FABRICE
CARO
JOURNAL
D’UN SCÉNARIO
ROMAN
GALLIMARD
Mercredi 14 septembre
La dernière fois que j’ai tenu un journal, c’était au lycée, à la suite de ma
rupture avec Delphine Richard (de sa rupture avec moi, si l’on veut être
rigoureux). Un journal essentiellement composé de lamentations,
d’aphorismes abscons et d’extraits de chansons des Smiths (Last Night I
Dreamt That Somebody Loved Me). Pour évacuer un trop-plein de négatif,
le digérer, l’extérioriser, voire y survivre. Trente ans plus tard, j’entame un
journal pour les raisons exactement inverses : canaliser un trop-plein de
positif. Un journal de bord comme ont pu en tenir les grands explorateurs
partant à la recherche de contrées inconnues. À l’aube d’une aventure
humaine et artistique dont je veux garder une trace indélébile. N’en déplaise
au vieux chef indien de Little Big Man (Arthur Penn, 1970) : aujourd’hui
est un grand jour pour renaître.
Ce matin, Jean Chabloz m’a reçu dans son bureau après que nous avons
échangé quelques messages dans lesquels il se disait enthousiasmé par mon
scénario. Il avait conclu l’un d’eux par ce Rencontrons-nous, une injonction
passionnelle, presque torride.
Face à lui, j’avais du mal à dissimuler mes mains tremblantes. Très vite,
il m’a confirmé de sa voix grave et profonde tout le bien qu’il pensait de
mon texte. Il adore l’idée de condenser une année d’amour en une heure
trente, une compression du temps qui traduit le fugace et l’inéluctable.
Prudent, avant que nous entrions dans les détails, je lui ai précisé qu’il ne
s’agissait là que d’un premier jet qui demandait à être ciselé. Bien sûr bien
sûr, mais la matière est déjà là, a-t-il dit. Selon lui, cette version était déjà
amplement suffisante pour commencer à démarcher des partenaires et la
faire lire aux acteurs pressentis. Démarcher, partenaires, acteurs pressentis.
Subitement, tout devenait concret, en quelques mots il scellait une réalité.
Le scénario quittait son lit de papier pour enfin s’incarner, il s’apprêtait à
être lu par des êtres de chair qui allaient donner vie à mon histoire. C’était
vertigineux. Il a ajouté Ma collaboratrice vous fait passer très vite une
proposition de contrat, enfonçant le clou de la réalité palpable. Il déléguait
cette partie à une tierce personne, une collaboratrice, comme si parler
argent était d’une vulgarité sans nom. J’aime cette idée que notre relation
n’est bâtie qu’autour de l’art. Abandonnons aux autres le bas administratif,
ne laissons pas le trivial parasiter le beau.
Il a posé sa main sur mon épaule, m’a raccompagné jusqu’à la porte de
son bureau et a conclu sur cette phrase On va faire un beau film. Phrase que
depuis ce matin je me répète en boucle, ayant encore du mal à y croire. Elle
a quelque chose de rassurant et d’artisanal, elle respire la belle œuvre et les
mains dans la terre. Chabloz a beau jongler avec des sommes
astronomiques et des projets titanesques, c’est un terrien. On lit dans son
œil qu’il n’est pas dupe du petit cirque financier et relationnel qui régit le
milieu du septième art. Il m’a longuement parlé de ses origines
bourguignonnes, son père viticulteur qu’il allait aider durant les vendanges
et dont il a hérité le goût du bon vin, Mais attention, pas des vins qui pètent
dans la soie hein, du bon petit vin de soif, a-t-il tenu à préciser. J’ai
acquiescé malgré ma méconnaissance totale du vin, inutile de se trouver
d’emblée des points de divergence. S’est instaurée instantanément une
forme de relation paternelle, même s’il ne doit avoir qu’une dizaine
d’années de plus que moi.
On va faire un beau film. Ce on qui parle de son implication, il dit le
partage, le projet collectif, l’envie d’aller ensemble dans une même
direction, de triturer la glaise à quatre mains. Il dit : Vous ne serez pas seul,
nous allons vous accompagner.
Au sortir de notre rendez-vous, j’ai couru. Couru ! Comme un collégien
revenant de son premier flirt. Couru, de joie, d’exaltation, pour arriver chez
moi le plus vite possible et m’y replonger, battre le fer tant qu’il est chaud,
mettre à profit cette énergie, encore porté par son enthousiasme contagieux.
On va faire un beau film.
Jeudi 15 septembre
SYNOPSIS
Les servitudes silencieuses raconte une année d’amour entre deux
accidentés de la vie, Ariel et Marianne, de leur rencontre à leur rupture. Un
amour tumultueux, impossible, bousculé, qui éclate, se délite, s’enflamme.
Le film est un flash-back du point de vue d’Ariel qui, en convalescence chez
son frère et entre deux visites à son père malade, se remémore cette histoire,
les images de cet amour, de sa naissance incandescente à sa désagrégation
tragique.
BRÈVE NOTE D’INTENTION
La particularité de ce projet se trouve moins dans son sujet, maintes fois
abordé au cinéma, que dans son traitement, fragmentaire et chaotique,
assemblage de bribes d’existence en une succession de tableaux brefs et
nerveux, dans un montage très cut, impliquant le spectateur et le mettant à
contribution. À lui de reconstituer le puzzle pour saisir l’essence de cette
relation. Le noir et blanc au grain très dense qui habille le film vient
souligner l’oppression ordinaire qu’on finit par ne plus percevoir mais qui
flotte tout autour de nous.
Les servitudes silencieuses est un film de lutte, contre tout ce qui
s’installe et sédimente, ou comment l’amour trouve sa place dans un monde
qui ne lui laisse plus le moindre espace.
Louis Garrel est Ariel. Mélanie Thierry est Marianne.
Voilà les quelques mots qui accompagnaient mon scénario et que je voulais
brefs et percutants. Avec le recul, quand je relis ma dernière ligne et son
casting imposé sans la moindre discussion, la moindre ouverture de
négociations, ce verbe être gravé dans le marbre, sûr de lui, j’en ai froid
dans le dos : comment ai-je pu être aussi présomptueux et définitif ? Une
ligne qui à elle seule aurait pu faire capoter le projet et qui finalement, je
crois, a joué en ma faveur. Quelqu’un qui affirme avec une telle force que
les personnages seront ceux-là a non seulement une idée très précise de son
sujet, mais emporte tout de sa détermination inébranlable.
Vendredi 16 septembre
Je cherche sur Internet des images réunissant Louis Garrel et Mélanie
Thierry, je n’en trouve aucune, voilà qui me semble de très bon augure.
Personne avant moi n’a pensé à réunir ce couple à l’écran. Je n’en crois pas
mes yeux, c’est inespéré. Je suis partagé entre excitation et appréhension :
cette association me semble d’une telle évidence, je redoute que quelqu’un
n’y pense aussi avant que mon film aboutisse. Raison de plus pour m’atteler
à mon scénario et l’achever dans les plus brefs délais. J’ai bien conscience
du côté paranoïaque de ma crainte, je jouerais de malchance si, juste avant
moi, un scénariste avait la même idée. Mais n’y a-t-il pas des précédents ?
Les deux biopics sur Yves Saint Laurent (Yves Saint Laurent de Jalil Lespert
avec l’excellent Pierre Niney et Saint Laurent de Bertrand Bonello avec le
regretté Gaspard Ulliel) se sont montés en parallèle et sont sortis la même
année (2014). Les idées sont dans l’air, il suffit de les attraper, mais il n’est
pas rare que deux filets attrapent sans le vouloir le même papillon.
Mon appréhension est motrice, elle m’incite à ne pas perdre une seule
seconde.
Plus j’y pense, plus je me dis que c’est cette trouvaille de duo qui, outre
l’histoire, a séduit Jean Chabloz. J’ose espérer que mon scénario l’aurait
happé sans ça, bien sûr, mais c’est le petit plus qui a fait la différence, celle
qui fait dire On y va, on se lance, qui fait dire On va faire un beau film.
Je m’amuse à faire un montage Photoshop pour pouvoir me projeter. Je ne
suis pas expert en Photoshop, mais le simple fait de les voir là, côte à côte,
me procure une joie inédite, comme si le projet se concrétisait ici, sous mes
yeux, en une seule image. Je retrouve ce plaisir que j’éprouvais, enfant,
lorsque je dessinais des couvertures de livres que j’avais le projet d’écrire,
livres que finalement je n’écrivais jamais, la réalisation de la couverture
suffisant à me rassasier.
Il émane de leur association un magnétisme hypnotique. Lui brun
ténébreux, elle blonde lumineuse, la beauté qu’ils dégagent tous deux réunis
est supérieure à la somme de leurs beautés respectives, une véritable
alchimie dans toutes les acceptions du terme : celle qui exprime l’harmonie,
mais aussi, au sens premier, l’assemblage de deux éléments chimiques
engendrant la création d’un troisième. J’ai beau chercher, je ne vois qu’un
seul autre couple doté d’une telle présence dans l’histoire du cinéma : Alain
Delon et Romy Schneider dans La piscine, cette sensualité trouble, cette
animalité, tous deux perclus de failles enfouies, surtout à cette époque de
leur vie – on imagine aisément Delon, entre deux plongeons, passer des
coups de fil fébriles et inquiets, suivant étape par étape les rebondissements
de l’affaire Marković, et je suis sûr que, même de manière imperceptible,
cette affaire a modifié son jeu, y a apporté une gravité sous-jacente. Voilà ce
que je retrouve chez Louis Garrel et Mélanie Thierry : une braise qui couve,
un gouffre qui ne dit pas son nom, à peine recouvert d’un mince filet de
branches et de feuilles sèches.
Je songe à essayer de faire un montage audio (à l’aide d’un logiciel type
Audacity) mêlant leurs voix dans un dialogue imaginaire fait d’extraits de
films, mais je n’ai aucun doute quant à leur harmonie vocale. Ils ont une
manière de poser les mots très différente, lui un débit précipité, mâchant
même certaines lettres, des s devenant parfois des z, elle douce et posée,
enveloppante comme un drap de soie, caressant chaque syllabe de ses lèvres
pulpeuses. Deux ondes déphasées qui s’entremêlent dans un tango fiévreux.
Samedi 17 septembre
EXT. TERRASSE BAR – JOUR
ARIEL
C’est du sursis tout ça, uniquement du sursis, partout, tout autour de nous, du
sursis et rien d’autre, on se bouffe du sursis, Marianne, chaque seconde…
MARIANNE
Et qu’est-ce que ça nous autorise ?
ARIEL
Tout, ça nous autorise tout, ça nous autorise à être résignés, c’est le plus grand
des luxes, Marianne…
MARIANNE
Le plus grand des luxes, c’est de voyager léger.
Jean Chabloz m’a assuré qu’on trouverait le metteur en scène idéal pour
donner corps à mon scénario. Je lui ai demandé s’il avait des noms en tête,
il a effectivement quelques idées mais préfère ne rien en dire pour l’instant.
Il laisse mûrir. Et surtout ne veut pas me donner de fausse joie. Mais je sens
que ses pistes l’excitent. Son silence éloquent donne libre cours à mes
fantasmes et je me prends à rêver d’un Arnaud Desplechin, d’un Leos
Carax, d’une Rebecca Zlotowski, d’un Olivier Assayas, d’une Maïwenn, ou
pourquoi pas d’un Louis Garrel lui-même, il a prouvé à maintes reprises
qu’il n’a aucun mal à être à la fois devant et derrière la caméra, son
parcours de réalisateur est plutôt un sans-faute.
L’idée m’a traversé un temps de réaliser moi-même mon film, idée
aussitôt abandonnée. Je ne m’en sens pas les épaules. Certes, en évitant les
intermédiaires on donne plus de chances à l’idée originelle, elle n’a que peu
d’occasions de se dissoudre en cours de route, de se déformer comme au
téléphone arabe, et sans doute ferais-je un film qui me ressemble plus que
ne le ferait quiconque. Mais je n’en ai tout simplement pas les capacités
techniques, mon incompétence aurait pour effet de dissoudre et déformer
tout autant l’idée originelle, voire plus. Et d’un point de vue plus
pragmatique, je ne crois pas que des producteurs s’engageraient avec un
réalisateur sorti de nulle part. Ils me rétorqueraient sans doute Être
réalisateur ne s’improvise pas, même si certains ont l’outrecuidance de
penser le contraire. Passion et style ne riment pas toujours, ça n’est pas
parce qu’il est honnête qu’un projet est réussi. Ils auraient raison.
Dimanche 18 septembre
Gueule de bois. Mais gueule de bois douillette. C’était hier soir
l’anniversaire de Yann, il avait organisé une petite fête pour ses cinquante
ans. Anniversaire couplé à une sorte de crémaillère qui ne voulait pas dire
son nom, parce qu’imposée par sa rupture avec Martine. Je crois que l’un
était censé faire oublier l’autre. Il avait l’air plutôt en forme, même si j’ai
vu à plusieurs reprises dans la soirée son regard rebrousser chemin pour se
perdre dans des espaces révolus, d’autres couloirs, d’autres salons, d’autres
rires en fond.
J’ai profité d’un moment où nous nous trouvions tous les deux seuls
dans la cuisine pour lui annoncer la bonne nouvelle. Mon scénario va
devenir un film. Il est resté un temps en arrêt, m’a pris dans ses bras et nous
avons porté un toast à cet heureux événement. Yann a d’autres chats à
fouetter en ce moment mais il s’agissait de lui changer les idées. Il suit
depuis tant d’années mes aventures que ma victoire est un peu la sienne. Il a
toujours été là, à mes côtés, pas de cachotteries entre nous. En revanche il
n’était pas prévu que, plus tard dans la soirée, j’en parle à cette fille.
Je me trouvais par hasard avec Yann, un type et une fille que je ne
connaissais pas quand Yann et le type ont été appelés par je ne sais qui et
nous nous sommes retrouvés, la fille et moi, à côté, debout avec nos verres
à la main, lâchés par nos connaissances communes, ne sachant trop que
faire ni que dire. Nous avons commencé par échanger des banalités pour
combler le vide, c’est là qu’elle m’a appris qu’elle était professeure en
études cinématographiques à l’université. J’en suis resté bouche bée. Quelle
était la probabilité, en pleine écriture de mon scénario, de tomber sur une
professeure en études cinématographiques ? Elle a sans le vouloir ouvert les
vannes, j’ai tout déballé, Ça alors c’est dingue, je suis scénariste, je suis en
train d’écrire un film pour Louis Garrel et Mélanie Thierry. À ce stade, le
rhum m’avait fait perdre quelque peu la notion de confidentialité. Devant sa
réaction enthousiaste et admirative, ses grands yeux verts écarquillés et
brillants, j’ai commencé à lui parler du projet. Et plus je lui en parlais, plus
elle avait de questions à me poser. Elle adorait Louis Garrel, elle adorait
Mélanie Thierry, nous avions les mêmes références, nous avons longuement
échangé autour d’Eustache, Rohmer, Fellini, Resnais, Cassavetes,
Jarmusch, à tel point que, sans nous en rendre compte, nous avons passé la
soirée ensemble, à deviser essentiellement de cinéma. Nous nous sommes
quittés après avoir échangé nos numéros de téléphone, sans formuler
explicitement qui rappellerait qui, par une forme de timidité persistante,
comme si l’on avait du mal à oser prolonger cet échange hors de l’écrin
qu’avait constitué la soirée.
Elle s’appelle Aurélie.
(Ce journal n’était pas censé accueillir des considérations extérieures à
mon travail. Entorse qui n’en est pas tout à fait une : après tout, c’est bel et
bien mon scénario qui nous a réunis, elle et moi.)
Lundi 19 septembre
Plan d’ouverture
EXT. BALCON APPARTEMENT ARIEL – JOUR
Gros plan visage d’Ariel, il fume une cigarette.
Voix off Ariel
C’est l’histoire de la fin des dinosaures.
C’est l’histoire d’une danse sur un lac gelé.
C’est l’histoire d’un type qui s’allonge sous les roues d’une voiture.
C’est l’histoire du temps qu’il nous reste.
Et de celui passé à croire qu’on y a cru.
Musique générique.
Les premiers mots d’un film sont décisifs, c’est la porte qui invite le
spectateur à entrer dans l’œuvre ou le laisse à l’extérieur – du moins durant
un petit moment. J’ai encore en mémoire l’ouverture d’Un monde sans pitié
d’Éric Rochant (Éric Rochant, bien sûr ! Comment ai-je pu l’oublier dans
ma liste de réalisateurs fantasmés ?), ouverture que je connais par cœur, je
la reproduis ici, pour le plaisir, de mémoire, sans même aller réviser mes
sources :
Si au moins on pouvait en vouloir à quelqu’un. Si même on pouvait
croire qu’on sert à quelque chose, qu’on va quelque part. Mais qu’est-ce
qu’on nous a laissé ? Les lendemains qui chantent ? Le grand marché
européen ? On n’a que dalle. On n’a plus qu’à être amoureux comme des
cons. Et ça c’est pire que tout.
Petit bijou d’orfèvrerie. Ça c’est du début de film ! Le voilà, mon étalon
en matière d’ouverture. La mienne ne lui arrive pas à la cheville, mais les
modèles ne sont pas faits pour être atteints, ils sont là pour qu’on s’accroche
à la paroi.
Soirée délicieuse que je prolongerais bien par un café à l’occasion, si le
cœur t’en dit, et si Mélanie et Louis t’autorisent une pause. Suivi d’une
émoticône clin d’œil. Je viens de recevoir ce texto. Je suis troublé, flatté et,
bizarrement, un peu impressionné. Surpris aussi – je suis toujours surpris
qu’une personne veuille me revoir après la première rencontre.
Je me dois de répondre sur le même ton léger et désinvolte pour rester
en phase avec son message. Avant toute chose : ai-je envie d’aller boire un
café avec Aurélie ? Je crois que oui. J’écris Mélanie et Louis m’ont donné
la permission de 14 heures n’importe quel jour, également suivi d’une
émoticône clin d’œil.
Terminer moi aussi par cet émoji ne pourrait-il pas passer pour une sorte
de moquerie ? Ne risque-t-elle pas de croire que je la singe ? Pire, mon
mimétisme ne traduit-il pas un manque de personnalité, un tempérament de
suiveur, voire de type sans la moindre fantaisie et dépourvu d’imagination ?
Nous sommes cette génération que l’histoire a plus ou moins épargnée
et dont les grandes tragédies se résument à : par quelle émoticône
conclure ? Va pour le clin d’œil. J’envoie mon texto, vaguement fébrile.
Elle me répond dans la seconde : Aujourd’hui ? Émoticône clin d’œil.
INT. CUISINE – JOUR
Ils fument une cigarette.
ARIEL
On passe son temps à céder du terrain, Marianne…
MARIANNE
Qu’importe de céder du terrain s’il est miné de toute part.
ARIEL
On s’attache à ses mines, on les connaît par cœur, on marche rarement dessus.
MARIANNE
Pourquoi les garder si elles sont sans danger ?
ARIEL
Pour souffler, Marianne, pour souffler un peu.
Notre rendez-vous s’est admirablement passé. C’était un moment charmant.
Je suis très intimidé par son érudition, qui m’avait échappé lors de la soirée,
le rhum me donnant probablement l’illusion que nous jouions à armes
égales. Elle s’est lancée un moment dans un développement sur le parler
faux de Jean-Pierre Léaud. Attention, contrairement aux apparences le
terme n’est pas péjoratif, a-t-elle tenu à préciser, dans la bouche de grands
acteurs habités, il produit un décalage somptueux, vouloir à tout prix faire
réaliste dans un cadre réaliste annihile toute poésie, mais évidemment je ne
t’apprends rien. Alors que si, elle me l’apprenait. J’ai confirmé d’un
hochement de tête entendu, le parler faux qui décale sensiblement le
réalisme, bien sûr, évidemment, complètement. Elle a exposé sa théorie tout
en dégustant un café gourmand, me proposant de prendre sa crème brûlée –
je ne comprends pas pourquoi il y a de la crème brûlée dans le café
gourmand, il faudra qu’on m’explique ça un jour, c’est une ineptie totale.
J’ai été troublé par sa proposition. Comme une forme d’intimité installée.
Peut-être s’agissait-il d’un geste anecdotique, peut-être que proposer une
composante de son café gourmand peut très bien se faire dès la deuxième
rencontre, c’est possible, j’ai égaré les codes de l’intimité dans un vieux
tiroir au milieu de photos jaunies.
Elle semble passionnée par mon scénario, elle m’a mitraillé de
questions (comme Qui des deux grands cassés de la vie a baissé la garde en
premier ? Marianne ou Ariel ? C’est primordial dans la tectonique de la
relation). Et mes réponses m’éclairaient moi-même sur mon travail, me
permettaient d’y voir plus clair dans ma démarche. Aurélie faisait office de
sage-femme, m’aidant à accoucher de mon projet autour d’un café
gourmand maïeutique. Au moment où j’écris ces lignes, j’ai encore dans la
bouche le goût de la crème brûlée que j’ai fini par accepter.
(Anecdote qui me revient spontanément, surgie du fin fond des âges :
classe de CM2, j’ai oublié ma flûte à bec pour l’épreuve individuelle, le
maître demande à Dorothée Froment, à côté de moi, de me prêter la sienne.
Dorothée Froment, fruit de mes tourments. Au moment où je pose mes
lèvres sur le bec de la flûte, la pleine conscience que mes molécules de
salive se mêlent aux molécules de salive de Dorothée Froment, je me
formule l’informulable : je suis en train d’embrasser Dorothée Froment par
flûte interposée. Dans la forêt lointaine. C’est le morceau que je suis censé
jouer. Morceau qui restera à jamais pour moi un sommet indépassable
d’érotisme. Fin de la parenthèse.)
Mardi 20 septembre
INT. CHAMBRE – NUIT
Ariel parle à voix basse, il caresse la joue de Marianne.
ARIEL
C’est l’histoire de deux objets perdus, chacun à une extrémité de la ville, de
pauvres objets par terre que plus personne ne regarde, pas même les chiens
errants. Et les passants sans les voir, en marchant, à coups de semelle, les
déplacent l’un et l’autre négligemment, peu à peu, sans même s’en rendre
compte. Et puis un jour, au gré des déplacements, les deux objets perdus se
retrouvent côte à côte, au centre de la ville, au bord du caniveau… Et à partir de
ce moment-là, chaque fois qu’une semelle déplace un objet, elle déplace l’autre
aussi, de trottoir en trottoir…
MARIANNE
C’est quoi les objets ? C’est flou, un objet…
ARIEL
On sait pas, c’est pas précisé, un objet perdu. De toute façon tout ce qui est perdu
se ressemble.
Message d’Aurélie. À quand ta revanche sur le café gourmand ? Tu faisais
bien pâle figure avec ton café allongé. 1-0, la balle au centre. Correction de
copies ces derniers temps, mais je serai plus dispo d’ici deux, trois jours.
Biz.
Elle ajoute à son message un lien vers une interview de Louis Garrel
qu’évidemment j’ai déjà vue. Je n’en suis pas moins touché – peut-être
même plus – sans exactement saisir pourquoi.
En revanche elle n’ajoute cette fois aucune émoticône. J’y vois un signe
de rapprochement, elle n’a plus besoin de préciser le sous-texte, nous nous
connaissons désormais suffisamment pour en faire l’économie – ma théorie
vaut ce qu’elle vaut. Je tourne quelques formules dans ma tête avant de me
décider pour Je commence à m’entraîner, le jour venu je serai prêt. Merci
pour la vidéo, génial ! Quant à ce Biz ? Qu’en faire ? Dois-je m’adapter à
mon interlocutrice et le reprendre tel quel ? Biz ne me ressemble pas. Je ne
suis pas le genre à écrire Biz. Je me replie prudemment sur un Bise plus
conventionnel – et tant pis s’il sonne plus froid, plus vieux, plus étriqué
dans un pull à col roulé qui gratte.
(Je m’impose une pression absurde selon laquelle, puisque je suis
scénariste, mes textos doivent être efficaces, percutants, spirituels,
impeccables. Attend-on du cuisinier d’un restaurant réputé que ses
sandwichs de pique-nique familial soient des perles de gastronomie ?)
Elle me répond dans la seconde – à croire qu’elle ne lâche pas son
téléphone. Ah ah ah suivi d’une émoticône qui pleure de rire. Ma théorie du
sous-texte s’écroule comme un château de cartes.
Je mets peut-être la charrue avant les bœufs mais une question me travaille
depuis quelques jours. Si notre film était sélectionné à Cannes, est-ce que je
m’y rendrais ? J’ai toujours nourri une forme de méfiance vis-à-vis de ce
genre d’événements. La compétition en art est une chose que j’ai du mal à
appréhender et que j’ai toujours trouvée un peu absurde, voire ridicule. Qui
peut dire que telle œuvre est meilleure que telle autre ? Oserait-on affirmer
le plus sérieusement du monde que Les demoiselles d’Avignon, c’est mieux
que les colonnes de Buren ? Ça me semble aussi absurde que de dire Le
saut à la perche, c’est mieux que la blanquette de veau, ça n’a aucun sens,
tout ne peut pas se comparer.
Le cas Woody Allen a toujours été exemplaire. Il ne s’est jamais rendu
dans ces cérémonies, sauf pour la remise d’une Palme d’honneur au
Festival de Cannes (2002), et a toujours refusé que ses films soient en
compétition officielle.
Mais n’est pas maquisard qui veut, ce genre de certitudes doit bien vite
s’effondrer le jour où l’on apprend sa sélection, il est plus facile d’être rétif
à un système auquel on sait qu’on n’appartiendra jamais, plus aisé de
ricaner de l’extérieur. Une fois intronisé dans le cercle, enveloppé et caressé
par la reconnaissance du milieu, quelle posture adopter ? Camper sur ses
positions au risque de passer pour un rebelle au rabais, un ingrat, et risquer
par la suite de se griller à jamais ? Renier ses convictions et arguer
soudainement qu’un boycott n’est finalement qu’une simple question d’ego
mal placé ? Qu’après tout, ça n’est qu’un jeu et qu’il faut savoir en profiter
sans être totalement dupe ? Un compromis serait de faire comme Johnny
Depp lors de la réception d’un César d’honneur en 1999, armé d’un petit
magnétophone exprimant à sa place ses remerciements autant que ses
réserves. Mais là non plus ce n’est pas sans risque : passer pour celui qui
crache dans la soupe. C’est délicat. Il faut trouver le juste équilibre. Bref,
voilà où j’en suis de mes questionnements. Je décide de ne pas y penser
pour l’instant, chaque chose en son temps.
Yann vient de partir. Il est passé me voir une petite heure, il avait besoin de
parler. Nous avons bu un verre de vin. Il vit mal sa période de divorce. Il
alterne les phases d’exaltation à l’idée d’une nouvelle vie et celles
d’insurmontable deuil. L’écoutant parler, je me surprends à culpabiliser : je
suis, moi, sur une courbe ascendante quand lui est en pleine chute, nos
sinusoïdes se croisent, comment être heureux quand les autres ne le sont pas
– a fortiori ses amis ? Je me sens d’autant plus mal à l’aise que, j’ai du mal
à l’avouer, je me suis servi de son histoire – de sa souffrance – pour nourrir
le scénario. Les scènes où mes deux personnages se déchirent, je les ai
alimentées de ses anecdotes, de ses plaintes, de nos soirées vodka. Il y a
cette phrase que prononce Marianne à un moment du film : Personne ne
peut vivre en autarcie affective, aucune espèce dans la nature ne
s’autosuffit, à ne rien donner on finit par ne plus rien recevoir. Martine l’a
dite mot pour mot, c’est Yann qui me l’a rapportée. À l’instant où il l’a fait,
j’ai su que je l’intégrerais dans mon scénario.
Les auteurs sont des vampires – eux diront témoins, simple question de
point de vue, selon de quel côté de la jugulaire on se trouve.
Mercredi 21 septembre
Il n’est point dessein de bourreau qui ne lui soit suggéré par le regard de sa
victime. Pasolini. À caser dans la bouche de Marianne.
Ce matin, parenthèse qui peut sembler assez peu constructive : je me prends
à consulter les signes astrologiques de Louis Garrel et de Mélanie Thierry
pour évaluer leur compatibilité professionnelle – Mitterrand lui-même, fin
érudit s’il en est, ne convoquait-il pas régulièrement Élizabeth Teissier ?
Après tout, s’ils n’ont jamais travaillé ensemble il y a peut-être une raison.
Peut-être l’expérience a-t-elle déjà été tentée et s’est-elle soldée par un
fiasco désastreux tant les deux avaient du mal à s’accorder. Mais j’en doute.
Je penche plutôt, ça m’arrange, pour l’occasion qui ne s’est jamais
présentée. Louis Garrel est né le 14 juin 1983, Gémeaux donc. Mélanie
Thierry le 17 juillet 1981, Cancer. Le fait qu’ils n’aient que deux ans d’écart
me semble être un point de départ prometteur. Même génération, mêmes
références, c’est un détail qui a son importance. Ils ont baigné dans la même
culture, ont peut-être dansé, bu leurs premiers verres de Get 27, fumé leurs
premières cigarettes sur les mêmes tubes en soirée (Barbie Girl, Aqua,
1997).
Je tape homme Gémeaux femme Cancer dans le moteur de recherche et,
à mon grand désarroi, je ne trouve pas grand-chose sur les relations de
travail, du moins pas dans les premières pages. Tout tourne autour de la
compatibilité amoureuse. Je me surprends dans un élan coupable à cliquer
sur le premier lien qui m’est proposé à ce sujet, me laissant aller à un
fantasme malsain : si par hasard mes deux protagonistes se prenaient à avoir
une aventure, le tournage serait alors nimbé d’un parfum de scandale qui
boosterait le film à n’en pas douter. J’ai un peu honte d’écrire ces lignes. En
réalité ce serait terrible, Laetitia Casta et le chanteur Raphael, leurs
conjoints respectifs, en seraient mortifiés et m’en voudraient énormément,
après tout ce serait un peu ma faute.
Le site m’apprend que cette combinaison ne fait pas la force.
