L'Importance de l'Improvisation en Jazz
L'Importance de l'Improvisation en Jazz
Jazz
Introduction 3
Première Partie
II Improviser-Interpréter 4
Seconde Partie
I Quelques réflexions
A Musique et langage 16
B L’affectivité, la motivation, le sens 17
C Polémiques 18
II Propositions pédagogiques 20
A Refaire le chemin de l’évolution humaine ? 20
B Le jeu sur les contraires 22
C Du global au précis 22
D Du limité vers l’illimité 23
E L’imitation 23
Conclusion 24
Bibliographie 26
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Introduction
Il est étonnant de constater que la plupart des musiciens ayant suivi un enseignement
classique de la musique ne soient pas capables, ou éprouvent tant de difficultés, à se lancer
dans une improvisation musicale, d’inventer une mélodie, au gré de leur imagination.
Pour avoir moi-même passé un certain nombre d’années dans les structures académiques de
l’enseignement musical, (Ecoles Municipales, ENM, Conservatoires) d’abord en tant qu’élève
puis en tant que professeur, j’ai pu constater que l’improvisation était tout à fait absente de
l’enseignement qui y est dispensé.
J’ai naturellement par la suite été enclin à enseigner en tentant de développer ces compétences
chez mes élèves, me heurtant parfois à l’incompréhension de mes collègues ou des parents
d’élèves.
Ce mémoire à été l’occasion de mener plus loin ma réflexion sur ce sujet, de m’interroger sur
les raisons de cette absence de l’improvisation dans l’enseignement instrumental, d’une part,
et d’autre part de mieux comprendre ce que met en jeu la pratique de l’improvisation dans
l’apprentissage de la musique : comment les élèves peuvent-ils s’approprier ce qu’ils ont à
jouer, comment peuvent-ils s’y investir affectivement, comment l’enseignant peut-il stimuler
la créativité, etc.
Dans une première partie, nous essaieront de savoir de quoi il s’agit lorsque l’on parle
d’improvisation musicale, de quelles compétences il est question, et à quels savoirs faire cela
fait appel, après avoir pris quelques repères historiques.
Dans une seconde partie, nous envisagerons ces questions du point de vue de l’apprentissage.
Nous essaierons de voir ce qui se pratique en la matière dans les écoles de musique, et ce qui
peut se pratiquer.
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PREMIÈRE PARTIE
II Improviser-Interpréter
Lorsque l’on improvise, de même que lorsque l’on compose, on se conforme à des règles
de style, à des codes culturels, qui en régissent le cadre. Cela vaut, me semble-t-il, pour tous
les genres de musicaux et pour toutes les formes d’art. La créativité n’apparaît pas par
génération spontanée. Il n’y a pas chez l’individu une inspiration soudaine qui le conduit à
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créer une œuvre d’art ex nihilo. Il appartient à une communauté qui a déjà ses créateurs, qui a
donc un patrimoine artistique, une culture, dont il bénéficie et qui devient pour lui un modèle
de référence. Tout art implique un langage spécifique aux règles plus ou moins précises et
contraignantes, que son utilisateur doit maîtriser peu à peu.
Le claveciniste baroque réalise son accompagnement à partir d’une basse écrite, il réalise
les accords selon des règles qui ne lui permettent pas de faire tout ce qu’il veut. Le guitariste
de flamenco qui improvise une falseta (bref interlude instrumental entre deux couplets
chantés), joue dans un cadre rythmique prédéterminé, et dans des échelles modales
convenues. Quand le musicien de be-bop « prend un chorus », il improvise dans une structure
strictement établie, en suivant un cheminement harmonique fixé au préalable, et en utilisant
des formules mélodiques qui font partie du patrimoine de ce style de musique. Il ne peut pas,
lui non plus, faire ce qu’il veut. Même le musicien qui décide de s’affranchir de toute règle,
en pratiquant ce que l’on trouve parfois sous l’appellation d’improvisation « libre »,
d’improvisation « non-idiomatique », d’improvisation « totale », se conforme à des règles,
sans quoi il ne pourrait « organiser » de musique avec ses partenaires, ou s’il joue tout seul, ne
pourrait s’adresser à un public. Tout acte signifiant posé, implique un idiome, même peut être
parfois à posteriori. De plus, décider de ne se plier à aucune règle… En est une !
