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Rapportminoritaire

Livre

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Rapport minoritaire

Lorsque Anderton vit le jeune homme, sa première pensée fut : Je deviens


chauve. Chauve, gros et vieux. Mais il ne le dit pas à haute voix. Au lieu de
cela, il repoussa son fauteuil, se mit sur pied et fit résolument le tour de son
bureau, le bras tendu avec une certaine raideur. Souriant avec une affabilité
forcée, il serra la main du jeune homme.
« Witwer ? s’enquit-il en parvenant à introduire un semblant d’aménité dans sa
voix.
— C’est cela, répondit l’autre. Mais pour vous, bien entendu, ce sera Ed. Du
moins si vous partagez mon peu de goût pour le formalisme superflu. » À son
air sûr de lui, on voyait bien que le jeune homme blond considérait la question
comme réglée. Ils s’appelleraient donc par leurs prénoms ; entre eux, la
coopération serait amicale dès le début.
« Vous n’avez pas eu trop de mal à trouver le bâtiment ? » interrogea Anderton
en restant sur ses gardes, bien décidé à ne tenir aucun compte de cette entrée en
matière par trop familière. Bon sang, il fallait qu’il se raccroche à quelque
chose ! La panique l’effleura et il se mit à transpirer. Witwer arpentait le bureau
comme si c’était déjà le sien… comme pour voir si ses dimensions lui
convenaient. Ne pouvait-il attendre un ou deux jours… un laps de temps
décent ?
« Aucun mal », répondit Witwer, guilleret, les mains dans les poches. Il
examina avidement les dossiers volumineux qui tapissaient les murs.
« Je n’arrive pas chez vous comme ça, à l’aveuglette, vous savez. J’ai quelques
idées personnelles sur la façon dont fonctionne Précrime. »
Anderton alluma sa pipe d’une main mal assurée. « Et comment fonctionne
donc Précrime ? J’aimerais bien le savoir.

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— Pas mal du tout, dit Witwer. Et même fort bien, en fait. »
Anderton le regarda droit dans les yeux. « C’est votre opinion à vous ? Ou
cherchez-vous simplement à me faire plaisir ? »
Witwer soutint innocemment son regard. « C’est mon opinion personnelle, mais
aussi l’opinion générale. Le Sénat est très satisfait de votre œuvre. Ses membres
sont même enthousiastes. » Il ajouta : « Aussi enthousiastes qu’on peut l’être à
leur âge avancé. »
Anderton accusa le coup mais, extérieurement, parvint à rester impassible – non
sans effort. Il se demanda ce que Witwer pensait réellement. Que se passait-il
sous ce crâne aux cheveux ras ? Les yeux du jeune homme étaient bleus, vifs…
et dangereusement intelligents. Non, décidément, Witwer ne devait pas s’en
laisser conter. Et il était manifestement très ambitieux.
« D’après ce que j’ai cru comprendre, reprit prudemment Anderton, vous allez
être mon assistant jusqu’à ce que je prenne ma retraite.
— C’est ce que j’ai compris aussi, répondit Witwer sans l’ombre d’une
hésitation.
— Ce qui peut se produire cette année, l’an prochain… ou bien dans dix ans. »
La pipe tremblait dans la main d’Anderton. « Je ne suis nullement obligé de
partir. C’est moi qui ai fondé Précrime et je peux rester en poste aussi
longtemps que je le désirerai. La décision n’appartient qu’à moi seul. »
Witwer hocha la tête, toujours avec la même candeur. « Bien entendu. »
Anderton s’efforça de se maîtriser. « Je voulais simplement que les choses
soient bien claires.
— Dès le départ, acquiesça Witwer. Vous êtes le patron, c’est vous qui
commandez. » Avec une apparence de totale sincérité, il poursuivit : « Voulez-
vous me faire visiter ? J’aimerais me familiariser dès que possible avec le
fonctionnement global de votre organisation. »
Tandis qu’ils longeaient les enfilades de bureaux éclairés et résonnant
d’activité, Anderton déclara : « Naturellement, le postulat fondamental de
Précrime ne vous est pas inconnu ? Je présume que nous pouvons partir de ce

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principe.
— Je ne sais que ce qui est à la disposition du public, répondit Witwer. Avec
l’aide de vos mutants précogs, vous avez audacieusement et efficacement aboli
le système punitif post-crime fondé sur l’emprisonnement et l’amende. Comme
nous le savons tous, la perspective du châtiment n’a jamais été très dissuasive ;
quant aux victimes, une fois mortes elles n’en retiraient guère de réconfort. »
Ils étaient arrivés devant l’ascenseur. Tandis que la cabine les emportait à toute
allure dans les profondeurs du bâtiment, Anderton reprit : « L’inconvénient
fondamental, du point de vue juridique, inhérent à la méthodologie de Précrime
ne vous a probablement pas échappé non plus. Nous arrêtons des individus qui
n’ont nullement enfreint la loi.
— Mais s’y apprêtent, affirma Witwer avec conviction.
— Justement, non, par bonheur… puisque nous les arrêtons avant qu’ils puissent
commettre un quelconque acte de violence. Donc, l’acte criminel proprement
dit ne relève strictement que de la métaphysique. C’est nous qui proclamons ces
gens coupables. Eux se prétendent éternellement innocents. Et en un sens,
ils sont innocents. »
Quittant l’ascenseur, ils empruntèrent à nouveau un couloir éclairé par une
lumière jaune.
« Notre société ne connaît plus le crime grave, poursuivit Anderton, mais nous
avons tout de même un camp de détention peuplé de criminels potentiels. »
Ils franchirent une série de portes et se retrouvèrent dans le bâtiment d’analyse.
Devant eux se dressaient d’imposants entassements de machines – récepteurs de
données et calculateurs chargés d’étudier puis de restructurer les informations
qui leur parvenaient. Derrière elles se tenaient les trois mutants qui
disparaissaient presque dans un fouillis de câbles.
« Les voilà, dit sèchement Anderton. Qu’en pensez-vous ? » Dans la pénombre
baragouinaient trois idiots dont les moindres émissions vocales, si incohérentes
et aléatoires qu’elles soient, étaient analysées, comparées, réorganisées sous
forme de symboles visuels, transcrites sur cartes perforées classiques et dirigées
vers différents canaux codés. Et toute la journée les idiots jacassaient,

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emprisonnés dans des fauteuils à haut dossier qui les contraignaient à se tenir
bien droits, fermement maintenus par des cerclages métalliques, des masses de
câbles et des grappins. Sur le plan physique, on subvenait automatiquement à
tous leurs besoins. Quant aux exigences spirituelles, ils en étaient dépourvus.
Véritables légumes, ils se contentaient de bredouiller, de sommeiller –
l’existence réduite à sa plus simple expression. Ils étaient dotés d’un esprit
primitif, confus, perdu dans les ombres.
Mais ce n’étaient pas les ombres du présent. Car, avec leur tête aux proportions
anormales et leur corps au contraire tout ratatiné, ces trois créatures
bafouillantes et gauches voyaient bel et bien l’avenir. Ce que les machines
analytiques enregistraient, c’étaient des prophéties, et quand les trois idiots
précogs parlaient, elles écoutaient attentivement.
Pour la première fois, Witwer perdit sa belle assurance. Le désarroi et le dégoût
mêlés envahirent son regard, mélange de honte et de violente réprobation
morale.
« Ce n’est pas… beau à voir, murmura-t-il. J’ignorais qu’ils étaient si…» Il
s’agita, cherchant le mot juste. « Si difformes.
— Difformes et attardés, acquiesça aussitôt Anderton. Surtout cette fille, là,
Donna. À quarante-cinq ans, elle en paraît dix. Leur don de précognition
absorbe tout le reste. Le lobe psi modifie radicalement l’équilibre de l’aire
frontale. Mais qu’est-ce que ça peut nous faire ? Du moment que nous obtenons
des prophéties. Ils nous transmettent ce que nous avons besoin de savoir. Eux
n’y comprennent rien, mais nous, si. » Impressionné, Witwer alla s’immobiliser
devant les machines, à l’autre bout de la pièce. Il ramassa une pile de cartes
perforées que venait d’expulser une fente.
« Ce sont des noms trouvés par le système ? questionna-t-il.
— Manifestement, oui. » Fronçant les sourcils, Anderton lui prit le paquet de
cartes. « Je n’ai pas encore eu le temps de les examiner », expliqua-t-il en
donnant à son irritation le masque de l’impatience.
Fasciné, Witwer regarda la machine éjecter une nouvelle carte dans le plateau
vide. Une deuxième suivit, puis une troisième. Une série de disques

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bourdonnants éjectaient une carte après l’autre. « Les précogs doivent voir très
loin dans l’avenir ! s’exclama Witwer.
— Non, leur spectre est assez limité, rectifia Anderton. Une ou deux semaines
au maximum. Une grande partie des données qu’ils nous fournissent ne nous
sont d’aucune utilité parce qu’elles sont sans rapport avec nos recherches. Nous
les communiquons aux organismes intéressés, qui, à leur tour, nous en renvoient
d’autres. Chaque département de premier plan possède sa réserve de
précieux singes.
— Des singes ? » Mal à l’aise, Witwer le regarda fixement. « Ah, je comprends.
Les trois singes qui ne voient pas, ne parlent pas, n’entendent pas. Très bien
trouvé.
— C’est surtout très approprié. » Machinalement, Anderton ramassa les
nouvelles cartes éjectées par les appareils. « Il ne sera tenu aucun compte de
certains de ces noms. Pour le reste, la plupart ne prédisent que des délits
mineurs : vols, fraudes fiscales, agressions, chantages. Comme vous le savez
certainement, Précrime a réduit la criminalité de quatre-vingt-dix-neuf virgule
huit pour cent. Le meurtre ou la trahison sont devenus très rares, puisque le
coupable sait que nous allons l’enfermer en camp de détention une semaine
avant qu’il puisse commettre son crime.
—À quand remonte le dernier assassinat ?
— Cinq ans, répondit fièrement Anderton.
— Qu’est-ce qui l’a rendu possible ?
— Le criminel a échappé à nos équipes. Nous avions son nom, et même tous les
détails du crime, y compris l’identité de la victime. Nous connaissions le
moment et le lieu précis de l’acte de violence projeté. Mais le meurtrier a quand
même accompli son forfait. » Anderton haussa les épaules. « Nous ne pouvons
pas les attraper tous. » Il joua brièvement avec les canes perforées. « Disons la
plupart.
— Un seul meurtre en cinq ans. » Witwer retrouvait son assurance. « Il y a de
quoi être fier. C’est un score impressionnant !

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— Mais j’en suis fier, dit calmement Anderton. Quand j’ai mis au point le
principe de base, il y a trente ans – à l’époque où certains n’y voyaient que leur
profit personnel en se concentrant exclusivement sur le marché boursier, j’ai
entrevu tout l’intérêt légal de la chose, son immense valeur sociale. »
Il lança le paquet de cartes perforées à Wally Page, son assistant responsable du
bâtiment des « singes ». « Tenez, triez ça. Fiez-vous à votre propre jugement. »
Page emporta les cartes et Witwer déclara pensivement : « C’est une lourde
responsabilité.
— En effet. Si nous laissons un criminel s’échapper – comme il y a cinq ans –,
nous avons la perte d’une vie humaine sur la conscience. Nous sommes seuls
responsables. Une erreur de notre part et quelqu’un meurt. » Amer, il tira d’un
coup sec trois nouvelles cartes gisant sur le plateau. « C’est un service public.
— N’êtes-vousjamais tentés de…» Witwer hésita. « Je veux dire, certains des
hommes que vous arrêtez doivent… vous proposer beaucoup d’argent.
— Cela ne servirait à rien. Un duplicata des cartes arrive au Q.G. de l’Armée.
Cela fait contrepoids. Ils peuvent nous surveiller à leur guise. » Anderton jeta
un rapide coup d’œil à la carte du dessus. « Donc, même si nous acceptions de
nous laisser…»
Il s’interrompit et ses lèvres se pincèrent.
« Qu’y a-t-il ? » demanda Witwer intrigué.
Anderton plia soigneusement la carte en question et la rangea dans sa poche.
« Rien, murmura-t-il. Rien du tout. »
Son ton plus que bourru fit monter le rouge aux joues de Witwer. « Je ne vous
suis vraiment pas sympathique, observa-t-il.
— C’est exact, admit Anderton. Mais…»
Il avait du mal à croire que le jeune homme lui soit antipathique à ce point. Cela
ne lui paraissait tout simplement pas possible. En fait, c’était même impossible.
Quelque chose clochait. Hébété, il tenta de mettre de l’ordre dans ses idées
brusquement embrouillées.