Immatures, ces deux signes rencontreront quelques difficultés à s’aider
mutuellement à devenir adulte. Ce couple ne doit pas assumer de
responsabilités trop importantes, condition sine qua non à son équilibre. Ils
pourront laisser s’exprimer leur enfant intérieur et jouir d’une certaine
harmonie qui saurait être au rendez-vous si l’amitié ou un projet commun
étaient en mesure de les porter.
Pas de relation en vue donc. Ou si ébauche de relation il y a, elle fera
long feu, chacun se rendant compte assez vite de la non-comptabilité
évidente. Ça n’est peut-être pas un mal, une romance aurait pu tout aussi
bien perturber le tournage, voire le faire capoter. C’est une histoire d’amour
interne qui a provoqué la fin du groupe Téléphone, la bassiste Corine ayant
eu une relation avec Louis Bertignac. (Ou Jean-Louis Aubert ? Ou les
deux ? Successivement ? En même temps ? Je ne sais plus, je n’ai pas suivi
l’affaire de près, mais le résultat est le même : explosion en vol.) Il est
périlleux de mêler passion amoureuse et travail. Un film au parfum de
scandale est certes mis sous les feux des projecteurs, mais en pâtit aussi, on
ne regarde pas le film, on scrute le scandale, on ne voit pas le contenu, on se
focalise sur le clinquant emballage – comme ces jeunes enfants qui à Noël
jouent davantage avec le papier cadeau qu’avec le cadeau lui-même, au
grand désespoir des parents. Avec Eyes Wide Shut (1999), Stanley Kubrick
avait pris ce risque, faire incarner le couple par Tom Cruise et Nicole
Kidman, plan marketing certes génial mais artistiquement risqué : les
spectateurs réussiraient-ils à regarder le film au-delà de la relation people ?
Non seulement il a réussi le tour de force de faire oublier la réalité de leur
couple, mais s’en est servi pour sublimer son film. Bref, rien de tout ça avec
un homme Gémeaux et une femme Cancer, et c’est beaucoup mieux ainsi,
n’est pas Stanley Kubrick qui veut.
Jeudi 22 septembre
Mon cher Boris,
J’ai une très bonne nouvelle : nous sommes en contact avec des
chaînes de télévision, dont une qui pèse sur le marché, pour une
coproduction à venir, et autant vous dire que ça sent bon. Les
quelques personnes à qui j’ai fait passer votre scénario sont très
enthousiastes. Toutefois, je me dois de vous informer d’un détail.
Mes interlocuteurs sont unanimes sur un point : le noir et blanc fait
peur. Aux spectateurs, donc aux financiers. Les télés sont toujours
frileuses à l’idée de s’engager dans un projet en noir et blanc.
Surtout en cette période où le cinéma ne se porte pas au mieux. Il
me semble donc pertinent, si l’on veut que des chaînes mettent des
billes dans l’affaire, de leur présenter un film en couleurs. Autant
mettre toutes les chances de notre côté. Décision qui de toute façon
n’affectera en rien votre beau projet, car tout est déjà là dans votre
écriture et votre poésie. Au contraire même, la couleur peut y
apporter une profondeur insoupçonnée.
Bien à vous,
Jean
J’ai reçu ce mail il y a un quart d’heure et depuis je suis anéanti. Je ne fais
rien. Rien d’autre que de rester assis à mon bureau, hagard, à relire ces
lignes jusqu’à ne plus les voir, jusqu’à les savoir par cœur et les haïr par
tripes.
Comment ça, ça n’affectera en rien mon projet ? Mais bien sûr que si,
bien sûr qu’il sera affecté, mon projet ! Le noir et blanc c’est l’écrin ! La
forme fait corps avec le fond, ils sont indissociablement, inextricablement,
intimement liés ! Affirmer ça, c’est dire à Mick Jagger : tant que tu chantes
bien, tu peux monter sur scène en jogging et charentaises. Non, non et non !
Le fond ET la forme, les deux sont imbriqués et interdépendants. Le noir et
blanc fait peur ? Les chaînes sont frileuses ? Allons bon. Et le succès de La
haine, en ont-elles entendu parler, les chaînes frileuses ? Et The Artist ?
Dois-je énumérer ici la liste des prix que ce film en noir et blanc qui fait
peur a raflés ? Oscar, Golden Globes et j’en passe ? Et muet de surcroît !
Comment, en 2022, des chaînes de télévision peuvent-elles avoir peur du
noir et blanc, à l’heure où les formats et les supports explosent ?
Je suis abasourdi. Tentant de canaliser ma colère, je décide de répondre
à Jean Chabloz, avec diplomatie mais fermeté, avec les formes mais sans
masquer ma déception. Viril mais correct, dit-on au rugby.
Cher Monsieur Chabloz,
Pour tout vous avouer, c’est avec une grande surprise et une
certaine sidération que j’accueille votre mail… Car, pardon, mais je
ne vois pas en quoi le noir et blanc pourrait être un obstacle au
financement de notre projet à l’heure de l’explosion des formes et
des supports. C’est s’enfermer alors que tout s’ouvre autour. Dans
ce cas, allons-y, colorisons Citizen Kane, colorisons Les quatre
cents coups, colorisons La règle du jeu !
Je pense sincèrement que Les servitudes silencieuses est
intimement lié au noir et blanc, c’est son ADN, le lui ôter
reviendrait à lui ôter une partie de son âme.
Je vous demande de reconsidérer votre proposition. Et si c’est à
l’endroit du financement et seulement là que le bât blesse, peut-être
pourrions-nous envisager de passer par des circuits de production
alternatifs ? Je sais la fragilité de l’économie du cinéma en ce
moment, je sais sa perte de vitesse face à la multiplication
alarmante des plateformes (sans parler de la pandémie qui est
passée par là), mais ne perdons pas de vue l’essentiel : ne pas
sacrifier l’œuvre, car c’est elle le cœur, le sang et les artères, le
principal maillon de la chaîne – noir et blanc ou pas.
Bien à vous,
Boris
Je ne l’envoie pas tout de suite. L’expérience m’a montré qu’il faut laisser
reposer, ne jamais répondre à chaud. J’ai trop souvent regretté mes réactions
épidermiques pour ne pas en tirer les leçons qui s’imposent. Dans ma vie
sentimentale autant que professionnelle. Je décide de sortir fumer une
cigarette pour laisser infuser mon mail. Moi qui voulais arrêter, la période
n’est peut-être pas la plus propice. J’étais descendu à trois cigarettes par
jour. J’avais même réussi à ne pas fumer hier tant l’excitation de la création
balayait tout sur son passage. La dopamine avait relégué la nicotine au rang
de substance au rabais, la mettant K.-O. d’un direct du droit en moins de
temps qu’il n’en faut pour le dire (Tyson-Frazier, 26 juillet 1986,
30 secondes de combat). Mais à la moindre occasion, à la moindre garde
baissée, la nicotine se relève et vous poursuit les bras en avant (La nuit des
morts-vivants, Romero, 1968).
Retour. J’ai marché une petite heure, fumé plusieurs cigarettes (cinq, ma
moyenne est définitivement ruinée pour aujourd’hui). Cigarettes coupables
mais qui m’ont fait un bien fou. La situation s’est quelque peu décantée.
Peut-être me suis-je braqué un peu vite. J’ai pesé, soupesé, tourné en tous
sens, reconsidéré la proposition de Jean Chabloz. Me posant cette question
toute bête : en réalité, dans la liste de mes films cultes, combien sont en noir
et blanc et combien sont en couleurs ? Le verdict est sans appel : la plupart
de mes totems, que je le veuille ou non, sont bel et bien en couleurs. Et
quelles couleurs ! Quand je pense à Paris, Texas, à Mulholland Drive, à Il
était une fois en Amérique, à Holy Motors ! À quel moment le noir et blanc
a-t-il forcément rimé avec qualité ? À quel moment a-t-il rimé avec film
d’auteur ? A contrario, combien de films en noir et blanc ratés ? Angel-A de
Luc Besson a-t-il été sauvé par le noir et blanc ?
Holy Motors, quelles couleurs quand j’y pense. Je me prends à rêver
d’avoir sur mon film le même directeur de la photographie, ce serait
incroyable ! Et pourquoi pas après tout ? Je me précipite sur Internet pour
en savoir plus. Je découvre qu’ils sont deux : Caroline Champetier et Yves
Cape (jamais entendu parler, mais pour tout dire, honte à moi, je ne saurais
citer aucun nom de directeur de la photographie, les directeurs de la
photographie sont au cinéma ce que les bassistes sont aux groupes de rock :
indispensables et anonymes). Voilà un duo qui pourrait fournir un écrin
idéal à mon histoire. Exit le noir et blanc, des couleurs vives qui viendront
souligner en creux le désœuvrement de mes personnages. Après tout, le noir
et blanc n’est-il pas redondant ici ? Ne vient-il pas surligner grossièrement
une obscurité déjà amplement posée par le texte et le jeu des acteurs ? (Cf.
les émoticônes d’Aurélie.) Caroline Champetier et Yves Cape. Je lis et relis
leurs noms comme une éclatante promesse. Je vais même jusqu’à chercher
des photos. Leurs visages respirent l’expérience et la maîtrise. Je pourrais
peut-être essayer de les contacter ? Ou mieux, suggérer leurs noms à Jean
Chabloz, il a plus de poids que moi, peut-être les connaît-il
personnellement ? Je suis sûr que l’idée va l’emballer. J’efface mon mail
précédent, en écris un nouveau.
Cher Monsieur Chabloz,
Je comprends ô combien vos réserves et les contingences
qu’implique le financement d’un film, et je suis d’accord, mettons
toutes les chances de notre côté ! Va pour la couleur. Non seulement
cette nouvelle orientation n’influera pas sur la qualité de notre
projet, mais elle peut lui apporter, vous avez raison, une profondeur
inédite. L’important étant de trouver un directeur de la
photographie qui saura comprendre l’ambiance et le propos du film.
Deux noms m’apparaissent à brûle-pourpoint : Caroline
Champetier et Yves Cape, que vous connaissez peut-être et qui ont
œuvré, entre autres, sur le magnifique Holy Motors de Leos Carax.
Nul doute que ces deux-là feraient des merveilles. Bien entendu, je
ne suis fermé à aucune proposition. Seul compte le projet, et tout
doit être mis en œuvre pour le servir au mieux. Cette nouvelle option
m’excite au plus haut point, je me remets à l’ouvrage de ce pas en
intégrant ce nouveau paramètre comme un outil de plus que m’offre
la providence.
Bien à vous,
Boris
Vendredi 23 septembre
Rusty James (Francis Ford Coppola, 1983) est un film en noir et blanc,
excepté à de rares moments où surgit la couleur : les poissons combattants.
Eux seuls sont en couleurs. Ils sont au centre du film – d’ailleurs le titre
original était Rumble Fish, bien plus poétique que ne l’est Rusty James. Ces
poissons constituent une allégorie de la colère née de l’aliénation et de la
privation de libertés. Motorcycle Boy (Mickey Rourke, magistral) montre
des poissons combattants à son jeune frère, Rusty James (Matt Dillon, plus
beau que jamais) et lui explique qu’ils ont la réputation de se battre entre
eux jusqu’à la mort s’ils se retrouvent ensemble. Mais sa théorie est qu’ils
se battent parce qu’ils sont enfermés. Dans la mer ils ne se battraient pas.
Le film est en noir et blanc parce que Motorcycle Boy est daltonien, il ne
voit pas les couleurs. Ou comment intégrer un élément de forme et le mêler
au fond de manière tout à la fois virtuose et poétique. Voilà qui m’inspire :
et si je faisais, moi, l’inverse ? Un film en couleurs (les magnifiques
couleurs de Caroline Champetier et Yves Cape) en y intégrant un élément
en noir et blanc ? Bien entendu, ce serait ouvertement un hommage, hors de
question de voler un procédé sans qu’il s’agisse d’une citation explicite
(quand bien même je le réutilise en négatif). Ariel ou Marianne pourrait
faire une référence cachée au film au détour d’une conversation, et
qu’importe si seulement cinq pour cent des spectateurs la relèvent. J’adore
l’idée de semer de minuscules indices confidentiels qu’un nombre très
restreint de spectateurs vont percevoir. Et moins ils sont nombreux à saisir
la référence, plus ils se sentent concernés par l’œuvre, ce sentiment que le
réalisateur leur parle à eux et à eux seuls. Se constitue entre ces quelques
personnes une forme de communauté, un cercle privilégié, le cercle de ceux
qui ont vu, unis par le lien indicible des sachants. Vous avez vu Les
servitudes silencieuses ? — Ouiii, incroyable ce film ! — Et la référence à
Rumble Fish ? (ou peut-être diraient-ils seulement Rumble Fish… avec un
sourire énigmatique et entendu) — Ouii bien sûr, évidemment, tellement
puissant ! Et tout à coup les autres autour se retrouvent déboussolés, éjectés
du cercle, ils échangent des regards perdus, paniqués, hein quoi comment
quelle référence ? conscients d’être passés à côté de quelque chose de
fascinant. Ma référence à Rumble Fish constituerait une sorte de sésame
secret, de ceux qui accompagnent les films cultes.
Samedi 24 septembre
INT. SALON – JOUR
ARIEL
Pourquoi me fuis-tu ?
MARIANNE
Pour te protéger.
ARIEL
Si tu veux me protéger, alors ne me fuis pas.
MARIANNE
Nous sommes des poissons combattants, Ariel, nous ne sommes pas faits pour
nager dans le même bocal, nous ne pouvons nous aimer que libres.
ARIEL
On n’est pas libre quand on aime, Marianne, aimer c’est être aliéné. Le bocal fait
partie du lot.
MARIANNE
Tout dépend de la taille du bocal.
ARIEL
La mer aussi est un bocal.
MARIANNE
Alors allons à la mer.
(Trouvé hier soir en m’endormant l’élément qui pourrait être en noir et
blanc, comme une évidence : Ariel posséderait un petit aquarium dans un
coin de pièce qu’on apercevrait de temps à autre en arrière-plan et dont
l’unique occupant, un banal poisson rouge, serait passé au gris. Un gris dont
on verrait qu’il n’est pas sa couleur naturelle, un gris artificiel de pellicule,
voulu, réfléchi, aux grain et contrastes poussés à l’extrême. Un spectateur
sur mille relèverait ce gris. Parmi ceux qui le verraient, un sur dix mille
ferait le lien avec Rumble Fish. Heureux ce spectateur. À lui le ticket
gagnant, à lui le bonheur infini.)
J’ai pris un café gourmand, pas tant par envie que par défi ludique. Elle
était surexcitée de revoir enfin la lumière du jour, plongée depuis quelques
jours dans des corrections de devoirs dont le sujet était La connaissance du
contexte culturel, idéologique, social, est-elle nécessaire à la
compréhension des œuvres cinématographiques ? Elle m’a cité des perles
de copies en riant comme une petite fille (un élève qui, sur tout un sujet,
écrit Eisenhower au lieu d’Eisenstein et analyse son travail au cœur du
régime soviétique), puis s’est reprise Bon je ne devrais pas rire, s’ils n’ont
rien compris, j’y suis peut-être un peu pour quelque chose… Nous avons
encore parlé de mon scénario, elle veut toujours plus d’informations, de
détails, de références, plus que je n’en sais moi-même, comme si elle
devançait ma pensée et me tirait vers l’avant. Nos discussions sont chaque
fois très stimulantes.
D’un air mutin, elle a placé au passage D’ailleurs si tu veux que je
corrige ta copie, je suis ton homme. Je lui ai dit que je préférais être sûr de
mon texte avant de lui faire lire quoi que ce soit. Surtout quand je vois
comment tu parles des copies de tes élèves. Elle a éclaté de rire. Tant que tu
ne cases pas un Eisenhower soviétique, ça passe, tu auras la moyenne.
Je ne lui ai pas parlé du passage du noir et blanc à la couleur dans mon
projet. Pourquoi ne l’ai-je pas fait ? C’est une question qui peut sembler
anodine et je pourrais me mentir en évacuant le non-sujet d’un geste de la
main. Mais la véritable raison, je crois, est que je n’ose pas. Je n’ose pas lui
dire que j’ai cédé du terrain sur ce point-là. Même si, pour moi, nulle
question ici de compromis, je préfère parler de nouvelle proposition. Mais
elle pourrait l’interpréter comme une forme de capitulation, et je ne sais
comment elle réagirait. Je me rends compte que j’attache beaucoup
d’importance à son regard sur mon travail, plus que je ne le croyais, alors
que nous nous connaissons depuis quelques jours à peine. J’en suis le
premier surpris.
Je le lui dirai, je l’informerai du changement dès que l’occasion se
présentera. On n’est pas non plus sur un grand bouleversement, je me pose
des questions qui n’ont pas lieu d’être.
Dimanche 25 septembre
Je suis en train de travailler sur le passage chorégraphié, autre clin d’œil
explicite à l’un de mes films cultes (tiens, encore un film en couleurs, et là
encore, quelles couleurs !) : Simple Men (Hal Hartley, 1992) et plus
précisément ce passage où les personnages se lancent tout à coup dans une
chorégraphie improbable sur Kool Thing de Sonic Youth. Je me souviens
encore de ma sidération en découvrant cette scène surgie de nulle part
Quoi ? On a le droit de faire ça ? Dès lors, je me suis toujours dit que
j’intégrerais une chorégraphie si un jour je faisais un film.
Louis et Mélanie sont-ils à l’aise avec leur corps ? Aiment-ils danser ?
Il est de notoriété publique que Romain Duris adore ça, il le répète assez
souvent, mais Louis ? Pourquoi est-ce que j’évoque Romain Duris ? Tous
deux ont partagé l’affiche de Dans Paris, de Christophe Honoré, mon
subconscient a dû faire le lien. Christophe Honoré ! Je l’avais oublié aussi,
voilà un réalisateur qui collerait à merveille ! Voilà quelqu’un qui saurait
sublimer mes mots, les emporterait loin. Et il a l’avantage d’avoir déjà fait
tourner Louis à plusieurs reprises. Quant à Mélanie, j’ai déjà entendu
Raphael, son compagnon, dire dans des interviews qu’elle rechignait à
chanter avec lui sur ses disques et qu’il devait toujours la pousser un peu,
mais la danse c’est autre chose, peut-être adore-t-elle ça ? Quand bien
même ce ne seraient pas de grands danseurs, qu’importe. Au
contraire même, quoi de plus touchant que des danseurs un peu maladroits ?
Ils font chavirer les cœurs tendres. Et si j’avais voulu faire un film avec
Gene Kelly, ça se saurait.
(Voilà qui ferait un titre merveilleux, Les danseurs maladroits font
chavirer les cœurs tendres, avec Louis Garrel et Mélanie Thierry. Je le note
dans la liste des titres, même si je suis plus que jamais attaché à celui qui
m’habite depuis la genèse de cette aventure, il vaut mieux rester sur sa
première idée. On revient toujours à son premier amour.)
Christophe Honoré s’est à plusieurs reprises frotté au genre de la
comédie musicale, lui saurait régler cette scène en orfèvre. Du gâteau. Je
l’ajoute à ma liste, tout en haut. Il serait ravi de retrouver Louis Garrel.
Et si je contactais moi-même Christophe Honoré ? Cette idée m’obsède
depuis ce matin. Concrètement, comment s’y prendre ? Mon premier
réflexe est le bon : Facebook. Christophe Honoré a un compte Facebook. Et
je découvre, stupéfait, que nous avons 71 amis en commun ! 71 ! J’y vois
un signe, nos chemins étaient faits pour se croiser un jour ou l’autre. Quelle
époque formidable. Adolescent, j’ai écrit à Michael J. Fox (plus
précisément au comité gérant le fan-club de Michael J. Fox puisqu’il
s’agissait d’une adresse française) pour lui déclarer ma flamme. Six mois
plus tard, je recevais une lettre type, un badge et une carte de membre du
fan-club. Aujourd’hui, en un clic je peux écrire à Christophe Honoré
himself.
La théorie selon laquelle nous sommes tous à moins de trois (cinq ? j’ai
un doute) poignées de main les uns des autres me fascine. D’autant que,
grâce à Jean Chabloz, je réduis significativement la chaîne. Je ne suis
probablement qu’à une seule poignée de main de la plupart des gens du
cinéma français. Et donc de Christophe Honoré. C’est vertigineux.
Cher Christophe,
Excusez-moi de passer par ce canal pour vous contacter, cela
peut vous sembler quelque peu cavalier, mais je n’en avais pas
d’autres dans l’immédiat. Je suis scénariste, je travaille avec le
producteur Jean Chabloz, que vous connaissez probablement, nous
développons actuellement un projet écrit tout spécialement pour
Louis Garrel, et j’aurais aimé vous en toucher un mot.
Bien à vous,
Boris
Voilà. Parfait. Assez bref pour ne pas l’asphyxier, assez mystérieux pour
titiller sa curiosité. Je lui donnerai d’autres infos s’il me répond. Ce mode
de communication n’appelle pas un échange plus développé. Je n’ai plus
qu’à attendre.
Lundi 26 septembre
INT. SALLE D’ATTENTE – JOUR
MARIANNE
Naviguer à vue commence à m’épuiser, je crois que j’ai plus l’âge…
ARIEL
Parce que tu connais une autre méthode pour avancer, toi ?
MARIANNE
Ben je sais pas, s’arrêter un instant, regarder au loin, envisager, anticiper, se
projeter… Voilà, se projeter, prendre le temps de se projeter, tu comprends ?
ARIEL
Se projeter du haut de quoi ?
MARIANNE
Juste se projeter en avant.
ARIEL
Pour éviter les rochers ?
MARIANNE
Tu me gonfles, Ariel, à un moment on ne peut plus tout voir en termes de falaises,
d’obstacles, de fossés, de murs qui se dressent, putain, tu t’es jamais dit que le
parcours pouvait être plus simple ?
ARIEL
Jamais.
Je suis pris d’un doute : en envoyant mon message à Christophe Honoré,
n’aurais-je pas court-circuité Jean Chabloz ? J’ai obéi à une impulsion
immature, une impatience d’enfant qui trépigne parce que rien ne va assez
vite. Je regrette mon geste, j’ai peur d’avoir grillé une piste que Jean
Chabloz envisageait par d’autres canaux. La probabilité peut sembler mince
mais la piste Christophe Honoré m’apparaît de plus en plus évidente, je ne
serais pas étonné que Chabloz et moi ayons eu la même idée. Si en
revanche il advenait que de mon côté j’aie une réponse positive, si je lui
apportais le réalisateur sur un plateau d’argent, il ne m’en serait que plus
reconnaissant. Certes il possède un réseau qui ne nécessite aucune
intervention de ma part (qui plus est une intervention par Facebook) et mon
geste, en plus d’être indélicat, est sûrement dérisoire, mais disons que je
suis le colibri ayant fait sa part du travail (Pierre Rabhi, 1938-2021).
Ma façon de mentionner Louis Garrel comme un appât au bout de
l’hameçon a, il faut l’admettre, quelque chose de vaguement putassier. Mais
comment capter son attention autrement ? Je me fais l’effet d’une de ces
affiches pour un concert de village arborant Céline Dion en beaucoup plus
gros que Sosie physique et vocal de. (J’imagine un instant une affiche
arborant les servitudes silencieuses avec les sosies physiques et vocaux de
LOUIS GARREL ET MÉLANIE THIERRY.) Mélanie Thierry dont j’ai
soigneusement omis de parler à Christophe Honoré, hors de question que
ma trouvaille de duo circule, voguant au gré des fibres optiques et des
métavers, les cas de plagiat dans le cinéma sont assez fréquents pour ne pas
les provoquer.
Une bière une de ces fins d’aprèm pour changer du café gourmand ? Rien
ne nous empêche de prendre une bière gourmande cela dit. Émoticône clin
d’œil. Jeudi ?
Ma théorie du sous-texte non souligné est définitivement morte et
enterrée. Je relève au passage la dimension ambiguë que peut revêtir
l’expression une bière gourmande (suivie du clin d’œil). Mais j’ai l’esprit
tordu. Il n’y a là évidemment aucun sous-entendu sexuel, elle se contente de
rebondir sur café gourmand. C’est la différence entre ceux qui écrivent un
texto en cinq secondes et ceux qui l’écrivent en dix minutes : l’évaluation
permanente du double sens. Je ne suis définitivement pas de mon temps où
tout est droit, carré, blanc, noir, lisible, simple. À force de vouloir lire entre
les lignes, on en devient prisonnier.
Va pour la bière gourmande jeudi ! Émoticône clin d’œil.
Elle répond par un autre clin d’œil. Allons bon ! Quel est le code en
vigueur en pareille circonstance ? Dois-je moi aussi répondre par une autre
émoticône afin de retomber sur un cycle pair et boucler la boucle ? Mais
est-ce que je ne prends pas le risque de relancer une autre salve
d’émoticônes, étant tacitement admis que c’est à elle de conclure ? Je
décide de ne rien répondre. Sachant pertinemment que mon silence va
mobiliser une bonne partie de mon inconscient durant quelques heures.
Mardi 27 septembre
Ariel doit subir l’attraction de sa propre étanchéité – cf. Belmondo scène À
bout de souffle. Je relis cette phrase que j’ai notée cette nuit dans un demi-
sommeil. Plutôt : j’ai été réveillé par cette idée, elle était l’aboutissement, le
déclic providentiel et lumineux, je me revois la noter sur un morceau de
papier, sur ma table de chevet, somnolent. Ce matin, impossible de
comprendre ce que j’ai voulu dire par là. Je suis à la fois frustré et intrigué,
je relis mes mots plusieurs fois de suite sans parvenir à remonter le fil de
ma pensée. Qu’est-ce que j’ai pu entendre par sa propre étanchéité ? Une
fois ce mystère résolu, comment peut-elle susciter une forme d’attraction
chez Ariel ? Mais peut-être, une fois retrouvé le sens de sa propre
étanchéité, le reste en découlera-t-il comme une évidence, l’attraction se
révélera-t-elle consubstantielle à la propre étanchéité. Et à quelle scène d’À
bout de souffle exactement ai-je fait référence ? Là non plus, nul besoin ne
m’est apparu de le préciser tant le lien coulait de source. Mais quelques
heures après, tout à fait éveillé et après plusieurs cafés, impossible même de
visualiser cette fameuse scène qui semblait avoir brillé en pleine nuit avec
l’éclat d’une apparition divine. Après tout, peut-être la chose à retenir de
cette illumination nocturne est-elle : je dois avoir À bout de souffle en ligne
de mire. Voilà une idée qui n’est pas d’une folle originalité – quel film
d’auteur n’a pas À bout de souffle en ligne de mire, consciemment ou pas ?
Qu’importe, accueillons pour l’instant cette révélation comme un cadeau à
ouvrir ultérieurement, au gré d’une fulgurance, peut-être ma référence me
reviendra-t-elle en travaillant, par association d’idées.
Pas de réponse de Christophe Honoré, il n’a pas encore lu mon
message. Il doit être en tournage. Rien ne presse, le temps joue pour moi,
chaque jour qui passe permet à mon scénario de ressembler un peu plus à ce
qu’il doit être.
L’écriture du scénario est la partie la plus difficile […] la moins comprise
et la moins remarquée. Frank Capra
Yann passe me voir dans l’après-midi, il a un service à me demander. Il
s’inquiète pour son fils, Jules. Il s’est essayé à pas mal de trucs ces
dernières années, il se cherche, il a une âme d’artiste, tu sais… Là, depuis
quelque temps, il a intégré une formation de graphiste-maquettiste, ça a
l’air de lui plaire, pour une fois que je le sens un peu motivé par quelque
chose… Et alors je me demandais – à ce stade, je ne vois encore rien venir.
Bon, j’imagine bien que les boîtes de prod ont déjà chacune leurs designers
attitrés, mais qui sait, je me demandais si tu pouvais leur glisser une
proposition d’affiche de Jules pour le film que tu es en train d’écrire,
comme ça, l’air de rien, ça mange pas de pain, et ça lui donne une bonne
longueur d’avance sur les autres graphistes qui ne sont pas encore au
courant du projet. Ça lui mettrait le pied à l’étrier, mais je ne veux pas non
plus te mettre dans une mauvaise posture… Je suis cueilli par sa demande,
je ne m’attendais pas à ça. J’aime beaucoup Jules, voilà quelque temps que
je ne l’ai pas croisé, surtout depuis la séparation de ses parents, et puis il a
vingt-deux ans, il fait sa vie. Ça a toujours été un gamin adorable, un peu
lunaire mais d’une extrême gentillesse, j’ai envie de l’aider. J’accepte sans
la moindre hésitation. Comme il dit, ça ne mange pas de pain, je peux très
bien servir d’intermédiaire. Et c’est une façon de partager mon bonheur
avec Yann par filiation interposée. Yann me prend dans ses bras,
véritablement ému, presque de manière excessive, tout sentiment est
disproportionné dès lors qu’il s’agit de Jules.
Mercredi 28 septembre
Cher Boris,
C’est pour vous annoncer une nouvelle tout à fait réjouissante
que je vous écris : un producteur d’une grande chaîne de télé, M6
pour ne pas la citer, a été enthousiasmé par votre scénario et
aimerait beaucoup vous rencontrer. Nous allons organiser un
déjeuner dans les prochains jours, ma collaboratrice va revenir vers
vous pour connaître vos disponibilités. Pour ma part, je n’ai qu’une
chose à dire : ça sent très bon ! Avec un partenaire pareil, autant
dire que l’affaire est dans le sac. J’ai toujours su que votre histoire
emporterait tout le monde. Croyez-moi : on va faire un beau film.
Bien à vous,
Jean
Explosion de joie en découvrant ce mail. Je le relis plusieurs fois pour
vérifier qu’aucune information ne m’a échappé. Des mois de travail qui
trouvent enfin leur justification dans ces quelques mots. Et si chaque étape
m’est un baume, celle-ci est hautement symbolique. C’est une porte sur le
concret. On entre dans le dur.
Depuis que j’ai reçu le mail, je trépigne dans mon salon, faisant de
grands gestes disloqués, enchaînant des chorégraphies improbables que je
n’interromps que pour regarder mon reflet dans le miroir avec un air de
dément et soudain éclater de rire. J’ai allumé une cigarette pour fêter ça –
au diable les quotas – motivé par un argument médicalement discutable :
les cigarettes festives, contrairement aux cigarettes béquilles, sont
inoffensives. J’en savoure chaque bouffée, rêvant à ma progéniture
cinématographique dont peu à peu les contours se dessinent.
