© Éditions Tallandier / L’Histoire, 2021
48, rue du Faubourg-Montmartre – 75009 Paris
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EAN : 979-10-210-5080-8
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SOMMAIRE
Titre
Copyright
Introduction - Histoire politique des Noirs américains
I - Les enchaînés du roi coton
La voix des esclaves
II - « Moi, Nat Turner… »
III - Lincoln, chef de guerre
IV - États-Unis, un siècle de ségrégation
Ségrégation et apartheid
V - Les soldats noirs américains pendant la Première Guerre mondiale
VI - Mississippi, la leçon oubliée
VII - Les cobayes de Tuskegee
VIII - Martin Luther King, la voix noire de l’Amérique
IX - JFK : voulait-il vraiment des droits pour les Noirs ?
King et Kennedy Pièce en trois actes
X - Aux origines du Black Power
Le ghetto moderne
Programme en dix points du BPP
XI - Les poings de la liberté
XII - Le long combat pour le droit de vote aux États-Unis
Tocqueville, De la démocratie en Amérique
XIII - Obama, l’homme de Chicago
XIV - Black Lives Matter
Notes
Chronologie
Du même auteur
Introduction
Histoire politique des Noirs
américains
À l’automne 2016, quelques mois avant de quitter la
Maison-Blanche, Barack Obama inaugura le Musée national
d’histoire et de culture africaine-américaine, qui propose un
itinéraire saisissant de l’histoire noire américaine, depuis
l’Afrique des origines jusqu’à la période contemporaine. Les
visiteurs peuvent ainsi parcourir quatre siècles d’histoire, leur
permettant de porter un regard renouvelé et crucial sur
l’histoire des États-Unis. Dans un registre voisin, le New York
Times a récemment lancé le « projet 1619 », par référence à la
date d’arrivée des premiers Africains captifs en Virginie, qui
vise à repenser en profondeur cette histoire, en insistant sur sa
centralité économique, sociale, politique et culturelle. Plus
largement, si l’on ne devait retenir qu’une idée des multiples
travaux qui ont renouvelé ce champ d’études, ce serait leur
insistance sur les capacités d’agir des Africains-Américains
(leur « agentivité »), y compris dans les situations les plus
oppressantes, pour rendre tangibles les idéaux de la révolution
américaine, dont l’universalité n’avait d’existence que sur le
papier de la Constitution.
Les chapitres de cet ouvrage sont issus d’articles pour la
plupart publiés dans la revue L’Histoire de 2003 à aujourd’hui,
articles retouchés, parfois développés, pour l’occasion. Bien
que sortis au fil des années sans lien de continuité particulier,
ils forment, réunis, un ensemble de chapitres cohérent d’un
point de vue thématique et chronologique. Leur problématique
générale est d’une part celle de l’histoire des dominations, des
violences, des persécutions subies par les Noirs américains, et
d’autre part celle de leur résistance, de leur capacité à la
résilience, à la mobilisation collective pour exiger le droit à
vivre dignement, du XIXe siècle à aujourd’hui. Il s’agit donc
d’une histoire profondément politique, si l’on veut bien donner
à ce terme un sens suffisamment ample, qui ne se résume pas à
la conquête et à l’exercice du pouvoir, mais aussi à la capacité
à agir collectivement sur ses conditions de vie, à la possibilité
d’avoir son mot à dire sur le choix des autorités de
gouvernement, depuis le modeste shérif jusqu’au président des
États-Unis, et même, comme le mouvement Black Lives
Matter l’exprime aujourd’hui, à l’expression d’une exigence
très simple : le droit à la vie.
Le premier fil conducteur de ces textes a trait à la violence
sidérante de l’histoire noire américaine. Celle-ci a été
fondamentalement marquée au fer rouge du crime contre
l’humanité que furent la traite transatlantique et l’esclavage.
Avec le massacre des populations autochtones, l’esclavage est
l’autre pilier honteux, longtemps maintenu dans les ténèbres
des mémoires, de l’histoire des États-Unis. À cela s’ajoutent
des modes de domination progressivement mis en place après
l’abolition de 1865 : la ségrégation, la privation du droit de
vote et les lynchages, qui entrèrent dans l’actualité ordinaire
du pays à partir des années 1890. Comme l’a remarqué
l’écrivaine Claudia Rankine, la vie de millions d’Américains a
été marquée par des cérémonies de deuil particulières, le deuil
inconsolable de celles et ceux qui sont morts parce que noirs.
L’expérience noire américaine est donc aussi celle de formes
poignantes de deuil – une des raisons pour lesquelles les
Églises ont tant compté. En 1955, Emmett Till, un adolescent
noir en vacances dans le Mississippi, fut torturé à mort pour
avoir regardé une femme blanche. Lors de ses obsèques, à
Chicago, sa mère demanda que le cercueil restât ouvert,
exposant son visage affreusement défiguré, afin, dit-elle, que
le monde vît « ce qu’ils ont fait à mon fils ».
Et il y a eu tout le reste : les services scolaires et sanitaires
de moindre niveau, les emplois les moins payés et les plus
menacés en temps de crise, le système judiciaire biaisé, les
logements insalubres, les mille et une avanies du quotidien, les
violences symboliques. La dégradation des quartiers noirs
centraux à partir des années 1970, sous le triple coup de la
crise économique, de l’arrivée massive de la drogue et du
départ des classes moyennes, a déstructuré les familles et les
communautés urbaines, en même temps que le contrôle des
forces de l’ordre se faisait plus pressant.
Cette violence particulière a deux dimensions : l’une,
structurelle, est celle des institutions, construites par la
pratique et par un appareil juridique important : l’esclavage, la
ségrégation, furent cimentés par des lois. Mais elles ne font
pas tout : aujourd’hui, le racisme structurel existe toujours
dans de nombreuses institutions, en premier lieu la police, bien
que les lois soient formellement antiracistes. La grande
majorité des policiers ne sont pas racistes en tant qu’individus,
mais leur formation, les doctrines d’emploi de la force et leur
socialisation professionnelle les poussent à agir brutalement
vis-à-vis de leurs concitoyens noirs. L’autre dimension de la
violence subie par les Noirs américains tient à la force
inépuisable des suprémacistes blancs, obsédés par le déclin de
la « race blanche », le métissage généralisé, la décadence des
mœurs, le féminisme, etc. Les plus illuminés passent à l’action
en tuant, comme Dylan Roof, assassin néonazi de neuf
personnes noires dans une église de Charleston en 2015. Les
autres mâchent leurs haines recuites en applaudissant Donald
Trump. Avec un suprémaciste blanc à la Maison-Blanche entre
2017 et 2021, masquant à peine son mépris et sa
méconnaissance de ses concitoyens noirs, les violences
racistes ont crû. Trump est bien le chef de file de l’extrême
droite raciste et xénophobe des États-Unis. Il n’empêche que,
en perspective historique, le niveau de violence absolu a
chuté : les violences d’aujourd’hui ne sont pas équivalentes à
celles de l’esclavage, de la ségrégation, ou même aux
violences urbaines des années 1960 quand les morts se
comptaient par centaines.
Le second fil rouge concerne les « arts de la résistance »,
pour reprendre le titre d’un ouvrage classique de James C.
Scott. Il est essentiel, en effet, de souligner l’infinité et
l’intérêt des stratégies déployées par les dominés, en
particulier dans les petits actes du quotidien, comme le rythme
de travail que les esclaves ralentissaient sitôt que le maître
tournait les talons. Nous verrons par exemple comment des
esclaves pouvaient agir sur les ventes qui les concernaient,
comment leur agentivité s’exerçait malgré la violence subie
pour construire un monde propre. La culture, en particulier
musicale, a aussi joué un rôle essentiel, en fournissant un
mode d’expression sublimé de résistance et de résilience. Les
spirituals, le gospel, le blues et le jazz, le R&B et la soul n’ont
pas seulement accompagné, soutenu la vie politique noire
américaine ; ils en ont été l’une des formes d’expression, l’un
des langages. « We Shall Overcome », chantaient les militants
des droits civiques dans les années 1960 : ce gospel, interprété
de manière inoubliable par Mahalia Jackson, leur donnait de
l’énergie, de l’espoir, et faisait enrager les suprémacistes
blancs. Les croyances et pratiques religieuses africaines-
américaines ont aussi été essentielles, en ce qu’elles ont
fortifié les communautés, donné naissance à des chefs
charismatiques comme Martin Luther King pour qui un monde
meilleur n’était pas qu’une vague promesse pour l’Au-delà,
mais un objectif à atteindre ici et maintenant. Ses discours, à
Montgomery, Atlanta, Washington et ailleurs, étaient
politiques autant que religieux, ces deux dimensions étant
imbriquées.
Ces cultures résistantes n’ont pas éteint les grands desseins
et mouvements collectifs : à l’échelle locale, avec la révolte de
Nat Turner en 1831, à l’échelle régionale, avec les fuites
massives d’esclaves pendant la guerre de Sécession, ou à
l’échelle nationale, avec l’UNIA de Marcus Garvey au
lendemain de la Première Guerre mondiale, qui a sans doute
été, en dépit de sa brève existence, l’organisation noire la plus
populaire de l’histoire du pays. Et, bien sûr, le mouvement
pour les droits civiques dans les années 1950 et 1960, cette
vague puissante qui fit plier les forces de haine et de
répression arrogante au pouvoir dans le Sud.
Un troisième fil rouge tient à la dialectique entre radicalité
et modération dans les mouvements noirs. L’histoire des
radicalités politiques, de Nat Turner en 1831 à Malcom X dans
les années 1960, peut certes être jugée à l’aune de leurs
résultats, auquel cas on pourrait en conclure qu’elles ont
historiquement échoué aux États-Unis. Le rapport de force très
défavorable, la faiblesse des ressources, la mobilisation des
forces de répression ayant tous les moyens à leur disposition,
l’impossibilité, ou la grande difficulté, à se renforcer avec des
alliés blancs, l’absence de débouché politique crédible : tout
cela explique l’impasse politique de ces radicalités. En
contraste, les mouvements modérés semblent l’avoir emporté à
long terme : leur capacité à établir des compromis, même
critiquables, leur aptitude à mobiliser des ressources externes
(des alliés, des financements, des médias) et à rassembler plus
largement les mondes noirs, voilà qui a été historiquement
bien plus opérant. Barack Obama, fin stratège s’il en est, sut se
frayer son chemin dans la vie politique de Chicago puis de
l’Illinois, et enfin du pays tout entier, sans se laisser enfermer
dans la représentation communautaire, et en cherchant avec
ténacité à trouver les bons équilibres, quitte à décevoir celles
et ceux qui attendaient plus, en particulier sur les questions
raciales qu’il traita avec des pincettes.
Mais il convient de nuancer cette opposition trop
schématique. Car les radicalités doivent aussi être considérées
à la bonne échelle, en ce qu’elles ont aiguillonné les
mouvements politiques plus modérés, plus soucieux de
compromis, et en ce qu’elles ont politisé les mondes noirs les
plus modestes, ceux des ghettos par exemple. Nat Turner a fini
pendu, mais il a porté un coup très dur à l’esclavage en
favorisant l’essor de l’abolitionnisme. De manière moins
tragique, Tommie Smith et John Carlos, avec leurs poings
levés du Black Power sur le podium olympique de Mexico, ont
sacrifié leur carrière sportive, fait écumer de rage les gérontes
réactionnaires du CIO, mais soulevé d’enthousiasme et
d’émotion des millions d’hommes et de femmes à travers le
monde.
De fait, l’histoire de la radicalité et de la modération est
enchevêtrée, faite de tensions fortes, mais aussi de
convergences, d’échanges, d’allers-retours entre les uns et les
autres, selon les moments. Les débats portaient aussi bien sur
les moyens – la violence est-elle légitime ? – que sur les fins :
lutter pour la liberté, mais à quelle fin ? L’intégration dans la
société américaine ? l’autonomie communautaire ? la
sécession ? Un Martin Luther King apparaissait comme
modéré en comparaison de Malcom X ou de Stokely
Carmichael ; mais il faisait figure de dangereux agitateur pour
les caciques de la National Association for the Advancement
of Colored People, préférant les combats judiciaires aux
mobilisations populaires. Mais localement, la NAACP pouvait
être bien plus radicale que la direction nationale de cette
association… Bref, de manière sans doute plus nette que dans
d’autres groupes, le monde africain-américain a été
politiquement structuré par une dialectique entre radicalité et
modération : deux pôles qui se sont nourris l’un l’autre, et qui
ont trouvé chacun leur place dans l’histoire du pays.
Enfin, il faut aussi reconnaître les évolutions positives. S’il
ne fallait qu’un exemple, l’élection de Barack Obama en 2008
fut un moment sidérant et restera comme un grand événement
historique en donnant même, un instant, l’illusion que les
États-Unis étaient guéris de leur lancinante blessure raciale. Le
soir de l’élection, Jesse Jackson, vétéran des droits civiques,
pleura d’émotion dans Grant Park à Chicago, et tout le monde
comprit à qui il pensait. L’ombre de King était présente aux
côtés d’Obama, et avec lui la cohorte innombrable de celles et
ceux qui s’étaient battus contre l’injustice et l’avaient payé de
leur vie. Certes, Obama a fait au mieux dans un cadre
politiquement contraint, face à une opposition souvent
venimeuse, sans reformuler en profondeur l’exercice du
pouvoir exécutif, sans toucher à la question pourtant urgente
de l’accroissement phénoménal des inégalités de revenus et de
patrimoines, qui mine les États-Unis depuis trente ans. Au-
delà d’Obama, il existe aujourd’hui une classe moyenne noire
prospère, bien plus importante qu’il y a cinquante ans, fruit
des politiques d’affirmative action qui ont permis à des
millions de jeunes Africains-Américains d’accéder à
l’université ou d’obtenir des emplois de fonctionnaires
fédéraux. Si Martin Luther King revenait dans notre monde, il
serait sans doute stupéfait de constater l’existence de cette
classe moyenne, d’apprendre qu’un homme noir de père
kenyan fut élu et réélu président des États-Unis. Mais en
même temps, il serait atterré de voir l’isolement et la misère
d’une partie du monde africain-américain, d’observer le
comportement de certaines polices municipales et l’existence
tenace du suprémacisme blanc.
Face à un pouvoir méprisant et hostile, comme lors de la
présidence Trump, le monde noir américain fait le dos rond en
s’organisant pour surgir au bon moment, ainsi que Black Lives
Matter l’a montré en 2020. En cela, les années récentes sont
représentatives de la résilience historique des Noirs
américains, habitués aux coups durs et à des adversaires
féroces. Voilà peut-être le legs principal de Martin Luther King
et de tous ceux et celles dont il est question dans cet ouvrage :
avoir donné aux Africains-Américains le sentiment d’être
porteurs d’une grande histoire, une histoire de malheurs certes,
mais aussi de création, de ténacité et d’intelligence politique.
I
Les enchaînés du roi coton
De 1619 à 1865, l’esclavage occupa une position centrale
dans la société, l’économie et la politique américaines. Main-
d’œuvre trimant surtout dans les plantations du Sud, les
esclaves subirent tout au long du XIXe siècle d’humiliants
trafics et des transferts massifs de population. La traite
transatlantique fut interdite en 1808, mais une autre traite,
interne aux États-Unis, se mit en place jusqu’à la guerre de
Sécession (1861-1865). C’est cette traite-là, peu connue, et les
ventes qui lui étaient associées, qui sont ici analysées.
Personne ne pouvait imaginer, en 1619, au vu d’une
vingtaine d’Africains vendus sur un quai de Virginie par un
capitaine hollandais, que l’esclavage des Noirs deviendrait une
institution majeure du Nouveau Monde. En effet, les obstacles
paraissaient nombreux de prime abord : la distance avec le
continent africain, le coût de la traite, l’acclimatation des
captifs. Mais cela n’empêcha pas l’esclavage de se généraliser
à partir de la fin du XVIIe siècle, jusqu’à devenir le système de
travail principal de l’Amérique coloniale. En effet, ni les
travailleurs européens ni les Indiens asservis n’étaient assez
nombreux, ou assez volontaires, pour subvenir aux besoins
agricoles. Les Africains, en revanche, étaient acheminés en
masse par la marine britannique, et leur condition d’esclaves
devint permanente et transmissible à leur descendance.
Des quelque 12,5 millions d’Africains déportés vers les
Amériques, les États-Unis n’en reçurent qu’un nombre réduit :
450 000 personnes, soit 3,2 %, par contraste avec le Brésil et
les Caraïbes qui reçurent quant à eux 85 % du total des captifs.
Une des explications réside dans la précocité relative de
l’interdiction de la traite transatlantique aux États-Unis.
Cependant, et c’est une particularité de ce pays, la population
esclave y connut un accroissement naturel élevé : de 697 897
en 1790, le nombre d’esclaves passa à 1 538 000 en 1820 et à
3 953 760 en 1860. Les propriétaires d’esclaves compensèrent
l’interdiction de la traite transatlantique par la traite interne et
la natalité de leurs esclaves.
C’est surtout dans les colonies du Sud, où l’agriculture
commerciale était bien ancrée, que l’esclavage prospéra. Il y
eut certes, au XVIIIe siècle, des esclaves dans le Nord, occupés à
des tâches domestiques et artisanales, mais rien de comparable
avec le Sud, où la culture du tabac en Virginie, au Maryland,
en Caroline du Nord, du riz et de l’indigo en Caroline du Sud,
en Géorgie, de la canne à sucre et surtout du « roi coton » au
siècle suivant dans le delta du Mississippi réclama une main-
d’œuvre servile énorme.