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C’était son nom que révélait la carte. La ligne un l’accusait d’un meurtre encore
à venir. À en croire les perforations, John A. Anderton, directeur de Précrime,
allait tuer un homme avant une semaine.
Avec une conviction absolue, il refusa d’y croire.

II

Lisa, la svelte et séduisante jeune épouse d’Anderton, se trouvait dans


l’antichambre du bureau. Absorbée par la discussion animée qui l’opposait à
Page sur des questions de politique générale de l’entreprise, elle leva à peine les
yeux lorsque son mari entra en compagnie de Witwer.
« Bonjour, ma chérie », dit Anderton.
Witwer garda le silence. Mais ses yeux pâles avaient imperceptiblement cillé en
se posant sur la jeune femme aux cheveux châtains en impeccable uniforme de
police. Lisa était maintenant cadre supérieur à Précrime, mais Witwer savait que
jadis elle avait été la secrétaire d’Anderton.
Ce dernier remarqua l’intérêt que Witwer portait à sa femme et se prit à
réfléchir. Pour introduire subrepticement la carte dans les machines, il fallait un
complice dans la place, quelqu’un qui soit associé de très près à Précrime et qui
ait accès aux machines analytiques. Lisa constituait une hypothèse improbable.
Néanmoins, la possibilité existait.
Évidemment, la conspiration pouvait être beaucoup plus vaste, plus élaborée,
impliquer bien plus qu’une carte « truquée » introduite à un moment donné du
processus. C’était la donnée première elle-même qui avait pu être trafiquée. Il
n’y avait aucun moyen de savoir où intervenait la modification. Glacé d’effroi,
il entrevit soudain toutes les possibilités. Sa première impulsion – ouvrir les
machines et en retirer toutes les données – était dérisoire, primitive. Les bandes
magnétiques confirmaient sans doute la carte perforée ; il ne ferait que
s’accuser davantage.
Il disposait d’environ vingt-quatre heures. Puis l’Armée vérifierait ses cartes et

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découvrirait l’anomalie, puisqu’elle aurait dans ses propres dossiers le double
de la carte subtilisée. Tant qu’il en possédait un seul exemplaire, la carte pliée
dans sa poche était aussi dangereuse que si elle s’était trouvée sur le bureau de
Page au vu et au su de tout le monde.
Dehors retentissait le vrombissement des voitures de police partant pour leur
tournée quotidienne. Combien d’heures avant qu’une d’entre elles ne s’arrête
devant chez lui ?
« Qu’est-ce qu’il y a, mon chéri ? s’inquiéta Lisa. On dirait que tu viens de voir
un fantôme. Qu’est-ce qui se passe ?
— Tout va bien », dit-il, rassurant.
Lisa parut prendre subitement conscience des regards admiratifs de Witwer.
« Monsieur est ton nouvel adjoint, mon chéri ? »
Sur ses gardes, Anderton lui présenta Witwer. Lisa lui sourit amicalement. Y
avait-il une entente secrète entre eux ? Il n’aurait su le dire. Bon sang, voilà
qu’il commençait à soupçonner tout le monde ! Et pas seulement sa femme et
Witwer, mais aussi une dizaine de ses subordonnés.
« Vous êtes de New York ? s’enquit Lisa.
— Non, répondit Witwer. J’ai passé presque toute ma vie à Chicago. Je suis
descendu à l’hôtel, un des grands établissements du centre-ville. J’en ai inscrit
le nom quelque part. »
Pendant qu’il fouillait dans ses poches, Lisa proposa : « Voulez-vous que nous
dînions ensemble ? Puisque nous allons travailler en étroite collaboration, je
pense que nous devrions faire plus ample connaissance. »
Surpris, Anderton fit un pas en arrière. Quelle chance y avait-il pour que la
gentillesse de sa femme soit innocente, purement accidentelle ? Witwer allait
rester en leur compagnie jusqu’au soir et avait désormais un prétexte pour les
suivre chez eux. Profondément troublé, Anderton tourna les talons et se dirigea
vers la porte.
« Où vas-tu ? s’étonna Lisa.
— Je retourne chez les singes. Je voudrais vérifier quelques bandes de données

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que je ne comprends pas avant que l’Armée les voie. » Avant qu’elle ait trouvé
une raison plausible de le retenir, il était déjà sorti dans le couloir.
Il le parcourut au pas de course et descendait l’escalier menant à la rue lorsque
Lisa, haletante, le rattrapa.
« Mais enfin, qu’est-ce qui te prend ? » Elle le prit par le bras et se planta
devant lui. « J’étais sûre que tu allais sortir, s’exclama-t-elle en lui barrant le
passage. Quelle mouche te pique ? Tout le monde pense que tu es…» Elle se
reprit. « Tu te conduis si bizarrement…»
Sur le trottoir autour d’eux, les gens se pressaient comme d’habitude à cette
heure de l’après-midi. Anderton libéra son bras. « Je m’en vais pendant qu’il en
est encore temps.
— Mais… pourquoi ?
— On m’a tendu un piège… un piège délibéré et malveillant. Cet individu veut
me prendre ma place. Le Sénat se sert de lui pour m’abattre. »
Lisa leva sur lui des yeux stupéfaits. « Pourtant, il a l’air d’un gentil jeune
homme.
— Gentil comme un cobra royal, oui. »
L’étonnement de Lisa devint de l’incrédulité. « Je n’arrive pas à y croire. Mon
chéri, tu t’es vraiment surmené ces derniers temps. » Avec un sourire mal
assuré, elle ajouta, hésitante : « Il n’est pas très plausible qu’Ed Witwer essaie
de te faire tomber dans un piège. Et comment cela, d’ailleurs ? Même s’il en
avait l’intention ? Mais non, de toute façon, Ed ne ferait sûrement pas une chose
par…
— Ed ?
— Eh bien oui, c’est bien ainsi qu’il se prénomme, non ? »
Les yeux bruns de la jeune femme flamboyèrent tant étaient vives sa surprise et
son incrédulité. « Grands dieux, tu soupçonnes tout le monde ! Tu crois que je
suis dans le coup d’une façon ou d’une autre, n’est-ce pas ? »
Il réfléchit. « Je n’en suis pas sûr. »

9/47
Elle se rapprocha et riva sur lui un regard accusateur. « Ce n’est pas vrai. Tu le
crois sincèrement. Tu devrais peut-être prendre quelques semaines de congé,
finalement. Tu as grand besoin de repos. L’arrivée d’un homme plus jeune t’a
crispé, traumatisé. Tu agis en paranoïaque. Tu ne le vois pas ? Tu imagines
qu’on complote contre toi. As-tu la moindre preuve formelle, au moins ? »
Anderton sortit la carte pliée de son portefeuille. « Regarde bien ça. »
La jeune femme blêmit et réprima un hoquet.
« C’est assez clair, dit Anderton avec tout le calme dont il était capable. Ceci
donne à Witwer un motif légal pour se débarrasser de moi immédiatement. Il
n’aura pas besoin d’attendre ma démission. » Maussade, il ajouta : « Ils savent
que je peux tenir encore quelques années.
— Mais…

— Ce sera la fin de l’équilibre actuel. Précrime ne sera plus une organisation


indépendante. Le Sénat contrôlera la police, et après cela…» Il pinça les lèvres.
« Le Sénat absorbera aussi l’Armée. En apparence, c’est assez logique en
effet. Bien sûr que j’éprouve de l’hostilité, du ressentiment envers Witwer. Bien
sûr que j’ai un mobile.
« Personne n’aime qu’on l’envoie paître et qu’on le remplace par un homme
plus jeune. Oui, tout cela est parfaitement plausible, sauf que je n’ai pas la
moindre intention de tuer Witwer. Mais je ne peux pas le prouver. Alors, que
faire ? »
Livide, Lisa secoua la tête. « Je… je ne sais pas. Chéri, si seulement…
— Moi, coupa brusquement Anderton, je rentre à la maison faire ma valise. J’ai
du mal à voir plus loin pour l’instant.
— Tu vas vraiment essayer de… te cacher ?
— Oui. Et même sur les planètes coloniales centauriennes, si nécessaire. Ça
s’est déjà fait avec succès, et j’ai vingt-quatre heures d’avance. » Il tourna
résolument les talons. « Retourne au bureau. Tu n’as aucune raison de
m’accompagner.
— Parce que tu croyais que je voudrais venir avec toi ? » fit-elle d’une voix

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rauque.
Anderton sursauta. « Ah bon, tu n’en avais pas l’intention ? » Puis, de plus en
plus stupéfait, il murmura : « Non, je vois que tu ne me crois pas. Tu es toujours
persuadée que j’ai tout imaginé. » Il tapota sauvagement de l’index la carte
perforée.
« Même cette preuve-là ne te suffit pas.
— Non, reconnut Lisa. En effet. Tu ne l’as pas regardée assez attentivement,
mon chéri. Le nom d’Ed Witwer n’y figure pas. »
Incrédule, Anderton lui reprit l’objet.
« Nul ne prétend que tu vas tuer Ed Witwer, enchaîna Lisa d’une petite voix
fragile. La carte est forcément authentique, comprends-tu ? Et elle ne concerne
en rien Ed Witwer. Il ne complote pas contre toi. Personne ne complote contre
toi. »
Trop ébahi pour répondre, Anderton contemplait la carte. Lisa avait raison.
Witwer n’était pas la victime. Sur la cinquième ligne la machine avait bien
proprement inscrit un autre nom.

LEOPOLD KAPLAN

Interdit, il remit la carte dans sa poche. De sa vie il n’avait entendu parler de cet
homme.

III

La maison était fraîche et déserte. Anderton entreprit aussitôt les préparatifs en


vue du voyage. Tandis qu’il faisait ses bagages, de folles idées se présentèrent à
son esprit.
Il se trompait peut-être au sujet de Witwer… mais comment en être sûr ? Quoi
qu’il en soit, le complot contre lui était beaucoup plus complexe qu’il ne l’avait

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tout d’abord cru. Il se pouvait que Witwer n’en soit qu’un pion insignifiant,
manipulé par une figure lointaine, indistincte, à peine discernable à l’arrière-
plan.
Il avait eu tort de montrer la carte à Lisa. Elle allait la décrire minutieusement à
Witwer. Il ne réussirait jamais à quitter la Terre, n’aurait jamais l’occasion
d’apprendre à quoi ressemblait la vie sur une planète coloniale.
Tandis qu’il s’absorbait dans ses préoccupations, le parquet grinça derrière lui.
Un vieux blouson à la main, il se détourna du lit et se retrouva nez à nez avec le
canon gris-bleu d’un pistolet-A.
« Ça n’a pas traîné », dit-il en fixant avec amertume l’homme à la carrure
imposante et aux lèvres serrées qui, vêtu d’un pardessus marron, tenait l’arme
dans sa main gantée. « A-t-elle hésité, au moins ? »
L’inconnu demeura sans réaction. « Je ne sais pas de quoi vous voulez parler.
Suivez-moi. »
Surpris, Anderton reposa le blouson sur le lit. « Vous ne faites pas partie de mon
organisation, dit-il. Vous n’êtes pas de la police ? »
Perplexe et multipliant les protestations, il se laissa entraîner dehors, où
attendait une limousine. Trois hommes armés jusqu’aux dents l’entourèrent
instantanément. La portière claqua et la voiture s’engagea à toute vitesse sur
l’autoroute, en s’éloignant de la ville. Impassibles, distants, ses ravisseurs
oscillaient au gré des balancements du véhicule, qui filait à présent au milieu de
vastes champs d’une noirceur sinistre.
Anderton essayait vainement de comprendre ce qui lui arrivait. Puis ils
bifurquèrent vers une route secondaire creusée d’ornières et descendirent dans
un garage souterrain plongé dans l’ombre. Quelqu’un cria un ordre. Un lourd
dispositif de verrouillage se referma avec un grincement métallique et des
lumières s’allumèrent au plafond. Le chauffeur coupa le contact.
« Vous me le paierez, menaça Anderton d’une voix éraillée tandis qu’on le
faisait débarquer de force. Enfin, savez-vous qui je suis ?
— Mais oui », fit l’homme au pardessus marron.

