appartient plus.

LAURENT, d'une voix plus douce.


Tu as la voix plus rude que moi, Thérèse.

THÉRÈSE, après un silence.


Est-ce que tu vas amener ma tante pour le dîner?... Tu
ferais bien d'attendre que les Michaud fussent partis ; je
tremble toujours, quand elle est là, devant eux... Depuis
quelque temps surtout, je lis dans ses yeux une pensée
implacable. Tu verras qu'elle trouvera quelque moyen de
bavarder.

LAURENT.
Bah ! Michaud voudrait voir sa vieille amie. Je suis
moins tranquille encore lorsqu'il va dans sa chambre...
Que veux-tu qu'elle lui conte ? Elle ne peut lever le petit
doigt.
Il sort par la porte du fond.

- 88 -
SCÈNE IV.
Thérèse, Michaud, Suzanne, puis Laurent et
Madame Raquin, dans son fauteuil, rigide et
muette, les cheveux blanchis, toute vêtue de
noir.
MICHAUD.
Eh ! Eh ! Le couvert est mis.

THÉRÈSE.
Mais oui, monsieur Michaud.
Elle prend dans le buffet un torchon, un saladier et une romaine ;
elle s'assoit à gauche, étale le torchon sur ses genoux, et épluche la
romaine, pendant la fin de cette scène et le commencement de la
suivante.

MICHAUD.
Vous êtes toujours bons là, hein ! Vous autres ? Ces
amoureux ont un appétit d'enfer... Mets ton chapeau,
Suzanne...
Regardant autour de lui.
Et cette bonne madame Raquin, comment va-t-elle ?
Laurent entre, poussant Madame Raquin dans son fauteuil; il la
roule jusqu'à la table, devant un couvert, à droite.
Ah ! La voici , la chère dame !

SUZANNE, embrassant l'impotente.


Nous vous aimons tous bien, il faut prendre courage.

MICHAUD.
Ses yeux brillent, elle est contente de nous voir...
À Madame Raquin.
Roulier : Voiturier par terre, qui
transporte les marchandises sur des
Nous sommes de vieilles connaissances tous les deux,
chariots. [L] n'est-ce pas? Vous vous souvenez, quand j'étais
commissaire de police... C'est à l'époque du crime de la
Gorge-aux-Loups, je crois, que nous nous sommes
connus. Vous devez vous rappeler, cette femme et cet
homme qui avaient assassiné un roulier, et que je suis allé
arrêter moi-même dans leur taudis... On les a, pardieu !
Guillotinés à Rouen.

- 89 -
SCÈNE V.
Thérèse, Laurent, Michaud, Suzanne,
Madame Raquin, Grivet.
GRIVET, qui a entendu les derniers mots de
Michaud.
Ah ! Ah ! C'est l'histoire du roulier, je la connais. Vous
me l'avez racontée, et elle m'a beaucoup intéressé...
Monsieur Michaud a un flair pour découvrir les
coquins !... Bien le bonsoir, mesdames et la compagnie.

MICHAUD.
Comment ! Vous, à cette heure, Monsieur Grivet ?

GRIVET.
Oui, je passais, et je me permets une petite débauche ; je
viens faire un bout de causette avec cette chère Madame
Raquin... Vous alliez vous mettre à table, je ne vous
dérange pas ?

LAURENT.
Nullement.

GRIVET.
C'est que nous nous entendons si bien tous les deux !...
Un seul regard, et je comprends.

MICHAUD.
Alors, vous devriez bien me dire ce qu'elle veut, à me
regarder toujours fixement.

GRIVET.
Attendez, je lis dans ses yeux comme dans un livre...
Il s'assied devant Madame Raquin, lui touche le bras et attend
qu'elle ait lentement tourné la tête.
Là ! Causons ainsi que deux bons amis... Vous avez
quelque chose à demander à Monsieur Michaud ? Non,
n'est-ce pas ? Rien du tout, c'est ce que je pensais...
À Michaud.
Vous vous donnez une importance ! Elle n'a pas besoin
de vous, vous l'entendez ; c'est à moi qu'elle s'adresse...
Se retournant vers Madame Raquin.
Hein ! Que dites-vous ? Bien, bien, je comprends : vous
avez faim.

- 90 -
SUZANNE, penchée sur le dossier du fauteuil.
Vous voulez que nous nous retirions, chère dame ?