Pourtant, la révolution américaine et la création des États-
Unis, à la fin du XVIIIe siècle, auraient pu porter un coup fatal à
l’esclavage. Celui-ci ne se trouvait-il pas en contradiction
flagrante avec les déclarations de principe sur les droits
naturels de l’homme et avec un pays nouvellement
indépendant qui se réclamait de la liberté ? De fait, l’esclavage
fut mis en cause de tous côtés : les philosophes, les juristes, les
économistes, les chrétiens évangéliques, les politiques se
bousculaient pour le fustiger. Toutefois, le parti abolitionniste
n’emporta finalement pas la décision. Les Pères de la
Constitution, qui comprenaient quelques-uns des plus grands
propriétaires d’esclaves, de même que, plus tard, huit des
douze premiers présidents, agirent avec prudence en
considérant que les intérêts politiques et économiques
supérieurs de la nouvelle République justifiaient le maintien
de l’esclavage, ou plus précisément, que celui-ci ne soit pas
aboli : la Constitution ne s’opposa donc pas à l’esclavage, et la
décision de sa possible abolition échut aux différents États. Le
mot « esclave » n’est d’ailleurs pas présent dans la
Constitution, qui use d’euphémismes en évoquant de manière
contournée et embarrassée les « autres personnes » ou les
« personnes tenues de servir ou travailler ». Elle reconnaît aux
propriétaires le droit de réclamer les fugitifs, et précise qu’un
esclave vaut les trois cinquièmes d’un homme libre, manière
d’accroître le poids politique du Sud au Congrès des États-
Unis.
Dans les années qui suivirent l’indépendance, l’abolition
s’imposa avec une certaine évidence dans les États du Nord,
qui n’avaient d’ailleurs plus besoin de l’esclavage d’un point
de vue économique, mais il demeura intact dans le Sud. Sur le
plan moral, ses défenseurs considéraient que les Noirs
n’étaient pas capables d’être libres, qu’ils ne pouvaient en
aucun cas prétendre aux droits et privilèges des hommes
libres. La seule concession accordée aux abolitionnistes fut
l’interdiction de l’esclavage dans les Territoires de l’Ouest et
la fin de la traite transatlantique 1. C’était là, espérait Thomas
Jefferson, lui-même propriétaire d’esclaves, une première
étape vers l’abolition inéluctable de l’« institution
particulière », selon l’euphémisme couramment employé pour
parler de l’esclavage.
Cependant, l’interruption de la traite en 1808 ne porta pas
un coup fatal à l’esclavage, bien au contraire. Dans le demi-
siècle qui suivit, l’essor spectaculaire de la culture du coton
dans le sud profond des États-Unis fit les beaux jours du
système esclavagiste. Le prix des esclaves augmenta
continûment jusqu’à la guerre de Sécession, tant les besoins en
travailleurs des plantations de coton y étaient importants.
Plus d’un million d’esclaves furent transférés du Sud-Est
(Maryland, Virginie, Caroline du Nord) vers le Sud profond
(Caroline du Sud, Géorgie, Alabama, Mississippi, Louisiane,
Texas). La majorité des ventes séparaient les familles, bien
souvent les enfants de leurs parents. Le commerce intensif et
interrégional des esclaves se substitua donc à la traite
transatlantique en tant que fondement de l’économie
esclavagiste et moteur de son expansion vers le sud-ouest 2.
Les ventes et les transferts d’esclaves étaient réalisés par
des négociants spécialisés. Les principaux, comme Isaac
Franklin et John Armfield en Virginie, les Woolfolk et les
Slatter dans le Maryland, ou John Hagan en Caroline du Sud,
étaient connus dans toute la région. À la tête de firmes
puissantes, ils possédaient des dépôts d’esclaves, des navires
pour les expédier et recouraient à une multitude d’employés et
d’agents qui ratissaient la région à l’affût de captifs jeunes et
robustes. Lesquels étaient revendus avec de confortables
bénéfices dans les marchés des grandes villes du Sud – le plus
important étant celui de La Nouvelle-Orléans.
Même si leur nom n’apparaissait pas toujours dans les actes
de vente, les marchands réalisaient l’essentiel des ventes et
travaillaient généralement en réseau. Ils recevaient des
licences officielles des États et percevaient une commission
légale : 1 à 2 % du prix de vente pour chaque transaction. Ils
achetaient les esclaves de mai à octobre, pendant la saison des
récoltes. Les captifs attendaient parfois plusieurs mois avant
d’être envoyés dans le Sud profond, par bateau ou à pied,
enchaînés les uns aux autres, formant d’interminables files le
long de routes poussiéreuses et brûlantes.
Le voyage était éprouvant, physiquement et moralement :
les esclaves avaient été arrachés à leur famille, à leur
communauté, parfois sans le temps d’un adieu. Les maîtres
usaient souvent de subterfuges pour tromper les parents des
enfants qu’ils vendaient, distrayant leur attention ou faisant de
fausses promesses sur le retour prochain de leur progéniture.
Les réactions de désespoir et de révolte n’étaient pas rares,
d’autant que la perspective du labeur dans les champs de coton
et de canne à sucre, surnommés « killing fields », les « champs
de la mort », était accablante.
Parfois, des Noirs libres du Nord étaient kidnappés par des
marchands et vendus comme esclaves. Ce fut le cas de
Solomon Northup, né en 1808, l’auteur de Twelve Years a
Slave (1853), né libre à New York, enlevé à Washington en
1841 puis vendu à La Nouvelle-Orléans. Il fut maintenu douze
ans en servitude avant d’obtenir sa libération par des moyens
judiciaires 3.
Par contraste avec leurs ancêtres africains déportés vers les
Amériques, les esclaves vendus et transférés savaient à quoi
s’en tenir quant à leur sort. De plus, leurs conditions de voyage
n’étaient pas aussi effroyables qu’à fond de cale au milieu de
l’Atlantique, et ils avaient la possibilité de maintenir des liens
avec leurs familles et leurs amis. Ils pouvaient chuchoter entre
eux, se réconforter, échanger des informations sur leur
destination ou leurs possibilités de fuite. Il n’empêche : ces
transferts massifs de population noire rappelaient la tragédie
de la traite transatlantique.
Arrivés à destination, les esclaves étaient gardés et vendus
dans des établissements spécialisés, nombreux dans le quartier
des marchés de La Nouvelle-Orléans. Les marchands
soignaient leur apparence physique, les nourrissaient
convenablement, les habillaient pour la vente : robes,
costumes, chaussures, chapeaux. Les maladies et les blessures
étaient soignées ou dissimulées par quelque artifice. Hommes
et femmes étaient séparés et classés selon leur prix, leur
couleur de peau et leur taille. Un prix était fixé pour chacun.
Le marchand présentait ses captifs dans les termes les plus
flatteurs : « excellent travailleur », « remarquable cuisinière »,
« coiffeur de premier ordre », « cueilleur de coton comme pas
un », « cocher sûr et sobre » et étourdissait les clients d’un
boniment mille fois répété. Dans ces lieux de vente, les
fantasmes raciaux s’exprimaient librement, dans une
atmosphère pesante de maquignonnage et de voyeurisme.
La plupart des esclaves étaient vendus de gré à gré. Mais
quelques-uns étaient négociés au moyen d’enchères : c’était le
cas lorsqu’une plantation était saisie pour dettes et que les
créanciers vendaient tout, y compris les esclaves, aux plus
offrants. Pendant plusieurs jours, ceux-ci étaient exposés aux
acheteurs potentiels avant d’être mis aux enchères,
généralement le samedi. Le prix des captifs dépendait de leur
âge, de leur sexe, de leur apparence physique, de leur docilité,
de leur savoir-faire. Ils étaient classés en catégories
standardisées : « extra », « première qualité », « ordinaire »,
mais chacun avait un prix personnalisé. Tel gaillard de 20 ans,
réputé pour sa forte tête, était vendu moins cher qu’un autre,
moins solide mais plus obéissant. Un bon forgeron ou un
menuisier habile étaient plus coûteux qu’un travailleur des
champs car ils possédaient des savoir-faire techniques
recherchés et rentables.
En cas de tromperie sur la marchandise ou de vice caché,
par exemple un esclave chroniquement malade ou un fugitif
incorrigible, les acheteurs mécontents pouvaient se retourner
contre le marchand et exiger d’être remboursés. D’ailleurs, les
esclaves étaient souvent vendus à l’essai, avec reprise garantie
s’ils ne donnaient pas satisfaction.
Les clients étaient exclusivement des hommes : il n’était
pas convenable pour une femme de fréquenter ces lieux de
vente. Ils pouvaient examiner les esclaves à loisir et négocier
un prix de vente. Les acheteurs expérimentés savaient évaluer
les corps : ils faisaient déshabiller les esclaves, observaient et
palpaient leurs attaches, leurs muscles, leurs dents, leur peau,
leurs yeux, à la recherche du moindre symptôme maladif ou de
la moindre blessure invalidante. On craignait surtout la
tuberculose, la fièvre jaune et l’épilepsie. Les planteurs de
coton prêtaient une attention particulière aux doigts, qui
devaient être suffisamment longs et habiles pour cueillir le
coton. On évaluait les capacités procréatrices des jeunes
femmes, occasion de regards et de propos concupiscents. On
n’avait garde, enfin, d’oublier les dos, à la recherche des
cicatrices du fouet, trahissant un caractère rebelle.
Des médecins spécialisés prêtaient leur concours aux
acheteurs, soit directement, soit par l’intermédiaire de
publications comme la DeBow’s Review, destinée aux
planteurs et qui fournissait quantité d’informations médicales
et anthropologiques sur la « race nègre ». Le docteur Samuel
Cartwright, une autorité en la matière, avait défini deux
maladies particulières aux esclaves : la drapetomania, la
maladie de ceux qui s’enfuient, et la dysesthaesia ethiopica, la
maladie de ceux qui n’obéissent pas… Puisque l’esclavage
était consubstantiel à la race noire, toute tentative d’y échapper
était considérée comme une déviance psychiatrique.
La couleur de peau était également l’objet de nombreuses
théories sur les captifs : pour le travail aux champs, on donnait
la préférence à celles et ceux qui avaient la peau la plus noire,
supposés être les plus robustes ; tandis que les travaux
artisanaux ou le service à la maison demandaient si possible
des personnes à la peau plus claire, censées être plus fragiles
mais plus intelligentes. Si, en général, les artisans avaient
effectivement la peau moins foncée que les travailleurs des
champs, c’est parce que les maîtres assignaient à chacun, dès
son enfance, des tâches définies par sa couleur de peau… La
taxinomie raciale était donc élaborée par les maîtres eux-
mêmes, et elle justifiait ensuite le classement professionnel des
uns et des autres.
Quant aux esclaves les plus clairs de peau, ils n’étaient pas
recherchés car leurs possibilités de fuite étaient facilitées :
« too white to keep », « trop blanc pour être gardé », disaient
les clients.
L’acquisition d’un esclave n’était pas toujours motivée par
l’utilité économique de celui-ci : il pouvait aussi s’agir d’un
achat somptuaire, d’un cadeau d’anniversaire, d’un souci de
distinction sociale. Certains médecins en achetaient pour
pratiquer des expériences médicales. Celui qui acheta John
Brown voulait trouver un remède contre les coups de soleil, et
Brown dut donc se soumettre à diverses expériences
dermatologiques 4.
L’achat pouvait aussi répondre à des sentiments
paternalistes : arracher des captifs à l’infâme marché pour les
traiter « humainement » était un objectif recherché dans les
cercles éclairés des grandes villes – mais il n’était pas pour
autant question de les affranchir. Parfois, des jeunes filles
étaient vendues au prix de deux ou trois esclaves « extra » en
raison de leur beauté et des services sexuels qui leur seraient
imposés.
Quelles que fussent ses intentions, le client entendait
satisfaire un ensemble de besoins, mais aussi de désirs par
l’achat d’un être humain. Au fond, toute la société sudiste
blanche était esclavagiste, y compris la majorité des Blancs
qui ne possédaient pas d’esclaves. Presque tous les Blancs du
Sud, à la campagne comme à la ville, possédaient des esclaves
ou, le plus souvent, en rêvaient. Tous comprenaient qu’être
« blanc » n’était pas seulement un fait mélanique de naissance
mais un statut social construit ou renforcé par la possession
d’esclaves. Si l’esclavage était bien l’institution dominante du
Sud, c’est parce qu’il était au fondement des identités et des
hiérarchies sociales.
Les clients posaient des questions aux esclaves afin
d’évaluer leur savoir-faire et leur docilité : « Quel âge as-tu,
mon garçon ? », « Dis-moi, Betty, sais-tu coudre ? » Sous l’œil
suspicieux du marchand, le captif répondait de manière
contrainte : après le départ du client, le fouet l’attendait en cas
de réponses inconsidérées. Cependant, l’esclave pouvait
moduler sa réponse en fonction du client. En quelque sorte, les
esclaves avaient leur mot à dire dans leur propre vente.
Certains y participaient même activement en interpellant un
maître de bonne réputation pour vanter leurs propres qualités.
Ils pouvaient aussi demander qu’on les achète avec leur
famille, ou encore se comporter d’une manière insatisfaisante
pendant la période d’essai. Combien de cuisiniers, encensés
par les marchands, se révélèrent incapables, sous la férule d’un
maître abhorré, de préparer des repas comestibles ? Combien
de cochers subitement sourds, de charpentiers épileptiques et
de claudications soudaines parmi les travailleurs des champs ?
Tous les subterfuges étaient bons pour être renvoyé au
marchand, même si cela s’accompagnait en prime de coups de
fouet. Une forme de négociation triangulaire – et inégalitaire
bien sûr – s’établissait donc entre le marchand, l’acheteur et
l’esclave.
Dans tous les aspects de leur vie, les esclaves n’étaient
finalement jamais de simples marionnettes manipulées par les
maîtres. Non seulement ils pensaient, parlaient, aimaient dans
un monde social propre – qui a fait l’objet de travaux
historiens majeurs depuis les années 1970 –, mais ils influaient
sur le système esclavagiste lui-même : le maître choisissait ses
esclaves et, dans des limites évidemment plus étroites, les
esclaves « choisissaient » leurs maîtres. Cela n’invalide en rien
la cruauté essentielle de l’esclavage, mais permet de mieux
comprendre l’institution particulière.
Il faut enfin ajouter que les esclaves résistaient : soit par
des actes de sabotage, soit par la fuite, soit par le suicide. Les
suicides n’étaient pas rares au moment de l’annonce d’une
vente, d’une séparation, ou peu de temps après l’installation
chez un nouveau maître. De même la décision de fuir était
généralement motivée par un changement dans les conditions
du captif. Charles Peyton Lucas, un forgeron expérimenté,
apprit par sa sœur que l’étranger venu l’observer et dîner avec
le maître voulait l’acheter. Il s’enfuit le lendemain.
Même les dangers extrêmes de la fuite, avec les patrouilles
spécialisées de chasseurs d’esclaves accompagnés de meutes
de chiens féroces, la faim, la menace d’une punition sévère,
voire d’une exécution pour l’exemple, ne décourageaient pas
des milliers d’esclaves de fuir, tant la vie n’était plus
supportable, ou encore la perspective d’être déportés dans le
Sud profond. Beaucoup s’enfuyaient peu de temps après leur
vente pour échapper à un maître ou à un régisseur
particulièrement cruel. Les trois quarts des fuyards étaient des
hommes. Les femmes, quant à elles, étaient souvent retenues
par des enfants en bas âge, et elles étaient moins fréquemment
vendues seules. Mais elles pouvaient cacher leurs enfants dans
les environs en cas de menace de vente. De même, certains
rebelles partaient dans les bois puis négociaient leur retour
contre une promesse de non-vente.
Car les résistants n’étaient pas seuls : ils bénéficiaient de
l’aide de la communauté, qui leur fournissait de la nourriture,
des renseignements, parfois un abri. Nombreux étaient ceux
qui quittaient nuitamment leur plantation pour rejoindre leur
famille et leurs amis, parfois éloignés de plusieurs centaines de
kilomètres. Les patrouilles le savaient bien, elles qui
recherchaient en priorité les fugitifs dans leurs régions
d’origine.
D’autres entamaient un long voyage vers le Nord, qui
réclamait chance, astuce et résistance physique. Tous les
moyens étaient bons : en 1838, Frederick Douglass utilisa les
papiers d’un marin noir libre pour quitter Baltimore et voyager
en train et bateau vers New York. Son autobiographie, grand
classique des récits d’esclavage, devint un best-seller dès sa
publication en 1845. Quelques-uns bénéficiaient de l’aide d’un
réseau de soutien offrant gîte et couvert, le fameux
Underground Railroad, le « chemin de fer souterrain », mais la
plupart voyageaient sans aide organisée, à pied, de nuit, se
méfiant de tout et de tous. Peu réussissaient : un millier chaque
année, pour plusieurs dizaines de milliers de tentatives.
Une autre forme de résistance possible consistait à causer
du tort aux maîtres : sabotage du matériel, détérioration de la
récolte, vols divers, ralentissement de la cadence lorsque le
régisseur s’éloignait, mauvaise interprétation des ordres,
simulation de maladie…
Des confrontations physiques directes survenaient parfois
lorsqu’un esclave se révoltait, blessait ou tuait le maître ou le
régisseur. Le plus souvent, le rebelle prenait alors la poudre
d’escampette, soit temporairement – pour permettre au Blanc
de revenir à des dispositions plus paisibles –, soit pour
toujours. La fréquence des fuites et des rébellions dément
d’ailleurs les assertions, si courantes autrefois, sur un supposé
« bien-être » des esclaves.
Le spectacle pitoyable des marchés d’esclaves, de femmes,
d’hommes, d’enfants dévêtus sous le regard inquisiteur des
clients, cessa avec la proclamation d’émancipation en 1863 et
les derniers coups de canon de la guerre de Sécession en 1865.
Auparavant, pendant deux siècles et demi, l’esclavage ne fut
pas seulement un système de travail dans les plantations du
Sud ; il fit aussi circuler intensément les êtres humains.
