CONCOURS COMMUN 2003
DES ÉCOLES DES MINES D’ALBI, ALÈS, DOUAI, NANTES
Épreuve de Français
(toutes filières)
Jeudi 22 mai 2003 de 14h00 à 18h00
Instructions générales
1. Vous devez vérifier que le sujet comprend 4 pages numérotées 1/4, 2/4, 3/4 et
4/4.
2. Vous êtes invité(e) à porter une attention particulière à la rédaction : les copies
illisibles ou mal présentées seront pénalisées.
3. Vous collerez sur votre première feuille de composition l'étiquette correspondant
à l'épreuve de Français.
Instructions spécifiques à l'épreuve de Français
L'épreuve de Français est corrigée avec un barème sur 60 points : contraction sur 20
points et dissertation sur 40 points.
Les fautes d’orthographe, de syntaxe, d’accentuation et de ponctuation seront
sanctionnées, tandis que seront valorisées les copies rédigées avec correction, voire
élégance.
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L’aventure de la paix
Personne ne saura jamais mieux que moi la nécessité de l’aventure pour la
jeunesse ; et pour l’homme. C’est un énorme besoin vital ; et c’est pour l’avoir oublié
que l’homme moderne perd si violemment sa jeunesse. Il est aujourd’hui attaché à la vie
comme à une table d’opération. L’aventure de la vie, il ne la vit plus ; il la subit endormi.
Il n’a plus que les mouvements et les gémissements de celui qui a perdu conscience. Le
goût de la liberté et des espaces, s’il l’a toujours dans sa bouche et dans ses poumons,
c’est que ce goût ne peut mourir qu’avec la mort : mais il n’y a plus de réponses dans
ses muscles et dans ses nerfs ; il est allongé endormi dans son esclavage, et quand il
s’imagine partir, c’est un fantôme de fumée qui s’en va à sa place ; lui, son corps divin,
son sang, son cœur capable d’aimer sont enchaînés à la table, sous les mains
sanglantes du chirurgien. C’est pourquoi les jeunes hommes acceptent encore la
guerre. Il faut se sauver à tout prix de la chirurgie politique. C’est le besoin éperdu de
l’âme et c’est pourquoi parmi les garçons aux yeux farouchement bleus la guerre
marche comme un rêve acceptable. Ils se paient peut-être de mots patriotiques, mais en
réalité ils ne regardent pas l’épée que la guerre porte dans sa main droite, mais sa main
gauche qui secoue des poignées de routes libres et vertes ; ils ne frémissent pas aux
sifflements des serpents de ses tempes1, mais ils s’extasient aux grondements profonds
des vents qui gonflent les voiles de ses cheveux.
L’aventure !
Mais l’aventure de la paix est plus grande que l’aventure de la guerre. Il faut plus
de virilité pour faire un enfant que pour tuer un homme.
L’aventure, c’est l’emploi de la force mâle, ils le savent ceux qui ont inventé la
virilité de l’arme. Mais, se croire viril parce qu’on porte une arme est un aveu
d’impuissance. Il n’y a de virilité qu’en soi-même ; essayer de la trouver hors de soi-
même c’est avouer qu’on n’en a pas. Et il faut bien ne pas en avoir pour faire la guerre.