Jeudi 29 septembre
Je n’ai pas pu m’empêcher de parler du message à Aurélie. Elle a lancé un
cri de joie qui a traversé la terrasse et nous avons levé nos verres de bière –
gourmande – à cette nouvelle avancée. Depuis le début je suis touché par
son implication dans le projet, technique comme affective : elle est
sincèrement heureuse du mail que j’ai reçu. J’ai l’impression de lui livrer
les épisodes d’un feuilleton qu’elle attend avec impatience. J’adore lui en
parler, pas tant pour la rassasier elle que pour me nourrir de l’énergie
qu’elle me renvoie. Son enthousiasme est communicatif. Chaque élément
que je lui apporte donne lieu à mille questions, citations, références, points
techniques très précis sur l’écriture, dans un flot hoquetant de petite fille.
Parler de mon scénario avec elle alimente le scénario lui-même dans une
sorte d’échange symbiotique.
Il n’est peut-être pas inutile à ce stade d’interroger la nature de notre
relation et, à vrai dire, je ne sais qu’en penser. Elle a quelque chose de
désuet qui n’est pas pour me déplaire. N’importe qui, à notre époque, serait
déjà passé à la vitesse supérieure. J’ai l’impression que nous sommes des
personnages d’un film de Rohmer, asexués et verbeux. C’est tout aussi
ridicule que charmant. Au point que le tutoiement entre nous ferait presque
figure d’anomalie. Après tout, ne passons-nous pas notre temps à nous
plaindre que tout va trop vite et qu’il faudrait ralentir ? Aurélie et moi
sommes l’incarnation même de ce ralentissement. Nous sommes la
décroissance.
Je pense pourtant que nous nous plaisons. Plutôt : je pense que je lui
plais – je suis sûr, moi, qu’elle me plaît beaucoup. Et l’écrire noir sur blanc
me plonge dans une immaturité moelleuse, l’impression d’être une
collégienne ayant fermé la porte de sa chambre à double tour pour écrire
dans son journal intime des mots avec des ronds sur les i.
Vendredi 30 septembre
Je suis rongé par le trac. Le moindre faux pas peut nous précipiter, Chabloz,
le projet et moi, au fond du précipice. Voilà trois fois que je change de
sweat, comme si ça allait faire la différence – comme si mes sweats
n’étaient pas rigoureusement identiques. La pénible sensation de me rendre
à un entretien d’embauche. Est-ce le cas ? Non. Le travail est fait. Il a eu le
scénario entre les mains, l’a lu, l’a aimé. Je dois me calmer. Le plus dur est
passé, je vais simplement assurer le service après-vente – j’ai d’abord écrit
le service après-ventre, le lapsus me semble évident tant j’ai l’estomac
tordu par l’angoisse. Reste cette croyance tenace que je suis capable de tout
faire capoter par ma seule présence. Je suis le pire ambassadeur de mon
travail.
Je me fixe dans le miroir du salon. Adopte un air désespéré, me regarde
adopter un air désespéré. Enfant, j’avais ce jeu : je me postais devant le
miroir et essayais de pleurer en me forçant à penser à des événements tristes
de ma vie. La mort de Charlot, mon chat, fonctionnait assez bien – tiens,
Charlot, déjà le cinéma. Plus mon expression était triste, plus elle
m’attristait, ce circuit fermé parvenait aisément à me tirer des larmes. Je me
reprends et tente d’imprimer à mon visage l’expression de la confiance en
soi – que j’interprète comme telle – répétant des phrases ineptes comme Tu
vas les bouffer tout cru ou Tu culmines, mec, tu culmines. Peu à peu mon
expression se transforme en une sorte de De Niro dans Taxi Driver (Martin
Scorsese, 1976), c’est totalement hors de propos mais, contre toute attente,
ça fonctionne. De Niro est prêt à aller bouffer tout cru je ne sais encore trop
qui ni quoi.
Je
suis
dévasté
anéanti
assassiné
gisant
sur le sol.
Je ne sais par quel bout attaquer le compte-rendu de ce déjeuner.
Essayons.
Je suis arrivé un peu en avance. Jean Chabloz et l’homme étaient déjà
attablés, ils avaient dû se donner rendez-vous plus tôt. Chabloz me l’a
présenté comme le directeur des développements, si j’ai bien compris.
J’étais trop intimidé à ce moment-là pour être tout à fait réceptif, il
s’agissait d’un titre suffisamment abstrait pour que chaque syllabe transpire
la position de décisionnaire. (De cette entrée en matière je n’ai retenu que
Appelez-moi Henri – phrase qui a aussitôt imprimé en moi la mélodie de
Balavoine J’me présente, je m’appelle Henri.) Le type était chaleureux, il
m’a assez vite mis à l’aise, peut-être parce qu’il était plus jeune que moi, ce
qui me conférait une sorte d’ascendant, le seul à vrai dire, et cette pensée
m’a traversé : les puissants sont de plus en plus jeunes.
Nous avons pris tous les trois des rognons sauce madère. Je m’apprêtais
à choisir le saumon, mais il m’a semblé, alors qu’ils venaient tous deux
d’opter pour des rognons sauce madère, que mon saumon aurait constitué
une marque de dissidence, un pas de côté traduisant la méfiance et le retrait,
une façon de dire Nous n’avons rien conclu, j’attends de voir ce que vous
avez à me proposer, ne criez pas victoire trop vite, vous devez savoir que je
suis un esprit indépendant. Je voulais faire montre d’esprit de groupe,
mettre en exergue d’emblée une certaine cohésion d’affinités : ça alors,
nous adorons tous trois les rognons sauce madère, si ça n’est pas un signe !
Bien que je n’aime pas les abats. Mais je n’étais pas là pour aimer, j’étais là
pour me faire aimer.
Très vite Henri entre dans le vif du sujet : mon scénario est génial, le
dispositif, la déconstruction temporelle, la poésie, l’amour, la mélancolie, la
vie quoi, Votre film, c’est la vie, la vie en une heure et demie, en cent vingt-
huit feuillets, bravo. Bien sûr la mise en scène devra être à la hauteur, mais
tout est déjà là, pour qui a saisi l’approche il suffit de se laisser porter. Je
bois du petit-lait. C’est alors qu’il entre dans les détails, il avance en
entonnoir, en spirale centripète. Il adore le casting, Mélanie Thierry est une
actrice formidable, il l’a beaucoup aimée dans La princesse de
Montpensier. Idem pour Louis Garrel, c’est probablement l’acteur le plus
doué de sa génération. Doué et beau comme un Dieu, y a pas à dire, y en a
qui ont tiré le gros lot dans la vie, ils éclatent de rire, moi aussi (voir les
rognons sauce madère). Bon, après, le truc c’est qu’il est quand même
connoté. Connoté. Là, pour la première fois, je sens un embryon de réserve.
Sans pour autant m’affoler. Il poursuit. Louis Garrel, dans l’esprit du grand
public, c’est tout de suite film français lent et ennuyeux, le type qui regarde
la tour Eiffel de son balcon haussmannien en fumant une cigarette pendant
dix minutes avec une voix off qui cite du Heidegger. Attention, ça n’est pas
ce que je pense moi, hein, moi je suis fan, mais dans l’inconscient collectif,
dans l’inconscient « populaire » (là il mime les guillemets, comme s’il
s’excusait de dire une grossièreté), Garrel, c’est l’acteur intello chiant. Je
crois qu’un tel projet gagne à être élargi. Il faut le rendre visible, ce serait
un gâchis qu’il passe à la trappe, vous connaissez comme moi la fragilité
de l’économie du cinéma en ce moment. Je refuse que ce projet soit sacrifié
sur l’autel de la crise conjoncturelle, il doit se répandre comme une traînée
de poudre, il doit être viral, je mise beaucoup sur ce film. À ce stade je ne
vois pas où il veut en venir, si ce n’est que je perçois de plus en plus son
positif comme du négatif costumé. Vous savez, voilà quelques années que je
suis dans le circuit, et j’ai lié deux, trois amitiés. Je pense à quelqu’un qui
serait emballé par ce rôle, et pas n’importe qui. Emballé par ce rôle ? Je ne
comprends pas. Plutôt, j’ai peur de comprendre. Il laisse un temps
suspendu, comme s’il allait m’offrir un cadeau de Noël, en même temps
qu’un large sourire, ses dents incroyablement blanches. (Je me souviens
qu’à cet instant précis j’ai pensé à mon père qui répétait toujours Ne jamais
faire confiance à un homme aux dents trop blanches. J’ai toujours trouvé
cette phrase absurde. Jusqu’à aujourd’hui.) Puis il lâche en me regardant
dans les yeux : Kad Merad.
L’univers se dérobe sous mes pieds. Je suis perdu, je ne comprends pas,
pourquoi me parle-t-il de Kad Merad ? Qu’est-ce que Kad Merad vient faire
dans la discussion ? Je cherche l’appui de Jean Chabloz, il va prendre la
parole, me venir en aide, nous allons faire bloc, nous allons le convaincre
que c’est une mauvaise idée, Chabloz est un négociateur chevronné, il va
lui démontrer par le détail l’absurdité de sa proposition, lui expliquer
pourquoi le rôle ne peut échoir qu’à Louis Garrel, il va faire ça de manière
diplomate et terrienne, sans condescendance. Je le regarde, mes yeux
l’appellent au secours. Il déclare dans un hochement de tête rêveur Kad
Merad, ce serait génial.
J’ai un souvenir du reste du déjeuner assez éthéré, je me rappelle
seulement qu’Henri a enfoncé le clou et continué à argumenter sur la
formidable opportunité que ce serait d’avoir Kad Merad dans ce rôle, la
chance pour un auteur comme moi d’être au volant d’une Rolls-Royce
pareille (quelques phrases plus tard, il emploiera la même métaphore, mais
en disant Ferrari, il ne semble pas encore bien fixé sur la marque). Je me
suis contenté durant tout le reste du repas de faire bonne figure, me disant
qu’on en rediscuterait à tête reposée avec Chabloz, me braquer ici
n’apporterait rien et risquerait de vexer mon interlocuteur et de desservir le
projet, voire de le faire capoter définitivement. Inutile de nager à contre-
courant (à ce propos, si j’avais su la tournure que prendrait ce repas, j’aurais
choisi le saumon).
À peine nous sommes-nous séparés devant le restaurant dans des
poignées de main chaleureuses et pleines de promesses d’avenir que
Chabloz m’a téléphoné du taxi pour me dire que c’était formidable, Kad
Merad, je m’en rendais compte ? Je ne devais pas laisser passer une chance
pareille. Pour une bonne nouvelle, c’était une bonne nouvelle. Il était
pressé, devait passer des coups de fil, il ne pouvait pas trop parler mais on
se rappelait très vite. Concluant par On a tous à y gagner, laissez mûrir
l’idée.
Alors alors alors ?
Le décalage entre mon état délabré et le ton badin du message d’Aurélie
a la largeur de douze fuseaux horaires. Alors alors alors tout s’effondre, les
fondations, les murs porteurs et le reste. Alors alors alors une longue
marche en plein désert et l’oasis est un mirage. Alors alors alors un couteau
sauce madère dans le dos.
Je lui réponds Magnifique, je te raconterai, suivi d’une émoticône
heureuse (en tout cas très souriante, quant à savoir si elle est heureuse, elle
peut très bien sourire par politesse ou par désespoir, mais bref). Je reçois
dans la foulée Hâte, suivi de trois émoticônes avec des étoiles à la place des
yeux. Pourquoi ai-je menti ? La réponse à ma question m’inquiète moi-
même : j’ai peur qu’elle ne m’admire plus. Voilà de quoi il s’agit. Pour une
fois que quelqu’un m’admire, je ne vais pas tout gâcher pour une bête
histoire de véracité. Pourquoi ai-je peur de la décevoir ? (Je remonte le fil
de mes idées comme ce saumon qui décidément m’obsède.) Pour ne pas la
perdre ? Y serais-je déjà à ce point attaché ? Serait-elle réellement déçue si
je lui apprenais que c’est (PEUT-ÊTRE, j’y tiens, rien n’est joué, loin de là)
Kad Merad qui va jouer le rôle d’Ariel ? Après tout, c’est mon scénario
qu’elle adore. C’est Ariel qu’elle aime. Or, si Kad Merad est Ariel, ça ne
change rien sur le fond. CQFD. Lui préciser qui incarnera Ariel est un détail
qui ne modifiera en rien son enthousiasme, il n’est donc pas utile de le faire.
Et je mesure toute la mauvaise foi de mon raisonnement, le validant malgré
tout.
Kad Merad est Ariel. Je relis ces mots. Non, je ne m’y fais pas. Pas
après des mois d’écriture avec Louis Garrel sous ma plume, sur la chaise à
côté, dans mon lit, sous ma peau – si je puis dire. Je ne baisse pas les bras.
Je vais remonter sur le ring, je ne lâche rien, je suis un poisson combattant,
partageant mon bocal avec Jean Chabloz et Henri-sauce-madère, nous
sommes gris, nous sommes fiers et nous irons jusqu’au bout.
er
Samedi 1 octobre
On a tous à y gagner, laissez mûrir l’idée.
Le coup de fil de Chabloz dans le taxi tourne en boucle dans ma tête depuis
hier. Je fume cigarette sur cigarette (moyenne explosée). J’ai mis un temps
infini à m’endormir, je n’y suis parvenu qu’après une bonne dose d’Atarax,
vieux reste de mes anciennes crises d’urticaire. La date de péremption était
dépassée de trois mois mais j’étais pris dans un élan d’autodestruction –
autodestruction au rabais. (Séisme dans le monde du septième art : après un
échec, un scénariste boit une cuillerée à soupe d’Atarax périmé depuis trois
mois.)
(À ce propos je suis étonné de n’avoir pas été pris d’une crise
d’urticaire au restaurant. Le corps s’habitue à tout. Même à un directeur des
développements.)
Je traîne sur Internet, visualisant des photos de Kad Merad, épluchant sa
fiche Wikipédia. Je trouve son parcours assez admirable. Je ne nie pas que
c’est un grand acteur, capable de jouer le drame comme la comédie, la
critique dithyrambique de Baron noir (que je n’ai pas vu) semble l’attester,
Kad Merad y semble magistral, je n’ai rien à y redire, c’est un excellent
acteur, à n’en pas douter. Et je suis plutôt partisan de la théorie selon
laquelle faire rire est la chose la plus difficile qui soit, un acteur qui peut
jouer la comédie peut jouer tous les registres. On est d’accord. Il n’est juste
pas le personnage d’Ariel, c’est tout. Rien que ça.
Voilà ce que j’écris en substance à Chabloz, d’une écriture sereine,
dénuée de toute colère ou de tout ressentiment, d’une neutralité
pédagogique, un constat, une démonstration, presque une notice de meuble
suédois. Il est hors de question que je transige sur le choix de mon acteur
principal. Il y va de mon scénario. Comme il y va de ma crédibilité : un
auteur qui abdiquerait à la première proposition ne donnerait pas une image
très assurée de son projet, ni de son travail de manière générale. Je n’ai rien
contre Kad Merad, grand acteur au demeurant, mais pas dans Les servitudes
silencieuses, c’est non.
Il n’a pas tardé à répondre, je m’étonne d’ailleurs qu’il n’ait pas choisi de
m’appeler, je le soupçonne de ne pas vouloir trahir à l’oral son agacement.
Mon cher Boris,
J’entends vos arguments et je sais le deuil que constitue un
changement de casting, je suis confronté à ça tous les jours. Mais
chaque fois, le processus est le même : déception-réflexion-nouvel
élan, et l’auteur ou le réalisateur finissent toujours par se réjouir de
ce changement, croyez-en mon expérience.
Un scénario est une matière vivante, une masse mouvante qui
évolue en permanence, tel acteur lui fera prendre telle inflexion, tel
autre telle couleur inattendue, il faut se nourrir des changements et
les accompagner, s’en servir et les servir, rester à l’écoute des
moindres variations, rien n’est pire qu’un script figé. Il ne faut
jamais oublier qu’ils sont écrits pour des acteurs, un scénario n’est
pas un roman, le texte n’est pas une fin en soi : ce sont les acteurs
qui lui donnent vie. Je crois beaucoup en Les servitudes silencieuses
avec Kad, beaucoup, je vous assure. Si je trouvais que ça n’est pas
une bonne idée, nous ne donnerions pas suite à la proposition, nous
irions voir ailleurs. Mais ce choix va apporter à l’histoire une
nuance inédite, une palette plus contrastée. Nous avons tous à y
gagner, vous, moi, le projet. Encore une fois : laissez mûrir l’idée.
On va faire un beau film.
Bien à vous,
Jean
Et l’impression de me faire planter un deuxième couteau dans le dos en
lisant son message. La deuxième lame du rasoir. La première vous rafraîchit
le cou, la seconde vous décapite. J’allume une cigarette, la je ne sais plus
combientième, j’ai arrêté de compter depuis hier. La cigarette du condamné
renouvelée sans cesse.
Je lui ai tout raconté. Le rendez-vous, le restaurant, le directeur des
développements. Je lui ai tout raconté comme un scénariste : j’ai inventé.
Pas tout. Je lui ai dit que le type a adoré mon scénario (ce qui est vrai) et
qu’il a trouvé mon choix de casting idéal (ce qui est faux). Elle a laissé
éclater sa joie et a déclaré que cette grande nouvelle méritait un petit verre
de blanc. Et je me suis vu trinquer à la réussite de mon projet, aux
Servitudes silencieuses, à Mélanie Thierry, à Louis Garrel, je me suis vu
trinquer à ce qui aurait dû être et jamais vin blanc n’a été aussi âpre en
bouche, millésime du dos courbé, cuvée du rêve bradé.
J’étais pourtant parti pour tout lui dire mais, je ne sais pas, je crois qu’à
cet instant précis j’ai eu besoin de son enthousiasme, de ses yeux qui
s’éclairent comme ceux d’un enfant, siphonner chez elle le carburant dont
je manque. On n’est jamais tout à fait mort tant qu’il subsiste une personne
qui pense à vous : tant que Louis Garrel fait partie de l’aventure dans
l’esprit d’Aurélie, mon projet existe encore. Il faudra bien que je lui dise la
vérité dans les jours à venir, je ne peux décemment pas le lui cacher très
longtemps. Mais pas aujourd’hui. Pas encore, c’est trop frais, j’ai besoin
que mon rêve survive encore quelque part. Je rentre de notre rendez-vous
un peu plus léger. Elle a même réussi à me faire rire et à me faire oublier
mes tourments le temps de notre rendez-vous. Les gens stockent leurs
données dans des clouds situés dans de gigantesques installations au milieu
de l’océan Pacifique, Aurélie est mon cloud à moi – je ne sais pas si elle
apprécierait cette image, on a connu plus romantique. Mes illusions noyées
au fin fond de l’océan Pacifique, on ne pourrait trouver plus juste.
Reste que j’ai encore bon espoir de faire plier mes deux détracteurs, je
ne compte pas me laisser faire.
Dimanche 2 octobre
Je suis abattu. Je ne sais plus où j’en suis. Tout m’apparaît soudain lointain
et inutile. Une feuille est posée à côté de mon ordinateur, noircie de Je n’ai
plus d’horizon. Phrase répétée vingt, trente, peut-être cinquante fois, en tous
sens. À la manière du All work and no play makes Jack a dull boy de Jack
Torrance dans Shining (Stanley Kubrick, 1980). Je ne me suis même pas
aperçu que j’avais rempli la feuille. Je n’ai plus d’horizon. Ça me semble
assez bien résumer l’état qui m’enveloppe, une torpeur qui pèse des tonnes,
répartie dans mon corps tout entier. Comme si un chantier sur lequel je
travaille depuis des années venait brutalement d’être interrompu jusqu’à
nouvel ordre. Je suis la Sagrada Família de Barcelone, je vais finir mes
jours cerné d’échafaudages laissés là au cas où, on ne sait jamais, tout ça
pourrait reprendre un jour. Je suis un dépôt de bilan. Il est onze heures et je
suis en pyjama. Quelle plus belle image du désœuvrement ? Quel plus beau
résumé des bras ballant dans le vide. Heureusement j’ai rendez-vous avec
Yann pour aller à un vide-greniers. Voilà qui va m’obliger à enfiler un jean
et un sweat. Je vais finir comme Mathieu Amalric dans le magnifique Rois
et reine (Arnaud Desplechin, 2004), à déambuler dans la rue en pyjama et
robe de chambre en tenant des propos incohérents. À être au fond du trou,
autant le faire avec panache.
Yann attrape une plaque métallique Texaco type années 50, l’observe sous
toutes les coutures, demande le prix au type et l’achète. Quand je lui
demande si elle lui plaît, il me répond Pas spécialement. Il cherche à
décorer son appartement de choses impersonnelles, qui ne lui parlent pas,
qui ne soient liées d’aucune manière à ce qui se trouvait chez eux (eux :
Martine, Jules et lui). Peupler son nouvel environnement d’objets sans
mémoire pour ne pas réveiller les fantômes. Je lui demande Au risque de
vivre au milieu de trucs moches ? Il rit et ajoute Au moins je ne risque pas
d’être attendri. Il me montre la plaque Comment des gens peuvent aimer ce
genre de trucs ?
Dans le flot de la discussion, il me dit qu’il a été recontacté par Nancy,
elle veut boire un café. Nancy ? Si, tu sais bien, la fille avec qui j’étais
avant Martine. Le prénom surgi d’outre-tombe me ramène vingt-cinq ans
en arrière. Je lui dis que c’est super, ça va lui faire du bien. J’ai envie de
voir personne. Envie de rien reconstruire. J’ai déjà du mal à égayer mon
mur, alors mon cœur… Un peu plus loin, il achète un poster répertoriant de
nombreuses espèces de champignons.
Je déniche quant à moi un petit livre de poche, L’organisation de
l’espace dans le Faust de Murnau d’Éric Rohmer (sa thèse de doctorat de
1972 publiée quelques années plus tard). Je me suis dit que je l’offrirais à
Aurélie. Ça m’a semblé être une bonne idée sur le moment. Maintenant que
je suis chez moi, le livre entre les mains, j’ai un doute : comment va être
perçu mon geste ? N’est-ce pas un peu trop intime d’offrir un livre sans
raison ? Où nous situons-nous sur l’échelle de la crème brûlée ? Je l’ai
trouvé à cinquante centimes dans un bac à livres au milieu d’ouvrages de
Rika Zaraï et de Philippe Bouvard. Voilà qui me fascine : par quel parcours
sinueux et probablement rocambolesque une thèse de Rohmer finit-elle par
se retrouver dans un bac entre Rika Zaraï et Philippe Bouvard ? Comment
un film avec Louis Garrel finit-il par se retrouver avec Kad Merad ? Tout
me ramène à ça de manière obsessionnelle.
Lundi 3 octobre
Si l’on m’avait demandé, dans Les amants du Pont-Neuf (Leos Carax,
1991), mon choix de casting pour jouer aux côtés de Juliette Binoche,
jamais le nom de Denis Lavant ne m’aurait traversé. Certes, personne ne
connaissait Denis Lavant à l’époque, hormis Leos Carax. Quand bien
même, je ne les aurais pas trouvés assortis le moins du monde, Juliette
Binoche et lui, le couple le plus dissonant qui soit, elle belle comme un jour
naissant, lui et son physique atypique voire menaçant. Et pourtant. Pourtant
voilà. Les amants du Pont-Neuf, le film romantique par excellence, le
casting qui fait mouche. Comme quoi. Qui aurais-je choisi, moi, de mettre
face à Juliette Binoche parmi les acteurs de ce début des années 90 ? À
brûle-pourpoint j’aurais probablement dit Jean-Hugues Anglade. Tout ça
parce que je l’aurais vu quelques années plus tôt dans 37°2 le matin de
Beineix et que son romantisme impulsif et fiévreux aurait cadré ici à
merveille. Voilà, j’aurais fait le suiveur. Peut-être est-elle là, la différence
entre le casting parfait et le casting génial. L’un va à l’évidence, l’autre la
fuit comme la peste. Louis Garrel et Mélanie Thierry étaient peut-être mon
Anglade-Binoche à moi, un couple trop sûr, trop beau, trop annoncé. Il faut
se décaler. Il faut le pas de côté. Il faut se denis-lavantiser. Il faut rôder un
soir d’été du côté du Pont-Neuf.
Les amants du Pont-Neuf. Voilà un projet surhumain, hors norme, au-delà
de toute raison. Reconstruire une réplique exacte du Pont-Neuf au fin fond
de l’Hérault, à Lansargues, entreprise qui a coûté une somme titanesque aux
producteurs, un gouffre financier, on a traité Carax de fou, d’inconscient,
pourtant il n’a jamais cédé, à aucun moment il n’a baissé les bras, il se
serait accroché à son projet quitte à mettre en faillite tous les producteurs du
pays s’il avait fallu. Qui a déjà vu Carax en pyjama à onze heures parce que
son projet n’avance pas comme il le souhaite ? Et que dire alors de Coppola
et du cauchemardesque tournage d’Apocalypse Now ? Et moi je
m’écroulerais pour une proposition de changement de casting en début de
projet ? On n’a pas tous les mêmes épaules. (Y en a qui ont tiré le gros lot
dans la vie, dirait l’autre.)
Apocalypse Now justement, parlons-en. L’histoire du cinéma est truffée
de ces changements de casting de dernière minute, pour le meilleur et pour
le pire. Le rôle du capitaine Willard était destiné au départ à Steve
McQueen, avant d’être attribué à Harvey Keitel. Harvey Keitel, c’était une
évidence, Mean Streets, Taxi Driver, tout en démence rentrée, mais oui,
bien sûr, Harvey Keitel EST le capitaine Willard ! Sauf que non. Sauf que
Coppola n’a pas été convaincu. Keitel a été remplacé par Martin Sheen. Oh
mais nooon, pas ce Martin Sheen tout fadasse, hurle le spectateur
désappointé, remplacer Keitel par Sheen, nooon, Francis, tu es sérieux ? Tu
es sûr de ton coup ? Mais devant le résultat, oui, bien sûr, c’est lui Willard,
et comment que c’est lui, c’est virtuose, impeccable, majestueux, parce que
son apparence plus lisse rend sa folie plus effrayante. Coppola, lui, l’avait
vu. Là encore : fuir les évidences.
Voilà où j’en suis de mes réflexions : nulle part. Comme le capitaine
Willard, perdu au milieu de rien, une jungle hostile et inconnue, et comme
lui plus j’avance et plus je suis perdu.
Mardi 4 octobre
Dans ma boîte mail, un message d’un certain Jujulafrite ayant pour objet
Essai, accompagné d’une pièce jointe intitulée, elle aussi, Essai. J’ouvre le
message, il s’agit de Jules, le fils de Yann. Si j’avais dû associer le
pseudonyme à une personne, je crois que Jules serait arrivé en dernière
position. Ce nom est à l’exact opposé de lui, introverti et timide. Jules a tout
sauf la frite – on serait plus près de l’écrasé de pommes de terre. Mais n’en
sommes-nous pas tous là ? À nous créer des avatars d’écran, des vies
parallèles, virtuelles et flamboyantes, des images de ce que nous ne sommes
pas et aimerions être ? Que fais-je d’autre, moi, sinon me rêver en Louis
Garrel ? On dirait moi à son âge. Il ira loin, ce petit. Il ira se casser les dents
sur des rognons sauce madère.
Salut Boris,
Ci-joint un essai en fonction des éléments que m’a donnés papa,
bises
Jules
J’ouvre son fichier et reste un instant figé. Je ne sais qu’en penser. Si Jules
n’était pas le fils de Yann, si je n’avais pas la sympathie que j’ai pour lui, je
penserais quelque chose comme : c’est horrible.
Il a fait un montage à partir de photos glanées sur Internet (mon
montage Photoshop à moi n’a presque pas à rougir devant le sien à vrai
dire). Louis Garrel et Mélanie Thierry sont face à face, de profil, et se
regardent passionnément. À ceci près que les proportions ne sont pas
respectées, le visage de Mélanie Thierry semble beaucoup trop petit,
comme si elle revenait d’un séjour dans une tribu amazonienne de
réducteurs de têtes. Ou alors elle est plus loin, mais ça n’est pas très
cohérent pour un face-à-face. À ça s’ajoute un autre problème : les regards
ne se croisent pas. Tous deux ne se regardent pas dans les yeux. Louis
Garrel semble regarder le front de Mélanie Thierry et elle son nez à lui
(j’imagine qu’il n’était pas aisé de trouver des photos où la direction des
yeux tombait pile). Avec son air sérieux et tourmenté, il semble lui
reprocher d’avoir une tache sur le front. Mélanie, elle, a l’air de se poser
mille questions sur la taille du nez de Louis.
En bas de l’affiche, le nom des acteurs, le titre du film et, en dessous,
Un film de suivi de mon nom. Il y a eu un malentendu, Jules croit que c’est
moi qui réalise le film. Mais c’est le moindre des problèmes au regard de
tout le reste. J’espère que Yann et Martine ne payent pas trop cher la
formation de graphiste.
Je ne sais que lui répondre. J’hésite un instant à lui faire un retour
construit et argumenté mais ne m’en sens pas la force. J’ai peur de le
blesser. Jules a toujours été un garçon sensible, je me reconnais beaucoup
en lui.
Je lui réponds C’est super, merci Jules !! Bises !
(Si les décorateurs de plateau, en lieu et place de l’exacte réplique du
Pont-Neuf, m’avaient construit un pont avec des boîtes à chaussures
tartinées de gouache, je leur aurais dit C’est super, merci les gars !! avant de
disparaître sans laisser de trace.)