Cependant, les esclaves n’étaient pas que des malheureux
ballottés par une histoire sur laquelle ils n’avaient pas prise :
eux aussi se déplaçaient, dans l’obscurité, pour rejoindre leur
famille, pour quelques jours de liberté ou pour une vie tout
entière à soi, pour échapper au fouet et au mépris, pour fixer
des limites à l’oppression. C’est ce qu’exprime l’inoubliable
negro-spiritual Many Thousands Gone : « No more auction
block for me / no more driver’s lash for me/ no more peck of
corn for me/ no more mistress call for me 5. »
La voix des esclaves
En France, c’est dans les années 2000 et à la lumière d’un
débat public sur la mémoire que se sont multipliées les recherches
sur les traites négrières, l’esclavage et les abolitions.
En l’espace de quarante ans, l’histoire de l’esclavage moderne
s’est spectaculairement développée en France. Alors que, aux
États-Unis, les années 1970 furent un âge d’or de ce domaine de
recherche, avec la publication d’ouvrages majeurs qui mobilisaient
de nouvelles archives portant sur les esclaves eux-mêmes plutôt
que sur l’institution esclavagiste, du côté français, c’était le calme
plat ou presque. On objectera à juste titre que les sources
disponibles sur l’esclavage français n’ont pas la richesse des
sources nord-américaines, mais l’argument ne justifie pas, à lui
seul, ce contraste historiographique béant. On trouve pourtant dans
le premier numéro de L’Histoire un compte rendu de l’ouvrage de
Nathan Huggins, Black Odyssey (Pantheon Books, 1977), signé de
Michel Fabre, suivi par deux articles sur l’esclavage dans les
années 1980, mais la question restait très marginale. Cela était
aussi vrai dans l’université française. J’ai rencontré à la fin des
années 1980 des professeurs qui conseillaient à de futurs
doctorants de ne pas se fourvoyer dans un domaine sans avenir
professionnel. Michel Fabre, pour ce qui touchait la civilisation
américaine, était une exception, lui qui sans relâche traduisait et
enseignait l’histoire afro-américaine.
Et puis, changement net à partir des années 2000 : les articles
dans L’Histoire se multiplient, y compris sous la forme d’un dossier
consistant (« La vérité sur l’esclavage », en octobre 2003). Des
ouvrages paraissent (comme Les Traites négrières d’Olivier
Grenouilleau, publié en 2004 chez Gallimard), le Comité pour la
mémoire de l’esclavage est créé en 2004 (qui devient le Comité
pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage en 2009), et le CNRS
met sur pied un centre de recherche sur la question (le Centre
international de recherches sur les esclavages et les post-
esclavages, le Ciresc). Comment expliquer ce tournant ?
Comme bien d’autres domaines historiques, l’histoire de
l’esclavage n’est pas indépendante des contextes politiques dans
lesquels elle se déploie. Le mouvement pour les droits civiques, aux
États-Unis, joua un rôle essentiel dans l’essor de l’histoire afro-
américaine à partir des années 1960. En décrivant les stratégies de
résistance politique et culturelle des esclaves, ainsi que leur agency
(leur « capacité d’action »), les historiens américains suggéraient
que le militantisme de leur temps s’inscrivait dans l’histoire longue
des luttes afro-américaines. Rien de tel en France. Pourtant, dans
les départements ultramarins, on vit aussi apparaître dans les
années 1970 un intérêt pour l’histoire de l’esclavage, qui faisait
encore l’objet d’une occultation à la fois officielle et sociale. « Je
recommande à chacun l’oubli du passé », déclarait le gouverneur
de Martinique en 1848, une injonction officielle suivie d’effet.
Contre les discriminations
Chez les indépendantistes caribéens comme chez les Africains-
Américains des États-Unis, l’intérêt pour l’histoire de l’esclavage
valait en ce qu’il leur permettait de répondre à des questions
identitaires refoulées et de comprendre des situations
contemporaines de domination et de souffrance culturelle et sociale.
Initialement regardé avec suspicion par les élites de couleur, qui y
voyaient un rappel fâcheux d’épisodes de sujétion indignes,
l’esclavage s’est progressivement imposé comme une ressource
politique et un enjeu mémoriel. Le déplacement de la mémoire de
l’esclavage des Antilles vers la métropole s’opéra grâce à la
migration, pour y apparaître nettement dans les années 1990.
L’enjeu mémoriel fusionna avec un autre courant, qui, pour des
raisons différentes, avait lui aussi tardé à émerger sur la scène
politique française : celui de la lutte contre les discriminations.
La jonction des mémoires blessées avec une demande de lutte
plus importante contre les discriminations a caractérisé les
fondements sociaux du renouveau historique sur l’esclavage
français. Des continuités ont été établies entre des situations de
domination passées et présentes. Il serait aisé de montrer le
caractère réducteur de ces causalités historiques mais, s’il est
simpliste de prétendre que les discriminations raciales
contemporaines sont dues à l’ancien ordre colonial esclavagiste, il
serait également peu honnête de prétendre qu’elles n’ont rien à voir
avec lui. Les études postcoloniales, qui ont fait une entrée
significative dans l’université française depuis quinze ans, invitent à
réfléchir au maintien des structures de domination après
l’esclavage, en proposant de ne pas considérer comme rigides et
indépassables les frontières de l’abolition et de la décolonisation.
Le premier moment important fut le succès de la manifestation
parisienne du 23 mai 1998, au cours de laquelle 40 000 personnes,
pour l’essentiel des Ultramarins, célébrèrent avec force le
150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage, par contraste avec
des autorités publiques, discrètes sur le sujet. Dans la foulée, la loi
Taubira du 21 mai 2001, reconnaissant l’esclavage comme crime
contre l’humanité, fut l’autre moment essentiel, qui n’alla pas sans
l’opposition de ceux qui ne voulaient pas entendre parler d’une
prétendue « repentance ». La loi prévoyait en outre, dans son
article 2, que les programmes scolaires devaient parler de traites et
d’esclavage et que la recherche historique devait être développée.
Cette loi a eu des effets considérables car elle institutionnalisait une
demande sociale pressante. Patrick Weil, dans Liberté, Égalité,
Discriminations. L’« identité nationale » au regard de l’histoire
(Grasset, 2008), a justement écrit qu’elle fut une cérémonie
républicaine d’inclusion dans la citoyenneté pour les descendants et
descendantes d’esclaves. Elle conduisit aussi à une tentative de
poursuites judiciaires, lorsqu’une association, le Collectif DOM, des
Antillais, Guyanais, Réunionnais et Mahorais, attaqua en 2005
l’historien Olivier Grenouilleau devant le tribunal de grande instance
de Paris pour avoir relativisé la nature de l’esclavage. Les lectures
mémorielles (visant la reconnaissance) et historiques (visant la
connaissance) de l’esclavage s’entrecroisent, se nourrissent,
débattent, s’opposent sans discontinuer depuis lors, avec parfois
des étincelles. À l’échelle internationale, l’Unesco, qui lança en
1994 le projet de la « Route de l’esclave », vaste programme
international de recherche et d’enseignement sur la question,
aiguillonna les initiatives nationales.
De la traite aux abolitions
Aujourd’hui, les publications francophones (y compris des
traductions) sont nombreuses et témoignent d’un rattrapage
bienvenu. On peut distinguer plusieurs courants parmi elles. Le
premier, influencé par l’anthropologie, est celui qui centre le propos
sur les esclaves plutôt que sur l’institution esclavagiste : Voix
d’esclaves français sous la direction de Dominique Rogers
(Karthala) et Libres et sans fers. Paroles d’esclaves de Frédéric
Régent, Gilda Gonfier et Bruno Maillard (Fayard), parus tous deux
en 2015, en sont des exemples récents. Dans le même registre,
l’histoire des traites a été superbement renouvelée par Marcus
Rediker, auteur de À bord du négrier (Seuil, 2013) et des Révoltés
de l’Amistad (Seuil, 2015), par contraste avec l’approche
démographique qui a longtemps prévalu.
Un autre courant est celui de l’histoire globale, offrant des
perspectives comparées sur les différents systèmes esclavagistes
et traites. Les Traites négrières, d’Olivier Grenouilleau, s’inscrit dans
ce registre, de même que L’Esclave, la dette et le pouvoir d’Alain
Testart (Errance, 2001, réédité chez Gallimard en 2018 sous le titre
L’Institution de l’esclavage).
Un troisième courant porte sur les abolitions, qui souligne le rôle
joué par les esclaves eux-mêmes dans leurs libérations : Plus
jamais esclaves ! d’Aline Helg (La Découverte, 2016), propose une
vaste synthèse des luttes pour la liberté menées par les esclaves,
du XVe au XIXe siècle, et Les Esclaves de la République de Laurent
Dubois (Calmann-Lévy, 1998).
Enfin, un quatrième courant concerne les mémoires et les legs
de l’esclavage, travaillés dans La Mémoire enchaînée de Françoise
Vergès (Albin Michel, 2006) et L’Esclavage, du souvenir à la
mémoire de Christine Chivallon (Karthala, 2012).
Du côté mémoriel, l’inauguration par François Hollande du
mémorial ACTe ou Centre caribéen d’expressions et de mémoire de
la traite et de l’esclavage à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) en
mai 2015 fut un moment notable : ce musée propose un parcours
historique et artistique autour de la traite et de l’esclavage, ainsi
qu’un espace de recherches généalogiques ouvert à tous les
visiteurs. En France, les salles du musée d’Histoire de Nantes et du
musée d’Aquitaine à Bordeaux, les sites de la « Route des
abolitions » dans l’Est, montrent que le travail et la bonne volonté
n’ont pas manqué, en dépit des résistances, renvoyant l’esclavage
à une mémoire secondaire. Et chaque année, près de
200 événements locaux et régionaux commémorent les abolitions,
en plus d’une cérémonie nationale le 10 mai. La création de la
Fondation pour la mémoire de l’esclavage en 2019, présidée par
Jean-Marc Ayrault, parachève la structuration institutionnelle de la
question.
Il reste encore beaucoup à faire : des questions comme celle
des réparations vont sans doute se poser avec une force nouvelle
dans les années à venir, mais que de chemin parcouru depuis vingt
ans !
II
« Moi, Nat Turner… »
« Armé d’une hachette, accompagné de Will, je suis entré
dans la chambre de mon maître. On ne voyait rien. Je ne pus le
tuer d’un seul coup, la hachette ricocha sur sa tête. Il bondit
hors du lit et appela sa femme. Ce fut son dernier mot. Will
l’abattit d’un coup de hache, et madame Travis, couchée,
partagea son sort. » C’est ainsi que l’esclave rebelle Nat
Turner raconte le massacre de son maître Joseph Travis et de
sa famille dans la nuit du 21 au 22 août 1831.
Quelques semaines plus tard, le 11 novembre 1831 dans la
matinée, un peu en dehors de la bourgade de Jérusalem (sud-
est de la Virginie), Turner fut pendu à un chêne. Le journal
Norfolk Herald précisa que le rebelle « ne montra aucune
émotion, paraissait peu se soucier du sort affreux qui
l’attendait et demanda même au bourreau de se dépêcher ».
Son corps fut ensuite écorché, démembré, et son crâne
conservé à titre de curiosité.
L’épisode laissa une trace vive dans les mémoires
américaines : pour les partisans de l’esclavage, Nat Turner
était un fanatique illuminé, un terroriste manipulé par les
abolitionnistes, dont la révolte sanglante, quelques décennies
après les funestes événements de Saint-Domingue, prouvait
qu’il fallait serrer la vis dans les plantations. Aux yeux de
nombreux esclaves, en revanche, il faisait figure de révolté
héroïque – la mention de sa révolte est présente dans de
nombreux récits autobiographiques d’esclaves –, une image
positive qui trouva après la guerre de Sécession des échos dans
les mouvements noirs nationalistes jusqu’aux Black Panthers
des années 1960 et 1970.
Cette postérité tient pour bonne part à un document
important : Les Confessions de Nat Turner, une brochure d’une
vingtaine de pages publiée peu après la mort de Turner 1. Il ne
s’agit pas d’un texte écrit par l’esclave lui-même, mais de la
retranscription, plus ou moins fidèle, de ses propos par un
avocat du nom de Thomas Gray, qui l’interviewa en prison le
1er novembre 1831. Ces « confessions » servirent de point de
départ à William Styron, qui publia en 1967 Les Confessions
de Nat Turner, roman librement inspiré du texte de Gray 2.
Tout ce que l’on sait de la vie de Nat Turner se trouve dans
le texte de Gray. Nathaniel, dit « Nat », naquit le 2 octobre
1800 dans le comté de Southampton en Virginie, une région où
les esclaves étaient majoritaires. Comme d’usage, son nom de
« Turner » venait de ses maîtres, les frères Benjamin et Samuel
Turner. Nat Turner, qui apprit à lire et à écrire par ses propres
moyens (cela était interdit aux esclaves), fit dès son enfance
preuve de grande intelligence et d’une foi si intense qu’elle fit
croire, à lui et son entourage, qu’il deviendrait une sorte de
prophète. Le jeune homme priait autant que possible, et
écoutait l’esprit divin lui souffler qu’il avait une mission à
accomplir. Son autorité religieuse en imposait. En 1831, un
signe atmosphérique lui permit d’établir une date pour se
soulever : le dimanche 21 août, jour de repos pour bon nombre
d’esclaves. Cette date marquait aussi l’anniversaire du début
de la révolution haïtienne (après la cérémonie du Bois-Caïman
le 14 août 1791, les esclaves de Saint-Dominique se soulèvent
dans la nuit du 21 au 22 août), ce qui illustre son influence
majeure sur les révoltes d’esclaves du XIXe siècle.
L’après-midi du 21 août donc, Turner et six autres hommes
se cachèrent un peu à l’écart de la plantation, attendirent deux
heures du matin pour attaquer la maisonnée de Joseph Travis
(qui avait acheté Turner un an auparavant). Le plan des
insurgés consistait à courir de plantation en plantation pour
tuer les maîtres, s’emparer d’armes et libérer les esclaves afin
de constituer une armée de révoltés. C’est ce plan qui fut mis à
exécution, en n’épargnant pas les enfants. Au passage, on
mettait la main sur de l’argent, des bijoux, de l’alcool. La
petite troupe d’une quinzaine d’hommes se déplaçait en
silence dans la campagne, tuait sans bruit, pour ne pas alarmer.
Environ soixante personnes furent assassinées par les
esclaves révoltés. L’excitation, la colère enfin libérée, le
sentiment d’une mission divine, l’émulation fouettée par
l’alcool peuvent expliquer la violence radicale dont ils firent
preuve.
Mais Turner et ses hommes trouvèrent bientôt des maisons
vides aux lits encore tièdes, ce qui signifiait que l’alerte avait
été donnée. Les révoltés étaient désormais cinquante ou
soixante, et s’approchaient de Jérusalem, avec chevaux, armes
à feu, épées, haches et bâtons. Ils se heurtèrent alors à des
hommes armés, ce qui, avec le jour qui se levait, ne présageait
rien de bon pour eux. Les rebelles perdirent quatre des leurs
dans l’affrontement, puis battirent en retraite jusqu’à passer la
nuit dans un bois. Au matin du 23, les révoltés furent
finalement dispersés, certains tués, la plupart arrêtés,
quelques-uns dont Turner parvinrent à fuir et se cacher dans
les environs.
Pendant deux mois, Nat Turner échappa aux recherches. Le
30 octobre, un fermier du nom de Benjamin Phipps le
débusqua et l’arrêta. Le procès des révoltés se conclut par dix-
huit condamnations à mort et quatorze bannissements. Turner
plaida non coupable des accusations portées contre lui, à
l’exception du meurtre d’une jeune fille.
Mais la justice officielle ne suffisait pas. Pendant plusieurs
semaines, la répression s’abattit sur tous les esclaves, y
compris ceux qui n’avaient pas participé à la révolte : deux
cents, au moins, furent tués, lors d’actions de représailles qui
s’étendirent jusqu’en Géorgie, bien au-delà du comté de
Southampton. Leurs têtes décapitées étaient fichées sur des
piques. La violence et ses formes d’exhibition avaient un
objectif simple : terroriser la population esclave, lui montrer à
quel point toute révolte était vaine.
L’équipée de Nat Turner n’était pas la première révolte
d’esclaves aux États-Unis. Gabriel Prosser avait prévu en 1800
d’attaquer Richmond, la capitale de la Virginie. Une trahison
permit l’intervention de la milice avant la mise à exécution du
projet. En 1811 en Louisiane, plusieurs dizaines d’esclaves
marchèrent deux jours vers La Nouvelle-Orléans, avant d’être
stoppés par les milices. En 1822, Denmark Vesey, un ancien
esclave et fondateur de l’African Methodist Episcopal Church
à Charleston (cette Église a récemment été le lieu du meurtre
de neuf Africains-Américains par un suprémaciste blanc),
fomenta un vaste plan visant à libérer les esclaves de Caroline
du Sud pour rejoindre ensuite Haïti. Mais le projet fut éventé,
Vesey et plusieurs dizaines d’esclaves furent pendus.
