Végétation Naturelle Et Occupation Des Terres Au Burkina Faso (Afrique de L'ouest) - Cinq Décennies de Changement Dans Un Terroir Du Pays Sèmè
Végétation Naturelle Et Occupation Des Terres Au Burkina Faso (Afrique de L'ouest) - Cinq Décennies de Changement Dans Un Terroir Du Pays Sèmè
Ali BENE
ingénieur du développement rural, université de Bobo-Dioulasso et IRD UMR 208 (MNHN- IRD)
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Anne FOURNIER
chercheur phytoécologue IRD, UMR 208 (MNHN-IRD)
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Résumé
Le milieu naturel et social du Burkina Faso a été fortement modifié par l’accroissement de la
population, les aléas climatiques et la « mondialisation » au cours des dernières décennies. Cela se
traduit par des transformations sociales, de profonds changements dans l’occupation des terres et une
modification notable de la végétation naturelle. La présente étude évalue les changements
d’occupation des terres et de végétation intervenus depuis une cinquantaine d’années dans le
Kénédougou (ouest du Burkina Faso), une région en cours de saturation par l’arboriculture. Le travail
s’appuie sur une cartographie par télédétection du terroir du village de Kotoudéni en 1956, 1999 et
2010, une analyse écologique de la végétation et des enquêtes sur les changements auprès des
habitants.
Si, en 1956, la couverture végétale naturelle (« brousse ») était importante et diversifiée, elle a connu
ensuite une régression spectaculaire au profit des champs et vergers. L’étude du couvert arboré actuel
a permis d’identifier 118 espèces et de définir 6 groupements floristiques. L’enquête a révélé que la
régression notable de la brousse et des forêts-galeries à cause de l’extension rapide de l’arboriculture
et des zones agricoles s’est accompagnée de la raréfaction ou de la disparition de certaines espèces.
Mots clés
Dynamique de la végétation, conservation de la biodiversité végétale, évolution des espaces, photo-
interprétation et SIG, Afrique de l’Ouest.
Natural vegetation and land use in Burkina Faso (West Africa): five decades of change in
village environment among the Seme
Abstract
In Burkina Faso, the natural and social environment has been greatly affected by population growth,
climatic change and “globalization” in recent decades. This has resulted in social change, profound
changes in land use and a major modification of natural wild plant growth. This study evaluates the
changes over the last fifty years in Kenedougou Province (western Burkina Faso), a region now
largely devoted to fruit growing. It is based on mapping by remote sensing of the village territory of
Kotoudeni in 1956, 1999 and 2010, an ecological analysis of vegetation, and interviews with
inhabitants about change.
Wild plant growth (“bush”) was widespread and diverse in Kotoudeni in 1956, but has decreased
dramatically giving way to farms and orchards. A study of the current tree cover threw up 118 species
in six floristical groups. The interviews revealed that the significant loss of bush and gallery forests
due to the rapid expansion of fields and orchards has been accompanied by the depletion or extinction
of some species.
Keywords
Vegetation dynamics, conservation of plant biodiversity, land use, photo-interpretation and GIS, West
Africa.
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Colloque de Ouagadougou 8-10 mars 2012
INTRODUCTION
L’assèchement climatique particulièrement prononcé qu’a connu l’Afrique de l’Ouest
pendant les années 1970-1990 (Nicholson, 2000, 2005; Wittig et al., 2007, Mahé et Paturel,
2009) est allé de pair avec une transformation rapide des systèmes écologiques et sociaux.