GRIVET.
Pardieu ! Oui, elle a faim... Et elle m'invite à faire une
partie ce soir... Mille pardons, Madame Raquin, mais je
ne puis accepter, vous savez mes petites habitudes. Ce
sera pour jeudi, je vous le promets.

MICHAUD.
Eh ! Elle ne vous a rien dit, Monsieur Grivet ; où
prenez-vous qu'elle vous a dit quelque chose ?...
Laissez-moi la questionner à mon tour.

LAURENT, à Thérèse qui se lève.


Surveille ta tante. Tu avais raison, elle a dans les yeux
une lueur terrible.
Il prend le saladier dans lequel Thérèse a épluché la salade, et va le
poser sur le buffet, ainsi que le torchon.

MICHAUD.
Voyons, ma vieille amie, vous savez que je suis tout à
votre disposition. Qu'avez-vous à me regarder de la
sorte ? Si vous pouviez trouver un moyen d'exprimer ce
que vous souhaitez...

SUZANNE.
Vous entendez ce que dit mon oncle, vos désirs seraient
sacrés pour nous.

GRIVET.
Eh ! Je l'ai expliqué, ce qu'elle veut. C'est clair.

MICHAUD, insistant.
Ainsi, vous ne pouvez vous faire entendre ?...
À Laurent qui s'est approché de la table.
Voyez donc, Laurent. De quelle étrange façon elle
continue à me regarder.

LAURENT.
Non, je ne vois rien d'extraordinaire dans ses yeux.

SUZANNE.
Et vous, Thérèse, qui saisissez ses moindres volontés ?

- 91 -
MICHAUD.
Oui, aidez-la, je vous en prie. Interrogez-la pour nous.

THÉRÈSE.
Vous vous trompez. Elle ne désire rien, elle est comme à
l'ordinaire...
Elle s'approche, s'appuie à la table, en face de Madame Raquin, et
ne peut supporter l'éclat de ses yeux.
N'est-ce pas? Vous ne désirez rien... Non, rien, je vous
assure.
Elle recule, elle revient à gauche.

MICHAUD.
Allons, peut-être Monsieur Grivet a-t-il raison.

GRIVET.
Pardieu! Je vous laisse aller, moi ; mais je sais ce qu'elle
dit : elle a faim et elle m'invite à faire une partie.

LAURENT.
Pourquoi n'acceptez-vous pas ?... Monsieur Michaud,
vous ne seriez pas de trop.

MICHAUD.
Merci, je suis occupé ce soir.

THÉRÈSE, bas à Laurent.


Par grâce, ne le retiens pas une minute de plus.

MICHAUD.
An revoir, mes amis.
Il va pour sortir.

GRIVET.
Au revoir, au revoir.
Il se lève et suit Michaud.

SUZANNE, qui est restée près de Madame Raquin.


Ah ! Voyez donc !

MICHAUD, de la rampe de l'escalier.


Quoi ?

- 92 -
SUZANNE.
Voyez donc, elle remue les doigts.
Michaud et Grivet poussent un cri d'étonnement et viennent entourer
le fauteuil de la paralytique.

THÉRÈSE, bas à Laurent.


Malheur à nous ! Elle a fait un effort surhumain... C'est le
châtiment.
Ils restent à gauche, côte à côte, terrifiés.

MICHAUD, à Madame Raquin.


Mais vous redevenez jeune fille. Voilà vos doigts qui
dansent la gavotte maintenant...
Un silence pendant lequel Madame Raquin continue son jeu de
scène, en fixant sur Thérèse et Laurent des yeux terribles.
Eh ! Regardez, elle a réussi à soulever sa main et à la
poser sur la table.

GRIVET.
Oh ! oh ! Nous sommes donc une coureuse, nous avons
des mains qui se promènent partout.

THÉRÈSE, bas.
Elle ressuscite, grand Dieu! La vie remonte dans cette
statue de pierre.

LAURENT, de même.
Sois forte... Les mains ne parlent pas.

SUZANNE.
On dirait qu'elle trace des signes du bout du doigt.

GRIVET.
Oui, que fait-elle là, sur la toile cirée ?

MICHAUD.
Elle écrit, vous le voyez bien. Elle vient de faire un T
majuscule.

THÉRÈSE, bas.
Les mains parlent, Laurent !

- 93 -
GRIVET.
Elle écrit, c'est pardieu vrai...
À Madame Raquin.
Allez tout doucement, je tâcherai de lire...
Après un silence.
Non, recommencez, je n'ai pas suivi...
Après un nouveau silence.
C'est étonnant, je lis : « Théière ». Elle veut sans doute
du thé.