Quels étaient les points communs à ces révoltes ? Leur
première caractéristique est qu’elles se situaient dans des
régions où les esclaves étaient majoritaires, ce qui conférait
potentiellement aux insurgés l’avantage du nombre. Mais, à
chaque fois, cet avantage se trouva annulé par deux éléments :
d’une part la mobilisation rapide des forces de répression (en
particulier les milices) ; d’autre part l’échec du soulèvement
général de la population esclave, qui ne croyait pas au succès
d’une révolte et préférait des actes de résistance moins
flamboyants mais plus réalistes (fuites, sabotages). Ensuite,
ces révoltes étaient sommairement préparées : la difficulté de
communiquer entre esclaves de plantations différentes, la
surveillance (y compris via des esclaves mouchards), rendait
les plans précaires et susceptibles d’être éventés à n’importe
quel moment. Les insurgés se lançaient dans l’action de
manière hasardeuse – il aurait fallu d’extraordinaires concours
de circonstances pour qu’une révolte ait quelque chance aux
États-Unis. Enfin, le moment politique comptait aussi : en
1800, la révolution haïtienne et les idéaux proclamés de la
révolution américaine n’étaient pas passés inaperçus dans les
communautés esclaves des États-Unis. En 1831, le
militantisme abolitionniste s’intensifiait à l’échelle
internationale (la Grande-Bretagne abolit l’esclavage en 1833),
ce qui favorisa des rébellions comme celle de Nat Turner ou la
grande révolte de Jamaïque en 1831-1832. Prosser, Vesey,
Turner savaient lire et écrire, étaient remarqués pour leur
intelligence ; ils lisaient les gazettes et s’intéressaient à la
situation générale de l’esclavage aux Amériques. En cela, ils
étaient bien des militants abolitionnistes.
La révolte de Nat Turner sema un vent de panique chez les
propriétaires d’esclaves du sud des États-Unis. Même si elle
fut écrasée, elle donna le sentiment que l’esclavage, dans cette
région, était vulnérable, non pas seulement en raison des
abolitionnistes du Nord, mais aussi parce que les esclaves eux-
mêmes faisaient entendre leur voix, murmuraient dans le dos
des maîtres, s’assemblaient la nuit. Un nombre accru
d’esclaves, particulièrement ceux des États limitrophes du
Nord (Virginie, Kentucky), s’enfuyaient, grâce au fameux
Underground Railroad, synonyme de liberté. Les partisans de
l’esclavage réagirent durement en faisant voter en 1850 le
Fugitive Slave Act, qui permettait aux chasseurs d’esclaves
d’opérer librement sur tout le territoire américain, ce qui eut
finalement pour effet de renforcer la détermination du camp
abolitionniste. En 1831, l’esclavage du sud des États-Unis
n’était pas encore à l’agonie, tant s’en fallait. Mais Turner et
les autres révoltés lui avaient porté les premiers coups.
III
Lincoln, chef de guerre
C’est l’élection de Lincoln qui déclencha la sécession du
Sud et bientôt la guerre. Promu commandant en chef par les
circonstances, le président sut surtout accompagner de main de
maître le processus essentiel en jeu : l’abolition de l’esclavage.
« Il n’y a pas grand-chose à dire de moi », écrivait
Abraham Lincoln en 1859, en quelques lignes lapidaires de
présentation autobiographique. Or deux ans après le
bicentenaire de sa naissance, en 1809, et cent soixante ans
après les premiers coups de canon de la guerre de Sécession,
en avril 1861, l’intérêt pour le seizième président des États-
Unis, dont le mandat se confond avec la guerre, ne faiblit pas,
bien au contraire. On dit que 10 000 livres ont été écrits sur lui
depuis sa mort, en 1865, soit plus que sur tous les autres
présidents américains réunis. Lincoln semble le sujet le plus
rebattu de l’histoire des États-Unis, avec ses moments
éditoriaux exacerbés, comme dans les années 1930 et 1940,
lorsqu’un historien parlait imprudemment du « sujet le plus
épuisé » de l’histoire de son pays, ou encore depuis une
quinzaine d’années 1.
En effet, depuis le milieu des années 1990, ouvrages et
articles sur Lincoln se sont multipliés, avec en particulier la
biographie de référence de David Herbert Donald et celles,
récentes, de Michael Burlingame et James McPherson 2.
Environ trois cents livres universitaires ont été publiés sur
Lincoln depuis 1995, tirant parti de sources nouvelles ou
renouvelées, explorant des aspects spécifiques comme sa vie
avant l’élection à la présidence, sa mémoire et ses usages
politiques, ses relations avec les élus du Congrès, sa sexualité,
son état dépressif, etc. Barack Obama, qui prêta serment sur la
bible de Lincoln en janvier 2009 et confia à quel point il était
inspiré par son action et son verbe, a aussi contribué à faire de
lui une figure révérée, transcendant les clivages politiques et
ne laissant de côté que quelques Sudistes « ultras » aux haines
recuites. À Washington, le Ford’s Theatre, où Lincoln fut
assassiné le 14 avril 1865, vient d’être superbement rénové,
tandis que le Musée national de la médecine expose la balle du
pistolet Derringer qui lui fracassa le crâne, en compagnie de
fragments d’os et d’une touffe de cheveux, telles des reliques
sacrées.
La présidence de Lincoln fut presque entièrement définie
par la guerre. Certes, d’autres présidents américains furent
occupés par les conflits, du premier, Washington, jusqu’à
Obama, en passant par Madison, Polk, Wilson, Roosevelt,
Truman, Johnson et Bush. Mais Lincoln ne connut
pratiquement pas la paix, et, du premier au dernier jour de son
mandat, il se consacra à la conduite du conflit. Dans le même
temps, sa représentation des objectifs de la guerre changea
progressivement.
Les objectifs de la guerre et la conduite des opérations
militaires : telles sont les questions qui forment deux des
lignes conductrices principales de l’historiographie récente de
la présidence Lincoln.
Les historiens américains en débattent depuis un siècle :
Lincoln avait-il pour objectif premier, au début de la guerre de
Sécession, de maintenir l’unité du pays ou d’abolir
l’esclavage, et comment se représentait-il les liens entre les
deux questions ? Les ouvrages récents de George Fredrickson
et Eric Foner font le point de manière nuancée à ce sujet 3. Il
est clair que Lincoln était par principe moral et politique
opposé à l’esclavage, ce qui ne signifie pas qu’il souhaitait son
abolition immédiate et sans conditions. Lincoln aimait à citer
les Pères de la Constitution américaine, qui considéraient que
l’esclavage devait s’éteindre graduellement, qu’il fallait limiter
son développement vers l’ouest, mais qu’il ne fallait pas le
supprimer immédiatement pour ne pas mettre l’économie de
plantation à terre. Cette position « gradualiste » se distinguait
de celle des abolitionnistes les plus ardents en ce que Lincoln
estimait que l’esclavage ne pouvait être supprimé dans
l’immédiat, et des esclavagistes en ce qu’il refusait son essor
dans le Missouri et au-delà.
Une « injustice monstrueuse »
Dans son célèbre discours de Peoria, prononcé en
octobre 1854 pour dénoncer la loi « Kansas-Nebraska »
laissant aux habitants de ces territoires le soin d’y autoriser ou
non l’esclavage, Lincoln dénonça l’« injustice monstrueuse
que constitue l’esclavage » et ajouta que « notre toge
républicaine est souillée et traînée dans la poussière.
Repurifions-la… Ôtons à l’esclavage sa prétention à reposer
sur un droit moral et limitons-le à nouveau à la base légale de
ses droits existants et à l’argument de la nécessité ». Cela ne
signifiait pas, aux yeux de Lincoln, que Noirs et Blancs étaient
égaux. « Que faire alors ? Les libérer et en faire, politiquement
et socialement, nos égaux ? Mes propres sentiments s’y
refusent, et, s’ils s’y prêtaient, on sait bien que la grande
masse des Blancs ne partageraient pas cette option » 4.
Les historiens, comme James McPherson, qui insistent sur
les principes du « grand émancipateur », considèrent que ses
rares remarques racistes étaient des concessions politiques
pragmatiques, qui ne remettent pas en cause sa vision
universaliste de l’humanité. L’ancien esclave Frederick
Douglass estimait que Lincoln était dépourvu de préjugés
racistes et qu’il lui parlait sans jamais lui faire sentir qu’il était
noir 5. D’autres historiens, comme George Fredrickson,
estiment plutôt que Lincoln était tout de même très empreint
des préjugés de son temps, qu’il est erroné de le considérer
comme un « ami des Noirs » et que son opposition à
l’esclavage était d’abord motivée par son souci de préserver
l’unité nationale. George Fredrickson résume la position de
Lincoln par une formule qui a fait mouche : il considérait les
Noirs comme « des hommes, mais pas des frères 6 ».
En 1854, Lincoln n’était pas un inconnu en politique
puisqu’il avait déjà exercé plusieurs mandats, dont celui de
représentant de l’Illinois au congrès fédéral, entre 1846
et 1848. Mais à partir de la fin 1854, précisément sur la
question de l’extension de l’esclavage, son engagement en
politique s’affermit et devint définitif, même s’il conserva son
métier d’avocat jusqu’en 1860. Cet homme sans éducation
formelle, grand lecteur autodidacte, né d’une famille pauvre
du Kentucky, était devenu avocat à la force du poignet, et son
éloquence comme sa stature lui avaient taillé une réputation
locale dans la région de Springfield, la capitale de l’Illinois.
Le parti whig, dont Lincoln était membre, rassemblait les
élites modernisatrices, la classe moyenne commerçante et les
fermiers aisés. Il se fractionna irrémédiablement à partir de
1854 entre partisans et adversaires de la loi « Kansas-
Nebraska », de telle sorte que vers 1856 ce parti avait cessé
d’exister en pratique. Certains whigs se rapprochèrent des
Démocrates partisans de l’esclavage ; d’autres fondèrent le
Parti républicain en juillet 1854 avec pour principe le « free
labor, free land, free men », « travail libre, terre libre, hommes
libres ». C’est ce nouveau parti que Lincoln rejoignit
logiquement, et où il s’imposa, échouant de peu à la
candidature à la vice-présidence en 1856 avant de devenir
candidat à la présidence en 1860.
La campagne sénatoriale de 1858, au cours de laquelle
Lincoln affronta en vain le sortant démocrate Stephen
Douglas, lui conféra une dimension nationale : sa dénonciation
éloquente du « pouvoir esclavagiste », son discours sur la
« maison divisée [qui] ne peut tenir debout »
impressionnèrent. En dépit de ses cheveux hirsutes, de ses
costumes mal taillés, de son allure assez étrange et surtout des
craintes de sécession s’il était élu à la Maison-Blanche,
Lincoln était l’homme de la situation aux yeux des
Républicains.
Il était évident pour les Américains que c’était la question
principielle de l’esclavage, et pas seulement celle de son
extension vers l’ouest, qui se trouvait en jeu dans l’élection
présidentielle, même si Lincoln se défendait de vouloir abolir
l’« institution particulière ». Au vrai, dès l’élection de Lincoln
acquise, lui qui n’était même pas en lice dans dix États du Sud,
les États esclavagistes se préparèrent à quitter l’Union. Ce fut
le cas dès le 20 décembre avec la Caroline du Sud, suivie par
six autres États le 1er février 1861 : Floride, Alabama,
Mississippi, Géorgie, Louisiane, Texas, formant la
Confédération des États d’Amérique le 4 février avec Jefferson
Davis à sa tête. Dans les deux mois qui suivirent, quatre autres
États rejoignirent la Confédération : Arkansas, Caroline du
Nord, Tennessee et surtout la riche Virginie 7.
L’abolition comme objectif
Si la guerre de Sécession s’était rapidement conclue par
une victoire des armées nordistes, par exemple après la bataille
sanglante des « Sept Jours » en juin-juillet 1862, il est
probable que l’esclavage eut été maintenu en l’état dans le Sud
pour un temps indéterminé, quitte à être strictement limité à
celui-ci. Mais la prolongation du conflit transforma les
objectifs de guerre des nordistes : d’une guerre de restauration
de l’Union, elle devint progressivement une guerre
révolutionnaire visant à renverser l’ordre social du Sud. À
partir de 1862, les Républicains modérés, dont Lincoln lui-
même, prêtèrent une oreille plus attentive et bienveillante aux
abolitionnistes. « Tu ne peux pas t’imaginer à quel point
l’opinion a pu changer ici [à Washington] sur la question des
Noirs », écrivait le sénateur Sherman à son frère, général, le
24 août 1862.
Lincoln, toujours aussi prudent, proposait en mars 1862
d’aider financièrement les États du Sud décidant l’abolition
progressive ; en juillet, il était certainement convaincu de la
nécessité d’abolir de force l’esclavage, mais il hésitait à le
proclamer publiquement, de telle sorte qu’il se trouva sous le
feu croisé des abolitionnistes radicaux, qui le traitaient de
« lavette », et des Démocrates, qui mettaient en garde contre la
libération des « demi-sauvages » et leur déferlement dans le
Nord.
Pour ne pas sembler agir par contrainte, le président
attendait une victoire de ses armées : l’occasion survint après
la bataille victorieuse d’Antietam, à la mi-septembre 1862, qui
repoussa hors du Maryland les troupes du général Lee. Lincoln
annonça à son cabinet qu’il avait conclu un « pacte avec
Dieu » : si les États rebelles ne réintégraient pas l’Union au
1er janvier 1863, il proclamerait leurs esclaves « libres à tout
jamais ». Cette annonce officialisa le tournant abolitionniste de
la guerre.
Dans l’immédiat, elle avait pour avantage d’encourager les
esclaves à aider le Nord, à déserter le Sud confédéré, et pour
inconvénient de susciter des oppositions chez les Démocrates
qui dénoncèrent « le chemin “robespierresque” vers la
tyrannie ». Lincoln allait-il mettre sa promesse à exécution,
alors que les élections de l’automne n’avaient pas été
favorables à son camp ?
Plusieurs travaux récents ont montré que les habitants du
Nord étaient plutôt favorables à l’abolition, moins en raison de
principes moraux que comme moyen d’affaiblir le Sud 8.
D’une manière générale, l’abolitionnisme s’appuyait, aux
États-Unis et ailleurs, sur un ensemble d’arguments divers ne
relevant pas nécessairement de l’universalisme des droits
humains. Pour autant, on s’inquiétait d’un déplacement
possible de la population noire vers des États frontaliers
comme l’Illinois, qui renouvela son interdiction d’entrée aux
gens de couleur.
Le « grand émancipateur »
Lincoln ne faiblit pas et, le 1er janvier 1863, comme
annoncé, il signa la Proclamation d’émancipation. Celle-ci ne
concernait que les esclaves des États sécessionnistes, et pas
ceux des États esclavagistes fidèles à l’Union : Missouri,
Maryland, Virginie-Occidentale et Delaware, ou en passe
d’être conquis par elle comme le Tennessee. Certains
historiens, en particulier Lerone Bennett, très sévère sur
Lincoln, y ont vu une forme d’hypocrisie de sa part, puisqu’il
libérait des esclaves de régions hors de son pouvoir 9. D’autres,
majoritaires, ont insisté sur la dynamique enclenchée par la
proclamation : l’enrôlement possible de soldats et marins noirs
sous la bannière de l’Union à des postes de soutien – en
rupture avec les réticences présidentielles sur le sujet au début
de la guerre. En dépit des risques, y compris celui d’être faits
prisonniers et massacrés par les soldats du Sud, les esclaves en
fuite rejoignaient les lignes de l’Union, désertant les
plantations et désorganisant l’économie du Sud. L’esclavage se
délita donc bien avant la cessation des hostilités. C’était bien
l’objectif de Lincoln 10. De fait, celui-ci devint l’un des plus
vifs partisans des régiments de couleur, admirant leur ardeur
au combat et se réjouissant de l’effet qu’ils produisaient sur les
Sudistes. Les régiments noirs avaient en effet rapidement été
mis en première ligne, comme lors de l’assaut contre Fort
Wagner en juillet 1863, lorsqu’un régiment noir héroïque fit la
une de la presse nordiste.
Les élections de 1863 confirmèrent la progression des idées
abolitionnistes dans le Nord, de telle sorte que Lincoln
s’enhardit à réaffirmer l’objet de la guerre dans son fameux et
bref discours de Gettysburg, le 19 novembre 1863, prononcé à
l’occasion de l’inauguration d’un cimetière national sur le
champ de bataille. Il y est question non point seulement de
sauvegarder l’Union, mais de réaffirmer le principe de liberté.
Début 1864, Lincoln était encore indécis au sujet des droits
politiques des affranchis, d’autant qu’il se préparait à
l’élection présidentielle de la fin de l’année : il s’attendait à
être accusé de préférer l’émancipation à la paix, alors que les
nouvelles du front n’étaient pas bonnes. Lincoln était traité par
la presse démocrate de « faiseur de veuves » et de roitelet
africain, « Abraham Ier l’Africain » dont « le sang noir souille
ses veines ».
Mais la prise d’Atlanta par l’armée de Sherman, le
2 septembre 1864, rétablit la situation politique de Lincoln :
saluée par la presse nordiste comme un tournant de la guerre,
elle faisait de la victoire du Nord une possibilité prochaine et
vraisemblable, ce qui plaça le général McClellan, candidat
démocrate, dans une situation difficile, lui qui prônait une paix
sans victoire. Lincoln fut donc assez aisément réélu,
notamment grâce au vote des « tuniques bleues », qui
voulaient majoritairement conclure la guerre par la victoire
plutôt que par un armistice médiocre qui aurait rendu vain le
sacrifice des camarades 11.
Avec la réélection de Lincoln, le Sud confédéré ne pouvait
plus espérer grand-chose, ni la victoire militaire, ni le
compromis politique. Lincoln était décidé à faire ratifier le
13e amendement, qui abolirait l’esclavage. Pour obtenir une
majorité de voix au Congrès, il rallia à sa proposition quelques
voix démocrates, qui se joignirent aux Républicains pour voter
l’abolition le 31 janvier 1865, dans une atmosphère de liesse.
