Jurisprudence sur contrats publics et travaux
Jurisprudence sur contrats publics et travaux
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Vu les autres pièces du dossier ;
Vu la note en délibéré présentée le 6 décembre 2004 par M. Hoffer ;
Vu la Constitution, notamment son article 74 ;
Vu la loi organique n° 2004-193 du 27 février 2004 portant statut d'autonomie de la Polynésie
française ;
Vu le code de justice administrative ;
DECIDE:
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Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la requête de M. FRITCH.
Article 2 : Les conclusions de M. Temaru tendant à l'application des dispositions de l'article L.
761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. Edouard FRITCH, au président de l'assemblée
de la Polynésie française, au président de la Polynésie française, à M. Oscar Temaru, à M. René
Hoffer, à la ministre de l'outre-mer et au ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des
libertés locales.
20 avril 1956 - Epoux Bertin et ministre de l’agriculture
c/ consorts Grimouard
Analyse
Par la décision Epoux Bertin, le Conseil d’État juge qu’un contrat est administratif dès lors
qu’il a pour objet de confier au cocontractant l’exécution même du service public. Par la
décision ministre de l’agriculture c/ consorts Grimouard, il qualifie de travaux publics des
travaux accomplis grâce à des fonds privés sur des biens privés, mais qui constituent l’objet
même d’un service public.
Ces deux décisions ont renouvelé de manière décisive les notions de contrat administratif et
de travaux publics, sur lesquelles des jurisprudences antérieures avaient jeté des
incertitudes.
La première de ces affaires posait la question de savoir si le contrat verbal par lequel, en
novembre 1944, les Epoux Bertin avaient accepté de nourrir les ressortissants soviétiques
qui se trouvaient hébergés dans le centre de rapatriement de Meaux était un contrat
administratif. Le second litige était relatif à des dégâts causés par une entreprise à des
terrains et des bois de particuliers à l’occasion d’opérations de reboisement menées, dans
un cadre contractuel, par l’administration des eaux et forêts sur des propriétés privées. La
question était de savoir si les travaux en cause pouvaient être qualifiés de travaux publics.
Par une décision du 31 juillet 1912 (CE, Société des granits porphyroïdes des Vosges, p. 909),
le Conseil d’État avait semblé poser deux conditions à l’existence d’un contrat administratif,
outre celle quasiment toujours exigée relative à la présence parmi les cocontractants d’au
moins une personne publique, à savoir la participation du cocontractant à l’exécution du
service public et la présence dans le contrat de clauses exorbitantes du droit commun. Or, le
contrat passé entre le chef du centre de rapatriement et les Epoux Bertin ne comportait
aucune de ces clauses : il s’agissait d’un contrat des plus banals qui n’était même que verbal.
Sur la suggestion de son commissaire du gouvernement, M. Long, le Conseil d’État revint sur
les incertitudes de la jurisprudence des granits, qui d’ailleurs n’était pas retenue dans tous
les cas, et jugea qu’un contrat est administratif dès lors qu’il a pour objet de confier au
cocontractant l’exécution même du service public, ce qui était évidemment le cas d’espèce
dans la mesure où le rapatriement de ressortissants étrangers figurait sans aucun doute au
nombre des missions les plus traditionnelles de l’État. L’intérêt de cette solution réside dans
le fait que l’administration, lorsqu’elle confie l’exécution même du service public, doit
pouvoir user des prérogatives que confère par lui-même le caractère administratif du
contrat, sans qu’il soit besoin d ’inscrire ces prérogatives dans ce contrat. Ce faisant le
Conseil d’État en revenait à une jurisprudence antérieure (4 mars 1910, Thérond, p. 193).
La solution Epoux Bertin, pour décisive qu’elle soit, n’exclut pas pour autant l’hypothèse
qu’un contrat soit administratif s’il contient des clauses exorbitantes du droit commun. Si la
condition n’est plus nécessaire, elle demeure suffisante. Par ailleurs, si la seule circonstance
qu’un contrat porte sur l’exécution du service public suffit pour qualifier le contrat
d’administratif, tel n’est pas le cas d’un contrat qui se borne à prévoir la simple participation
du cocontractant au service public. La distinction est souvent très subtile.