SUZANNE.
Mais non, Monsieur Grivet, elle a écrit le nom de ma
bonne amie Thérèse.

MICHAUD.
Vraiment, Monsieur Grivet, vous ne savez donc pas lire...

Lisant.
« Thérèse... et...» Continuez, Madame Raquin.

LAURENT, bas.
Main vengeresse, main déjà morte qui sort du cercueil, et
dont chaque doigt devient une bouche... Elle n'achèvera
pas, je la clouerai là, avant qu'elle achève !
Il fait le geste de prendre un couteau dans sa poche.

THÉRÈSE, le retenant, bas.


Par pitié, attends, tu nous perds !

MICHAUD.
C'est parfait, je comprends. « Thérèse et Laurent...» Elle
écrit vos noms, mes amis.

GRIVET.
Vos deux noms, parole d'honneur ! C'est surprenant.

MICHAUD, lisant.
« Thérèse et Laurent ont...» Qu'ont-ils donc ces chers
enfants ?

GRIVET.
Eh bien ! Elle s'arrête... Allez donc, allez donc !

- 94 -
MICHAUD.
Finissez la phrase, encore un petit effort...
Madame Raquin regarde longuement Thérèse et Laurent, puis elle
tourne la tête avec lenteur.
Vous nous regardez tous. Oui, nous voulons connaître la
fin de la phrase...
Elle reste un instant immobile, jouissant de l'effroi des deux
meurtriers ; puis elle laisse glisser sa main.
Ah ! Vous avez laissé retomber votre main !

SUZANNE, touchant la main.


Elle est de nouveau collée au genou comme une main de
pierre.
Tous trois forment un groupe derrière le fauteuil et causent
vivement.

THÉRÈSE, bas.
J'ai cru notre châtiment... La main se tait, nous sommes
sauvés, n'est-ce pas ? Laurent, de même. Prends garde, ne
tombe pas, appuie-toi à mon épaule... J'étouffais.

GRIVET, continuant la conversation à voix haute.


C'est fâcheux qu'elle n'ait pas fini la phrase.

MICHAUD.
Oui... Je lisais couramment. Que pouvait-elle vouloir
dire ?

SUZANNE.
Qu'elle est heureuse des soins que Thérèse et son mari lui
prodiguent.

MICHAUD.
Cette petite a plus d'esprit que nous. « Thérèse et Laurent
ont un coeur excellent... Thérèse et Laurent ont toutes
mes bénédictions.» C'est pardieu là la phrase entière !
N'est-ce pas ? Madame Raquin, vous leur rendez justice,
à vos enfants...
À Thérèse et Laurent.
Vous êtes deux braves coeurs, vous méritez une fière
récompense dans ce monde ou dans l'autre.

LAURENT.
Vous feriez comme nous.

- 95 -
GRIVET.
Ils sont tout récompensés. Savez-vous qu'on les appelle
les tourtereaux dans le quartier ?

MICHAUD.
Eh ! C'est nous qui les avons mariés... Venez-vous,
monsieur Grivet ? Il faut les laisser dîner, à la fin...
Revenant près de Madame Raquin.
Prenez patience, chère dame ; elles ressusciteront, ces
menottes, et les jambes aussi. C'est un bon signe d'avoir
pu remuer les doigts ; la guérison est proche... Au revoir !

SUZANNE, à Thérèse.
À demain, bonne amie.

GRIVET, à Madame Raquin.


Là ! Je le disais bien que nous nous entendions à
merveille... Ayez bon courage, nous reprendrons nos
parties du jeudi, et nous battrons monsieur Michaud, à
nous deux, oui, nous le battrons...
En s'en allant, à Thérèse et à Laurent.
Au revoir, tourtereaux... Vous êtes deux tourtereaux.
Pendant que Michaud, Suzanne et Grivet s'en vont par l'escalier
tournant, Thérèse sort un instant par le fond et rentre avec une
soupière.

SCÈNE VI.
Thérèse, Laurent, Madame Raquin.
Pendant cette scène, le visage de Madame Raquin reflète les
sentiments qui l'agitent : la colère, l'horreur, la joie cruelle, la
vengeance implacable. Elle suit de ses yeux ardents les meurtriers,
elle est de tous leurs emportements et de tous leurs sanglots.

