« L’inconscient (…) par définition, est inconnaissable : il cesse d’être inconscient
au moment où il est révélé à la conscience », écrit Roger Caillois, dans Babel. En
effet, vouloir connaître ce qui, par essence, se dérobe à la conscience, semble
paradoxal : comment l’inconscient peut-il devenir l’objet d’un savoir, s’il est
inobservable ? On peut définir l’inconscient, au sens psychanalytique, comme
l’ensemble des phénomènes psychiques qui échappent à la conscience, parce
qu’ils sont refoulés. Si connaître désigne l’acte d’un sujet qui observe
méthodiquement un objet, pour en comprendre le fonctionnement, on comprend
que l’inconscient puisse apparaître comme un objet de connaissance
problématique. Pourtant, l’inconscient, tel que le pense Freud, n’est pas absence
de conscience, mais plutôt force agissante qui influence le comportement du
sujet, et donc se manifeste : il est donc possible de l’observer, de tenir un
discours sur lui, peut-être même de le comprendre. On peut donc se poser la
question suivante : Dans quelle mesure l’inconscient peut-il être un objet de
connaissance ?
[...]
Si l’on admet que le « monde de l’esprit », et donc l’inconscient, peut être connu,
il reste encore à se demander comment : celui qui voudrait comprendre
l’inconscient doit adopter une méthode spécifique. L’inconscient n’est
évidemment pas un phénomène mesurable, quantifiable, qui se prêterait aux
mêmes méthodes que les sciences de la nature. En revanche, on peut
l’interpréter : cet effort d’interprétation est d’ailleurs au fondement même de la
psychanalyse. Ainsi, selon Freud, « l’interprétation des rêves est la voie royale
qui mène à la connaissance de l’inconscient ». Si le phénomène du rêve peut
sembler absurde et incohérent, il répond en fait à une logique propre, que le
travail analytique permet de mettre à jour : les désirs refoulés s’expriment dans
le rêve au travers de symboles — souvent sexuels, selon Freud — qui peuvent
être interprétés
Introduction :
Le mot "inconscient" et le mot "connaissance" semblent antinomiques. Ce
qui est inconscient est ce qui échappe à la conscience et donc ce qui
échappe à toute possibilité de connaissance. Mais la question, telle qu'elle
est formulée suppose qu'on pourrait connaître l'inconscient, non pas
directement, mais indirectement. Nous nous demanderons dans un premier
temps ce qu'est l'inconscient, puis si l'on peut connaître l'inconscient et
enfin quel intérêt il y a à connaître l'inconscient.
1. Qu'est-ce que l'inconscient ?
La notion d'inconscient remet en cause la conception classique d'un
homme maître de lui grâce à sa conscience. L’homme serait au contraire
déterminé par des forces obscures, auxquelles il ne pourrait pas avoir
accès.
Pour Descartes, l'esprit s'identifiait avec la conscience, avec la pensée
claire et distincte. On pouvait avoir accès, par la conscience, à tout ce
qui se passe en nous, sans possibilité d'erreur.
Dès le XVIIème siècle, bien avant Freud, un contemporain de Descartes,
Leibniz, a répondu à Descartes que cette conception du psychisme
humain est insuffisante. Pour Leibniz, contrairement à Descartes, on ne
peut pas rendre compte du psychisme, et même du comportement en
général, sans reconnaître l'existence de pensées inconscientes.
On n'a pas accès à tout ce qui se passe en nous. La pensée n'est pas
toujours pensée consciente : nous pensons toujours mais nous n'avons
pas conscience de toutes nos pensées.
Freud élabore le concept d’un inconscient, instance à la fois psychique
et distincte de la conscience, qui a ses propres structures et ses propres
lois de fonctionnement et d’action.
Dans ce qu'il appelle la "topique" (représentation spatiale du psychisme
humain), Freud compare l'appareil psychique à une maison à trois
étages. Ces trois parties (conscient, préconscient, inconscient dans la
première topique/ moi, surmoi, ça dans la seconde) se distinguent l'une
de l'autre et possèdent leurs propres contenus et lois de fonctionnement,
le plus souvent en conflit.