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Sous la menace des armes, Anderton dut monter un escalier, quittant le silence
froid et humide du garage pour un hall d’entrée recouvert d’une épaisse
moquette. Il se trouvait apparemment dans une luxueuse demeure privée, située
dans la campagne ravagée par la guerre. À l’autre bout, il entrevit une pièce –
un cabinet de travail aux murs tapissés de livres, meublé simplement mais avec
goût. Assis sous une lampe, le visage partiellement dans l’ombre, l’attendait un
homme qu’il n’avait jamais vu.
À l’approche d’Anderton l’inconnu chaussa nerveusement une paire de lunettes
sans monture, referma l’étui d’un coup sec et se passa la langue sur les lèvres. Il
pouvait être âgé de soixante-dix ans, voire plus, et sous son bras était coincée
une fine canne à pommeau d’argent. Il était maigre, sec et nerveux, et arborait
une posture étrangement rigide. Ses rares cheveux – d’un châtain poussiéreux –
étaient soigneusement lissés sur son crâne livide, où ils formaient une espèce de
tache incolore mais lustrée. Seuls ses yeux étaient vifs et alertes.
« C’est Anderton ? questionna-t-il d’un ton bougon en s’adressant à l’homme au
pardessus marron. Où l’avez-vous trouvé ?
— Chez lui, répondit l’autre, en train de faire ses bagages, comme prévu. »
L’homme assis au bureau tressaillit. « Ses bagages, hein…» Il ôta ses lunettes et
les remit dans leur étui avec des gestes saccadés. « Écoutez-moi, dit-il
brusquement à Anderton. Qu’est-ce qui vous prend ? Êtes-vous donc fou à lier ?
Comment pouvez-vous désirer tuer un homme que vous n’avez jamais vu ? »
Anderton comprit soudain que le vieil homme était Leopold Kaplan.
« Je vais vous poser une question à mon tour, contra-t-il aussitôt. Vous rendez-
vous compte de ce que vous avez fait ? Je suis préfet de police. Je peux vous
faire condamner à vingt ans de détention. »
Il allait poursuivre mais l’étonnement fut plus fort que lui.
« Comment avez-vous su ? » Involontairement, il porta la main à sa poche, là où
il avait caché la carte perforée. « Cela n’arrivera pas avant…
— Ce n’est pas par votre organisation que je l’ai appris, répliqua Kaplan avec
une impatience irritée. Je ne suis pas tellement surpris que vous n’ayez jamais

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entendu parler de moi. Leopold Kaplan, général dans l’armée de l’Alliance
fédérale du Bloc occidental. » À regret, il ajouta : « En retraite depuis la fin de
la Guerre anglo-chinoise et la dissolution de l’A.F.B.O. »
C’était plausible. Anderton s’était déjà douté que, pour sa propre protection,
l’armée traitait immédiatement les duplicatas des cartes. Il se détendit un peu et
dit : « Eh bien ? Qu’allez-vous faire maintenant que vous m’avez fait venir ici ?
— Naturellement, dit Kaplan, je ne vais pas vous faire tuer ; sinon, ce serait
apparu sur une de vos sales petites cartes. Vous m’intriguez. Il me paraissait
incroyable qu’un homme de votre stature puisse envisager le meurtre de sang-
froid d’un parfait inconnu. Il doit y avoir autre chose. À vrai dire, je suis
perplexe. S’il s’agissait d’une quelconque stratégie policière…» Il haussa les
épaules. « Vous n’auriez sûrement pas permis que le double de la carte nous
parvienne.
—À moins, suggéra un de ses hommes, qu’on ne l'ait fait exprès. »
Kaplan fixa ses petits yeux brillants sur Anderton. « Qu’avez-vous à dire ?
— C’est exactement cela. » Anderton vit tout de suite l’avantage qu’il aurait à
dire ce qui, pour lui, était l’entière vérité. « La prédiction de la carte a été
délibérément fabriquée de toutes pièces par une cabale à l’intérieur de mon
organisation. On truque une carte et me voilà pris au piège. Et on me décharge
d’office de mes responsabilités ; alors mon adjoint intervient et prétend avoir
empêché le meurtre avec l’efficacité coutumière de Précrime. Nul besoin de
préciser qu’il n’existe ni meurtre ni intention de meurtre.
— Je suis d’accord sur le fait qu’il n’y aura pas meurtre, dit Kaplan en se
renfrognant. Vous serez aux mains de la police. Je vais m’en assurer. »
Horrifié, Anderton protesta : « Vous allez me ramener là-bas ? Mais si je suis
détenu, je ne pourrai jamais prouver que…
— Je m’en moque, coupa Kaplan. Tout ce qui m’intéresse, c’est de vous mettre
hors d’état de nuire. » Glacial, il ajouta : “Pour ma propre sécurité.
— Il se préparait à filer, affirma un des hommes.
— C’est exact, dit Anderton, qui transpirait. Dès qu’on m’attrapera, on

14/47
m’enfermera en camp de détention. Witwer prendra la suite, toutes mes
attributions…» Sombre, il ajouta :
« Sans parler de ma femme. Apparemment, ils agissent de concert ! »
Kaplan parut tergiverser un moment. « C’est possible », concéda-t-il en fixant
attentivement Anderton. Puis il secoua la tête. « C’est un risque que je ne peux
pas courir. Si on vous a tendu un traquenard, je le regrette, mais le fait est que
cela ne me regarde pas. » Il eut un petit sourire. « Néanmoins, je vous souhaite
bonne chance. » Se tournant vers ses hommes, il ordonna : « Emmenez-le au
siège de la police et remettez-le à la plus haute autorité. » Il nomma le préfet de
police par intérim et attendit la réaction d’Anderton.
« Witwer ! » répéta Anderton, incrédule.
Sans se départir de son imperceptible sourire, Kaplan alluma la radio. « Witwer
a d’ores et déjà pris votre place. Manifestement, il compte tirer de cette affaire
le meilleur parti possible. »
Après quelques parasites, la radio se mit brusquement à rugir. On entendit une
voix sonore, toute professionnelle, lire un texte rédigé à l’avance.
«… Défense est faite à tous les citoyens de donner asile ou de prêter assistance
de quelque façon que ce soit à ce dangereux individu désormais en marge de la
société. Le fait extraordinaire qu’un criminel en fuite soit par là même en
mesure de commettre un acte de violence représente un événement unique par
les temps qui courent. Tous les citoyens sont avertis par le présent communiqué
qu’au terme des dispositions légales toujours en vigueur, toute personne
manquant de coopérer pleinement avec la police en vue de la capture de John
Allison Anderton sera accusée de complicité. Je répète : l’Agence
gouvernementale Précrime du Bloc fédéral occidental est en passe de retrouver
et de neutraliser son ex-préfet de police, John Allison Anderton, qui, par les
méthodes du système Précrime, est considéré comme un meurtrier en puissance
et, à ce titre, perd ses droits à la liberté ainsi que toutes les prérogatives
associées…
— Iln’a pas perdu de temps », murmura Anderton, atterré. Kaplan pressa un
bouton et la radio se tut. « Lisa a dû aller le trouver immédiatement, spécula-t-il

15/47
avec amertume.
— Pourquoi aurait-il dû attendre ? fit Kaplan. Vos intentions étaient
suffisamment claires. » Il fit signe à ses hommes. « Ramenez-le en ville. Sa
présence me met mal à l’aise. Là-dessus, je suis d’accord avec le préfet Witwer.
Je veux qu’on le neutralise dès que possible. »

IV

Une petite pluie froide martelait les trottoirs. La voiture roulait vers l’immeuble
de la police à travers les rues sombres de New York.
« Vous devez comprendre Kaplan, fit un des hommes. À sa place, vous auriez
pris des mesures aussi radicales. »
Anderton rivait droit devant lui un regard vengeur.
« De toute façon, poursuivit l’autre, vous n’êtes ni le premier ni le seul. Des
milliers de gens ont déjà pris le chemin du camp de détention. Vous ne
manquerez pas de compagnie. Peut-être même ne voudrez-vous plus en
repartir ! »
Impuissant, Anderton regardait les passants se hâter sur les trottoirs battus par la
pluie. Il ne ressentait plus rien, rien qu’une immense fatigue. Il repéra
distraitement les numéros de rue : ils approchaient du siège de la police.
« Ce Witwer a l’art de saisir l’occasion, reprit un des hommes sur le ton de la
conversation. Vous l’avez déjà rencontré ?
— Brièvement, dit Anderton.
— Il voulait votre poste, il vous a tendu un piège. Vous êtes sûr de ça ? »
Anderton grimaça. « Qu’est-ce que ça change ?
— Simple curiosité. » L’homme le contempla d’un air détaché. « Alors comme
ça, vous êtes l’ex-préfet de police. Les détenus du camp seront contents de vous
voir. Ils ne vous auront pas oublié.

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— Sans doute, acquiesça Anderton.
— Witwer n’a vraiment pas perdu de temps. Kaplan a de la chance, avec un
policier comme Witwer à votre place. » L’homme regarda Anderton d’un air
presque suppliant. « Vous êtes vraiment convaincu que c’est un complot ?
— Bien sûr.
— Vraiment, vous ne toucheriez pas à un cheveu de Kaplan ? Pour la première
fois dans l’Histoire, Précrime se serait trompé ? Un innocent serait donc
condamné par les cartes perforées ? Mais alors, peut-être qu’il y a eu d’autres
innocents pris au piège avant vous ?
— C’est très possible, en effet, dit Anderton d’un ton morne.
— Peut-être est-ce tout le système qui révèle ainsi sa faille. Admettons que vous
n’ayez pas eu l’intention de commettre un meurtre. Dans ce cas, les autres n’en
auraient pas commis non plus, si cela se trouve. C’est pour ça que vous avez dit
à Kaplan que vous vouliez rester libre d’agir ? Vous espériez démontrer la
faillibilité du système ? Si vous voulez en parler, moi, j’ai l’esprit ouvert. »
Un autre se pencha pour demander : « Entre nous, c’est vrai cette histoire de
complot ? Vous êtes réellement victime d’un coup monté ? »
Anderton soupira. Maintenant, il n’en était plus très certain lui-même. Peut-être
était-il prisonnier d’une boucle temporelle close dépourvue de signification,
sans mobile ni commencement ni fin. Il était presque tenté de se croire victime
d’un fantasme névrotique, né de la lassitude et de l’insécurité grandissante. Il
était prêt à se rendre sans combat, écrasé sous le poids d’un incommensurable
épuisement. Il avait affaire à plus fort que lui… à un adversaire qui avait toutes
les cartes en main. Le crissement des pneus le tira de sa léthargie. Cherchant
frénétiquement à reprendre le contrôle de son véhicule, le conducteur se
cramponna au volant et freina à fond, mais un énorme camion de livraison
émergeant du brouillard venait en face d’eux. S’il avait donné toute la
puissance, il aurait peut-être pu passer, mais il comprit trop tard son erreur et la
voiture dérapa, fit une embardée, s’immobilisa un bref instant puis heurta le
camion de plein fouet.
Le siège d’Anderton se souleva et le projeta tout droit contre la portière. Une

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douleur fulgurante, intolérable, éclata dans sa tête ; il tenta de reprendre son
souffle, de se mettre à genoux. Affolé, il entendit crépiter des flammes ; bientôt
un foyer lumineux se mit à palpiter en sifflant entre les volutes de brume qui
envahissaient peu à peu la carcasse torturée de la voiture.
Tout à coup, des mains le saisirent. Il se rendit progressivement compte qu’on le
tirait à travers la brèche qui remplaçait la portière. Un coussin de siège fut
brutalement repoussé et Anderton se retrouva soudain debout, soutenu par une
silhouette sombre qui le conduisait vers une ruelle obscure à une courte distance
de là.
La plainte stridente des voitures de police s’éleva dans le lointain.
« Vous allez vous en tirer », lui grinça à l’oreille une voix à la fois pressante et
contenue. Une voix qui lui était totalement inconnue, aussi désagréable que la
pluie qui lui fouettait le visage. « Vous m’entendez ?
— Oui. » Anderton tirailla distraitement sur la manche déchirée de sa chemise.
Sa joue entaillée commençait à le faire souffrir. Désorienté, il essaya de
reprendre ses esprits. « Vous n’êtes pas…
— Taisez-vous et écoutez-moi. » L’homme était carré, presque gros. De sa
poigne puissante, il plaqua Anderton contre les briques humides d’un mur de
bâtiment, à l’abri de la pluie et de la lueur des flammes dévorant la voiture.
« On a été obligés de s’y prendre de cette façon-là, déclara-t-il. On n’avait pas
le choix. Pas le temps. On pensait que Kaplan vous garderait plus longtemps
chez lui. »
Anderton parvint à dire : « Qui êtes-vous ? »
Le visage strié de pluie, l’autre eut un sourire dénué d’humour. « Je m’appelle
Fleming. Vous me reverrez. Il nous reste peut-être cinq secondes avant l’arrivée
de la police. Alors on se retrouvera au point de départ. » Il fourra un paquet plat
dans les mains d’Anderton. « De l’argent. Ça devrait suffire. Plus un jeu de
papiers d’identité. On vous contactera de temps en temps. » Son sourire
s’accentua et il lâcha un petit rire nerveux. « Jusqu’à ce que vous ayez fait la
preuve de ce que vous avancez. »
Anderton cilla. « C’est bien un coup monté, alors ?