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III On ne s’improvise pas improvisateur
«. … Dans notre système culturel, la spontanéité est parfois une vertu, mais
l’absence de préparation est définitivement une tare. De quelle légitimité une
pratique artistique affichant ostensiblement une absence de préparation
pourrait-elle se réclamer ? D’aucune. Iannis Xenakis le clamait haut et fort en
1963 : « La quantité d’intelligence portée par les sonorités doit être le vrai
critère de validité de telle ou telle musique. » (Xenakis, 1981 :10). Or, nous
plaçons la « «quantité d’intelligence » du côté de la planification, pas de
l’aléatoire, du côté de l’écriture, pas de l’oralité, du côté de la composition, pas
de l’improvisation. » Denis Laborde, “ Improviser dans les règles : de
l’improvisation comme d’une question culturelle ”, in Enseigner la Musique
n°5, Cefedem Rhône-Alpes / CNSMD de Lyon, 2002, p.12.
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constitue un répertoire de possibilités qu’il convoquera à l’envi, faisant les choix qu’il
estimera les plus judicieux, en devant rester conscient des implications de ces choix en
cascade, sur le sens de son propos musical.
L’improvisation au début du jazz était collective et se construisait autour d’un thème de
référence. On pourrait plus parler ici d’ornementations, d’enrichissements, de démarcations
du thème ou de paraphrases plutôt que d’improvisation. Le premier grand soliste fut sans
doute le trompettiste Louis Armstrong qui développa l’improvisation en un mode
d’expression à part entière tant d’un point de vue mélodique, harmonique que rythmique. En
jouant, l’improvisateur développe ses propres idées, fruits de son travail antérieur. Ces idées
vont être confrontées aux propositions des autres musiciens et du même coup s’en trouver
transformées. De nouvelles voies peuvent ainsi être ouvertes qui renouvelleront la pratique
personnelle jusqu’à la prochaine mise en situation d’orchestre, et ainsi de suite…
Lorsqu’on regarde de près l’œuvre de Charlie Parker, on découvre qu’il est l’un des
musiciens de jazz à avoir le plus utilisé de phrases types (nombre de ces phrases sont
devenues des clichés après coup). Parmi ces phrases, on note des citations : tournures
mélodiques usitées depuis longtemps dans le blues, notamment, des citations de thèmes
connus, des citations de ses propres thèmes. Mais le talent de Parker était d’utiliser ce
matériau familier en inventant de nouvelles façons de le placer rythmiquement, une façon de
le décliner selon les contraintes formelles de la trame dans laquelle il improvisait. Ainsi, crée-
t-il de la nouveauté.
Dans le New Groove Dictionary of Jazz, Barry Kernfeld nous dit ainsi, que
l’improvisation en jazz se résumerait-elle à un « délicat équilibre entre une
invention spontanée […] et une référence à ce qui est familier ». » Denis
Laborde, “ Improviser dans les règles : de l’improvisation comme d’une
question culturelle ”, in Enseigner la Musique n°5, Cefedem Rhône-Alpes /
CNSMD de Lyon, 2002, p.23.
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Les circonstances inopinées vont nourrir l’action elle-même. La composante
comportementale, automatisée, de l’action, permet au musicien de se concentrer sur un partie
de sa tâche, et de rester attentif aux événements imprévus en composant avec eux.
L’improvisateur à en réserve différentes possibilités pour aller de la mesure dix-sept à la
mesure trente-deux, mais pendant le temps de l’action, tel autre musicien joue quelque chose
d’inattendu, qui va changer le cours du discours collectif. Il faudra intégrer cet événement
musical, s’il ne le fait pas et se tient à son plan, il ne pourra guère sortir de nouveauté, de
créativité de cette situation musicale. L’improvisateur sélectionne les événements pertinents
au regard de l’action à accomplir, qui surviennent, et s’en sert pour nourrir son action. C’est la
routinisation des comportements permet cette disponibilité d’esprit, qui permet la sélection
des idées et leur réalisation instantanée.
Improviser implique donc une mémoire, y compris une mémoire corporelle des gestes.