LAURENT.
Elle nous aurait livrés.

THÉRÈSE.
Tais-toi, laisse-la tranquille.
Elle sert de la soupe dans l'assiette de Laurent et dans la sienne.

LAURENT, s'asseyant à la table, au fond.


Est-ce qu'elle nous épargnerait, si elle pouvait parler ?...
Michaud et Grivet souriaient d'un air singulier, en parlant
de notre bonheur. Tu verras qu'ils finiront par savoir...
Grivet avait son chapeau sur l'oreille, n'est-ce pas ?

- 96 -
THÉRÈSE, allant poser la soupière devant la
cheminée.
Oui, je crois.

LAURENT.
Il a boutonné sa redingote, et il a mis une main dans sa
poche, en s'en allant. À l'administration, il boutonnait
ainsi sa redingote lorsqu'il voulait se donner de
l'importance... Et de quel air il a dit : « Au revoir,
tourtereaux...» Il est terrible et sinistre, cet imbécile.

THÉRÈSE, revenant.
Tais-toi, ne le grandis pas, ne le mets pas dans nos
cauchemars.

LAURENT.
Quand il tourne la bouche, tu sais, de son air stupide, ça
doit être pour se moquer de nous... Je me défie de ces
gens qui font les bêtes... Je t'assure qu'ils savent tout.

THÉRÈSE.
Ils sont bien trop innocents... Ce serait une fin, s'ils nous
livraient ; mais ils ne verront rien, ils continueront à
traverser notre vie atroce de leur pas tranquille de
bourgeois satisfaits...
Elle s'assoit à la table, à gauche.
Causons d'autre chose. Quelle rage as-tu de revenir
toujours sur ce sujet, quand elle est avec nous?

LAURENT.
Je n'ai pas de cuiller...
Thérèse va chercher une cuiller dans le buffet, la lui donne et se
rassoit.
Tu ne la fais pas manger, elle ?

THÉRÈSE.
Si, quand j'aurai fini ma soupe.

LAURENT, goûtant la soupe.


Elle ne vaut rien, ta soupe, elle est trop salée...
Il repousse son couvert.
C'est une de tes méchancetés, tu sais que je n'aime pas le
sel.

THÉRÈSE.
Laurent, je t'en prie, ne me cherche pas querelle... Je suis
très lasse, vois-tu. Tout à l'heure, l'émotion m'a brisée.

- 97 -
LAURENT.
Oui, fais-toi languissante... Tu me tortures à coups
d'épingle.

THÉRÈSE.
Tu veux que nous nous querellions, n'est-ce pas?

LAURENT.
Je veux que tu ne me parles pas sur ce ton.

THÉRÈSE.
Ah ! Vraiment...
D'une voix rude, repoussant à son tour son couvert.
Eh bien ! À ton aise, nous ne mangerons pas encore ce
soir, nous nous déchirerons, et ma tante nous entendra.
C'est une fête que nous lui donnons tous les jours,
maintenant.

LAURENT.
Est-ce que tu ne calcules pas tes coups ?... Tu m'épies, tu
tâches de me toucher au vif de mes plaies, et tu es
heureuse quand la douleur me rend fou.

THÉRÈSE.
Ce n'est pas moi qui ai trouvé la soupe trop salée,
peut-être. Le plus ridicule prétexte te suffit, la moindre
impatience en toi est grosse de rage... Dis la vérité, tu es
heureux de te disputer toute la soirée, d'hébéter tes nerfs
pour pouvoir dormir un peu la nuit.

LAURENT.
Tu ne dors pas plus que moi.

THÉRÈSE.
Oh ! tu m'as fait une existence affreuse. Dès que le jour
baisse, nous frissonnons. Celui que tu sais est là, entre
nous... Quelles agonies dans cette chambre !

LAURENT.
C'est ta faute.

THÉRÈSE.
Ma faute!... Est-ce ma faute si, au lieu de la grasse vie
que tu rêvais, tu ne t'es préparé qu'une vie intolérable,
pleine de frissons et de dégoûts?

- 98 -
LAURENT.
Oui, c'est ta faute.

THÉRÈSE.
Laisse donc ! je ne suis pas une imbécile ! Crois-tu que je
ne te connaisse pas ? Tu as toujours spéculé. Quand tu
m'as prise pour maîtresse, c'était que je ne te coûtais
rien... Tu n'oses me démentir... Oh ! vois-tu, je te hais !