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— Mais bien sûr. » L’homme jura violemment. « Vous voulez dire qu’ils ont
réussi à vous convaincre, vous aussi ?
— Je croyais…» Anderton avait du mal à parler. Une de ses dents de devant
bougeait. « Mon hostilité envers Witwer… mon remplacement… ma femme
avec un homme plus jeune… un ressentiment bien naturel…
— Ne vous racontez donc pas d’histoires. Vous êtes plus malin que ça. Toute
l’affaire a été soigneusement montée, chaque phase en a été contrôlée. La carte
était programmée pour sortir le jour de l’arrivée de Witwer. Ils ont réussi la
première partie de l’opération. Witwer est maintenant préfet et vous un criminel
traqué.
— Qui est derrière tout ça ?
— Votre femme. »
Anderton en eut le vertige. « Vous en êtes certain ? »
L’autre rit. « Vous pouvez parier votre tête là-dessus. » Il jeta un regard rapide
aux alentours. « Voilà la police. Enfuyez-vous par cette ruelle. Prenez le bus et
gagnez les quartiers pauvres. Louez une chambre et procurez-vous une pile de
magazines, pour vous occuper. Achetez aussi d’autres vêtements. Vous êtes tout
à fait capable de vous débrouiller tout seul. N’essayez pas de quitter la Terre.
Tous les transports intersystèmes sont surveillés. Si vous pouvez disparaître une
semaine, la partie est gagnée.
— Qui êtes-vous ? » insista Anderton.
Fleming le lâcha. Prudemment, il avança jusqu’à l’entrée de la ruelle et jeta un
coup d’œil. La première voiture de police s’était avancée jusque sur le trottoir
détrempé. Dans un grand bruit de moteur, elle s’approcha de l’épave fumante à
l’intérieur de laquelle les hommes de Kaplan tentaient faiblement de s’extirper
du tas d’acier et de plastique martelé par la pluie glaciale.
« Disons que nous sommes une société protectrice », dit Fleming à voix basse.
Son visage rond, inexpressif, luisait d’humidité. « Une sorte de police qui
surveille la police. Pour s’assurer, ajouta-t-il, que les chances restent égales. »
Il détendit brusquement le bras et, de sa grosse main, repoussa Anderton qui

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manqua tomber au milieu des débris de toutes sortes qui jonchaient la ruelle
plongée dans la pénombre.
« Allez-y, fit brièvement Fleming. Et ne jetez pas le paquet. » Tandis qu’il se
dirigeait à tâtons vers le bout de la ruelle, Anderton entendit l’homme lui lancer
encore quelques mots : « Examinez-le attentivement et vous avez encore une
chance de vous en sortir. »

Selon ses nouveaux papiers d’identité, il se nommait Ernest Temple ; électricien


au chômage, il percevait une allocation hebdomadaire de l’État de New York. Il
avait une épouse et quatre enfants à Buffalo et moins de cent dollars de biens
réalisables. Une « carte verte » toute tachée de sueur l’autorisait à se déplacer
sans avoir d’adresse fixe. Quand on cherchait du travail, on devait pouvoir
circuler. Il serait peut-être obligé d’aller très loin…
En traversant la ville à bord d’un autobus presque vide, Anderton se plongea
dans le signalement d’Ernest Temple. Manifestement, les cartes avaient été
établies à son intention : tout concordait. Au bout d’un moment, il pensa aux
empreintes digitales et au tracé E.E.G., ces signes distinctifs qui, eux, ne
pouvaient pas coïncider. Ces papiers ne lui permettraient de franchir avec
succès que les contrôles superficiels.
Mais c’était mieux que rien. En plus, il avait plus de dix mille dollars en billets.
Il empocha le tout et passa à la feuille de papier proprement dactylographiée
qu’il avait dû déplier pour examiner le contenu du paquet.
Tout d’abord, il ne comprit pas le message. Perplexe, il dut le relire à plusieurs
reprises.

L’existence d’une majorité implique logiquement


l’existence d’une minorité correspondante.

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L’autobus avait pénétré dans les bas quartiers, l’immense périmètre d’hôtels
borgnes et de taudis à demi en ruine qui avaient proliféré après les destructions
massives de la guerre. Il s’arrêta enfin et Anderton se leva. Quelques passagers
remarquèrent sans réagir sa joue entaillée et ses vêtements déchirés. Il ne leur
prêta pas attention et descendit sur le trottoir luisant de pluie.
L’employé de l’hôtel ne s’intéressa qu’à l’encaissement de l’argent qui lui était
dû. Anderton grimpa au deuxième étage et entra dans la chambre exiguë mais
propre devenue désormais la sienne. Elle sentait le renfermé. Soulagé, il poussa
le verrou et abaissa le store. Un lit, une commode, un calendrier chromo, un
fauteuil, une lampe, un poste de radio destiné à accueillir vingt-cinq cents.
Il y glissa une pièce et se laissa pesamment tomber sur le lit. Toutes les grandes
stations retransmettaient le communiqué de la police. C’était un véritable
événement, sans précédent pour la génération actuelle. Pensez ! Un criminel en
fuite ! Le public était avide de détails.
«… cet homme a profité de sa position haut placée pour préparer sa fuite, disait
le commentateur avec une indignation toute professionnelle. Par sa charge, il
avait accès aux données prévisionnelles, d’autre part, la confiance générale dont
il jouissait lui a permis d’échapper à la procédure normale de détection et de
placement en résidence surveillée. Dans l’exercice de ses fonctions, il a usé de
son pouvoir pour envoyer des milliers de coupables potentiels en détention,
épargnant ainsi la vie de futures victimes innocentes. Cet homme, John Allison
Anderton, a joué un rôle décisif dans la création de Précrime, notre système de
prédétection prophylactique de la criminalité par l’emploi ingénieux de mutants
précogs capables de prévoir des événements et de transmettre oralement ces
données à des appareils d’analyse. Ces trois mutants, dont le rôle est vital…»
Il entra dans sa minuscule salle de bains et la voix décrût. Il ôta sa veste et sa
chemise, puis fit couler de l’eau chaude dans le lavabo. Il lava l’estafilade qui
barrait sa joue. À la pharmacie du coin, il avait acheté de l’iode, des
pansements, un rasoir, un peigne, une brosse à dents, bref, tous les accessoires
dont il aurait besoin. Le lendemain il trouverait une boutique de vêtements
d’occasion et achèterait une tenue plus digne d’un Ernest Temple. Après tout, il
était maintenant électricien au chômage, et non plus un préfet de police ayant eu

21/47
un accident de voiture.
Dans la chambre, la radio continuait de brailler. À peine conscient de son
vacarme, il inspecta sa dent cassée devant le miroir craquelé.
«… le système à trois précogs a pour origine les ordinateurs du milieu de ce
siècle. Comment vérifie-t-on les résultats fournis par l’ordinateur ? En
introduisant les données dans un autre ordinateur de modèle identique. Mais
cela ne suffit pas. Si chaque ordinateur arrivait à des conclusions différentes, il
serait impossible de dire, a priori, lequel des deux a raison. La solution, fondée
sur une étude approfondie des méthodes statistiques, consiste à utiliser un
troisième ordinateur aux fins de vérification. De cette façon on obtient ce que
l’on appelle un rapport majoritaire. Il existe une assez forte probabilité pour que
cette concordance de deux ordinateurs sur trois désigne, entre les deux
possibilités, la solution correcte. Il est en effet très peu vraisemblable que deux
ordinateurs parviennent à des solutions identiquement fausses, et…»
Anderton laissa tomber l’essuie-mains et revint en courant dans la chambre.
Tremblant, il se baissa pour mieux entendre les propos tonitruants émis par la
radio.
«… l’unanimité des trois précogs est un phénomène espéré mais rarement
constaté, nous a expliqué le préfet par intérim Witwer. Le plus souvent, on
obtient un rapport majoritaire de la part de deux précogs, plus un rapport
minoritaire comportant de légères variantes, le plus souvent en matière de date
et de lieu, issu du troisième mutant. Cela s’explique par la théorie des futurs
multiples. S’il n’existait qu’un seul sillon spatio-temporel, les informations
précognitives n’auraient aucune valeur puisque, même en possédant ces
données, il serait impossible de changer l’avenir. Au niveau du travail effectué
par Précrime, il faut partir du principe que…»
Anderton se mit à arpenter furieusement la petite chambre. Un rapport
majoritaire… Seuls deux mutants sur trois étaient tombés d’accord sur les
informations ayant donné lieu à la fameuse carte. Voilà ce que signifiait le
message du paquet : les révélations du troisième mutant, celles qui constituaient
le rapport minoritaire, étaient manifestement importantes.

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Mais en quoi ?
Il consulta sa montre. Minuit passé. Page n’était plus de service et ne serait de
retour au bâtiment des « singes » que l’après-midi suivant. Ses chances étaient
minces, mais le coup valait la peine d’être tenté. Page refuserait peut-être de
l’aider. Mais il devait courir le risque.
Il fallait qu’il voie ce rapport minoritaire.

VI

Entre midi et une heure les rues jonchées d’ordures grouillaient de passants. Il
choisit ce moment-là, le plus actif de la journée, pour aller téléphoner. Il jeta
son dévolu sur une cabine dans un super-drugstore bourré à craquer, composa le
numéro familier de la police et attendit, le récepteur froid plaqué contre son
oreille. Il avait délibérément préféré la communication audio à la ligne vidéo.
En effet, malgré ses vêtements d’occasion, son apparence générale négligée et
ses joues mal rasées, on pouvait le reconnaître.
La voix de la standardiste ne lui rappela rien. Prudemment, il donna le numéro
du poste de Page. Si Witwer avait décidé de changer le personnel et de le
remplacer par des gens à lui, il risquait de tomber sur un parfait inconnu.
« Allô ! » C’était bien la voix bourrue de Page.
Soulagé, Anderton jeta un regard circulaire. Personne ne faisait attention à lui.
Les clients déambulaient parmi les produits offerts et vaquaient à leurs
occupations habituelles.
« Pouvez-vous parler ? Ou y a-t-il un problème de ce côté-là ? » lui demanda
Anderton.
Un silence. Il imaginait la figure benoîte de Page crispée par l’incertitude tandis
qu’il se demandait quoi faire. Enfin celui-ci prit la parole d’un ton hésitant.
« Pourquoi m’appelez-vous ici ? »
Anderton passa outre : « Je n’ai pas reconnu la standardiste. On a embauché des

23/47
nouveaux ?
— Vous pouvez le dire, acquiesça Page d’une petite voix étranglée. On licencie
beaucoup en ce moment.
— C’est ce que j’avais cru comprendre. » Tendu, Anderton ajouta : « Et vous ?
Vous ne risquez rien ?
— Un instant. » Page posa le récepteur. Anderton entendit des pas étouffés,
suivis du claquement d’une porte qu’on fermait hâtivement. Page revint en
ligne. « Nous pouvons parler plus tranquillement à présent, commenta-t-il d’une
voix rauque.
— Tout à fait tranquillement ?
— Pas vraiment, non. Où êtes-vous ?
— Je me balade dans Central Park, dit Anderton. Je profite du soleil. »
Comment savoir, en effet, si Page n’était pas tout simplement allé s’assurer que
l’écoute était branchée ? Auquel cas une équipe de police aéroportée pouvait
déjà être en chemin. Mais il devait courir le risque. « J’ai changé de métier, dit-
il sobrement. Je suis électricien, maintenant.
— Ah ? fit Page, déconcerté.
— J’ai pensé que vous auriez peut-être du travail pour moi. Si possible,
j’aimerais venir faire un saut histoire d’examiner votre installation
d’information de base. Tout particulièrement les systèmes de stockage et
d’analyse des données situées chez les singes. »
Nouveau silence. Puis Page répondit : « Euh… c’est peut-être faisable. Si c’est
vraiment important.
— Ça oui, fit Anderton. Quel est le moment qui vous conviendrait le mieux ?
— Eh bien…, dit Page, incertain. Des techniciens de maintenance doivent
justement venir inspecter l’intercom. Le préfet par intérim veut l’améliorer afin
de pouvoir agir plus vite. Vous pourriez en profiter.
— Très bien. Vers quelle heure ?
— Disons quatre heures. Entrée B, niveau 6. Je… serai là pour vous attendre.

