Relations et quêtes de bonheur dans "PrintempS"
Relations et quêtes de bonheur dans "PrintempS"
personnages :
Sam(Samantha)
Valentin
CAROLE THIBAUT Vincent
Marie
Julien
Laura
Lucie
Mél (Mélody)
Clarisse
Tristan
Romain
Alexis
La mère
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1. Nuit VALENTIN : Je préfère Excuse-moi
SAM : Pas de problème
On distingue - à peine - deux corps nus allongés
dans la pénombre. VALENTIN : Je n'ai pas l'habitude de
SAM : Qu'est-ce que tu fais ? SAM : Ne t'inquiète pas
VALENTIN : Je vais y aller VALENTIN : Désolé
SAM :Tu peux rester si tu veux SAM : Pas de quoi. On est adultes non
VALENTIN : Je préfère y aller VALENTIN : Oui Bien sûr. Salut
SAM : Comme tu veux SAM : Salut (Rai de lumière d'une porte qui s'ouvre)
Tu veux que j'allume ? Rentre bien
(Elle allume) VALENTIN : Bonne nuit
VALENTIN : Non éteins, éteins s'il te plaît (La porte se referme. Noir)
(Elle éteint)
*
SAM : Comme tu veux
Un couple enlacé marchant.
VALENTIN : il vaut mieux que j'y aille
VALENTIN (au public / au micro) :
SAM : Comme tu veux En sortant, je les ai aperçus qui se promenaient. Ils
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marchaient enlacés. C'était rare de les voir dehors à VINCENT (qui quitte Marie pour parler au public /
cette heure-là. Après le repas, Vincent avait dit Viens au micro) :
on va se promener. et Marie s'était un peu étonnée : Je suis heureux. Marie c'est la femme de ma vie.
ils travaillaient tous les deux le lendemain matin Depuis toujours. Et pour toujours. La première, la
assez tôt. Mais comme Vincent insistait, elle avait dernière. Voilà. C'est aussi simple que ça. On va se
accepté. Ils avaient marché côte à côte en silence et marier. Je vais terminer la maison. Notre maison. Une
puis, arrivés au petit muret qui surplombe le canal, maison que j'aurai construite de mes mains. On aura
Vincent s'était arrêté et avait mis un genou à terre, des enfants. Au moins deux. Et on sera heureux.
comme dans les films, et puis il avait tendu la petite Voilà. Parce que je l'aime. Et qu'elle m'aime. Et que
boîte à Marie et fait sa demande. Marie avait un peu c'est ça le bonheur. Et ça existe. Et qu'on arrête de
ri au début, mais il avait pris un air si solennel qu'elle nous faire croire que c'est compliqué. Alors que ça
s'était vite arrêtée, avait ouvert la petite boîte et peut être aussi simple et beau. Voilà.
découvert la bague. il y avait eu un court silence, un
petit temps suspendu, et puis elle avait répondu Oui, Voix de MARIE : Voilà. C'est ça le bonheur.
bien sûr, oui. Une chose évidente, écrite d'avance. et (Noir)
Vincent l'avait serrée dans ses bras en criant Youhou
et en la faisant tournoyer. Marie avait senti une drôle *
de petite fatigue remonter le long de ses jambes et
envahir son ventre. Rai de lumière d'une porte qui s'ouvre. Sam
s'est assoupie.
C'est le bonheur. C'est ça le bonheur. Je suis
heureuse. Avait-elle pensé. JULIEN : Excuse-moi Je pensais que tu n'étais pas là
Voix de MARIE : Je suis heureuse. C'est ça le bonheur. SAM : Je ne dormais pas
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J'ai fermé et je suis rentrée directement JULIEN :
Tu as ta clef ?
JULIEN : Tu es malade ?
(Sam sort)
SAM : Fatiguée
SAM (au public / au micro) :
JULIEN : C'était qui ? Je suis libre. Je peux faire ce que je veux. Je peux
... prendre mes affaires et foutre le camp loin d'ici. Aller
Je le connais ? visiter d'autres pays. Courir le monde. Pas besoin de
... beaucoup d'argent. Pas besoin d'argent du tout. Tu
Si je le connais c'est pire fais du stop. Tu traces la route. Tu t'arrêtes quelque
temps pour bosser et puis tu repars un peu plus loin.
SAM : C'est personne Tu rencontres des tas de gens passionnants ou non.
JULIEN : Je préfère que tu n’emmènes pas de mecs ici. Tu avances. Tu mûris. Tu deviens sage. Et puis un
C'est chez moi C'est comme ça et c'est tout jour tu reviens, pleine de sagesse et tu es devenue
quelqu'un d'autre, quelqu'un de très riche
SAM : OK intérieurement. Pas comme tous ces vieux cons
rancis, enfermés dans leurs petites vies de merde.
JULIEN : Où tu vas ? Même que tes anciens amis ont du mal à te
SAM : C'est chez toi C'est tout Tu as raison reconnaître. Ouah c'est toi, c'est bien toi, Sam, ouah.
Oui c'est moi. Et tu ne racontes pas grand-chose parce
JULIEN : Tu veux une bière ? que ce serait impossible de raconter tout ce que tu as
traversé. Tu te contentes de sourire un peu quand
SAM :Pas soif. Bonne nuit certains balancent des conneries. Tu ne t'énerves plus.
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Non. Tu es au-delà de ça. Tu es pleine de sagesse. Ou On voit en prière, Laura, dans une église. Valentin
alors mieux. Tu pars et tu ne reviens plus jamais. Tu apparaît à quelques mètres derrière elle et s'assoit en
pars pour toujours. Et on dit Sam, vous savez, celle la regardant. Laura se retourne et lui sourit. Puis
qui est partie et n'est jamais revenue. Et des gamins reprend sa prière. Fin de la musique. Laura se
de ton âge d'aujourd'hui rêvent de ta vie, tu deviens relève)
comme un modèle pour eux. Et un jour une fille
débarque dans le bled. C'est une très jeune et très LAURA : J'adore venir ici la nuit. Ça respire la paix
belle métisse et tout le monde la regarde bizarrement C'est beau
du coin de l'œil et on se demande qui elle est. Et elle, VALENTIN : Oui Très beau
fière, sans regarder personne, traverse tout le bled tête
haute et va sonner chez mes parents, très très vieux, LAURA : Certaines personnes disent que les très
et elle dit Salut je suis la fille de Sam, votre petite- vieilles églises bâties il y a très longtemps l'ont été sur
fille. Et mes parents fondent en larmes et la serrent des sites chargés de forces telluriques, de magnétisme.
dans leurs bras. Ils appellent mes sœurs. Et mes sœurs Des sites que connaissaient les anciens On y ressent une
pleurent aussi. Et elle leur raconte que sa mère, moi puissance magique. Tu ne trouves pas ?
donc, est devenue moine au Tibet, seule femme parmi
les moines, à cause de son immense sagesse. Et tout VALENTIN : Si
le monde pleure et se réjouit en même temps. Et c'est LAURA : Moi quand j'entre ici j'ai le cœur qui bat plus
cool. fort Comme si j'étais saisie par quelque chose qui me
C'est ça la liberté. Tu peux faire ce que tu veux de ta dépasse, qui s'empare de moi tout entière, me soulève.
vie. Tu peux choisir de faire ce que tu veux. Comme si quelque chose de plus grand que moi
Musique. s'ouvrait en moi
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Alors je me sens capable d'embrasser le monde et ça me (Silence)
donne envie de pleurer de joie Tu comprends ce que je
LAURA : C'est mon jour de fermeture de l'église J'en
veux dire ?
ai profité pour m'attarder un peu Tu es tout pâle
VALENTIN : Oui Je comprends Tu ne te sens pas bien ?
Tu as mangé ?
LAURA : Je sais que tu comprends
Il n'y a qu'avec toi que je peux parler de
VALENTIN : Non Juste passé boire un verre au café
tout ça Toi je sais que tu comprends
LAURA : Tu as vu des gens ?
VALENTIN : Tu peux parler de tout avec moi
VALENTIN : Sam Julien n'était pas là
LAURA : Et toi aussi tu peux me parler de tout
LAURA : Tu es resté tout ce temps au café ?
VALENTIN : Je sais
VALENTIN : Non. Après je me suis promené
LAURA : On est comme deux frères
J'ai vu ma sœur et Vincent qui marchaient
Mieux que ça même
Je me sens si bien avec toi LAURA : Ça fait un moment que je ne les ai pas vus.
Ils ont leur petite vie à deux maintenant
VALENTIN : Moi aussi
LAURA : Tu es l'ami le plus proche VALENTIN : Ça fait bizarre
le plus précieux que j'ai LAURA : Pourquoi ? Non. ils ont l'âge de s'installer
VALENTIN : Oui Toi aussi C'est dans l'ordre des choses
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VALENTIN : Tu n'y penses jamais toi ? VALENTIN : C'est compliqué
LAURA : Moi je suis trop jeune encore LAURA : Promets-moi
J'ai le temps. J'attends de rencontrer la bonne personne
VALENTIN : Je te promets
Toi tu pourrais Tu es plus âgé
Tu ne veux pas rentrer ?
VALENTIN : Pas beaucoup plus Il fait froid ici et il est tard
Je te raccompagne
LAURA : Deux ans Ça compte
Tu n'y penses jamais ? (Tandis qu'ils s'éloignent)
LAURA : Je n'en reviens pas que tu m'aies caché cela
VALENTIN : Si. Parfois si
VALENTIN : Je ne t'ai pas vraiment caché quelque
LAURA : Tu as rencontré quelqu'un ? chose parce qu'il n'y a pas grand-chose à cacher
VALENTIN : Non. Pas vraiment LAURA : Quand même je n'en reviens pas
On ne peut pas dire ça comme ça
LAURA : Je la connais ? VALENTIN : Elle n'est même pas vraiment au courant
LAURA : Tu me la présenteras VALENTIN : Disons que je ne suis pas sûr qu'elle ait
Tu promets vraiment compris
Je veux être la première à la rencontrer LAURA : Si quelqu'un me disait une chose pareille Moi
je le comprendrais tout de suite. Elle est comment ?
