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Cours 3.3 : La technique
Séquence 3 – Philosophie de la culture
PLAN
Introduction
(a) Problématique
I – La technique a une place essentielle dans l'histoire de l'humanité
A. La technique au fondement de l'humanité
B. La technique au cœur du développement humain
II – Analyse critique de la technique
A. Les risques techniques
B. L'emprise de la technique
Introduction
(a) Problématique
Première approche L'objet technique est un objet fait par l'homme (c'est un artefact et non une réalité naturelle) pour l'homme (un
de la technique objet technique semble se définir par une fonction, par un usage).
Un double Mais faut-il penser la technique seulement sous la catégorie de l'utile ? La technique n'a-t-elle pas de fait une
débordement de la place essentielle dans l'histoire de l'humanité qui dépasse le cadre de la simple production d'objets utiles ? Ne
notion d'utilité faut-il pas d'autre part souligner les dangers de la technique et mesurer l'emprise de la technique sur nous ?
I – La technique a une place essentielle dans l'histoire de l'humanité
A. La technique au fondement de l'humanité
La « Il fut un temps où les dieux existaient déjà, mais où les races mortelles n’existaient pas. Lorsque fut venu le temps de
technique leur naissance, fixé par le destin, les dieux les façonnent à l’intérieur de la terre, en réalisant un mélange de terre, de
comme feu et de tout ce qui se mêle au feu et à la terre. Puis, lorsque vint le moment de les produire à la lumière, ils chargèrent
condition Prométhée et Épiméthée de répartir les capacités entre chacune d’entre elles, en bon ordre, comme il convient.
d'existenceÉpiméthée demande alors avec insistance à Prométhée de le laisser seul opérer la répartition : « Quand elle sera faite,
des dit-il, tu viendras la contrôler. » L’ayant convaincu de la sorte, il opère la répartition. Et dans sa répartition, il dotait les
hommes uns de force sans vitesse et donnait la vitesse aux plus faibles ; il armait les uns et, pour ceux qu’il dotait d’une nature
sans armes, il leur ménageait une autre capacité de survie. À ceux qu’il revêtait de petitesse, il donnait des ailes pour
qu’ils puissent s’enfuir ou bien un repaire souterrain […], il s’arrangea pour les prémunir contre les saisons de Zeus : il
les recouvrit de pelages denses et de peaux épaisses, protections suffisantes pour l’hiver, mais susceptibles aussi de les
protéger des grandes chaleurs […]. Ensuite, il leur procura à chacun une nourriture distincte, aux uns l’herbe de la terre,
aux autres les fruits des arbres, à d’autres encore les racines ; il y en a à qui il donna pour nourriture la chair d’autres
animaux […]. Cependant, comme il n’était pas précisément sage, Épiméthée, sans y prendre garde, avait dépensé toutes
les capacités pour les bêtes, qui ne parlent pas ; il restait encore la race humaine, qui n’avait rien reçu, et il ne savait
pas quoi faire. Alors qu’il était dans l’embarras, Prométhée arrive pour inspecter la répartition, et il voit tous les vivants
harmonieusement pourvus en tout, mais l’homme nu, sans chaussures, sans couverture, sans armes. Et c’était déjà le
jour fixé par le destin, où l’homme devait sortir de terre et paraître à la lumière. Face à cet embarras, ne sachant pas
comment il pouvait préserver l’homme, Prométhée dérobe le savoir technique d’Héphaïstos et d’Athéna, ainsi que le feu
- car, sans feu, il n’y avait pas moyen de l’acquérir ni de s’en servir -, et c’est ainsi qu’il en fait présent à l’homme. De
cette manière, l’homme était donc en possession du savoir qui concerne la vie » (Platon, Protagoras, 320c-321d)
La – Bergson : « Si nous pouvions nous dépouiller de tout orgueil, si, pour définir notre espèce, nous nous en tenions
technique strictement à ce que l’histoire et la préhistoire nous présentent comme la caractéristique constante de l’homme et de
comme l’intelligence, nous ne dirions peut-être pas Homo sapiens, mais Homo faber. » (L’Évolution créatrice, chap. 2)
propre de – Comparaison des productions animales et de la technique humaine :
l'homme (a) Les matériaux utilisés : l'animal utilise des matériaux secrétés par son corps ou bien trouvés dans la nature, tandis
que l'homme transforme et invente des matériaux.
(b) La structure du produit : elle dérive de l'instinct chez les animaux, tandis qu'elle dérive de la réflexion, d'une
planification, d'un apprentissage et d'une coopération sociale dans le cas des êtres humains.
(c) Les moyens de production : l'animal utilise simplement son propre corps, tandis que l'homme utilise des outils (grâce
à ses mains), voire des machines ; il peut transmettre l'usage des outils et les perfectionner.
(d) La finalité du produit : les productions animales ont seulement une finalité biologique, il s'agit de survivre, de
continuer à exister dans la durée, tandis que la technique humaine est une manière pour l'homme d'affirmer son
existence, sa puissance, et une ouverture à d'autres dimensions (l'homme fabrique aussi des objets à des fins ludiques,
scientifiques, artistiques…).