Pour Freud, l'inconscient est l'ensemble des désirs les plus primitifs,
souvent sexuels, qu'ils soient refoulés ou originaires, constitutifs de tout
homme. En général, on dit que ce sont des désirs refoulés (dans
l'enfance) qui le constituent.
Ce qui est nouveau, c'est que l'inconscient freudien est "agissant" (il est
doté d'une énergie qui le pousse vers le haut, et de résistance formée
par des conflits continus), et a un contenu propre (des désirs refoulés).
C'est donc une entité réelle. Le concept d'inconscient s'enrichit donc : il
n'est plus seulement un réservoir de "contenus" échappant à la
conscience.
Ces contenus sont dotés d'une signification, ils sont acceptables ou non
par la conscience, et donc, "refoulés" par la conscience dans
l'inconscient. L'inconscient a donc acquis, par rapport à la tradition
classique, un sens positif : lieu psychique qui a ses contenus
représentatifs spécifiques, une énergie et un fonctionnement propre. Ce
n'est pas latent, mais "interdit de cité" : c'est ce que la conscience ne
veut pas savoir, et cela, parce que "ça" va contre nos valeurs morales.
On ne peut donc pas y accéder facilement.
2. Peut-on connaître l'inconscient ?
L'inconscient n'est pas une chose, il n'est pas de l'ordre des
phénomènes directement observable. On ne peut donc pas,
à proprement parler le connaître à la manière des phénomènes
qu'observent des sciences comme la physique, l'astronomie ou la
biologie.
L'hystérie, les lapsus, les actes manqués, les rêves, tous ces
comportements qui auparavant étaient considérés soit comme banals,
soit comme absurdes (donc : sans signification) sont les moyens qu'a
trouvés l'inconscient pour se faire entendre, pour s'exprimer. Par là, on
satisfait en quelque sorte symboliquement nos désirs réprimés.
Mais là où l'inconscient se manifeste le plus, c'est la nuit pendant le
sommeil. Alors, la censure laisse se manifester les contenus
inconscients, qui font surface dans les rêves.
Comme le dit Freud dans Introduction à la psychanalyse, le rêve est la
voie royale qui mène à l'inconscient. "le rêve est la satisfaction
inconsciente et déguisée d’un désir refoulé" : satisfaction déguisée pour
que justement la conscience en laisse émerger des fragments plus ou
moins nombreux et cohérents, dans lesquels elle ne reconnaît pas ce
qu’elle avait d’abord refoulé.
D’où cette satisfaction au réveil : satisfaction liée au sentiment, à
l'impression, d'avoir réalisé un désir, et d’avoir pu tromper la conscience.
On peut donc connaître l'inconscient en analysant nos rêves, en
cherchant sous le contenu apparent, le contenu latent (caché) du rêve.
3. Quel intérêt y a-t-il à connaître l'inconscient ?
L'enjeu est de nous inciter à réfléchir honnêtement sur la nature de nos
désirs et les véritables motifs de nos pensées et de nos actions pour cesser
de nous mentir à nous-mêmes. Nous devons mettre de côté notre "amour
propre" et abandonner "la bonne opinion que nous tenons à avoir de nous-
mêmes" pour regarder nos désirs en face, non pas pour les assouvir
systématiquement au dépens des autres, comme Gygès dans le mythe de
Platon, mais pour faire en sorte que nos désirs inconscients deviennent
conscients.
La connaissance de soi-même, des souvenirs refoulés dans l'inconscient, la
reconnaissance des pulsions inavouables du "ça" (l'inconscient) doivent
nous aider en les nommant à exorciser nos désirs en éclairant leur
provenance et à nous libérer des "monstres" qui sommeillent en nous.