Si prudent sur la question de l’esclavage à son entrée en
fonction, Lincoln était progressivement devenu, par les
circonstances de la guerre mais aussi par une évolution
personnelle, une réflexion intense et parfois tortueuse, un
homme déterminé à éliminer l’esclavage, fût-ce au prix d’un
prolongement du conflit : « Si Dieu veut qu’il se prolonge,
jusqu’à ce que toutes les richesses accumulées au cours des
deux cent cinquante années de travail forcé aient été anéanties,
jusqu’à ce que chaque goutte de sang qu’a fait couler le fouet
soit payée par une autre qu’aura tirée l’épée, il faudra dire
alors comme il a été dit voilà trois mille ans : “Les jugements
du Seigneur sont absolument vrais et justes” 12. »
La guerre, cependant, ne se prolongea guère au-delà de sa
réélection, de telle sorte que l’esclavage fut dans les faits
partout aboli dès avril 1865. Quant au droit de vote, sans aller
jusqu’à l’accorder à tous les affranchis, Lincoln le souhaitait
pour les anciens combattants, peut-être aussi pour ceux qui
savaient lire et écrire, soit une très petite minorité d’anciens
esclaves. Était-ce une manière d’affirmer de nouveau la
priorité du rétablissement de l’Union aux dépens des esclaves
ou allait-il aller au-delà, comme l’espéraient les Républicains
radicaux, tant le président avait changé en quelques années, et
accorder la citoyenneté pleine et entière à tous ? Il y a débat : à
supposer que Lincoln sortit de la guerre persuadé que Blancs
et Noirs étaient absolument égaux, ce qui n’est pas certain, il
voulait éviter d’humilier le Sud défait par une proclamation
trop radicale. En dépit de ces incertitudes, beaucoup
d’historiens s’accordent pour dire que la guerre de Sécession
engagea un processus révolutionnaire qui n’alla pas à son
terme après-guerre, processus mené de main de maître par un
homme qui ne s’y était pas préparé et qui ne l’avait sans doute
pas prévu, mais qui comprit la portée historique de sa
présidence.
L’Union peu armée pour la guerre
Au moment de son élection à la Maison-Blanche, en effet,
les observateurs doutaient des capacités de Lincoln à diriger
un pays en guerre – et c’est le deuxième aspect du
renouvellement historiographique concernant Lincoln, celui de
la conduite des opérations militaires. Son expérience politique
était limitée, lui qui n’avait été que législateur de la Chambre
de l’Illinois et de la Chambre fédérale pendant deux ans.
Quant à son expérience militaire, elle était anecdotique,
puisqu’il avait servi trois mois dans la milice de l’Illinois lors
de la guerre contre les Indiens Black Hawks, au printemps
1832, sans être exposé au combat, ce dont il aimait lui-même
plaisanter. Jefferson Davis, par contraste, semblait bien mieux
armé : le président de la Confédération était un ancien officier
formé à West Point, qui avait combattu pendant la guerre du
Mexique (1846-1848), avait occupé les fonctions de ministre
de la Guerre et qui se faisait fort d’infliger une sévère leçon à
« Abraham Ier ».
Dans les tout premiers temps de sa présidence, la démarche
de Lincoln ne fut en rien martiale. Il ne ménagea pas ses
efforts pour établir un compromis avec les Confédérés, en
soutenant l’amendement mort-né « Corwin », du nom de son
initiateur, garantissant le maintien de l’esclavage dans les États
où il était légal. Dans le même esprit, son discours
d’inauguration présidentielle, le 4 mars 1861, était conciliant,
assurant aux Confédérés qu’il ne prendrait pas l’initiative d’un
conflit armé contre eux. Certains historiens y ont vu une erreur
d’appréciation du nouveau président, qui aurait estimé que les
Confédérés bluffaient et qu’ils n’auraient pas mis leurs
menaces belliqueuses à exécution ; d’autres, plus récemment,
ont considéré qu’il s’agissait plutôt d’une habileté tactique de
Lincoln, qui ne voulait pas prendre l’initiative d’une attaque et
cherchait à gagner du temps. Quoi qu’il en fût, le nouveau
président, qui devait très rapidement prendre des décisions
importantes, n’était pas prêt à faire la guerre, et il n’était pas le
seul dans son camp 13.
La structure militaire de l’Union était embryonnaire, et
aucunement comparable à ses homologues européennes. Les
observateurs européens étaient effarés par la pagaille qui
régnait dans l’armée nationale au printemps 1861. Composée
de 16 000 hommes, l’armée américaine était répartie en
79 garnisons éparpillées dans l’Ouest. Une bonne partie de ses
meilleurs officiers étaient passés au service de la
Confédération, comme le Virginien Robert Lee, ou avaient
démissionné de l’armée, découragés par l’ennui et des
carrières bloquées. C’était le cas de William Sherman,
capitaine reconverti dans la banque en 1853.
Fusils et artillerie stockés dans les arsenaux fédéraux
étaient anciens et imprécis. Il n’existait pas d’état-major
interarmes, et les notions de stratégie ou de programme de
mobilisation étaient inconnues. Lincoln fut en quelque sorte
son propre chef d’état-major, un poste qui fut créé en 1903 par
Theodore Roosevelt, ce qui le conduisit à s’impliquer de près
dans les opérations militaires.
Commandant en chef
Certes, en vertu de ses pouvoirs constitutionnels, le
président était le commandant en chef des armées mais il
n’était pas supposé suivre le détail des opérations militaires.
Lincoln emprunta des ouvrages de tactique militaire à la
bibliothèque du Congrès pour mieux discuter avec ses
généraux les plans qu’ils lui soumettaient. Ses ministres de la
Guerre successifs s’occupaient du ravitaillement et de la
mobilisation, dans l’ombre du président. Celui-ci conduisit la
guerre avec détermination, et même, comme l’explique James
McPherson, une compétence stratégique qui surpassait celle de
ses généraux.
La situation militaire alarmante de l’Union donna toute
confiance aux Confédérés, sûrs de leur bravoure, méprisants à
l’égard de « Yankees » décrits comme aptes aux affaires mais
incapables de se battre courageusement. De fait, ce fut dans les
premiers mois de la guerre, pendant l’été 1861, que la
Confédération obtint un réel avantage militaire face à la
désorganisation de l’adversaire. La première bataille de Bull
Run, le 21 juillet 1861, baptême du feu auquel assistait le
Tout-Washington, se termina par une débandade des soldats
nordistes, ce qui poussa Lincoln à accélérer la mobilisation.
75 000 hommes avaient été initialement mobilisés pour un
service de trois mois ; on passa à 500 000 hommes pour trois
ans. Surtout, ce que le président avait prévu, une guerre limitée
avec des moyens restreints pour mater l’insurrection sans
détruire le Sud, était désormais obsolète. Lincoln comprit
rapidement qu’il lui fallait réorganiser au plus vite ses armées
dans la perspective d’une guerre longue et meurtrière. Plus le
temps passa, plus l’avantage initial des Confédérés fondit, au
fur et à mesure que les problèmes d’approvisionnement de
l’armée sudiste s’accrurent, et que les forces « bleues »
s’organisaient et mettaient à profit l’appareil industriel du
Nord.
À la manœuvre
D’un point de vue militaire, le président devait composer
avec, d’un côté, la prudence de ses généraux, échaudés par des
défaites cinglantes, qu’il poussait à agir, félicitait, admonestait,
limogeait, et d’un autre côté des élus républicains au Congrès,
la presse républicaine et une partie de la population qui
réclamaient la guerre à outrance. Il lui fallait aussi veiller aux
soutiens politiques, y compris celui des Démocrates, ce qui
pouvait aller jusqu’à promouvoir au grade de général des élus
influents du Congrès, des « généraux politiques ». En somme,
pour tous, la préparation à la guerre se fit par la guerre.
Lincoln fut un bon stratège en ce sens qu’il comprit
suffisamment rapidement que le Nord aurait l’avantage
militaire en multipliant les attaques simultanées : la
« concentration dans le temps » pour déjouer la supériorité
militaire du Sud, qui, lui, avait intérêt à la « concentration dans
l’espace ». Le problème, d’après James McPherson, est que les
généraux nordistes, à l’exception de Grant, ne comprirent pas
bien et n’appliquèrent pas la stratégie de Lincoln. Cela peut
expliquer le nombre étonnant de généraux limogés par le
président, mais laisse en l’état la question de leur infériorité
tactique face aux généraux sudistes. Tous avaient pourtant été
formés de la même manière, par l’étude des textes du général
napoléonien Jomini. Mais Jomini était mieux adapté aux
moyens et à la stratégie du Sud, gagner des batailles pour
imposer un armistice favorable, tandis que le Nord avait
besoin de « clausewitziens », c’est-à-dire de généraux visant à
détruire les forces ennemies ce qui était le cas de Grant et
Sherman, plutôt qu’à le repousser.
Lincoln n’attendait pas seulement des victoires
d’occupation du terrain, mais d’anéantissement de l’ennemi, et
il protégeait politiquement ceux qui agissaient selon ses ordres
et s’en sortaient sur le champ de bataille. Après la bataille de
Shiloh, en avril 1862, pourtant gagnée par les Nordistes au
prix de pertes effrayantes, le général Grant fut accusé d’avoir
été surpris par l’ennemi. Sa réputation d’alcoolique était
pointée du doigt, mais Lincoln lui conserva néanmoins sa
confiance : « Je ne peux pas me passer de cet homme ; il se
bat », rétorqua-t-il. Par contraste, à l’issue de la bataille de
Gettysburg, début juillet 1863, l’armée défaite de Lee parvint
tout de même à traverser le Potomac pour se replier en
Virginie : « Notre armée tenait l’issue de la guerre dans le
creux de sa main et elle n’a pas voulu le refermer », enragea
Lincoln.
Au moyen de télégrammes envoyés depuis un bureau du
ministère de la Guerre, Lincoln était à la manœuvre et
attendait qu’on lui obéît. Il consacrait des heures à lire et
préparer ses télégrammes, qui lui permettaient d’intervenir très
rapidement tout en surveillant plusieurs fronts en même temps.
Tom Wheeler a publié certains des télégrammes de Lincoln,
demandant par exemple des nouvelles d’une action engagée
une demi-heure plus tôt 14.
Lincoln répugnait aux déplacements sur le front. Il pouvait
néanmoins s’y prêter lorsqu’il souhaitait rencontrer en
personne un général, comme McClellan après la bataille
d’Antietam, en septembre 1862, pour lui ordonner – en vain –
de poursuivre son attaque. Peu après, le trop prudent
McClellan fut relevé de son commandement. La seule visite
présidentielle au cours d’une bataille survint le 12 juillet 1864,
à proximité de Washington, défendue par le fort Stevens. Le
président en haut-de-forme se dressa de manière intrépide au-
dessus du parapet, exposé à l’ennemi. « Baissez-vous donc,
espèce d’abruti, si vous ne voulez pas être touché », lui aurait
ordonné le jeune capitaine Oliver Wendell Holmes.
À partir de 1864, la stabilisation de la structure militaire
nordiste avec Grant, général en chef désormais incontesté et
lui aussi grand utilisateur de télégrammes, permit à Lincoln de
prendre un peu de recul sur les affaires militaires et de
consacrer du temps à sa campagne de réélection puis à la
préparation de l’après-guerre. Même si l’esclavage était
désormais condamné, les conditions d’une capitulation du Sud
se posaient. Lincoln souhaita tout de même être présent sur le
front à la fin du conflit, ce qui l’amena à Richmond, la capitale
confédérée qui venait de tomber, le 4 avril 1865 : les esclaves
affranchis l’accueillirent par des manifestations de joie qui
firent pleurer le « grand émancipateur » : « Je sais que je suis
libre, car j’ai vu le père Abraham et je l’ai touché », s’exclama
une vieille femme. Non loin de là, quelques jours plus tard, le
9 avril, le général Lee capitulait à Appomattox, surprenant
Lincoln, de retour en bateau vers la capitale, qui l’attendait
dans l’exaltation.
La force de Lincoln commandant en chef fut peut-être
d’avoir été un militaire amateur, sans formation stratégique
initiale. Il apprit à considérer la bataille comme une
opportunité de destruction de l’ennemi plutôt que de conquête,
une stratégie qui ne fut effectivement possible qu’à partir de
1864, grâce à l’avantage matériel de l’Union et aux généraux
Sherman et Grant. En ce sens, Lincoln joua un rôle militaire
aussi décisif que son rôle politique.
IV
États-Unis, un siècle de ségrégation
En 1916, Maurice Evans, un Sud-Africain voyageant dans
le sud des États-Unis, remarqua avec plaisir à quel point cette
région était semblable à son pays : « La séparation des races
dans tous les domaines y est aussi rigoureuse qu’en Afrique du
Sud… » Au vrai, les similitudes entre l’apartheid sud-africain
et la ségrégation américaine ont frappé les contemporains au
point de susciter plusieurs travaux historiens comparatifs 1.
C’est seulement après la Seconde Guerre mondiale que les
deux systèmes ont divergé, l’apartheid sud-africain se
renforçant tandis que la ségrégation américaine s’affaiblissait.
En 1865, pourtant, tout paraissait clair. Le Nord avait gagné
la guerre. L’esclavage, par le 13e amendement, était aboli dans
l’ensemble des États-Unis. En 1866, le Congrès, à forte
majorité républicaine le parti de Lincoln, abolissait les Black
Codes votés au lendemain de la guerre par les assemblées
sudistes pour obliger les anciens esclaves à rester dans les
plantations et, par le 14e amendement, garantissait la
citoyenneté des anciens esclaves. En 1869, le 15e amendement
interdisait toute remise en cause du droit de vote pour les
nouveaux citoyens.
Les anciens esclaves pouvaient désormais voter, et de
nombreux hommes politiques noirs furent élus dans tous les
États du Sud – ils étaient même majoritaires en Caroline du
Sud dont la population était aux deux tiers noire. Le
Mississippi envoya deux sénateurs noirs au Sénat à
Washington. « Nous étions fous de joie, nous nous prenions
pour des héros. Ça y est, on était libres 2 ! » se rappelait Felix
Heywood, un ancien esclave du Texas interviewé dans les
années 1930.
Mais les portes de l’espoir se refermèrent bientôt en raison
du désengagement graduel des Républicains nordistes ainsi
que du retour aux postes de pouvoir des anciens partisans de
l’esclavage. Ces derniers se regroupèrent dans le Parti
démocrate, localement aidé par le Ku Klux Klan, fondé en
1866, dont les cavaliers cagoulés entendaient reconquérir par
la violence ce que la guerre et les urnes leur avaient ôté : la
suprématie blanche dans le Sud.
À la fin des années 1880, face à la menace représentée par
la tentative de certains Blancs pauvres de s’allier avec les
Noirs et de constituer ainsi un « front de classe » dans le cadre
du Parti populiste, une nouvelle formation militant pour la
réforme agraire, les élites choisirent de se rapprocher des
classes populaires blanches en adoptant leur violence raciste et
en éliminant politiquement les Noirs par des dispositifs
juridiques variés. L’exclusion des Noirs procéda donc d’une
alliance politique entre, d’une part, les grands propriétaires
terriens, les industriels et les gros marchands qui jusque-là
maintenaient des relations paternalistes avec leurs anciens
esclaves et, d’autre part, les Blancs pauvres en concurrence
économique directe avec les Noirs.
C’est ainsi qu’à la ségrégation de fait qui existait dans la
plupart des États du Sud s’ajouta une dimension juridique : en
Louisiane, au Mississippi, en Alabama, en Arkansas, en
Géorgie, en Caroline du Nord et du Sud, en Floride, en
Virginie, la ségrégation devint légale avec le vote, entre 1890
et 1917, des lois « Jim Crow » par référence à une chanson de
1830 moquant les Noirs, affublés de ce sobriquet. Pour
reprendre la formule de C. Vann Woodward, ces lois
accordèrent « à la violence raciale la majesté de la loi 3 ».
Elles organisèrent la séparation sociale entre les Noirs et les
Blancs. Ce fut d’abord le cas dans les trains, les tramways et
les bateaux, puis d’autres lieux publics – y compris les
toilettes –, les écoles, les lieux de résidence et bientôt les
hôpitaux, les hospices, les orphelinats. En Caroline du Sud et
dans le Mississippi, seules des infirmières noires pouvaient
s’occuper de patients noirs. À Memphis, en 1927, une
automobiliste blanche mourut de ses blessures au bord de la
route car les ambulanciers étaient noirs et n’avaient pas le
droit de toucher une femme blanche. Jusqu’en 1942, la Croix-
Rouge distingua le sang « noir » du sang « blanc » : un patient
ne pouvait recevoir que le sang d’une personne de son groupe
racial.
Une loi de Louisiane de 1914 précisait que, dans les
cirques, les zoos et les cinémas, les différents guichets seraient
espacés de 7,5 mètres au minimum, tandis qu’en Caroline du
Nord et en Floride les manuels scolaires devaient être bien
séparés. À La Nouvelle-Orléans, les prostituées étaient tenues
elles aussi de respecter la barrière raciale. À Atlanta, on
distinguait des ascenseurs pour Blancs et d’autres pour Noirs,
ce qui n’était pas le cas dans l’Oklahoma, dont les cabines
téléphoniques, en revanche, étaient ségréguées !
Ce maquis juridique créait des situations ubuesques,
notamment dans les transports. Ainsi les gares de Caroline du
Nord ne prévoyaient pas de ségrégation pour les fontaines
publiques, contrairement à celles du Tennessee. Le voyageur
noir distrait qui se trompait de fontaine, ou de salle d’attente,
ou de compartiment, ou de toilettes, encourait une
remontrance, parfois une arrestation, souvent des coups.
Les compagnies de tramways n’étaient pas favorables au
principe des wagons séparés, dont certains pouvaient se
trouver vides aux heures de pointe. Les wagons furent donc
ouverts à tous, avec une ligne invisible et mouvante séparant
Noirs au fond et Blancs devant. Des altercations éclataient
souvent, forçant le conducteur à intervenir : « Move back ! »,
« Au fond ! » intimait-il aux passagers noirs qui faisaient des
histoires. Il arrivait que certains passagers blancs, gênés de
faire déguerpir un Noir âgé, s’arrangeassent pour rester
debout.