La guerre est l’entreprise humaine qui a le moins besoin de virilité. Elle est basée sur
l’obéissance passive, absolue et infinie, aux ordres et aux contrordres des chefs. Elle ne
peut s’exercer que si ceux qui la font abdiquent leur conscience, leur liberté, leur libre
arbitre entre les mains de ceux qui la font faire. Elle ne peut continuer et se parfaire que
si ceux qui la font sont assez lâches et assez veules pour être terrorisés par un poteau,
une corde et un bandeau pour les yeux. Ces gens, parmi lesquels on taille, on frappe
pour faire des exemples, ce parc d’hommes à qui l’on dit : et maintenant, allez-vous
obéir ? Cette obéissance imposée par des châtiments, est-ce que tout cela s’adresse à
la virilité ? La guerre est toujours conçue, préparée et déclenchée par des vieillards, des
financiers et des politiciens, c’est-à-dire précisément par des hommes qui regrettent leur
virilité perdue. Tous les autres motifs soi-disant nobles donnés à la guerre sont
accessoires. Le vrai motif c’est jouir. Jouir d’une puissance de commandement, de
domination totale, sans contrôle, allant jusqu’à l’absurde jouissance terrible du vieillard
qui a perdu ses forces et qui peut manier toutes les forces de la nation et qui les a à son
service sous lui ; jouir du feu de la finance, puissance du standing, écraser, vaincre ; et
si tant est que l’on puisse employer le mot « honorable », pour des politiques, pour les
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La guerre est ici comparée à une gorgone, monstre mythique grec, représenté sous la forme d’une
femme avec une chevelure de serpents, qui pétrifie ceux qui la regardent.
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politiques les plus honorables, jouir de l’idée maîtresse. En quoi cela regarde-t-il la
jeunesse ? Quel est l’enjeu qu’elle espère tirer du jeu ? Aucun. Elle n’est pas financière
pour un sou et, si elle a été politique, elle a reniflé désormais dans ces chemins trop
d’odeurs d’abattoir pour ne pas lui préférer des routes qui aboutissent ailleurs. Mais, elle
est fraîche et forte ; sa fraîcheur embellit les choses les plus laides et sa force, elle a
trop de confiance en elle pour ne pas, insolemment, l’affronter à n’importe quoi. Certes,
il n’est pas possible qu’on lui cache l’aventure de la paix ; sa virilité naturelle la lui ferait
découvrir au fond même des plus noirs orages ; non, on ne la lui cache pas ; on
l’éloigne d’elle seulement ; on la lui fait désirer ; on la fait servir d’appâts ; elle brille au-
delà des épreuves à subir d’abord. Aimer, vivre, oui, bien sûr, mais après ; d’abord la
guerre. Etre libre, être jeune, être noble, être fort, oui, bien sûr, mais après ; d’abord la
guerre. Vous ne pourrez être librement jeune et librement homme qu’après la guerre. La
sujétion dans laquelle vous êtes maintenant (et qui n’est que la préparation à la guerre,
la recherche de la guerre, la construction de la guerre, l’effort des impuissants qui
veulent posséder), la sujétion dans laquelle vous êtes, la guerre vous en délivrera. La
guerre protège la paix, construit la paix, construit votre jeunesse. Courir l’aventure de la
guerre c’est préparer l’aventure de la paix. Tout vous attend au-delà.
Rien ne vous attend au-delà. Il n’y a rien au-delà. Vous allez tout simplement
servir. La guerre ne protège que la guerre. La guerre ne crée que la guerre. La vérité est
extrêmement simple. Le désarroi des esprits se mesure à la nécessité de redire les
vérités les plus simples. La guerre est tout simplement le contraire de la paix. C’est la
destruction de la paix. Une destruction ne protège ni ne construit ce qu’elle détruit. Vous
défendez votre liberté par la guerre. La guerre est immédiatement la perte totale de
votre liberté. Comment la perte totale de la liberté peut-elle protéger la liberté ? Vous
voulez rester libre et il faut immédiatement vous soumettre ; l’absolu de votre victoire
étant en rapport direct avec l’absolu de votre soumission. Vous me dites soumission
momentanée jusqu’à la victoire. Méfiez-vous des mots : la victoire de qui ? de vous qui
défilerez au pas dans les rangs et ferez « tête droite » et présenterez l’arme jusque sous
les arcs de triomphe ? Non, victoire de ceux à qui vous présenterez les armes et que
vous saluerez au commandement de « tête droite » : vous avez défendu votre liberté
par la guerre ; vous avez gagné la guerre de la liberté et vous êtes dans la soumission
la plus totale. Vous me dites momentané, mais qui fera cesser ce momentané ? Pas
vous puisque vous n’êtes plus libre. Le bon vouloir de vos chefs ? Vous convenez donc
que votre liberté est sujette de vos chefs. Et si elle est sujette vous ne l’avez donc pas
défendue et vous êtes tombé dans le danger que vous vouliez éviter. Donc la guerre ne
peut pas défendre la liberté. Elle ne peut rien défendre qu’elle-même. Et quand elle
vous présente le poteau, la corde et le bandeau pour les yeux, elle se défend elle-
même, seule.