Dans la zone écologique la plus propice à l’agriculture, celle des savanes, de vastes
superficies se sont ainsi transformées en secteurs agricoles avec une fragmentation des
milieux naturels et une perte importante de diversité biologique (MECV, 2007). De plus, dans
ces savanes, où le passage annuel des feux et le pâturage par les herbivores font partie des
principaux facteurs écologiques qui structurent les milieux naturels (Fournier et al., 2001), des
secteurs entiers ne brûlent plus à cause de l’amenuisement et de la fragmentation de la
« brousse », ce qui peut aussi avoir une forte incidence sur la biodiversité végétale (Devineau
et al., 2010). Le Burkina Faso tire ses principales richesses de l’agriculture et de l’élevage, qui
contribuent pour près de 40 % à son PIB, assurent 80 % de ses exportations et emploient
environ 86 % de la population active ; il s’agit d’une agriculture extensive, faiblement
mécanisée et utilisant peu d’intrants, dominée par la petite exploitation familiale (MAHRH,
2007). Le pays, en particulier la région des savanes dites « soudaniennes » (Guinko, 1984 ;
White, 1986), ressent fortement les changements globaux ; les habitants sont d’ailleurs très
conscients des modifications environnementales en cours (West et al., 2008). Dans la
province du Kénédougou, elles prennent la forme particulière d’une explosion de
l’arboriculture fruitière (PNGT2, 2002). Dans cette étude, nous nous proposons de récapituler
les changements d’occupation des terres depuis cinq décennies et de dresser un état des lieux
de la végétation naturelle actuelle dans le terroir d’un village du département d’Orodara, qui
est inclus dans cette province. Nous tentons aussi de donner un premier aperçu de la
perception qu’ont les habitants de ces changements.
MATERIEL ET METHODES
Présentation de Kotoudéni, village d’arboriculture dans le Kénédougou
Le terroir de Kotoudéni est implanté à 16 km de la ville d’Orodara entre 10° 55’ et 11° 00’
de latitude nord et 5° 00’ et 5° 05’ de longitude ouest. Il s’étend sur de vastes étendues planes
et faiblement accidentées d’une altitude moyenne de 450 m, auxquelles s’ajoutent quelques
collines (Fig. 1). Il est parcouru par de nombreux marigots, permanents ou temporaires selon
l’endroit et la saison (RGPH-2009). Les sols sont, pour la plupart argileux en profondeur et
soit argilo-sableux à argileux, soit limono-argileux en surface (PNGT 2002, Fontès et al.,
1994). Malgré la faible distance au chef-lieu de département (Orodara), la médiocrité des
voies qui mènent à ce village entraîne un certain enclavement.
La population du village, principalement composée de cultivateurs sèmè et turka, a
pratiquement doublé en une dizaine d’années, passant de 480 à 814 habitants entre 1998 et la
dernière estimation de 2006 (INSD 2008 ; RGPH 2009). Les Sèmè, comme ils se désignent
eux-mêmes dans leur langue (terme que nous emploierons donc aussi), sont appelés Siamou
(mot dioula) par l’administration. Ils sont les plus nombreux (environ 70 %) et se regroupent
surtout au centre du village et dans les hameaux de culture de Wossomon, Tounkoura et
Tanhikoloma. En tant qu’autochtones descendants du fondateur du village, ils détiennent le
pouvoir traditionnel. Ils possèdent leur propre langue, mais communiquent en dioula avec
l’extérieur. Les Turka sont les plus nombreux après les Sèmè, ce sont des allogènes qui
habitent surtout les hameaux de culture de Tchintchingouèra, Wossomon, Tanhikoloman et
Tounkoura. D’autres groupes aux effectifs plus réduits, comme les Dioula, les Peulh, les
Gourounsi etc. se répartissent sur toute l’étendue du terroir.
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Végétation et occupation des terres dans le Kénédougou
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Prise de
Source Références Échelle Caractéristiques
vue
Mission IGN N.C-30-XIV
A.O.F- 56-57 426, 427,428
1956
Mission IGN N.C-30-XIV Émulsions
A.O.F- 56-57 423, 424, 42. 1/50 000 panchromatiques
Mission IGB 99 L 34 0500 (noir et blanc)
1999 175-B L 34 0501
BANFORA,
mars 99 L 34 0502
Image Google Restituée à 1,5 km
2008 9 juin 2008 Images satellitales
earth du sol
Tableau 1 : Images utilisées pour l’étude de l’occupation des terres dans le terroir de Kotoudéni
Figure 2 : Paysage de savane typique du Kénédougou (image Google Earth à 1/4200 du 9 juin 2008, téléchargée le 10
mars 2011)
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Végétation et occupation des terres dans le Kénédougou
500 à 2500 m2 généralement proposées pour la végétation ligneuse des régions soudaniennes
au Burkina Faso (Zoungrana, 1981 ; Fournier, 1991 ; Kiéma, 2007).