Mais, dans leur écrasante majorité, les Blancs du Sud
pensaient que les Noirs étaient fondamentalement différents et
inférieurs en intelligence et en caractère. Après tout, les
journaux et magazines ne regorgeaient-ils pas d’articles
informés sur la supériorité des Anglo-Saxons et l’aspect
méprisable des Noirs ? Les préjugés racistes étaient
quotidiennement confirmés et légitimés par des sommités de la
science et de la politique. Rares étaient les anthropologues,
comme Franz Boas à l’université de Columbia au début du
e
XX siècle, qui réfutaient la hiérarchie raciale.
Le renforcement de la ségrégation s’opéra dans
l’indifférence du gouvernement fédéral. Faisant fi d’une loi de
1875 interdisant en principe la ségrégation, la Cour suprême,
dans l’arrêt Plessy v. Ferguson de 1896, déclara qu’elle était
constitutionnelle si des conditions égales étaient offertes à
chaque race. Bien entendu, seul le principe de la séparation fut
mis en œuvre, le principe d’égalité étant ignoré : dans les
écoles blanches, les enfants étudiaient dans de bien meilleures
conditions et sous l’autorité de professeurs mieux formés et
payés que dans les écoles noires.
Au moins y avait-il des écoles noires, ce qui valait mieux
que rien du tout, estimaient certains Africains-Américains.
Pour Booker T. Washington, grande personnalité noire de la
fin du XIXe siècle, il était préférable de coopérer avec les
Blancs de manière à améliorer progressivement les institutions
noires plutôt que de lutter – sans espoir – contre la ségrégation
que même la Cour suprême approuvait.
Le point de vue conciliant et pragmatique de Washington
n’était pas partagé par tous : beaucoup de Noirs du Sud ne
cessèrent de contester le système. Des boycotts étaient
organisés contre les lignes de tramways et les commerces trop
hostiles, contre les journaux violemment racistes ; des
meetings de protestation se tenaient aux risques et périls des
participants. Le sociologue noir W. E. B. Du Bois, qui
enseigna à Atlanta de 1897 à 1910, expliqua dans The Soul of
Black Folk (1903) pourquoi il appelait à lutter contre
l’injustice 4.
Deux ans plus tard, Du Bois créa avec d’autres intellectuels
noirs le Niagara Movement, prélude à la National Association
for the Advancement of Colored People (NAACP) fondée en
1909, principale organisation de revendication des droits des
Africains-Américains au XXe siècle. Mais le corset de la
ségrégation était si solidement en place que nul n’en prévoyait
la fin.
La ségrégation systématique dans les lieux publics
s’accompagna de l’exclusion politique. Les suprémacistes
blancs trouvèrent le moyen de contourner le 15e amendement,
qui garantissait théoriquement, nous l’avons dit, le droit de
vote pour tous les citoyens. La fraude électorale et
l’intimidation se révélèrent vite insuffisantes : vers 1895, les
hommes politiques noirs étaient encore bien installés dans la
plupart des législatures du Sud.
On vota alors des clauses de résidence et de cens, à quoi le
Mississippi, la Caroline du Sud et la Virginie ajoutèrent un test
d’alphabétisation qui prévoyait un examen de lecture et de
compréhension de la Constitution pour tout électeur –
l’immense majorité des Noirs était illettrée.
Cet assemblage juridique, validé dans ses grandes lignes
par la Cour suprême, produisit les effets escomptés : alors
qu’en 1890, les trois quarts des hommes du Sud étaient
électeurs, dix ans plus tard, moins d’un homme sur trois
pouvait voter. La quasi-totalité des électeurs noirs et une partie
importante d’électeurs blancs pauvres se trouvaient écartées
des urnes. En Louisiane par exemple, le nombre d’électeurs
noirs passa de 130 334 en 1896 à 1 342 en 1904.
Deux sociétés, l’une noire, l’autre blanche, se trouvaient
séparées par un mur d’hostilité et de méfiance : « Nous
sommes voisins, et pourtant étrangers. Même entre les Blancs
les plus éclairés et les Noirs, il n’y a plus de communication,
plus d’échanges de vues », écrit un Noir de Caroline du Nord
au début du XXe siècle. Katherine Lumpkin, une toute jeune
fille de riches planteurs, s’étonnait de ce que « les hommes, les
femmes et les enfants [noirs] travaillent silencieusement », et
observait « ces étrangers sombres aller et venir, indifférents au
fait de travailler pour nous ou pour d’autres, et qui semblent
porter un fardeau qui les préoccupe » 5.
Pour la plupart métayers, étranglés par des dettes
irréductibles, sans propriété ni capital, de surcroît privés de
leurs droits civiques, les Noirs du Sud avaient en effet
quelques raisons d’être « sombres » : la célébration joyeuse de
la fin de l’esclavage, quarante ans plus tôt, paraissait bien
lointaine. Leur situation sociale et politique s’était gravement
détériorée entre la fin des années 1860 et les années 1890,
même si une petite minorité avait pu former une bourgeoisie
d’affaires dans les grandes villes du Sud, en fondant des
compagnies d’assurances, des banques et des commerces
destinés à la clientèle noire. « Les Blancs ne supportent pas
que nous soyons libres, et ils font tout pour nous écraser. On
n’a plus d’école depuis longtemps […] et pas moyen de
s’approcher des bureaux de vote, sinon on se fait fouetter.
[…] On était tout en bas, et on l’est resté », déclara Felix
Heywood.
Accompagnant la ségrégation, les lynchages se
multiplièrent à partir du début des années 1890. Ils avaient été
très rares pendant l’esclavage et dans les années qui suivirent
la guerre de Sécession. Le premier Ku Klux Klan des
années 1866-1872 avait eu recours au fouet, rarement au
meurtre. Or, après 1890, dans les quatorze États du Sud, près
d’une centaine de personnes étaient lynchées chaque année en
moyenne, dont 75 % étaient noires, un pourcentage qui s’éleva
à 90 % au XXe siècle 6.
Les lynchages punissaient des infractions supposées,
généralement des accusations de viol ou de manque de respect
à l’égard d’une femme blanche : un regard de travers pouvait
coûter cher. Renforçant les sentiments de solidarité raciale
dans la population blanche et terrorisant la population noire,
ces lynchages étaient particulièrement nombreux dans les
régions à faible densité de population, avec peu de moyens de
communication, et visaient surtout des Noirs pauvres, des
étrangers récemment installés ou de passage dans la région.
« Les victimes sont toujours des hommes dont personne ne
pouvait prendre la défense », expliqua un pasteur noir de
Montgomery en 1897. Une fragile paix sociale était ainsi
préservée au prix de la pendaison de pauvres hères, sacrifiés
rituellement sans procès, pour des motifs fallacieux, devant
des autorités goguenardes et complices. Les lynchages
n’étaient pas des cérémonies clandestines, menées à l’insu des
autorités. Ils étaient souvent annoncés à l’avance, et
abondamment photographiés. Des milliers de photographies,
représentant les bourreaux posant fièrement ou avec
désinvolture aux côtés de leurs victimes, se répandaient dans
tout le pays. La presse en publiait avec complaisance, parfois
en faisant mine de s’offusquer d’un « mauvais lynchage »
lorsque la torture était prolongée de manière gênante, ou que
des enfants étaient conviés à l’entretien d’un bûcher. Lors du
lynchage de Thomas Brooks dans le Tennessee, en 1915, les
photographes de cartes postales installèrent une petite
imprimerie, et les écoles du voisinage autorisèrent les enfants
à assister au spectacle 7.
La mobilisation contre les lynchages s’organisa à la fin du
e
XIX siècle, via des personnalités afro-américaines comme la
journaliste Ida Wells (1862-1931), auteure du premier ouvrage
qui documentait précisément ces assassinats. Puis la fondation
de la NAACP permit le lancement de campagnes de
mobilisation, ayant pour objectif le vote d’une loi nationale
interdisant les lynchages. En vain, puisque les élus sudistes s’y
opposèrent fermement.
La chanson Strange Fruits, écrite en 1937 par Abel
Meeropol, un instituteur juif new-yorkais et interprétée de
manière inoubliable par Billie Holiday, évoque de manière
poignante ces macabres rituels : « Les arbres du Sud portent
d’étranges fruits / Du sang sur les feuilles / Du sang aux
racines / Les corps noirs se balancent dans la brise du Sud… »
La ségrégation et la violence raciste du Sud eurent pour
conséquence le départ d’une partie de la population noire vers
les grandes villes industrielles du Nord : 200 000 personnes
s’y installèrent entre 1890 et 1910. Le mouvement s’accentua
à partir de la Première Guerre mondiale, lorsque l’immigration
européenne se tarit. Harlem devint alors un grand quartier noir,
haut lieu de la vie culturelle afro-américaine dans les années
1920. La perspective de salaires de 3 dollars par jour, que des
agents des compagnies de Chicago ou de Detroit spécialement
dépêchés dans le Sud, des billets de train gratuits dans les
poches, faisaient miroiter aux métayers noirs, était
suffisamment motivante pour qu’ils plient bagage. La
population noire de Chicago passa ainsi de 44 000 personnes
en 1910 à 110 000 personnes en 1920, puis à 234 000 en 1930.
Mais, dans les villes du Nord, les morsures du racisme
n’étaient pas moins douloureuses. La ségrégation n’était pas
imposée par la loi, mais elle existait de fait. Les Noirs vivaient
dans des quartiers réservés, les colored districts, occupaient les
emplois les plus modestes en concurrence avec les migrants
européens, ce qui occasionnait des tensions, parfois des
émeutes. À East Saint Louis, en juillet 1917, trente-neuf Noirs
furent tués par une foule en colère, après un incident mineur.
Jusque dans les années 1960, l’histoire des grandes villes du
nord des États-Unis fut émaillée d’émeutes raciales survenant
le plus souvent dans des contextes de préjugés racistes attisés
par la pénurie de logements 8.
Il n’en demeure pas moins que le Nord offrait des
perspectives socio-économiques et politiques – puisque les
Noirs pouvaient voter – inconnues au Sud. Le flux vers le
Nord s’amplifia encore : entre 1910 et 1970, 6,5 millions de
Noirs migrèrent du Sud au Nord, dont 5 millions après 1940.
La Seconde Guerre mondiale représenta un tournant majeur
dans l’histoire de la ségrégation ; ses tenants se trouvèrent
désormais sur la défensive. D’abord parce que la lutte contre
les régimes totalitaires mit au premier plan les valeurs
démocratiques et le respect des droits humains, et occasionna
des comparaisons peu flatteuses entre la ségrégation
américaine et les politiques racistes de l’ennemi. Dans un
accès de franchise, le gouverneur de l’Alabama se plaignit de
ce que le nazisme avait « ruiné les théories raciales qui nous
avaient tant servi ». Les Africains-Américains soutinrent la
guerre, motivés à la fois par la perspective de victoire contre
les forces de l’Axe et contre la ségrégation américaine.
« Hitler nous a fait sortir de la cuisine des Blancs », se
rappelait une ouvrière noire de Boeing.
Ensuite parce que la mobilisation militaire entraîna l’appel
d’un million d’Africains-Américains sous les drapeaux. La
plupart servaient dans des unités ségrégées, sous la férule
d’officiers blancs, mais les GI noirs revinrent chez eux avec
des espoirs nouveaux et la conviction que la ségrégation devait
cesser. Ils n’étaient plus disposés à s’asseoir à l’arrière des
bus. La mobilisation croissante des Noirs américains au sein
d’associations, prélude au mouvement pour les droits civiques,
s’amorça bien dès le lendemain de la Seconde Guerre
mondiale.
À cela il faut ajouter un changement décisif du côté de la
Cour suprême. Des renouvellements dans sa composition, dont
la nomination en 1953 d’un nouveau président, Earl Warren,
précipitèrent la décision la plus retentissante, peut-être, de
l’histoire juridique américaine : l’arrêt Brown v. Board of
Education de Topeka du 17 mai 1954, qui déclarait
anticonstitutionnelle la ségrégation des écoles publiques. « La
séparation des enfants sur un fondement racial engendre un
sentiment d’infériorité quant à leur statut dans la communauté
qui peut affecter leurs esprits et leurs cœurs d’une manière
irrémédiable. »
L’injonction juridique ne fut cependant pas respectée dans
les États du Sud profond (Louisiane, Mississippi, Alabama,
Arkansas, Géorgie, Caroline du Sud, Floride), d’autant que le
président Eisenhower se réfugia dans un silence prudent. La
résistance des partisans de la ségrégation s’organisa, appuyée
par les législatures locales et la renaissance du Ku Klux Klan.
En 1957, plutôt que d’accepter la déségrégation des écoles de
Little Rock, Orval Faubus, gouverneur de l’Arkansas, mobilisa
la garde nationale de son État puis fit fermer les écoles
publiques pendant deux ans. Vers 1960, moins de 1 % des
enfants noirs du Sud étaient scolarisés dans des écoles
« intégrées » (non ségréguées).
Mais le militantisme afro-américain ne faiblit pas : le
mouvement pour les droits civiques naquit symboliquement le
1er décembre 1955, lorsque Rosa Parks refusa de céder sa place
dans un bus de Montgomery (Alabama). Les Noirs du Sud
affirmaient leur détermination : « Nous en avons assez d’être
ségrégés et humiliés, assez d’être frappés par le pied brutal de
l’oppression », s’exclama le jeune pasteur Martin Luther King
dans l’une de ces envolées lyriques qui caractérisaient cet
orateur hors pair. En 1957, lui et un groupe de pasteurs
créèrent la Southern Christian Leadership Conference (SCLC),
une organisation chrétienne prônant la désobéissance civile et
la non-violence « pour abattre Jim Crow ».
Le système de ségrégation entra dans son agonie à partir du
début des années 1960. John Kennedy, nouvellement élu, plus
sensible que son prédécesseur aux pressions des militants des
droits civiques, finit par mobiliser les forces armées fédérales
pour mettre fin aux violences exercées contre eux. C’est sous
la protection de l’armée que James Meredith, un étudiant noir,
entra à l’université du Mississippi en 1962.
Les marches pacifiques et les sit-in se succédaient afin de
forcer la main de Kennedy et d’exposer aux yeux du monde la
violence des partisans de la ségrégation, qui répondaient
nuitamment par des meurtres et des attentats. En juin 1963, le
président déclara que « la race n’avait pas de place dans la vie
et dans le droit du pays ». Kennedy fut assassiné le
22 novembre, mais son successeur, Lyndon Johnson, accentua
sa politique : la grande loi des droits civiques votée en 1964
interdisait toute forme de discrimination et de ségrégation dans
les lieux publics, accordait au gouvernement de nouveaux
moyens par la création d’une commission chargée de veiller à
l’égalité de tous dans le monde du travail, sans distinction de
race, de religion, d’origines nationales ni de sexe.
« Maintenant, si on veut aller chez McDonald’s, on peut
aller chez McDonald’s ! » déclara une femme d’Atlanta. Un an
plus tard, la loi sur le droit de vote suspendait les clauses
restrictives qui avaient éliminé les électeurs noirs, à la suite de
campagnes militantes à Selma, dans l’Alabama, où la violence
policière avait scandalisé les Américains. Le système pervers
et destructeur de la ségrégation était à terre. La lutte contre les
discriminations continuait.
Ségrégation et apartheid
Comparer la ségrégation aux États-Unis et le système
d’apartheid sud-africain n’est pas incongru. Les deux systèmes
avaient pour principale caractéristique commune de maintenir le
pouvoir économique et politique de la population blanche en
séparant rigoureusement les « races » (« apartheid » signifie
« séparation » ou « ségrégation » en afrikans) et en privant les non-
Blancs des droits civiques. Pour cela, les moyens publics (police,
justice) et privés (lynchages, terreur) furent mobilisés.
La chronologie des systèmes cependant est différente, puisque
l’apartheid sud-africain se renforça avec la victoire des nationalistes
en 1948, tandis que la ségrégation américaine, légalisée en 1896,
s’affaiblit après 1945. Une autre différence tient en la classification
raciale plus variée en Afrique du Sud, puisque la loi de 1950 y
distinguait les Blancs (Whites) des métis (coloureds), des Indiens
(Asians) et des Noirs (Blacks), avec des droits spécifiques pour
chaque groupe : à partir de 1956, les métis furent représentés par
quatre élus blancs au Parlement.
En outre, l’apartheid sud-africain avait une dimension plus
totalitaire, en ce qu’il était une politique d’État, valable sur tout le
territoire, et mise en œuvre par les forces de répression de l’État.
Aux États-Unis, la ségrégation s’opérait à l’échelle des États
fédérés du Sud. L’État fédéral n’en était pas l’opérateur, mais laissa
faire, avant de s’y opposer.
Enfin, il existait une séparation géographique plus poussée en
Afrique du Sud, avec des territoires spécifiques (les bantoustans,
créés en 1951). Il y avait 10 bantoustans, définis selon des critères
ethniques arbitraires, constituant des « réserves noires » qui étaient
de véritables dépotoirs humains faits pour accueillir les non-utiles
(femmes, enfants, vieillards), tandis que les hommes travaillaient en
« Afrique du Sud » proprement dite. Les Noirs étaient donc privés
de leur citoyenneté et transformés en étrangers dans leur propre
pays 9.
V
Les soldats noirs américains pendant
la Première Guerre mondiale
Le principe retenu dans l’armée américaine était celui de la
ségrégation. Mais, pour les 200 000 soldats noirs qui
débarquent, la découverte de la société française fut une
bouffée de liberté.
Près de 370 000 soldats noirs s’engagèrent dans l’armée
américaine pendant la Première Guerre mondiale, parmi
lesquels 200 000 furent envoyés combattre sur le front. Cette
participation, modeste dans les chiffres, était le reflet de la
situation générale des Noirs américains au début du XXe siècle,
soumis à un racisme inflexible. Elle eut néanmoins des
conséquences majeures dans l’après-guerre. Au moment de la
mise en place de la conscription militaire, en mai 1917, se
posa la question de la mobilisation des Africains-Américains.