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VALENTIN : Elle est très jolie Très fine Intelligente SAM : Laisse tomber Je t'assure
aussi. Et douce. Et très gentille
JULIEN : Comme tu veux
LAURA : Ça c'est important
(Le rai de lumière disparaît. Temps. Voix basses)
On oublie combien c'est important la
gentillesse Je suis si contente pour toi SAM : Julien
VALENTIN : Tu es gentille JULIEN : Quoi ?
LAURA : Elle aura beaucoup de chance d'être avec SAM : Ça t'embête si je dors avec toi ?
quelqu'un comme toi. Tu es quelqu'un de bien
JULIEN : Non
Tellement bien
SAM : C'est juste pour dormir avec quelqu'un. Sans rien
(...jusqu'à ce qu'ils disparaissent et leurs voix avec...)
d'autre. Juste dormir
(Au même endroit que la première scène. Un rai de
lumière vient éclairer le matelas où cette fois est JULIEN : Ça va. J'avais compris. Viens. Viens dans
allongé Julien. La silhouette de Sam se dessine à la mes bras. Juste dans les bras
porte) (Bruits de draps)
SAM : Désolée. Cette fois c'est moi qui te réveille SAM : Bonne nuit
JULIEN : Je vais te laisser, je vais aller dormir à côté JULIEN : Bonne nuit
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Le matin. Café. Julien installe sa terrasse. Lucie voyant) Je dois y aller. Je vais être en
arrive. retard à l'école. J'adore dire ça. Ciao
LUCIE : Salut Julien (Lucie s'en va)
JULIEN : Un café ? CLARISSE : Elle me fuit
LUCIE : Serré. Triple. Elle n'est pas là ma sœur ? JULIEN : Elle ouvre l'école à 8h10
JULIEN : Elle ne travaille pas ce matin Un café ?
C'est elle qui a fermé hier soir CLARISSE : Un grand crème
Tu veux un croissant ? Elles tournent bizarres les jumelles
LUCIE : Oui. Plus rien à manger chez moi Ça ne leur réussit pas de vieillir
Pas eu le temps de faire des courses Elle est toujours chez toi sa sœur ?
JULIEN : On ne t'a pas vue de la semaine JULIEN : Oui
LUCIE : Je travaille sur mon album CLARISSE : C'est facile de jouer les rebelles puis
d'aller squatter chez les autres
JULIEN : Tu me montreras ?
JULIEN : Elle ne me dérange pas
LUCIE : D'accord
Mais pas tout de suite. Là c'est de la merde CLARISSE : J'ai reçu la réponse de l'Atelier Lyrique
Je suis prise. Je commence en septembre
(Clarisse arrive. Lucie se lève en la JULIEN : Bravo
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CLARISSE : Et toi ? JULIEN : Un café ?
JULIEN : Moi ? VINCENT : Pas le temps
C'est moi qui ouvre ce matin Je suis déjà en
CLARISSE : Tu comptes passer ta vie ici à servir des retard On a un truc à vous annoncer
cafés ? Marie vous dira (Il embrasse Marie)
Ciao ma puce
JULIEN : Je ne sais pas CLARISSE : Dire quoi ?
Je ne me pose pas la question
JULIEN : Un café ?
CLARISSE : Il faudrait pourtant
C'est maintenant que ça se décide MARIE : Je n'ai pas trop le temps
JULIEN : Tant que mes parents ont besoin de moi ici je CLARISSE : La boutique ouvre à 10h
reste On verra ensuite Tu as tout le temps
CLARISSE : Un matin on se réveille et c'est trop tard MARIE : Il y a une livraison qui est arrivée
JULIEN : Trop tard de quoi ? CLARISSE : Tu ne seras pas payée en heures
CLARISSE : Voilà les amoureux supplémentaires Prends un café. Je t'invite
(Marie arrive avec Vincent) MARIE : Une noisette s'il te plaît
VINCENT : Salut CLARISSE : Raconte
(Marie lui tend son doigt avec la bague de
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fiançailles) Non ? MARIE : Je ne sais pas trop
On a parlé de l'été prochain
MARIE : Si
Vincent voudrait que la maison soit finie avant pour
CLARISSE : Raconte qu'on puisse s'installer dedans
MARIE : Il m'a demandé J'ai accepté Voilà CLARISSE : C'est génial
CLARISSE : Elle est belle MARIE : Oui
MARIE : C'est un vrai CLARISSE : Tu n'as pas l'air heureuse
Je ne sais pas pourquoi je dis ça MARIE : Si. Si bien sûr Je suis très heureuse
C'est bête On s'en fiche Simplement c'était quelque chose d'un peu attendu
CLARISSE : Non Pourquoi ? ces fiançailles, le mariage, tout ça
Ta bague de fiançailles Mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas heureuse
MARIE : Oui. Je ne sais pas CLARISSE : Tu es heureuse ?
MARIE : Bien sûr
CLARISSE : Julien. Notre première bague de C'est quelqu'un de si attentionné et drôle. Et il m'aime
fiançailles Et moi aussi je l'aime Je crois qu'on a tout pour être
C'est pour quand ? heureux, non ? Il faut vraiment que j'aille vider ces
MARIE : Quoi ? cartons (Tristan arrive au volant de sa voiture
décapotable)
CLARISSE : Le mariage
CLARISSE : Voilà la cavalerie lourde
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TRISTAN : Mesdames
CLARISSE : Frimeur. Dégueulasse
MARIE : Salut Tristan. Je partais
TRISTAN : Jalouse
CLARISSE : Et moi aussi. Puisque te voilà
MARIE : Il faut que j'y aille
TRISTAN : Marie
Laisse-moi te payer un verre tout à (Marie s'éloigne rapidement)
l'heure il faut que je te parle de
quelque chose TRISTAN : Je t'attends. Elle viendra
MARIE : Je ne peux pas. Je déjeune avec Vincent CLARISSE : Dans tes rêves
TRISTAN : Vous ne pouvez pas vous décoller TRISTAN : Dans mes rêves elle y est déjà
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CLARISSE : Tu me notes tout ça. Je te paie ce soir toutes les connasses qui s'achètent des sacs de luxe
faut que j'y aille. J'embauche à 9h aujourd'hui savaient par où ils passent leurs sacs de luxe de
merde, et qu'un seul de leurs putains de sacs de luxe
CLARISSE (au public / au micro) : de merde représente le salaire mensuel des dix
Je travaille aux ateliers. A temps partiel. Juste de quoi ouvrières qui le fabriquent, elles y réfléchiraient à
payer mes cours de chant. Mon père a dit C'est toi qui deux fois avant de se pavaner avec cette merde moche
choisis c'est toi qui paies. Je trouve ça normal puisque accrochée à leur bras. Il y en a ici qui font ça depuis
c'est mon choix. Nos enfants ils savent ce qu'ils vingt ans, l'atelier, à temps plein, depuis vingt ans. A
veulent qu'elle disait ma mère. Et c'est vrai. Depuis la fin de la semaine elles ne peuvent plus se redresser.
qu'on est tout petits. Papa aurait voulu qu'on reprenne Elles ont les jambes toutes gonflées à force de rester
l'exploitation. Mais passer sa vie à ça. Quand on les a assises. Vingt ans de Smic pour ça. Et après tout ça
vus s'échiner comme ça. Pendant des années. Sans un on vient te parler d'avenir à construire, de monde à
jour de repos. Sans jamais pouvoir partir. Je bâtir et de la planète à sauver. La seule chose que tu
préférerais encore travailler aux ateliers toute ma vie. peux essayer de sauver c'est ta gueule, au milieu de
On dit "les ateliers", mais en fait il n'y a plus que toute cette merde. Et foutre le camp de ce trou dès
celui-ci. Tous les autres ont fermé petit à petit. Celui- que possible.
ci a été sauvé parce que c'était le dernier et que les (Autour de Clarisse l'espace s'ouvre de nouveau.
ouvrières ont été pleurer à Canal Plus. La presse s'est Apparaît Romain, juché sur la quille en bois d'un
émue. Les politiques ont suivi. C'était juste avant les squelette de bateau en construction)
élections. Ils ont trouvé un repreneur. Un sous- Ça avance bien
traitant d'une grande marque de sacs de luxe. On
travaille toute la journée pliées sur les machines.
Parfois il y a le chrono. Il faut tenir la cadence. Si
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ROMAIN : Ça avance Il n'y a même pas une rivière dans le coin, rien que le
petit canal, juste bon pour des bateaux de papier
CLARISSE : Tu as presque terminé la quille
ROMAIN : Tu verras
ROMAIN : Juste le squelette. Tu veux monter ?
CLARISSE : C'est dans ta tête
(Clarisse se met à grimper. Romain l'aide. Une
ascension longue et périlleuse. Une fois au sommet,
elle s'assoit à côté de son frère) ROMAIN : Parce que tes histoires d'opéra ce n'est pas
dans ta tête peut-être
CLARISSE : C'est beau vu d'ici
Tu te rappelles quand on était petits, en haut de la CLARISSE : Il faudrait que tu redescendes un peu sur
grange. On était les rois terre
CLARISSE : J'ai dit à Julien que j'étais prise à L'Atelier CLARISSE : Tu ne pourras pas toujours échapper
Lyrique ROMAIN : Je n'échappe pas. Je construis. J'ai du
ROMAIN : C'est génial. Pourquoi tu n'as rien dit à la travail. Je voudrais avoir terminé l'assemblage avant
maison ? quatre heures. Après il faut que j'aille aider Vincent
pour sa charpente
CLARISSE : Parce que ce n'est pas vrai
CLARISSE : Tu dînes à la maison ?
ROMAIN : Pourquoi tu lui as raconté ça alors ?