LAURENT.
Est-ce moi ou toi, en ce moment, qui cherche une
querelle ?

THÉRÈSE.
Je te hais !... Tu as tué Camille !

LAURENT, se levant et se rasseyant.


Tais-toi !...
Montrant Madame Raquin.
Tout à l'heure, tu me disais de me taire devant elle. Ne
me force pas à te rappeler les faits, à raconter une fois de
plus toute la vérité en sa présence.

THÉRÈSE.
Eh ! Qu'elle entende, qu'elle souffre ! Est-ce que je ne
souffre pas, moi ?... La vérité est que tu as tué Camille.

LAURENT.
Tu mens, avoue que tu mens... Si je l'ai jeté à la rivière,
c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.

THÉRÈSE.
Moi, moi !

LAURENT.
Oui, toi ; ne fais pas l'ignorante, ne me force pas à te faire
confesser les choses de force... J'ai besoin que tu avoues
ton crime, que tu acceptes ta part de complicité. Cela me
tranquillise et me soulage.

THÉRÈSE.
Mais ce n'est pas moi qui ai tué Camille.

- 99 -
LAURENT.
Si, mille fois si!... Tu étais au bord de l'eau, et je t'ai dit
tout bas : «Je vais le jeter à la rivière. » Alors, tu as
consenti, tu es entrée dans la barque... Tu vois bien que tu
l'as tué avec moi.

THÉRÈSE.
Ce n'est pas vrai... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai
fait, je n'ai jamais voulu le tuer.

LAURENT.
Et, au milieu de la Seine, quand j'ai fait chavirer la
barque, est-ce que je ne t'ai pas avertie?... Tu t'es
cramponnée à mon cou, tu l'as laissé se noyer comme un
chien.

THÉRÈSE.
Ce n'est pas vrai, c'est toi qui l'as tué !

LAURENT.
Et, dans le fiacre, quand nous sommes revenus, est-ce
que tu n'as pas mis ta main dans la mienne ? Ta main me
brûlait jusqu'au coeur.

THÉRÈSE.
C'est toi qui l'as tué !

LAURENT.
Elle ne se souvient plus, elle fait exprès de ne plus se
souvenir... Tu m'as grisé de tes caresses, ici, dans cette
chambre. Tu m'as poussé contre ton mari, tu voulais
qu'on t'en débarrassât. Il te déplaisait, il grelottait la
fièvre, disais-tu... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à
tout cela, moi? Est-ce que j'étais un coquin ? Je vivais en
honnête homme, je ne faisais de mal à personne... Je
n'aurais pas écrasé une mouche.

THÉRÈSE.
C'est toi qui l'as tué !

LAURENT.
Deux fois tu as fait de moi une brute cruelle... J'étais
prudent, j'étais paisible. Et vois, maintenant, je tremble
devant un trou d'ombre comme un enfant poltron. J'ai les
nerfs aussi détraqués que les tiens, moi que le sang
étouffait... Tu m'as mené à l'adultère, au meurtre, sans
que je m'en aperçusse ; et, aujourd'hui encore, quand je
me retourne, je reste stupide devant ce que j'ai fait ; je
vois, avec un frisson, passer dans un rêve les gendarmes,
la cour d'assises, la guillotine...

- 100 -
Il se lève.
Va, tu as beau te défendre, la nuit, tes dents claquent de
terreur. Tu sais bien que, si le spectre venait, il
t'étranglerait la première.

THÉRÈSE, se levant.
Ne dis pas cela... C'est toi qui l'as tué!
Tous deux quittent la table.

LAURENT.
Écoute, il y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu
veux rendre ma charge plus lourde, n'est-ce pas? Puisque
tu me pousses à bout, je préfère en finir... Je suis tout à
fait calme, tu vois...
Il prend son chapeau.
Je vais aller tout conter chez le commissaire du quartier.

THÉRÈSE, raillant.
C'est une bonne idée.

LAURENT.
Nous serons arrêtés tous les deux, nous verrons ce que les
juges penseront de ton innocence.

THÉRÈSE, avec éclat.


Crois-tu me faire peur ? Je suis plus lasse que toi... C'est
moi qui vais aller chez le magistrat, si tu n'y vas pas.

LAURENT.
Je n'ai pas besoin que tu m'accompagnes, je saurai tout
dire.