Mercredi 5 octobre
Je viens de relire mon scénario en diagonale et me suis pris à imaginer
certaines répliques d’Ariel dans la bouche de Kad Merad. Cet exercice
m’apparaît comme un premier pas vers la capitulation, je n’aime pas ça. Il y
a en moi deux sous-moi qui luttent avec acharnement, s’infligeant des clés
de bras et des manchettes au menton, un Jekyll et un Hyde s’écharpant à
mort, et je ne saurais dire lequel des deux est dans le vrai. Finalement, la
question à se poser, la seule qui vaille, est peut-être : ai-je le choix ? Bien
sûr, je peux rester intraitable, inflexible, droit dans mes bottes, mais
ensuite ? Ce sera non de la part d’Henri-sauce-madère, et peut-être Chabloz
va-t-il me lâcher dans la foulée, dégoûté que je n’aie pas saisi l’opportunité
qu’il s’était échiné à me donner. Un gamin ingrat et capricieux incapable de
voir la chance qu’il a, voilà ce que je suis, se dira-t-il.
La mort dans l’âme, j’envoie à Chabloz un mail dont la brièveté et la
sécheresse de ton expriment la capitulation sans enthousiasme. Je veux qu’il
comprenne en filigrane que j’accepte non parce qu’il a raison, mais parce
qu’il a le pouvoir.
Je continue d’être mitigé quant au choix de Kad Merad, mais si
ce choix se confirme, comme cela semble en prendre la voie, je dois
modifier certaines choses. Ça ne marche pas en l’état. Le texte doit
être remodelé en fonction du rythme propre à l’acteur. Je vous fais
passer une version revue et corrigée dans les meilleurs délais et
nous aviserons.
Boris
Sa réponse ne se fait pas attendre.
Cher Boris,
En voilà, une bonne nouvelle ! Pour tout vous dire, je savais que
vous opteriez pour la meilleure des solutions. Car vous et moi ne
sommes motivés que par une seule et unique chose, tendus vers le
même but : le film, le film et rien d’autre. Nous ne sommes là que
pour le servir au mieux. J’écris tout de suite à notre ami de M6 qui
sera ravi de votre décision.
Bien à vous,
Jean
Je ne sais exactement ce que je ressens après cet échange. Comme en
transit, les valises à la main, n’osant encore les poser nulle part.
Jeudi 6 octobre
Jean m’a dit que vous étiez partant pour Kad et même emballé
par ce choix, en voilà, une bonne nouvelle !! Il va adorer votre
scénario, j’en suis convaincu !
H.
Un mail d’Henri. C’est Chabloz qui a dû lui donner mon adresse, d’ailleurs
il est dans la boucle. Partant et emballé. Je serais curieux de savoir ce que
Chabloz lui a raconté. Mais soit, partant et emballé donc, faisons ça. Se
concentrer sur le verre à moitié plein : le producteur reste dans la course,
donc le projet aussi, c’est une bonne nouvelle, ne boudons pas notre plaisir.
Suis-je censé renvoyer quelque chose ? Son mail n’appelle pas de réponse
particulière. Mais rester muet pourrait être interprété comme un signe de
rancune. J’opte pour un sobre :
Merci Henri, je croise les doigts !
Je n’en finis pas de reprendre des rognons.
Aurélie a tenu à m’entraîner dans une de ses pâtisseries préférées pour me
faire goûter, avec tout le sens de la nuance qui la caractérise, le meilleur
tiramisu à la fraise du monde. En attendant qu’on nous serve, elle se lance
dans une théorie selon laquelle Louis Garrel est l’héritier de Chaplin et
Keaton, elle vante son expressivité désuète et la grammaire de son corps.
C’est un mime d’un autre temps, sensuel et lunaire, cérébral et burlesque,
tu as de l’or chorégraphique entre les mains, Boris. Et, même si je ne saisis
pas tous ses adjectifs, je lui dis que j’ai justement prévu une chorégraphie
dans mon scénario. Elle exulte, c’est une idée merveilleuse. Elle ajoute Le
noir et blanc va décupler la puissance de cette scène !
À plusieurs reprises pendant qu’elle parle, je glisse la main dans mon
sac pour en sortir le livre de Rohmer et le lui offrir, sans trouver la force
d’aller au bout de ce geste. Après quelques tentatives infructueuses, alors
que je m’apprête à le faire, le serveur arrive et lance Et deux tiramisus pour
les amoureux ! Je lâche aussitôt le livre, tétanisé, je me sens devenir blême.
Aurélie éclate de rire et le remercie. Deux réactions totalement opposées. Je
crois qu’il faut que je me détende.
Je rentre chez moi avec le livre de Rohmer.
Vendredi 7 octobre
Je me suis levé ce matin d’humeur très positive, avec la pleine conscience
de la tâche à accomplir. L’absence d’horizon a laissé place à une route
droite et sans fin qui s’ouvre devant moi, la route 66 qui traverse le désert
des Mojaves, je n’ai qu’à me laisser porter dans une grosse Buick
décapotable, du Lee Hazlewood dans le poste de radio. Je me sens gonflé
d’une énergie qui, depuis deux jours, m’avait complètement abandonné.
Impossible de dire à quoi ce regain de vitalité est dû, il ne s’est rien passé
cette nuit, pas d’apparition divine, pas de rêve symbolique, pas
d’illumination – pas même d’Atarax avant de me coucher, j’étais tellement
épuisé que je suis tombé comme une masse. Il faut croire que nous sommes
programmés pour survivre à tout. Sauf cas extrêmes, nous ne nous laissons
pas mourir. Peut-être mon corps est-il simplement fatigué d’être fatigué.
Il n’y a pas de fatalité, il n’y a que des opportunités. On m’impose Kad
Merad ? Eh bien allons-y. C’est un signe. C’est que mon projet doit aller
dans ce sens. Que serait l’art sans accidents ? Sans hasards ? Sans
contraintes ? Une vieille dame poudrée dans un tournoi de bridge.
Je vais passer mon scénario au tamis de la personnalité de Kad Merad.
Je suis suffisamment resté au fond de la piscine, il est l’heure de donner un
coup de talon.
Les servitudes silencieuses sont mortes, vive Les servitudes
silencieuses.
INT. CHAMBRE – SOIR
ARIEL
À quoi tu penses ?
MARIANNE
À rien. À nous.
ARIEL
Je te sens loin. Tes yeux ont pris le Transsibérien.
MARIANNE
Mais quand je reviens, tu es toujours sur le quai, c’est l’essentiel, non ?
ARIEL
C’est plein de courants d’air mais on finit par s’y faire.
J’ai travaillé deux heures d’affilée, en immersion totale, entre extrême
concentration et lâcher-prise, minutieusement, calant mon pas sur un
nouveau rythme comme un danseur de tango doit s’habituer à une
partenaire inconnue, comprendre son tempo, ses pauses, ses silences, ses
regards. Peu à peu, au fil de l’écriture, une alchimie nouvelle s’est
instaurée, différente de celle qui existait entre Louis Garrel et Mélanie
Thierry. Différente mais pas inintéressante, au contraire, car moins
attendue. Comme Martin Sheen, on n’attend pas Kad Merad dans le
dérèglement des sens, ce qui rend les scènes de rupture plus poignantes.
Sans toutefois sombrer dans le contre-pied forcé. Je me méfie du syndrome
Tchao Pantin, qui à l’époque avait fait l’unanimité et qui ne m’a jamais
convaincu, je ne saurais dire pourquoi, peut-être que je sentais trop le type
derrière qui fait son Tchao Pantin justement – je me comprends. Ça me
rappelle une anecdote (qui en soi n’a pas grand-chose à voir) : Sautet
suggère un jour à Montand, pour une scène, de mettre une veste en cuir,
décontracté, et Montand lui répond Oui mais non, parce que la veste en
cuir, tu vois, ça fait pas décontracté, au contraire, ça fait « J’ai mis la veste
en cuir ». J’aime beaucoup cette histoire rapportée par Jean-Loup Dabadie
– qui, soit dit en passant, figure dans mon panthéon des scénaristes, lui
n’aurait pas passé deux jours en pyjama, il aurait tout de suite senti le
potentiel narratif de ce nouveau virage. Et que dire de Montand, encore un à
qui on n’aurait pas forcément confié à ses débuts un rôle dramatique, et
pourtant quelle profondeur, quel jeu !
Je me surprends à aimer mon projet d’une autre manière. Une île peut
s’aborder par mille rivages.
Samedi 8 octobre
Mercredi sort L’innocent, le dernier film de Louis Garrel, intéressé ?
J’ai reçu son texto il y a un petit quart d’heure et je dois avouer qu’il
m’a fait redescendre. Comme ces types qui commencent doucement à
émerger d’un chagrin d’amour et à qui l’on dit J’ai croisé ton ex hier, elle
avait l’air en forme. Son texto me ramène à la première version de mon
projet et m’assomme un peu.
Que signifie le intéressé ? Trois interprétations s’offrent à moi : 1) Le
thème te tente ? 2) Tu as prévu d’aller le voir ? 3) Veux-tu qu’on aille le
voir ensemble ? Dans le doute il faut que ma réponse embrasse les trois
questions. Des réponses différenciées (et honnêtes) donneraient : 1) Hélas
oui. 2) Non, la cicatrice est encore fraîche, c’est trop douloureux. 3) Ce
serait pire.
Voilà peut-être l’occasion de lui annoncer, le plus simplement du
monde, Écoute, voilà, petit changement de casting, Louis ne fait plus partie
du projet, du coup c’est un peu douloureux d’aller le voir, je suis désolé,
suivi d’une émoticône désolée (donc redondante).
Je commence à taper les premiers mots puis m’interromps. Je n’y arrive
pas. J’ai du mal à franchir le pas. Peut-être serait-il plus simple de le lui
annoncer de visu la prochaine fois qu’on se voit. Peut-être même
l’accompagner à la séance et la prévenir juste avant, de manière naturelle et
détachée. L’écrit peut parfois prêter le flanc à des malentendus. Quant à
savoir si j’ai envie d’aller voir le dernier film de Louis Garrel, j’avoue être
partagé. Une partie de moi a envie d’aller boire un café avec son ex, l’autre
partie a très peur de replonger dans le chagrin d’amour la tête la première.
Je me fends d’une réponse qui me semble couvrir le champ des
réponses possibles, Oh ben oui !, et que je regrette tout de suite après
l’avoir envoyée.
Dimanche 9 octobre
Nouveau message de Jujulafrite, accompagné d’une pièce jointe intitulée
Essai2. Cette fois-ci aucun texte, pas de message, seulement la pièce jointe.
Je l’ouvre. Il s’agit d’un nouveau montage pour l’affiche. Différent du
précédent mais du même niveau. En fait non, pire. On y voit cette fois
Louis Garrel derrière Mélanie Thierry, il lui enlace la taille. Sauf que les
bras qui enlacent ne sont pas ceux de Louis Garrel, ce sont des bras qui
étaient déjà autour de la taille de Mélanie Thierry sur la photo qu’il a
trouvée sur Internet. On ne sait pas à qui ils appartiennent mais Jules les a
gardés. Les bras de Louis Garrel, initialement le long de son corps,
semblent effacés à partir du coude pour que les faux bras prennent le relais.
Il pourrait très bien s’agir d’une affiche pour un film d’horreur, une histoire
de zombies démembrés – mais amoureux. Point positif : la partie haute des
bras de Louis Garrel et les avant-bras inconnus sont de la même couleur,
noir. On a échappé au pire.
Tous deux regardent droit devant eux, vers un horizon lointain, un
avenir plus radieux, un montage moins raté. Autre point positif : les regards
cette fois ne sont pas approximatifs, ils sont tous les deux dirigés dans la
même direction (en même temps, il faut le faire pour rater l’horizon).
Quant à la typo du titre, il l’a modifiée, elle est plus serrée que la
précédente, à peine lisible, les lettres se bousculent, on doit plisser les yeux
pour les discerner.
Je ne sais pas quoi répondre. La sagesse consisterait à mettre l’accent
sur le positif, mais lequel ? Bravo Julien, les manches sont de la même
couleur !
Je me contente d’un Encore super, merci Julien !!
Lundi 10 octobre
INT. CHAMBRE – JOUR
ARIEL
Je pourrais être ton père, tu sais ça ?
MARIANNE
Non tu ne le pourrais pas, je déteste mon père.
ARIEL
Détester demande beaucoup d’énergie.
MARIANNE
Se faire détester en demande tout autant. Tu ne détestes personne, toi ?
ARIEL
À partir d’un certain âge, on ne conjugue plus détester au présent, les vieilles
artères se nourrissent de pardon.
MARIANNE
Le pardon c’est du sucre, ça bouche les artères.
ARIEL
La haine bouche tout, les artères et l’avenir.
MARIANNE
Il faut savoir haïr pour avoir conscience de la valeur d’aimer.
Elle le regarde. Ils s’embrassent.
De nouveaux dialogues viennent remplacer les anciens, plus nuancés, plus
sûrs aussi, comme profitant de la nouvelle maturité de mon personnage.
Kad Merad et Mélanie Thierry ont dix-sept ans d’écart. Leur différence
d’âge apporte quelque chose de trouble à mon histoire, une dimension
vénéneuse mais aussi plus touchante, absente de la version précédente :
Ariel se sent éconduit parce qu’il est vieux et dépassé. Marianne représente
la jeunesse, la fraîcheur, lui est à l’automne de sa vie. Au chagrin d’amour
s’ajoute un questionnement sur le temps qui passe. Leur duo me ramène à
un film que j’avais beaucoup aimé à sa sortie et que j’avais oublié : Les
sentiments (Noémie Lvovsky, 2003), avec le regretté Jean-Pierre Bacri et la
toujours sensationnelle Isabelle Carré. Là aussi la différence d’âge faisait
d’eux un couple a priori improbable, voire fort mal assorti, mais qui
pourtant nous emportait dès la première seconde. Cette réminiscence
bienvenue me dit que c’est possible, elle valide ma nouvelle formule. Et
Clouzot, qui avait opté pour Reggiani face à Romy Schneider (encore elle)
pour son film L’enfer, ils avaient seize ans d’écart, presque comme mes
acteurs, film malédiction qui ne verra jamais le jour et laissera abîmés ses
protagonistes, voire les tuera. Quel chef-d’œuvre il promettait d’être – et
pourtant : seize ans d’écart !
Mardi 11 octobre
Ce matin, je suis passé voir Yann pour l’aider à monter un nouveau matelas
dans son appartement – l’ancien lui faisait mal au dos. Il m’a parlé de
Martine, du divorce, c’est compliqué, il la trouve dure. Il me demande si
Jules m’a montré des choses. Je lui réponds Oui oui, il m’a envoyé deux
essais, c’est très bien. Il semble rassuré, il n’a pas besoin de beaucoup plus.
C’est très bien, il peut faire des kilomètres avec ça. Je lui devine un petit
sourire entre fierté et soulagement. C’est un garçon secret, tu sais, il ne
parle pas beaucoup mais je vois bien qu’il est très excité par ce projet
d’affiche. Merci de faire ça pour lui, notre séparation l’a déglingué lui
aussi, même s’il n’a jamais rien exprimé et s’il a toujours fait bonne figure.
Il nous a épargnés, c’est le monde à l’envers quand on y pense.
Tout à coup, je ressens une pression énorme, je me retrouve tuteur d’un
enfant fragilisé par un divorce. C’est à moi de le requinquer, c’est ma
mission. Je le rassure, je lui répète que Jules est doué, tout en pensant aux
avant-bras qui enlacent la taille de Mélanie Thierry. Je vais laisser passer un
peu de temps, je ne suis pas encore mûr, je crois, pour avouer que Louis
Garrel ne devrait pas être sur cette affiche. Quand le projet sera un peu plus
avancé, j’en informerai Jules, il fera d’autres essais. En ce moment, Yann
n’a pas besoin que je l’embête avec des histoires d’avant-bras collés et de
regards qui ne tombent pas pile.
Il est possible aussi que je n’assume pas ce changement de distribution
qui pourrait passer à ses yeux pour un échec. J’ai encore besoin de
l’admiration de Yann comme de l’enthousiasme d’Aurélie pour continuer
d’avancer.
Il me dit qu’il a fini par accepter d’aller boire un café avec Nancy. Elle
est en plein divorce aussi. Pourquoi les gens divorcés attirent les gens
divorcés ? C’est un truc chimique tu crois ? On sécrète une hormone ? Je
lui demande comment ça s’est passé. Ça s’est passé qu’il nous est passé
vingt ans dessus et qu’on les remonte pas à la rame avec un café.
Mercredi 12 octobre
EXT. PLAGE – JOUR
Ils sont sur la plage. Ariel assis, Marianne sort de l’eau, vient
déposer un baiser sur sa bouche et s’assoit à côté de lui. À côté,
un enfant joue avec des coquillages qu’il empile minutieusement
en les faisant parler. Ariel le regarde longuement. Quand il sort de
ses rêveries, il remarque que Marianne le fixe en souriant, ils
échangent des regards interrogatifs et amusés.
ARIEL
Quoi ?
MARIANNE (espiègle)
Quoi, quoi ?
ARIEL
Pourquoi tu me regardes comme ça ?
MARIANNE
Comment comme ça ?
ARIEL
Avec cet air…
MARIANNE
Depuis quand dois-je justifier mes airs ?
ARIEL
Je veux un compte-rendu de cet air sur mon bureau lundi à la première heure.
Première scène où Ariel exprime (ou plutôt n’exprime pas) un désir de
paternité, il veut un enfant avec Marianne, il est en train de prendre
conscience de cette pulsion, mais ce désir n’est pas formulé. Cette scène
version Louis Garrel était plus bavarde et explicite, elle est ici plus suggérée
et de fait plus puissante parce que sujette à mille questions inquiètes d’un
homme de presque soixante ans. Il y a quelque chose de beau dans la
manière dont Ariel regarde cet enfant sans un mot, partagé entre rêve et
mélancolie, entre paradis perdu et avenir lumineux. Toutefois, cette scène
doit être enjouée et espiègle pour éviter la solennité. Sa légèreté traduit la
pudeur d’Ariel qui peine à aborder ce sujet de manière frontale.
Je rentre de la soirée cinéma avec Aurélie habité d’états contradictoires,
troublé et agacé, charmé et déprimé, il me faut remettre de l’ordre dans tout
ça.
Voir Aurélie dans ce cadre-là m’a quelque peu déstabilisé, nous
obéissions à des codes que je ne maîtrisais pas, adoptions une nouvelle
grammaire dont je ne savais rien. Je commençais à peine à prendre mes
marques lors de nos rendez-vous et voilà que je me retrouvais dans un
cinéma, avec l’incongruité de se retrouver côte à côte, séparés par un simple
accoudoir, quand jusque-là une table servait de rempart à mes
appréhensions.
J’ai d’abord été encombré des clichés de premier baiser échangé dans la
pénombre d’une salle de cinéma ou dans un de ces drive-in des années 50.
Je nageais en plein American Graffiti (George Lucas, 1973) – un American
Graffiti d’intérieur. Mais dès le générique, Aurélie est entrée dans le film
pour n’en sortir qu’une fois les lumières rallumées. Après la séance, nous
sommes allés boire un verre et avons longuement parlé du film. Aurélie fait
partie de ces personnes qui adorent parler du film qu’elles viennent de voir,
le décortiquer, l’analyser en tous sens, le désosser tant qu’il est chaud, alors
que j’appartiens moi à la famille des taiseux qui aiment laisser infuser et
prolonger l’état de transe dans lequel vous laisse le visionnage. J’ai besoin
d’un sas de décompression, Aurélie avale les paliers sans transition.
L’omniprésence de Louis Garrel dans la conversation et l’excitation
d’Aurélie l’imaginant dans mon film rendaient le moment plus pesant
encore. Circonstance aggravante : le film est très bon. J’aurais aimé
(pardon, Louis) qu’il fût raté. J’aurais aimé que Louis Garrel trébuche au
moment où il m’échappe, s’étale de tout son long, que ce fiasco
l’affaiblisse, me le rende moins désirable. Je n’en suis pas fier, mais n’est-
ce pas humain ? Ne souhaite-t-on pas secrètement que nos ex tombent sur
des types moins drôles, moins beaux, ayant le souffle plus court au lit ? Je
regardais Aurélie s’animer, décortiquant des scènes de L’innocent, des
expressions précises de Louis Garrel, me démontrant méthodiquement à
quel point il allait être génial dans mon histoire. J’accompagnais son
enthousiasme d’emballements surjoués, d’acquiescements douloureux. Il
allait être parfait dans mon scénario, elle en était convaincue, moi aussi.
Lorsque nous nous sommes quittés, elle s’est fendue d’une bise très
appuyée au coin de mes lèvres. Je suis resté un instant paralysé par la
surprise, ne sachant si c’était intentionnel ou si son baiser s’était échoué là
comme une balle perdue. Le sourire qu’elle m’a adressé m’a confirmé que
de balle perdue il n’était nullement question ici, nous étions bel et bien en
présence d’une frappe chirurgicale minutieusement ciblée. Mon mutisme
masquait un affolement intérieur, un branle-bas de combat de tous mes sens.
Je suis ce soir tiraillé entre le goût amer de l’excellence de Louis Garrel
et une sorte d’excitation adolescente. Une fille me fait une bise sur le coin
de la bouche et me voilà tout émoustillé. J’ai l’impression de sortir de trente
années dans un monastère tibétain.
Jeudi 13 octobre
EXT. PARC – JOUR
ARIEL
Parfois je me demande ce que tu fais avec moi…
MARIANNE
Et toi ? Qu’est-ce que tu fais avec toi ?
ARIEL
Je m’encombre.
Levé depuis six heures du matin pour travailler, ce qui me semble assez bon
signe. L’angoisse est une couche-tard, l’excitation une lève-tôt. J’ai travaillé
trois heures d’une seule traite, m’interrompant à peine pour me servir des
cafés. Je suis particulièrement fier de certains passages absents de la
première version, qui se sont imposés à moi sans trop d’efforts. Une suite
d’apparitions miraculeuses. Ce matin, mon bureau : la grotte de Lourdes.
Séance de travail qui m’a conforté dans l’idée que Kad Merad est mon
Ariel, un Ariel plus fragile, plus sensible. Louis est trop beau pour être aussi
friable, il n’a pas dû subir les brimades de l’enfance, il n’a pas connu les
égratignures que le temps transforme en crevasses. Je n’imagine pas Louis
Garrel enfant autrement que beau et intégré. Je n’imagine pas Kad Merad
enfant autrement que dans la peau du petit gros rejeté. Mais peut-être que je
me trompe. Peut-être que je projette sur lui celui que j’ai moi-même été. Si
tel est le cas, raison de plus pour préférer cette nouvelle distribution, je
connais ces blessures, je sais leurs effets.
Je décide d’envoyer une première version corrigée à Chabloz pour
prendre la température, et, accessoirement, sursaut d’orgueil, lui montrer
que je suis efficace dans l’adversité. Que plus on ajoute de haies, plus
j’allonge la foulée.
J’ai adoré aller au cinéma avec toi ! On le refera ?
Nulle mention de la bise au coin des lèvres. Aucune allusion. À moins
que le message dans son ensemble ne soit qu’allusion. Peut-être ne s’est-
elle même pas aperçue de sa bise mal dosée ? Peut-être l’ai-je rêvée ? Non,
ça non, j’en ai encore la sensation sur la peau comme une trace fossile. Ce
non-dit a quelque chose de troublant. J’aime l’idée qu’on n’en parle pas,
qu’on ne le commente pas – contrairement aux films qu’elle vient de voir.
L’évoquer me mettrait mal à l’aise. Peut-être qu’elle aussi. Nous laissons à
ce baiser le silencieux bénéfice du doute et c’est parfait ainsi.
On le refera ? Pourquoi pas. À condition de ne pas aller voir un film
avec Louis Garrel. Ce qui statistiquement nous laisse pas mal d’autres
possibilités.
Avec plaisir, j’ai adoré aussi !
Elle me répond aussitôt avec une émoticône souriante, les joues rouges.
Nouveau message de Jujulafrite. Accompagné d’une pièce jointe intitulée
Essai3. Toujours pas de texte.
Je l’ouvre. Il a opté pour quelque chose de plus dynamique. Cette fois, plan
large de Mélanie et Louis qui courent en se tenant par la main. Il pourrait
s’en dégager quelque chose de très romantique, de l’ordre de la fuite
éperdue, sauf que non. Sauf que, comme pour les autres essais, il a fait avec
les moyens du bord. Il a collé les têtes de Mélanie et Louis sur une photo
déjà existante de couple qui court en se tenant par la main. De sorte que les
visages sont anormalement statiques et impassibles pour des gens qui
courent. Aucune expression ne les anime, ils ont l’air de courir parce qu’ils
y sont tenus contractuellement. Les cheveux de Mélanie ne sont animés
d’aucun mouvement, ils tombent sur ses épaules (avec des contours
découpés grossièrement) comme si elle était à l’arrêt – on peut imaginer
qu’elle ne court pas très vite, mais quand même. Les proportions, pour une
fois, sont à peu près respectées – encore que la tête de Mélanie soit, cette
fois, un poil trop grosse. On progresse.
Là encore, je ne sais trop quoi faire avec ça. Il n’a pas dû comprendre
qu’un essai suffisait, c’est ma faute, peut-être n’ai-je pas été assez explicite.
Erreur que je répare sur-le-champ.
Jules, c’est parfait ! Avec ces trois propositions, la production
aura l’embarras du choix. Je te tiendrai au courant. Encore merci et
à bientôt !
Vendredi 14 octobre
Mon cher Boris,
Je n’aurai qu’un mot à dire : bravo ! Vous avez su adapter votre
projet sans le trahir, retourner les contraintes pour vous en faire des
alliées de choix. Vous avez ce don précieux de ventriloquie : faire
parler n’importe qui avec le ton juste, saisir la substantifique moelle
de votre acteur pour faire coller vos mots à son phrasé. Je suis sûr
que nos partenaires vont être séduits. À ce propos, justement : Henri
m’a appelé, il veut nous présenter son collaborateur qui est aussi
emballé que lui par le projet et qui tient absolument à vous
rencontrer. Et croyez-moi, c’est très bon signe. Technique classique
de producteur (je sais de quoi je parle) que d’avancer en ligne par
paliers croissants : le deuxième rendez-vous ne se fait que si le
premier a convaincu. En fait de « collaborateur », c’est bel et bien
avec son supérieur hiérarchique que nous avons rendez-vous. Henri
était venu renifler l’affaire en éclaireur, preuve est faite si besoin
était que vous avez fait le job, si je puis me permettre.
Organisons ça très vite dès que vous le pouvez, ne tardons pas,
battons le fer tant qu’il est chaud.
Bien à vous,
Jean
Je suis flatté et revigoré. Tout autour de moi reprend des couleurs. Même si,
forcément, un retour aussi rapide ne peut que susciter chez moi des
sentiments contradictoires : peut-être est-il tellement passionné par le projet
qu’il s’est jeté dessus à peine reçu et l’a dévoré d’une traite. Mais le
paranoïaque en moi le soupçonne de ne pas l’avoir lu, ou de l’avoir
parcouru en diagonale, le simple nom de Kad Merad suffisant à ses yeux à
porter n’importe quel texte.
Dimanche 16 octobre
Sur l’étal devant nous, Yann a repéré un petit âne en plastique avec, sur le
dos, un panier pour ranger des cigarettes. Quand on abaisse les oreilles de
l’âne, sa queue se lève et une cigarette sort par son anus. Le vendeur, un
vieil Espagnol à la peau burinée, nous fait la démonstration en riant à gorge
déployée, d’un rire sans incisives. Banco, Yann l’achète. A priori, rien ne
peut moins lui rappeler Martine – du moins que je sache. Mission
accomplie. Nous mangeons un sandwich à la dinde à dix heures du matin,
au camion-snack où nous avons nos habitudes. Le type ne fait jamais assez
cuire la dinde sur sa plaque carbonisée. Noir dehors, rose dedans, voilà qui
pourrait être son enseigne. Yann a coutume de dire Pour le même prix, tu as
la listeria et le cancer du poumon.
Je m’octroie une pause mentale, phase en suspens entre copie rendue et
attente du verdict. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens libre
et léger.
Nous échangeons de temps à autre des textos avec Aurélie. Elle aurait
bien bu un café avec moi aujourd’hui mais sa sœur vient la voir. Je lui dis
que c’est super. Elle répond qu’on voit que je ne connais pas sa sœur,
encore moins son neveu. Je suis pris en flagrant délit de sourire par Yann.
Mais il détourne la tête dans une discrète élégance. Je ne dis rien non plus.
Pas tant qu’il baignera dans cette torpeur triste. Pas tant qu’on en sera au
stade cigarette qui sort par l’anus d’un âne pour effacer le passé.
Lundi 17 octobre
Nous avons rendez-vous dans le bureau du producteur. Je suis plus à l’aise
avec cet endroit, il a le mérite d’être clair : il s’agit d’un rendez-vous
professionnel dans un lieu professionnel. Pas de double langage, pas de
sous-texte, ni fausse discussion à bâtons rompus, ni faux sourire, ni faux-
semblants, ni vrais rognons. Assez de ces entretiens déguisés en moments
conviviaux, de ces partenariats que l’on veut nous faire passer pour des
retrouvailles de vieux amis. J’ai besoin d’un cadre strict et franc autour d’un
échange strict et franc. Les accords de Yalta ne se sont pas signés au café du
Commerce autour d’un bol d’olives.
Juste avant que je parte, Aurélie, que j’ai informée de ce nouveau
rendez-vous, m’envoie un texto : Que la force de Mélanie et Louis soit avec
toi, émoticône doigts croisés.
Retour chez moi.
J’arrête tout.
Stop.
Il est temps de mettre fin au massacre.
Avant ça, tout de même, raconter. Dire l’indicible. Trouver la force de
rendre compte de ce chapitre. Et puis rideau.