A ce propos, l’ethnométhodologue et pianiste David Sudnow, a écrit un essai sur la manière
dont il a appris à « improviser du jazz ». Il insiste en particulier sur les routines qui
s’inscrivent dans le corps, au fur et à mesure que ce répertoire de possibilités s’élargit. Il
explique qu’ayant, d’une part une formation classique et par conséquent un peu de technique
à sa disposition, et d’autre part une culture de la musique jazz par le disque, il n’était jamais
parvenu à jouer quelque chose qui « sonne jazz ». Jusqu’à ce qu’il entreprenne un travail
méthodique de constitution de routines. Il raconte avoir choisi, pour commencer, la gamme
« demi-ton, ton » parce qu’elle évoquait à ses oreilles les sonorités du jazz, et il s’est mis à
travailler cette gamme, et exclusivement celle-ci pendant un certain temps, en diversifiant les
doigtés (différents doigtés pour jouer la même mélodie), ou en diversifiant les structures
mélodiques issues de cette gamme. Il constata après quelques semaines de travail, que lors de
ses improvisations, l’émergence d’intentionnalités musicales, était dépendante de son
expérience de l’acquisition des facilités techniques qui la rendait possible.
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Ici, le solfège n’est pas sur la partition, il est dans le corps. Les compétences
nécessaires à l’improvisation musicale pourraient nous amener à parler de solfège corporel ou
de solfège comportemental.
« Si quelqu’un nomme une note, je ne peux pas la chanter, pas plus que je peux
nommer une note qui est jouée, une compétence souvent trop vaguement
appelée l’oreille absolue. Mais si je chante une mélodie, ou si j’en entends une
à la radio, je peux alors aller au piano et la jouer du premier coup dans quatre-
vingts pourcents des cas. Donc mes mains, mes bras, mes épaules […] ont
presque l’oreille absolue, mon cerveau ne l’a pas. » David Sudnow, in « Ways
Of The Hands » , The MIT Press, Cambridge Massachussets, 2001, p.63.
« Beethoven par exemple écrivait des points sur les notes. Ses élèves devaient
inventer sur ces notes différentes figures musicales (Cramer/Kann 1974 X).
Cette méthode qui consistait à donner à l’élève la possibilité d’inventer lui-
même des exercices, était préconisée par beaucoup de pédagogues, parmi
lesquels Schumann, E. Breslaur et A. de Kontzki (Schumann 1832, 2 ; Breslaur
1871, 9 ; Kontzki 1851).
Les passages en forme d’exercices étaient petit à petit transposés dans toutes
les tonalités en usage (Muller 1804, 37 ; Kullak 1860/1889, 117).
L’exécution de ces passages offrait en plus la possibilité de rendre le doigté
automatique. C’est l’une des raisons pour lesquelles on trouve si peu
d’indications de doigté dans les partitions anciennes. » Martin Gellrich, Les
exercices techniques comme base de l’improvisation au piano, Cahiers suisses
de pédagogie, janvier 1995, p. 3.
On voit ici de nombreuses similitudes entre les exercices que s’est inventés et qu’a
expérimentés David Sudnow et les conclusions auxquelles il arrive concernant
l’automatisation d’une gestuelle, et la constitution de routines, et les exercices que proposait
Beethoven à ses élèves.
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IV La disparition de l’improvisation : quelques indices
L’imprimerie
« Czerny, par exemple, a fait inventer de cette manière quelques études par ses
élèves (Czerny, Unterrichtsbriefe 52 f.) Il leur donnait une basse chiffrée et une
figure mélodique, sur lesquelles ils devaient composer leur « étude à la
Czerny ». On se doute du plaisir que ressentaient les élèves à inventer leurs
propres études. Malheureusement, Czerny a très vite remarqué qu’on pouvait
devenir riche en vendant des recueils d’étude. Il s’arrêta donc complètement
d’enseigner et, au lieu de cela, il a commencé à composer en masse des cahiers
d’exercices. Dès lors, les études Czerny sont devenues de véritables tortures
pour les élèves de piano. » Martin Gellrich, Les exercices techniques comme
base de l’improvisation au piano, Cahiers suisses de pédagogie, 1995, p.10.
Les lumières
Le siècle des lumières voit naître des courants de pensées qui vont façonner la société
occidentale.
Le rationalisme, le positivisme, la matérialisme, le cartésianisme, font des faits observables
les seuls éléments pouvant nous renseigner sur la réalité. Même si Descartes n’a pas, loin s’en
faut, exclu l’intuition des moyens offerts à notre esprit pour connaître la réalité, sa pensée ne
fut probablement pas totalement entendue, et l’on continue de dire dans le langage courant, de
quelqu'un qu'il est « trop cartésien » lorsqu'il fait trop appel à une forme déductive de
raisonnement, et pas assez à son intuition.