Au matin de toutes les mobilisations générales, les guerres qu’on présente sont
toujours raisonnables. Ceux qui refusent alors de la faire ont l’air de refuser la marche
en avant. Ils refusent seuls de reculer. Car se servir de la guerre pour s’enrichir
d’empires ou de richesses spirituelles c’est devenir plus pauvre de tout. Se servir de la
guerre pour se défendre contre une philosophie de la vie c’est adopter cette philosophie
car si elle est devenue à ce point dangereuse que vous n’ayez plus contre elle que le
recours à la guerre, c’est en adoptant sa forme même que vous pourrez lui imposer à
elle-même les dangers que sa forme vous impose. Se défendre du fascisme par la
guerre c’est le créer. Défendre ses libertés par la guerre, c’est les abolir. Faut-il encore
le prouver dans ce pays qui, sous le prétexte de se préparer à une guerre pour défendre
ses libertés, les restreint chaque jour et les perd les unes après les autres. La guerre, la
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préparation même à la guerre est un travail d’impuissants. Ce que vous voulez protéger,
vous le perdez d’abord tout de suite ; vous ferez la guerre par surcroît, pour rien. Toutes
les guerres ont été faites pour rien.
De quel au-delà de la guerre ont-ils l’audace de vous parler ? Des verts
pâturages de la vie ? Ils ne seront jamais plus verts qu’ils ne sont devant votre
jeunesse, vos nerfs sains, votre sang non encore encharbonné de souffrances
physiques et morales, votre cœur encore fier. (…) Le monde n’existe qu’à mesure de ce
que vous êtes capables de comprendre de lui. Aurez-vous, par la guerre, fait une
expérience naturelle qui agrandira votre compréhension du monde ? Non, vous aurez,
au contraire, martyrisé votre appareil sensuel, diminué vos chances de comprendre, et,
dans cet au-delà qu’on vous promet, seriez-vous même individuellement propriétaire de
tout l’ensemble des empires que vous aurez gagnés ou protégés, que vous ne seriez
plus capable d’en goûter la moindre richesse.
Jean Giono, Recherche de la pureté, juin 19392
1 – Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 150 mots (plus ou moins 10 %). Vous les
comptabiliserez de 50 en 50 et indiquerez obligatoirement votre total exact. Un écart
compris entre 10 et 20 % par rapport à la norme de 150 mots entraînera une division de
la note par deux. Un écart supérieur à 20 % entraînera la note zéro. Il est rappelé que
« c’est-à-dire » compte pour 4 mots. Si certains mots du texte peuvent être réutilisés, on
proscrira toute reprise directe des formulations de l’auteur.
2 – Dissertation
«L’aventure de la paix est plus grande que l’aventure de la guerre ».
Dans quelle mesure votre connaissance des œuvres inscrites au programme
vous permet-elle d’expliquer et de discuter cette affirmation de Jean Giono ?
Il est demandé aux candidats de se référer aux trois œuvres du programme de
l’année 2002 - 2003, en proscrivant tout plan qui se bornerait à les examiner
successivement. La dissertation devra compter 1000 à 1500 mots (environ 7 à 10 fois la
contraction de texte).
Fin du sujet
2
Jean GIONO (1895 - 1970) : il fit de bout en bout la guerre de 1914 -1918, comme simple soldat ;
profondément marqué par cette expérience, il publia de 1937 à 1939 divers pamphlets pacifistes. Peu de
temps après la déclaration de guerre (3 septembre 1939), il fut condamné à deux mois de prison pour
appel à la désertion.
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