Jean Chabloz et moi avions rendez-vous devant le bâtiment de la chaîne
de manière à arriver ensemble cette fois, j’y tenais. Au sixième étage, nous
sommes accueillis dans un bureau où se trouvent notre ami Henri et un type
d’assez forte corpulence (à côté d’Henri, plutôt mince et fluet, la première
pensée qui me vient : Tiens, Laurel et Hardy, c’est assez cocasse pour une
paire de producteurs de cinéma, comme un hommage in situ à l’histoire du
septième art). Le type nous salue et se présente, il s’appelle Hugues, il ne
trouve pas utile de nous préciser son nom, nous sommes peut-être déjà
censés le connaître. Derrière lui, posé sur une étagère, au milieu de livres,
dossiers et classeurs en tout genre, trône un énorme Goldorak, la version de
soixante centimètres de haut, celui dont un des poings lance des fléchettes
blanc et rouge. Le même Goldorak que j’avais eu pour Noël à six ans. Par
réflexe plus que par recherche de connivence à tout prix, je sors presque
malgré moi Oh c’est dingue, j’avais exactement le même. Son visage
s’illumine, comme s’il tombait sur un frère caché à la naissance ou un
compatriote au milieu d’un lointain pays étranger. On doit avoir le même
âge (je le pense plus âgé mais passons, inutile d’oraliser cette précision).
J’ai réussi à le garder intact durant toutes ces années, la seule chose que
j’ai perdue au gré des déménagements, ce sont les fléchettes. Si vous les
avez, votre prix sera le mien. Nous éclatons tous de rire dans une ambiance
bon enfant. D’emblée le climat est chaleureux, je me sens immédiatement
détendu. Comment ne pas faire confiance à un type qui tient à la compagnie
permanente de son enfance ?
Mais trêve de bavardage, j’irai droit au but : j’adore votre scénario.
(Au moindre de ses mots, Henri me regarde en souriant, comme pour
appuyer et confirmer ce qui vient d’être énoncé.) Vous savez, à mes heures
perdues, je lis beaucoup de poésie… Croyez-le ou non, j’ai retrouvé dans
votre écriture du Bonnefoy, du Éluard, du Artaud (l’autre continue de
hocher la tête, même s’il n’a probablement jamais entendu parler de
Bonnefoy, Éluard ou Artaud). C’est rare de rencontrer une telle poésie dans
un scénario. Ne tournons pas autour du pot, je suis berrichon, vous savez…
Il précise Je suis berrichon comme Chabloz m’avait précisé qu’il était
bourguignon, comme si l’origine provinciale était un gage indiscutable de
confiance et d’honnêteté, un passeport de valeurs ancestrales, on pourrait
presque se contenter de ce bagage dans un CV. Expérience professionnelle :
berrichon. (Par ailleurs, je ne vois pas en quoi être berrichon empêche de
tourner autour du pot, je ne connaissais pas cette caractéristique
berrichonne, mais passons.) Vous aurez évidemment compris que nous
sommes prêts à nous investir dans ce projet. Kad Merad c’est très bien, très
bon choix. Mais ça ne suffit pas à lever des fonds. Ne jamais tout miser sur
un seul cheval. Une alarme se met à retentir dans mon cerveau, je le vois
venir avec ses gros sabots berrichons, je commence à maîtriser le langage
producteur : il veut ajouter une tête d’affiche, si possible prestigieuse –
bankable, comme ils disent –, à ma distribution. En une fraction de
seconde, je passe mentalement en revue les rôles récurrents dans le scénario
qui pourraient échoir à un acteur célèbre. Il y a peu de rôles secondaires
vraiment présents, si ce n’est le père d’Ariel. Ariel prend soin de lui depuis
la mort de sa mère, il lui rend visite une fois par semaine, on suit son
évolution (sa dégradation, pour être plus juste) sur un an, son regard qui peu
à peu se perd dans le vide, ses absences soudaines, ce malheur sourd qui
l’accompagne comme un chat endormi sur ses genoux (je suis très fier de
cette phrase), cette fatigue d’exister qui l’enveloppe peu à peu et contre
laquelle Ariel lutte sans relâche. Ses visites donnent lieu à des scènes
touchantes. Hors de question de brader ce rôle, le père est un homme blessé,
je l’imagine joué par un anonyme, pour ne pas être parasité par une image
préconçue et fausse. Je veux un homme blessé que l’on n’a jamais vu blessé
ailleurs. Savez-vous avec qui je déjeunais hier soir et qui exprimait
justement son envie d’un rôle dans la veine de votre histoire ? Là il laisse
planer un silence, Henri semble connaître la réponse et me fixe avec un
grand sourire prometteur.
Christian Clavier…
Tous deux me regardent et je ne sais, moi, où poser mes yeux, cherchant
un coin où déverser mon désarroi. Christian Clavier dans Les servitudes
silencieuses. L’association de ces mots n’est pas réelle, elle n’a aucune
existence, ils ne peuvent se côtoyer, de la même façon que les dinosaures
n’ont pu côtoyer les Néandertaliens ni les Néandertaliens les Homo sapiens,
c’est physiquement impossible. Hugues continue avant que j’aie pu
reprendre mon souffle – toujours achever sa proie afin de lui éviter les pires
souffrances. J’adore Mélanie Thierry, c’est une excellente actrice, je l’ai
trouvée formidable dans La princesse de Montpensier, mais ne nous voilons
pas la face, elle n’a pas la force de frappe d’un Clavier, indéniablement.
À ce moment-là, je perds pied. Je m’affaisse d’un cran. Je ne saisis pas
le sens de sa phrase tout de suite, elle me semble totalement démantibulée, à
la limite de l’abstraction. Je ne veux pas la saisir. C’est trop improbable. Je
dois pourtant m’y résoudre.
Il veut remplacer Mélanie Thierry par Christian Clavier.
Même après avoir compris ça, je n’ai toujours rien compris.
Les seuls mots que je parviens à articuler : Mais… c’est-à-dire… ? Il
prend son sourire le plus paternaliste. Je comprends que vous soyez
déstabilisé, croyez-moi, je le serais à votre place. Mais en lisant votre
scénario qui, je le répète, est un petit bijou d’écriture, j’ai eu comme une
révélation : que serait l’équivalent de cette histoire avec deux amis ? Ce
lien est universel, ici c’est d’amour qu’il s’agit, mais il pourrait très bien
s’agir d’un lien d’amitié, une amitié si forte qu’elle peut en devenir
destructrice…
Henri est tout à fait d’accord avec lui, il acquiesce. Chabloz affiche un
sourire songeur. Hugues attend que je réagisse. J’ai beau implorer Goldorak
derrière lui de me venir en aide, rien, pas un signe. Nos rêves d’enfants sont
bel et bien morts, les fléchettes ont disparu, Actarus croupit dans un
EHPAD de banlieue, racontant ses exploits à des aides-soignantes
débordées.
Voilà. Voilà où on en est.
Rideau donc.
Depuis, je suis allongé sur mon canapé, fumant cigarette sur cigarette.
Aurélie m’a envoyé un message pour venir aux nouvelles. Je me suis
levé pour lui répondre Génial, je te raconterai ! avant de retourner m’étaler
de tout mon long. Les points d’exclamation simulés demandent une énergie
folle.
Jeudi 20 octobre
Depuis ce rendez-vous : rien. Rien de rien. Vidé. À peine la force de me
lever de mon canapé pour venir écrire À peine la force de me lever de mon
canapé pour venir écrire, etc.
Je n’ai plus la moindre énergie, ce rendez-vous m’a purgé de ma sève,
je suis un morceau de bois flotté qui orne les salons spacieux. Mon projet a
été réduit à néant en deux mots : Christian Clavier. Deux mots et puis s’en
va. Deux mots et des mois de travail qui s’écroulent, implosent, sont niés
dans leur existence même, à l’instar de ces athlètes qui s’entraînent quatre
années durant pour les jeux Olympiques, quatre longues et laborieuses
années, puis vient le jour de l’épreuve et là baisse de forme, et là claquage,
et là pied qui accroche, et là main qui glisse, et là Christian Clavier.
C’est tout un pan de ma vie qui s’effondre avec ce rendez-vous. Je
n’avais rien en dehors des Servitudes silencieuses, rien du tout, zéro plan
épargne projets. Bien sûr, il y a Aurélie depuis quelque temps, mais peut-on
dire d’Aurélie qu’elle se situe en dehors des Servitudes silencieuses ?
Chabloz a essayé de m’appeler plusieurs fois, je fais le mort – en un
sens je n’ai pas à forcer le trait. Comme un ado trahi par son amoureuse qui
ne répond plus au téléphone tout en s’assurant qu’il sonne toujours. Je le
laisse mijoter dans son jus, même si je sais pertinemment que mon silence
ne doit pas le traumatiser outre mesure. Je m’attribue un pouvoir que je n’ai
pas. Mon levier est un cure-dents. Mais je tiens malgré tout à manifester
mon désaccord par le silence, par pur orgueil, c’est tout ce qu’il me reste –
et encore, je fais les fonds de pots.
Au milieu de mon désœuvrement, sans trop savoir pourquoi, je me retrouve
à chercher les fléchettes de la figurine Goldorak sur Internet. Je tombe sans
trop de difficultés sur un lot de dix fléchettes et deux haches à onze euros
sur eBay. Onze euros, en deux clics. Et le type me fait croire que c’est la
quête de sa vie, qu’il est prêt à les payer à prix d’or. Voilà qui pourrait
sembler anecdotique mais qui en dit long sur la superficialité du
bonhomme. Un homme de surface, un homme de couche supérieure. En
dessous, rien, le vide, le néant, un univers vain où seuls gravitent en orbite
les seize chiffres de sa carte Gold Business. Si je lui avais parlé de
n’importe quoi d’autre dans son bureau, un tapis, un tableau, un vase, il se
serait animé tout autant, il en aurait de la même manière tiré un fil qu’il
aurait transformé en lasso pour m’attirer à lui comme un veau de l’année,
dans une complicité montée de toutes pièces.
Henri et Hugues sont faits du même bois – du bois dont on fait les faux
billets.
Ma consommation de cigarettes a explosé. Je ne compte plus, je préfère ne
pas. Mauvais signe qui ne trompe pas : celle du matin m’est devenue vitale,
j’ai beau essayer de la retarder, c’est ma priorité au saut du lit, première
d’une longue série que je fume en décrivant des cercles dans mon salon
comme un lion en cage.
Je découvre un nouveau mail de Jujulafrite, le corps du texte toujours
vide, pas un mot, accompagné d’une pièce jointe intitulée Essai4. Je
l’ouvre.
Il s’agit cette fois du visage de Louis Garrel en très gros plan, il occupe
tout l’espace de l’affiche, et au milieu de son visage, comme une apparition
évanescente, la silhouette de Mélanie Thierry en pied. Le visage de Louis
Garrel, glané sur Internet et agrandi pour en faire un gros plan, est
complètement pixellisé. Mélanie Thierry, debout, est placée pile à l’endroit
de son nez, mais Jules n’a appliqué aucune transparence, de sorte que le nez
de Louis Garrel semble être Mélanie Thierry. L’essai 4 : un énorme visage
pixellisé avec une fille à la place du nez.
Je suis trop abattu pour répondre. Pour répondre quoi d’ailleurs ? Je ne
sais plus quoi faire avec Jules. Je n’ai pas la force. Je n’ai même plus la
force d’être attendri. On est moins touché par les événements extérieurs
quand on n’est que matière molle, un blob absorbant. Tout s’enfonce en moi
sans provoquer le moindre impact.
J’allume une nouvelle cigarette et la fume en fixant la version Mélanie-
nez qui finit par avoir quelque chose de fascinant dans la laideur, comme un
personnage de Freaks (Tod Browning, 1932).
Aurélie m’a envoyé deux textos, elle s’inquiète de mon silence. Je lui
réponds Pardon, cloué au lit par une méchante gastro. À peine le message
parti, je suis horrifié par le choix de mon alibi. Une gastro ? Avec toutes les
maladies qui existent, j’ai choisi celle-là. J’écris tout de suite après Pardon,
grippe, pas gastro, correcteur orthographique. Elle répond un adorable et
bienveillant Ooooh courage, soigne-toi bien. Je relis ce que je lui ai envoyé
et constate que mon erratum qui sent le rattrapage à plein nez est encore
plus gênant que mon premier message.
Même mes textos sont des échecs.
Vendredi 21 octobre
Je feuillette les premières pages de ce journal comme on revient traîner sur
les lieux de son enfance, en pèlerinage. Partagé entre sourire attendri et
douleur d’un passé révolu, emmitouflé dans une nostalgie qui semble avoir
traversé des siècles alors qu’il ne s’est écoulé que quelques semaines depuis
ces mots que je parcours comme des hiéroglyphes anciens. Je retombe sur
l’ouverture d’Un monde sans pitié que j’avais reproduite mot à mot. Un
monde sans pitié. Voilà une grande histoire d’amour, certes, mais la relation
entre Hippolyte Girardot et Yvan Attal ne sous-tend-elle pas le film de bout
en bout ? Au fond n’est-ce pas avant tout un grand film d’amitié ? L’amitié
qui continue, quels que soient les projectiles et les chausse-trappes ? Elle
subsiste, elle est là, droite, immuable, elle ne courbe pas l’échine. Que dire
alors des Apprentis (Pierre Salvadori, 1995), autre chef-d’œuvre, avec
François Cluzet et le regretté Guillaume Depardieu ? Encore un classique
sur l’amitié entre deux hommes qu’a priori rien ne semble rapprocher, si ce
n’est une prédisposition à l’échec – trait qui lie aussi Hippolyte et Yvan.
Autre point commun à ces deux films (je n’y avais jamais songé, il
m’apparaît subitement en écrivant ces lignes) : dans les deux cas, l’histoire
se termine par les deux amis, plus que jamais soudés malgré les épreuves,
entre continuité et nouveau départ. Dans le film de Salvadori, ils se mettent
à jouer au ballon dans un square, dans Un monde sans pitié, ils sont devant
l’aéroport, assis sur le capot de leur voiture pourrie, et Hippo a cette
merveilleuse phrase de conclusion Putain, va falloir trimer encore. Tout
commence et se termine par les liens indéfectibles de l’amitié, qui restent et
survivent à tout, au contraire de l’amour qui nous échappe et nous glisse
entre les doigts comme un filet d’eau calcaire.
Je me repasse une litanie de films d’amitié entre deux hommes qui ont
construit ma cinéphilie, dont Jules et Jim, Down by Law (même si ici ils
sont trois), Gerry de Gus Van Sant, Macadam Cowboy, bien que ces deux
derniers dans mon souvenir soient empreints d’une homosexualité latente, il
faudrait que je les revoie. (Toute amitié forte n’est-elle pas empreinte d’une
homosexualité latente ? Maverick et Iceman dans Top Gun ? Ben Hur et
Messala s’adonnant à un duel de lancer de pilums dans la charpente de la
porte d’entrée, riant à gorge déployée ?) Bref. L’amitié. Toujours.
Après tout, pourquoi pas ?
Je ne comprends pas bien à cet instant précis le sens de ce pourquoi pas
mais il annonce un sursaut, et c’est peut-être ça le plus important. Sortir du
canapé, de la cigarette de huit heures, de la tranchée circulaire du lion.
Je parcours la filmographie de Christian Clavier et suis étonné de découvrir
tout un pan de son travail que je ne connaissais pas ou que j’avais oublié.
Le premier film sur la liste de Wikipédia est probablement le plus étonnant :
L’An 01 de Jacques Doillon, en 1973 ! Jacques Doillon ! Certes, Clavier y
tenait un rôle de simple spectateur, mais tout de même, Doillon. Et puis
Diane Kurys, Tavernier, Miller, Dugowson… Et les films sociaux où il
excelle dans le rôle de petit-bourgeois étriqué. Les babas-cool, critique de la
vie en communauté très en vogue au début des années 70, disant en
substance : le mouvement contestataire, c’est l’individualisme et le
libéralisme avec une peau de mouton. Ou encore Je vais craquer,
adaptation de La course du rat de Lauzier. (Pourquoi avoir changé le
titre alors que l’original exprimait tout et était d’une poésie folle ? Quel
gâchis, encore l’éclair de génie d’un producteur.) Clavier y incarne à
nouveau un petit-bourgeois qui se rêve en écrivain bohème. Une peinture
sociale acerbe dont je garde un souvenir plaisant. Et Clavier m’y avait, je
dois dire, assez impressionné, il y est très juste. Certes son jeu s’est-il un
peu embourgeoisé et empâté ces derniers temps, peut-être s’est-il rapproché
de la caricature qu’il faisait de ses personnages, et la rencontre avec Jean-
Marie Poiré, qui l’a ensuite orienté vers des comédies plus boursouflées, n’a
pas arrangé les choses. Ou bien est-ce l’âge, tout simplement ? On n’est pas
le même acteur à soixante-dix ans qu’à trente. Mais on reste malgré tout la
somme de tout ce que l’on a été. Ce serait quand même une sacrée gageure
que de faire revenir Clavier à un registre plus grave à ce stade de sa carrière
– je pense à Jerry Lewis dans Arizona Dream (Emir Kusturica, 1993). Ou
quand le clown revient faire un dernier tour de piste pour nous émouvoir
avant de tirer sa révérence.
Demain, un ami fait une petite soirée, si ta grippe va mieux et si le cœur
t’en dit…
Qu’elle m’invite à la soirée d’un de ses amis me touche et m’intimide
en même temps. D’autant que je ne suis pas au sommet de mon moral. Une
de ces périodes où sociabiliser demande autant d’efforts que de grimper le
mont Ventoux à vélo – un vélo aux pneus sous-gonflés.
Samedi 22 octobre
Après trois jours d’apathie et de désœuvrement, je décide de laisser une
chance à leur proposition, non parce que Hugues me le demande mais parce
qu’une forme de curiosité m’y pousse, une petite voix qui me susurre Va
voir, avance un peu, il y a peut-être quelque chose à découvrir au bout de
cette piste. Il ne sera pas dit que je laisse passer des opportunités, si peu
séduisantes soient-elles de prime abord. Comme on dit : mieux vaut avoir
des remords que des regrets. Je préfère mon adage à moi : un artisan est
quelqu’un qui fait ce qu’il sait faire, un artiste est quelqu’un qui fait ce qu’il
ne sait pas faire. Malgré tout le bien que je peux penser de l’artisanat, j’ai
envie sur ce coup-là d’être un artiste, de chercher, de tâtonner, de me
tromper peut-être, tout sauf un savoir-faire correctement appliqué, tout sauf
l’autoroute toute tracée, et tant pis si je me retrouve sur un chemin de terre
boueux et sans issue. J’ai des a priori sur Christian Clavier ? Raison de plus
pour y aller.
Je fais ce que la situation me dicte, de moi-même je ne sais pas ce que je
ferais. Jean-Luc Godard
J’ai travaillé trois heures de suite sans lever le nez de mon écran, comme en
transe. J’ai repensé un peu mon histoire, mais finalement pas tant que ça,
j’ai simplement déplacé le cadre de quelques mètres, focalisé non plus sur
la séparation mais sur l’amitié qui va l’accompagner. Ariel (Kad Merad) et
Marc (Christian Clavier) sont des amis de longue date, même si la vie leur a
fait prendre des chemins différents : Ariel est un artiste raté sur le retour,
Marc est devenu un chef d’entreprise bourgeois. Quand sa femme Christine
(Fanny Ardant ? Elle y serait parfaite, et probablement ravie de retrouver ce
parfum d’adultère fiévreux qui se dégageait de La femme d’à côté de
Truffaut) lui annonce qu’elle a rencontré quelqu’un et qu’elle veut divorcer,
tout l’univers de Marc s’effondre. On suit cette période à travers la relation
entre les deux amis. À noter que ça n’est plus Ariel qui vit une séparation
mais son ami. Je trouvais intéressant que celui à qui tout a réussi ait besoin
de celui que la vie n’a pas gâté. J’ai honte de l’avouer, mais l’expérience de
Yann, dont je me suis déjà servi dans ma première version, risque
d’alimenter encore plus cette histoire-là. Détail amusant : moi qui me
fantasmais en Ariel époque Louis Garrel, je n’en aurai jamais été aussi
proche dans cette version : je suis l’Ariel de Yann, l’ami à ses côtés pour
l’épauler dans cette épreuve. Ce matin, au beau milieu d’une phrase, je me
suis demandé tout à coup si j’étais à la hauteur de notre amitié. Il aura fallu
que je me lance dans ce scénario pour me poser la question – la réalité a
parfois besoin de la fiction pour faire le point. Suis-je un bon ami ? Je
l’ignore. Je crois que Yann attend des réponses que je suis incapable de lui
donner, je crois qu’à l’instar des rabbins je réponds à ses questions par
d’autres questions.
Je relis les nombreuses notes que j’ai accumulées sans trop savoir
encore qu’en penser, je manque de recul. Elles ont le mérite de me pousser
à m’interroger. Mieux : me donnent envie d’en savoir plus. Je ne suis pas
encore tout à fait sûr de mon projet mais suffisamment requinqué pour me
rendre à la soirée.
Dimanche 23 octobre
Mal à la tête mais bien au cœur.
Le texto d’Aurélie au réveil m’arrache un sourire. Je ne suis pas loin de
penser la même chose.
Hier soir, comme chaque fois que je ne connais personne, j’ai bu et
fumé plus que de raison pour me détendre et me donner une contenance.
J’essayais de me détacher d’Aurélie pour ne pas avoir l’air d’un rémora
collé au ventre du requin – et accessoirement lui démontrer que je suis un
être parfaitement social, tout à fait capable de tisser du lien. Je me suis
retrouvé à discuter avec un de ses collègues de l’université, Bernard, qu’elle
s’est empressée de venir me présenter. Remarque au passage : elle me
présentait chaque fois comme un ami, Boris, un ami, terme générique qui ne
dit pas grand-chose mais qui balise grossièrement le terrain. Pas petit ami
(comment pourrais-je être son petit ami avec une bise échouée sur un coin
de lèvres), pas copain non plus. Ami, voilà, ça me va. Bernard est aussi
enseignant en cinéma, je n’ai pas retenu sa spécialité. Il me parle de très
près, il n’a pas la notion de bulle intime – ou il en a une toute personnelle,
une perception astigmate : il la voit loin alors qu’il est en plein dedans. Sa
barbe broussailleuse prend tout l’espace dans ma bulle. Visiblement,
Aurélie lui a déjà parlé de moi car l’une des premières choses qu’il me dit
est Alors comme ça vous travaillez avec Louis Garrel et Mélanie Thierry,
c’est génial, et avant même que j’aie rectifié, précisé que je ne suis que
scénariste pour eux (ce qui est déjà faux, mais passons), il enchaîne sur une
analyse de la filmographie de Louis Garrel, en des termes techniques que
j’ai du mal à suivre. Puis il m’apprend qu’il organise tous les ans un festival
de cinéma d’art et d’essai, il serait ravi de les accueillir tous les deux, si je
peux leur faire passer l’invitation, ce serait merveilleux. Il me vend ensuite
l’événement comme s’il nous fallait signer un contrat tout de suite : durant
une semaine s’enchaînent projections, tables rondes, rencontres, master
class. Tous les artistes qui sont venus au festival ont été ravis de l’accueil, il
m’en cite quelques-uns en vrac, Alain Cavalier, Claire Denis, Dominique
Blanc, Mathieu Amalric, Alain Guiraudie, Oliver Assayas, Abdellatif
Kechiche, Emmanuelle Bercot, et je vois le moment où ma soirée va
consister à l’écouter énumérer la liste des invités depuis la création du
festival. Je m’entends lui répondre Pas de problème, je leur ferai passer
l’invitation. Il exulte, il répète C’est génial, toute l’équipe va être aux
anges, et je décèle dans le sourire d’Aurélie une pointe de fierté.
Aurélie et moi nous retrouvons peu après tous les deux dans la cuisine
pour prendre des bières dans le frigo. Cette pièce revêt toujours une
fonction particulière dans les soirées, elle autorise soudain une intimité
exclue dans les autres pièces, une antichambre du rapprochement. Pour la
première fois, alors même que je ne lui pose aucune question, Aurélie se
met à me parler de sa vie sentimentale, elle semble avoir un peu bu elle
aussi. Elle a vécu une relation qui a duré deux ans, dans laquelle elle s’était
beaucoup projetée et qui s’est mal terminée, le type lui a fait un sale coup.
Elle a mis du temps à s’en remettre. Elle avait alors décrété qu’elle n’était
pas faite pour l’amour et s’était construit une carapace pour tenir à distance
la moindre ébauche de sentiments. Elle sourit et conclut Mais à l’ère de
l’obsolescence programmée, les carapaces, c’est comme les lave-linge,
c’est vite défectueux. Et la mienne doit être un truc premier prix fabriqué à
Taïwan. Je souris aussi, refusant de mesurer toute la signification de cette
phrase. C’est la première fois que nous nous aventurons sur des terres autres
que cinématographiques, nous sommes au milieu du grand bassin sans
brassards. Un groupe entre à ce moment-là dans la cuisine et je ne saurais
dire si je me sens frustré ou repêché.
À la fin de la soirée, nous nous quittons sur le trottoir, elle dépose un
baiser furtif sur mes lèvres, en plein dessus cette fois, l’entraînement a porté
ses fruits, puis rejoint le groupe qui doit la raccompagner. Je reste là un
instant, hagard, à regarder s’éloigner la voiture.
Mal à la tête mais bien au cœur. Suivi d’un smiley qui sourit. Je
panique un instant. Que répondre à ça ? J’opte pour Pareil, suivi du même
smiley. Autant par manque de repartie que par simple honnêteté : je crois
que je suis dans cet état-là aussi.
INT. CUISINE – NUIT
Marc et Ariel sont attablés, une bouteille de vodka entre eux. Ils
boivent.
marc
Après quoi je cours ? Qu’est-ce que je cherche à retrouver, au fond ?
ARIEL
Tu cherches la confirmation.
marc
La confirmation ?
ARIEL
La confirmation que tout est derrière, que tout est passé, et que rien ne se rattrape
jamais. La confirmation que tu peux enfin baisser les bras sans rien avoir à
espérer.
marc
Je cherche tout l’inverse.
ARIEL
Tu espères tout l’inverse, mais tu ne le cherches pas. Tu cherches à être sûr de ne
plus y croire. Pour pouvoir enfin avancer. On n’est réellement libre que délesté du
moindre espoir.
MARC
Je ne m’y résous pas… Pas après tout ce chemin ensemble…
ARIEL
Le chemin derrière toi existera toujours, rien ne l’effacera jamais. Regarde à
présent celui qui s’ouvre devant.
MARC
Ariel, il n’y a rien devant moi, où tu vois un chemin ? Où tu le vois, ce putain de
chemin ? Il n’y a rien, Ariel, rien, un gouffre, c’est tout ce qu’il y a devant moi ! Je
suis au bout de la route ! Je cherche le pont, Ariel, le pont, même un pont de
corde, un tout branlant aux planches moisies, mais un pont, sinon c’est la chute, tu
comprends ça ? On en est tous là, Ariel, on cherche un pont…
La fatigue et la gueule de bois, bizarrement, me mettent dans un état
propice à l’écriture. Je dis bizarrement, mais au fond pas tant que ça : on
n’est jamais moins paralysé par l’écriture que quand on la prend de biais,
par surprise, sans enjeu apparent, dans une sorte d’indifférence tranquille.
Mon état cotonneux induit cette approche. On n’écrit jamais aussi bien qu’à
distance. Du moins à une distance suffisante, ni trop loin ni trop près. Ma
gueule de bois me place dans la focale idéale.
En me levant ce matin, j’ai été assailli de réminiscences du Faces de
Cassavetes. La voilà, la ligne de mire, c’est dans cette énergie que je vais
trouver la voie. Je veux que ma nouvelle version soit imprégnée du souffle
de Cassavetes, qu’elle en porte la trace, la marque du maillot. Un hommage
déguisé que seuls les aficionados relèveront. Je veux du dialogue qui sent la
chemise auréolée, la déambulation et le goulot de bourbon.
J’envoie mes nouvelles idées à Chabloz, accompagnées de quelques
pages de dialogues pour lui donner une idée assez précise de mon histoire et
de la relation entre les deux hommes. Cette fois je ne fais aucun
commentaire. J’ai disparu sans un mot, je reviens de même. L’élégance en
bandoulière, l’orgueil en pendentif, grand prince.
Nous échangeons, Aurélie et moi, des messages où il est à nouveau
question de cinéma, mais la toile de fond a changé. Même si les textos
ressemblent à s’y méprendre à ceux d’avant la soirée, la lecture en est
différente, passée au prisme du baiser sur le trottoir. Les mots sont les
mêmes, mais enveloppés d’une soie chatoyante.
Lundi 24 octobre
Salut Boris,
Après notre discussion lors de la soirée, je me permets de
t’envoyer ce petit message pour te confirmer officiellement mon
envie d’inviter Louis Garrel et Mélanie Thierry à notre festival de
cinéma d’art et d’essai.
Tout est à encore imaginer mais j’avais dans un premier temps
envisagé un déroulé qui pourrait être le suivant :
– Projection de La jalousie de Philippe Garrel (avec Louis
Garrel) et de Pour une femme de Diane Kurys (avec Mélanie
Thierry).
– Rencontre en public animée par mes soins.
– Séance dédicace/rencontre avec les spectateurs.
– Soirée/repas avec les autres invités et les instances du festival.
Qu’en dis-tu ? Je te joins d’ores et déjà l’invitation à leur
transmettre, ainsi qu’un bref aperçu des éditions précédentes.
Dis-moi.
Bien à toi,
Bernard
Aurélie lui aura donné mon adresse mail. Il n’a pas perdu de temps. Je ne
m’attendais pas à ce que notre petite discussion débouche sur quelque chose
de concret. Si je ne réponds pas tout de suite, ce message va me hanter,
s’agglomérer en une boule de poussière mentale et m’empêcher d’avancer.
Mais je ne peux tout de même pas lui faire croire que j’ai transmis
l’invitation. Existe-t-il un stade, ou une dimension, où l’accumulation de
mensonges engendre une nouvelle vérité ? Je décide de garder le silence.
Après tout, je n’ai rien demandé. Je répondrai plus tard, ne serait-ce que par
rapport à Aurélie.
Dans l’attente d’un retour de Chabloz, je continue d’avancer dans mon
scénario. J’y prends de plus en plus de plaisir. Peut-être avais-je plus besoin
de raconter une histoire d’amitié qu’une histoire d’amour. Peut-être mon
histoire d’amour n’était-elle qu’un prétexte pudique et inconscient pour
raconter une histoire d’amitié. C’est un peu tiré par les cheveux, mais qui
sait les subterfuges dont doivent user les non-dits pour mettre la tête hors de
l’eau.