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— Parfait,dit Anderton en se préparant déjà à raccrocher. J’espère que vous
serez encore en poste à cette heure-là ! »
Il raccrocha, quitta précipitamment la cabine et se fraya un passage à travers la
fourmilière humaine qui se pressait dans la cafétéria toute proche. Personne ne
le trouverait là-dedans.
Il avait trois heures et demie devant lui. Mais l’attente allait lui paraître bien
plus longue. En fait, ce fut la plus interminable de sa vie. Enfin, il retrouva Page
à l’endroit convenu.
Les premiers mots de son ex-assistant furent : « Vous avez perdu la tête !
Qu’est-ce qui vous a pris de revenir ici ?
— Je n’en aurai pas pour longtemps. » Concentré, Anderton parcourut le
bâtiment des singes, verrouillant systématiquement une porte après l’autre. « Ne
laissez entrer personne. Je ne peux pas prendre le moindre risque.
— Vous auriez dû profiter de votre évasion. » Vert de peur, Page le suivait pas à
pas. « Witwer, lui, profite à fond de la situation. Il a si bien fait que tout le pays
réclame votre tête. »
Sans lui prêter attention, Anderton ouvrit d’un geste brusque le panneau de
contrôle principal donnant accès aux circuits analytiques. « Lequel des trois
singes a livré le rapport minoritaire ?
— Ne me posez pas de questions ! Je m’en vais. » Page s’arrêta à mi-chemin de
la sortie, désigna le mutant du centre puis disparut. La porte se referma.
Anderton resta seul.
C’était donc le mutant du milieu. Il le connaissait bien, celui-là. Nain et
difforme, il était prisonnier de sa nasse de câbles et de circuits depuis quinze
ans. Le mutant ne leva pas la tête à son approche. Les yeux vitreux, le regard
vide, il contemplait un monde qui n’existait pas encore et restait aveugle à la
réalité qui l’entourait.
« Jerry » avait vingt-quatre ans. À l’origine, il avait été classé Idiot
hydrocéphale, mais quand il avait atteint six ans, les testeurs psi avaient décelé
chez lui un talent précog enfoui sous un amas de tissus lésés. On l’avait placé

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dans une institution gouvernementale où son don latent avait été cultivé. Dès
neuf ans, Jerry possédait un talent exploitable. Mais il n’était jamais sorti du
chaos brut de l’idiotie. Sa faculté précog croissante avait absorbé la totalité de
sa personnalité.
Anderton s’accroupit et entreprit de démonter les boucliers protégeant les
bandes magnétiques des appareils analytiques. S’aidant de schémas, il suivit les
fils en remontant depuis les derniers éléments de la chaîne informatique jusqu’à
l’endroit où le matériel de « Jerry » se différenciait des autres. Quelques
minutes plus tard, tout tremblant, il en extrayait deux bandes de trente minutes
chacune : les données récentes qui avaient été rejetées au lieu de fusionner avec
les rapports majoritaires. Après avoir consulté la liste des codes, il repéra la
section de bande se rapportant à sa propre carte.
Le souffle court, il plaça la bande dans un lecteur tout proche, activa le plateau
tournant et prêta l’oreille. L’opération ne prit qu’une seconde. Dès les premiers
mots du rapport il comprit ce qu’il s’était passé. Il tenait ce qu’il voulait savoir :
nul besoin de chercher plus avant.
La vision de « Jerry » n’était pas en phase. La précognition étant en soi de
nature erratique, le mutant voyait une zone spatio-temporelle légèrement
différente de celle perçue par ses compagnons. Pour lui, la perspective
d’Anderton commettant un meurtre était effectivement un facteur à intégrer au
reste. L’assertion elle-même, ainsi que la réaction d’Anderton, n’était qu’une
donnée comme les autres.
De toute évidence, le rapport de Jerry avait pris le pas sur le rapport majoritaire.
Une fois informé qu’il allait perpétrer un crime, Anderton devait changer d’avis
et s’abstenir. Le simple fait que le meurtre ait été prévu avait suffi à en
supprimer la possibilité même. La prophylaxie avait agi aussitôt qu’Anderton
avait été informé. Un nouveau sillon temporel s’était alors créé. Seulement,
« Jerry » n’avait représenté qu’une voix contre deux.
Tremblant, Anderton rembobina la bande et actionna la tête d’enregistrement. Il
effectua une copie à grande vitesse du rapport en question et ôta le duplicata du
plateau. Il tenait la preuve que la carte était invalide, obsolète. Il n’avait plus
qu’à la montrer à Witwer…

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Puis il s’étonna de sa propre bêtise. Witwer avait indubitablement vu le rapport
minoritaire ; et malgré cela il s’était emparé du poste de préfet et avait maintenu
les recherches. Il n’avait aucunement l’intention de battre en retraite ; le fait
qu’Anderton soit innocent lui importait peu.
Alors que faire ? Qui d’autre s’en préoccuperait ?
« Imbécile ! » grinça derrière lui une voix où perçait l’angoisse.
Il se retourna vivement. Vêtue de son uniforme de police, sa femme se tenait
devant une des portes, les yeux écarquillés de désarroi. « Ne t’en fais pas, jeta-t-
il en lui montrant la bande magnétique. Je m’en vais. »
Le visage crispé, Lisa se précipita vers lui. « Page m’a dit que tu étais ici, mais
je n’arrivais pas à y croire. Il n’aurait jamais dû te laisser entrer. Il ignore
totalement à qui il a affaire.
— Qu’est-ce à dire ? s’enquit Anderton sur un ton caustique. Avant de répondre,
tu ferais peut-être bien d’écouter cet enregistrement.
— Je m’en moque ! Tout ce que je veux, c’est que tu t’en ailles ! Witwer sait
qu’il y a quelqu’un ici. Page essaie de le retenir par tous les moyens, mais…»
Elle se tut et tourna brusquement la tête, l’oreille aux aguets. « Il vient ! Il va
entrer de force !
— Tu n’as donc pas d’influence sur lui ? Sois gracieuse, charmeuse. Il oubliera
mon existence. »
Lisa posa sur lui un regard chargé d’amer reproche. « Il y a un vaisseau garé sur
le toit. Si tu veux t’enfuir…» Sa voix lui fit défaut et elle dut rester un instant
silencieuse. Puis elle reprit : « Je décolle dans quelques minutes. Si tu veux
venir…
— D’accord », dit Anderton. Il n’y avait pas d’autre solution. Il tenait la bande,
sa preuve, mais il n’avait pas préparé sa sortie. Trop heureux, il se lança derrière
la mince silhouette de sa femme et tous deux quittèrent le bâtiment des singes
par une porte latérale donnant sur un couloir d’entretien. Les talons de Lisa
résonnèrent dans le passage obscur et désert.
« C’est un bon vaisseau, il est rapide, lança-t-elle par-dessus son épaule. Ses

27/47
réservoirs sont pleins, en cas d’urgence. Il est prêt à décoller. J’allais justement
superviser le travail de certaines équipes. »

VII

Une fois aux commandes du croiseur de police ultra-rapide, Anderton résuma


pour sa femme le contenu du rapport minoritaire. Lisa l’écouta sans faire de
commentaires, le visage contracté, les traits tirés et les mains crispées sur ses
genoux. Sous le croiseur, la campagne ravagée par la guerre se déployait
comme une carte en relief, avec, entre les agglomérations, des zones désertes
constellées de cratères, de fermes et de petites usines en ruine.
« Je me demande combien de fois cela s’est déjà produit, remarqua-t-elle quand
il en eut fini.
— Tu veux parler des rapports minoritaires ? Très, très souvent.
— Je veux dire : un mutant déphasé se servant des deux autres rapports et
prenant le pas sur eux. » Le regard sombre et grave, elle ajouta : « Peut-être y a-
t-il dans les camps beaucoup de gens dans le même cas que toi.
— Mais non », affirma Anderton. Cependant, lui aussi commençait à se sentir
mal à l’aise sur ce point. « Moi, j’ai pu voir la carte, examiner le rapport. C’est
comme cela que tout est arrivé.
— Pourtant…» Lisa eut un geste éloquent. « Peut-être les autres auraient-ils tous
réagi comme toi si on leur avait dit la vérité.
— Le risque aurait été trop grand », s’obstina-t-il.
Lisa eut un petit rire sans pitié. « Tu parles de risque, toi ? De hasard ?
D’incertitude ? Avec des précogs à demeure ? »
Anderton se concentra sur le pilotage du petit croiseur rapide. « Le cas est
unique, répéta-t-il. Et nous avons un problème urgent à résoudre. On réfléchira
aux aspects théoriques plus tard. Il faut que je fasse parvenir cet enregistrement
à certaines personnes… avant que ton jeune et brillant ami ne le détruise.

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— Tu l’apportes à Kaplan ?
— Certainement. » Il tapota la bande placée sur la banquette, entre eux deux.
« Ça ne manquera pas de l’intéresser. C’est tout de même la preuve que sa vie
n’est pas en danger ; alors cela devrait même le passionner. »
Lisa sortit son étui à cigarettes de son sac. Ses mains tremblaient. « Et tu penses
qu’il t’aidera.
— Peut-être. Mais peut-être pas. Cela vaut la peine de tenter le coup.
— Comment as-tu réussi à disparaître aussi vite ? s’enquit Lisa. Il est pourtant
difficile de se procurer un déguisement vraiment efficace.
— Il suffit d’avoir de l’argent », répondit-il évasivement.
Tout en fumant, Lisa méditait. « Kaplan te protégera sans doute. Il est très
puissant.
— Je croyais que ce n’était qu’un général en retraite.
— Théoriquement, c’est vrai. Mais Witwer a compulsé son dossier. Kaplan est à
la tête d’une association très fermée d’anciens combattants. Une sorte de club
peu banal, où ne sont admis que des officiers de haut grade… international,
puisque les ex-ennemis y sont admis. Ils possèdent ici, à New York, une
immense demeure, éditent trois luxueuses publications et s’offrent à l’occasion
un peu de temps d’antenne à la télévision, ce qui leur coûte une petite fortune.
— Où veux-tu en venir ?
— Je veux simplement dire que tu m’as convaincue de ton innocence. Il est
évident que tu ne t’apprêtes pas à commettre de meurtre. Toutefois, tu dois te
dire à présent que le rapport original, le rapport majoritaire, n’était pas un faux.
Personne ne l’a truqué. Il n’a pas été fabriqué par Witwer. Il n’y a pas de
complot contre toi, et il n’y en a jamais eu. Si tu considères le rapport
minoritaire comme authentique, tu dois égalementaccepter le rapport
majoritaire. »
Réticent, Anderton acquiesça : « Tu as sans doute raison. »
Lisa poursuivit : « Ed Witwer agit en toute bonne foi. Il croit sincèrement que tu