Freud oppose les "arguments logiques" et les "intérêts affectifs" : les
arguments logiques, ce sont les raisonnements conformes à la raison, au
bon sens ; les intérêts affectifs, ce sont les désirs profonds, les émotions,
les sentiments.
Selon Freud, les arguments logiques ne peuvent rien contre les intérêts
affectifs. Ce point de vue rejoint celui de Spinoza dans l'Ethique : la raison
ne peut rien contre le désir, mais seulement un désir plus fort. La défaite de
la raison face aux passions et au désir vient de l'opposition entre le
"principe de réalité" et le "principe de plaisir"... Le principe de plaisir a
toujours tendance à l'emporter sur le principe de réalité.
On peut vérifier la justesse de ce point de vue dans le domaine de la
passion amoureuse et dans celui des passions nationalistes évoquées par
Freud dans les Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, paru
en 1915, durant la première Guerre mondiale. Comme chacun sait "l'amour
rend aveugle" ("le cœur a ses raisons que la raison ignore", dit Pascal) et
aucun raisonnement ne peut convaincre quelqu'un "qu'il a fait le mauvais
choix" s'il est profondément amoureux, car nos "choix" amoureux - on a
tort de parler de "choix" quand c'est le désir qui choisit et non la raison -
dépendent bien souvent d'intérêts inconscients sur lesquels les arguments
logiques n'ont pas de prise.
Cette prépondérance de la vie affective sur l'intellect, le fait, comme le dit
Freud que la vie intellectuelle est entièrement sous la dépendance de la vie
affective justifie selon lui la pratique psychanalytique au niveau individuel
pour dénouer les conflits entre le "moi" et le "ça" en aidant le patient à
prendre conscience de ses motivations inconscientes. Mais Freud est
également préoccupé par les "névroses collectives" comme les passions
nationalistes qui sévissent autour de lui et dont il constate les effets
destructeurs. A l'instar d'Emmanuel Kant dans son Projet de paix
perpétuelle, Freud se demande s'il est possible d'éviter la guerre et
d'empêcher les hommes de sombrer dans la barbarie.
Au cours de la cure psychanalytique, on donne le nom de résistance à tout
ce qui, dans les actions et les paroles de l’analysé, s’oppose à l’accès de
celui-ci à son inconscient. Par extension, Freud a parlé de résistance à la
psychanalyse pour désigner une attitude d’opposition à ses découvertes en
tant qu’elles révélaient les désirs inconscients et infligeaient à l’homme une
« vexation psychologique » (vocabulaire de la psychanalyse).
Freud dit que les propriétés essentielles de l’inconscient sont le
refoulement : opération par laquelle le sujet cherche à repousser ou à
maintenir dans l’inconscient des représentations (pensées, images,
souvenirs, liées à une "pulsion") et la pulsion : processus dynamique
consistant dans une poussée - charge énergétique, facteur de motricité
qui fait tendre l’organisme vers un but.
Il y a des conflits entre conscience et inconscient, les contenus
inconscients cherchant à sortir pour reparaître à la conscience, et la
conscience y oppose la force de son refus.
Jacques Lacan, disciple de Freud et principal représentant de la
psychanalyse en France, insiste sur la résistance de l'analyste et parle de
la résistance comme d'un refus de jouer le jeu de l'analyse. La notion de
"résistance" est fondamentale dans le processus psychanalytique, avec la
notion de "transfert".
La résistance et le transfert ont d'abord été perçus de manière négative par
Freud lui-même car ils semblaient empêcher la cure d'avancer ; Freud a
compris par la suite que ces deux phénomènes étaient inévitables car liés
au fonctionnement-même de la psyché et aux rapports entre le moi et le ça
et pouvaient contribuer au processus de guérison, l'obstacle pouvant se
muer en instrument thérapeutique : la résistance, ainsi que la dénégation
(Verneinung) ou le déni qui est une forme de résistance particulière,
permet de cerner le complexe dont elle est le symptôme, au même titre que
les rêves, les actes manqués et les lapsus.