Dans chaque placette, un inventaire floristique de la végétation ligneuse fondé sur le
coefficient d’abondance-dominance de Braun-Blanquet (Tab. 2) a été fait et divers
descripteurs du milieu ont été renseignés. L’estimation globale du pourcentage de
recouvrement ligneux a été faite de manière standardisée le long de deux diamètres de la
placette (la règle choisie a été de toujours procéder à cette mesure sur les diamètres nord-sud
et est-ouest). La hauteur moyenne des ligneux a été estimée visuellement sur l’ensemble de la
placette et les principales espèces herbacées ont été notées. Ces mesures de recouvrement
global et de hauteur du couvert permettent d’ordonner les milieux les uns par rapport aux
autres sur des critères structuraux et non seulement floristiques. La texture des sols a été
évaluée au toucher sur une pincée de terre fine humectée (CNRS, 1968). Les traces de feu et
les actions anthropiques apparentes (coupe de bois, pression de pâturage) ont été relevées.
Pour les analyses, les données correspondant aux variables qualitatives ont été codées en
classes.
La fréquence des espèces a été calculée comme le rapport, exprimé en pourcentage, du
nombre de relevés où l’espèce était observée au nombre total de relevés faits dans le terroir.
Les relevés ont été classés sur la base de leur ressemblance floristique en effectuant une
classification hiérarchique ascendante (indice de Jaccard et division euclidienne) à l’aide du
Logiciel ADE-4 (2001)1 (Thioulouse et al., 1997). Les espèces caractéristiques des
groupements végétaux ainsi identifiés ont été recherchées à l’aide de l’indice de valeur
indicatrice IndVal (Dufrêne et Legendre, 1997). La diversité d’ensemble (dite gamma) a été
évaluée comme la richesse en espèces sur le terroir tout entier. Pour chaque groupement
végétal, la diversité locale (dite alpha) a été estimée comme la richesse moyenne en espèces
des relevés qui le constituent.
L’existence d’un lien entre les groupements végétaux et les descripteurs environnementaux a
ensuite été recherchée. On a eu recours à un test de Chi2 (utilitaire Excel PopTools) pour les
descripteurs qualitatifs (types de sol, pression anthropique) et à une ANOVA non
paramétrique (Kruskall-Wallis à 5 %) pour ceux qui étaient quantitatifs (logiciel PAST
Hammer et al., 2001).
Coefficients Signification
1
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Pour pouvoir parler de la perception du changement par les habitants de Kotoudéni, il est
nécessaire de décrire brièvement leur contexte social. Des enquêtes ont été menées auprès de
30 personnes de plus de 30 ans : des notables et des gens de diverses catégories
socioprofessionnelles. Parmi les notables auxquels nous nous sommes adressés figurent des
« Conseillers ». Ils servent d’intermédiaires entre les autorités municipales de la commune et
la population et sont des personnes nommées par les autorités administratives de l’État de
concert avec les villageois. Les autorités locales « traditionnelles » sont le chef de village et le
chef de terre dont les charges sont réservées à certaines familles. Le premier est surtout un
responsable politique traditionnel, mais il intervient aussi dans le lancement de rituels
collectifs dont certains sont aujourd’hui tombés en désuétude dans ce village très islamisé. Le
chef de terre, issu du patrilignage du fondateur du village, reste le responsable de la
distribution des terres et de sa gestion rituelle. Ces deux dignitaires sont très respectés et leur
rôle reste extrêmement important aux yeux de tous les habitants, mais leur autorité ne s’exerce
pas de manière autocratique : ils sont assistés dans leur charge par un conseil constitué des
chefs de famille, hommes généralement âgés. Outre ces notables, l’échantillon contient des
femmes, dont les activités et donc les connaissances diffèrent de celles des hommes, et des
représentants des deux principaux groupes socioprofessionnels : agriculteurs et éleveurs.
Les enquêtes semi-structurées ont été menées individuellement ou en groupe à Kotoudéni
et dans les hameaux de culture et campements (surtout chez les Peulh) qui en sont dépendants.
Des informations générales sur le village (histoire, organisation, accès à la terre…) ont été
recueillies, mais l’objectif des enquêtes était surtout de préciser la perception qu’ont les
habitants des changements relatifs à l’occupation des terres et à la végétation (en particulier
espèces disparues ou apparues, espèces devenues envahissantes, évolution de la structure de la
végétation…). Certaines espèces ayant été signalées comme envahissantes en l’absence de feu
(Thiombiano et al., 2009 ; Louis Ouédraogo com pers. 2010), nous avons inclus des
questions à leur sujet car le bouleversement du paysage a vraisemblablement une influence
sur le régime des feux (Fournier et al., ce volume).