Un critère identique fut adopté s’agissant de la notion de travaux publics, laquelle est
susceptible d’être retenue pour qualifier des travaux accomplis grâce à des fonds privés sur
des biens privés, dès lors que ces travaux constituent l’objet même d’un service public. Tel
était le cas des opérations de reboisement dont le législateur, par la loi du 30 septembre
1946, avait souhaité la mise en oeuvre en vue du développement et de la mise en valeur de
la forêt française. Le Conseil d’État confirmait une jurisprudence du Tribunal des conflits
antérieure de quelques mois (28 mars 1955, Effimieff, p. 617).
En vertu de cette jurisprudence, doivent être regardés comme des travaux publics les
travaux qui sont soit exécutés pour une personne publique dans un but d’utilité générale,
soit exécutés par une personne publique dans le cadre d’une mission de service public.
Au-delà de leur portée pratique, qui demeure d’actualité, ces deux décisions ont été
regardées par la doctrine comme marquant le renouveau de la notion de service public dans
la mesure où celui-ci redevenait le paradigme essentiel permettant d’effectuer la distinction
entre ce qui relève du droit privé et ce qui relève du droit public. Or, cette équation avait pu
sembler remise en cause par les jurisprudences qui avaient reconnu la possibilité de gérer le
service public dans les conditions du droit privé.
C.E., 20 avril 1956, Epoux Bertin
(Rec., p. 167)
(Section - Req. n° 98.637.- MM. Fournier, rapp. ; Long, c. du g. ; MMes Labbé et
Coutard, av.)
Analyse
L’arrêt Epoux Lemonnier étend les cas dans lesquels la responsabilité de l’administration
peut être engagée à raison de fautes commises par ses agents.
La fête annuelle de la commune de Roquecourbe proposait une attraction consistant en un
tir sur des buts flottants sur la rivière. A cette occasion, Madame Lemonnier, qui suivait la
promenade longeant la rive opposée, fut blessée par une balle provenant du tir. Les époux
Lemonnier assignèrent alors le maire devant la juridiction judiciaire, qui le déclara
personnellement responsable et le condamna à leur verser une indemnité en réparation du
préjudice. Ils engagèrent ensuite une action devant le Conseil d’État, tendant à la
condamnation cette fois-ci de la commune.
Le Conseil d’État considéra que la circonstance que l’accident serait la conséquence d’une
faute d’un agent public chargé de l’exécution d’un service public, qui aurait le caractère
d’une faute personnelle et pourrait ainsi entraîner la condamnation de l’agent à des
dommages et intérêts par les tribunaux judiciaires, ne privait pas la victime de l’accident du
droit de poursuivre directement, contre la personne publique qui a la gestion du service
considéré, la réparation du préjudice. Il incombait seulement au juge administratif de
rechercher s’il y avait une faute de service de nature à engager la responsabilité de la
personne publique. En l’espèce, il fut jugé qu’en autorisant l’établissement du tir sans
s’assurer que les conditions de l’installation et l’emplacement retenu offraient des garanties
suffisantes pour la sécurité des voies publiques, les autorités communales avaient commis
une faute grave et que la commune devait ainsi être déclarée responsable de l’accident. En
même temps, pour éviter que sa décision ait pour effet de procurer à la victime une
réparation supérieure à la valeur totale du préjudice subi, le Conseil d’État subrogea la
commune, à concurrence de la somme à laquelle elle était condamnée, aux droits des
requérants résultant des condamnations prononcées contre le maire, à raison du même
accident, par l’autorité judiciaire.