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es un criminel en puissance… Et pourquoi pas ? Le rapport majoritaire est sur
son bureau, mais c’est toi qui as la carte perforée en poche.
— Je l’ai déchirée », fit calmement Anderton.
Sérieuse, Lisa se pencha vers lui. « Ed Witwer n’est pas animé par le désir de
prendre ta place, mais par les motivations qui ont toujours été les tiennes. Il
croit en Précrime. Il veut que le système se perpétue. Je lui ai parlé, et je suis
certaine qu’il dit la vérité.
— Tu veux que je lui remette cette bande ? Il la détruira.
— Mais non, voyons, rétorqua Lisa. Il a les originaux à sa disposition depuis le
début. Il aurait pu les détruire à tout moment.
— C’est juste, concéda Anderton. Il n’était peut-être pas au courant.
— Bien sûr que non. Réfléchis. Si Kaplan met la main sur cette bande, la police
sera discréditée. Tu ne comprends donc pas ? Cela prouverait que le rapport
majoritaire était erroné. Ed Witwer a parfaitement raison. Il faut que tu sois
arrêté… si l’on veut que Précrime survive. Toi, tu ne penses qu’à ta propre
sécurité. Mais pense un instant au système. » Elle éteignit sa cigarette et en
chercha une autre dans son sac. « Qu’est-ce qui compte le plus pour toi… ta
sécurité personnelle ou l’existence de Précrime ?
— Ma sécurité personnelle, répondit Anderton sans hésiter.
— Tu en es certain ?
— Si Précrime ne peut survivre qu’en emprisonnant des innocents, c’est le
système qui mérite d’être jeté à bas. Ma sécurité personnelle, elle, est
importante parce que je suis un être humain. De plus…»
Lisa sortit de son sac un revolver incroyablement petit… « Je crois, dit-elle
d’une voix étouffée, que j’ai le doigt sur la détente. Je ne me suis jamais encore
servie de cette arme, mais je suis toute disposée à essayer. »
Un silence. Puis Anderton lui demanda : « Tu veux que je fasse demi-tour ?
C’est ça ?
— Oui. On retourne au siège de la police. Je regrette. Si tu avais pu placer le

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salut du système au-dessus de tes propres intérêts égoïstes…
— Rengaine ton sermon. Je fais demi-tour, d’accord, mais je refuse de
t’entendre défendre un code de conduite auquel nul homme intelligent ne
souscrirait. »
Les lèvres de Lisa se pincèrent, décolorées. Serrant le pistolet dans sa main, elle
lui faisait face en le regardant intensément. Sous l’impulsion d’Anderton, le
vaisseau décrivit un ample arc de cercle ; au moment où il vira en dressant
majestueusement une aile vers le zénith, de menus objets tombèrent de la boîte
à gants.
Anderton et sa femme étaient stabilisés par les bras métalliques de contention
intégrés à leurs sièges. Mais ce n’était pas le cas du troisième passager.
Anderton surprit un mouvement du coin de l’œil. Simultanément, il y eut un
bruit, celui d’un homme pesant se raccrochant pêle-mêle pour ne pas perdre
l’équilibre, mais s’écrasant finalement contre le flanc renforcé du croiseur. Les
événements s’enchaînèrent très rapidement. Fleming se remit immédiatement
sur pied, instable mais aux aguets, et chercha à saisir le pistolet de Lisa.
Anderton en resta trop ébahi pour pousser la moindre exclamation. Lisa se
retourna, vit le troisième homme et cria. Fleming lui fit sauter l’arme des mains.
L’objet roula bruyamment sur le sol.
Fleming écarta Lisa sans ménagement, puis récupéra le pistolet en grognant.
« Désolé, fit-il en se redressant de son mieux. J’ai pensé qu’elle en dirait
davantage, alors j’ai attendu.
— Vous étiez déjà là quand…» Anderton s’interrompit. Il était évident que
Fleming et ses hommes l’avaient tenu sous surveillance. L’existence du croiseur
de Lisa avait été notée, assimilée, et pendant que Lisa se demandait s’il était
bien sage d’emmener son mari, Fleming s’y était glissé.
« Vous feriez mieux de me donner cette bande magnétique », dit ce dernier. Il
tendit de gros doigts moites. « Vous aviez raison… Witwer l’aurait réduite en
bouillie.
— Kaplan aussi ? questionna Anderton, encore sous le choc de l’apparition de
Fleming.

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— Kaplan travaille en liaison directe avec Witwer. C’est pour cela que son nom
figurait à la cinquième ligne de la carte. Nous ne savons pas lequel des deux est
le vrai patron. Ni l’un ni l’autre, peut-être. » Fleming jeta le minuscule pistolet
et prit son arme personnelle, puissante et d’origine militaire. « Vous avez fait
une belle ânerie en filant avec cette femme. Je vous avais bien dit qu’elle était
derrière toute ça.
— Je n’arrive pas à y croire, protesta Anderton.
— Vous n’êtes pas très malin. C’est sur ordre de Witwer qu’on a préparé ce
croiseur. Ils voulaient vous faire sortir du bâtiment par la voie des airs afin que
nous ne puissions pas vous rejoindre. Sans nous, vous n’aviez plus la moindre
chance. »
Une expression étrange passa sur le visage hagard de Lisa. « Ce n’est pas vrai,
souffla-t-elle. Witwer n’a jamais vu ce croiseur. J’allais seulement inspecter
les…
— Vous avez failli réussir, poursuivit inexorablement Fleming. Si nous n’avons
pas de patrouilleur de police à nos trousses, nous aurons de la chance. On n’a
pas eu le temps de vérifier. » Tout en parlant, il s’accroupit juste derrière le
siège de Lisa. « La première chose à faire est de se débarrasser de cette femme.
Il faudra qu’on vous fasse sortir de la région. Comme Page a décrit votre
déguisement à Witwer, vous pouvez être sûr que tous les médias l’ont diffusé. »
Toujours accroupi, Fleming s’empara de Lisa. Il lança son arme imposante à
Anderton, puis souleva de force le menton de Lisa jusqu’à ce que sa tempe soit
collée contre le dossier du siège. Elle se débattit frénétiquement. Un son plaintif
et terrifié s’échappa de sa gorge. Sans y prêter garde, Fleming referma ses
grosses mains autour de son cou et entreprit de l’étrangler.
« Pas de blessure par balle, expliqua-t-il, haletant. Elle va tomber de l’appareil.
Ce sera un accident banal. C’est fréquent. Mais dans ce cas précis… la nuque
aura été briséeavant la chute. »
Curieusement, Anderton ne réagit pas tout de suite. Les doigts massifs de
Fleming étaient déjà cruellement enfoncés dans la chair pâle de Lisa quand il
abattit son lourd pistolet militaire sur la nuque de Fleming, dont les

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monstrueuses mains lâchèrent enfin prise. Fleming chancela, sa tête tomba en
avant et il s’affala contre la paroi. Puis il voulut se reprendre et tenta faiblement
de se redresser. Anderton le frappa à nouveau, cette fois au-dessus de l’œil
gauche. L’autre bascula en arrière et ne bougea plus.
Lisa cherchait son souffle. Elle resta un moment recroquevillée, à se balancer
d’avant en arrière. Peu à peu, son visage reprit des couleurs.
« Tu peux prendre les commandes ? lui demanda Anderton d’un ton pressant en
la secouant légèrement.
— Oui, je crois. » Un peu mécaniquement, elle prit le volant. « Ça ira. Ne
t’inquiète pas pour moi.
— Ce pistolet, reprit Anderton, a été délivré par l’armée. Mais il ne date pas de
la guerre. C’est au contraire une des toutes dernières armes mises au point. Je
peux me tromper du tout au tout, mais il y a une petite chance pour que…»
Il passa par-dessus son siège et rejoignit Fleming, dont il ouvrit la veste et
fouilla les poches en s’efforçant de ne pas toucher à sa tête. Un instant plus tard
il tenait en main son portefeuille tout trempé de sueur.
Selon ses papiers d’identité, Tod Fleming était major dans l’Armée de terre et
rattaché aux services secrets internes du Renseignement militaire. Parmi les
nombreux documents se trouvait un certificat signé du général Leopold Kaplan,
attestant que Fleming était sous la protection particulière de son groupe, la
Ligue internationale des anciens combattants.
Fleming et ses hommes avaient donc agi sur les ordres de Kaplan. Le camion,
l’accident, tout avait été prémédité.
Cela signifiait que Kaplan lui avait sciemment évité de tomber aux mains de la
police. L’opération remontait au moment où les hommes de Kaplan avaient
débarqué chez lui alors qu’il faisait ses bagages. Incrédule, il vit ce qui s’était
réellement passé : en l’accaparant, ils devançaient la police. Dès le début, ils
avaient tout fait pour que Witwer ne puisse pas l’arrêter. Anderton regagna son
siège.
« Tu disais vrai, déclara-t-il à sa femme en revenant à sa place. On peut entrer

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en contact avec Witwer ? »
Elle acquiesça en silence et lui indiqua les circuits de communication du tableau
de bord. « Qu’est-ce que tu as découvert ?
— Appelle-moi Witwer. Je veux lui parler le plus vite possible. C’est très
urgent. »
Elle composa nerveusement un numéro et obtint le canal confidentiel du Q.G.
de la police à New York. Un plan d’ensemble sur une série de policiers de grade
peu élevé, puis une minuscule réplique des traits d’Ed Witwer apparut sur
l’écran.
« Vous vous souvenez de moi ? » dit Anderton.
Witwer blêmit. « Bon Dieu, qu’est-ce qui s’est passé ? Lisa, vous nous
l’amenez ? » Soudain ses yeux s’arrêtèrent sur l’arme que tenait Anderton.
« Écoutez-moi ! dit-il sauvagement, ne lui faites pas de mal. Quoi que vous
puissiez penser, elle n’y est pour rien.
— Ça, je le sais déjà, répondit Anderton. Pouvez-vous nous localiser ? On aura
probablement besoin de protection sur le chemin du retour.
— Vous revenez ! » Witwer le contempla avec incrédulité. « Vous vous rendez
donc ?
— Mais oui. » D’une voix pressante, Anderton ajouta rapidement : « Il y a une
mesure à prendre sans perdre une seconde : interdire le bâtiment des singes.
Faire en sorte que personne n’y entre. Pas même Page. Et surtout pas l'Armée.
— Kaplan, fit l’image miniaturisée.
— Eh bien ?
— Il vient juste de partir. »
Le cœur d’Anderton s’arrêta. « Que faisait-il là ?
— Il a collecté des informations, transcrit des duplicatas des rapports précog
vous concernant. Il prétendait qu’ils n’étaient destinés qu’à assurer sa propre
protection.
— Alors il est déjà en sa possession, dit Anderton. Il est trop tard. »

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Alarmé, Witwer rétorqua en haussant le ton : « Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Que se passe-t-il ?
— Je vous le dirai, fit Anderton d’une voix accablée, quand je serai de retour
dans mon bureau. »

VIII

Witwer vint à sa rencontre sur le toit de l’immeuble. Au moment où le petit


croiseur se posa, sa flottille d’escorteurs s’inclina sur l’aile puis s’éloigna.
Anderton s’approcha immédiatement du jeune homme blond.
« Vous avez ce que vous vouliez, dit-il. Vous pouvez m’arrêter et m’envoyer en
camp de détention. Mais ce ne sera pas suffisant. »
Le regard bleu de Witwer pâlit d’incertitude. « Je… je ne comprends pas…
— Ce n’est pas ma faute. Je n’aurais jamais dû quitter le siège de la police. Où
est Wally Page ?
— Nous le tenons, répondit Witwer. Il ne nous causera pas d’ennuis. »
Anderton se renfrogna.
« Vous ne l’avez pas arrêté pour le bon motif. Ce n’était pas un délit que de me
faire entrer chez les singes. En revanche, il est illégal de communiquer des
informations aux militaires. Vous avez entretenu ici une taupe de l’Armée. » Il
rectifia gauchement : « Enfin, c’est moi qui ai travaillé avec lui.
— J’ai annulé votre mandat d’arrêt. Maintenant, c’est Kaplan qu’on recherche.
— On l’a localisé ?
— Il est parti d’ici en camion militaire. On l’a suivi, mais il a pénétré dans une
caserne de l’Armée de terre, et depuis un gros tank R-3 datant de la guerre en
interdit l’accès. Le déloger, ce serait faire acte de guerre civile. »
Hésitante, Lisa s’écarta du croiseur. Elle était encore pâle et secouée, et une
vilaine meurtrissure se formait sur sa gorge.