Freud donne l'exemple d'un "homme intelligent" qui est sous l'emprise de la
passion amoureuse ou nationaliste. L'amour est une force positive, un
puissant auxiliaire au service de la vie, mais il peut aussi obscurcir notre
jugement et se muer en passion destructrice. Il est bon d'aimer son pays,
mais non de détester les autres. Lors du déroulement de la cure
psychanalytique, l'analyste va se heurter à la "résistance" de l'inconscient
(les désirs refoulés) d'un homme intelligent qui souffre d'une passion de ce
genre car il ne veut pas que soit mis au jour les "vraies raisons" qu'il a
d'agir et de penser comme il le fait. En effet, notre inconscient est
foncièrement conservateur et n'a pas envie de changer.
Cependant, le sujet peut réussir, avec l'aide de l'analyste, à lever la
résistance, au bénéfice de son intelligence et de sa faculté de comprendre,
en laissant parler l'inconscient par la méthode des "associations libres", par
exemple en évoquant un souvenir d'enfance ou un rêve.
La dimension éthique de la psychanalyse
Freud n'a pas fait l'apologie de l'irrationnel, et des "forces obscures" de la
libido et de l'instinct de mort dont il se méfiait comme de la peste et dont il
avait prédit les ravages présents et à venir.
Héritière de la "Haskala" (judaïsme des Lumières), la psychanalyse est une
volonté de faire émerger le sujet, ce n'est pas une descente à la cave, mais
une montée vers la lumière : "Wo Es war, soll Ich werden." ("Là où c'était,
je dois advenir") : "Partout où/ Chaque fois qu'/ il était inconscient, un
élément doit parvenir à la conscience du Moi. "Es ist Kulturarbeit wie die
Trockenlegung der Zuydersee."... "C'est un travail de civilisation, comme
l'assèchement du Zuydersee.", ajoute Freud. La connaissance de soi-
même, des souvenirs refoulés dans l'inconscient, la reconnaissance des
pulsions inavouables du "ça" (l'inconscient) doivent nous aider en les
nommant à exorciser nos désirs en éclairant leur provenance et à nous
libérer des "monstres" qui sommeillent en nous.
Conclusion :
L'inconscient n'est pas un phénomène observable. On ne peut donc pas le
connaître directement à la manière des phénomènes qu'observe (ou que
crée) la science dans les laboratoires. Le type d'expériences que l'on peut
faire n'est pas reproductible et on a pu dire que l'inconscient ne relevait pas
du savoir, mais de l'interprétation. Pourtant, des phénomènes comme les
rêves les lapsus, les actes manqués montrent qu'il y a en nous une
dimension cachée qui échappe à notre conscience. Connaître cette
dimension cachée et agissante qui influence notre vie affective est un enjeu
majeur.
I. L'inconscient méconnu
A. L'inconscient : l'angle mort de la conscience
L'inconscient est, par définition, méconnu : ce mot est composé du préfixe
latin -in signifiant « sans », de « cum » (avec) et de « scio » (le savoir).