Depuis l’arrêt Pelletier (voir cet arrêt, T.C. 30 juillet 1873, 1er supplt p. 117), le juge
distinguait entre la faute de service, engageant la responsabilité de l’administration et
relevant de la compétence du juge administratif, et la faute personnelle, engageant la
responsabilité de l’agent et relevant de la compétence du juge judiciaire. Toutefois, par un
arrêt Anguet (3 février 1911, p. 146), le Conseil d’État avait déjà admis qu’une faute
personnelle pouvait, dans certains cas, se cumuler avec une faute de service, laquelle était
de nature à engager la responsabilité de l’administration. Avec l’arrêt Epoux Lemonnier , il
va plus loin, considérant qu’une même faute peut entraîner à la fois la responsabilité de
l’agent et celle de l’administration, aboutissant ainsi à un cumul de responsabilités. Selon les
termes du commissaire du gouvernement Léon Blum, si la faute personnelle "a été commise
dans le service, ou à l’occasion du service, si les moyens et les instruments de la faute ont
été mis à la disposition du coupable par le service, si la victime n’a été mise en présence du
coupable que par l’effet du jeu du service, si un en mot, le service a conditionné
l’accomplissement de la faute ou la production de ses conséquences dommageables
vis-à-vis d’un individu déterminé, le juge administratif, alors, pourra et devra dire : la faute
se détache peut-être du service - c’est affaire aux tribunaux judiciaires d’en décider -, mais
le service ne se détache pas de la faute. Alors même que le citoyen lésé posséderait une
action contre l’agent coupable, alors même qu’il aurait exercé cette action, il possède et
peut faire valoir une action contre le service."
A la suite de l’arrêt Epoux Lemonnier, on pouvait penser que, en l’absence d’autorité de la
chose jugée par le juge judiciaire à l’égard de l’administration, puisque celle-ci n’avait pas
été partie au litige, le juge administratif pouvait considérer comme faute de service une
faute qualifiée de personnelle par le juge judiciaire. Mais la jurisprudence ultérieure a
montré que certaines fautes personnelles pouvaient aussi engager la responsabilité de
l’administration. Aussi convient-il désormais de distinguer trois types de fautes
personnelles. La première catégorie concerne les fautes commises dans l’exercice même
des fonctions mais qui s’en détachent, parce qu’elles révèlent des préoccupations d’ordre
privé ou un excès de comportement ou bien présentent une gravité inadmissible (ex. : 21
avril 1937, Dlle Quesnel , p. 413, pour un vol commis par une receveuse des postes dans
l’exercice de ses fonctions). La deuxième s’applique aux fautes commises en dehors de
l’exercice des fonctions mais non dépourvues de tout lien avec elles, parce qu’elles ont été
commises par exemple grâce à des moyens dont l’agent disposait du fait du service (ex : Ass.
18 novembre 1949, Dlle Mimeur , p. 492, pour un accident causé par un véhicule de
l’administration utilisé à des fins personnelles). La dernière catégorie regroupe les fautes
purement personnelles, c’est-à-dire dépourvues de tout lien avec le service. C’est dans cette
dernière hypothèse uniquement que seule la responsabilité de l’agent peut être recherchée
; dans les autres cas de faute personnelle, la victime a le choix de mettre en jeu la
responsabilité de l’agent public devant le juge judiciaire ou la responsabilité de
l’administration devant le juge administratif, quitte pour l’administration à exercer une
action récursoire contre l’agent fautif (voir Ass. 28 juillet 1951, Laruelle , p. 464).
C. E. 13 mars 1968, Epoux Leroy
Analyse
Par l’arrêt Epoux V., le Conseil d’État a abandonné l’exigence d’une faute lourde pour
engager la responsabilité du service public hospitalier en cas d’acte médical.
Mme V., à l’occasion d’une césarienne pratiquée sous anesthésie péridurale, avait été
victime d’une succession d’erreurs et d’imprudences de la part des divers intervenants
médicaux, comprenant notamment l’administration de produits contre-indiqués. Après un
arrêt cardiaque d’une demi-heure, elle était restée plusieurs jours dans le coma puis avait
souffert d’une hémiplégie gauche. Il en était resté d’importants troubles neurologiques et
physiques.
L’enchaînement des erreurs caractérisait un comportement fautif qui avait été la cause de
l’accident. Toutefois, en première instance, le tribunal administratif avait considéré que
n’avait pas été commise de faute lourde, seule de nature, en vertu de la jurisprudence
antérieure, à engager la responsabilité du service public hospitalier à raison d’un acte
médical. Par l’arrêt du 10 avril 1992, le Conseil d’État a abandonné l’exigence d’une faute
lourde en la matière et a considéré que, en l’espèce, les erreurs commises constituaient une
faute médicale de nature à engager la responsabilité de l’hôpital.
