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Lettre ouverte à un ministre sénégalais

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Suite au numkro : << Intellectuels africains ))

Pour le no 51 d’octobre 1993, Jean Copans avait écrit, en annexe de son


article, la lettre ouverte ci-jointe, que nous n’avions pas publiée faute de place.
L a voici. NDLR

Lettre ouverte
à Monsieur le Ministre
de l‘Environnement
et de la Protection de la nature
du Gouvernement du Sénégal

ONSIEUR le Ministre, cher Collègue, cher Camarade, cher

M Abdoulaye,
Je m’en tiens 1 l’information reproduite par le journal Le Monde
en date du 4 juin 1993. Comme le rappoite la trachion latine, Jules César
succombant sous les coups de poignard de Brutus, se serait écrié : i<Toi
azissi mon fils ! J’ai dû me faire confirmer la nouvelle par mes informa-
))

teurs sénégalais de Paris. Non, il n’y avait aucun doute possible, tu étais
bien devenu ministre du Gouvernement sénégalais. La chose en soi n’est
pas répréhensible et nous autres, Fransais de gauche, en avons tellement
vu depuis mai 1981 que c’était comme un rebondissement d‘une aven-
ture qui s’est terminke pour nous aux élections de mars dernier. Mais
’ rien ne laissait prévoir, à lire les travaux des observateurs spécialisés ou
des journalistes, que l’heure de la cohabitation avec l’extrême-gauche était
enfin arrivée à Dakar.
Ce choix, personnel ou plus politique, confume néanmoins à mes yeux,
la justesse des analyses d‘un grand nombre de tes collègues sur les bloca-
ges internes de l’opposition. Mais n’étant plus un observateur fidèle et
attentif de la vie politique sénégalaise, je laisse à ces collègues le soin
de nous expliquer les sens de ta promotion.
Nous nous fréquentons très épisodiquement mais je te connais depuis
un grand quart de siècle; j’ai lu tous tes travaux que j’apprécie beau-
coup. Tu es pour moi l’image symbolique et forte de ces intellectuels
qui reflètent l’histoire et la culture de leur pays. Et pourtant tu es aussi
l’exemple même de l’acteur politique engagé, militant de toujours. Les
crises de 1968-1969 t’ont conduit à faire tes études de doctorat en Grande-
Bretagne. Tu as toujours représenté en tant qu’intellectuel et chef de parti,

160
SUITE A U (( INTELLECTUELS AFRICAINS D

en tant qu’historien érudit et théoricien marxiste rigoureux, l’image type


d‘un certain modèle d’intellectuel que nous semblons avoir abandonné
récemment en France. Je t’ai vu participer à des colloques en Afrique
anglophone ou même en Grande-Bretagne : ton prestige était à la hau-
teur de ces qualités bien réelles.
Et te voilà Ministre ! Ce n’est certes pas là la réintégration du social
que souhaitent certains de tes collègues de Dakar. Ou alors le Gadiaga
est-il devenu une région stratégique ? Je ne le crois pas. Pourtant c’est
par là que tu aurais pu, commencer : nous dire la pertinence des péri-
phéries par rapport à 1’Etat national et rattraper par là-même le malaise
profond de l’intelligentsia sénégalaise. Pourtant tu es le seul à faire preuve
d’auto-sociologie de la connaissance dans ton œuvre scientifique. Je me
souviens aussi de ton intervention à la suite d’une conférence que j’avais
dû donner dans ton département à l’Université au cours des années 1980.
T u avais confirmé avec force mon constat d‘une extrême difficulté à faire
une véritable histoire sociale de l’Afrique ancienne. révoquai le silence
multi-sëculaire des esclaves sur leur propre histoire et tu étais intervenu
pour rappeler qu’au-delà des populations serviles, il y avait la masse
immense des femmes. Pouvait-on sérieusement écrire une histoire de 1’Afri-
que sans une histoire des femmes, la véritable base productive et repro-
ductive des sociétés et je pense que ton discours s’adressait aussi à l’his-
toire du présent sinon de l’avenir. Un autre exemple : un vieil ami com-
mun m’avait décrit tes campagnes politiques chez toi : le Bathily de
(( ))