L'inconscient est donc ce qu'on ne peut pas savoir. On estime que la
plupart des animaux ne sont dotés que d'une conscience préréflexive,
c'est-à-dire qu'ils ne savent pas qu'ils pensent. Ils vivent sans penser
rétrospectivement à leurs actes, et vivent une vie impersonnelle. Leurs
seuls réflexes sont primitifs, mais ils ne sauraient formuler une pensée ou
créer des choses pour modifier leur environnement. Il leur est d'ailleurs
impossible de formuler leurs idées via un véritable langage, les seules
informations qu'ils partagent entre eux étant communiquées par des cris
simples et dénués de suffisamment de nuances pour exprimer des idées
complexes. Quant aux humains, on considère qu'ils possèdent une
conscience réflexive, c'est-à-dire qu'ils sont conscients qu'ils pensent, et
dès lors, ils sont conscients d'eux-mêmes. C'est l'ek-sistere (existence) de
Sartre : les Hommes se projettent hors d'eux-mêmes pour s'observer, et
comprendre leurs actions ou même les juger. C'est aussi ce que Leibniz
nomme l'aperception : « la conscience, ou la connaissance réflexive de cet
état interne », qui est « quelque chose n'est pas donné à tous âmes, ni en
tout temps, à une âme donnée », entendons que c'est par exemple
inaccessible au reste de la faune. En comparaison, les animaux n'ont
accès qu'à la subsistance, c'est-à-dire qu'ils ne peuvent que vivre en eux-
mêmes, sans pouvoir s'observer et s'analyser à l'instar des Hommes. Les
humains devraient donc, par leur conscience réflexive, être dénués
d'inconscient, car c'est ce qui les différencie des animaux. Mais ce n'est
pas aussi simple : les hommes sont également des animaux. Ils possèdent
alors une part d'inconscient, qui se traduit d'abord par leurs limites
biologiques, notamment en matière de perception : l'Homme est limité par
ses sens. Par exemple, il ne peut percevoir que ce qui se trouve entre les
ultraviolets et les infrarouges, et si la science ne l'avait pas observé, ces
notions n'existeraient même pas dans la conscience humaine, conscience
qui comble le manque perceptif de l'Homme. L'expérience de Leibniz le
montre : tout est perçu par les sens, mais tout n'atteint pas la conscience.
Les détails formant un plus grand stimulus nous échappent la plupart du
temps, et c'est cette lacune de la conscience que Leibniz appelle
l'inconscient.
B. L'inconscient privant de soi-même
L'inconscient, n'est-ce qu'une lacune de la conscience ? Non : Freud le
théorise comme la perte de contrôle de soi, une part de soi qui n'est pas
vraiment soi. Autrement dit, via cette citation de Freud : « Le Moi n'est pas
maître en sa propre maison ». L'inconscient est une partie de la psyché
humaine et d'après lui, elle est quasiment indépendante de la conscience.
Les désirs et interdits qui s'y trouvent sont à peine accessibles à la
conscience. Y accéder sans méthode est tout bonnement impossible, sans
compter qu'il se cache : à travers les rêves notamment, l'inconscient ne se
découvre jamais. Il se cache derrière un signifiant, soit une image
symbolique, pour camoufler le signifier, soit le véritable objet de la
pensée. En fait, l'inconscient est non seulement ce qui échappe à la
conscience, mais aussi une part indépendante de la psyché sur laquelle
nous n'avons aucun réel contrôle, jusqu'à nos aspirations profondes.
D'ailleurs, Leibniz et Freud se rejoignent dans leurs théorisations des
appétions (volontés inconscientes) pour l'un, et du désir généré par le Ça
pour l'autre. On peut envisager une théorie déterministe à ce sujet : "Les
hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les
déterminent" (Spinoza). Autrement dit, ils voient les conséquences de leur
désir/ de leur volonté, mais sont incapables de les contrôler ou de les
expliquer, faute de mémoire et sûrement de perception.
L'inconscient a priori est donc une source de méconnaissance et de
paradoxes, qui enferment l'Homme dans une incompréhension profonde
de ce qu'il est vraiment. Mais est-ce totalement le cas ?
II. Se comprendre et comprendre l'humain via l'inconscient
A. Freud : les manifestations de l'inconscient et son rôle individuel
L'inconscient semble priver l'Homme de lui-même, sans qu'il puisse
accéder à une grande partie de lui, qui influence pourtant ses actions et
désirs. Mais est-il vraiment si inaccessible et illisible ? Freud a mis au point
plusieurs méthodes pour détecter les manifestations de l'inconscient : il
commença par l'hypnose qui, en mettant le sujet dans un état de
conscience modifié, distrayait la conscience et permettait d'accéder à
l'inconscient. Le problème de cette méthode, c'est que le sujet ne se
rappelait généralement rien qui ait été dit pendant la séance. Il envisagea
alors d'autres méthodes, comme la perception de lapsus, qui sont des
manifestations verbales involontaires étant le fruit d'un désir inconscient,
à travers une paronomase ou une homophonie. Les actes manqués sont
également très explicites : ils renseignent sur ce qu'on désire vraiment
faire ou ne pas faire. Finalement, sa méthode favorite fut d'analyser les
rêves de ses patients pour comprendre leurs pulsions. Mais la méthode
n'est pas simple : en effet, l'inconscient cache le signifié sous le signifiant.