RÉSULTATS
Un paysage d’agriculture familiale
L’emprise agricole est aujourd’hui très forte en pays sèmè : en 2010 champs et vergers
couvraient 86 % de la zone étudiée alors que les milieux naturels (« brousses » et forêts-
galeries) n’en représentaient plus que 12 %. De plus, ces derniers apparaissent très fragmentés
dans toute la région (Fournier et al. ce volume). D’après les habitants, les premiers vergers
ont été introduits d’abord à Diéri dans les années 1960, puis dans les autres villages entre
1970 et 1975.
À Kotoudéni, quatre grands types d’occupation des terres ont été reconnus par observation
au sol : 1) les champs (y compris les jeunes jachères), 2) les vergers, 3) les « brousses » (c’est-
à-dire les formations naturelles et vieilles jachères au couvert dense) et 4) les galeries
forestières. Les sols nus, rares dans le terroir, ont été regroupés avec les champs et jeunes
jachères.
Le domaine cultivé se compose de vastes vergers familiaux de manguiers, anacardiers et
arbres à agrumes ; ils sont plantés et entretenus par les producteurs locaux dans des parcelles
individuelles. La majeure partie de ce domaine abrite aussi des champs vivriers : du mil, du
maïs et de l’arachide.
Au sein des « brousses », nous avons distingué deux catégories de savanes les premières
peu denses (recouvrement ligneux de 15 à 30 % avec dominance d’arbustes de moins de 7 m),
les secondes plus denses (recouvrement ligneux de 30 à 60 % avec une hauteur de couvert de
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Végétation et occupation des terres dans le Kénédougou
plus de 8 m). La savane dense se trouve surtout sur les collines du sud-est du terroir, sa strate
ligneuse se compose notamment de Parkia biglobosa, Vitellaria paradoxa, Khaya
senegalensis et Terminalia avicennioides. Dans la savane peu dense, qui est la formation la
mieux représentée dans le terroir, se rencontrent surtout Pteleopsis suberosa, Hymenocardia
acida, Cassia sieberiana, Daniellia oliveri et Parinari curatellifolia. Sur la base de critères
physionomiques (hauteur moyenne, densité des arbustes et traces d’activités humaines) on
peut distinguer dans le terroir un type de végétation peu anthropisé qui correspond surtout aux
savanes denses et un type plus fortement anthropisé qui correspond aux jachères.
Des forêts-galeries bordent les principaux cours d’eau du terroir, les espèces ligneuses les
plus courantes y sont : Berlinia grandiflora, Elaeis guineensis, Uapaca togoensis et Cola
cordifolia.
Ces formations végétales naturelles, brousses et galeries possèdent un tapis graminéen plus
ou moins important. Dans les savanes, le tapis herbacé généralement dense et continu peut
atteindre jusqu’à 3 m de hauteur par endroits ; il est dominé par des espèces très variées de
Poacées, en particulier : Andropogon gayanus, A. pseudapricus, Schizachyrium sanguineum,
Pennisetum pedicellatum. Dans les forêts-galeries, le tapis herbacé discontinu se compose
principalement d’espèces annuelles comme Hyptis sp. et Andropogon sp..
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La brousse qui occupait plus des trois quarts du terroir en 1956 a connu une régression
rapide ; elle n’en couvrait déjà même plus la moitié en 1999. En 2010, soit 54 années plus
tard, les brousses ne couvraient que le quart du terroir et avaient un aspect très morcelé. De
même les galeries forestières ont régressé de façon spectaculaire entre 1956 et 2010, passant
d’environ 4 % de l’ensemble du terroir à 1 %. Ainsi, en l’espace de quelques années elles ont
perdu plus de 68 % de leur superficie totale. Désormais elles ne se rencontrent plus que sous
la forme de fragments résiduels et généralement très anthropisés. Brousses et galeries
forestières ont ainsi laissé la place aux champs, vergers et cultures maraîchères.