ROMAIN : Bien sûr. Pourquoi non. Et toi
CLARISSE : Il ne naviguera jamais ton bateau
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CLARISSE : Je t'aime petit frère avec des longs cheveux noirs
ROMAIN : Ne tombe pas VINCENT : Non
(Du haut de la quille renversée, tandis que Clarisse VALENTIN : Si. Même qu'elle disait qu'elle était
s'éloigne) Blanche-Neige Comment elle s'appelait déjà
Clarisse, Dis-lui à Julien. Pour l'Opéra. Que c'est faux
VINCENT : Ah Blanche-Neige. La fille de l'idiote
CLARISSE : Mais c'est vrai
(Fondu. On retrouve Romain perché au même VALENTIN : Dans la classe un jour ils sont venus la
endroit mais maintenant c'est une charpente de chercher Sa mère a à peine eu le temps de lui préparer
toiture. A côté de lui Vincent, qui s'active aussi, plus une valise
maladroitement. Et Valentin avec eux) VINCENT : C'était certainement ce qu'il y avait de
VINCENT : Il commence à faire chaud mieux à faire
VALENTIN : Il ne pleut pas c'est le principal ROMAIN : Qu'est-ce que tu en sais ?
VINCENT : Petite pause mousse VALENTIN : Mélody. Blanche-Neige Elle s’appelait
Mélody.
ROMAIN : Faut activer un peu
Sinon on n'aura jamais fini avant ce soir VINCENT : Comme la fille de la Petite Sirène
(Ils poursuivent le travail) VALENTIN : La fille de la Petite Sirène ?
VALENTIN : Vous vous souvenez de cette fille qui VINCENT : Oui. Rien. Dans le dessin animé de Walt
était avec nous en primaire. Vous savez celle très jolie Disney. La petite sirène 2. La suite
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VALENTIN : Comment tu connais ça toi ? VINCENT : Avec la princesse de mon cœur
VINCENT : Tu n’as jamais regardé la petite sirène ? VALENTIN : Un vrai prince charmant de Walt Disney
VALENTIN : Non. Je regardais des trucs comme ROMAIN : Et nous on est les trois petits cochons
Dragon Ball Z Et si on n'avance pas le grand méchant loup viendra
souffler ta baraque
VINCENT : Connais pas.
VINCENT : Construisons mon palais mes braves
VALENTIN : Tu ne connais pas Dragon Ball Z ?
VALENTIN : Dragon Ball Z. Quand même
ROMAIN : On travaille ou on cause ?
ROMAIN : On avance.
(ils se remettent à travailler en silence un temps)
VINCENT : Bon et alors Blanche-Neige ?
VALENTIN : Elle est revenue Elle a appelé chez Laura
hier pour parler aux jumelles.
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LUCIE : Tu veux venir dîner chez moi ?
(Musique techno très forte. Une fenêtre en hauteur.
Lucie en bas) MEL : Merci mais il faut que je nettoie tout pour le retour de
ma mère
LUCIE : Mèl. Tu es là ? Il y a quelqu'un ?
(Mélody apparaît à la fenêtre) LUCIE : Ta mère revient ?
Ça fait un moment que je frappe mais avec la musique MEL : Je vais la chercher demain à Lyon
C'est moi. Lucie. Tu me reconnais ?
LUCIE : C'est super
MEL : Lucie. Salut MEL : Oui
LUCIE : Laura m'a dit que tu avais appelé chez mes parents LUCIE : Comment va-t-elle ?
Mais maintenant j'habite le centre. Un petit studio. Et Sam
actuellement est chez Julien, le fils du café. Tu es là pour un MEL : Elle va très bien et elle ira encore mieux quand elle
moment ? sera de retour chez elle
MEL : Comme tu vois LUCIE : C'est super
LUCIE : C'est drôle que tu reviennes t'installer ici MEL : Oui
Je peux monter ?
LUCIE : C'est super
MEL : C'est en désordre et sale (Un temps)
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Je vais t'aider mère avait même trouvé des restes de nourriture pour
Ça doit être un vrai foutoir là-haut depuis le temps chien dans des assiettes. Elle ne se lavait plus. Quand on
et avant je vais nous chercher de quoi manger Une la croisait en ville on faisait un détour tellement elle
bouteille de vin ou de la bière et je reviens et je sentait mauvais. Elle s'était mise à insulter tout le monde.
t'aide et on dîne Voleurs d'enfants qu'elle criait Voleurs d'enfants. Et puis
pour fêter ton retour elle se mettait à pleurer d'un coup, comme ça. Au milieu
d'une rue, elle s'asseyait et elle se mettait à hurler comme
(Lucie commence à s'éloigner) un chien et à pleurer. et les gens n'osaient pas sortir de
MEL : Lucie leurs voitures, ni même klaxonner, ils attendaient. Ça
faisait des embouteillages jusque sous le pont. La mairie
(Un temps)
avait demandé son internement et un jour des hommes en
De la bière je préfère blouse sont venus la chercher. Ils ont dû l'emmener de
LUCIE (va au micro / au public. La scène s'obscurcit force. Elle ne voulait pas partir, elle s'accrochait au
autour d'elle) : chambranle de sa porte, elle hurlait qu'elle devait rester là
Ça faisait plus de dix ans qu'elle était partie. Un jour ils pour attendre le retour de sa fille. C'était terrible. Ma mère
étaient venus la chercher, à l'école, dans la classe, devant nous avait interdit d'y aller, mais Sam et moi on y avait été
nous tous. Et on n'avait plus jamais eu de ses nouvelles. quand même, on s'était cachées derrière le muret du jardin
Et ce n'était pas à sa mère qu'on aurait pu en demander. et je me souviens qu'on pleurait toutes les deux. Sam avait
Ma mère avait été chez elle pour aider un peu et elle dit qu'on devait aller prévenir Mél, mais on était trop
racontait le soir à table à quel point c'était sale là-dedans. petites et de toute façon on ne savait même pas où elle
Une vraie porcherie. Sa mère mangeait n'importe quoi, ma était. Et la voilà qui était revenue.
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3. Nuit MEL : Elle le fait C'est ce qui compte
La scène se rouvre autour de Lucie. On découvre Mél LUCIE : Pas par générosité ou quelque chose de ce genre
assise par terre sur une nappe devant verres, assiettes,
bougies allumées. MEL : Quel genre ? Elle le fait Le reste on s'en fiche
MEL : Dès que ma mère sera revenue on ira chez vous LUCIE : Je ne suis pas si sûre
remercier la tienne. Tu trouves ? MEL : Je te le dis moi Il y a deux sortes de gens
(Lucie revient avec le décapsuleur et se rassoit. Elles Ceux qui se conduisent comme des porcs et ceux qui font
ouvrent les bouteilles. Elles trinquent) des trucs bien. Et dans ce bled il y a beaucoup de porcs et
A la tienne peu de gens bien Ta mère en est. Et toi
LUCIE : Pas moi
LUCIE : A toi. A ton retour et à ta mère
MEL : Si. La preuve
MEL : A nos mères
LUCIE : Ma mère oui. Ma sœur Laura sans doute
LUCIE : Ma mère
Mais pas moi
MEL : C'est quelqu'un de bien (Silence)
Il ne s'en est pas trouvé beaucoup ici pour aider la
mienne à l'époque
MEL : Tu as un mec ?
LUCIE : Elle aide tout le monde. Elle est catho
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LUCIE : Un quoi ? LUCIE : Tu es homo ?
MEL : Un mec Un amoureux Un amant
MEL : Passe-moi une autre bière
Ça te gêne d'en parler ?
LUCIE : Tu es homo
LUCIE : Non. Oui
MEL : J'ai baisé aussi avec des mecs
MEL : Non oui quoi ?
LUCIE : Alors tu es bi
LUCIE : Non je n'en ai pas
Et oui ça me gêne un peu d'en parler MEL : Tu as le décapsuleur
MEL : Une nana alors ? LUCIE : Tu ne veux pas en parler ?
LUCIE : Non MEL : Je veux bien parler de ce que tu veux
De sexe De baise De nanas De mecs
MEL : Je demande. Ne t'énerve pas
Simplement je ne comprends pas de quoi toi tu parles
LUCIE : Je ne suis pas homo Si je baise avec des filles je suis homo
Si je baise avec des mecs je suis hétéro
MEL : Tout de suite les grands mots
Et si je baise avec les deux je suis bi. C'est ça ?
LUCIE : Toi si ?
LUCIE : Oui
MEL : J'ai baisé avec des nanas MEL : Tu t'éclates dans la vie. Chacun dans sa petite case
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LUCIE : C'est juste scientifique. Rien de plus LUCIE : J'ai mes trucs à moi. Le sport par exemple
MEL : Ah bon Si c'est scientifique MEL : Tu devrais essayer la baise
(Elle sort d'une boîte un joint déjà roulé, tend la boîte à LUCIE : Et toi. A part baiser et fumer des pétards ?
Lucie)
Tu en veux ? MEL : J'écris
LUCIE : Tu écris quoi ?
LUCIE : Non merci MEL : Des trucs Des poèmes Des nouvelles
(Mél allume son joint)
LUCIE : Tu fais lire ?
C'est comment ?
MEL : Tu n'as jamais goûté ? MEL : Non Pas encore Ce n'est pas assez au point
LUCIE : Avec une nana LUCIE : C'est drôle
MEL : C'est bien. Tu veux essayer ? MEL : Qu'est-ce qui est drôle ?
LUCIE : Non LUCIE : Moi je fais de la BD
MEL : Tu ne fumes pas Tu ne baises pas MEL : Cool. Tu fais lire ?
Tu t'éclates dans la vie Lucie LUCIE : Pas assez au point non plus
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(Silence. Lucie prend le joint des doigts de Mél et tire MEL : Merci
dessus)
LUCIE : Je vais y aller maintenant
Je fumais beaucoup avant. Avec Sam. Il est bon Tu es sûre que tu veux dormir ici toute seule ?
MEL : C'est comme se retrouver avec quelqu'un que tu MEL : C'est chez moi
connaîtrais déjà un peu. Ça peut être très doux et très fort à la
fois. Ce n'est pas du tout le même rapport qu'avec un mec en LUCIE : Si tu changes d'avis mon studio est à deux rues
fait. Tu n'as rien à prouver en quelque sorte Tu devrais d'ici
essayer MEL : Merci
LUCIE : LUCIE : Salut
Ça ne m'intéresse pas
(Silence) MEL : Lucie. Tu es vraiment quelqu'un de bien
Tu veux que je vienne avec toi à Lyon chercher ta mère ? (Lucie s'éloigne. La scène s'obscurcit autour de Mél)
MEL : Non Mais je veux bien que tu me prêtes ta voiture (Dans le noir la voix d'Alexis. La lumière reviendra peu
à peu sur son monologue)
LUCIE : ALEXIS (au micro / au public) :
(sortant les clefs de sa poche et les lui tendant) Il n'a pas encore été question de moi dans cette histoire.