Mardi 25 octobre
En allant acheter des cigarettes, j’ai croisé par hasard Martine.
Au fait, bilan de parcours : je suis à un paquet par jour. Je ne voulais pas
compter, politique de l’autruche, la tête enfoncée dans la nicotine, mais la
fréquence métronomique à laquelle je me rends au tabac du coin laisse peu
de place au doute : un paquet donc. Moi qui ne fumais que trois à cinq
cigarettes par jour. Mais je sais que ce nombre va à nouveau baisser dès que
mon projet sera stabilisé. Ma consommation est directement indexée sur
l’état de mon scénario. Quand je serai sur des rails, l’esprit serein, mon
corps ne me réclamera plus ni calmant ni palliatif.
Donc, en allant acheter des cigarettes, j’ai croisé par hasard Martine.
Quand elle m’a vu, elle a d’abord été surprise puis m’a presque sauté dans
les bras, je l’ai sentie très émue. Elle a pris mes mains dans les siennes, m’a
lancé un regard profond et m’a dit Je voulais te remercier pour tout ce que
tu fais pour Jules. C’est un chouette gamin, tu sais, et il est un peu perdu au
milieu de tout ça… C’est adorable de lui donner cette chance, tu peux pas
savoir comme ça lui fait du bien de travailler pour toi… Je me suis senti
vaciller. Un poids énorme s’écrasait sur mes épaules. Travailler pour moi,
c’est donc ça, Jules travaille pour moi.
Je voulais t’écrire pour te remercier mais… Je n’osais pas… C’est
difficile, un divorce, on devient parano, tous les gens qui nous entourent
sont perçus comme partie prenante de l’un des deux camps, on les suppose
soit dans l’un, soit dans l’autre… Bien sûr, c’est faux, mais tout est biaisé
dans ces périodes-là… Je sais que tu es proche de Yann, je sais que tu es là
pour le soutenir dans cette épreuve, pour ça aussi je te remercie, mais je ne
me sentais plus le droit de te contacter, tu comprends ?… Je ne voulais pas
violer votre espace, je ne sais pas si je suis claire… Je lui ai confirmé
qu’elle était claire. Elle m’a répété une fois de plus qu’elle était très touchée
que j’aie trouvé un travail à Jules – de mieux en mieux, maintenant je lui
avais trouvé du travail.
Nous avons échangé quelques mots, pris de nos nouvelles respectives.
Elle va plutôt bien, je peux venir prendre le café quand je veux, elle est en
train de suivre une formation pour devenir ergothérapeute. Quant à moi,
mon scénario avec Louis Garrel et Mélanie Thierry avance bien, je suis
content.
En rentrant, je me suis jeté sur mon ordinateur pour retranscrire mot à mot
ce qu’elle m’avait dit, la parano, le choix d’un camp, les parties prenantes,
l’humanité divisée en deux, j’ai extrapolé, j’ai improvisé un monologue où
il est question de deux équipes et de supporters dans des gradins. Toujours
ce sentiment partagé entre la satisfaction d’un dialogue réaliste et ciselé et
cet arrière-goût amer d’avoir pillé un morceau d’existence. L’impression un
instant d’être Jack l’Éventreur qui vient de dépecer sa victime dans un coin
sombre de Whitechapel.
Mercredi 26 octobre
Cher Boris,
J’étais sûr que cette piste vous siérait à merveille ! J’ai
littéralement été embarqué par la nouvelle tournure que prend notre
petite histoire ! On s’attache à ce duo et, ne nous mentons pas, les
liens d’amitié masculine sont des liens qui nous parlent.
Je me suis permis de faire suivre votre dernière version à nos
amis et, sans surprise, ils sont conquis par cette orientation !
Félicitations. Ils suggèrent toutefois une piste qui, ma foi, mérite
réflexion.
Je vous copie-colle le message d’Henri, ce sera plus simple :
« Merveilleux !
Mais n’est-ce pas dommage d’avoir sous le pied deux Rolls-
Royce de la comédie sans que ce soit exploité ? C’est presque du
gâchis. L’idéal serait, sans dénaturer le projet, d’y injecter un peu
de comédie. L’histoire n’en sera que plus forte, la Commedia
dell’arte, du rire, des larmes, la vie. En ces temps maussades et
anxiogènes, je crois que le public a aussi envie de rire. Ils ont du
mal à revenir dans les salles, c’est aussi notre rôle de les
convaincre, de susciter leur désir.
H»
Je vous laisse réfléchir à ce petit pas de côté, qui ne changera en
rien notre histoire et qui, j’en suis convaincu, renforcera en creux
les scènes plus poignantes par effet de contraste.
Je vous le dis et vous le répète : on va faire un beau film.
Bien à vous,
Jean
Injecter de la comédie ? Injecter de la comédie dans une histoire de
séparation, une histoire de divorce dans laquelle l’une des deux parties est à
genoux, exsangue, prête à tout moment au pire parce que la vie lui est
devenue irrespirable ? Pourquoi ne pas injecter de la comédie dans Elephant
Man ? Pourquoi ne pas injecter de la comédie dans In the Mood for Love ?
Dans Nuit et Brouillard ? Dans Shoah de Lanzmann ? Après tout, allons-y,
faisons revenir les gens dans les salles, injectons de la comédie, youpi
tralala. Et quel verbe hideux, injecter, comme on injecte du botox dans un
épiderme vieillissant pour le faire paraître plus pimpant. Non, monsieur
Henri, non au lissage, je veux de la ride, je veux de la crevasse du cratère de
la faille à tout va, je n’injecterai rien du tout, et si vous n’avez toujours pas
compris, je viendrai la nuit inscrire en lettres rouges à la bombe sur les murs
de votre villa, somptueuse à n’en pas douter, injections = déjections.
Et pourquoi ne m’a-t-il pas écrit directement à moi maintenant qu’il a
mon adresse ? Quel besoin avait-il de passer par Chabloz si ce n’est pour
me témoigner une forme de mépris, comme si je n’étais devenu au fil des
étapes qu’un simple exécutant – et dites à votre palefrenier de mettre un peu
de comédie, je vous prie, ça pue la mort là-d’dans.
Je commence à écrire à Chabloz puis, sur un coup de tête, décide plutôt
de l’appeler. Évitons de perdre du temps en tournures ampoulées, je ne suis
pas amateur du téléphone mais il faut parfois se faire violence, ne pas
toujours se réfugier derrière l’écrit, se frotter aux vrais mots, ceux de la
vraie vie.
Je viens de raccrocher. Je n’aurais pas dû appeler, je connais ma lâcheté
naturelle, je suis beaucoup plus virulent à l’écrit que de vive voix. J’ai été
mielleux. Voilà, mielleux. Mielleux et consensuel. C’est un loup qui a
composé le numéro, c’est un agneau qui a raccroché. Au fur et à mesure de
la discussion, la transformation de l’un en l’autre s’est opérée sans que je
n’y puisse rien faire. Je m’entends encore lui dire Jean, je crains d’être
incapable d’injecter de la comédie dans une histoire pareille. Je crains
d’être incapable. Gnagnagna. Sombre idiot. À peine ne me suis-je pas
excusé de mon incompétence. J’aurais dû lui dire Niet. J’aurais dû lui dire
Pire idée du siècle. J’aurais dû lui dire Chacun son métier et les vaches
seront bien gardées. Mais après tout, qu’importe la formulation, il a
compris mes réserves et a promis de les communiquer sur-le-champ à
Laurel et Hardy. Bien. Si l’approche agneau dégoulinant fonctionne, si
l’aveu d’impuissance les fait changer d’avis, ça me va aussi. Seul le résultat
compte. Quoique je me sente un peu touché dans mon orgueil d’avoir
improvisé un argumentaire fondé sur mes limites : bien sûr que je suis
capable d’injecter de la comédie, il n’est pas question de capacités, il est
simplement question de cohérence. Le projet ne s’y prête pas, voilà tout,
voilà ce que j’aurais dû dire. Le retour du loup après la bataille.
Je passe ma vie à refaire le match sans jamais l’avoir joué.
Je me replonge dans ma zone de confort en échangeant quelques messages
avec Aurélie. Comme si mon incompétence à l’oral se devait d’être aussitôt
rééquilibrée par des mots que je soupèse et maîtrise. Nos échanges sont
toujours aussi chastes, presque anecdotiques. Je ne parviens pas à savoir si
c’est par jeu ou par timidité. À croire que nous ne sommes capables
d’intimité que dans le cocon d’une cuisine – ce qui, dans une relation de
long terme, peut très vite devenir problématique.
Jeudi 27 octobre
Nous avons déjeuné tout à l’heure avec Yann dans une brasserie près de
chez lui. J’ai remarqué que la serveuse lui lançait des regards si ce n’est
enjôleurs, tout du moins charmés, et m’est apparu cet axiome que l’on est
toujours attiré par ceux qui ne veulent plus attirer personne. C’est quand on
lâche la rampe de la séduction qu’on est le plus séduisant. Et Yann l’a bien
lâchée, il en oublie même parfois les simples convenances, commandant
son couscous sans même regarder la fille, sur un ton qui semble dire Ça ou
autre chose, de toute façon ça finira en excréments.
Je lui annonce que j’ai croisé Martine par hasard. J’ai longtemps hésité
avant de le lui dire. J’avais peur de réactiver des choses. Et puis finalement,
réactiver quoi ? Comme si Martine ne lui occupait pas déjà l’esprit du matin
au soir et du soir au matin. Je suppose qu’elle a dû instiller en moi ce
sentiment de camp et d’équipe : inconsciemment je craignais que Yann se
dise que je pactise avec l’ennemi, que, la nuit, je passe les lignes de front en
toute discrétion pour la rencontrer et lui communiquer des informations
confidentielles. Comme je le prévoyais, son œil s’éclaire soudain d’une
lueur nouvelle. Elle allait bien ? Quand un homme en plein divorce pose ce
genre de question, il attend (espère de toutes ses forces) que la réponse soit
Ben écoute, je lui ai trouvé une sale tête, elle avait l’air fatiguée, je crois
qu’elle a un peu de mal en ce moment. Je me contente de lui dire qu’elle
avait l’air d’aller bien et qu’elle aussi m’a remercié pour Jules. Il sourit, de
ce sourire un peu mélancolique qui l’anime chaque fois que le prénom de
son fils est prononcé. À ce propos, il travaille bien ?
Avant de partir, j’ai vu dans ma boîte mail un nouveau message de
Jujulafrite, accompagné d’une pièce jointe, Essai5, que j’ai ouverte
rapidement. Il a cette fois pris le parti de mettre l’accent sur le titre. Les
servitudes silencieuses occupe tout l’espace sur l’affiche. L’idée est assez
élégante. La sobriété poussée à son paroxysme, pourquoi pas ? Sauf que.
Sauf que, en lieu et place du premier e de servitudes et du deuxième e de
silencieuses, il a inséré les visages de Louis Garrel et de Mélanie Thierry.
De sorte que j’avais l’impression de me trouver face à l’une de ces affiches
de nanars des années 80 avec Jean Lefebvre ou Aldo Maccione. Mais à la
place des visages hilares de Jean Lefebvre ou Aldo Maccione se trouvaient
ceux fermés et tourmentés de Louis Garrel et Mélanie Thierry. Le message
délivré était assez perturbant pour ne pas dire confus. Sans compter que
notre cerveau interprète automatiquement un visage à la place d’une lettre
comme un o. Mon titre devenait ainsi Les sorvitudes silenciouses.
Je lui dis Oui, il travaille bien, il a beaucoup de talent. Jules est tout ce
qui les fait tenir, Martine et lui, je n’ai aucune envie de scier les fondations
de leur fragile équilibre pour une histoire d’affiche de Jean Lefebvre.
Nous parlons du projet d’ergothérapeute de Martine, C’est une bonne
idée, ça l’a toujours intéressée, c’est bien qu’elle se lance enfin. Il dit tout
ça avec un air triste. Quand il me demande de mes nouvelles, je lâche sans
l’avoir vraiment prémédité Je vois quelqu’un. Il me fixe une fraction de
seconde sans la moindre réaction, temps suspendu que j’attribue aussitôt à
la polysémie de ma formule, qu’on peut traduire indifféremment par J’ai
une aventure amoureuse ou par J’ai entamé une psychanalyse. Je
m’empresse de préciser Elle s’appelle Aurélie, on s’est rencontrés à ta
soirée d’anniversaire, tu as dû la croiser, c’était l’amie d’un ami à toi. Il
semble heureux pour moi, alors que je suis, moi, perturbé par cette annonce.
Je viens de dire à Yann quelque chose que je ne m’étais même pas formulé
à moi-même. Comme si je lui offrais un paquet cadeau sans savoir ce qu’il
contient. Le fait de l’oraliser concrétise cette relation, la rend réelle. En
l’annonçant à Yann, je me l’apprends en direct. Ah oui, ainsi donc je vois
quelqu’un. Ça alors !
Vendredi 28 octobre
INT. COMPTOIR DE BAR – SOIR
ARIEL
Au fait, Marc, j’ai croisé Christine hier…
MARC
Quoi ?? Tu l’as croisée où ? Elle faisait quoi ?
ARIEL
Dans la rue, j’allais au tabac acheter des cigarettes, on est tombés nez à nez sur
le trottoir…
MARC
Vous avez parlé de quoi ? Elle t’a dit quoi ? Comment elle allait ?
ARIEL
Elle avait l’air d’aller plutôt bien…
MARC
… Mais de quoi vous avez parlé ?
ARIEL
Ça a été très bref, tu sais, comment ça va, ce genre de choses, elle m’a demandé
de tes nouvelles…
MARC
De mes nouvelles ? Elle t’a demandé de mes nouvelles ? Elle peut pas me les
demander à moi ? Elle a perdu mon numéro ? Mais de quoi vous avez parlé ?
Raconte !
Je relis le passage que j’ai écrit hier et je file à la douche. J’ai rendez-vous
tout à l’heure avec Aurélie. Elle a proposé d’aller au restaurant. Au
restaurant, quelle idée saugrenue. Mais je ne voyais aucune raison valable
de refuser. Avant d’éteindre mon ordinateur, je regarde quelques photos de
John Cassavetes sur Internet. Pile là, j’ai besoin d’un totem, d’un modèle,
d’un héros à qui m’identifier pour me donner du courage. Ce soir, je suis
John Cassavetes. C’est ça l’idée. Je tente un regard devant le miroir du
salon, un regard John Cassavetes. Je porte une cigarette imaginaire à ma
bouche à la John Cassavetes, avec un détachement tranquille de John
Cassavetes, dans des gestes lents de John Cassavetes.
Je fais le plein de confiance à la pompe.
Samedi 29 octobre
Il est dix heures et je viens de rentrer chez moi.
Par où commencer ?
Aurélie et moi avons mangé au restaurant et je n’avais pas été aussi
stressé depuis longtemps. C’était la première fois que nous mangions
ensemble, tout du moins officiellement attablés, avec des assiettes, un
menu, face à face, statiques. Rien n’est moins impudique que de partager un
repas. Je conscientisais le moindre de mes mouvements de mastication
comme je le faisais, adolescent, avec mes pas lorsque je rentrais de soirée,
ivre, chez mes parents et voulais paraître tout à fait sobre. Heureusement,
ivre, je l’ai été assez vite hier. Après quelques verres de vin, tout s’est
allégé, j’ai adopté un flot de paroles plus naturel, John Cassavetes, qui
s’était absenté pour aller aux toilettes, a réintégré mon enveloppe. Nous
avons, comme à notre habitude, discuté cinéma. Je n’ai jamais rencontré
quelqu’un d’aussi passionné qu’Aurélie, elle pourrait ne parler que de ça.
Le vin la rendant elle aussi d’humeur légère, elle essayait d’en savoir plus
sur mon scénario, voulait que je lui dévoile des extraits entiers, elle était
taquine, jouait à tu réponds juste par oui ou non. Un instant, une pensée
m’a assombri : que se passerait-il si je lui annonçais, là, comme ça En fait
Louis Garrel et Mélanie Thierry ont été remplacés par Kad Merad et
Christian Clavier, et on m’a demandé de, je cite, injecter de la comédie.
Pensée que j’ai chassée d’une gorgée de vin. Nous nous sommes amusés un
instant à trouver des acteurs pour les rôles secondaires en fonction des
éléments de l’histoire que je voulais bien lâcher. C’était un moment très gai.
Après le repas, elle a proposé que nous allions chez elle regarder un
film. J’étais un peu pris au dépourvu face à sa proposition mais assez ivre
pour l’accepter sans trop réfléchir.
Elle vit dans un petit appartement sans prétention rempli de DVD,
posters et affiches de cinéma dans tous les coins. Au-dessus du bar trône
une immense affiche d’À bout de souffle, Jean Seberg dans le lit, Belmondo
penché au-dessus d’elle, tous deux beaux comme des dieux. Elle a glissé le
DVD de L’homme fidèle, de et avec Louis Garrel, dans le lecteur et nous
nous sommes installés sur le canapé, un verre de vin à la main. Très vite je
me suis senti mal à l’aise – John Cassavetes était retourné aux toilettes. Elle
décortiquait chaque scène, soulignant les points forts du jeu de Louis
Garrel, expliquant sur quel terrain il faudrait que je l’amène pour tirer le
maximum de son talent, mettant parfois le film sur pause, s’exaltant sur
l’image en arrêt, Tu vois là, ce regard, c’est ça le regard Garrel, c’est ça
que tu dois aller chercher, et j’acquiesçais à chacune de ses remarques d’un
air pénétré comme si je prenais des notes mentales. Puis, sans que je l’aie
vu venir, elle s’est jetée sur moi pour m’embrasser. Les choses se sont
précipitées et nous nous sommes retrouvés allongés sur le canapé, ôtant
maladroitement les vêtements de l’autre, le film toujours en fond – alors
qu’elle enlevait mon tee-shirt, Louis Garrel a dit Si je couche avec elle, est-
ce que ça veut dire que je dois vivre avec elle ? comme si mon subconscient
prenait les traits de Louis Garrel pour s’adresser à moi. À ce moment-là
Aurélie m’a murmuré dans le creux de l’oreille Mon Louis, je suis ta
Mélanie, fais de moi ce que tu veux. Cette phrase m’a tétanisé. Il a fallu que
je me concentre très fort pour en faire abstraction et éviter de visualiser des
ébats entre Kad Merad et Christian Clavier. Elle l’a répétée à plusieurs
reprises, selon plusieurs variations, Mmm, Louis, que ta peau est douce ou
bien Mmm, tu lui fais de l’effet à ta Mélanie. J’imagine qu’elle attendait que
je rebondisse, que je lui réponde quelque chose comme Oui, je suis ton
Louis, tu aimes ça hein, ma petite Mélanie, que je sois ton Louis, mais
j’étais paralysé, j’avais peur de tout gâcher en déclamant une phrase qui
aurait sonné faux. Je crois m’être contenté d’un D’accord pas très érotique
mais qui n’a pas eu l’air de la perturber.
Je me suis réveillé dans son lit avec la migraine et une place vide à côté
de moi. Elle était partie à la fac et m’avait laissé un petit mot.
Je bois mon café en essayant de me refaire le film de la soirée, recomposer
le puzzle. Sensation douillette en même temps qu’un vif sentiment
d’imposture. Aurélie s’est attachée à un Boris qui n’est pas moi, un Boris
sublimé, celui que j’aurais aimé être et ne suis qu’à travers ses yeux – mais
au fond, n’est-ce pas la définition même du sentiment amoureux ? Voir
l’autre comme on veut qu’il soit ? Et puis un jour le filtre ne fonctionne
plus, obsolescence programmée comme elle dit, hop, poubelle. En
attendant, nous marchons elle et moi sur une planche posée sur des sables
mouvants et la question est de savoir à quel moment elle va s’enfoncer et si
on va arriver au bout avant de finir au fond.
Je décide de ne pas y penser pour l’instant et allume une cigarette. À
chaque jour suffit sa peine, à chaque jour son pas sur la planche.
Dimanche 30 octobre
Aurélie et moi échangeons quelques messages sans grande teneur qui ont le
don de me donner le sourire. Je lui réponds tandis que Yann est accroupi
devant un étal, occupé à scruter un objet sans âme. J’évite de me faire
surprendre, comme un enfant en plein acte répréhensible. Il se décide pour
une horloge murale en plastique blanc, sobre et pas très jolie, qu’il
considère d’un œil distant. Il m’apprend qu’il est allé reboire un café avec
Nancy. Elle l’a invité à manger un de ces soirs au restaurant. Je lui dis que
c’est bien, qu’il doit penser à lui. Il me dit Justement, si je pensais à moi, je
n’irais pas et ajoute en regardant son horloge Il faut savoir distinguer ce
que l’on désire vraiment de ce sur quoi on se rabat par dépit et je ne sais
s’il parle de Nancy ou de l’horloge.
Je repère quant à moi une biographie de Fritz Lang à un prix dérisoire
qui pourrait intéresser Aurélie, mais je suppose qu’elle l’a déjà. Et le livre
de Rohmer est encore dans mon sac. Je vais peut-être éviter de remplir mon
sac de livres que je n’ose pas lui offrir.
Lundi 31 octobre
Cher Boris,
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Nos amis
proposent de partager un déjeuner pour parler de notre beau projet.
Est-ce que demain vous conviendrait ? J’ai bien conscience que
c’est un peu court pour s’organiser et que, de plus, c’est un jour
férié, mais ils ont une fenêtre de tir qu’à mon avis il ne faut pas
louper si l’on souhaite que le projet avance. Si vous pouviez vous
libérer, ce serait merveilleux. Dites-moi.
Bien à vous,
Jean
Un déjeuner professionnel. Le spectre des rognons refait surface. Mais à
présent je suis rodé. Et je connais les énergumènes, ils ne bénéficieront pas
cette fois de l’effet de surprise. Je sais qu’ils vont revenir à la charge
concernant cette idée d’injecter de la comédie. C’est de bonne guerre. Mais
je vais prévoir des munitions. Je vais travailler mon oral comme l’étudiant
appliqué que je fus jadis. Je comprends votre idée, et elle est légitime avec
deux acteurs comme ceux-là, mais ne risquons-nous pas, en injectant de la
comédie, de perdre l’essence même du projet, de relâcher un fil pour ne
jamais plus parvenir à le tendre ? Ce genre d’arguments. À affiner, bien
entendu. Le cas échéant, je peux céder sur une ou deux scènes, après tout je
ne suis pas obtus, un humour de désespoir peut très bien trouver sa place
dans certains passages. Même dans ses films les plus noirs, Woody Allen a
toujours glissé quelques bons mots sans pour autant nous sortir de l’histoire.
C’est jouable. Je prévois une marge de manœuvre, j’emplis ma besace de
verroterie à marchander.
Si vous pouvez vous libérer. Je me demande comment Chabloz imagine
ma vie pour soupçonner une seconde que je pourrais être pris pour le
déjeuner demain. Je me retiens de lui répondre Ça tombe bien, mon
déjeuner avec les frères Dardenne est annulé, ils sont bloqués dans le
Thalys, mais nous ne sommes pas encore assez proches pour que je me
permette ce type de saillies.
er
Mardi 1 novembre
Que la force de Mélanie et Louis soit avec toi. Je frémis en lisant son
message. Comment lui dire que son gimmick-amulette semble en réalité me
porter malheur – du fait même de son contenu ? Je la remercie et file à mon
rendez-vous.
Je rentre tout juste du restaurant. Entrevue qui a signé l’arrêt de mort de
notre projet. Au moins cette fois les choses sont claires. Je suis
complètement abattu, encore sous le choc, mais je sais que je vais très vite
passer au stade salvateur de la colère, ça n’est qu’une question de jours.
Je n’en reviens toujours pas.
Reconstitution des faits – peut-être les coucher par écrit me permettra-t-
il de comprendre ce qui s’est passé, mais j’en doute.
Chabloz et moi sommes déjà attablés quand Laurel et Hardy arrivent
avec un peu de retard. Ils s’excusent, s’installent et commencent à parler de
tout sauf de ce qui m’occupe. Ainsi j’apprends que cet établissement est
tenu par un Aveyronnais qui a fait ses armes dans un petit restaurant près de
Villefranche-de-Rouergue avant de s’installer ici. Toujours ce besoin
d’entrer dans la conversation par la porte provinciale. Hugues nous
conseille de prendre les tripoux et rien que le nom me donne la nausée.
Quand le garçon vient prendre la commande, ils optent tous trois pour les
tripoux, je fais de même.
Ils finissent par en venir au sujet. Ils ne tarissent pas d’éloges sur ma
dernière version du scénario. L’aisance avec laquelle j’ai remodelé mon
texte leur confirme qu’ils ont eu raison, on voit que je me sens proche de
mes deux personnages, que je les comprends, que je les aime, la relation
entre les deux hommes est vraiment très forte, bravo. Un instant, je dois
l’avouer, leurs louanges parviennent à m’endormir – le serpent du Livre de
la jungle en deux exemplaires.
C’est là qu’arrive la seconde partie de l’exposé. Car, et je devrais y être
habitué maintenant, les compliments annoncent toujours une suite, moins
digeste. Technique vieille comme le monde. Ma mère me donnait toujours
du jambon pour faire passer les épinards.
Jean nous a fait part de vos difficultés à vous glisser dans le registre de
la comédie, ce que je comprends tout à fait. Tout le monde n’a pas la même
grammaire, votre écriture à vous est plus poétique, et j’adore ça, chacun de
vos dialogues est un poème, non, vraiment, je suis votre premier fan… À ce
stade, je veux déjà protester. Me glisser dans le registre de la comédie ? Il
n’a jamais été question de ça. Hugues poursuit. Aussi nous sommes-nous
assis, Henri et moi, autour d’une table pour ce que nous appelons notre
petite tambouille (ils sourient tous deux à ce mot et se regardent comme un
vieux couple). Nous procédons souvent ainsi quand un auteur a un petit
blocage, c’est notre rituel, café sur café et brainstorming. Et autant vous
dire, sans nous vanter, que quand nous nous y mettons, nous parvenons à
dégripper n’importe quel type de situation. Donc voilà, écoutez ça : Marc,
Christian Clavier, est un gros industriel dans un domaine à déterminer. Sa
femme demande le divorce et cherche à le plumer, là on vous laisse toute
latitude sur le pourquoi du comment, a-t-elle découvert qu’il l’a trompée ou
s’agit-il simplement d’un soupçon infondé ? À vous de voir. Un soir, alors
qu’il rentre tard du bureau avec sa voiture, Marc tombe sur un type au
milieu de la route, un type totalement nu. Il s’agit d’Ariel, Kad donc. Et
notre trouvaille, tenez-vous bien : Ariel est un extraterrestre qui ne sait plus
comment repartir sur sa planète. Au début, Marc n’a que mépris pour cet
olibrius, mais peu à peu ils vont apprendre à se connaître, à s’apprivoiser.
Marc l’affuble d’un costume-cravate et le fera passer pour un nouvel
employé de sa boîte, avec tout ce que cette situation implique de décalages
et de quiproquos. Ensemble, ils vont tenter de déjouer les plans
machiavéliques de la femme de Marc. Lui qui était un patron cynique et
sans grands sentiments apprendra paradoxalement, aux côtés d’Ariel, un
non-humain, des valeurs d’humanité et de tolérance, Ariel représentant la
figure de l’étranger qu’il apprendra à aimer. Avant même que j’aie pu
réagir, Henri enchaîne. Et ça n’est pas tout ! Petite cerise sur le gâteau,
Ariel a un pouvoir très particulier qui va leur servir, notamment, à
s’introduire dans l’entreprise de son épouse pour récupérer des papiers
compromettants concernant le divorce : quand Ariel pète, tout autour de lui
se fige, les gens sont comme statufiés, sauf Marc. Je vous laisse imaginer
tout le potentiel comique d’un tel pouvoir.
Tous éclatent de rire, y compris Chabloz, que je n’avais jamais vu rire
de la sorte.
Je suis abasourdi. Je ne suis pas bien sûr de comprendre la situation. La
sensation que tout m’échappe, mon histoire, mon projet, ma vie. Au milieu
du brouillard mental qui m’enveloppe, je parviens à ânonner Mais ça n’a
plus rien à voir avec mon histoire… Ce à quoi Hugues, reprenant
subitement son sérieux, répond Ah, mais je ne suis pas d’accord ! Il s’agit
toujours d’une histoire d’amitié forte sur fond de drame conjugal.
Simplement il nous semblait nécessaire, compte tenu des deux poids lourds
de la comédie que nous avons là, de la traiter sous une forme plus ludique.
Mais ne vous y trompez pas, le cœur du sujet reste exactement le même,
nous sommes très attachés à votre trame, elle nous plaît énormément. Là,
Henri intervient à nouveau Et puis on se disait aussi que ce serait bien
qu’Ariel l’extraterrestre ait l’accent marseillais, ça apporterait une petite
touche de comédie et de soleil et décentrerait un peu notre histoire, les gens
en ont marre des films parisiens avec des Parisiens, la province a besoin de
pouvoir s’identifier aussi.
Je m’en veux de n’avoir pas quitté la table. J’aurais dû le faire. Pour
marquer ma désapprobation. Pour le geste. Pour l’honneur. Quitte à
reprendre le débat sereinement plus tard. Au lieu de ça, corseté dans une
politesse maladive qui aura pourri ma vie entière, je suis resté jusqu’au
bout, buvant comme on dit le calice jusqu’à la lie – et jamais je n’aurai à ce
point éprouvé physiquement cette expression. Me contentant de donner le
change. Le minimum syndical de présence en guise de rébellion. Résistance
de neurasthénique. N’importe qui à ma place aurait renversé la table, les
tripoux auraient valsé de toutes parts comme autant de boulets de canon,
provoquant les hurlements des clients aux tables voisines – Tiens, tu en veux
du scénario de comédie ? Un jour, sans raison, tous les tripoux du pays se
mettent à prendre vie et à attaquer les êtres humains, c’est un soulèvement
général, ils comptent bien prendre la place des hommes pour bâtir une
nouvelle société. Voilà, putsch minable. Putsch à retardement, cette
conviction profonde chaque fois renouvelée. OK, je ne dis rien pour
l’instant mais vous allez voir ce que vous allez voir, les gars, quand tout ça
sera calmé, on va solder les comptes. Et bien sûr ils ne le sont jamais.