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Ces pensées qui ont libéré l’homme de nombres de superstitions, qui l’ont libéré du
joug de l’Eglise, qui ont donné naissance au Citoyen, et aux Droits de l’Homme, à la Laïcité,
ont pour une grande partie participé à faire disparaître du champs d’étude tout ce qui a trait au
« magique », au « spirituel », « au religieux », tout ce qui ne peut être objectivé, vérifié,
reproduit de manière systématique. Toutes ces choses ont quitté le domaine des études
« sérieuses ». Une grande partie des philosophes de cette époque ont tout simplement nié la
métaphysique : Le positivisme renonce à donner des causes aux phénomènes et ne cherche
qu'à donner des lois permettant de les décrire et de les prédire. Il s'agit de décrire et de
justifier les découvertes scientifiques en analysant leur démarche et leurs principes, de se
poser la question comment le monde peut-il être ainsi ? et non pourquoi est-il ainsi ?
L’oralité dépréciée
Même s’il ne faut pas confondre l’oralité et l’improvisation, car ce n’est pas parce que
les choses ne sont pas fixées par l’écrit, qu’elles ne sont pas fixées, la culture orale semble
permettre plus facilement une appropriation et une actualisation d’une œuvre, que le support
écrit.
En Afrique, les contes permettent une recontextualisation lors de la mise en mots, lors
de la création, dans l’énonciation, donc dans l’improvisation. Le conteur s’approprie un conte
ancestral, mais le réactualise en fonction du contexte du moment. En utilisant la digression, la
variation, dans l’énonciation, dans la mise en mots, le conteur opère un rapprochement de
l’espace et du temps. Il réactualise le conte, dans une dialectique entre le code et la variation,
tout comme on peut l’observer dans la musique de jazz, par exemple. Le mauvais conteur
serait celui qui resterait ancré dans les mots, qui réciterait, alors que le bon conteur serait celui
qui sait « habiter » son récit, se l’approprier, le réinventer, raconter. Grâce à la mise en mots,
qui est le vecteur essentiel de cette pratique culturelle, le matériau est en perpétuelle création.
La différence fondamentale entre ces deux approches, c’est que si l’on n’aborde
l’œuvre musicale que comme objet fini, on court le risque de la reproduire sans se
l’approprier, de la réciter au lieu de la raconter.
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légitime, centraliser ce savoir pour mieux le répandre de manière uniforme sur tout le
territoire de la République, former efficacement des musiciens qui serviront l’ordre
républicain, en jouant à la gloire de ses idéaux, les œuvres des compositeurs autorisés.
Ces évènements auront de multiples conséquences sur la vie musicale, sa pratique sociale, la
manière dont l’enseignement musical est dispensé : dans quel but et selon quelle méthode.
Le conservatoire ayant pour but de former des exécutants performants, les méthodes
d’enseignement qui ont été employées, pour la plupart, avaient comme but l’efficacité.
Dans ce siècle de la pensée rationaliste et mécaniste, chaque fois que cela était
possible, la tentation était de remplacer la spontanéité de la vie par un ordre contrôlable. Un
ordre strictement mécanique où tous les phénomènes vivants, réduits à leurs constituants
essentiels, s’expliquent par l’agencement et le mouvement de leurs parties.
Dès les premières méthodes, l’enseignement instrumental s ‘est adressé avant tout aux
musiciens interprètes. Ainsi le travail se faisait exclusivement sur des textes préexistants et
sur des partitions. Et, s’agissant uniquement de restituer une musique finie, déjà composée,
peut-être la méthode la plus adaptée était-elle de réellement la décomposition en éléments les
plus petits possible, la répétition mécanique de mouvements partiels, l’acquisition laborieuse
d’attitudes et de gestes immuables à partir de modèles préétablis.
La pédagogie instrumentale actuelle est pour l’essentiel un prolongement direct des anciens
modèles de pensées rationalistes.
Ainsi, dans le but de former plus efficacement les musiciens, ces méthodes ont séparé la
technique et la musique, avec l’idée que la technique, une fois, maîtrisée permettrait à la
musique de naître, comme un préalable. Derrière cette division de la technique et de la
musique, se cache une autre division, celle entre un monde matériel, mécanique, qu’il faut
dominer, maîtriser (comme la nature dans les jardins de Versailles), comme le corps dans sa
mécanique gestuelle que l’on entraîne à force de répétitions de gestes « adaptés », et entre le
monde de l’esprit, de la raison, de l’intelligence. On retrouve ici, le résultat des idées
positivistes et matérialistes : l’esprit et le corps sont dissociés.