L’exigence d’une faute lourde pouvait se justifier par la complexité des actes médicaux, qu’il
s’agisse du diagnostic, des prescriptions, du traitement ou de l’opération chirurgicale. Le
juge administratif distinguait ainsi, pour l’engagement de la responsabilité d’un hôpital,
entre les actes non médicaux, pour lesquels une faute simple suffisait, en particulier une
faute dans l’organisation du service, et les actes médicaux stricto sensu, considérés comme
plus difficiles. Toutefois, les progrès mêmes de la médecine et les exigences accrues des
justiciables avaient conduit le juge administratif à admettre de plus en plus souvent
l’existence d’une faute lourde, conduisant à une banalisation qui suscitait l’inquiétude des
médecins sans faire disparaître l’incompréhension des victimes. Par son revirement de
jurisprudence, le Conseil d’État a donc parachevé une évolution progressive de sa
jurisprudence plus qu’il n’a effectué une révolution. Toutefois, en abandonnant l’exigence
de faute lourde, il n’a pas entendu dorénavant sanctionner toutes les erreurs médicales. En
effet, toute erreur n’est pas nécessairement fautive, sauf à imposer aux médecins non plus
une obligation de moyens mais une véritable obligation de résultats.
Si, par cet arrêt, le Conseil d’État a abandonné la particularité que représentait pour les
actes médicaux l’exigence d’une faute lourde, il n’en résulte pas pour autant une unification
du régime de la responsabilité des personnes publiques en matière hospitalière. En effet, le
juge adapte son raisonnement aux particularités de chaque type d’acte, afin de faciliter
l’indemnisation des victimes. Ainsi, pour ce qui concerne l’organisation et le fonctionnement
du service public hospitalier et les actes de soins courants qui peuvent être exécutés sans
l’intervention ou la surveillance personnelle d’un médecin, la faute est parfois malaisée à
prouver ; aussi, la jurisprudence considère qu’en cas de conséquences graves, la faute peut
être présumée (8 décembre 1989, Mme Hairon-Lescure , p. 251). Enfin, le juge administratif
a admis, sous certaines conditions très restrictives, la possibilité d’une responsabilité sans
faute, pour remédier à l’absence d’indemnisation de l’aléa thérapeutique dans les cas les
plus dramatiques : même si aucune faute ne peut être relevée, lorsqu’un acte médical
nécessaire au diagnostic ou au traitement du malade présente un risque dont l’existence est
connue mais dont la réalisation est exceptionnelle et dont aucune raison ne permet de
penser que le patient y soit particulièrement exposé, la responsabilité du service public
hospitalier est engagée si l’exécution de cet acte est la cause directe de dommages sans
rapport avec l’état initial du patient comme avec l’évolution prévisible de cet état, et
présentant un caractère d’extrême gravité (Ass. 9 avril 1993, Bianchi, p. 126).
L’arrêt du 10 avril 1992 s’inscrit également dans une évolution générale de la jurisprudence,
qui tend à admettre de plus en plus fréquemment qu’une faute simple suffise à engager la
responsabilité des personnes publiques. C’est ainsi que le Conseil d’État réserve désormais
l’exigence d’une faute lourde, en matière fiscale, aux opérations d’établissement et de
recouvrement de l’impôt qui comportent des difficultés particulières (Section 27 juillet
1990, Bourgeois , p. 242), qu’il a dans certains cas admis que la responsabilité de
l’administration à raison d’activités de contrôle puisse être engagée sur le terrain de la faute
simple (Ass., 9 avril 1993, M. D., p. 110) et, enfin, qu’il a abandonné l’exigence d’une faute
lourde pour les activités de secours (Section 20 juin 1997, Theux, p. 253 ; Section 13 mars
1998, Améon et autres).
C.E. Sect. 13 octobre 1961, Établissement Campanon-Rey
Considérant que, par exploit en date du 14 janv. 1907, le sieur Feutry a assigné
le préfet de l'Oise devant le tribunal de Clermont pour s'entendre dire que le
département qu'il représentait était responsable de l'incendie qui avait dévoré,
le 5 sept. 1906, deux meules de paille et de foins lui appartenant; qu'il faisait
découler cette responsabilité de ce que l'incendie avait été allumé par le nommé
Baudry, aliéné, interné à l'asile départemental de Clermont, que le service de
garde de cet établissement avait laissé s'évader;
Considérant que cette assignation ne vise aucune faute personnelle à un agent
de l'administration et se détachant de sa fonction; qu'elle incrimine
l'organisation et le fonctionnement d'un service à la charge du département et
d'intérêt public; que l'appréciation des fautes qui auraient pu se produire dans
l'exécution de ce service n'appartient pas à l'autorité judiciaire; que c'est donc à
bon droit que le préfet de l'Oise a revendiqué pour l'autorité administrative la
connaissance de la demande formée par le sieur Feutry contre le département
de l'Oise; (Arrêté de conflit confirmé)
8 décembre 1978 - G.I.S.T.I., C.F.D.T. et [Link]
Analyse
Par la décision GISTI, le Conseil d’État érige le droit de mener une vie familiale normale en
principe général du droit.