Une Twingo rouge. Elle est garée sur le parking J'ai l'habitude d'être laissé de côté. L'intelligence fait peur
devant la poste et isole. Je n'en tire aucune gloire ni plainte. Ce dont je tire
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de la fierté c'est du travail, de la façon dont je travaille ne suis pas né dans un milieu très favorisé ou bourgeois.
mon intelligence. Je ne fais pas profession de martyr. Ce Mes parents sont des gens sans opinion politique. Mon
n'est pas un don l'intelligence. Ce n'est pas inné, ça se père serait plutôt de tendance gauche bohême sans le sou.
travaille. Comme toute chose. Je crois au mérite. Au C'est ma mère qui fait bouillir la marmite. Lui est un
travail. L'assistanat généralisé crée des générations artiste. C'est ainsi qu'il se définit lui-même en tout cas.
d'assistés qui croient que tout leur revient de droit, parce L'artiste est le seul individu dans la société à pouvoir
que la société leur dit qu'ils sont des martyrs, des sacrifiés, s'auto-désigner sans que personne n'y trouve rien à redire.
des incompris, et qu'elle leur doit réparation. Alors au lieu La plupart du temps il s'agit d'une vaste fumisterie. Mon
de dire merci, ils brûlent des voitures, des écoles père est un raté. Un minable. Ma mère est une femme
maternelles, des théâtres, empêchent les autres de assez admirable, on peut être charcutière et admirable,
travailler, sortent des albums de musique d'une pauvreté l'important c'est le courage et le travail. Je n'ai aucun
affligeante dans lesquels ils insultent tout le monde, mépris pour personne, contrairement aux gens de gauche.
crachent sur tout le monde, avec des chaînes en or et des Je pense, moi, que chacun a sa chance, que nous sommes
filles à poil, parce que ce sont au fond des ringards en république, et qu'il faut simplement travailler et être
porteurs de valeurs rétrogrades, et on leur fait des courageux. C'est de l'humilité et du simple bon sens. Moi
courbettes et on crie au génie. Je ne m'énerve pas. J'énonce je travaille et je suis courageux. Et j'ai un objectif dans la
les choses clairement. Et je ne suis pas pour autant un vie. C'est tout.
fasciste ou un raciste ou je ne sais quoi. Je ne vote pas RN. Tu comprends ?
Ne confondons pas tout. On pourrait me définir comme un
républicain de droite modérée et conservatrice. C'est ainsi LAURA : Je comprends
qu'on peut me définir de la façon la plus juste je pense. Je
ALEXIS : Il faut avoir des objectifs dans la vie. La plupart
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des gens n'en ont pas. Ils errent jusqu'à leur mort en ALEXIS : Toi par exemple ?
dilettantes. Toi tu as un objectif
LAURA : Je ne sais pas Peut-être
LAURA : Oui
ALEXIS : Je ne crois pas que tu sois généreuse au fond
ALEXIS : C'est pour ça que je te respecte
LAURA : Tu ne me connais pas
Tu as un objectif et tu crois en des choses
ALEXIS : Je te connais un peu
LAURA : Toi tu crois en des choses ?
LAURA : Je serais quoi à ton avis ?
ALEXIS : Je crois en moi et en mes valeurs
Il ne faut rien attendre. Ni d'en haut ni d'en bas ALEXIS : C'est difficile de t'expliquer
Ni des autres. La vie est une affaire entre soi et soi
LAURA : Dis
LAURA : Il n'y a pas de place pour la générosité dans ton
ALEXIS : C'est une façon pour toi de remplir un rôle Laura
système
la gentille petite fille droite et généreuse La petite fille
parfaite
ALEXIS : C'est un concept moral assez creux. Certains sont
LAURA : Tu penses ça ?
généreux par égoïsme pour s'arranger avec leur conscience.
Ou pour rendre les autres redevables et ainsi les tenir ALEXIS : Un peu. Mais ça ne m'empêche pas de t'apprécier
J'aime ce souci de perfection en toi
LAURA : Il y a des gens qui sont juste généreux
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LAURA : C'est terrible ce que tu dis garçons
ALEXIS : N'y prête pas trop d'importance LAURA : Je ne vois pas en quoi
LAURA : Selon toi il n'y a pas d'amour ?
ALEXIS : Un garçon n'a pas été élevé dans la pensée que sa
ALEXIS : Désintéressé. Non. Prends l'état amoureux par sexualité était sacrée. Il peut donc avoir des relations
exemple sexuelles sans en faire automatiquement un salamalec
sentimentalo-passionnel
LAURA : Oui
LAURA : Il y a des garçons qui tombent amoureux
ALEXIS : C'est une manière culturelle civilisée d'exprimer
un désir sexuel, rien de plus. Avec une bonne hygiène ALEXIS : Ils sont simplement pollués par leur
sexuelle ça peut tout à fait être évité environnement culturel
LAURA : C'est réducteur LAURA : Il y a des filles qui ont des pratiques sexuelles très
Ça fait des millénaires que l'humanité croit en l'amour libres regarde ma sœur
ALEXIS : Poids des traditions. Tabous. Ça m'embête de ALEXIS : Sam c'est différent. C'est une névrosée
parler de ça avec toi. Tu es encore très jeune
LAURA : Alors un garçon s'il a des relations sexuelles c'est
LAURA : On a le même âge qu'il est libre. Une fille c'est qu'elle est névrosée
ALEXIS : En termes d'expérience je veux dire ALEXIS : Ta sœur elle baise quand même beaucoup non
Et puis ce n'est pas pareil pour les filles et pour les Bon, ce n'est pas que je n'aime pas discuter
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avec toi, au contraire mais il est tard, il faudrait LAURA : A demain
que je me remette au travail là
(Noir)
LAURA : Bien sûr. Je vais y aller
VINCENT (au micro / au public) :
ALEXIS : N'hésite pas à passer s'il y a encore des choses Quelque chose a glissé. Je ne sais trop quoi. C'était bien
pas claires pour toi dessiné. Clair et net. Et puis ça a glissé. On raconte qu'ici
avant l'argent coulait à flot. Qu'on avait surnommé la ville
LAURA : D'accord. Merci "Le petit Texas". Tout brillait, bien à sa place, autour de
la grande rue qui traversait la ville. Au bout la demeure du
ALEXIS : Si tu veux tu peux même venir travailler ici Si tu patron. Le château comme on disait. Ensuite venaient les
veux. Ce sera plus simple grandes maisons, celles des ingénieurs. Et puis les
LAURA : Tu es sûr que ça ne va pas te déranger ? maisons ouvrières avec leurs petits jardins soignés. Et au-
delà les champs et les fermes. Tout était bien à sa place.
ALEXIS : Au contraire. Cela peut même s'avérer être une Et puis ça a glissé. Il y a eu des grèves, des luttes, la télé,
bonne émulation pour toi comme pour moi des manifestations, des trains affrétés spécialement, des
défilés des écoles, avec flambeaux et petits drapeaux. Et
LAURA : Si tu penses que c'est bien pour le travail puis au final l'usine a fermé et a été rasée. C'est le grand
ALEXIS : J'en suis sûr terrain vague en contrebas, en plein centre de la ville.
Comme un immense trou crevé au milieu des maisons.
LAURA : Alors d'accord Rien n'a jamais repoussé. Il y a eu en l'air un vague projet
ALEXIS : A demain soir alors de parc d'attractions. Et puis ils ont laissé tomber. A la
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place ils ont monté des ateliers, à coups de publicité et de MARIE : Tu voulais me dire quelque chose
subventions. Ça n'occupait qu'une partie des anciens
ouvriers, surtout les femmes. Mais ça donnait le change. TRISTAN : Je voulais te voir. J'avais quelque chose à te
Ça a tenu quelques années, et puis les actionnaires, des dire
fonds de pension américains, ont trouvé que ça ne MARIE : Oui
rapportait pas assez. Ça rapportait pourtant. Mais pas
assez apparemment. Ici c'est comme ça. Les choses TRISTAN : Ce n'est pas facile
glissent. Ça paraît bien arrimé, bien solide, bien dessiné. MARIE : Je suis venue alors maintenant dis-moi
Et puis un matin ça se met à glisser. Et tout part avec. Les
vieux disent que c'est la terre d'ici qui est comme ça. Une
TRISTAN : Je n'ai pas été très correct
terre si glissante que même la culture en terrasse ça ne
tenait pas. Mais en fait c'est le monde qui glisse. Et nous MARIE : Non
avec, dessus. Un monde glissant.
TRISTAN : Mais tu es venue quand même
(Chez Tristan. Tristan devant Marie)
MARIE : Oui
TRISTAN : Je n'aurais jamais pu imaginer que tu viendrais
ici. Je faisais le bravache comme ça, mais toi, je me disais, TRISTAN : Pourquoi ?
jamais. Et te voilà. Et je suis là comme un abruti à ne plus MARIE : Je ne sais pas
savoir dire un mot. Le cerveau bloqué en mode sidération. Et
TRISTAN : Je m'excuse pour ce matin
je suis en train de tout faire foirer là
Tu veux boire quelque chose ? J'ai du très bon rhum MARIE : Tu as quelque chose à manger ?
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TRISTAN : On peut sortir si tu veux. Je t'invite LA MERE (au micro / au public) :
MARIE : Tout est fermé à cette heure-ci Ça ne s’est jamais vraiment arrêté. La boue noire qui colle au
fond du ventre, tellement fort qu’il faut que tu la gueules. Et
TRISTAN : On peut aller ailleurs J'ai ma voiture
quand elle sortait, fallait voir leur tronche. « La folle » qu’ils
MARIE : Non disaient. Ça les arrangeait bien le concept de la maladie.
Quand c’est dans l’humain ça gêne, mais quand c’est dans la
TRISTAN : Tu ne veux pas qu'on te voie avec moi ?
maladie alors tout va bien. Ça passe. Ça range. Ça classe.