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Le romantisme
Le XIXe siècle a vu les compositeurs tenter de rendre leurs partitions de plus en plus
précises, limitant par là même, le rôle créatif, subjectif des interprètes. Ce mouvement ne
s’observe pas uniquement en musique. Dans l’art dramatique par exemple, on constate
l’inflation des didascalies, par soucis de préciser le jeu, les décors, les costumes. Le
romantisme se caractérise en partie par l’émancipation du « moi ». L’artiste (le créateur !),
n’est plus comme à l’époque classique au service d’une esthétique qui a peut-être fait de
l’impersonnalité de l’œuvre une des conditions de sa perfection, il ne reconnaît d’autorité que
celle de ses caprices ou de ses fantaisies. Chacun de nous est son seul maître. Il est devenu du
devoir de l’artiste de cultiver son ego, son lyrisme.
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La réapparition de l’improvisation au XXe siècle
Ce qui est remarquable, c’est que ce qui a permis à l’improvisation de renaître à partir
d’un répertoire fixé, c’est le besoin de conserver son identité propre en s’accommodant des
règles imposées, en réajustant, en s’arrangeant, en composant avec les contraintes formelles.
Ce que le Conservatoire, par un enseignement trop rigide, et privant ses élèves de toute
initiative, ce que le romantisme par l’idéalisation du compositeur et donc du caractère
imprescriptible de son œuvre, ne permettaient plus, le métissage culturel l’a permis, en
rendant inévitable le contournement des règles.
« Chacun pense à John Cage, bien sûr, ou au Play de Christian Wolff, mais
aussi bien à Stockhausen, dont l’itinéraire – en tout cas celui qui mène des
Pièces pour piano (1954-1962), au cycle Aus Den Sieben Tagen (1968) en
passant par Plus Minus (1964) ou Kurzwellen (1968) – se traduit par une
augmentation du degré d’indétermination de la partition. L’information ne
comporte plus que quelques signaux auxquels l’exécutant-improvisateur […]
doit réagir au moment où il joue. L’improvisation, pour Stockhausen , fut le
moyen de créer « un espace et un temps pour les interprètes intuitifs au
moment de l’exécution. Un espace et un temps permettant à l’intuitif et non
seulement au rationnel de se réaliser » (Stockhausen, 1970 : 6). » Denis
Laborde, “ Improviser dans les règles : de l’improvisation comme d’une
question culturelle ”, in Enseigner la Musique n°5, Cefedem Rhône-Alpes /
CNSMD de Lyon, 2002, p.14.
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musicaux, on peut penser que l’improvisation dans ce contexte est très limitée voire
inexistante dans la mesure où le matériel est fixé.
Mais parfois, la participation de l’interprète est plus créative, lorsqu’il doit par exemple
traduire en sons des données graphiques, développer un matériau initial à l’aide d’indications
suggérant la qualité du développement. Dans certaines situations, il doit réagir à un
environnement sonore, en imitation ou en opposition.
Vinko Globokar soulève néanmoins le problème de la liberté de l’interprète :
Ce qui me semble intéressant, c’est que l’interprète soit remis au cœur de la création
comme un acteur. Que les rapports sociologiques, dans ce milieux professionnel, se
perpétuent depuis le XIXe siècle, et n’évoluent que lentement est un autre problème. Mais il
n’en demeure pas moins que, même s’ils font participer l’interprète à l’acte de création, ces
procédés ne permettent pas l’appropriation et le détournement du matériau, et par là même, un
acte créatif libre.
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SECONDE PARTIE
I Quelques réflexions
Musique et langage
La manière dont l’enfant apprend à parler s’apparente en bien des points à celle dont il
apprend l’improvisation musicale. De nombreuses analogies peuvent être faites entre ces
deux domaines.