L’ardoise de mes comptes non soldés se mesure en hectares.
Non seulement je n’ai rien dit mais j’ai mangé mes tripoux.
Je me repasse en boucle le pitch de Laurel et Hardy. Pour me convaincre
que j’ai bien entendu, que je n’ai pas rêvé cette scène du restaurant. La
répétition me met mal à l’aise mais je continue de décortiquer leur discours
par une sorte de masochisme que je ne m’explique pas.
Les servitudes silencieuses : un grand industriel devient l’ami d’un
extraterrestre qui pète. J’ai beau me redire cette phrase pour essayer d’en
comprendre le sens et la raison d’être, la décrypter, je n’y parviens pas. Je
me trouve face à une abstraction. Un infrason, un ultraviolet, de
l’imperceptible, de l’indéchiffrable. L’idiome d’un pays lointain. Et quand
il pète, tout autour de lui se fige. J’allume une autre cigarette – depuis le
rendez-vous, chaque cigarette me sert à allumer la suivante. Je suis allongé
sur mon canapé, l’ordinateur sur mes cuisses, envoyant des volutes au
plafond. Un extraterrestre à l’accent marseillais qui pète. En boucle. Je ne
parviens toujours pas à assimiler cette phrase.
Jeudi 3 novembre
Aurélie s’inquiétait à nouveau que je n’aie pas répondu à ses derniers
textos. Et pour cause, j’étais sur le canapé, occupé à regarder le plafond en
fumant des cigarettes des heures durant. (Je me rends compte que je n’ai
pas pris de douche depuis le rendez-vous.) Je lui ai répondu, au fond du
désespoir, n’ayant même plus de force pour le travestissement Désolé, le
rendez-vous m’a un peu vidé, petit souci de casting. Deux secondes après,
le téléphone a sonné. Voir apparaître son prénom sur l’écran m’a fait bondir.
Jamais nous n’étions passés par ce canal de communication. Soit nous
échangions des SMS, soit nous nous rencontrions. Jamais cette sorte de
ligne médiane que constitue la discussion téléphonique et qui me fait froid
dans le dos. J’ai hésité un instant puis décroché. C’était la première fois que
j’entendais sa voix au téléphone, il me semblait la découvrir, à la fois
lointaine et très proche. Qu’est-ce qui se passe ? Raconte-moi. J’ai
minimisé, rien de grave, ils essaient simplement d’imposer dans le rôle du
père quelqu’un que je n’imaginais pas. Qui ça ? Là je suis pris au piège de
mon improvisation. Je lâche totalement au hasard Francis Huster. Sa voix
monte subitement en volume et dans les aigus, Quoi ?! Huster, le père de
Louis Garrel ?? Mais ils ont de la merde dans les yeux ou quoi ? Comme tu
me l’as décrit, c’est tout sauf Huster ! Ils l’ont eu où, leur diplôme de
producteur ? Dans un Kinder ?? Bats-toi, c’est ton projet, personne ne doit
décider pour toi, l’artiste est le seul à savoir ce qui est le mieux pour son
projet. Tu leur dis : Francis Huster dans le rôle du père c’est non, point
barre. C’est toi qui décides, Boris, personne n’a à t’imposer quoi que ce
soit. Tu dois maîtriser le moindre détail. Je te fais confiance pour leur
clouer le bec, je sais que tu peux le faire. Je lui ai répondu Oui, bien sûr, je
vais le faire. Je suis sorti de sa tirade plus épuisé qu’après un marathon.
Je sais que tu peux le faire. À force de donner une image héroïque, on
vous prend pour un héros. Tout se paye.
Après avoir raccroché, je me suis enfoncé plus encore dans les tréfonds
de mon canapé, à ce rythme je vais finir dans celui de mes voisins du
dessous.
Vendredi 4 novembre
Bonjour Boris,
Dans le cadre de notre festival de cinéma d’art et d’essai, je
commence à réfléchir à la forme que pourrait prendre le plateau et
m’interroge sur le thème de la rencontre entre Mélanie Thierry et
Louis Garrel. J’hésite entre plusieurs pistes. Dis-moi laquelle te
semble la plus judicieuse/pertinente. L’idéal serait que je puisse
connaître l’avis/envie de nos deux invités, si tu as la possibilité de
leur faire passer les thèmes.
Je te propose :
– Réalisme/réalité : le cinéma a-t-il intérêt à créer une esthétique
intégrante de la réalité ?
– Cinéma et société, ou comment les formes de l’engagement
prennent corps dans des dispositifs matériels qui en assurent la
diffusion, la circulation et la performativité dans différents espaces
sociaux.
– Chemins narratifs et convocation des représentations
téléologiques et des archétypes jungiens.
Les trois me conviennent et déboucheront à n’en pas douter sur
un débat passionnant.
Dis-moi ton sentiment.
Bien à toi,
Bernard
J’allume une autre cigarette et continue de consulter ma messagerie. Un
autre mail, de Chabloz celui-là.
Mon cher Boris,
Voyons-nous. Un café dans l’après-midi si vous êtes disponible ?
C’est la première fois que Chabloz m’écrit un mot avec aussi peu de forme.
Sa brièveté dégage, je ne saurais dire pourquoi, une sorte de sincérité
inédite. Débarrassée de toute formule, des phrases à l’os, d’homme à
homme. Enfin. Je comprends à quel point c’est ce qui me manque dans ce
périple : de l’humain. Chabloz, que j’avais perçu au départ comme une
sorte de père de substitution, avec son côté simple et provincial, s’était peu
à peu évaporé dans les limbes des rendez-vous à répétition. Je le retrouve
dans ce message, suffisamment pour répondre à son invitation. J’écrase ma
cigarette et lui réponds. L’injonction Voyons-nous transpire l’envie,
l’urgence, le rejet soudain de toute convention, et voilà précisément ce dont
j’ai besoin.
Je ne sais plus quoi penser.
La sensation que deux armées s’affrontent dans mon crâne, une bataille
napoléonienne, des milliers de figurants et de la poussière. Beaucoup de
poussière.
Nous avons bu une bière avec Chabloz. Nous étions partis pour un café
et il a commandé une bière, je l’ai imité. Très vite il est entré dans le vif du
sujet sans fioritures ni artifices. Il m’a dit à quel point il comprenait mon
désarroi. À quel point il était difficile de voir son projet évoluer, son enfant
s’émanciper. Mais ça n’est pas parce qu’il évolue qu’il nous échappe, il
insistait bien là-dessus. La seule vraie question à se poser étant : est-ce qu’il
évolue dans le bon sens ? Toute autre question ne relève que de l’ego.
S’effacer derrière l’œuvre, toujours. Nous avons longuement parlé du
compromis dans l’art, il a évoqué le cas du Dune de David Lynch, ce grand
traumatisme que le réalisateur n’a jamais surmonté. Mais lui c’est différent,
il avait terminé son film, puis il a dû couper, couper, couper à n’en plus
finir ce qu’il avait déjà tourné, comme si on lui demandait d’amputer son
enfant peu à peu de tous ses membres. Rien à voir avec notre affaire. Bien
sûr que mon projet débarquait en terra incognita, mais n’est-ce pas là
l’essence de l’art ? Il a évoqué l’usage de la science-fiction comme outil de
parabole. Le côté fantastique ne doit pas être un frein mais une loupe. Nous
avons parlé du Fahrenheit 451 de Truffaut, du Metropolis de Fritz Lang, de
l’Alphaville de Godard, du Peut-être de Klapisch, ou comment chaque fois
sortir de sa zone de confort sur la forme pour traiter du même sujet avec
d’autres outils, sous un angle différent, plus parabolique, donc plus libre,
parce que délivré des carcans de la réalité. Le fantastique permet ça. Sans
oublier la poésie inhérente au genre, qu’on a malheureusement tendance à
trop négliger. Là il a pris un instant un air absent, comme s’il descendait
chercher ses pensées à la cave. Je vais beaucoup vous surprendre mais,
savez-vous, parmi les films de mon panthéon, lequel occupe une place toute
particulière ? Il a laissé planer un silence puis a annoncé : La soupe aux
choux… Je sais que ça peut prêter à sourire mais j’ai toujours trouvé ce
film injustement décrié. Heureusement, il bénéficie avec le temps d’une
relecture plus indulgente, voire enthousiaste. Et voyez-vous, quand nos deux
amis nous ont exposé leur pitch, outre la référence aux flatulences, j’ai tout
de suite pensé à La soupe aux choux : convoquer une entité extraterrestre
pour ne servir qu’une seule histoire, celle d’une amitié entre deux hommes
que le temps a abîmés et qui sont tout l’un pour l’autre. Décaler le propos
afin de pouvoir traiter le vrai sujet tout en pudeur. N’oubliez jamais une
chose : au cinéma, l’extraterrestre n’est qu’un alibi pour parler du
terrestre.
Sur l’instant, je ne sais que lui répondre. La soupe aux choux n’est pas
resté gravé dans ma mémoire comme un chef-d’œuvre du septième art,
mais sa façon d’en parler me le fait considérer d’un œil neuf. Je ne me vois
pas lui dire que, dans mon souvenir, on était proche du navet, ce serait lui
faire offense, ce serait salir son attachement à ce film, que j’imagine
remonter à loin.
Nous avons un peu parlé d’auteurs et de cinéastes aux parcours sinueux,
dont certains ont préféré mourir dans la misère que de faire la moindre
concession, et il a abordé pour la première fois l’aspect financier, me
précisant au détour d’une phrase, comme si de rien n’était, Étant entendu
qu’une telle orientation de votre projet est une poule aux œufs d’or en
puissance. Mais ce choix ne doit évidemment pas être décisif, l’œuvre avant
tout. Alors qu’une partie de moi toisait ce chapitre avec mépris et
arrogance, une autre partie, celle occupée à remplir le frigo, tendait l’oreille.
Nous nous sommes quittés sur une poignée de main dans laquelle j’ai
retrouvé celle de notre premier rendez-vous, une poigne de terrien, loin de
celles des dernières entrevues qui se rapprochaient, elles, de la main molle
du compromis. Il a conclu en disant Bien évidemment vous seul devez
choisir ce que vous avez envie de faire, il est hors de question pour moi de
vous imposer quoi que ce soit. Réfléchissez, prenez le temps.
Voilà.
Je reviens un peu chamboulé de notre entrevue. Il m’a touché je crois.
C’était le Chabloz paternel de notre premier rendez-vous, mais plus à nu
encore. Par moments, j’apercevais mon père rentrant tard du bureau, éreinté
mais souriant, ne se plaignant jamais, dissimulant ses tourments derrière
une épaisse muraille de pudeur et de dignité.
Je relis cette phrase et je ne vois pas bien le rapport.
Je crois que je fais un peu de dépression.
Je reçois un texto d’Aurélie : Francis Huster mon cul.
Lundi 7 novembre
Un paquet et demi. Jours désœuvrés, jours en suspens. Rarement dans ma
vie je me suis senti aussi vide. Déprimé, triste, aigri, en colère,
mélancolique, angoissé, tout ça, oui, je connais, mais là le vide, avec tout ce
qu’il a de violent. Un trou noir, une seringue géante qui aspire le moindre
recoin de vos artères. J’ai rallumé ma télé, voilà des années que je ne l’avais
plus regardée, je n’étais même pas sûr qu’elle fonctionne toujours. Si je ne
l’avais pas encore jetée, c’était par pure inertie. Je n’avais pas la force de
l’apporter à la déchetterie, alors elle trônait là comme une assiette en
porcelaine sur une commode de vieille dame seule.
Le bras tendu, la télécommande dans la main, j’allume l’écran sur une
fille avec des seins énormes que peine à dissimuler un maillot-alibi, ses
lèvres aussi sont énormes. Puis une autre lui succède, puis encore une autre,
les trois filles parlent chaque fois face caméra avec de grands mouvements
de bras, on a du mal à les différencier les unes des autres – heureusement
leur prénom est inscrit en bas de l’écran, comme l’indice dans Questions
pour un champion. On ne comprend pas ce qu’elles disent, on sent qu’elles
cherchent à bien s’exprimer, mais plus elles cherchent à bien s’exprimer,
moins on comprend ce qu’elles disent. On les retrouve ensuite dans un
grand salon avec des canapés et des garçons, eux aussi à moitié nus. Il faut
un minimum de tissu pour accrocher le micro HF, sinon nul doute qu’ils
seraient totalement nus. Eux aussi se ressemblent tous : bronzés, des corps
d’athlètes, le cheveu épais et gominé, l’œil éteint. Tous s’invectivent, les
filles sont plus virulentes que les garçons, qui semblent soudés par une
lâcheté mal assumée. Au milieu des phrases qui s’enveniment, certains
mots sont remplacés par des bips mais on lit aisément sur leurs lèvres
énormes des espèce de pute ou des ferme ta gueule. Je change de chaîne.
Des chroniqueurs autour d’un type animé de tics comme si ses manches le
gênaient en permanence, on a envie de lui dire Prends une taille au-dessus,
non ? Il scande des voilà tous les trois mots, en guise de ponctuation. Ses
chroniqueurs se forcent à rire à la moindre de ses saillies creuses pour
conserver leur cachet. L’animateur lui-même rit à ses propres blagues,
balayant du regard les rangs de ses comparses pour vérifier que tous
gloussent comme il faut. Leurs rires sentent la peur. Lui a le regard vide et
faux. Il semble bête et puissant. C’est donc devenu ça, la télévision. Il faut
faire revenir les gens dans les salles. À n’importe quel prix ? C’est
l’histoire d’un extraterrestre qui pète. Je songe à La belle verte de Coline
Serreau, souvenir surgi de je ne sais où, c’est drôle, je n’avais jamais
repensé à ce film. Une fable écologique, elle aussi fait intervenir des
extraterrestres. Tout ça tourne et se mélange dans mon cerveau, les filles
aux seins énormes, le type bête et puissant, la publicité pour les assurances
ou contre la constipation – l’encombrement, est-il dit. Peut-être est-elle là,
notre fonction. Créer des chevaux de Troie culturels. Travestir une forme
d’éducation en pur divertissement. Déguiser du propos en farce, pour
élever, pour extirper les gens de l’emprise des bêtes et puissants, en entrant
par la petite porte et en les faisant sortir par la grande. La farce comme outil
politique. Je pense à Chaplin, Le dictateur, Les temps modernes. Les
servitudes silencieuses ? Une fable contre l’impérialisme, contre le
capitalisme, contre les grandes firmes toujours plus avides de profit, le
retour de l’humain au centre du système. Pour ça on introduit un regard
extérieur, un candide, un élément perturbateur. Un extraterrestre. Qui pète.
Je ne sais pas. Peut-être. Peut-être que c’est une voie. Construire du cheval
de Troie contre les hommes bêtes et puissants aux manches étroites. Peut-
être est-elle là, la réelle mission de l’art.
Mardi 8 novembre
Hier soir chez Aurélie. Pour une soirée qui semble désormais s’imposer
comme un rituel, et je ne saurais dire si cette perspective me ravit ou
m’effraie. C’est seulement la deuxième fois, il est un peu tôt pour parler de
rituel. Mais tout de même. Nous avons mangé un morceau à notre brasserie
(notre ? À partir de combien d’occurrences peut-on dire notre ?), avons bu
quelques verres, parlé cinéma. Fellini, La dolce vita, ses sept chapitres, sa
scène finale du monstre marin échoué sur la plage. Elle m’apprend qu’au-
delà du symbole (évident selon elle), il s’agit d’un véritable fait divers
survenu sur la plage de Rimini en 1934. Puis nous sommes allés chez elle,
nous sommes installés sur le canapé, elle a glissé dans le lecteur le DVD La
jalousie de Philippe Garrel, avec Louis Garrel et Anna Mouglalis, s’est
pâmée devant la beauté du noir et blanc et l’incroyable sobriété du jeu de
Louis. Les silences de Louis, Boris, regarde les silences de Louis, ils n’ont
jamais été aussi bien utilisés que dans ce film, regarde à quel point ses
silences sont magnétiques, il faut être son père pour savoir ça, avoir
affronté ces silences dans la vraie vie pour en connaître le poids. C’est
notre Vincent Gallo national, écris-lui des silences, Boris, tu dois lui écrire
des silences, de longues tirades de silences, avant de se jeter sur moi pour
m’embrasser à pleine bouche. Puis elle s’éclipse et revient quelques
secondes après avec des perruques. Une brune frisée qu’elle me tend et une
blonde aux cheveux longs qu’elle pose sur sa tête. Et elle se jette sur moi à
nouveau, Hein, mon Louis, elle t’excite ta Mélanie hein, dis-lui qu’elle
t’excite, pendant qu’à l’écran Louis Garrel déclare Je sais qui je suis depuis
très longtemps, c’est une chance mais c’est aussi une douleur.
Ce matin, un petit mot sur le lit pour me dire qu’elle était partie à la fac.
Au sol gisaient les deux perruques comme deux poulpes échoués sur la
plage de Rimini, preuves matérielles d’une nuit que j’aurais très bien pu
avoir rêvée et moi, Marcello déconfit, cherchant là un symbole censé être
limpide.
J’allume une énième cigarette. Regarde l’écran de mon ordinateur. J’ai du
mal à quitter mon fichier Journal d’un scénario pour me plonger dans celui
nommé Les servitudes silencieuses. Comme devoir s’extraire de son lit
douillet et chaud pour aller chercher du pain sous la pluie.
Je l’ouvre. Allons-y. J’enfile mes bottes et mon ciré.
INT. BUREAUX – JOUR
ARIEL
Et tous ces gens travaillent pour vous ?
MARC
Voilà.
ARIEL
Et vous pendant ce temps vous faites rien ?
MARC
Comment ça je ne fais rien ?
ARIEL
Pourquoi vous travaillez pas avec eux ?
MARC
Mais je travaille, enfin !
ARIEL
Vous travaillez ? Où ?
MARC
Ben là, là je suis en train de travailler…
ARIEL
Vous travaillez, là ?
MARC
Ben oui !
ARIEL
Ah.
Petit extrait de ce que j’ai réussi à écrire au terme d’un face-à-face
éprouvant. M’approchant à pas feutrés de mon texte, tournant autour,
comme d’un chat sauvage que j’essaie d’attraper. J’ai commencé par
prendre quelques notes puis, peu à peu, écrit des dialogues entiers, le texte
et moi nous apprivoisant l’un l’autre. Je pense avoir trouvé l’angle. Je colle
ici ce petit extrait à dessein. Pour y revenir au moindre doute. Garder
toujours à l’esprit l’idée de comédie comme couche externe recouvrant un
message sociétal, voire politique. Là, Ariel accompagne pour la première
fois Marc dans son entreprise. Je me fais les dents sur une scène prise au
milieu et qui me semble assez symbolique. Traiter une forme moderne de
lutte des classes, de servilité 2.0, d’esclavagisme en cravate. Un manifeste
marxiste déguisé en S-F. Marx Attack. Je souris de cette trouvaille
improvisée.
Je ne sais trop qu’en penser pour l’instant, il me semble que ça
fonctionne. Je me sers de l’œil naïf et vierge d’Ariel pour glisser quelques
messages. Là-dessus, Chabloz n’avait pas tort, l’introduction d’un élément
fantastique est peut-être le moyen le plus subtil de faire passer un message,
politique et poétique. Je ne lui dis rien pour l’instant. Je préfère attendre
d’avoir avancé un peu. Je ne suis pas fixé, je prends la température et je
vois. Seul maître à bord : l’écriture. Elle et elle seule décidera si le projet
vaut le coup que je m’y aventure ou pas. Je vais le savoir très vite.
Je pense beaucoup à Ken Loach et à sa peinture du monde ouvrier. Faire
du Ken Loach en passant par le burlesque et le fantastique, l’idée est assez
belle. L’amitié et la poésie en découleront naturellement.
Mercredi 9 novembre
Boris, Jean,
Le projet ayant quelque peu évolué, il nous est apparu que le
titre, Les servitudes silencieuses, n’était plus très adapté. Or ce
choix est primordial, c’est lui qui appelle le spectateur, c’est la
vitrine et la porte d’entrée. Aussi nous sommes-nous mis autour de
la table, Hugues et moi-même, pour un de ces brainstormings dont
nous sommes friands et dont je vous livre le fruit, une liste en vrac
des titres qui en sont ressortis :
Alien que pourra
Ils sont fous ces aliens !
Ça va péter !
C’est pas moi, c’est lui !
Non mais tu viens d’où toi ?
Il fallait que ça tombe sur moi !
Variante : Mais pourquoi ça tombe sur moi ?!
Ça dégaze à Saint-Tropez (NB : Là, évidemment, situer l’action à
Saint-Tropez et dans ses alentours)
Dégazez, y a rien à voir !
Serre les fesses, y a du vent !
Je choisis de vous livrer l’intégralité de notre petite tambouille
mais bien entendu tout n’est pas à conserver, certains de ces titres
flirtent avec le potache. Néanmoins, je vous ai gardé pour la fin
celui qui pour l’instant fait l’unanimité :
De l’eau dans le gaz
Double sens sur la guerre au sein du couple et les pouvoirs
d’Ariel ! Petite astuce pour justifier « l’eau » : Marc est un grand
industriel qui commercialise de l’eau minérale. On peut même
imaginer que son épouse a produit de faux documents prouvant que
l’eau de son mari contient des pesticides ou que le plastique utilisé
pour les bouteilles est hautement toxique.
Croyez-le ou non, c’est souvent le choix du titre qui nous apporte
de nouvelles idées, et là je crois que nous avons trouvé le bon !
H.
Cigarette. Une de plus. En découvrant ce message, j’ai hurlé face à mon
écran, comme s’il était la cause de tout depuis quelque temps. J’ai crié non.
Simplement non. Là c’est trop. Pas le titre, pas mon titre, je serai intraitable
là-dessus. Ce serait changer le prénom de mon enfant. Imagine-t-on une
seule seconde deux inconnus débarquer chez des gens, sonner à leur porte
pour leur dire Voilà, votre fils se prénomme Pierre mais ça ne nous convient
pas, vous devrez désormais l’appeler Kyllian.
Bien sûr, le projet a quelque peu évolué au fil des maints remaniements,
bien sûr, le sujet n’est plus exactement celui du départ, mais De l’eau dans
le gaz ? Sérieusement ? Non, définitivement non, il faudra me passer sur le
corps, les gars. Il est là depuis le début, il y sera à la fin.
Serre les fesses, y a du vent ! Ces types sont payés des fortunes pour
trouver ça : Serre les fesses, y a du vent ! Quelle plus belle mise en abyme
de mon sujet : faire un film sur les rapports de pouvoir, sur une élite qui
prospère et se goberge sur le dos des petites gens, et faire ce film avec deux
représentants de cette espèce. Ou comment torpiller le système de
l’intérieur.
Jeudi 10 novembre
Yann m’annonce Je vais essayer de rattraper le coup avec Martine.
Rattraper le coup, il a utilisé cette expression. Il m’annonce un chantier
pharaonique sous forme anecdotique, comme ça, entre deux bouffées de
cigarette. Comme il aurait dit Je vais postuler pour aller sur Mars.
Euh, Yann, vous êtes en plein divorce, des papiers paraphés et signés se
baladent sur des bureaux d’avocats atrabilaires, tu as déménagé, c’est elle
qui a demandé le divorce. Il me demande conseil, il me dit Tu ferais quoi à
ma place ? Quand on aime quelqu’un, est-ce qu’il ne faut pas tout tenter
jusqu’au bout, jusqu’à la dernière minute ? Quitte à être pathétique ? Là tu
as frappé à la bonne porte. Oui, tu peux. Tu peux aller jusqu’au pathétique.
On en revient, tu sais. Puis c’est joli quand on connaît le coin. Je peux te
donner de bonnes adresses. Je lui dis Oui, tu as raison. Mais c’est pas
gagné tu sais… Je prononce la deuxième phrase du bout des lèvres, comme
si je devais le préciser, pour ma conscience, tout en espérant qu’il ne
l’entende pas. Je l’enveloppe de parenthèses en mousse. Il me répond Rien
n’est jamais gagné. Oui. C’est vrai. À qui le dis-tu. Alors va. Va rattraper le
coup. Je le lui souhaite, pour lui, pour Jules – quant à Martine, je ne sais pas
ce qui serait bon pour elle.
Même s’il me demande des nouvelles, j’évite quant à moi de trop
m’étendre sur mon histoire avec Aurélie. Parce qu’elle est belle et que lui
ne traverse pas du beau en ce moment, inutile de lui faire un rapport de
carte postale. Alors je garde pour moi les grands sourires émerveillés, les
phrases enflammées et déraisonnables, les déclarations intempestives et
acnéiques. Je me contente d’un compte-rendu expéditif, Tout va bien, rien
de plus. Et pourtant. Si je pouvais. Si je pouvais lui dire à quel point je me
sens porté par cette histoire. Cette histoire que je n’avais pas vue venir et
que je ne souhaitais pas forcément, et que, de fait, j’ai mis longtemps à
accepter. J’ai les sentiments diesel. Je mets longtemps à m’éveiller, je reste
figé dans la méfiance la moitié du trajet, chat échaudé. Et quand je trouve
enfin ma vitesse de croisière, l’autre est souvent arrivé à destination, mais
c’est une autre histoire. Ça n’est pas l’envie qui manque de tout lui raconter,
nos rendez-vous, nos petites habitudes que la répétition rend aussi
touchantes qu’indispensables, notre pudeur, notre peur de formuler ce que
nous vivons pour ne pas le faire disparaître. J’étais encore chez elle hier
soir. Ce matin, pour la première fois, elle était là quand je me suis réveillé.
C’était très doux. Nous sommes allés prendre un café en terrasse au petit
matin, nous avons parlé de la collaboration entre Buñuel et Carrière. On
passe des perruques à la terrasse de café sans le moindre lien apparent – ou
alors il est très ténu. Deux Aurélie qui évitent de se croiser. Elle non plus ne
sait pas faire. Elle aussi a du mal avec les codes. C’est ce qui me la rend si
touchante. Nous sommes deux à avoir égaré la notice. J’ai besoin de ça pour
avancer au milieu de mon scénario qui s’enlise et m’entraîne dans son
sillage.
Yann me dit Tu as l’air fatigué. Oui, aussi. De ça je peux lui parler. Oui,
je travaille beaucoup. Je ne précise pas : en côte et contre le vent.
Vendredi 11 novembre
Mail d’Henri, Chabloz est dans la boucle.
Cher Boris,
N’y voyez surtout aucune intrusion dans votre travail, le statut
d’auteur est sacré à nos yeux, hors de question d’empiéter sur sa
liberté. Mais Hugues et moi-même avons des idées très précises sur
certaines scènes clés, il ne faut surtout pas se louper. Si je puis
me permettre cette petite touche d’autoflatterie : à force
d’expérience, nous avons le nez pour reconnaître une scène qui peut
devenir culte. Et la suivante l’est à n’en pas douter. La voici :
Ariel et Marc sont dans le hall d’entrée du journal pour lequel
travaille Christine. Ils doivent récupérer les documents dans son
bureau mais ne savent pas comment parvenir jusque-là.
MARC
Allez-y…
ARIEL
Allez-y quoi ?
MARC
Ben allez-y, pétez, on n’arrivera pas à accéder à son bureau avec tout ce service
de sécurité…
ARIEL
Mais j’ai pas envie de péter, moi…
MARC
Comment ça vous n’avez pas envie de péter ?? Parce qu’il vous faut avoir envie
maintenant ?
ARIEL
Ben oui, vous êtes marrant vous, je pète pas sur commande…
MARC
Alors ça c’est le pompon ! Vous pétez en plein opéra, des places hors de prix, on
n’a pas vu la fin ! Vous pétez en plein restaurant trois étoiles au milieu de mes
actionnaires ! Et vous êtes incapables de péter là, alors que je vous le demande ?!
ARIEL
Oui, ben le restaurant, ça vous a bien aidé, hein, de partir sans payer…
MARC
Oui bon, ça n’est pas le sujet… Faites un effort bon sang ! C’est notre seul moyen
de récupérer les papiers !
ARIEL
Bon d’accord, je vais essayer…
Il se concentre, il force. Des vigiles les ont repérés, ils s’avancent
vers eux.
MARC
Alleeeez, dépêchez-vous, pétez bon sang !
ARIEL
Je fais ce que je peux, figurez-vous !
Les vigiles sont de plus en plus près.
MARC
Pétez bon sang, péteeeeeez !!!
Les vigiles arrivent à leur hauteur.
MARC
PÉTEEEEEZ !!!
Là, Ariel lâche un pet tonitruant, les vigiles et tout le monde dans
le hall se retrouvent statufiés. Marc peut enfin respirer.
Je vous suggère de lire la scène à haute voix en l’imaginant jouée
par Clavier et Merad (avec son accent marseillais !), c’est
irrésistible, effet garanti, Hugues et moi ne nous en sommes
toujours pas remis !
H.
Je découvre un nouveau message sur Facebook. C’est Christophe Honoré. Il
m’a répondu.
Je veux bien jeter un œil au scénario,
Amitiés
C.
Je fixe son message. Allume une nouvelle cigarette. Je croise mon reflet
dans le miroir du salon. Je me reconnais à peine. Les traits sont tirés. Ma
barbe a poussé. Variante de la théorie des jumeaux d’Einstein : lancez l’un
des jumeaux dans l’écriture d’un scénario supervisé par des producteurs, à
la fin il aura dix ans de plus que son frère. J’ai le même sweat depuis des
jours, le gris à capuche, qui s’orne de taches au fur et à mesure des repas
que je prends devant mon écran d’ordinateur. Mes uniques sorties sont
consacrées à Yann et à Aurélie.
Je relis le message de Christophe Honoré.
Cher Christophe,
Vous allez adorer mon scénario. En deux mots : c’est l’histoire
d’un extraterrestre à l’accent marseillais qui pète. C’est tout à fait
dans l’esprit de vos films. L’un des rôles-titres sera tenu par
Christian Clavier, que vous avez fait tourner à de nombreuses
reprises si je ne m’abuse.
Comme vous pouvez le constater, les planètes sont alignées pour
que nous portions ce projet ensemble jusqu’aux plus hautes marches
des festivals du monde.