THÉRÈSE.
Non, non... À chaque querelle, lorsque tu ne trouves plus
de bonnes raisons, tu as cette menace à la bouche.
Aujourd'hui, je veux que ce soit sérieux... Ah! Bien, je
n'ai pas ta lâcheté, je suis prête à te suivre sur
l'échafaud... Allons, marche, je t'accompagne.
Elle va avec lui jusqu'au petit escalier.

LAURENT, balbutiant.
Comme tu voudras, allons ensemble chez le commissaire.
Il descend. Thérèse reste appuyée à la rampe, immobile, écoutant ;
elle est prise peu à peu d'un frisson d'épouvante. - Madame Raquin a
tourné la tête, la face éclairée d'un sourire farouche.

- 101 -
THÉRÈSE.
Il est descendu, il est en bas... Est-ce qu'il aurait le
courage de nous livrer... Je ne veux pas, je vais courir
derrière lui, le prendre par le bras, le ramener ici... Et s'il
crie dans la rue, s'il dit tout aux passants... J'ai eu tort,
mon Dieu ! de le pousser à bout. J'aurais dû être plus
raisonnable.
Écoutant.
Il s'est arrêté dans la boutique, la sonnette se tait. Que
peut-il faire?... Il remonte, ah ! Je l'entends qui remonte.
Je savais bien qu'il était trop lâche...
Avec éclat.
Le lâche ! Le lâche !

LAURENT, venant s'asseoir, à droite, devant la table


à ouvrage, brisé, le front dans les mains.
Je ne puis pas... Je ne puis pas...

THÉRÈSE, s'approchant, d'une voix railleuse.


Eh ! Te voilà déjà de retour ? Que t'a-t-on dit ?... Tiens,
tu n'as pas de sang dans les veines, tu me fais pitié.
Elle passe entre la cheminée et Laurent et vient se placer en face de
lui, les poings appuyés à la table à ouvrage.

LAURENT, à voix plus basse.


Je ne puis pas...

THÉRÈSE.
Tu devrais m'aider à porter l'affreux souvenir, et tu es
plus faible que moi... Comment veux-tu que nous
puissions oublier ?

LAURENT.
Tu acceptes donc maintenant ta part du crime ?

THÉRÈSE.
Eh ! Oui, je suis coupable, si tu veux, je suis plus
coupable que toi. J'aurais dû sauver mon mari de tes
mains... Camille était bon.

LAURENT.
Ne recommençons pas, je t'en supplie... Quand le délire
me prend, tu jouis de ton oeuvre. Ne me regarde pas, ne
souris pas. Je t'échapperai lorsque je voudrai...
Il sort une petite bouteille de sa poche.
J'ai là le pardon, le sommeil paisible. Deux gouttes
d'acide prussique suffisent pour me guérir.

- 102 -
THÉRÈSE.
Du poison!... Ah ! Bien, tu es trop lâche, je te défie de
boire... Bois donc, Laurent, bois donc un peu, pour voir...

LAURENT.
Tais-toi ! Ne me pousse pas davantage.

THÉRÈSE.
Je suis tranquille, tu ne boiras pas... Camille était bon,
entends-tu, et je voudrais que tu fusses à sa place dans la
terre.
Elle passe à gauche.

LAURENT.
Tais-toi !

THÉRÈSE.
Tiens, tu ne connais pas le coeur des femmes. Comment
veux-tu que je ne te haïsse pas, maintenant que te voilà
couvert du sang de Camille ?

LAURENT, allant et venant, comme pris


d'hallucination.
Te tairas-tu!... J'entends des coups de marteau dans ma
tête. Elle me brisera le crâne... Quelle est encore cette
infernale invention, d'avoir des remords, maintenant, et
de pleurer l'autre tout haut ! Je vis éternellement avec
l'autre, à cette heure. Il faisait ceci, il faisait cela, il était
bon, il était généreux. Ah ! Misère, je deviens fou...
L'autre habite avec nous. Il s'assoit sur ma chaise, se met
à table près de moi, se sert des meubles. Il a mangé dans
mon assiette, il y mange encore... Je ne sais plus, je suis
lui, je suis Camille... J'ai sa femme, j'ai son couvert, j'ai
ses draps, je suis Camille. Camille. Camille...

THÉRÈSE.
Tu joues bien le jeu cruel de le peindre dans tous les
tableaux.