Des procédés tels que l’écoute, l’imitation, la répétition, l’implication de l’affectivité, de la
mémoire et de l’intelligence, l’association, la transformation et l’invention sont communs aux
deux domaines. A l’âge où les outils conceptuels ne sont encore qu’embryonnaires, l’enfant
expérimente les sons par le babillage, puis sélectionne ce qui « marche » : Ses proches
semblent comprendre ce qu’il exprime par tel son, tel mot, qu’il invente ou qu’il reproduit, il
pourra donc le réutiliser. Il se construit ainsi un répertoire de phonèmes qu’il apprend à
agencer. De même que l’enfant maîtrise peu à peu implicitement la grammaire, l’usage de sa
langue, et puis plus tard explicitement les règles, en musique, il paraît souhaitable qu’il
intériorise la « grammaire » du langage musical, puis en apprenne les règles : le solfège,
l’harmonie, …
Pourquoi ne pas laisser le débutant en musique commencer par découvrir son propre
langage musical par des balbutiements et des tâtonnements comme il a découvert sa langue
maternelle ?
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L’affectivité, la motivation, le sens
Anecdotes :
Lorsque j’ai commencé à enseigner la musique dans une école municipale, la directrice m’a
un jour confié l’embarras dans lequel l’avait plongée le cas d’un enfant particulier. Cet enfant
était vif, perspicace, motivé. Les parents de ce garçon de six ans l’avaient inscrit à l’école où
il avait bientôt terminé « son année d’éveil musical », il était enfin prêt à apprendre « les
choses sérieuses ». Cet enfant ayant perdu un bras à la suite d’un accident lors de ses toutes
premières années, la directrice me demanda mon avis sur l’instrument vers lequel on pouvait
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l’orienter. Elle-même avait bien pensé à la trompette mais on lui avait dit qu’il était trop
jeune, que ses dents de lait n’étaient pas tombées, et elle n’avait plus d’idée. Je me suis
heurté, à la fois à son incompréhension et à son mépris, lorsque sans hésitation je lui ai
proposé le piano.
A la rentrée suivante, curieusement, l’enfant n’avait plus envie de faire de musique !
Qu’est-ce qui aurait pu empêcher ce jeune élève de six ans de découvrir sur un piano :
l’expression personnelle, le langage musical, les joies que peuvent procurer les activités
créatrices ?
Gageons que si on leur en donne la possibilité, les élèves s’amuseront beaucoup à inventer
eux-mêmes des exercices techniques, comme le préconisaient les grands maîtres (Beethoven,
Schumann, …), et que si on encourage à improviser on fera grandir leur motivation à les
travailler, puisqu’ils pourront utiliser leurs acquis technique d’une manière expressive qui leur
appartient.
Polémiques
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figuration musicale et du système d’écriture, qui occulte toute une gamme de possibilités
d’expressions, de subtilités modales et rythmiques, n’est, elle aussi, qu’une semi-création.
De maints grands esprits, on l’a vu dans la première partie, ont minimisé l’importance
de l’improvisation au motif qu’elle n’a pas les qualités intellectuelles, conceptuelles, créatives
que la composition. Mais pourquoi faire de la complexité un critère de valeur ? C’est
précisément parce que l’improvisateur évolue dans un cadre relativement défini qu’il peut
faire l’économie d’un certain nombre de décisions, et par là-même se consacrer à d’autres
émotions.
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II Propositions pédagogiques
Une des raisons invoquées par les professeurs est qu’ils n’ont pas eux-mêmes été
formés à la pratique de l’improvisation. Est-il trop tard ?
On rencontre aussi très largement le type d’attitude qui consiste à penser que
l’improvisation est « naturelle », et qu’elle ne s’apprend pas, ce qui s’apprend ce sont les
règles de style. Dans de nombreux cours de jazz que j’ai pu observer, ou auxquels j’ai assisté,
l’essentiel du cours consiste à apprendre ce qui appartient au code, ce qui est fixé
(explicitement ou implicitement) : Comment articuler une phrase, où mettre les liaisons, où
mettre les accents, quelle gamme jouer sur quel accord, etc. L’essentiel de l’expression
personnelle étant laissé à l’aléatoire : « il y a les élèves inspirés, et puis les autres ».
Ces procédés sont souvent mis en œuvre par des enseignants qui n’ont eu affaire qu’à
des élèves déjà grands, qui ont déjà acquis un bagage technique (instrumental, conceptuel),
car malheureusement, jusque récemment, les seuls élèves à qui l’on permettait de s’initier à
l’improvisation, ou au jazz, étaient ceux qui avaient déjà franchi les deux premiers cycles de
l’enseignement académique. Heureusement les choses changent peu à peu, et il est
aujourd’hui possible d’entrer dans plusieurs CNR en premier cycle de jazz.