Compte tenu de la situation de l’emploi, le gouvernement avait, par un décret du 10
novembre 1977, suspendu pour une période de trois ans l’application du décret du 29 avril
1976 qui réglementait les conditions dans lesquelles un travailleur étranger séjournant
régulièrement en France pouvait être rejoint par les membres de sa famille. Le décret de
1976 avait institué un régime assez libéral puisque l’accès au territoire français et l’octroi
d’un titre de séjour au bénéfice de ces personnes ne pouvaient être refusés que pour quatre
motifs : durée de résidence en France du chef de famille trop courte, ressources
insuffisantes, conditions de logement inadaptées, nécessités de l’ordre public. En vertu du
décret de 1977, le droit au regroupement familial était réservé aux membres de la famille
qui ne demandaient pas l’accès au marché du travail.
Saisi de la légalité de ce décret, le Conseil d’État a été amené à dégager un nouveau principe
général du droit, désigné comme le droit de mener une vie familiale normale, qui se situe
aux confins de deux catégories nouvelles, mais en expansion, de principes généraux du droit
: ceux qui sont relatifs aux étrangers et ceux qui se situent dans le domaine social.
Contrairement à ses habitudes antérieures, le Conseil d’État a rattaché le principe qu’il
dégageait dans la décision GISTI à des dispositions textuelles, et notamment au Préambule
de la Constitution de 1946. Ce Préambule dispose en effet que "la nation assure à l’individu
et à la famille les conditions nécessaires à leur développement". Ce faisant, le Conseil d’État
n’est pas resté dans les limites du texte constitutionnel, le principe qu’il affirme étant plus
large que ce que prévoit le Préambule. De même, le droit de mener une vie familiale
normale ne comprend pas seulement la faculté, pour les étrangers, d’être rejoint par leur
conjoint et leurs enfants, même s’il en constitue, ainsi que le relève le Conseil d’État, une
dimension.
Comme tous les principes dégagés par le Conseil d’État ou par le juge constitutionnel, le
droit de mener une vie familiale normale n’en doit pas moins être concilié avec d’autres
exigences que le Conseil d’État a définies, de manière assez prétorienne, comme étant
l’ordre public et la protection sociale des étrangers. Cette dernière semble signifier que le
gouvernement peut s’opposer au regroupement des familles ayant des ressources
insuffisantes. Une fois ces principes posés, le Conseil d’État ne pouvait que censurer le
décret attaqué qui avait conditionné le regroupement familial au renoncement à
l’occupation d’un emploi par la famille de l’étranger.
L’importance de cette décision va au-delà du principe qu’elle affirme. Elle a notamment
contribué à conférer aux étrangers un statut moins précaire que celui qui leur était
traditionnellement réservé. Le Conseil d’État a, par la suite, été amené à dégager des
principes généraux du droit propres aux réfugiés politiques (CE, ass., 1er avril 1988,
Bereciartua-Echarri, p. 135). Par ailleurs, invité à cela par le droit international, le Conseil
d’État a tiré parti de l’article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de
l’homme et des libertés fondamentales qui reconnaît également le droit pour chacun au
respect de sa vie familiale, un tel droit pouvant être revendiqué à l’encontre d’un refus de
titre de séjour (CE, sect., 10 avril 1992, Marzini, p. 154) ou d’un refus de visa, mais
également à l’encontre des mesures d’éloignement du territoire national (CE, ass., 19 avril
1991, Belgacem, p. 152 et Mme Babas, p. 162).
Conseil d'État, Assemblée, 29 juin 1990, GISTI
(Rec., p. 171)