B. La technique au cœur du développement humain
Progrès Dans l'histoire de la technique, on passe de la simple technique (qui repose sur un savoir-faire empirique) à la
technique technologie (qui repose sur un savoir proprement scientifique). Quand la technique devient technologie, elle permet de
et maîtrise “nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature” (Descartes). La compréhension rationnelle des lois de la
de la nature (maîtrise théorique de la nature) permet l'exploitation des forces de la nature (maîtrise pratique de la nature), et
nature le progrès technique (dans la fabrication des instruments d'observation, de mesure et dans les outils de diffusion des
idées) favorise le progrès scientifique. La technologie est alliance de la science et de l'industrie.
Progrès – Technique & bonheur : la technique semble permettre l'amélioration des conditions de vie, en permettant une
technique satisfaction plus facile des besoins humains, et moins d'efforts pénibles.
et progrès – Technique & liberté : la technique permet d'étendre nos capacités et de dépasser les limites et contraintes que nous
humain impose la nature.
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II – Analyse critique de la technique
A. Les risques techniques
Technique La technique prétend constituer une forme de maîtrise de la nature, mais peut-on maîtriser la technique elle-même ?
et accidents Comme le souligne Paul Virilio, inventer un objet technique, c'est aussi inventer une nouvelle possibilité d'accidents, ce
qui pose la question de nos capacités à contrôler les défaillances possibles des systèmes techniques. Le mythe d'Icare,
la figure de Frankenstein avaient déjà mis en exergue les risques inhérents à la technique humaine, qui constitue alors
une puissance qui peut échapper à l'homme, mais la question se pose de manière d'autant plus vive lorsque l'on
envisage la technologie moderne et certaines technologies contemporaines (notamment les technologies nucléaires, les
biotechnologies et les nanotechnologies).
La « Quelle différence y a-t-il entre la technique traditionnelle et la technologie moderne ? […] Martin Heidegger entend
technologie montrer que, dans un cas et dans l'autre, ce n'est pas le même rapport de l'homme avec la nature et le monde qui est
moderne en jeu. “La centrale n'est pas construite dans le courant du Rhin comme le vieux pont de bois qui depuis des siècles
institue un unit une rive à l'autre. […] Le fleuve est muré dans la centrale”, qui le met en demeure de livrer l'énergie qu'il recèle. La
nouveau centrale et le pont de bois illustrent en réalité deux types de relation à la nature. La première est technê, au sens grec
raport à la d'un savoir-faire qui a partie liée avec les arts. Elle est productrice d'oeuvres, de choses fabriquées par l'homme mais
nature qui s'inscrivent dans la nature, qui peuplent le monde. Sur le pont de bois, le promeneur passe et son regard embrasse
le paysage. La technique ancienne permet à l'homme d'habiter la terre en poète. La seconde technologie, poussée
jusqu'au machinisme, est une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer ses ressources,
lesquelles sont à leur tour susceptibles d'être stockées avant d'être transformées. Elle considère la nature comme un
“fonds”, ne visant pas à produire une oeuvre qui s'intègre à son environnement mais opérant plutôt une coupure
radicale entre les produits de l'activité humaine et la nature. […] Telle est l'essence de la technique moderne: un
”arraisonnement”, c'est-à-dire une mise à la raison du monde, une exploitation des connaissances scientifiques pour
mettre le réel et ses ressources à notre disposition. » (Pauline Théveniaud, “Martin Heidegger et le vieux pont de bois”,
Philosophie Magazine, 16)
L'analyse Pour comprendre la spécificité des problèmes posés par la technologie moderne, les analyses de Hans Jonas dans Le
de Hans Principe responsabilité, une éthique pour la civilisation technologique (1976) sont très utiles. « L'idée de départ est que
Jonas la puissance technologique moderne crée un type de problèmes éthiques inconnus jusqu'à ce jour (ce que Jonas appelle
"transformation de l'essence de l'agir humain”). Avant l'homme pouvait penser (à tort ou à raison) que ses
interventions techniques sur la nature étaient superficielles et sans danger, que la nature rétablirait elle-même ses
équilibres fondamentaux, et qu'au fond pour chaque génération nouvelle la nature était exactement telle que la
génération précédente l'avait trouvée. Aujourd'hui, nous savons (ou devrions savoir) que notre technologie peut avoir
des effets irréversibles sur la nature, de par son ordre de grandeur et sa logique cumulative. L'ordre de grandeur se
mesure en quantité d'énergie dépensée par tête, mais aussi en traces physiques-géographiques et en rebuts de
“qualité” inédite (les déchets nucléaires, par exemple, qui resteront dangereux pendant des millénaires). La logique
cumulative de la technique moderne est une chose connue ; Jonas parle d'effet boule de neige, ou d'inertie dynamique ;