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a mis en œuvre sans se les formuler expressément, pour passer d’un stade de
complexité au suivant. C’est précisément en suivant ce cheminement que tout
« naturellement » on se créera un cadre explicatif général », un guide
progressif et…une série d’exercices concrets qui permettent d’entraîner (de ré-
entraîner) son aptitude à l’improvisation.
Mais avant d’aller plus avant, une remarque préalable. Toute question touchant
à l’improvisation nous incite à nous interroger sur le processus de création.
Dans l’ordre de la nature, ce processus mène un organisme primitif dans sa
forme la plus élémentaire, à la fois frustre et fragile, à un état d’achèvement,
souvent raffiné et complexe. Ainsi, un ovocyte fécondé, réduit primitivement à
une réserve d’énergie latente, prenant sa substance dans un milieux ambiant
favorable, s’organise et se développe selon un plan d’information génétique
(logiciel reçu) d’une part ; de l’autre il subit l’influence de son environnement.
Ce processus débouche sur la création d’un nouvel être, d’une personnalité
capable de s’exprimer, de communiquer et de créer à son tour.
Dans l’ordre de la culture, il en est de même de la constitution d’une
personnalité artistique. Elle naît également d’une réserve d’énergie latente :
une motivation à transformer la réalité, à introduire dans le mode matériel des
éléments de l’ordre de l’esprit et du rêve. Mais cette personnalité doit utiliser
pour cela des matériaux empruntés au milieu ambiant – environnement
géographique, linguistique, technique, artistique, spirituel… - qu’il réorganise
selon les incitations interactives entre son propre code individuel de
représentation et les normes et références de son environnement avec lequel il
communique, où il éprouve le besoin de s’exprimer et où ses productions
prennent un sens.
La question est de savoir : mais quel est donc ce “ programme ”, ce logiciel, ce
principe organisationnel ? Comment l’homo artifex a-t-il pu, à partir d’objets
vibrants ou produisant des sons, ou à partir de pulsations d’origine organique à
l’état brut (pouls, respiration, pas, halètements), comment a-t-il pu aboutir aux
formes les plus achevées de l’architecture sonore : à Mozart, à Wagner, à
Penderecki ? Nous avons le sentiment que c’est en reprenant la succession
historiques des étapes constitutives de cette évolution (et des processus mis en
œuvre à chaque étape par les êtres humains) que nous avons une chance de
trouver à la fois ce “programme” et le chemin de l’improvisation, en bref, le
guide que nous cherchons. » Roland Vuataz, « Une Pédagogie De
l’improvisation », Les Cahiers du GCR, Neuchâtel, 1994.
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de le faire improviser dans un contexte tonal comme il peut en entendre chaque jour à la
radio, au motif que la polyphonie s’est élaborée au fil des siècles en suivant telle ou telle
évolution.
J’ai souvent été surpris par des élèves qui trouvaient plus « amusant », et par là-même
plus motivant et impliquant, d’improviser à partir de modes plus complexes (comme par
exemple un mode phrygien espagnol) qu’à partir d’un mode pentatonique, qui a priori peut
nous sembler plus facile à manipuler parce qu’il contient moins de notes, et qu’il est plus
rudimentaire.
Il est certes important de s’interroger sur une progression possible d’une pédagogie de
l’improvisation, mais de l’appliquer comme un principe me paraît imprudent. D’autant que le
cheminement sur plusieurs siècles (millénaires) d’une construction culturelle ne me paraît pas
naturel simplement au motif qu’il a eu lieu. Il n’est d’ailleurs pas acquis que la polyphonie
soit plus complexe dans la musique classique que dans la musique baroque, ou que le
traitement rythmique dans les motets du XVe siècle.
On retiendra qu’il convient de proposer des entrées diverses, pour à la fois donner aux
élèves des travaux variés et pouvoir s’adresser à des élèves qui sont tous différents. Comme le
musicien, l’enseignant doit se constituer un répertoire de propositions de situations
d’apprentissage.
Du global au précis
On peut proposer des situations de jeu à partir de climats, d’objets sonores, à partir de
graphiques, sans notes déterminées. Favoriser dans une démarche sensitive la découverte de
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toutes les potentialités de l’instrument. Au niveau élémentaire on peut favoriser la poésie de
l’instrument, la consistance du son, la variété des couleurs et des dynamiques. Puis en
proposant des graphiques de plus en plus définis, introduire des éléments solfégiques.