Bien à vous,
Boris
J’efface. Je crois que je commence à m’épuiser. Je n’ai même pas la force
de répondre quelque chose de cohérent. Voilà déjà quelque temps que la
cohérence n’habite plus dans le coin.
Lundi 14 novembre
ARIEL
Pourquoi tenter de récupérer une femme qui n’est plus celle qu’elle a été ?
MARC
Je ne crois pas qu’on change, Ariel, on revient toujours à son état d’équilibre,
entre-temps on ne fait que se travestir…
ARIEL
Et comment sais-tu que ça n’est pas avec toi qu’elle était travestie ?
MARC
Je le sais. Chacun ses pouvoirs. Tu n’es pas le seul à en posséder.
Je m’efforce d’avancer mes scènes sans tenir compte des leurs. J’ai pris le
parti de progresser tant bien que mal dans une espèce de collaboration
bâtarde et bicéphale. À eux les scènes de « comédie » (je n’ajoute pas une
demi-douzaine de guillemets mais le cœur y est), à moi le poétique,
l’engagé, le lien d’amitié fort et émouvant qui se construit peu à peu.
Comme jadis l’écriture de Lennon et McCartney au sein des Beatles. À
McCartney les mélodies sucrées et les ragtimes sautillants, à Lennon les
morceaux plus âpres et rugueux, le bon vieux rock sale et déviant. Bien sûr,
tout n’est pas si simple : Helter Skelter, le morceau le plus violent des
Beatles, est signé McCartney. Le petit bijou de douceur qu’est Julia est
signé Lennon. D’une union a priori contre nature naissent parfois des
joyaux. Qui sait si Les servitudes silencieuses ne sera pas notre Sgt. Pepper.
J’ai quand même bon espoir que leurs scènes sautent, qu’en relisant le texte
terminé, ils se disent, non, décidément non, nos scènes à nous jurent au
milieu, vous avez raison, Boris, on ne peut pas les garder, nous nous
sommes bien amusés mais ça n’est pas servir le projet que de les conserver.
Je suis conscient de la large part d’autosuggestion dans laquelle je me drape
de la tête aux pieds. Mais c’est ça ou me laisser sombrer. Déjà que…
Je trompe Cassavetes avec Émile Coué dans un hôtel de passe.
Mardi 15 novembre
Message de Jujulafrite. Toujours pas un mot. Pièce jointe Essai6. J’ouvre. Il
a fait une tentative d’affiche dessinée. Comme celles d’Alain Resnais
réalisées par Floc’h. Mais Julien n’est pas Floc’h, il n’a même pas la
moindre disposition pour le dessin. J’ai l’impression d’être face à un de ces
tatouages de Johnny Hallyday sur le bras épais d’un motard sexagénaire.
Louis Garrel (je suppose que c’est lui) ressemble à s’y méprendre à Bernard
Ménez jeune. Julien me fait prendre conscience du fait que, à quelques
dixièmes de millimètres près, on peut être soit Louis Garrel soit Bernard
Ménez. À quoi tient une vie. Mélanie Thierry est méconnaissable, si ce
n’est par ses cheveux blonds et ses yeux bleus, animés d’ailleurs d’un
étrange strabisme divergent. Les servitudes silencieuses avec Bernard
Ménez et Jean-Paul Sartre. On se rapproche peu à peu de la réalité.
Je lui réponds Merci Julien, c’est super, bravo ! et allume une cigarette.
Je suis pris de quintes de toux interminables, je fume de plus en plus.
Aurélie m’a trouvé mauvaise mine hier soir. Puis elle a ajouté En même
temps, ça fait artiste maudit, c’est sexy. Sexy. C’est la première fois qu’elle
fait une référence sexuelle en dehors des murs de son appartement. Je
m’attendais à ce qu’elle sorte les perruques de son sac à main, là, à la
terrasse du bar, nous les mette sur la tête et me dise Mmm, Louis, tu l’aimes
ton expresso, hein ?
J’ai justifié ma mauvaise mine par la dernière ligne droite de mon
scénario, c’est la fin, je travaille beaucoup, je dors peu, si tout va bien, dans
deux, trois jours c’est bouclé, ce qui est vrai. À cette annonce elle exulte,
elle a hâte qu’il soit terminé, elle dit Tu m’as promis que tu me le ferais lire
quand il serait terminé, hein, tu me l’as promis ! Elle ajoute Il faudra fêter
ça ! Avec ses grands yeux verts de petite fille, elle m’émeut. J’ai envie, là, à
cet instant précis, de lui caresser la joue. Rien que ça. Mais nous n’avons
pas ce genre de rapports et je ne me sens pas de bousculer les règles, c’est
elle qui mène la danse, je ne peux pas prendre le risque de faire s’écrouler
comme un château de cartes cette jolie pudeur qui s’est instaurée, et que
nous semblons ne pouvoir surmonter que chez elle, devant un film, à partir
d’une certaine heure. Nous sommes un couple de loups-garous, le DVD est
notre pleine lune.
Mercredi 16 novembre
Deux mails au réveil, un d’Henri, un autre de Bernard.
Hello,
Nous continuons nos envois d’extraits, nous ferons le point à la
fin. Inutile de vous dire que nous nous amusons comme des petits
fous. Je vous le dis, ça sent le film culte !
Marc a un rendez-vous important avec une partenaire pour signer
un gros contrat, il y va avec Ariel.
MARC
Chloé, je vous présente Ariel, un de mes nouveaux collaborateurs…
CHLOÉ
Enchantée.
ARIEL
Enchanté aussi.
Elle lui tend la main, Ariel plaque ses deux mains sur ses seins et
les malaxe, Chloé est outrée !
CHLOÉ
Non mais ça va pas ??!
Marc est décomposé et se met à bredouiller.
MARC
Pardon, mais c’est comme ça qu’on dit bonjour là d’où il vient…
CHLOÉ
Hein ?? Et il vient d’où ?
MARC
De… De Roubaix…
CHLOÉ
De Roubaix ? À Roubaix on se touche les seins pour se dire bonjour ? J’ai jamais
entendu ça !
MARC
Ah si si, tout le monde fait ça là-bas, c’est une vieille tradition, ça remonte au
temps des… des mineurs de charbon, quand ils rentraient chez eux et retrouvaient
leur femme…
CHLOÉ
Quoi ? Qu’est-ce que vous racontez ?… Et si vous voulez mon avis, il n’a pas un
accent à venir de Roubaix…
Marc panique et s’embrouille.
MARC
Oui non mais il a été élevé par une nourrice marseillaise… (En aparté, irrité, à
Ariel :) Là, par exemple si vous pouviez péter un coup ça m’arrangerait, vous
voyez…
Il dit ça un peu trop fort, Chloé a entendu.
CHLOÉ
Quoi ??!!
Bonne journée !
H.
Salut Boris,
Un petit mot pour te donner des nouvelles : tout se met
doucement en place, l’organisation du festival est ravie de la venue
de Louis et Mélanie, je peux d’ores et déjà te dire qu’ils vont être
reçus comme des princes !
Quant au sujet du débat, j’ai fini par trancher. Je pensais à :
« S’affranchir d’une injonction narrative ou l’émergence d’un
nouveau paradigme cinématographique comme désir de retour aux
sources mêmes du cinéma. »
Je pense qu’ils seront emballés. J’arrête de tergiverser, arrêtons-
nous là-dessus une bonne fois pour toutes si le thème te convient.
Je me permets de te joindre les fiches à remplir, si tu veux bien les
leur transférer ? Ou me communiquer leur adresse mail, ce sera
plus simple pour la logistique. C’est de l’administratif, c’est un peu
lourd, mais c’est le passage obligé (allergies alimentaires pour les
repas etc., ils doivent connaître le topo par cœur).
Bien à toi,
Bernard
Lundi 21 novembre
Plus trop le temps d’écrire dans ce journal ces jours-ci. Pour faire court : je
travaille d’arrache-pied sur mon scénario, intégrant quand ils me
parviennent les extraits toujours plus affligeants que m’envoient Laurel et
Hardy. Plus ils sont affligeants, plus ils m’incitent à m’élever, à me
surpasser dans mon écriture, dans une lutte de chaque instant pour rétablir
une moyenne acceptable. Sgt. Pepper, je garde ça en ligne de mire, et
notamment son sommet, A Day in the Life, morceau brillant alors que
morceau-collage – mais collage de parties brillantes. J’avance avec mes
œillères, labourant ma partie, essayant de ne pas trop me préoccuper du
reste du champ. Le soir, je retrouve Aurélie pour nos instants à nous, bulles
de légèreté au milieu d’une coulée de plomb. C’est ce qui me sauve, qui me
maintient la tête hors de l’eau. Outre le fait que j’aime de plus en plus
passer du temps avec elle, nos rendez-vous m’obligent à sortir de chez moi,
à quitter mon écran, avec tout ce que ça implique de codes à respecter :
prendre une douche, changer de sweat, partager le trottoir avec d’autres
êtres humains, sourire, parler, être au monde. Maintenir vivante la part
infime d’être social qui subsiste encore en moi, comme l’unique rescapé
d’un crash aérien dans les Andes auquel les chances de survie sont minces
mais pas désespérées.
Tout ça avance sans que j’aie la moindre idée de la direction que nous
prenons, mais il vaut mieux parfois ne pas savoir où l’on va. Pour continuer
d’avancer. Pour garder un bon pas. Pour éviter de s’allonger tout à coup au
milieu de la route en position fœtale.
Mardi 22 novembre
Mail de Bernard.
Fierté ! Encore merci.
B.
Uniquement ça. Accompagné d’une pièce jointe. Je l’ouvre. Il s’agit d’un
article de presse quotidienne régionale. Bernard apparaît en photo dans un
bureau. Il a l’air concentré, il semble fixer quelque chose au loin sur sa
gauche, l’une des branches de ses lunettes entre les lèvres. Le titre de
l’article : CinéRegards, un festival qui monte ! Sous le titre : La
programmation de cette année nous est dévoilée au compte-gouttes et
autant dire qu’elle est prometteuse ! Avec la venue de Louis Garrel et
Mélanie Thierry, cette nouvelle édition s’annonce d’ores et déjà comme un
succès.
Suit un article que je n’ai pas l’énergie de lire.
Mercredi 23 novembre
Voilà, c’est terminé. Tout du moins une première mouture grossière. Je suis
censé tout relire pour vérifier que ça tient la route mais je n’y arrive pas.
Quoi qu’il en soit, je sais que je n’y reviendrai plus. J’ai jeté mes dernières
forces dans cette version. Ils pourront exiger toutes les modifications qu’ils
veulent, ce sera sans moi. Je suis allé au bout de ce que je pouvais faire, j’y
ai laissé mes espoirs, mon énergie, ma santé, mon orgueil, tout est là, mes
boyaux déroulés sur cent vingt feuillets de lutte acharnée.
Je relis tout de même en diagonale, choisissant de me focaliser sur mes
passages à moi, évitant les scènes suggérées (imposées ?) comme autant de
mines. Je ne crois pas avoir réussi, malgré mes passages, à redresser la
barre. Le Titanic était trop lourd à dévier. Je tombe par hasard sur la scène
où les deux personnages se retrouvent dans une discothèque complètement
saouls (après que Marc a appris qu’il était en passe de perdre son procès) et
où Ariel donne des cours de pets à Marc. Il essaie de le faire péter dans la
bonne tonalité – il lui assure que c’est simplement une question de tonalité.
Alors Marc multiplie les tentatives à côté de deux superbes blondes qu’ils
ont invitées à boire une coupe de champagne.
ARIEL
Le pet temporel se situe à une fréquence de 370 hertz, soit ce que vous appelez
chez vous le fa dièse…
MARC
?? Je dois péter en fa dièse ?
ARIEL
Voilà.
MARC
Mais comment voulez-vous que je pète en fa dièse ??
ARIEL
Ben c’est pas compliqué, c’est entre le fa et le sol…
J’allume une cigarette et envoie mon fichier à Chabloz et Henri avec pour
unique commentaire Voilà, vous me direz, quatre mots qui sentent la fin de
parcours sur les rotules.
Vendredi 25 novembre
Appelons ça un suicide en bonne et due forme. Je ne vois pas d’autre mot.
Hier soir, pour fêter la fin de mon scénario, Aurélie est venue me
chercher chez moi, elle m’avait prévenu, elle était dans le quartier, elle avait
envie de voir mon petit chez-moi. Passé un instant de panique, j’ai tenté de
mettre un peu d’ordre dans mon appartement, ne sachant par quel bout le
prendre. Quand elle est arrivée, je l’ai sentie émue et amusée. Elle a dit La
voilà donc, la fameuse tanière. J’allais prendre une douche et nous irions
fêter la fin du scénario à notre terrasse.
Quand je suis sorti de la salle de bains, elle était blême. Elle tenait à la
main la pile de feuillets des Servitudes silencieuses que j’avais imprimés
pour relecture (j’avais conservé mon titre sur la première page comme un
acte de résistance). Elle m’a demandé C’est quoi ça ? Je me suis trouvé
totalement démuni. Je lui ai simplement répondu, les yeux baissés,
incapable d’argumenter : C’est mon scénario. Elle m’a regardé un instant,
elle attendait autre chose je crois. J’ai ajouté Je suis désolé. Elle a dit Tout
ce temps tu t’es moqué de moi ? J’ai bredouillé C’est plus compliqué que
ça, puis elle est partie sans même attendre une explication que de toute
façon je n’avais pas.
Comment ai-je pu laisser traîner mon manuscrit ? Je suis sûr qu’il se
trouvait dans mon tiroir. Elle aura ouvert au hasard pour fouiller, comme ça,
sans malveillance particulière, puis sera tombée dessus. J’aurais pu le lui
reprocher mais c’eût été déplacé. Et qui sait si mon manuscrit n’était pas
négligemment posé sur une table, comme un acte manqué éclatant. Mon
subconscient qui n’en pouvait plus de mentir et qui aurait décidé de tout
déballer, de se libérer de ce poids pour qu’on reparte sur de bonnes bases,
ça passe ou ça casse. Tapis sur le rouge. Et c’est le noir qui est sorti. Et c’est
le noir qui m’a envahi. La porte a claqué, j’ai écouté ses pas s’éteindre dans
l’escalier. Une minute après son départ, j’étais déjà nostalgique d’une belle
époque. Je suis resté longtemps debout à espérer le bruit des pas dans
l’autre sens.
Pourquoi ne l’ai-je pas retenue ? Pourquoi ne lui ai-je pas couru après
dans la cage d’escalier ? Parce que ça n’est pas moi. Ça n’est pas dans mon
ADN. Les garçons naissent dans les choux, les filles dans les roses, je suis
né dans la capitulation. Toute ma vie, chaque fois qu’une fille m’a annoncé
que c’était fini, j’ai dit D’accord. Simplement ça. Alors même que mon
ventre et mes tripes et mon cœur prenaient feu. Et chaque fois, la fille se
trouvait désarçonnée face à si peu de combativité. Les armes étaient
déposées avant même le début de la bataille. Si nous n’avions pas ce
rapport aussi pudique, je demanderais un jour à mes parents dans quelles
circonstances ils m’ont conçu. Mon père a dû rentrer un soir du travail après
une énième déconvenue professionnelle, une humiliation d’un supérieur à
laquelle il aura opposé un silence de plus, tête baissée. Ma mère lui aura dit
Viens, l’aura entraîné dans une étreinte de consolation. Contre les bras
ballants l’amour, contre les yeux baissés les tendres caresses. Neuf mois
après : le fruit du renoncement.
Lundi 28 novembre
Nous n’avons qu’un mot à dire : MERVEILLEUX !!
Vous y êtes arrivés !
H.
Pas de nouvelles d’Aurélie. J’ai guetté les messages sans relâche, toutes les
heures, toutes les minutes. À moins d’aligner les désolé, ma ligne de
défense est assez mince. Désolé. Tout simplement. Peut-on s’excuser d’être
lâche ? Peut-on s’excuser de n’avoir su freiner une fois lancé à tombeau
ouvert sur la mauvaise piste ? Bien sûr, ça n’est pas grave. Bien sûr, il n’y a
pas mort d’homme. Je lui ai menti sur un scénario, bordel, un scénario, ça
n’est pas grand-chose. Je pourrais me cacher derrière cet argument. Bien
sûr. Il n’empêche que je comprends qu’elle ait été déçue, blessée, trahie. Ce
qui était anecdotique en début d’histoire ne l’est plus quelques années de
route plus tard. Une déviation de quelques centièmes de degré sur la ligne
de départ aboutit sur la longueur à deux points aux antipodes l’un de l’autre.
Je passe mes journées sur le canapé. Vide et sec. J’ai rallumé la télé, mes
journées sont rythmées par les documentaires animaliers (là en fond,
pendant que j’écris : les bœufs musqués de la région de Mackenzie), le télé-
achat, les seins énormes dans la villa, le bête et puissant aux manches
étroites.
Je n’ai même plus de scénario à réécrire pour combler le vide, puisqu’il
est bouclé. Bouclé et merveilleux. J’attends la suite des événements,
justifiant ma prostration par un repos mérité après être allé au bout de moi-
même et avoir porté un projet pendant des mois. Appelons ça un baby
blues, pour justifier les seins énormes, le bête et puissant et les bœufs
musqués. Un baby blues après avoir accouché d’un bébé difforme et
monstrueux. Et, comme tout parent qui se respecte, me refusant à
reconnaître qu’il est difforme et monstrueux.
Mardi 29 novembre
J’ai fini par appeler Yann pour aller boire un verre. C’est rare que
l’initiative vienne de moi. J’avais besoin de lui raconter, de partager ça avec
quelqu’un, et Yann m’est apparu comme la seule personne avec qui le faire.
Je ne lui ai pas raconté les détails, j’ai élagué, j’ai simplement dit
qu’Aurélie n’était pas sûre de vouloir continuer. Il a été sincèrement désolé
pour moi. Il m’a dit, avec un petit sourire mélancolique Bon ben nous
revoilà tous les deux sur le marché, mon gars. En fait de marché, j’ai eu la
vision de deux objets rescapés des années 70 posés à même le bitume de
notre vide-greniers du dimanche. Deux objets devant lesquels plus personne
ne s’arrête. J’ai oralisé cette vision et Yann a éclaté de rire. J’ai aimé le son,
voilà bien longtemps que je n’avais pas entendu ce rire, désespéré mais
franc. Et tu te visualises en quel objet toi ? J’ai dit la première chose qui me
passait par la tête Un de ces petits appareils en plastique rouge qu’on
mettait sur les yeux et dans lesquels on glissait des plaquettes de
diapositives qu’on faisait défiler, de ces plaquettes qu’on ramenait de
vacances en guise de souvenirs, tu vois ce truc ? Il a éclaté de rire à
nouveau. Ma description était incompréhensible mais je crois qu’il a vu de
quoi je parlais. Pourquoi est-ce que c’est cet objet qui m’est apparu en
premier ? Aucune idée. Je me sentais si perdu que je suis allé chercher du
perdu. Et toi ? Il a réfléchi un instant, et a lâché, stoïque : un trente-trois
tours d’Enrico Macias. J’ai éclaté de rire à mon tour. Avec pareils trésors, le
chaland n’allait pas s’attarder longtemps devant l’étal, on allait en bouffer,
du bitume, avant de servir à nouveau.
Le petit appareil à diapositives et le trente-trois tours d’Enrico Macias
sont restés à la terrasse du bar à siroter des bières, et j’étais à la fois très
triste et très heureux d’être là, dans un état slave et incertain.
Mercredi 30 novembre
Voilà, c’est fini. C’est la dernière fois que j’ouvre ce fichier Journal d’un
scénario. Parce qu’il n’a plus de raison d’être. Parce que tout est terminé.
Le scénario, Aurélie, le scénario avec Aurélie, tout ce qui me tenait ces
derniers mois. Je vais avoir besoin de passer à autre chose, je ne sais pas
encore quoi. La vie est une succession de fichiers aux titres abscons. Il est
écrit que, dans ma vie, journal et rupture, rupture et journal, dans un sens ou
dans l’autre, sont inextricablement liés, que l’un entraîne l’autre dans son
sillage. Il est grand temps d’arrêter avant de recopier des extraits de
chansons des Smiths.
Je reviens du pot de point final, voilà comment Laurel et Hardy avaient
baptisé le rendez-vous qu’ils avaient organisé aujourd’hui dans leur bureau.
Nous étions tous les quatre, ils étaient surexcités, je les ai soupçonnés un
instant d’être sous coke. Mais non, ils étaient simplement animés par la joie
collective du projet achevé. Hugues a appuyé sur une sorte de bouton
d’interphone et a dit Lola, mes invités sont là. Quelques minutes plus tard,
une fille est arrivée avec une bouteille de champagne dans un seau,
accompagnée de quatre flûtes. La fille portait une robe mauve et rouge
assortie à la reproduction de Rothko au mur derrière elle et je me suis
demandé un instant si c’était fait exprès. Hugues nous a servis tout en
devisant avec Chabloz du millésime en des termes qui nous échappaient, à
Henri et moi, même si lui acquiesçait avec un intérêt surjoué. Tous trois
étaient d’excellente humeur. Je me fondais dans la joie ambiante par
manque d’énergie, camouflé en auteur épanoui – comme Lola l’était en
Rothko – alors que je n’étais que vide et renoncement. J’avais atteint ce
point de non-retour où plus rien n’importe, où la multiplication de coups a
anesthésié la peau – Rocky qui hurle à Ivan Drago Frappe ! Vas-y, frappe !
(Rocky IV, 1985). Nous étions là pour fêter la fin de mon scénario dans
l’allégresse ? Qu’il en soit ainsi. Je ferai tout ce qu’il m’est demandé de
faire. Et qu’on en finisse.
Hugues a tapoté son stylo contre sa flûte à champagne et fait le geste de
dérouler une feuille de papier démesurée annonçant un discours
interminable. Nous avons ri.
Mes amis, même après pas mal de projets à mon compteur, j’éprouve
toujours la même émotion à la lecture d’un scénario dont on se dit Voilà !
On l’a la matière. On peut lancer la machine, on a le carburant, et quel
carburant ! J’aimerais remercier Boris pour son travail extraordinaire, son
écriture, sa poésie, sa disponibilité, son professionnalisme… Je ne citerai
personne, mais si tous les auteurs avaient sa rigueur, notre calendrier ne
serait pas le Verdun perpétuel qu’il est. (Rires de l’assistance.) Donc pour
tout ça et bien plus encore, merci Boris ! Alors bien sûr, il y a deux, trois
boulons à resserrer çà et là, mais nous allons nous en occuper en interne,
de simples détails. Puis nous confierons ce beau bébé à un réalisateur, nous
avons déjà quelques petites idées qui nous enthousiasment beaucoup, et en
voiture Simone ! (Rires.) Vous pouvez vous reposer, Boris, vous l’avez bien
mérité, vous avez fait un travail remarquable. Je n’ai qu’une chose à dire :
À De l’eau dans le gaz ! Nous avons levé nos verres et répété après lui : À
De l’eau dans le gaz ! Nous avons trinqué, Chabloz s’est tourné vers moi,
m’a mis la main sur l’épaule et a ajouté On va faire un beau film.
er
Dimanche 1 janvier
Les jours rallongent, ça me semble être une raison suffisante pour reprendre
ce journal. Ça et le début de l’année, toujours promesse de nouveaux
départs, qu’importe si on trébuche quelques mètres plus loin.
Que dire ? Que retenir de tout ça ?
Je continue de voir Yann pour nos petits bilans habituels. Il y a une
quinzaine de jours, il a reçu un texto alarmant de Jules l’implorant sans
donner plus d’explications de le retrouver très vite, il avait besoin de lui. Il
avait envoyé le même texto à Martine. Quand tous deux sont arrivés sur
place, affolés, Jules les attendait, souriant, et leur a dit J’avais envie de
boire un Coca avec vous deux. Depuis, Yann et Martine se revoient
régulièrement, parfois avec Jules, parfois tous les deux. Yann dit C’est
fragile, je ne sais pas, on verra, mais il a retrouvé des couleurs, les couleurs
de l’espoir, des lendemains possibles.
Le scénario des Servitudes silencieuses, plutôt de De l’eau dans le gaz
(je n’avais pas écrit ce titre depuis tellement de temps, j’en éprouve toujours
le même frisson), est apparemment toujours en lecture chez les deux acteurs
principaux, mais j’ai de moins en moins de nouvelles. Soit ils lisent très
lentement, soit le projet est tombé à l’eau sans que l’on ose m’en informer.
Chaque fois que j’ai Chabloz au téléphone, il est fuyant et évasif, il se perd
en métaphores, me parle d’ères géologiques, de changements naturels ou
induits, d’anthropocène, je ne comprends rien, lui non plus je crois. De
l’eau dans le gaz prend l’eau, ça sent le gaz. Voilà ce que je pourrais
proposer, si le film sort un jour, pour mâcher le travail des critiques cinéma.
Qu’est-ce que j’ai fait pendant un mois ? J’ai dormi (Noodles, Il était
une fois en Amérique, 1984).
Et j’ai souvent pensé à Aurélie. Tous les jours à vrai dire. Sans avoir le
courage de la recontacter.
Les jours rallongent et je me suis levé ce matin avec deux résolutions.
Écrire un nouveau scénario et un texto à Aurélie. Essayer d’aller au bout de
ces deux projets, coûte que coûte. Le second me semble à vrai dire plus
insurmontable que le premier. Mais je vais m’y atteler, m’acharner, ça
prendra le temps qu’il faudra mais mon texto sera parfait. Il y sera question
de tiramisu à la fraise, de pardon, de Fellini et d’émoticônes appropriées.
Puis je lui offrirai L’organisation de l’espace dans le Faust de Murnau,
ce livre et moi nous toisons depuis des semaines sans avoir grand-chose à
nous dire.
Pages 19-20 et 109 : Éric Rochant, Un monde sans pitié, 1989.
Page 28 : Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, traduit de l’italien par Philippe Guilhon © 1975, Aldo
Garzanti Editore © 1976, Flammarion.
Couverture
Titre
Mercredi 14 septembre
Jeudi 15 septembre
Vendredi 16 septembre
Samedi 17 septembre
Dimanche 18 septembre
Lundi 19 septembre
Mardi 20 septembre
Mercredi 21 septembre
Jeudi 22 septembre
Vendredi 23 septembre
Samedi 24 septembre
Dimanche 25 septembre
Lundi 26 septembre
Mardi 27 septembre
Mercredi 28 septembre
Jeudi 29 septembre
Vendredi 30 septembre
Samedi 1er octobre
Dimanche 2 octobre
Lundi 3 octobre
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5 rue Gaston-Gallimard
75328 Paris cedex 07 FRANCE
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© Éditions Gallimard, 2023.
DU MÊME AUTEUR
Romans
o
FIGUREC, Gallimard, 2006 (Folio n 6607).
o
LE DISCOURS, Gallimard, 2018 (Folio n 6750).
o
BROADWAY, Gallimard, 2020 (Folio n 7079).
o
SAMOURAÏ, Gallimard, 2022 (Folio n 7250).
Bandes dessinées et autres (sélection)
LE STEAK HACHÉ DE DAMOCLÈS, La Cafetière, 2005.
TALIJANSKA, La Cafetière, 2006.
DROIT DANS LE MÛR, La Cafetière, 2007.
LA BREDOUTE, 6 pieds sous terre, 2007.
LIKE A STEAK MACHINE, La Cafetière, 2009.
-20 % SUR L’ESPRIT DE LA FORÊT, 6 pieds sous terre, 2011, nouvelle éd. 2022.
L’INFINIMENT MOYEN, Même pas mal, 2011.
L’ALBUM DE L’ANNÉE, La Cafetière, 2011.
CARNET DU PÉROU. SUR LA ROUTE DE CUZCO, 6 pieds sous terre, 2013.
PARAPLEJACK, La Cafetière, 2014.
ZAÏ ZAÏ ZAÏ ZAÏ, 6 pieds sous terre, 2015.
STEAK IT EASY, La Cafetière, 2016.
PAUSE, La Cafetière, 2017.
ET SI L’AMOUR C’ÉTAIT AIMER ?, 6 pieds sous terre, 2017, nouvelle éd. 2020.
MOINS QU’HIER (PLUS QUE DEMAIN), Glénat, 2018.
EN ATTENDANT, avec Gilles Rochier, 6 pieds sous terre, 2018.
OPEN BAR, Delcourt (2 volumes, 2019, 2020).
FORMICA. UNE TRAGÉDIE EN TROIS ACTES, 6 pieds sous terre, 2019.
HEY JUNE, avec Evemarie, Delcourt, 2020.
MOON RIVER, 6 pieds sous terre, 2021.
GUACAMOLE VAUDOU, avec Éric Judor, Éditions du Seuil, 2022.
FABRICE CARO
JOURNAL D’UN SCÉNARIO
« ON VA FAIRE UN BEAU FILM ! »
Depuis que le producteur a validé ainsi son scénario, Boris est aux
anges. La magnifique tragédie amoureuse qu’il a intitulée Les
servitudes silencieuses verra le jour au cinéma, en noir et blanc,
comme dans ses rêves les plus fous. Et tout semble décidément
sourire à Boris quand il fait la rencontre d’Aurélie, une jeune femme
cinéphile qui se passionne pour le projet. Pourtant le cinéma,
comme l’amour, a ses aléas et ses contraintes. Du film d’auteur au
navet, il n’y a parfois qu’un pas.
Fabrice Caro développe ici son art de l’absurde dans un délicieux
crescendo comique.
Fabrice Caro est né en 1973. Il a signé près de quarante bandes
dessinées, dont le fameux Zaï Zaï Zaï Zaï. Il est aussi l’auteur de
romans parus aux Éditions Gallimard, Figurec (2006), Le discours
(2018), Broadway (2020) et Samouraï (2022).
GALLIMARD
Cette édition électronique du livre
Journal d’un scénario de Fabrice Caro
a été réalisée le 3 juillet 2023
par les Éditions Gallimard.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782073032263 – Numéro d’édition : 611788).
Code produit : U58910 – ISBN : 9782073032270.
Numéro d’édition : 611789.
Composition et réalisation de l’epub : IGS-CP.