MARIE : Je vais y aller Une petite étiquette sur la compréhension. Et comme ça ils
TRISTAN : Je vais faire des pâtes. Alla carbonara peuvent te cacher aux yeux du monde. Sinon ça jure trop
C'est ma spécialité. Reste Ça me fait tellement plaisir que tu avec le paysage.
sois là. C'est vulgaire ici. Cet appartement tout ça. C'est mon Je repense encore à lui. Après toutes ces années. Il m’a dit
père qui a tout payé Et il a tout mis à mon nom. Il me file que je ne savais pas aimer mais moi je pense, c’est l’inverse.
800 euros par mois En échange je lui fous la paix. Ceux qui ne savent pas aimer ne sont pas toujours ceux
Je vais faire bouillir l'eau Pour les pâtes Tu ne bouges pas qu’on croit. Je repense aussi à ma gosse. Elle doit être
Tu ne t'en vas pas Marie grande maintenant, je ne sais même plus quand je l’ai vu
(Il sort. Marie hésite puis sort de l'autre côté. Tristan pour la dernière fois. La boue ça colle au temps, aussi bien
revient. Reste un moment immobile, sa passoire dans les que tu n’arrives plus à distinguer l’un de l’autre.
mains. Puis il sort brusquement à sa suite) Aujourd’hui elle me dévore moins. C’est comme si elle
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s’était déposé, elle arrête de me cuire les entrailles. Faut (Silence)
croire qu’on se fait à tout. Ça me fait ça avec le silence, je On est bien là Enfin moi je suis bien Je voudrais être
m’y suis faite. toujours comme ça. Avec toi. Ça me suffirait
Tu n'as pas froid ?
(Nuit. Tristan est dans la rue. Il cherche Marie. Il
l'aperçoit assise sur le muret du canal. Il s'approche) (Il enlève sa veste et la met sur les épaules de Marie.
Silence. Il l'embrasse. Elle se laisse faire. Il l'entraîne vers
TRISTAN : Ça va ? C'est idiot comme question chez lui)
Une fille comme toi ne vient pas chez un mec comme
moi si ça va. Je ne veux pas t'embêter Marie. Je veux SAM (au micro / au public) :
juste être là. Je voudrais juste être là pour toi Il y a des mecs avec qui vous savez au premier baiser que
Si ça ne va pas je suis là. Tu veux parler ? Tu ne veux pas ça ne va pas coller. Vous pouvez toujours rêver, vous
parler ? Tu fais comme tu veux imaginer des choses, ça ne trompe pas. Ça fait tout
Si tu veux rentrer chez moi manger des pâtes tu peux. redescendre d'un seul coup. A peine le premier contact des
Juste manger des pâtes Alla carbonara et repartir sans lèvres que vous savez. Quelques secondes suffisent. et
dire un mot. Tu peux Tu n'as pas à te préoccuper de moi plus le baiser insiste plus cela vient confirmer votre
Tu manges les pâtes et tu t'en vas Si tu es fatiguée tu peux première sensation. C'est fichu. Vous traversez
dormir dans mon lit. Je ne t'embêterai pas J'irai dormir à côté cliniquement et laborieusement chaque étape. La salive, la
Tu veux que je te laisse seule ? Tu n'as qu'à le dire Ce ne langue, la texture des lèvres, trop fines, trop molles, trop
sera pas un problème rien venant de toi n'est un problème humides. Vous pensez Oh là là. Mais trop tard. Le plus
Tu ne dis rien Alors je reste et j'attends sage serait alors de couper court, de planter l'autre en
s'excusant, en disant que vous vous êtes trompée. Après
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tout, rien ne vous oblige à aller plus loin, pas de contrat 4. Jour
d'engagement. Mais vous vous dites Bon au point où j'en
suis. Une sorte de paresse. Vous savez pourtant que la La terrasse du café. Julien est en train de sortir les
suite va être du même ordre. Au mieux un plaisir très tables. Lucie arrive.
limité, sec, hygiénique, arraché en égoïste les yeux LUCIE : Salut Julien
fermés. Et si laborieux. Tout si laborieux. Ce n'est pas
grave Vous vous dites Un petit moment pas très agréable JULIEN : Salut Un café ?
à passer. Parfois il ne se doute de rien jusqu'au bout. Il y a
comme ça des bienheureux. Ils s'endorment après le grand LUCIE : Un triple Très serré Merci
effort, heureux, souriants, leur main serrant la vôtre. Alors
vous dégagez votre main le plus doucement possible, vous (Sam sort avec des chaises)
vous levez et le plus doucement possible vous rassemblez
SAM : Salut
vos affaires dans le noir, vous vous rhabillez et vous
sortez. La ville dort autour de vous. C'est juste avant le LUCIE : Ça va ?
petit matin. Vous marchez dans les rues. Vous êtes
partagée entre un peu d'écœurement et le sentiment SAM : En pleine forme
étrange, si clair, de votre liberté. Et vous vous sentez LUCIE : Tant mieux. Tu devrais passer à la maison Maman
pousser des ailes. se fait du souci
(Marie sort doucement de chez Tristan et s'éloigne dans
la nuit) SAM : Je vais bien Je me débrouille toute seule Je n'ai pas
besoin qu'on se fasse du souci pour moi
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LUCIE : Ce n'est quand même pas très compliqué LUCIE : Parce que baiser avec tous ceux qui passent et
picoler à longueur de temps tu appelles ça se colleter avec la
SAM : Si parfois ça l'est
vie peut-être
LUCIE : Téléphone au moins
SAM : Oui. Tu devrais essayer
SAM : On dirait Laura
LUCIE : Fiche-moi la paix
LUCIE : C'est facile de jouer les irresponsables
SAM : Laura passe encore Mais toi à ton âge
SAM : Rassure-toi comme tu veux Tu vas bientôt coiffer les catherinettes pour de vrai
(Temps) JULIEN : Tu veux encore un café Lucie ?
Tu as vraiment une sale tête
LUCIE : Merci Non Je dois y aller Les gamins vont arriver
LUCIE : Je suis fatiguée Le jour à l'école et la nuit à mon
album JULIEN : Bonne journée
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VINCENT : Et avant ? Tu étais où avant ? MARIE : Je dois y aller
(Silence) VINCENT : Parle-moi au moins. Depuis quand on ne se
Marie J'ai le rôle de merde là Celui du jaloux qui harcèle parle plus ? Depuis quand je suis ton ennemi ?
Tu pourrais m'épargner cela s'il te plaît.
Nous épargner cela. Marie MARIE : Je suis désolée
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VINCENT : Marie C'est quoi ce bordel Merde mise à glisser et quand la vie glisse faut pas craindre des
trucs forts pour tenir. Tu vois, je n'ai pas réussi à échapper
(Vincent jette chaises et tables. Puis s'effondre. Sam à la grande glissade. Même moi. Il faut fêter cela. Ma
arrive avec un verre d'alcool) réintégration dans le monde des ordinaires et des
SAM : Tiens Bois ça médiocres. Mes retrouvailles avec cette petite vie de
merde, celle d'avant Marie, celle dans laquelle je glissais
(Vincent avale le verre cul sec puis s'éloigne) mollement avant que l'amour de Marie ne me sublime de
JULIEN : Vincent. Tu ne la touches pas partout. Parce que l'amour sublime tout, même les crétins
ordinaires et médiocres dans notre genre. J'aurais construit
(Vincent revient sur ses pas) une maison de mes mains, j'aurais pu, oui. Et planter les
arbres de mon jardin. L'amour te fait faire ce genre de
VINCENT :
choses. Alors oui bien sûr ça se travaille. Et oui bien sûr
Tu me prends pour qui ? Le genre de mec capable de
ce n'est pas tous les jours le grand soir romantique. Et oui
frapper une fille parce qu'elle le plaque comme une merde,
bien sûr il y a le quotidien, l'habitude, l'ennui, et les petits
sans un mot d'explication, parce qu'elle lui balance sa
matins gris dans les lavabos communs, mais c'est l'amour
bague de fiançailles à la gueule comme si ça lui donnait
quand même. Et Marie ça aurait pu être tout ça, pendant
envie de vomir, et tout ça après des années ? Tu me prends
des années. C'était de l'amour. Donne la bouteille. Abruti.
pour ce genre de mec ? Cette femme, je l'aime. Et je dis
Pas fichu de garder l'amour de Marie. Pauvre type, va.
femme, tu vois, pas nana ou fille, non, femme. elle est
Sam, petite Cendrillon, j'espère qu'un jour tu trouveras
sacrée pour moi. Et elle peut me détruire, me piétiner, me
chaussure à ton pied. Mais en attendant... (il chante)
foutre plus bas que terre, je l'aime. Donne-moi encore un
verre, Julien mon ami. Un truc fort parce que ma vie s'est (Vincent sort en chantant à tue-tête. Julien se met
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lentement à ranger la terrasse. Silence. Sam entre dans le SAM : Y a pas que ça qui isole. T'as qu'à voir la moitié des
café et en ressort avec une bière) gens d'ici
SAM : Tu en veux une ? JULIEN : Personne ne pourrait vivre avec quelqu'un comme
moi
JULIEN : Non merci Vaut mieux éviter
SAM : Si moi La preuve. Je n'avais jamais aussi bien dormi
SAM : Ce que tu peux être chiant parfois avec quelqu'un. En fait avec les hommes normalement je ne
JULIEN : Tu trouves ? dors pas. Je veux dire même après. Je ne peux jamais dormir
et eux ils s'écroulent C'est pour ça que je ne termine jamais
SAM : Comme un vieux célibataire Avec ses petites manies la nuit avec eux forcément ça génère un certain type de
JULIEN : J'ai des tocs rapports assez limité. Toi tu as bien dormi ?
SAM : Des quoi ? JULIEN : Non impossible de fermer l'œil. J'ai bandé toute la
nuit
JULIEN : Des TOCs. Des Troubles Obsessionnels
Compulsifs. J'ai été soigné pour ça SAM : Non
SAM : T'es pas malade T'es juste chiant Ce n'est pas une JULIEN : Si La chair est faible
maladie SAM : Pourquoi tu n'as rien dit ?