Le jeu à partir d’un réservoir de notes restreint en privilégiant le travail sur certains
paramètres (attaques, intensités, …) , puis en élargissant ce résevoir, peut être un moyen
d’acquérir une meilleure discrimination des hauteurs de son. A un stade plus avancé on pourra
élargir ces réservoirs de notes, jusqu’à utiliser des gammes complètes, élargir le réservoir de
rythmes et de formules d’accompagnement, utiliser ce procédé dans l’improvisation aussi
bien que dans la composition sur des motifs (ostinati modaux, séquences cadentielles), puis
sur des marches harmoniques et des grilles d’accords en relation avec des chansons.
L’imitation
Le travail par imitation, est aussi très fécond. La maîtrise de l’improvisateur dépend de
sa capacité à reproduire, avec son instrument, des objets sonores identifiables. On retrouve ici
le processus de prise de conscience d’un vocabulaire dans l’acquisition de la langue
maternelle. Dans diverses musiques de tradition orale, l’apprenti progresse en imitant le
maître pendant des années.
Ces différents types de travaux seront à mettre en lien avec des référents stylistiques.
Mon propos n’est pas l’apprentissage de l’improvisation dans le jazz, ou dans la musique
baroque, ou le rock, mais l’apprentissage de l’appropriation du langage musical . Il
conviendra de donner aux élèves des modèles divers afin qu’ils puissent puiser à des sources
multiples et définir eux-mêmes leur identité musicale.
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CONCLUSION
Cet aspect me semble tout à fait important. Car où trouver le sens de la musique, si on élude
ces questions.
Bien entendu, ces motivations qui nous animent sont personnelles, intimes, et un enseignant
ne doit pas imposer ses convictions, ses croyances, à ses élèves, faute de quoi il deviendrait
un gourou. Mais elles transparaissent forcément dans notre activité pédagogique, qu’elles
soient affirmées, ou refoulées. Il convient donc, de se poser la question de ce qui détermine
l’élan de l’Homme vers la créativité, le désir de transformer le réel, de se relier aux autres par
la musique.
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Peut-on, partant du principe que le corps et l’esprit sont indissociables, trouver une façon
d’aborder la musique qui permette d’exécuter une œuvre en la tirant de l’intérieur de nous-
mêmes ?
La créativité relève aussi bien de la cognition que de l’affectivité. Si comme on l’a vu, on ne
crée pas à partir de rien, sans le recours à un référent culturel, à un outil langagier (au sens
large du terme, et non restreint à la langue uniquement), il y a donc appropriation de cette
culture, apprentissage d’un langage, premier développement du cognitif. La créativité peut
exister dès le début de cet apprentissage. Par ailleurs, et conjointement avec le pôle cognitif,
pour qu’il y ait créativité il faut qu’il y ait motivation, plaisir, expression d’une émotion,
implication personnelle et affective, authenticité.
L’interprétation d’une œuvre doit donner l’illusion qu’elle est spontanée, recrée sur l’instant,
improvisée. L’œuvre doit être « racontée », et non « récitée ». L’interprétation n’est pas une
restitution, mais une réactualisation. Une bonne interprétation, une bonne exécution, ne l’est
que par le pouvoir expressif et re-créateur de l’interprète, aussi leur formation doit-elle leur
permettre de trouver le chemin de leur propre expression. Mais l’improvisation musicale n’est
pas qu’un outil pédagogique au service d’une meilleure compréhension de la musique, d’une
interprétation plus inspirée, d’une source d’idées pour la composition. S’il y a lieu d’y trouver
un intérêt, c’est en premier lieu parce qu’elle est un mode d’expression à part entière. On l’a
vu dans la musique baroque, dans le jazz, dans le rock, etc.
Malgré son riche passé, l’improvisation mène une existence marginale et plutôt déshéritée
dans le quotidien des musiciens classiques. Ce sont quasiment deux cultures musicales
distinctes qui se sont constituées. Un musicien improvisateur s’exerce différemment, entend
différemment, bouge différemment, ce ne sont pas les mêmes aspects de la musique qu’il juge
importants, et il a une autre attitude vis-à-vis de la musique en général.
Je crois qu’il n’y a guère d’évolution plus préjudiciable à la vie musicale que l’éloignement
progressif ces deux attitudes artistiques fondamentales qui devraient au contraire se
compléter, et être véritablement dans une relation d’échange fructueux.
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BIBLIOGRAPHIE
- David Sudnow, « Ways Of The Hands » , The MIT Press, Cambridge Massachussets,
2001.
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