La très forte pression démographique dans le terroir de Kotoudéni s’est traduite, comme
partout au Burkina Faso, par une augmentation concomitante des surfaces cultivées. En 1956,
les champs n’occupaient que 20 % du terroir, mais en 2010, plus de la moitié du terroir est
cultivés. Les vergers absents du village en 1956 (figure 4) couvraient déjà une superficie
importante en 1999. Apparus au début des années 1970, ils ont énormément progressé, surtout
depuis 1999, et couvrent aujourd’hui près d’un quart du terroir. Pendant notre séjour sur le
terrain, il était d’ailleurs tangible que l’arboriculture continuait de progresser de manière
vertigineuse.
Figure 3 : Évolution de l’occupation des terres en hectares à Kotoudéni entre 1956 et 2010
Ces variations de types de couvert se sont accélérées durant la dernière décennie du fait de
l’introduction de nouveaux moyens technologiques (culture attelée et motorisée), de
l’augmentation de la densité en habitants et des changements de mentalité.
Les zones d’habitation se sont, elles aussi, considérablement étendues pendant les cinq
dernières décennies. Les hameaux de culture de Tchintchingouèra et Wossomon sont apparus
entre 1956 et 1999, ceux de Tounkoura et Tanhikoloman et un campement peulh s’y sont
encore ajoutés depuis. Cet essaimage a accompagné la forte augmentation de la population
dans le village.
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Figure 7 : Groupements floristiques de la végétation ligneuse établis par classification hiérarchique (logiciel ADE-4,
distance de Jaccard)
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L’unique groupement de l’ensemble I (g1 avec 4 relevés) contient tous les relevés de forêt-
galerie, formation que l’on rencontre le long des cours d’eau sur des sols argileux ou sablo-
argileux. Il s’agit de milieux au fort couvert ligneux (plus de 70 %) et d’arbres
significativement plus hauts (plus de 8 m en moyenne) que ceux de l’ensemble II et qui ne
présentent pas de trace de pâturage. Les espèces indicatrices de ce groupement sont
nombreuses, mais les cinq plus significatives (avec un indice IndVal supérieur à 50) sont
Berlinia grandiflora, Isoberlinia doka, Cola cordifolia, Sapium ellipticum et Elaeis
guineensis.
Les cinq groupements de l’ensemble II correspondent à divers milieux de savane venant
surtout sur sols sableux, plus ou moins pâturées, avec un couvert moins dense (15 à 30 %) et
moins haut (moins de 8 m en moyenne), que ceux de g1. Ces groupements sont relativement
peu différenciés, les indices IndVal de leurs espèces indicatrices sont d’ailleurs toujours
inférieurs à 50.
Le groupement g2 (3 relevés) est lié aux sols sableux, il a pour espèces indicatrices Entada
africana, Pteleopsis suberosa et Guiera senegalensis.
Le groupement g3 (3 relevés), sur sols sableux ou sablo-gravillonnaires, a pour espèces
indicatrices Securinega virosa, Fagara zanthoxyloides, Hymenocardia acida, et Citrus
aurantifolia. Contrairement à ce qu’on observe dans les champs, où l’on cultive des
herbacées, les espèces ligneuses fruitières peuvent se maintenir longtemps après l’abandon
des vergers et jachères. C’est ainsi qu’une espèce exotique cultivée comme Citrus aurantifolia
fait partie des indicatrices de ce groupement.
Le groupement g4 (9 relevés) rassemble, sur divers sols (sableux, sablo-gravillonnaires et
gravillonnaires) des relevés de savanes basses peu anthropisées, avec pour seule espèce
indicatrice Combretum micranthum.
Le groupement g5 (8 relevés), essentiellement constitué de savanes peu denses, ne présente
que deux espèces indicatrices : Swartzia madagascariensis et Burkea africana.
Le groupement g6 (5 relevés), sur sols sableux, est celui qui possède le plus d’espèces
indicatrices après g1, il s’agit de : Gardenia ternifolia, Bridelia scleroneura, Crossopteryx
febrifuga, Gardenia aqualla, Vitex simplicifolia et Terminalia laxiflora.
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DISCUSSION
Le changement d’occupation des terres à Kotoudéni
En 2008, les terres du pays sèmè comportaient 86,5 % de champs et vergers, 11 % de
brousses et vieilles jachères, 1,5 % de forêts-galeries et 1 % de zones d’habitation (Fournier et
al., ce volume). Avec 73 % de sa superficie occupée par des champs et vergers et 26 % par
des brousses et vieilles jachères, le terroir de Kotoudéni apparaît comme un secteur du pays
sèmè relativement moins touché que d’autres par le changement, ce qu’on peut mettre en
relation avec son relatif enclavement.