JULIEN : Ça isole JULIEN : Pas envie de me faire jeter. Et puis j'avais promis
Et puis merde J'aurais mieux fait de ne rien te dire du
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tout SAM : Ça j'avais compris
SAM : Trop tard JULIEN : Laisse-moi parler C'est déjà assez compliqué
JULIEN : De toute façon je n'ai pas envie de baiser avec toi SAM : Je me tais
SAM : Faudrait savoir JULIEN : Ne te moque pas
JULIEN : Pas comme ça SAM : Je ne dis rien et je ne me moque pas
SAM : Comment ? JULIEN : Je bandais Mais je n'avais pas envie de baiser
avec toi pour autant. J'avais envie de te prendre dans mes
JULIEN : Pas comme on baise normalement
bras et te caresser et de t'embrasser. Voilà
SAM : Ouh là
SAM : Tu avais envie de baiser donc
JULIEN : Non je veux dire. Oh et puis merde
JULIEN : Putain
(Julien entre dans le café et en ressort avec une bière. Il
s'assoit en face de Sam) (Il se lève)
JULIEN : Je dis rien SAM : Je plaisante
JULIEN : Je ne trouve pas ça drôle
SAM : Je ne dis rien
SAM : Excuse-moi
JULIEN : Cette nuit je bandais
JULIEN : Je me mets tout nu là devant toi et toi tu te fiches
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de moi CLARISSE : Ce n'est pas comme ça que tu vas faire
marcher ta boutique
SAM : Je n'ai pas l'habitude. Chacun ses TOCs
SAM : On a eu un début de matinée assez difficile
JULIEN : C'est pas ça des TOCs. Laisse tomber
JULIEN : Si tu ne veux rien boire tu dégages
SAM : Excuse-moi. Je suis la reine des idiotes
CLARISSE (à Julien) : Je ne veux rien boire
JULIEN : Non Pourquoi ? Tu exprimes ce que tu ressens
(A Sam)
SAM : Ce n'est pas ce que je ressens
Vincent est monté sur le toit de sa maison.
JULIEN : Ça va Laisse tomber Il est complètement soûl. Impossible de le
faire descendre. Je cherche Marie. Tu ne
(Clarisse arrive) sais pas où elle est ?
CLARISSE : Salut (Sam fait signe que non. A Julien)
SAM : Salut Maintenant je dégage et je ne refoutrai plus jamais les
pieds ici
JULIEN : Un café ?
(Marie apparait au micro tandis que l'obscurité se fait
CLARISSE : Ambiance autour d'elle)
JULIEN : Tu veux un café oui ou merde ? MARIE (au micro / au public) :
Je pars. Je n'ai pas une âme d'aventurière. C'est juste un
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peu de la vie qui me tire par là. Et tu vois je pleure. Il ne longtemps, reviendrai-je me jeter à tes genoux, t'enlacer,
fallait pas être si impatient. Il fallait me laisser pousser te supplier de me reprendre, et il sera trop tard, car au cœur
encore, goûter les fleurs des chemins à pleine bouche, et piétiné de l'homme aimant, rien ne repousse plus, c'est de
tant pis si ce n'était pas encore tout à fait être adulte. Je te la terre sèche et aride d'homme consumé en douleur. Mais
parle et ma voix s'essaie à nouveau. Mes paroles se sont ton cœur, mon amour, est si grand ouvert que jamais il ne
figées au fond de ma gorge il y a si longtemps. A notre se refermera et tu en aimeras une autre, tu l'aimeras
premier baiser. Ta langue les a enfouies au plus profond comme tu sais le faire, avec cette grandeur qui est la
de moi. et je n'ai rien su de cela. J'ai cessé de parler par ma tienne, et jamais plus tu ne regarderas en arrière. Et puis
voix et je pleure des larmes comme des cristaux liquides viendra l'âge de la maturité, et puis celui de la vieillesse et
de douleur. A te voir éperdu, fou hurlant, perché sur le toit alors je te verrai, je verrai tes enfants, et les enfants de tes
du monde. Et je t'aime. Et certainement tu es de ma vie le enfants, et celle que tu auras aimée. Je te reverrai et je
grand amour. Mon très profond. Mon âme partagée. Et je saurai alors que je n'ai jamais cessé de t'aimer, que je
pars. C'est notre amour que j'offre en sacrifice pour que le t'aime, encore, à jamais, que tu es mon grand, mon
vent se lève. Et bien sûr, je le sais, que je méconnais irremplaçable amour. Et puis je regarderai ma vie écoulée.
l'amour ainsi, que je le piétine, comme une enfant trop Et aussi petite et médiocre soit-elle, je ne regretterai rien,
gâtée, et te piétine avec. Et bien sûr, je le sais, que j'en car elle sera mienne. C'est le prix à payer.
serai punie. Et comme une damnée ensuite j'irai, errant et
pleurant de par le monde, d'hommes en hommes,
d'amoureux minables en amours sans profondeur, de bras 5. Nuit
en bras, te cherchant toujours, toi mon grand, mon beau,
mon merveilleux. Et peut-être un matin, dans pas si La charpente du toit de la maison inachevée. Vincent et
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Romain sont installés dessus et boivent une (bonne) Ce type qui décide de vivre dans les arbres et de ne plus
bouteille de vin. Clarisse et Sam en contrebas. jamais descendre
VINCENT : J'ai mis longtemps à aimer le vin Avant je ROMAIN : Le baron perché
préférais la bière Mais une bonne bouteille de rouge
VINCENT : Oui
ROMAIN : La sagesse vient avec les années ROMAIN : Un de mes livres préférés
(Il le goûte) SAM : Vous avez faim ?
Il est bien Vous voulez qu'on vous apporte quelque chose ?
(Il le goûte) CLARISSE : Ça ne fera que les encourager à rester là-haut
Il est très bien
VINCENT : Je ne sais plus comment ça se termine
VINCENT : 2009 excellente année pour les Côtes du rhône
A nos amours ROMAIN : Il meurt accroché à une montgolfière
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CLARISSE : On devrait appeler les pompiers ROMAIN : Vas-y pleure On est entre nous
SAM : Pour quoi faire ? VINCENT : Je n'y arrive pas
CLARISSE : Et ton bateau romain ? ROMAIN : Pense à la petite sirène
VINCENT : Elle te prend pour un demeuré (Vincent se met à pleurer dans les bras de Romain qui
lui caresse les cheveux)
ROMAIN : Depuis toujours elle veut me protéger
C'est ma grande sœur SAM : Tu veux que je te rapporte quelque chose ?
VINCENT : Je suis content d'être fils unique CLARISSE : Non Tout ça me coupe l'appétit
Ça avance ton bateau ?
(Sam s'éloigne. Clarisse s'assied au pied de la maison)
ROMAIN : Bien. Elle dit qu'il ne naviguera jamais (Un peu plus loin dans la chambre d'Alexis. Alexis et
VINCENT : Peut-être. Mais il est beau car il porte en lui la Laura en train de travailler)
promesse de la mer ALEXIS : Tu t'en sors ?
ROMAIN : C'est comme ta maison, J'aime les choses en LAURA : Ça va Et toi ?
construction parce qu'elles sont belles de promesses
ALEXIS :La constitution américaine C'est chiant
VINCENT : C'est beau ce que tu dis Tu veux boire quelque chose ?
Ça me donne envie de pleurer
(Il sort une bouteille)
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LAURA : Qu'est-ce que c'est ? ALEXIS : Un jour je serai ministre Tu me crois ?
ALEXIS : Du gin LAURA : Oui
LAURA : Tu as du gin dans ta chambre ? ALEXIS : Parce que tu es une femme de foi. Sainte Laura
LAURA :Je vais y aller Il est tard
ALEXIS : Ça me tient éveillé pour travailler
C'est mieux que les amphétamines Tu en veux ? ALEXIS : Tu ne m'aimes pas
LAURA : Non merci Je ne bois pas
LAURA : Si
ALEXIS : Parfaite Laura
ALEXIS : Tu aimes tout le monde toi
LAURA : Je n'aime pas ça C'est tout
LAURA : Non Pas tout le monde
ALEXIS : Ça réveille et ça détend
ALEXIS : Et Valentin ?
(Il boit une rasade à même la bouteille, se lève et
s'approche de la table où travaille Laura) LAURA : Quoi Valentin ? C'est mon ami
ALEXIS : Et moi Je suis ton ami ?
LAURA : J'ai presque terminé
LAURA : C'est différent
ALEXIS : C'est du jasmin ton parfum ?
ALEXIS : En quoi ? Tu sens bon
LAURA : Oui Non Je ne sais pas
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LAURA : Je vais y aller ALEXIS : Tu sens bon Tu sens le jasmin
(Laura se lève et ramasse ses affaires) (Il l'embrasse. Elle se laisse faire. Il l'allonge sur le lit.
Elle tente de se redresser au bout de quelques instants)
ALEXIS : Tu es vierge ?
LAURA : Il faut que j'y aille
LAURA : Ça ne te regarde pas
ALEXIS : Je suis amoureux de toi
ALEXIS : Tu me méprises
LAURA : Laisse-moi maintenant Alex
LAURA : Non
ALEXIS : Laisse-toi faire Tu en as envie aussi
ALEXIS : Tu ne veux pas boire un coup avec moi ?
Sinon pourquoi tu es venue ? Tu savais en venant ici
(Laura hésite, s'assoit à côté de lui sur le lit et boit une Dans ma chambre Le soir Tu savais
rasade)
LAURA : Laisse-moi Alexis Arrête
ALEXIS : Encore ALEXIS : Tu savais
LAURA : Je n'ai pas l'habitude LAURA : Arrête Alexis
(Ils boivent tous deux)
ALEXIS : Tu savais
ALEXIS : Justement C'est meilleur comme ça (Il la viole. C'est maladroit, brutal et rapide. Puis il se
LAURA : J'ai la tête qui tourne un peu relève, se rhabille. Laura reste allongée sur le lit
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immobile) MEL (au micro / au public) :
Il faut que tu t'en ailles maintenant Rhabille-toi Il faut monter deux étages, traverser de longs couloirs.