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« Que vous est-il arrivé ? » s’enquit Witwer. Puis il aperçut le corps inerte
gisant à l’intérieur. Il regarda Anderton dans les yeux : « Enfin vous renoncez à
prétendre que je suis l’auteur d’un complot contre vous.
— En effet.
— Vous ne croyez plus que j’intriguais pour prendre votre place, fit-il avec une
grimace de dégoût.
— Oh, mais si ! De cela, tout le monde se rend coupable tôt ou tard. Moi-même,
j’intrigue pour la garder. Mais il s’agit ici de bien autre chose… et là, votre
responsabilité n’est pas engagée.
— Pourquoi affirmez-vous qu’il est trop tard pour vous rendre ? On va vous
envoyer en camp, et dans une semaine Kaplan sera toujours en vie.
— Certes, admit Anderton, mais il peut prouver qu’il le serait aussi si je me
promenais en liberté. Il détient les données montrant clairement que le rapport
majoritaire est obsolète. Il peut provoquer l’effondrement de Précrime. Pile, il
gagne, et face, nous perdons. L’Armée va nous déconsidérer ; sa stratégie aura
triomphé.
— Mais pourquoi courent-ils un tel risque ? Que veulent-ils exactement ?
— Après la guerre anglo-chinoise, l’Armée a perdu beaucoup de son crédit. Elle
n’est plus ce qu’elle était au bon vieux temps de l’Alliance fédérale du Bloc
occidental. À l’époque elle détenait tous les pouvoirs aussi bien militaires que
civils. Et elle faisait sa propre police.
— Comme Fleming, commenta faiblement Lisa.
— Après la guerre, le Bloc occidental a été démilitarisé. Les officiers comme
Kaplan ont été écartés, mis d’office à la retraite. Or personne n’apprécie cela. »
Anderton fit la grimace. « Je peux comprendre. Il n’est pas seul dans ce cas.
Mais nous ne pouvions plus continuer ainsi. L’autorité devait être partagée.
— Vous dites que Kaplan a gagné, fit Witwer. Mais n’y a-t-il rien qu’on puisse
faire ?
— En tout cas pas le supprimer. Et il le sait aussi bien que nous. Il va sans doute
proposer une sorte de compromis. Nous continuerons à exister, mais le Sénat

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nous retirera tout réel pouvoir. Et ça ne vous plairait guère, hein ?
— Non, fit Witwer avec force. Un de ces jours, c’est moi qui dirigerai cette
organisation. » Il rougit. « Mais pas tout de suite, bien entendu. »
Anderton s’assombrit. « Dommage que vous ayez publié ce rapport majoritaire.
Sinon, on aurait pu le faire disparaître discrètement. Maintenant, tout le monde
connaît son existence. On ne peut plus démentir.
— Non, admit Witwer, mal à l’aise. Je… je ne suis peut-être pas aussi compétent
à ce poste que je me l’imaginais.
— Ça viendra. Un jour, vous ferez un bon officier de police. Vous croyez au
statu quo. Mais un conseil : apprenez à prendre les choses moins au tragique. »
Anderton s’écarta. « Je vais étudier les bandes du rapport majoritaire. Je veux
savoir exactement comment j’étais censé tuer Kaplan. » Pensif, il acheva : « Ça
peut me donner des idées. »

Les bandes des précogs « Donna » et « Mike » étaient stockées séparément.


Anderton choisit l’appareil chargé des analyses fournies par « Donna », ouvrit
le bouclier protecteur et en étala le contenu devant lui. Là encore, les données
codées lui désignèrent les bandes qui l’intéressaient, et en un instant il les avait
placées dans le lecteur.
C’était en gros ce qu’il avait deviné. Il s’agissait des informations utilisées par
« Jerry » – le sillon temporel rejeté où les agents du Renseignement militaire à
la solde de Kaplan enlevaient Anderton comme il rentrait chez lui après le
travail et l’emmenaient à la villa de Kaplan, Q.G. de la Ligue internationale des
anciens combattants, où il recevait un ultimatum : démanteler le système
Précrime ou se heurter à l’hostilité déclarée de l’Armée.
Dans ce sillon-là, en sa qualité de préfet de police, Anderton recherchait le
soutien du Sénat, mais ce dernier le lui refusait. Pour éviter la guerre civile, les
sénateurs ratifiaient la dissolution du système policier et décrétaient la loi
martiale pour « faire face à l’état d’urgence ». Prenant avec lui un détachement
de policiers fanatiques, Anderton localisait Kaplan et l’abattait, tirant aussi sur
d’autres membres de la L.I.A.C. Mais seul Kaplan succombait. Les autres s’en

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sortaient. Et le coup d’État militaire réussissait.
Ça, c’était « Donna ». Il rembobina la bande et passa au rapport précog de
« Mike ». Les deux devaient être identiques, puisque les mutants s’étaient
accordés pour présenter le même tableau. En effet, « Mike » commençait
comme « Donna » : Anderton apprenait l’existence d’une conspiration montée
par Kaplan contre la police, mais là, quelque chose n’allait plus. Interloqué,
Anderton se repassa la bande depuis le début.
C’était incompréhensible, mais « Mike » et « Donna » ne concordaient pas. Il
réécouta l’enregistrement avec la plus grande attention.
Le rapport de « Mike » était très différent de celui de « Donna ».
Une heure plus tard, ayant terminé ses investigations il quittait le bâtiment des
« singes ». Aussitôt, Witwer lui demanda : « Qu’y a-t-il ? Je vois bien que
quelque chose cloche.
— Non, répondit lentement Anderton, songeur. Ce n’est pas tout à fait ça…»
Entendant du bruit dehors, il se dirigea distraitement vers la fenêtre.
La rue grouillait de monde. Des soldats en uniforme avançaient en colonne par
quatre au milieu de la chaussée. Fusil à l’épaule, casque vissé sur la tête, ils
arboraient une tenue miteuse datant de la guerre, et le vent glacé faisait claquer
les glorieux étendards de l'Alliance du Bloc occidental.
« Une parade militaire, constata Witwer, abattu. Je me suis donc trompé. Ils ne
vont pas proposer de compromis. Pourquoi le feraient-ils, d’ailleurs ? Kaplan va
rendre les faits publics. »
Anderton n’éprouvait aucune surprise. « Il va lire le rapport minoritaire ?
— Apparemment. Ils vont exiger que le Sénat nous dissolve et nous retire toute
autorité. Prétendre que nous avons arrêté des innocents, multiplié les descentes
de police nocturnes, ce genre de chose. Que nous avons gouverné par la terreur.
— Vous pensez que le Sénat cédera ? »
Witwer hésita. « Je ne parierais pas là-dessus.
— Moi si, dit Anderton. Ce qui se passe en bas colle bien avec ce que j’ai appris

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chez les singes. Nous nous sommes fichus dans une impasse. Il ne nous reste
plus qu’une issue. Qu’elle nous plaise ou non. » Ses yeux avaient l’éclat et la
dureté de l’acier.
Inquiet, Witwer demanda : « Quelle issue ?
— Quand je vous l’aurai dit, vous vous demanderez pourquoi vous n’y avez pas
songé vous-même. De toute évidence, je suis obligé de me conformer au
rapport publié. Il faut que je tue Kaplan. C’est la seule façon d’empêcher
l’Armée de nous discréditer.
— Mais…, fit Witwer, stupéfait, ce rapport majoritaire a été rejeté.
— Je peux le faire, rétorqua Anderton, mais ça nous coûtera cher. Vous savez ce
qu’on risque en cas de meurtre avec préméditation ?
— C’est la prison à perpétuité.
— Au moins. Vous pourriez sans doute user de votre influence pour faire
commuer ma peine en exil définitif. On m’enverra sur une des planètes
coloniales mener une existence de pionnier.
— Et… vous préféreriez cela ?
— Bon Dieu non ! dit Anderton avec vigueur. Mais ce serait un moindre mal. Et
il faut que ce soit fait.
— Je ne vois pas comment vous pourriez tuer Kaplan. »
Anderton soupesa le pistolet militaire de Fleming. « Avec ça.
— Ils vous laisseront approcher Kaplan ?
— Pourquoi pas ? Ils ont le rapport minoritaire affirmant que j’ai changé d’avis.
— Alors le rapport minoritaire est erroné ?
— Non. Il est rigoureusement exact. Mais je vais quand même tuer Kaplan. »

IX

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Il n’avait jamais tué personne. Il n’avait même jamais assisté au moindre crime
de sang. Alors qu’il était préfet de police depuis trente ans. Depuis une
génération, le meurtre n’existait plus ; cela n’arrivait plus, tout simplement.
Une voiture de police le conduisit à une centaine de mètres du défilé militaire.
Tapi sur le siège arrière, il examina laborieusement l’arme qu’il tenait de
Fleming. Elle paraissait en parfait état. En fait, il ne doutait pas du résultat. Il
était absolument certain de ce qui allait se passer durant les trente minutes à
venir. Il rempocha le pistolet et descendit prudemment de voiture.
Personne ne fit attention à lui. Une foule de plus en plus nombreuse se pressait
pour approcher du défilé et savoir ce qui se passait. Les uniformes
prédominaient, et à la périphérie du périmètre dégagé étaient déployés chars
d’assaut et armes lourdes – tous moyens offensifs qu’on continuait à produire.
L’Armée avait érigé une estrade métallique, à laquelle on accédait par quelques
marches. Derrière flottait un grand étendard du Bloc occidental, emblème des
puissances alliées qui avaient combattu pendant la guerre. Grâce à un étrange
phénomène d’érosion, la [Link]. comprenait maintenant des officiers ayant
servi dans les rangs ennemis. Mais un général reste un général, et le temps avait
effacé ce genre de distinction.
Le haut commandement de la Ligue occupait les premiers rangs ; derrière
venaient les officiers de grade inférieur. Les étendards des différents régiments
ondulaient au gré du vent en étalant leurs couleurs et leurs écussons. En
définitive, ce rassemblement avait des allures de reconstitution historique
relativement joyeuse. Sur l’estrade proprement dite étaient assis des dignitaires
de la Ligue dont les visages trahissaient toute l’impatience. Sur les côtés,
presque invisibles, quelques brigades de police ostensiblement là pour
maintenir l’ordre mais constituées en réalité d’informateurs ayant pour mission
d’observer tout ce qui se passait. Si l’on avait besoin de maintenir l’ordre,
l'Armée s’en chargerait.
Le vent charriait le grondement assourdi de la foule compacte, à travers laquelle
Anderton se fraya un passage en ayant l’impression de se noyer dans une
véritable mer humaine. Figés par l’attente, les gens paraissaient pressentir qu’un
événement spectaculaire allait se produire. Anderton s’ouvrit un passage parmi

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eux non sans difficulté, laissa derrière lui les rangées de sièges et arriva enfin au
niveau des officiers de haut rang, au bord de l’estrade.
Kaplan était parmi eux. Mais c’était désormais le généralKaplan.
Gilet, montre de gousset, canne et discret costume civil… tout cela avait
disparu. Pour l’occasion, Kaplan avait ressorti son vieil uniforme de la
naphtaline. Très droit, imposant, il était entouré de son ex-état-major et arborait
ses galons et autres décorations ; il portait bottes militaires, épée de parade et
képi. Incroyable comme un képi de général, dans toute son austère autorité,
pouvait transformer un homme au crâne dégarni.
Apercevant Anderton, Kaplan se détacha et s’approcha de lui à grands pas. Son
expression constamment changeante reflétait son étonnement et sa satisfaction.
« Quelle surprise ! dit-il, en tendant une petite main gantée de gris. Et moi qui
vous croyais arrêté par le préfet intérimaire !
— Je suis toujours en liberté, répliqua brièvement Anderton en serrant sa main
tendue. Après tout, Witwer possède aussi la bande magnétique. » Il désigna le
paquet que Kaplan serrait dans sa main gauche et regarda le général avec
assurance.
En dépit de sa nervosité, le général Kaplan était de bonne humeur. « C’est un
grand jour pour l’Armée, confia-t-il. Vous serez heureux d’apprendre que je
vais livrer au public le compte rendu détaillé de la fausse accusation portée
contre vous.
— Parfait, dit Anderton d’un ton neutre.
— Il sera clairement démontré que vous avez été injustement accusé. » Le
général Kaplan essayait de savoir jusqu’à quel point Anderton était au courant
de la situation. « Fleming a-t-il eu l’occasion de tout vous expliquer ?
— Plus ou moins. Vous n’allez lire que le rapport minoritaire ? C’est tout ce que
vous avez là ?
— Je vais le comparer au rapport majoritaire. » Le général Kaplan fit signe à un
aide de camp, qui lui apporta une serviette en cuir. « Tout est là, toutes les
pièces à conviction dont nous avons besoin. Cela ne vous dérange pas d’être