LAURENT.
Ah! Tu sais cela, toi...
Baissant la voix.
Parle bas, c'est une terrible chose, mes mains ne sont plus
à moi. Je ne puis plus peindre, toujours l'autre renaît sous
mes mains... Non, ces mains-là, ces deux mains-là, ne
sont plus à moi. Elles finiront par me livrer, si je ne les
coupe. Elles sont à lui, il me les a prises.

- 103 -
THÉRÈSE.
C'est le châtiment.

LAURENT.
Dis-moi, est-ce que je n'ai pas la bouche de Camille....
Tiens, as-tu entendu ? Je viens de dire cette phrase
comme Camille l'aurait prononcée. Écoute : « J'ai sa
bouche, j'ai sa bouche...» Hein ! C'est bien cela. Je parle
comme lui, je ris comme lui. Et il est là, toujours là, dans
ma tête, qui tape de ses poings fermés...

THÉRÈSE.
C'est le châtiment.

LAURENT, avec éclat.


Va-t'en, femme, tu me rends fou... Va-t'en, ou je te...
Il la jette à genoux devant la table et lève le poing.

THÉRÈSE, agenouillée.
Tue-moi comme l'autre, va jusqu'au bout... Camille n'a
jamais levé la main sur moi. Toi, tu es un monstre... Mais
tue-moi donc comme l'autre !...
Laurent affolé, recule et remonte au fond ; il s'assoit près de
l'alcôve, la tête entre les mains. Pendant ce temps, Madame Raquin
parvient à faire glisser de la table un couteau, qui va tomber devant
Thérèse. Au bruit, celle-ci, occupée à suivre Laurent des yeux,
tourne lentement la tête ; elle regarde tour à tour le couteau et
Madame Raquin.
C'est vous qui l'avez fait tomber. Vos yeux s'allument
comme deux trous de l'enfer... Je sais bien ce que vous
voulez dire... Vous avez raison, cet homme me rend
l'existence intolérable. S'il n'était pas toujours là à me
rappeler ce que je veux oublier, je serais paisible, je
m'arrangerais une vie douce...
À Madame Raquin, en ramassant le couteau.
Vous regardez le couteau, n'est-ce pas ? Oui, je tiens le
couteau et je ne veux pas que cet homme me torture
davantage... Il a bien tué Camille. Qui le gênait... Il me
gêne, moi !
Elle se lève, gardant le couteau au poing.

LAURENT, qui redescend du fond en cachant dans sa


main la petite bouteille de poison.
Faisons la paix, finissons de manger, veux-tu ?

THÉRÈSE.
Comme tu voudras...
À part.
Jamais je n'aurai la patience d'attendre la nuit. Ce couteau
me brûle la main.

- 104 -
LAURENT.
À quoi songes-tu? Mets-toi à table... Attends, je vais te
servir à boire.
Il verse de l'eau dans un verre.

THÉRÈSE, à part.
J'aime mieux en finir tout de suite.
Elle s'approche, le couteau levé. Mais elle voit Laurent verser le
poison dans le verre, et elle lui prend le bras.
Que verses-tu donc là, Laurent ?

LAURENT, voyant à son tour le couteau.


Pourquoi levais-tu le bras ?...
Un silence.
Lâche le couteau.

THÉRÈSE.
Lâche d'abord le poison.
Ils se regardent d'un air terrible ; puis ils laissent tomber le couteau
et la bouteille.

LAURENT, s'affaissant sur une chaise.


Au même moment, chez tous les deux, la même pensée,
l'horrible pensée...

THÉRÈSE, même jeu.


Souviens-toi, Laurent, de quels ardents baisers nous
sommes partis. Et nous voilà face à face, avec du poison,
avec un couteau !...
Elle jette les yeux sur Madame Raquin, et se lève en poussant un cri.
Vois donc, Laurent.

LAURENT, se levant, se tournant vers Madame


Raquin avec épouvante.
Elle était là, à nous regarder mourir.

THÉRÈSE.
Mais ne la vois-tu pas remuer les lèvres ! Elle sourit...
Ah ! quel terrible sourire !

LAURENT.
Et voilà qu'un frisson l'anime maintenant.

THÉRÈSE.
Elle va parler, je t'assure qu'elle va parler.

- 105 -
LAURENT.
Je saurai l'en empêcher.
Il va s'élancer sur Madame Raquin, lorsque celle-ci se met lentement
debout. Il recule, il passe à droite, en tournant sur lui-même.

MADAME RAQUIN, debout, d'une voix basse et


profonde.
Assassin de l'enfant, ose donc frapper la mère !