Le paysage de Kotoudéni a cependant connu un profond bouleversement depuis une
cinquantaine d’années. La population a presque doublé et les habitations, autrefois
concentrées dans quelques sites, se sont multipliées et implantées dans de nouveaux secteurs.
Parallèlement, le domaine cultivé a progressé de manière spectaculaire aux dépens de la
brousse. Une telle augmentation de la population et de la surface en culture est liée non
seulement à un croît démographique d’origine locale, mais aussi aux épisodes de sécheresse
des années 1973, 1983 et 1984 (Nicholson, 2005 ; Wittig et al., 2007 ; Mahé et Paturel, 2009)
qui ont conduit des groupes humains nombreux à migrer depuis le nord vers le sud du Burkina
Faso (Bercode, 2005). À Kotoudéni, les habitants gardent un souvenir indélébile de ces
mauvaises années, qu’ils en aient été les témoins directs ou que leurs aînés leur en aient fait le
récit. Diverses études au Burkina Faso et dans d’autres régions d’Afrique de l’Ouest ont mis
en évidence la densification de la population et la saturation agricole des terres depuis une
cinquantaine d’années et ont évoqué les risques environnementaux liés (par exemple Yaro et
Pilon, 2005 ; Zombre, 2006 ; Kiéma, 2007 ; Houndagba et al., 2007 ; Sawadogo et al., 2008).
La littérature souligne que ces migrations ont souvent amené des éleveurs dans des régions
qui ne connaissaient pratiquement pas l’élevage auparavant (par exemple Kiéma, 2007 ;
Boutrais, 2007). La forte pression pastorale induite par cet afflux a eu une influence notable
sur la composition floristique (Hanh-Hadjali et al., 2006). À Kotoudéni, l’installation des
éleveurs peulhs est assez récente, ils n’y a pas plus de cinq ans qu’ils sont venus en nombre
appréciable, entraînant une forte augmentation du nombre d’animaux, principalement des
bovins. À leurs propres troupeaux ils ajoutent des animaux qu’ils gardent pour les autres
habitants, tous devenus propriétaires de cheptel. Le gouvernement du Burkina Faso, qui est
conscient de tous ces changements et de la crise de la biodiversité, promeut des bilans et tente
à travers des projets et programmes (par exemple MECV, 1999, 2004, 2007) d’anticiper les
changements et leurs effets.
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graminée Andropogon gayanus dans les relevés de l’ensemble II témoigne certainement d’un
épisode de culture relativement récent. En effet cette espèce est connue pour abonder dans les
jachères en cours de reconstitution (Le Mire Pêcheux et al., 1996). On sait que cette espèce
très appréciée des bovins peut pratiquement disparaître dans les zones où ils sont nombreux,
tandis que d’autres espèces herbacées peu consommées par eux progressent (Diallo, 1995 ;
Wittig et al., 2002 et 2007 ; Kiéma, 2007). La fréquence de A. gayanus confirme donc que le
terroir de Kotoudéni n’est pas soumis à une très forte pression pastorale.
Les trois espèces signalées comme en cours de régression par les habitants (Diospyros
mespiliformis, Landolphia heudelotii et Trichilia emetica) font partie de la liste des espèces
signalées dans la monographie nationale sur la diversité biologique au Burkina Faso
(SP/Conagese, 1999) comme surexploitées, devenues rares et en voie de disparition. Pourtant,
dans le terroir de Kotoudéni, leur fréquence est encore de 41, 47 et 31 %. Il est à souligner
que les deux premières sont des plantes des bosquets et galeries, milieux qui ont toujours
occupé de petites surfaces et ont connu une régression massive avec la transformation du
paysage.
Par ailleurs, des milieux forestiers éclaircis par les prélèvements peuvent devenir
favorables à la régénération d’espèces de savane plus héliophiles. C’est ce que peut signifier
la présence d’espèces ligneuses de savane comme Pteleopsis suberosa, Guiera senegalensis,
Piliostigma thonningii et Bridelia scleroneura dans certains relevés du groupement de
galeries forestières (g1).