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cité comme exemple, j’espère ? Votre cas illustre les arrestations injustifiées
dont ont été victimes une multitude de gens innocents. » Kaplan consulta sa
montre d’un geste plein de raideur. « Je dois y aller. Voulez-vous venir avec moi
sur l’estrade ?
— Pourquoi ?»
Froidement, mais avec une espèce de véhémence contenue, le général Kaplan
répondit : « Pour que tout le monde voie la preuve, vivante de ce que j’avance.
Le meurtrier et sa victime. Debout côte à côte, dévoilant toute la sinistre et
terrible supercherie entretenue par la police.
— Volontiers, dit Anderton. Qu’est-ce qu’on attend ? »
Déconcerté, le général Kaplan s’avança vers l’estrade. Il jeta encore un regard
inquiet à Anderton, se demandant visiblement pourquoi le préfet était venu, et
ce qu’il savait au juste. Son incertitude s’accrut tandis qu’Anderton gravissait
les marches et se trouvait un siège juste à côté de la tribune.
« Vous saisissez bien la portée ce que je vais annoncer ? s’enquit le général.
Mes révélations auront des répercussions considérables. Le Sénat sera peut-être
amené à reconsidérer la validité fondamentale du système Précrime.
— Je saisis, dit Anderton, les bras croisés. Allons-y. »
Le silence s’était fait dans la foule, mais il y eut une rumeur d’excitation
lorsque le général Kaplan reprit la serviette en cuir et disposa son contenu
devant lui.
« L’homme assis à mes côtés, commença-t-il d’une voix claire, est connu de
vous tous. Vous êtes sans doute surpris de le voir, car tout récemment encore la
police le considérait comme un dangereux criminel. »
Tous les yeux se reportèrent sur Anderton. On examinait avidement le seul et
unique meurtrier en puissance qu’on ait jamais eu le privilège de voir de près.
« Toutefois, depuis quelques heures, poursuivit le général, l’ordre d’arrestation
le concernant a été annulé ; est-ce parce que l’ex-préfet Anderton s’est
volontairement rendu ? Non, ce n’est pas à strictement parler exact. S’il est ici,
ce n’est pas parce qu’il s’est rendu, mais parce que la police ne s’intéresse plus

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à lui. John Allison Anderton est innocent de tout crime, passé, présent ou à
venir. Les allégations formulées contre lui étaient des faux, des déformations
diaboliques issues d’un système pénal fondé sur des prémices fausses – une
machine à détruire gigantesque et impersonnelle qui a broyé une multitude
d’innocents. »
Fascinée, la foule regardait à tour de rôle Kaplan et Anderton. La situation lui
était familière.
« Oui, beaucoup d’hommes et de femmes ont été arrêtés et emprisonnés par la
faute de Précrime, cette organisation qui se prétend prophylactique, poursuivit
Kaplan, dont la voix gagnait peu à peu en chaleur et en force. Accusés, non pas
de crimes qu’ils avaient commis, mais de crimes qu’ils allaient commettre. On
nous affirme que, laissés en liberté, ces gens se seraient tôt ou tard rendus
coupables d’actes criminels.
« Mais il ne peut pas y avoir de réelle connaissance du futur. Dès qu’une
information précognitive est livrée, elle s’annule d’elle-même. L’affirmation
selon laquelle cet homme commettra un crime dans l’avenir est un paradoxe. Le
simple fait de posséder cette donnée la fausse. Dans tous les cas, sans
exception, le rapport des trois précogs a toujours invalidé les données qu’ils
avaient eux-mêmes fournies. Si personne n’avait été arrêté, les crimes prédits
n’auraient pas été commisnon plus. »
Anderton écoutait distraitement, mais la foule, elle, prêtait un intérêt passionné
au discours de Kaplan, qui livrait à présent un résumé du rapport minoritaire. Il
expliquait ce que c’était, comment il pouvait exister.
Anderton sortit son arme de sa poche et la posa sur ses genoux. Déjà Kaplan
mettait de côté le rapport minoritaire, c’est-à-dire les données précog de
« Jerry ». De ses doigts osseux, il chercha d’abord le résumé du rapport
« Donna », puis celui du rapport « Mike ».
« Voici le rapport majoritaire original, expliqua-t-il. L’affirmation, par les deux
premiers précogs, selon laquelle Anderton allait commettre un meurtre. Et
maintenant, voici le matériau automatiquement invalidé. Je vais vous le lire. » Il
ramassa prestement ses lunettes sans monture, les chaussa et entama lentement

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sa lecture.
Une étrange expression se peignit sur ses traits. Il s’interrompit, balbutia, puis
se tut brusquement. Les papiers lui échappèrent des mains. Telle une bête
traquée, il fit volte-face, rentra la tête dans les épaules, puis s’éloigna
précipitamment de la tribune.
Son visage crispé passa durant une fraction de seconde devant Anderton, qui
s’était levé à son tour. Le préfet braqua son arme, fit rapidement quelques pas
en avant et tira. Emberlificoté dans les pieds des gens assis sur l’estrade, Kaplan
poussa un unique cri aigu – un cri de terreur. Comme un oiseau abattu en plein
vol, il tomba de l’estrade en battant des bras. Anderton s’approcha de la
rambarde, mais tout était déjà fini.
Kaplan était mort, ainsi que le rapport majoritaire l’avait prédit. Sa maigre
poitrine n’était plus qu’un trou fumant dont des cendres s’échappaient au gré
des tressaillements du corps.
Écœuré, Anderton se détourna et se faufila sans attendre entre les officiers qui
se levaient de leur siège, stupéfaits. L’arme était sa meilleure protection. Il sauta
au bas de l’estrade et s’enfonça dans la foule désordonnée qui se pressait pour
mieux voir. L’incident qui s’était produit sous leurs yeux leur était totalement
incompréhensible, et il faudrait du temps pour que la terreur panique cède la
place à l’acceptation.
Quand il parvint en marge de la foule, Anderton fut pris en charge par la police.
« Vous avez eu de la chance de vous en sortir, souffla un des agents comme la
voiture démarrait lentement.
— En effet », dit Anderton, distant. Il se cala contre son dossier et tenta de se
donner une contenance. Il tremblait, la tête lui tournait. Brusquement, il se
pencha en avant et s’abandonna à de violentes nausées.
« Pauvre diable », murmura un des policiers d’une voix compatissante.
Secoué par le malaise physique et moral, Anderton ne put déterminer si le
policier parlait de Kaplan ou de lui-même.

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X

Quatre robustes policiers aidèrent John et Lisa Anderton à emballer leurs


affaires et à les charger dans les camions. C’est qu’en cinquante années, l’ex-
préfet de police avait accumulé beaucoup de biens matériels. Sombre et pensif,
il regarda les caisses défiler devant lui en direction des véhicules en attente.
Ensuite ils iraient directement au spatioport, et de là sur Centaure X par
transport intersystèmes. Un bien long voyage, pour un si vieil homme. Mais un
voyage sans retour.
« C’est l’avant-dernière caisse », déclara Lisa, tout à sa tâche.
En pull et pantalon, elle parcourait les pièces nues, vérifiant les derniers détails.
« Je suppose qu’on ne pourra pas se servir de nos nouveaux appareils ménagers
atroniques. Sur Cen-X, ils en sont encore à l’électricité.
— J’espère que ça ne t’ennuie pas trop, dit Anderton.
— On s’y fera, répliqua Lisa avec un sourire fugace. N'est-ce pas ?
— Je l’espère. Tu es certaine que tu ne regretteras pas ? Parce que sinon…
— Pas de regrets, affirma Lisa. Aide-moi à fermer cette caisse, tu veux ? »

Au moment où ils allaient monter dans le camion de tête, Witwer arriva à bord
d’une voiture de patrouille. Il vint les rejoindre en courant, l’air étrangement
hagard. « Avant de partir, dit-il à Anderton, il faut que vous me clarifiiez la
situation concernant les précogs. Le Sénat me pose des questions. On veut
savoir si le rapport moyen, la rétractation, était une erreur… ou quoi. »
Confusément, il ajouta : « C’est quelque chose que je n’arrive toujours pas à
m’expliquer. Le rapport minoritaire était bien erroné, n’est-ce pas ?
— Quel rapport minoritaire ? » fit Anderton, amusé.
Witwer cilla. « C’était donc ça. J’aurais dû comprendre. »
Assis sur le siège avant du camion, Anderton bourra sa pipe et l’alluma avec le
briquet de Lisa, qui était retournée voir si rien de vital n’avait été oublié dans la

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maison.
« Il y avait trois rapports minoritaires », dit-il à Witwer en jouissant de sa
perplexité. Un jour, le jeune homme apprendrait à ne pas se jeter tête baissée
dans des situations qu’il ne comprenait pas entièrement. Pour Anderton,
l’affaire se concluait sur une note de satisfaction. Malgré son âge et sa lassitude,
lui seul avait compris la véritable nature du problème.
« Les trois rapports étaient consécutifs, expliqua-t-il. Le premier était celui de
“Donna”. Dans ce sillon temporel-là, Kaplan m’avisait du complot militaire et
je l’assassinais promptement. “Jerry”, phasé légèrement en avant de “Donna”,
s’est servi de son rapport à elle et a intégré le fait que j’en avais pris
connaissance. Dans le deuxième sillon, tout ce que je voulais, c’était garder
mon poste, sans tuer Kaplan. Je ne m’intéressais qu’à ma place, à mon propre
sort.
— Et“Mike” était le troisième rapport ? Venu après le rapport minoritaire ? »
Witwer se reprit : « Je veux dire qu’il s’est présenté en dernier ?
— “Mike” était le dernier des trois, en effet. Au vu du premier rapport, j’avais
décidé de ne pas tuer Kaplan. D’où le deuxième rapport. Mais, informé par
ce deuxième rapport, je changeais d’avis. Le deuxième rapport, la deuxième
situation, représentaient les circonstances que Kaplan désirait créer. L’intérêt de
la police était de recréer la situation numéro un. Et c’était à la police que je
pensais alors. J’avais compris le projet de Kaplan. Le troisième rapport
invalidait le deuxième de la même façon que le second invalidait le premier.
Nous étions revenus au point de départ. »
Lisa revint, le souffle court. « Partons. Nous en avons fini ici. » Souple et agile,
elle grimpa dans le camion et s’installa entre son mari et le chauffeur.
« Les rapports étaient tous différents, conclut Anderton. Tous uniques. Mais
deux d’entre eux étaient d’accord sur un point : si je restais en liberté, je tuais
Kaplan. C’est ce qui a créé l’illusion d’un rapport majoritaire. Car ce n’était
que cela – une illusion. “Donna” et “Mike” avaient prévu le même événement,
mais dans deux sillons temporels complètement distincts et se produisant dans
deux situations différentes. “Donna” et “Jerry”, le “rapport minoritaire” et la

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moitié du “rapport majoritaire”, se sont trompés. Seul “Mike” disait vrai…
puisque aucun rapport ultérieur ne venait invalider le sien. Et voilà. »
Tenaillé par l’inquiétude, Witwer trottinait à côté du camion en marche. « Est-
ce que ça se reproduira ? Faut-il revoir tout le système ?
— Ça ne peut se reproduire que dans un seul cas, fit Anderton. Le mien était
unique, puisque j’avais accès à toutes les données. Cela peut arriver à
nouveau… mais seulement au prochain préfet de police ! Donc, faites bien
attention. » Il eut un petit sourire. L’expression tendue de Witwer lui causait une
satisfaction non négligeable. À ses côtés, Lisa se contenta d’un léger
tressaillement des lèvres et lui prit la main.
« Oui, soyez très vigilant, recommanda-t-il au jeune Witwer. La même chose
pourrait très bien vous arriver, et à tout moment ! »

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