Pour arriver à le lire, il faut établir avec le sujet une interprétation du
signifiant pour accéder au signifié. C'est la méthode la plus fiable pour
accéder à l'inconscient selon Freud, parce que pendant le sommeil, le
Surmoi, sorte de police de la psyché, est bien moins virulent et permet au
Ça, soit les passions, de se manifester plus pleinement. L'inconscient, à
travers les rêves et les manifestations du Ça, après avoir été déchiffré,
permet à l'Homme de mieux se connaître parce qu'il envisage mieux ses
aspirations et désirs. Ceci peut l'aider à ne plus refouler ses désirs lorsqu'il
est éveillé et dominé par son Surmoi, mais à plutôt les accepter et les
sublimer, ce qui signifie qu'il canalise ses désirs à travers une activité plus
noble, comme quelqu'un ayant besoin de reconnaissance travaillerait dans
une association caritative.
B. Jung : le rôle social de l'inconscient (inconscient collectif)
L'inconscient ne donne d'ailleurs pas seulement d'informations que sur
l'individu : Jung reprocha à Freud d'avoir été trop restreint dans sa
définition. Lui envisage un inconscient beaucoup plus grand : l'inconscient
collectif. Il se manifeste au travers de la connaissance des archétypes,
notamment par le prisme de la religion, ou tout simplement des images
symboliques que l'on partage, comme l'archétype de la mère (que l'on
rapporte souvent à l'image de Marie, mère de Dieu). Ces archétypes sont
quasiment les mêmes en fonction des cultures, ce qui signifie une chose
pour Jung : certaines images, certaines peurs, certaines aspirations sont
communes à tous les humains, parce qu'ils partagent la même nature.
C'est à travers cela qu'il a d'ailleurs théorisé la personnalité, qui ne serait
qu'un héritage de ces archétypes, des rôles utiles et ancestraux dans les
sociétés humaines. En fait pour Jung, l'inconscient, c'est ce qui permet de
distinguer la nature humaine, ce qui régit les pensées les plus primitives
des Hommes, ce qui permet de mieux se rassembler entre eux et de
mieux se connaître individuellement.
Nous avons vu que l'inconscient était privatif dans une certaine mesure
parce que son accès était extrêmement restreint. En effet, une part
d'ombre aussi tentaculaire et aussi inaccessible, conditionnant cependant
la moindre de nos pensées et le moindre de nos actes, est forcément une
contrainte pour l'humain. C'est un paradoxe immense puisque le cerveau
a horreur des parts d'ombre, du doute, ce qui nous poussa à de
nombreuses reprises à interpréter tout ce que nous ne savions pas (par
exemple, à imaginer un Dieu créateur qui aurait tout conçu, pour pallier
notre manque de connaissances scientifiques). Et pourtant, l'inconscient
est notre véritable Dieu, c‘est-à-dire celui qui crée tout et qui peut tout
justifier. Nous avons également admis que le rôle était essentiel dans la
psyché et qu'il était possible, via plusieurs méthodes, d'y accéder pour
obtenir des connaissances sur nous-mêmes et notre espèce. Freud a été le
premier à établir des méthodes pour nous permettre d'y accéder, parce
que la nature de l'inconscient le pousse à rester camouflé, et a permis
l'exploitation de cet inconscient qui a tant à dire de nous. Mais si
l'inconscient est si riche et nous dirige tant, est-ce à dire que nous ne
sommes jamais plus nous-mêmes qu'à travers ce qu'on ignore ?