là-bas ne ressemblait pas, paraît-il, au modèle occidentalisé que je con-


naissais trop bien. Tu n’étais certes pas un fils du peuple mais au moins
tu restais un enfant du pays.
C’est de tout cela que j’aurai aimé t’entendre parler : des manières
d‘être un intellectuel sénégalais, des cheminements à suivre pour cons-
truire un parti politique marxiste-léniniste dans une société et un pays
où ces traditions relèvent d‘un autre monde. T u as donc su construire
un lien entre des mondes à part. Pourra-t-on profiter des leçons que tu
as tirées de ton expérience ? Sous quelle figure envisages-tu cette
((traduction-transmission ? Sous celle de l’universitaire, du militant poli-
))

tique, du représentant culturel, du ministre ? Si cette dernière figure te


permet encore d’agir ?
Mais nous savons tous que ton État est en banqueroute. L’environ-
nement est certainement la dernière de ses préoccupations. Et puis ce
n’est en rien ta spécialité technique. Nous ne pouvons lire ta participa-
tion gouvernementale autrement que comme une insertion (je ne dis pas
une intégration) aux réseaux du clientélisme étatique. I1 y a vingt ans,
nous parlions de faire de la politique autrement. Qu’est-ce que faire de
la politique autrement aujourd’hui et en M i q u e ? Est-ce de devenir minis-
tre ? Tes camarades sénégalais restés marxistes-léninistes doivent se per-
dre en conjectures. Tout comme moi qui critique le décalage idéologique
de cette vision du changement politique.
I1 y a sûrement des explications. Je ne sais si elles seront convaincan-
tes. Je ne suis pas sûr que la nécessaire démocratisation des mœurs poli-
tiques sénégalaises passe par la participation de l’extrême-gauche au gou-
vernement. La Ligue de toutes les manières n’est pas le seul parti dans
ce cas. Mais de loin une telle décision paraît quelque peu en contradic-

161
SUITE AU a INTELLECTUELS AFRICAINS N

tion avec ce que tu disais à tous tes camarades radicaux au cours de


({ ))

la conférence de Review of African Political Economy de septembre 1989


tenue à Warwick sur le thème : Comment prendre la démocratie au
sérieux : les socialistes et la démocratie en Afrique.
Si tu m’as lu honnêtement tu sais bien que je ne critique pas gratui-
tement de l’extérieur pour me donner le beau rôle. Je suis d’abord sur-
pris et déçu et ensuite inquiet pour les camarades qui te respectaient et
suivaient ton exemple. Le Sénégal vit sa crise depuis longtemps et de
l’intérieur ; cette crise ronge imperceptiblement ton pays comme un can-
cer. Mais je ne m’attendais pas à ce que tu l’aggraves sur un front qu’on
pensait bien protégé, celui de la rigueur de l’engagement intellectuel et
de la moralité des positions politiques i<justes D.
Essaie de trouver le temps de nous répondre à tous. Nous publierons
quant à nous ta lettre, car jusqu’à nouvel ordre, nous faisons encore par-
tie du même monde. Du monde de ceux qui font Oeuvre de décrire,
d’analyser et d’expliquer les contradictions du social et du politique, du
monde de ceux qui souhaitent en transformer les effets néfastes pour le
plus grand nombre. Le programme de la suite est à réinventer mais le
pourras-tu depuis ton bureau de ministre ? Certes les choses n’étaient pas
très évidentes depuis un bureau à l’université mais sur ce plan-là nous
en sommes au même point.
Jadis, on disait chez nous qu’il ne fallait pas désespérer Billancourt,
mais tu sais comme moi que ce n’est plus possible puisque l’usine de
Renault-Billancourt vient de fermer ses portes. Alors puis-je filer la
(( ))

métaphore et te demander, à la fois en collègue et en camarade, a-t-on


le droit de désespérer Bake1 et Pikine?
Oui, en vérité, c’est tout ce qui compte, et je me plais à croire que
tu y penses tous les jours.
Mais Monsieur le Ministre, avez-vous le droit de dire ce que vous
pensez à vos concitoyens, sur l’environnement et sur le reste. Certains
actes sont des signes. Qui nous dira le sens de votre décision? de ta
décision ?

Jean Copans

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