Mes parents ne vont pas tarder à rentrer Tu m'entends Ça pue. Le désinfectant. Le renfermé. L'urine. La
Il faut que tu rentres chez toi nourriture de cantine bon marché. Tout ça mélangé. Elle
est assise sur une chaise à dossier haut. Elle fixe ailleurs,
(Laura se relève doucement et se rhabille très lentement)
de l'autre côté de la fenêtre. La télé est allumée mais sans
Dépêche-toi J'entends une voiture Passe par la porte du le son. Elle est seule. Elle ne bouge pas quand j'entre.
jardin Elle ne tourne même pas la tête. Elle est attachée à sa
chaise avec des sangles. C'est pour pas qu'elle tombe ils
(Laura sort. Dans la rue, elle marche très lentement. m'ont dit.
S'approche du muret qui surplombe le canal. L'enjambe.
Entre dans le canal. S'assoit dedans. Se frotte avec l'eau Je dis "maman" "maman" plusieurs fois. Ça résonne
puis s'allonge tout entière dedans. Puis se relève à bout bizarrement. Dans le silence de la télé, dans celui de la
de souffle, reprend sa respiration et ça remonte du plus chambre. Dans ma tête.
profond d'elle. Elle sort du canal et reprend sa marche) Est-ce qu'il y a quelqu'un ici qui m'entend ?
(Sur le toit de la maison inachevée, Vincent pleure dans Elle ne se retourne pas. Elle ne bouge pas.
les bras de Romain) Maman
(Mélody apparaît au micro tandis que l'obscurité se fait Ça sonne trop petit et trop gros à la fois.
autour d'elle) Maman
Est-ce qu'il y en a un seul qui m'entend ?
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Je viens me placer juste devant elle, entre elle et la Marie à la porte de chez Tristan. Une valise à ses pieds.
fenêtre, mais c'est comme si alors je devenais moi-même Il ouvre. Il tente de l'embrasser. Elle se dégage
la fenêtre. Elle continue à regarder. A travers moi. Tu doucement. Ils restent immobiles face à face en silence.
dors ? TRISTAN : C'est bien que tu sois venue. Entre
Non tu ne dors pas.
(Elle refuse de la tête)
Elle était belle ma mère. Elle me chantait des chansons
très douces et tristes qui me faisaient pleurer. Elle avait MARIE : Je suis venue pour m'excuser
une voix basse, cassée. Elle fumait beaucoup. Des brunes
TRISTAN : De quoi ?
sans filtres qui lui laissaient une haleine lourde, des fils de
tabac sur les lèvres et les doigts jaunes. (Silence. Désignant la valise)
Ta mère c'est une sorcière. Non, enculé, ma mère c'est la Tu t'en vas ?
mère de Blanche-Neige. Celle qui est morte à sa
naissance. MARIE : Oui
Ma mère c’est celle que vous avez chassée
TRISTAN : Tu peux rester si tu veux
(Silence)
*
MARIE : Je suis désolée
TRISTAN : Ne le sois pas
Les 3 scènes suivantes se déroulent en parallèle (1) Tu ne sais pas ce que cette nuit a été pour moi
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(Silence) Où tu vas ?
LUCIE : Entre
MARIE : A Lyon dans un premier temps. Ensuite je verrai
(Un temps. Il rentre chez lui. La lumière s'éteint. Il (Mél ne bouge pas)
revient avec sa veste) MEL : La pétition Tu sais qui l'a signée Lucie ?
Qu'est-ce que tu fais ? LUCIE : On était petits à l'époque
TRISTAN : Je t'emmène MEL : Tous ils l'ont signée Ils me l'ont dit là-bas
MARIE : Non Une hDT ça s'appelle Sur ordre du maire
Pour trouble de l'ordre public
TRISTAN : Laisse-moi juste faire ça encore pour toi
Ensuite je te ficherai la paix LUCIE : Viens Ne reste pas là
(Temps. Ils sortent) MEL : Elle ne m'a même pas reconnue
C'était comme si elle ne me voyait pas
(Lucie lui caresse doucement le visage)
(2)
LUCIE : On y retournera ensemble demain si tu veux On
Mél à la porte de chez Lucie. Lucie ouvre. trouvera un moyen de la faire sortir
MEL : Ils n'ont pas voulu la laisser sortir MEL : Toutes ces années
J'ai dû repartir comme ça La laisser là-bas
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LUCIE : (Elle l'embrasse) Je suis avec toi On est ensemble (Sur le toit de la maison inachevée. Vincent et Romain
dorment dans les bras l'un de l'autre)
MEL : Et maintenant ?
LUCIE : Je suis avec toi
6. Jour
(Noir)
(3) La charpente du toit de la maison inachevée au tout petit
matin. Vincent dort encore. Romain à ses côtés éveillé. La
Laura à la porte de chez Valentin. Il ouvre. voix de Romain au micro / au public.
VALENTIN : Laura. Qu'est-ce que tu fais là ? ROMAIN :
(Elle ne bouge pas) J'ai fait le désespoir de ma mère. Elle rêvait pour moi à
Je suis content de te voir Je t'ai appelée plusieurs fois mais tu quelque chose de grand et de savant, quelque chose avec
ne répondais pas J'étais inquiet Tu ne veux pas entrer ? de l'argent. Mais moi je voulais être un petit. Ce gamin
Ça ne va pas ? Tu veux que je te ramène chez toi ? fera mon désespoir qu'elle disait ma mère. Moi je me
Laura Réponds-moi mettais au fond de la classe et j'attendais, silencieux, que
Tu trembles Tu es trempée Laura ça passe. Une nuit je me suis enfui. J'ai descendu l'escalier
Qu'est-ce qu'il s'est passé ? sans faire de bruit, j'ai ouvert la porte, et je me suis mis à
courir dans les champs. J'ai couru sous la lumière de la
(Laura s'effondre doucement sur elle-même. Il la retient, lune jusqu'à ce que le cœur me sorte de la poitrine. Ils
la relève et la porte difficilement chez lui. Noir) m'ont retrouvé le lendemain soir, au fond d'un poulailler.
J'essayais de gober un œuf comme j'avais vu le faire dans
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Tom Sawyer. A partir de ce jour-là ils m'ont fichu la paix. Un jour ma sœur montera sur mon bateau, son chant en
Je crois que tout le monde pensait que j'étais un peu gonflera les voiles et nous nous envolerons tous deux loin
attardé. Moi ça m'allait. Quand tu es attardé on te fiche la d'ici.
paix. Le médecin avait donné des médicaments pour moi. Je ne suis pas fou. Ce n'est pas de la folie. C'est de la
Je faisais semblant de les avaler et je les glissais en douce physique quantique. Et je trace des plans et des équations
au chien, sous la table. Le chien est mort dans l'année. comme d'autres calculent leur monnaie. Ma mère s'est
Comme quoi il ne faut jamais se fier aux médecins.
jetée du haut du pont de chemin de fer l'année de mes
Tous ils disent que mon bateau ne naviguera jamais. Parce
qu'il n'y a pas d'eau par ici. Moi je dis qu'un tas de choses onze ans.
peut arriver, un déluge par exemple. C'est bien arrivé par Depuis je me suis attardé.
le passé. Il faut faire confiance. Comment je pourrais J'attends le déluge qui nous emportera.
construire mon bateau si je n'avais pas espoir qu'il puisse
un jour naviguer. Je ne suis pas fou. Je prends mon temps. (Julien arrive, portant un plateau avec des croissants et
J'ai tout mon temps, jusqu'au déluge. Quand il sera des cafés)
terminé je le baptiserai. On baptise les bateaux pour leur
JULIEN : Salut Romain
donner une âme. Le mien s'appellera Jolly roger.
Ici c'est le pays des enfants perdus. Un pays imaginaire ROMAIN : Salut Julien
où les bateaux sont des promesses de mer. Et s'il ne se JULIEN : Un café ?
trouve pas d'eau pour les faire naviguer, il arrive qu'ils
volent. ROMAIN : Merci Mets-le sur la planche devant toi
(Il fait coulisser jusqu'en bas une petite plateforme sur
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laquelle Julien pose le plateau. Romain la hisse jusqu'à Ça ne se guérit pas comme ça un chagrin d'amour
eux)
JULIEN : Qu'est-ce que tu en sais toi avec ton bateau ?
Tu veux monter ?
ROMAIN : Je le sais C'est tout
JULIEN : Non merci J'ai le vertige
Vous comptez rester longtemps là-haut ? (Julien s'éloigne. Romain attaque son petit déjeuner tout
en caressant la tête de Vincent. Chez Valentin. Lucie et
ROMAIN : Prendre de la hauteur permet de relativiser Sam assises à une petite table de cuisine. Julien passe la
JULIEN : Il dort tête)
JULIEN : Ce serait peut-être mieux que vous redescendiez LUCIE : C'est gentil Assieds-toi
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SAM : Laura dort Valentin est sorti Valentin y est parti à l'aube. Depuis on n'a eu aucune
nouvelle
JULIEN : Si je peux faire quelque chose
(Julien se dirige vers la porte)
LUCIE : Non Mais merci pour les cafés JULIEN : Je vous tiens au courant
On n'a pas fermé l'œil de la nuit (A Sam)
JULIEN : Elle est malade ? Appelle-moi si tu as besoin
(Silence) SAM : Julien
LUCIE : Elle était chez Alexis ils révisaient pour leurs (Elle l'embrasse soudain. Temps)
exams ils ont bu et
JULIEN : C'est malin
SAM : Il l'a violée. Quoi Ce n'est pas la vérité ?
(il sort. Silence. Regard de Lucie)
LUCIE : Ce n'est pas clair ce qui s'est passé
JULIEN : Merde SAM : C’est rien. C’est juste un ami
(Silence) J’ai beaucoup de tendresse pour lui. Il a des TOCs
Est-ce qu'il y a quelque chose que je peux faire ?
LUCIE :Tu l’embrasses parce qu’il a des TOCs ?
LUCIE : Est-ce que tu peux aller chez Alexis ?