Pour les partisans de la ségrégation, qui régnaient en maîtres
dans le Sud et étaient fortement représentés au Congrès, il était
hors de question d’armer et de former militairement des
milliers de jeunes hommes noirs. L’influent sénateur du
Mississippi James Vardaman s’alarmait à la perspective de
soldats revenant du combat avec l’idée saugrenue que leurs
« droits politiques devraient être respectés ». Tous les
Américains blancs ne partageaient pas son point de vue,
beaucoup se réjouissant de ce que la guerre allait fortifier une
nation trop divisée. Le compromis fut le suivant : la
conscription inclurait les hommes noirs, mais à des postes non
combattants.
De leur côté, les Africains-Américains étaient sceptiques à
l’égard des envolées lyriques de Wilson sur la démocratie en
danger : alors qu’ils avaient été privés du droit de vote dans le
Sud, que les lynchages étaient monnaie courante, quel sens
cela avait-il de se battre pour cette fameuse démocratie ? « Les
Allemands ne m’ont rien fait, et s’ils m’ont fait quelque chose,
je leur pardonne 1 », expliqua un homme noir à Harlem en
avril 1917. Pourtant, les élites noires se rallièrent finalement
au conflit, par calcul stratégique.
Ainsi, W. E. B. Du Bois, responsable des études de la
NAACP, approuva immédiatement l’entrée en guerre du pays :
il envisageait l’émancipation de l’Afrique, et, pour les Noirs
américains, la possibilité de démontrer leur valeur militaire, ce
qui supposait qu’ils pussent s’engager selon les mêmes règles
que les Américains blancs. Au printemps 1918, les éditoriaux
de Du Bois dans The Crisis se firent très patriotiques :
« Oublions pour le moment nos revendications particulières et
serrons les rangs, épaule contre épaule avec nos camarades
blancs et les nations alliées qui se battent pour la démocratie. »
Très clairement, Du Bois attendait de l’engagement afro-
américain une forme de récompense, a minima le vote d’une
loi interdisant les lynchages. La fin de la ségrégation dans le
Sud était hors de portée, mais la multiplication des lynchages
pouvait être stoppée par l’intervention de l’État fédéral. Même
si tous les membres de la NAACP ne partageaient pas l’ardeur
militariste de Du Bois, son calcul était largement approuvé.
Sous commandement français
Une grande majorité des soldats afro-américains stationnés
en France furent employés à des tâches d’intendance : ils
étaient affectés dans les ports pour décharger les bateaux,
construisaient des casernes et des bâtiments divers, réparaient
les voies ferrées, acheminaient le courrier, cuisinaient. Peu à
peu, les soldats noirs américains furent intégrés aux unités
combattantes avec la création des 92e et 93e divisions (unités
uniquement composées d’hommes et comptant
40 000 soldats). Ils montèrent ainsi en ligne dès le printemps
1918. Le plus célèbre régiment était le 369e, formé de Noirs
new-yorkais, les « Harlem Hellfighters » qui comptaient dans
leurs rangs le fameux orchestre de jazz. À la suite d’une
décision de Pershing, les quatre régiments de la 93e division
furent placés sous commandement français aux côtés de
régiments français ; ils furent bien accueillis par les officiers
qui avaient besoin d’hommes, quelle que fût leur couleur de
peau, eux qui dirigeaient également des tirailleurs africains.
Les Africains-Américains se comportèrent avec bravoure, ce
qui valut à certains régiments de recevoir la croix de guerre.
Néanmoins, les gradés américains mirent en garde leurs
homologues français contre une trop grande familiarité avec
les Noirs, surtout des contacts trop personnels avec des
Françaises, pour ne pas compromettre le « prestige de la race
blanche ».
En raison d’un encadrement plus strict, les soldats noirs
avaient pour réputation, auprès des Français, de mieux se tenir
que les autres, au point que des maires de petites villes
s’adressaient à l’état-major : « Prenez vos soldats [blancs] et
envoyez-nous des vrais Américains, des Noirs 2. » Ils étaient si
étroitement surveillés que leurs baraquements ressemblaient à
des camps de prisonniers. Le principe de l’armée américaine
était celui de la ségrégation, à quelques exceptions près : on
trouvait notamment des cuisiniers noirs dans les unités
blanches. Les Africains-Américains étaient moins bien
nourris, habillés, entraînés, et devaient encaisser de multiples
avanies, quand ils n’étaient pas violentés, parfois tués, comme
à Saint-Nazaire où sévissait un soldat de la police militaire
américaine, surnommé « le tueur de nègres 3 ». Ils avaient à
mener leur propre guerre dans la guerre. Les Allemands
tentèrent de profiter de cette situation tendue en lançant par
avion des tracts indiquant : « Pouvez-vous aller dans un
restaurant où des Blancs dînent ? Pouvez-vous réserver un
siège dans un théâtre où il y a des Blancs ? Vous n’avez rien à
gagner, que des os brisés, des blessures horribles, une santé
ruinée ou même la mort. En Allemagne, nous aimons les
Noirs. »
Parallèlement, les soldats afro-américains découvrirent la
société française, ce qui représenta une immense bouffée d’air.
De retour chez eux, ils racontèrent, en idéalisant parfois les
choses, qu’en France la ségrégation n’avait pas cours, qu’il
leur était possible de s’asseoir dans les cafés où bon leur
semblait, qu’ils pouvaient, ô stupéfaction, converser avec des
femmes blanches, que la population était accueillante, bref,
que le mur d’hostilité et de méfiance qui séparait les Blancs
des Noirs aux États-Unis n’existait pas en France. La presse
noire américaine, qui parlait tant, de manière presque
romantique, de la France, soulignait indirectement l’injustice
régnant aux États-Unis.
Les Africains-Américains eurent aussi l’occasion de
rencontrer des Africains, qui combattaient au sein des
régiments coloniaux français. En dépit de la barrière
linguistique, les témoignages et les lettres suggèrent que cette
rencontre impressionna fortement les uns et les autres. Un
Noir américain confia sa surprise de s’être vu demander des
nouvelles des mutins de Houston par un Sénégalais 4. Les
échanges transatlantiques entre Noirs des différents continents
ne devaient plus cesser. Une forme de panafricanisme
populaire prenait forme, ce qui n’échappa pas à Du Bois, qui
se rendit à Paris en 1919 pour assister au premier « Congrès
panafricain », sous la présidence de Blaise Diagne, député de
Saint-Louis du Sénégal. Plusieurs milliers de vétérans afro-
américains et africains s’installèrent en France après-guerre,
pour échapper à la ségrégation ou à la férule coloniale.
Tour de vis
Dès l’armistice signé, l’état-major américain organisa le
rapatriement rapide des soldats noirs. Aucun ne fut convié au
défilé de la victoire du 14 juillet 1919 sur les Champs-Élysées.
Passé les flonflons officiels et populaires, une réalité bien grise
les attendait. Le sénateur Vardaman avait mis en garde contre
des soldats « cajolés par les Françaises » et préconisé un tour
de vis. Ainsi les vétérans noirs furent visés par les lynchages.
Les émeutes raciales de l’« été rouge » de 1919 signalèrent
une reprise en main dans tout le pays, y compris dans le Nord,
où les Noirs s’installaient massivement dans des quartiers de
centre-ville qui allaient se refermer sur eux comme des
prisons.
La récompense pour le sang versé n’était qu’une illusion,
mais les vétérans noirs créèrent leur mémoire propre de la
guerre, assez différente des discours officiels, où il n’était pas
seulement question de vaincre l’ennemi allemand, mais
d’abattre l’ennemi, bien américain, de la ségrégation et du
racisme.
VI
Mississippi, la leçon oubliée
Le cyclone Katrina, en août 2005, a pris les États-Unis de
court. Pourtant, en 1927, une crue du Mississippi mit déjà en
évidence les erreurs techniques et politiques commises dans
l’aménagement de la région. Mais aussi l’efficacité de
l’intervention de l’État, quelques années avant le New Deal.
Les pluies étaient tombées dru dès l’été 1926 dans le
Midwest, en saturant les sols et en gonflant les rivières. Les
premières inondations survinrent en septembre dans l’Iowa et
l’Illinois. Il plut encore tout l’automne, de telle sorte que les
eaux du Mississippi montaient lentement, inquiétant la
population. Mais les autorités et les ingénieurs expliquaient
d’un ton rassurant que les formidables digues enserrant le
fleuve tiendraient aisément. En avril 1927, les pluies
redoublèrent sous un ciel noir.
Le Mississippi défie les ingénieurs américains depuis un
siècle et demi. Son bassin de drainage est 20 % plus large que
celui du fleuve Jaune, deux fois plus large que celui du Nil ou
du Gange. Il couvre 41 % du territoire américain, de la
frontière canadienne au golfe du Mexique, de la Caroline du
Nord à l’Idaho. Dompter un tel monstre est une tâche
colossale 1.
Au milieu du XIXe siècle, trois des plus célèbres ingénieurs
du pays, Charles Ellet, Andrew Humphreys et James Eads,
s’affrontèrent férocement pour faire prévaloir leurs plans. Ellet
recommanda la construction de digues avec des ouvertures et
des réservoirs, de manière à laisser écouler progressivement un
trop-plein d’eau pour éviter une trop forte pression et une
rupture brutale. Par contraste, Humphreys, un ingénieur de
l’armée, préconisait des digues simples, dont une construction
bien calculée devait, selon lui, augmenter la vélocité du
courant et ainsi creuser le lit du fleuve afin de remédier au
problème principal posé par les digues : elles contraignent le
fleuve et haussent son niveau d’eau, de telle sorte qu’en cas de
rupture, un mur d’eau s’abat instantanément sur la région.
Quant à Eads, un ingénieur autodidacte, il prônait des digues
simples assorties de jetées pour contraindre les courants.
En 1879, le Congrès créa la Mississippi River Commission,
composée d’ingénieurs civils et militaires, chargée de trancher
entre les différents projets. La commission opta finalement
pour des digues simples, en suivant la proposition de
Humphreys. Le fleuve, qui pendant des siècles avait creusé
une vallée très large dans un équilibre délicat entre la terre, les
courants et les alluvions, était désormais enserré entre des
digues comme un vulgaire canal. Or, loin de creuser le lit du
Mississippi, ces digues n’eurent pour résultat que de faire
monter le niveau de l’eau. La commission fit donc rehausser
les digues, engageant une course sans fin entre le fleuve et les
hommes. À Morganza, en Louisiane, l’inondation de 1850 fut
contenue par une digue de 2,5 mètres ; dans les années 1920,
les digues avoisinaient 13 mètres de hauteur. Cette fois-ci,
elles semblaient infranchissables.
Et pourtant, en avril 1927, les eaux furieuses du Mississippi
rompirent les digues une à une. L’une des plus hautes, fierté
des ingénieurs, près de Greenville dans le Mississippi, céda
brutalement le 14 avril, en libérant une masse d’eau large d’un
kilomètre, représentant deux fois le volume d’eau des chutes
du Niagara. Les morts se comptèrent par centaines. Alors la
panique s’empara des villes plus en aval, Vicksburg, Natchez,
Bâton-Rouge et surtout La Nouvelle-Orléans, la plus peuplée
et prospère du Sud, le second port du pays 2.
Située en dessous du niveau du fleuve et du lac
Pontchartrain, La Nouvelle-Orléans en était protégée par des
digues dont les plus anciennes remontaient au XVIIIe siècle.
Face au danger imminent, les pompes, installées en 1913, ne
suffiraient pas ; on le savait. Des ouvriers réquisitionnés de
force ajoutèrent des sacs de sable par centaines de milliers
pour rehausser les digues. On posta sur elles des gardes qui
avaient ordre de tirer sur les saboteurs.
L’eau montait toujours. Le 29 avril, les autorités firent
dynamiter des digues en aval pour protéger la ville, en
sacrifiant les paroisses de Saint-Bernard et Plaquemines. La
politique des digues fermées, credo officiel des ingénieurs
depuis 1879, et qui s’était révélée désastreuse, prit fin ce jour-
là. La Nouvelle-Orléans fut ainsi sauvée.
Quelques jours plus tôt, le 22 avril, suite à des appels
angoissés du gouverneur du Mississippi, le président Coolidge
nomma son ministre du Commerce Herbert Hoover à la tête
d’un comité spécial chargé de venir en aide aux régions
sinistrées. Hoover s’était occupé avec succès de l’aide à la
Belgique pendant la Première Guerre mondiale, puis était entré
au gouvernement en 1920, en comptant appliquer à la
politique les principes de rationalité et d’efficacité des
ingénieurs disciples de Taylor 3. Pour Hoover, la crue de 1927
était l’occasion non seulement d’organiser les secours mais de
reconstruire la région et de démontrer ses compétences. Tout
était à faire : un million de personnes avaient perdu leur
maison, on comptait les victimes par centaines, par milliers
peut-être, et l’eau recouvrait l’équivalent de la Nouvelle-
Angleterre.
Hoover était à son affaire : homme décidé et méthodique,
son autorité se fit rapidement sentir dans l’organisation des
évacuations, le secours aux personnes déplacées. Il résida sur
place pendant deux mois, dormant souvent à bord d’un train
ou d’un bateau, travaillant d’arrache-pied. Par contraste avec
le président Coolidge, qui refusa obstinément de visiter la
région et perdit dans l’affaire tout son crédit, Hoover devint un
héros national. Lui et son équipe cultivaient leurs relations
avec les journalistes, qui le couvraient d’éloges : « l’homme le
plus efficace du gouvernement », « un homme pareil devrait
être à la Maison-Blanche », pouvait-on lire à la une des
quotidiens et des magazines.
Dans le Sud, où les relations entre Blancs et Noirs étaient
régies par le régime de ségrégation, les deux populations
furent traitées différemment. Les Blancs furent logés dans des
hôtels réquisitionnés, et approvisionnés par la Croix-Rouge,
tandis que des camps de toile, également tenus par la Croix-
Rouge, abritaient les réfugiés noirs, mal nourris, dormant à
même le sol humide, sans latrines, dans la puanteur, souffrant
de pellagre 4. Hommes, femmes et enfants devaient porter
autour du cou une pancarte avec leur nom et leur plantation, et
ne recevaient de la nourriture qu’en échange de travaux forcés.
La garde nationale les surveillait, baïonnette au canon. À la
moindre occasion, les coups pleuvaient. Le Ku Klux Klan, très
influent dans la région, veillait lui aussi. À Little Rock
(Arkansas), Lake Providence (Louisiane), Louisville
(Mississippi), plusieurs hommes furent lynchés.
Le Mississippi rentra finalement dans son lit en
septembre 1927. Le temps de la reconstruction était venu, que
Hoover entendait mener à sa main. Il leva 13 millions de
dollars auprès des grandes firmes, à quoi s’ajoutèrent les fonds
débloqués par la loi Jadwin votée en mars 1928 – malgré
l’opposition de Coolidge –, assurant près d’un milliard de
dollars de contributions fédérales à la reconstruction. C’était la
plus grande dépense de l’État en temps de paix. De nouvelles
digues furent construites, cette fois-ci avec des ouvertures, des
bassins, des canaux de dérivation, des barrages sur les
affluents. La région du Delta pansa ses plaies, mais certains
changements étaient irréversibles, en particulier l’accélération
de l’exode de la population noire : elle quitta en masse le delta
du Mississippi pour Cleveland, Detroit et Chicago – faisant de
cette ville la capitale du blues.
Auréolé de ses succès soigneusement mis en scène, Hoover
était désormais en route vers la Maison-Blanche. Il remporta
aisément l’élection présidentielle de 1928. Ce fut le dernier
candidat républicain à attirer les suffrages majoritaires de la
population noire – celle-ci allait se tourner, avec des millions
d’autres, vers Franklin Roosevelt et les Démocrates quatre ans
plus tard. Il est vrai que Hoover, en qui les Américains
fondaient tant d’espoirs, les déçut largement. Lui qui semblait
si accoutumé aux situations d’urgence comprit mal et trop tard
l’ampleur de la Grande Dépression.
Reste que, dans le delta du Mississippi, Hoover avait fait la
démonstration de ce qu’une action énergique menée par l’État
pouvait accomplir. La leçon fut retenue par Franklin
Roosevelt, qui s’inspira de son prédécesseur en créant en 1934
la Tennessee Valley Authority, un nouvel effort prométhéen
pour contrôler un fleuve capricieux. Quant à savoir si le
Mississippi est dompté, les ingénieurs se doutaient que ce
n’était pas le cas, d’autant que les digues n’avaient pas été
convenablement entretenues dans les années qui précédèrent
Katrina.
VII
Les cobayes de Tuskegee
Dans la région de Tuskegee, en Alabama, entre 1932
et 1972, 400 Africains-Américains atteints de la syphilis ont
été délibérément abandonnés à une issue mortelle.
La ségrégation raciale aux États-Unis, si centrale dans la
société de ce pays de la fin du XIXe siècle aux années 1960,
n’était pas affaire que de règlements juridiques, comme ceux
instituant des séparations plus ou moins strictes dans l’espace
public. Plus largement, elle était une manière de voir le
monde, de se représenter les hommes en société, de penser les
sciences, la médecine, ce que Michel Foucault appelle la
« gouvernementalité des corps ». Ce « racisme en actes » est
au cœur de l’« expérience Tuskegee », menée entre 1932
et 1972 en milieu rural et isolé, dans la région de cette
bourgade de l’Alabama où vivait une importante population
afro-américaine 1.
À Tuskegee, comme ailleurs dans le Sud profond, la
ségrégation imposait sa loi. Menée sous l’égide du Public
Health Service (PHS), une agence fédérale notamment en
charge de la lutte contre les maladies contagieuses, y compris
vénériennes, cette expérience concerna un groupe de quatre
cents hommes noirs sélectionnés par le PHS parce qu’atteints
de syphilis. Les médecins pensaient alors que la syphilis avait
des effets spécifiques sur les Africains-Américains.