THÉRÈSE.
Oh ! Grâce ! Ne nous livrez pas à la justice !

MADAME RAQUIN.
Vous livrer ! Non, non... J'ai eu l'idée de le faire, tout à
l'heure, lorsque mes forces me sont revenues. Je
commençais à écrire, sur cette table, votre acte
d'accusation ; mais je me suis arrêtée, j'ai pensé que la
justice humaine serait trop prompte. Et je veux assister à
votre lente expiation, ici, dans cette chambre, où vous
m'avez pris tout mon bonheur.

THÉRÈSE, sanglotant, se jetant aux pieds de


Madame Raquin.
Pardonnez-moi... Les larmes m'étouffent... Je suis une
misérable... Si vous vouliez lever votre talon, je vous
livrerais ma tête, là, sur le carreau, pour que vous
l'écrasiez... Pitié, ayez pitié !

MADAME RAQUIN, s'appuyant à la table, haussant


peu à peu la voix.
De la pitié !En avez-vous eu pour ce pauvre enfant que
j'adorais ?...Ne m'en demandez pas pour vous ; je n'ai
plus de pitié, car vous m'avez arraché le coeur...
Laurent tombe à genoux, à droite.
Non, je ne vous sauverai pas de vous-mêmes. Je laisserai
les remords vous heurter l'un contre l'autre, comme des
bêtes affolées...Non, je ne vous livrerai pas à la
justice.Vous êtes à moi, à moi seule, et je vous garde !

THÉRÈSE.
L'impunité est trop lourde...Nous nous jugeons et nous
nous condamnons.
Elle ramasse le flacon d'acide prussique, boit avidement et tombe
foudroyée, aux pieds mêmes de Madame Raquin. Laurent qui lui a
arraché le flacon, boit à son tour, et va tomber à droite, derrière la
table à ouvrage et les chaises.

MADAME RAQUIN, se rasseyant lentement.


Ils sont morts bien vite !

- 106 -
FIN

- 107 -
PARIS, CHARPENTIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 28,
QUAI DU LOUVRE, 28.

- 108 -
PRESENTATION des éditions du THEÂTRE CLASSIQUE

Les éditions s'appuient sur les éditions originales


disponibles et le lien vers la source électronique est
signalée. Les variantes sont mentionnées dans de rares
cas.
Pour faciliter, la lecture et la recherche d'occurences de
mots, l'orthographe a été modernisée. Ainsi, entre autres,
les 'y' en fin de mots sont remplacés par des 'i', les
graphies des verbes conjugués ou à l'infinitif en 'oître' est
transformé en 'aître' quand la la graphie moderne
l'impose. Il se peut, en conséquence, que certaines rimes
des textes en vers ne semblent pas rimer. Les mots 'encor'
et 'avecque' sont conservés avec leur graphie ancienne
quand le nombre de syllabes des vers peut en être altéré.
Les caractères majuscules accentués sont marqués.
La ponctuation est la plupart du temps conservée à
l'exception des fins de répliques se terminant par une
virgule ou un point-virgule, ainsi que quand la
compréhension est sérieusement remise en cause. Une
note l'indique dans les cas les plus significatifs.
Des notes explicitent les sens vieillis ou perdus de mots
ou expressions, les noms de personnes et de lieux avec
des définitions et notices issues des dictionnaires comme
- principalement - le Dictionnaire Universel Antoine
Furetière (1701) [F], le Dictionnaire de Richelet [R],
mais aussi Dictionnaire Historique de l'Ancien Langage
Français de La Curne de Saint Palaye (1875) [SP], le
dictionnaire Universel Français et Latin de Trévoux
(1707-1771) [T], le dictionnaire Trésor de langue
française tant ancienne que moderne de Jean Nicot
(1606) [N], le Dictionnaire etymologique de la langue
françoise par M. Ménage ; éd. par A. F. Jault (1750), Le
Dictionnaire des arts et des sciences de M. D. C. de
l'Académie françoise (Thomas Corneille) [TC], le
Dictionnaire critique de la langue française par M. l'abbé
Feraud [FC], le dictionnaire de l'Académie Française
[AC] suivi de l'année de son édition, le dictionnaire
d'Emile Littré [L], pour les lieux et les personnes le
Dictionnaire universel d'Histoire et de Géographie de
M.N. Bouillet (1878) [B] ou le Dictionnaire
Biographique des tous les hommes morts ou vivants de
Michaud (1807) [M].

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