l'idée est que la puissance technologique nous impose les conditions non seulement de son maintien, mais surtout de
son renforcement : logique de la fuite en avant ; la technique exerce une véritable contrainte, “anonyme”, sans sujet
(personne ne veut cette logique), non maîtrisable. Un des ressorts de cet auto-accroissement sans fin de la puissance
technique est la nécessité où sont les hommes de réparer les dégâts dus à la technologie, par de nouvelles innovations
techniques qui créent elles-mêmes de nouveaux problèmes, et ainsi de suite. Ainsi, la technique moderne se comporte
comme une “nature”, c'est-à-dire une nécessité, un cadre imposé; la technique est même, “d'une certaine manière,
devenue sauvage” ; il faut donc la domestiquer. » (Bernard Sève, “Hans Jonas et l'éthique de la responsabilité”, Esprit,
Octobre 1990)
B. L'emprise de la technique
Technique – L'utilisateur lambda a un rapport “magique” avec l'objet technique : il appuie sur des boutons et l'objet fonctionne. La
et liberté technique ne participe pas de ce point de vue d'un “désenchantement du monde”. Le fonctionnement technique interne
de l'objet reste totalement étranger à l'individu, qui n'a alors aucune maîtrise de la technique. Simondon note en ce sens
le manque de culture technique des individus : « [L]'homme connaît ce qui entre dans la machine et ce qui en sort, mais
non ce qui s'y fait […] Commander est encore rester extérieur à ce que l'on commande, lorsque le fait de commander
consiste à déclencher selon un montage préétabli […]. Les objets techniques qui produisent le plus d'aliénation sont aussi
ceux qui sont destinés à des utilisateurs ignorants. De tels objets techniques se dégradent progressivement : neufs
pendant peu de temps, ils se dévaluent en perdant ce caractère, parce qu'ils ne peuvent que s'éloigner de leurs
conditions de perfection initiale. Le plombage des organes délicats indique cette coupure entre le constructeur, qui
s'identifie à l'inventeur, et l'utilisateur, qui acquiert l'usage de l'objet technique uniquement par un procédé
économique ; la garantie concrétise le caractère économique pur de cette relation entre le constructeur et l'utilisateur ;
l'utilisateur ne prolonge en aucune manière l'acte du constructeur ; par la garantie, il achète le droit d'imposer au
constructeur une reprise de son activité si le besoin s'en fait sentir. » (Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets
techniques). Cette absence de maîtrise de l'objet technique par l'individu se remarque jusque dans le rapport de l'ouvrier
à la machine, dans la mesure où c'est la machine qui guide le travail de l'ouvrier : « [t]andis que les outils d'artisanat à
toutes les phases du processus de l'œuvre restent les serviteurs de la main, les machines exigent que le travailleur les
serve et qu'il adapte le rythme naturel de son corps à leur mouvement mécanique. » (Hannah Arendt, Condition de
l'Homme moderne) [cf. cours 3.2 à propos du travail, et notamment du taylorisme et de l'exemple des Temps Modernes
de Chaplin].
– Certaines technologies contemporaines posent de manière particulièrement vive cette question d'une vie sous
l'emprise de la technique. C'est le cas notamment des technologies numériques : ne sont-elles pas au cœur du
basculement de la société vers une “société de contrôle” (Deleuze) ? Ne faut-il pas se méfier du pouvoir des écrans
(Régis Debray, Bernard Stiegler) ?
Technique – Dans le rapport à l'objet technique, nous sommes généralement dans une forme de “fétichisme de la marchandise”
et (Marx) : nous sommes focalisés sur le produit lui-même, mais nous ne voyons pas les conditions de production dans
bonheur lesquelles le produit a été fabriqué. La fascination qu'exerce le produit technique masque le bilan social (et nous
pourrions ajouter écologique) de sa production et de sa consommation.
– La production technique participe également d'une mutation de la société vers une société de consommation qui
produit une certaine représentation du bonheur que l'on peut questionner. « Il y a aujourd'hui tout autour de nous une
espèce d'évidence fantastique de la consommation et de l'abondance, constituée par la multiplication des objets, des
services, des biens matériels, et qui constitue une sorte de mutation fondamentale dans l'écologie de l'espèce humaine. À
proprement parler, les hommes de l'opulence ne sont plus tellement environnés, comme ils le furent de tout temps, par
d'autres hommes que par des OBJETS. […] Nous vivons le temps des objets : je veux dire que nous vivons à leur rythme et
selon leur succession incessante […]. Le principe démocratique est transféré alors d'une égalité réelle, des capacités, des
responsabilités, des chances sociales, du bonheur (au sens plein du terme) à une égalité devant l'Objet et autres signes
évidents de la réussite sociale et du bonheur. C'est la démocratie du standing, la démocratie de la T.V., de la voiture et de
la chaîne stéréo […] , qui masque la démocratie absente et l'égalité introuvable. » (Baudrillard, La société de
consommation) [Cf. le cours 1.1 sur le bonheur et le désir, à propos de la société de consommation et de la publicité].