Quelques pistes pour vous aider à disserter …
E. Carlier 1G
Objet d’étude : Le roman et le récit du Moyen-Age au XXI° siècle
Sujet sur Manon Lescaut, Abbé Prévost (1731) – Parcours « Personnages, plaisirs du romanesque »
Montesquieu écrit au sujet de Manon Lescaut : « Je ne suis pas étonné que ce roman, dont
le héros est un fripon et l’héroïne une catin […] plaise, parce que toutes les actions du héros, le
chevalier des Grieux, ont pour motif l’amour qui est toujours un motif noble, quoique la conduite
soit basse. Manon aime aussi, ce qui lui fait pardonner le reste de son caractère. »
Doit-on penser, avec Montesquieu, que les sentiments nobles des protagonistes de Manon
Lescaut les réhabilitent aux yeux du lecteur ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé en vous appuyant sur votre
lecture du recueil, sur les textes que vous avez étudiés dans le cadre du parcours associé et sur
votre culture personnelle.
Intro : Discussion du sujet et problématisation :
- Le jugement soumis à votre attention est celui du célèbre du philosophe des Lumières, Montesquieu dont
nous avons déjà parlé en classe, notamment au cours de la S4. C’est donc un contemporain de Prévost qui
s’exprime au sujet d’un roman qui a défrayé la chronique lors de sa parution en 1731 si j’ose dire. Rappelez-
vous que c’est un roman qui a été condamné au bucher car taxé d’immoralité (ce qui se conçoit assez
aisément dans le contexte du XVIII° siècle – un certain M. Mathieu Marais, bâtonnier à la cour de Paris)
affirmera, lui, qu’il s’agit là d’un « livre abominable »).
- Dans cette citation, le philosophe souligne donc l’audace, l’immoralisme mais aussi la réussite de
l’œuvre. Ce succès, cette réussite auraient pour socle la MARGE des protagonistes qui sont « un fripon »
(DG) et « une catin » (Manon). En outre, tous deux se distinguent par leur ambiguïté, leur complexité, ce
qu’exhibent particulièrement les adjectifs antithétiques « noble » et « basse » du côté de DG. Idem du
côté de Manon car c’est bien son amour pour le Chevalier qui nous incite à lui « pardonner le reste de son
caractère ». Par le GN « le reste de son caractère », il faut naturellement entendre sa conduite d’ingénue
libertine. DG / Manon = Héros ou antihéros ??? (Un antihéros est toujours plus séduisant = plaisir
coupable !). Notez bien Montesquieu concède que leur conduite est blâmable, ce qu’indique l’emploi de la
proposition concessive introduite par « quoique ». MAIS qu’elle est malgré tout défendable voire
totalement excusable si l’on en croit l’emploi du présent de vérité générale « L’amour […] est toujours un
motif noble » … Dès lors, on conçoit que Montesquieu attribue le succès de l’œuvre de Prévost à la
combinaison savante (marginalité + motif amoureux [movere]) que ce dernier a su élaborer, propre à éveiller
l’intérêt du lecteur (le fameux placere classique).
- Cependant faut-il TOUT pardonner aux deux protagonistes qui pèchent par AMOUR et ont emprunté « la
route du vice » (expression de DG lui-même) ? Rappelons que l’une, courtisane, dupe les hommes riches,
vend ses charmes en échange d’une vie de luxe, tandis que le second, tel un picaro, manipule, triche, et
tue ! = D’ailleurs, selon « l’Avis de l’auteur » (Renoncour) le roman n’est-il pas, tout entier « un traité de
morale réduit en exercice » ? (Plaire et instruire = telle est la devise des moralistes du XVII° réinvestie
ici par Prévost, dans l’avis liminaire…
- Une fois la citation de Montesquieu examinée, il faut la mettre en relation avec la question posée : Doit-on
penser, avec Montesquieu que les sentiments nobles des protagonistes de Manon Lescaut les réhabilitent
aux yeux du lecteur ?
- Le sujet vous invite bien entendu à mettre en place un raisonnement dialectique…Oui … mais …plutôt…
- DONC schématiquement : OUI, le lecteur est enclin à excuser leur conduite immorale parce qu’ils sont
aveuglés/ guidés par l’amour MAIS leur attitude n’en reste pas moins choquante voire condamnable ; Prévost
a donc PLUTOT imaginé des héros de la marge en mesure de plaire, d’émouvoir et d’instruire le lecteur
(et là, vous retombez sur la poétique de l’œuvre, cristallisée dans l’avis liminaire).
Pb : Doit-on penser, avec Montesquieu que les sentiments nobles des protagonistes de Manon Lescaut les
réhabilitent aux yeux du lecteur ?
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I. Il est vrai, comme l’affirme Montesquieu, que les protagonistes, Manon et DG sont guidés par
l’amour, ce qui incite le lecteur à porter un regard bienveillant à leur endroit …
1. Les deux personnages sont mis en marge par la SOCIETE TOUT ENTIERE qui refuse leur amour
2. Le récit à la 1ère personne de DG oriente d’ailleurs systématiquement notre regard (= victimisés)
3. Manon Lescaut = « succès de larmes » (Michelet), dimension pathétique et tragique [MOVERE]
II. … Mais l’attitude des deux protagonistes n’en demeure pas moins troublante, choquante voire
condamnable [Manon Lescaut est un « livre abominable » selon M. Marais]
1. Manon est bien une « catin » …
2. … DG, quant à lui est un « fripon »
3. … Ainsi, par leur conduite et leur excès, ils se mettent eux-mêmes en marge, socialement et
moralement (= coupables aux yeux du lecteur qui ne peut pas moralement valider leur attitude déviante)
III. Que le lecteur réhabilite ou condamne les protagonistes qui ont agi par amour, c’est bel et bien
leur marginalité qui rend le roman attrayant et instructif [le fameux PLACERE DOCERE = et là,
vous retombez sur la poétique de l’œuvre énoncée par Renoncour dans l’avis liminaire]
1. Leur marginalité transforme le roman d’amour en roman d’aventures au rythme haletant, palpitant
2. Mais au-delà du roman d’aventures, Prévost soumet à son lecteur « un traité de morale réduit
agréablement en exercice » = réflexion sur le caractère dévastateur des passions (cf. Avis R).
3. Pourtant, cette ambition didactique semble aller au-delà de la réflexion sur les passions : la fin
tragique encourage aussi le lecteur à réfléchir sur la société (condamnation ancien régime, réflexion
sur le bonheur = amours contrariées, empêchées de DG et Manon, mort injuste de l’héroïne)