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SAM :Je ne suis pas amoureuse de Julien LUCIE :C’est Alexis Pas un type qu’on ne connaît pas
(silence) (silence)
SAM : On en devrait pas prévenir les parents ? Tu sais que Mél est revenue. Mélody. La fille de l’idiote
SAM : On devrait au moins l’emmener chez un médecin SAM :A nos âges oui Tu l’as vue ?
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LUCIE : C’est elle qui dormait chez moi cette nuit SAM : Elle a peut-être autre chose à faire de sa vie
SAM : Ah je savais bien qu’il y avait quelqu’un LUCIE : C’est ça qu’elle veut faire de sa vie
Elle ne s’est pas installée dans la maison de sa mère ?
(silence)
LUCIE : C’est sale et en désordre là-bas. Après toutes ces
années Tu imagines. Et puis elle n’était pas très bien hier soir SAM : Vous avez l’air très intimes
Ils ont refusé de laisser sortir sa mère
LUCIE : Nous sommes très proches. J’ai beaucoup
SAM : Elle veut faire sortir sa mère ? d’affection pour elle
LUCIE : Oui La ramener ici C’est très important pour elle SAM : Mélody, ce serait un peu ton Julien à toi ?
Elle dit que c’est ça qui l’a fait tenir toutes ces années
La pensée qu’un jour elle pourrait ramener sa mère chez elle LUCIE : Ça n’a rien à voir
Qu’elles pourraient revivre ensemble comme avant
(Laura apparaît à la porte de la chambre)
SAM : Elle n’a plus 10 ans
LAURA : Vous n’avez pas dormi ?
LUCIE : Justement Elle pourra s’en occuper
SAM : On attendait ton réveil
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LUCIE : Commet ça va poussin ? Je suis majeure C’est moi qui décide
LAURA : Ça va Tout va bien Je vais rentrer à la maison SAM : Ce serait mieux pourtant
maintenant Où t’as mis mes vêtements Sam ?
LAURA : Non Ça ne sera pas mieux Au contraire
LUCIE : On les a mis dans un sac
LUCIE : Tu devrais réfléchir
LAURA : Je vais les prendre pour les laver
Et je te laverai ton legging et ton pull par la même occasion LAURA : C’est tout réfléchi. Donne-moi le sac
SAM : Pour la police SAM (allant chercher le sac et le jetant à terre) : Merde
Réfléchis Laura Ça se nettoie pas comme les fringues
LAURA : Il n’est pas question que j’aille à la police
LAURA : C’est Alexis On était dans la même classe en
(temps) primaire On a quasiment grandi ensemble Il est intelligent Il
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travaille énormément C’est de nous tous celui qui a le plus (Sam sort)
de chance de s’en sortir Et moi je détruirai tout ça pour une
soirée qui a glissé ? LUCIE : Tu dois réfléchir encore
SAM : Ce n’est pas ce que tu nous as dit cette nuit LAURA :J’ai réfléchi toute la nuit J’ai bien réfléchi à tout
Je ne veux pas aller à la police Et tout le reste ensuite
LAURA : Je veux juste qu’on cesse d’en parler Et que tout redevienne
Et puis après Il y a le pardon Je suis assez forte pour ça comme avant Je suis assez forte pour ça
MEL :On était devenus très proches Et puis l’été est venu et LAURA : C’est Lucie qui t’as demandée de venir me
on est partis au bord de la mer Et j’étais presque heureuse cet raconter ça ?
été-là Un soir qu’on se promenait sur la plage tous les deux MEL : Non Elle n’est pas au courant
Il m’a embrassé Mon cœur battait si fort que je pouvais (Valentin entre dans l’église)
l’entendre J’ai tenté de me débattre mais je n’avais plus de Salut Laura
force Une poupée de chiffon (Mél sort de l’église)
VALENTIN : C’est comme si je ne savais plus mettre les VALENTIN : Je ne te demandais rien.
mots les uns devant les autres.
LAURA : Et maintenant je te vois là devant moi
LAURA : Tu n’as jamais été très à l’aise avec ça de toute Et c’est comme si mes yeux s’étaient ouverts
façon.
VALENTIN : Laura
VALENTIN : J’ai été tellement bête
LAURA : Tu es si entier, si pur
LAURA : Non c’est moi Mais j’ai été bien punie.
VALENTIN : Non je ne le suis pas
VALENTIN : Ce n’est pas une punition Je ne te raconterai pas tout ce que j’ai fait ou pensé, ça me
regarde Je ne suis pas joli Mais nous sommes des gens de
LAURA :J’ai été orgueilleuse et bête bonne volonté Et si tu voulais bien de moi j’en serais
J’ai été flattée qu’il m’embrasse heureux
VALENTIN : Ce qu’il a fait ça écrase tout le reste LAURA : Comment je le pourrais maintenant
VALENTIN : Tu ne veux pas sortir ? Il fait froid dans cette CLARISSE : C’est bien de pouvoir se parler toutes les deux.
église Ta mère ne t’a jamais rien dit.
(Ils s’éloignent. Elle lui prend la main) CLARISSE : Sur ma mère Sur mon père Sur nous
JULIEN : Pas que des mecs, tu aurais vu la tienne MEL : J’étais trop secouée je crois
En 12 heures j’avais trouvé un père Et avec lui un frère et
SAM : (au public) une sœur Et puis une fille qui m’embrassait à pleine bouche
Forcément. Ma jumelle. Ça me faisait quelque chose. Une fille qui me plaisait drôlement Et que j’allais quitter
Ça faisait beaucoup
LUCIE : Et voilà
Comme ça chacun dans sa petite case LUCIE (au public) : Romain était ému aussi. Il ne cessait de
jeter des coups d’œil à sa sœur. A Mél je veux dire.
SAM (au public)
Il y a eu un silence. Et puis tout le monde s’est récriée à la MEL : Qu’est-ce que tu as grandi.
fois, que non, que c’était super, que l’important c’était
qu’elle se sente bien dans sa peau, qu’on était contents pour ROMAIN : Je construis un bateau
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Dans le champ derrière la maison. Tu veux venir le voir ? retrouver. Romain raconta à Mél que lors de la fameuse nuit
où la mère de Mél était venue chez eux, elle n’avait fait
MEL : ça me ferait plaisir aucune crise, qu’ua contraire les deux femmes s’étaient parlé
très calmement, que la mère de Clarisse et Romain se doutait
TRISTAN : Il faudrait vraiment qu’on décolle d’ici. de quelque chose depuis longtemps et qu’elle avait pris la
Le secrétariat de l’hôpital va finir par fermer avant qu’on décision cette nuit-là de quitter leur père et de partir avec
arrive eux. Lui et Clarisse avaient tout entendu et ça avait été
terrible pour Clarisse qui adorait son père. Elle avait dit à
MEL : Je voudrais juste jeter un coup d’œil au bateau de Romain qu’elle ne pouvait pas laisser détruire leur famille
Romain avant de partir. Ce n’est pas tous les jours qu’on a comme ça. Elle avait attendu le retour de leur père et elle lui
un frère tout neuf. Et que ce frère construit un bateau dans un avait tout raconté. Il était ivre comme souvent et était entré
champ. dans une de ces colères noires qui les terrorisaient. Il avait
hurlé après leur mère, l’avait frappée et enfermée. Et le
LUCIE (au public) : lendemain il avait lancé cette pétition pour demander
Tristan avait fini par accepter. Il bougonnait mais je crois l’internement de la mère de Mél. Et leur mère s’est jetée du
qu’il était content au fond de faire un peu partie de la bande. pont quelques semaines après.
Moi aussi j’étais contente qu’elle reste quelques instants de
plus. On est tous partis en direction du bateau. Même Julien MEL : ça va lui faire du bien de partir, à Clarisse
qui a laissé son café comme ça en début de soirée. Romain et
Mél marchaient devant. Ils avaient l’air très émus de se ROMAIN : Ou ça ?
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en haut du bateau. On a peur qu’elle tombe.
MEL : Dans son école à Lyon
(Tout le monde se précipite. Tout en haut du bateau, Clarisse
JULIEN : L’Atelier lyrique porte une robe en voiles de soie)
ROMAIN : Elle ne va nulle part. CLARISSE : Si tu voyais comme c’est beau le monde d’ici
SAM : Mais ses cours de chant. Ses auditions LAURA : Clarisse, redescends. C’est dangereux.
ROMAIN : Elle n’a jamais pris de cours de chant. CLARISSE : Je vois la plaine à perte de vue. C’est
Quand elle n’est pas à l’usine, elle s’enferme dans sa magnifique.
chambre. Vous êtes tous là. Montez. Ici on est les rois.
Et elle écoute des heures durant de vieux disques d’opéra ROMAIN : Clarisse. Tu es trop haut.
C’est ma mère qui voulait être chanteuse, elle en parlait
souvent CLARISSE : Il lui manque des voiles à ton bateau Romain.
Je vais lui en donner. De grandes ailes de soie pour qu’on
LUCIE (au public) : s’envole.
On avait fini par arriver pas très loin du chantier. Et là on a
vu Valentin accourir vers nous. SAM : Clarisse. Fais attention. Tu risques de glisser.
VALENTIN : Viens vite Romain. Ta sœur est montée tout CLARISSE : Est-ce que vous savez ce que j’ai chanté pour
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l’audition ? ROMAIN : Clarisse Tu devrais redescendre tout doucement
maintenant
JULIEN : Non. Qu’est-ce que c’était ?
CLARISSE : Tu as vu Romain, ton bateau, il vole. Tu avais
CLARISSE : Le grand air de Samson et Dalila. Quel culot raison Et moi dessus avec
Ils ont dit dans un premier temps. Quel culot elle a eu de
choisir cela. Et puis ils m’ont applaudie. Tout le jury debout LAURA : (au public)
Ils m’ont applaudie. Ensuite il a fait nuit Longtemps Et puis le printemps est
arrivé
ROMAIN : Fait attention Tu vas te prendre les pieds dans ta
robe ROMAIN : Clarisse
CLARISSE : Mon costume Silence Je chante (elle CLARISSE : Je t’aime petit frère
commence à chanter. Elle s’interrompt souvent pour faire
des remarques) (Elle vacille. Le chant est interrompu par le bruit
Vous avez de petites mines C’est le temps d’ici Il fait trop assourdissant d’un train. Noir)
gris.
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