Bien qu’on puisse supposer que le régime des feux se soit modifié dans ce nouveau
paysage, les forêts-galeries restent en général épargnées, contrairement aux savanes, et aucune
des espèces connues pour envahir les milieux de savane en l’absence de feu ne présente
actuellement une progression sensible dans ce terroir.
CONCLUSION
Cette étude menée dans la province du Kénédougou avait pour objectifs de faire l’analyse
diachronique de l'occupation des terres et un état des lieux de la végétation actuelle tout en
recueillant la perception des habitants à ce sujet.
L’analyse diachronique a permis de quantifier les changements intervenus entre les années
1956 et 2010. Le terroir de Kotoudéni a connu une réduction considérable des formations
forestières fermées (brousses et les galeries forestières) au profit des champs et des vergers
qui sont devenus dominants. Cette évolution s’est faite dans un contexte de forte croissance
démographique et d’évolution de la technologie (culture attelée et motorisée) combinée à des
aléas climatiques (faible quantité et mauvaise répartition des pluies). Au vu de la dynamique
en cours, on peut craindre que certaines formations végétales comme les galeries forestières
disparaissent complètement et qu’une réduction considérable de la diversité biologique
correspondante se produise : d’ailleurs les deux espèces identifiées comme en forte régression
par les habitants vivent dans ce type de milieux. Bien qu’il soit légitime de faire l’hypothèse
que le régime des feux se modifie dans ce nouveau paysage, aucun signe d’un tel changement
n’est perceptible dans les traits floristiques des espaces restés naturels que nous avons étudiés.
D’après les habitants, les forêts-galeries continuent en général d’être épargnées par le feu et
aucune espèce envahissante liée à l’absence de feu ne montre de progression sensible.
L’extension des zones d’habitation est en revanche une cause de dégradation visible : les
relevés à proximité des villages montrent en général une flore très appauvrie. Une certaine
protection est cependant exercée par les habitants sur la végétation de quelques sanctuaires
boisés de petite taille.
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C’est, certes, la population qui, pour diverses activités, défriche les derniers milieux
naturels et met le feu aux espaces pourvus d’un tapis herbacé suffisamment fourni pour
propager le feu, mais c’est également elle qui protège certains autres espaces (notamment
sacrés). Dans le futur, l’évolution des milieux végétaux est entre les mains des habitants :
selon ce qu’ils choisiront de conserver ou d’exploiter, certaines espèces se maintiendront ou
pas. Le maintien d’espèces et d’espaces dans le terroir dépend donc de la valeur que les gens
leur accordent. Dans un objectif de conservation, et pour prévoir l’évolution de la biodiversité
de la région, il est donc indispensable de mieux connaître les représentations que les Sèmè ont
développées autour des plantes et des milieux végétaux : quelles espèces et espaces ils
protègent spontanément ou en réaction à une sensibilisation venue de l’extérieur.
Remerciements : nous remercions Manaka Douanio pour son appui sur le terrain, Saïbou
Nignan pour son importante contribution à l’identification des espèces, le Dr Jean Louis
Devineau pour ses conseils lors du traitement statistique des données de la végétation et sa
relecture du texte, Passari Oulla et Ives Bambara pour leur appui à la photo-interprétation et à
la cartographie, les habitants de Kotoudéni pour leur franche collaboration, et plus
particulièrement Aly Traoré, conseiller du village, et Yaya Traoré, guide interprète. Cette
recherche a été soutenue par le programme Radicel-K à l’aide d’un budget de la Région
Centre (France) et par l’UMR 208 de l’IRD.
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
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Végétation et occupation des terres dans le Kénédougou
161
Colloque de Ouagadougou 8-10 mars 2012
162
Végétation et occupation des terres dans le Kénédougou
163
Colloque de Ouagadougou 8-10 mars 2012
164
Regards scientifiques croisés sur le
changement global et le développement
Sous la direction de
Gwenaëlle FABRE, Anne FOURNIER
et Lamine SANOGO
Introduction 3
Écoles rurales, vers des orientations nouvelles : l’exemple des écoles de prox-
imité en Côte d’Ivoire, Fofana Abou 9
Rôles des griots et des forgerons dans la fabrication et le jeu des instruments de
musique des Sèmè d’Orodara (Kénédougou, Burkina Faso), Belliard François 65
237
Une base de données informatisée transdisciplinaire de la flore : un outil pour
l’étude du lien nature-société, Boyd Raymond [et al.] 165
Annexe 233
238