L’argument pour l’expérience Tuskegee était en effet que la
syphilis chez les Noirs était d’une variété différente, qui
nécessitait une étude particulière. D’une manière générale, la
syphilis suscitait une littérature médicale importante dans les
premières décennies du siècle : une littérature où se mêlaient
les arguments scientifiques et moraux. La syphilis, expliquait-
on, était la conséquence de la dépravation, de l’immoralité, de
familles instables et de comportements non civilisés. Cette
maladie n’existait pas au temps de l’esclavage, « quand les
Noirs étaient tenus », mais elle s’était répandue depuis sa fin.
Elle allait de pair avec des discours alarmistes sur les ravages
de la lubricité, la baisse de la natalité, et la prolifération de la
folie et du crime. Elle justifiait, entre autres arguments, la
prohibition des relations sexuelles entre Noirs et Blancs.
Il ne s’agissait initialement que d’une étude de quelques
mois, menée pour suivre un groupe d’hommes malades à qui
les médecins avaient administré un traitement contre la
syphilis (alors peu efficace). Mais, alors que la période
d’observation touchait à sa fin, en 1933, Oliver Wenger, le
directeur de la division des maladies vénériennes du PHS,
impulsa à l’étude un nouvel élan. Il ne s’agissait désormais
plus de mesurer les effets du traitement, mais de réaliser une
expérience d’observation de la nature : en l’occurrence, de
mesurer les effets de la syphilis sur un groupe d’hommes non
soignés. L’expérience Tuskegee changea de nature lorsqu’il fut
décidé délibérément de la prolonger, alors que la diffusion
large de la pénicilline, à partir de la fin des années 1940,
permettait enfin de traiter efficacement la maladie. En toute
connaissance de cause, le PHS laissa ces hommes dépérir.
Comment s’assurer de la coopération des « sujets » ?
Initialement, les rendez-vous fixés n’étaient pas tenus, car les
hommes craignaient apparemment d’être appelés sous les
drapeaux. On leur expliqua alors qu’ils étaient malades et
qu’ils pourraient être soignés gratuitement. Les hommes
pensaient être traités pour le « bad blood » (« mauvais sang »),
une expression afro-américaine désignant les maladies
vénériennes. Pour les rassurer, Eunice Rivers, une infirmière
noire, avait la charge de distribuer de l’aspirine, de l’eau
gazeuse, des repas chauds le jour de l’examen. Eunice Rivers
suivit les opérations pendant quarante ans, et elle eut un rôle
central dans l’expérience : elle rassurait les malades et notait
scrupuleusement l’évolution de leur maladie. Les médecins
soignaient un peu les syphilitiques avec des pommades à
l’arsenic, même si l’un d’eux avoua : « Nous attendions que
les patients meurent. » L’objectif était d’observer les progrès
de la maladie, ses liens avec les maladies cardiovasculaires et
neurologiques, puis, in fine, d’autopsier les corps. Pour
convaincre les familles réticentes, on proposait 50 dollars
d’assurance décès. Rivers réussit à obtenir l’agrément des
familles dans la quasi-totalité des cas.
Il fallait cependant s’assurer que les hommes ne fussent pas
traités par une autorité médicale concurrente. Les employés du
PHS prévinrent les médecins de la région en leur donnant des
listes de « sujets » et veillèrent à ce que l’armée, qui mobilisa
plusieurs hommes pendant la guerre, ne les traitât pas non
plus. Malgré ces efforts, certains de ces hommes réussirent à
se procurer un peu de pénicilline au début des années 1950,
mais pas à des doses suffisantes.
L’expérience Tuskegee ne fut jamais menée secrètement.
Treize rapports furent publiés dans des revues médicales
importantes (sous le titre « Syphilis non traitée chez le Noir »),
sans susciter la réprobation des lecteurs médecins. C’est un
article paru dans le Washington Star en juillet 1972 qui dévoila
le scandale et interrompit l’expérience, qui se poursuivait alors
que la plupart des « sujets » étaient décédés.
Ce genre d’études, sans intérêt scientifique ou médical,
procédait d’une représentation du corps noir, avec des
particularités physiologiques supposées qu’il s’agissait de
confirmer et reconfirmer. Toute l’étude était fondée sur
l’existence d’une disparité raciale et sur des preuves médicales
de cette disparité. Au vrai, ce n’était pas une étude sur la
syphilis, mais une étude sur la syphilis chez des hommes noirs,
dont le corps n’était plus considéré que comme une simple
matière vivante où agissait la maladie. Les justifications
biologiques et culturalistes étaient ainsi intimement mêlées. Le
cas Tuskegee est sans doute extrême par la violence infligée
aux personnes, mais il est éclairant en ce qu’il illustre, jusque
tard dans le siècle, ce que la ségrégation a fabriqué : un
racisme structurel, ayant pour objet de veiller à l’harmonie
entre l’ordre naturel et l’ordre social. L’ordre de la ségrégation
était celui d’une cohérence entre la nature des corps et la
société qui met les corps au travail et règle leurs
comportements.
VIII
Martin Luther King,
la voix noire de l’Amérique
Le 3 avril 1968, à Memphis (Tennessee), Martin Luther
King prononça un discours prémonitoire : « Comme tout le
monde, j’aimerais vivre longtemps encore […] mais cela m’est
égal maintenant […] car j’ai vu la Terre promise. Mais je ne
l’atteindrai peut-être pas. Mais je veux que vous sachiez que
nous, en tant que peuple, atteindrons la Terre promise. Et je
suis heureux ce soir. » Le lendemain, en fin d’après-midi, alors
qu’il bavardait avec ses collaborateurs au balcon du motel
Lorraine, un établissement miteux du centre-ville de la capitale
du blues, un coup de feu claqua. King s’effondra, la nuque
brisée. Il mourut une heure plus tard à l’hôpital Saint-Joseph.
L’autopsie indiqua que son cœur, épuisé par treize ans de
combat pour les droits civiques, ressemblait à celui d’un
homme de 60 ans, lui qui n’en avait que 39.
Alors que de son vivant King subit les assauts de critiques
virulents, que même certains de ses collaborateurs les plus
loyaux s’étaient éloignés dans les derniers temps, King mort
rassembla la nation. Le 9 avril 1968, 300 000 personnes
assistèrent à ses funérailles à Atlanta – sa ville natale –, lors
d’une journée de deuil national. Les drapeaux étaient en berne,
tandis que des émeutes de colère et de désespoir éclataient
dans les ghettos noirs de plus de cent villes, faisant quarante-
six victimes.
Récipiendaire du prix Nobel de la paix, Martin Luther King
est aussi le seul Américain, avec George Washington, à être
commémoré chaque année par un jour férié, le troisième lundi
de janvier, et sa mémoire est honorée à travers le monde.
Pourtant, que sait-on de cet homme, au-delà du fameux
discours I Have a Dream ? Au-delà de la légende consensuelle
et des honneurs post-mortem sous lesquels son histoire
disparaît ? Retour sur la vie, plus complexe qu’il n’y paraît,
d’une grande figure du XXe siècle 1.
En 1929, année de naissance de King dans une famille de
pasteurs noirs d’Atlanta, le sud des États-Unis était
juridiquement et socialement régi par le système de la
ségrégation.
L’Église était une affaire de famille chez les King : sa mère,
Alberta, jouait comme organiste dans l’église baptiste
d’Ebenezer, à Atlanta, où son propre père officiait comme
pasteur. Le père de King, Michael – il changera de nom dans
les années 1930, préférant celui, plus respectable, de « Martin
Luther » –, d’origine rurale modeste, avait débuté comme
pasteur dans de petites églises des environs d’Atlanta, avant
d’épouser Alberta Williams en 1926 et de remplacer son beau-
père à la tête de l’église d’Ebenezer en 1932.
Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, lorsque les
esclaves se convertirent massivement au christianisme, les
pasteurs noirs ont joué un rôle essentiel dans les communautés
afro-américaines. Pendant l’esclavage, l’Église noire, appelée
« Église invisible », était quasi clandestine puisque les
esclaves avaient interdiction de se réunir indépendamment de
leurs maîtres. Les prêcheurs esclaves, souvent illettrés et peu
au fait de la théologie, disaient la messe la nuit ou le
dimanche, dans des lieux isolés.
Après la guerre de Sécession (1861-1865), les pasteurs
conservèrent leur place éminente : ils représentaient leurs
fidèles auprès des autorités, organisaient souvent la résistance
à la ségrégation, fournissaient des services d’assistance aux
pauvres, géraient des orphelinats et des écoles… Ils
choisissaient dans la parole biblique des messages de
délivrance, comme le récit de Moïse menant son peuple vers la
Terre promise, plutôt que la litanie, habituelle chez les
Américains protestants, de la dénonciation de l’immoralité des
hommes. Aux sermons d’obéissance, ils préféraient les paroles
de compassion et la promesse d’une délivrance prochaine. Les
services religieux faisaient appel à l’émotion, exprimée par la
danse et la musique et permettant d’établir un lien personnel
avec Dieu, considéré comme un libérateur et un ami.
Depuis la fin du XIXe siècle, les Églises noires étaient
regroupées en associations nationales dont les plus importantes
étaient l’African Methodist Episcopal Church et, surtout, la
National Baptist Convention, dont le père de King était un
dignitaire. Celui-ci était un pasteur noir baptiste typique : bon
orateur, mais aussi chef communautaire organisant des soupes
populaires pendant la Grande Dépression ou mobilisant ses
ouailles pour obtenir le droit de vote.
Comme tous les enfants mâles de la bourgeoisie noire
locale, Martin Luther King fut élève au Morehouse College
d’Atlanta ; il avait deux ans d’avance. Il songeait alors à une
carrière de juriste, tout en se faisant connaître par son caractère
aimable et son peu d’appétence pour la religion : lorsqu’un de
ses camarades apprit qu’il décida de devenir pasteur, il
s’esclaffa tant la nouvelle lui parut incroyable !
Pourtant, en 1948, son diplôme en poche, King entra
effectivement au séminaire de Crozer en Pennsylvanie. Ce
séjour à Crozer le transforma en étudiant acharné. Peut-être,
suggère son biographe Taylor Branch, parce que, pour la
première fois de sa vie, il avait affaire à des condisciples
blancs et qu’il entendait les dépasser ? King s’initia alors à
l’évangélisme social, lut Gandhi. Il était déjà réputé parmi les
étudiants pour l’éloquence de ses sermons, qu’il perfectionnait
au moyen de cours d’art oratoire ; il apprit à scander ses
discours avec ses mains, à poser sa voix.
En 1951, le jeune homme commença des études de doctorat
de théologie à Boston University : un choix pour le moins
inhabituel. Les pasteurs noirs docteurs en théologie étaient
rarissimes et peu appréciés : ils étaient réputés, de par leur
éducation, trop abstraits pour attirer les fidèles. Mais King
envisageait sans déplaisir une carrière universitaire au cas où
aucune église ne voudrait de lui. En juin 1953, il épousa
Coretta Scott, qui jouera un rôle discret, mais important, dans
le mouvement pour les droits civiques.
L’occasion d’un pastorat se présenta cependant à King en
mai 1954 : il accepta alors de diriger l’église baptiste de
Dexter, à Montgomery, capitale de l’Alabama, où il restera
jusqu’en 1960, date à laquelle il fut nommé à l’église
d’Ebenezer. Cet engagement intervint deux semaines après
que la Cour suprême rendit l’arrêt Brown v. Board of
Education, le 17 mai 1954 : celui-ci déclarait
anticonstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques.
King commença ainsi sa carrière de pasteur au moment où
s’amorçaient les plus grands bouleversements politiques des
États-Unis depuis la guerre de Sécession.
Tout occupé à réorganiser son église et à écrire ses
sermons, King termina sa thèse en hâte, à tel point qu’il plagia
des passages d’autres travaux, comme l’a récemment révélé
l’historien Clayborne Carson, éditeur des archives King aux
presses universitaires de l’université de Stanford 2. Au fond,
King n’était ni un théologien important ni un intellectuel
créatif. Mais il possédait d’autres qualités propres aux grands
pasteurs et aux grands politiques : le talent oratoire,
l’opiniâtreté, le sens tactique, et aussi, sans doute, la capacité à
comprendre précocement son rôle historique. Ce rôle, il eut
bientôt l’occasion de le faire valoir.
Depuis quelques années, les militants de la NAACP avaient
mis au point une stratégie pour lutter, au cas par cas, contre la
ségrégation : il s’agissait de provoquer une arrestation pour
déclencher un procès, puis de faire appel, en espérant que la
Cour suprême s’emparerait du dossier et finirait par déclarer
inconstitutionnelle la ségrégation dans le lieu concerné (école,
transports, etc.). La démarche avait été couronnée de succès en
1946, lorsque la Cour suprême rendit illégale la ségrégation
dans les bus voyageant d’État à État. C’est cette stratégie
également qui triompha avec l’arrêt Brown en 1954.
Il s’agissait une nouvelle fois, par le même stratagème, de
mettre fin à la ségrégation dans les bus locaux du Sud. Rosa
Parks, couturière noire d’une quarantaine d’années, militante
de la NAACP, accepta de lancer la contestation à Montgomery,
dans l’Alabama. Le 1er décembre 1955, elle refusa de laisser sa
place dans un bus à un voyageur blanc. Le conducteur menaça
d’appeler la police : « Ne vous gênez pas », répondit-elle. Elle
fut arrêtée sur-le-champ. Dans les jours qui suivent, les Noirs
de Montgomery entamèrent le boycottage de la compagnie de
bus. L’arme du boycottage n’était pas nouvelle. Elle avait déjà
été utilisée dans le Sud, par exemple lorsqu’en 1952, le
militant Theodore Howard avait appelé à ne plus fréquenter les
stations-service du Mississippi, qui refusaient aux Noirs
l’accès à leurs toilettes. Howard sillonna ensuite la région pour
populariser ce moyen d’action plus radical que les méthodes
juridiques de la NAACP. Il vint même discourir à
Montgomery quelques jours avant l’arrestation de Parks.
Au cas où le boycott s’éterniserait, les militants créèrent la
Montgomery Improvement Association (MIA) pour faciliter
l’entraide entre les passagers noirs. King, homme neuf et qui
n’avait pas encore d’ennemis, fut choisi par le chef local de la
NAACP, Edgar D. Nixon, et par l’influent pasteur Ralph
Abernathy, pour diriger la MIA.
« Si nous avons tort, s’exclama King lors du premier
meeting dans une église du centre de Montgomery, alors c’est
Dieu tout-puissant qui a tort ! Si nous avons tort, alors, la
justice n’est qu’un mensonge ! » La foule répondit de manière
enthousiaste. Un orateur était né, avec son lyrisme
caractéristique, truffé de métaphores bibliques. Le boycott de
Montgomery durera trois cent quatre-vingt-un jours… Plus
d’un an sans transports publics ! Un système de covoiturage
fut mis en place avec l’aide des automobilistes et de chauffeurs
de taxis volontaires, tandis que beaucoup de gens allaient à
bicyclette, en carriole à mule, ou simplement à pied sur des
kilomètres, de leur domicile à leur lieu de travail. Une collecte
de chaussures fut organisée par les églises noires de tout le
pays.
La compagnie de bus, dont les véhicules circulaient
presque à vide, se trouvait au bord de la faillite. Plusieurs
Blancs de la ville, furieux, rejoignirent le Ku Klux Klan et le
White Citizens’ Council, une organisation fondée en 1954, en
principe moins violente que le Klan, mais tout aussi raciste.
Des cocktails Molotov et des bâtons de dynamite furent jetés
sur les maisons de King et d’Abernathy ainsi que sur des
églises.
King fut emprisonné deux semaines à des fins
d’intimidation. Le pays tout entier tourna ses yeux vers
Montgomery, et le pasteur devint une personnalité nationale.
Lors de ses voyages dans le Nord pour lever des fonds, des
foules se déplaçaient pour l’entendre. Décriée au début par des
caciques de la NAACP, qui se méfiaient des actions militantes
de masse au motif qu’elles risquaient d’entraîner une réaction
violente des extrémistes blancs, la mobilisation des Noirs par
le boycott fut couronnée de succès : en novembre 1956, la
Cour suprême autorisa les passagers noirs à s’asseoir où ils
voulaient dans les transports en commun du pays. Ce qui
commença comme une action judiciaire se transforma en
mouvement populaire et non violent. En cela, le boycott des
bus de Montgomery est fondateur du mouvement pour les
droits civiques. En outre, un homme politique était né.
Cependant, les dirigeants de la NAACP voyaient d’un
mauvais œil l’irruption de King sur la scène publique. L’un
d’eux, Thurgood Marshall, futur juge de la Cour suprême, le
considérait comme un « agitateur irresponsable ». Mais le vent
avait tourné : la résistance raciste empêchait l’application des
décisions de justice. Ainsi, en 1957, à Little Rock, dans
l’Arkansas, le gouverneur Orval Faubus mobilisa la garde
nationale et fit fermer les écoles publiques plutôt que
d’accepter la déségrégation des établissements scolaires. La
ségrégation aujourd’hui, la ségrégation demain, la ségrégation
pour toujours ! » pouvait s’exclamer George Wallace,
gouverneur de l’Alabama.
La nouvelle génération de militants noirs dut donc trouver
d’autres moyens d’action pour abattre la ségrégation et
conquérir le droit de vote. En février 1960, une vague de sit-in,
inspirée des méthodes de Gandhi en Inde, commença à
Greensboro, en Caroline du Nord. Quatre étudiants noirs
s’assirent dans la cafétéria d’un magasin Woolworth réservée
aux Blancs. Les serveuses – noires – étaient embarrassées,
mais personne n’osa expulser les quatre militants. Le
lendemain, les protestataires étaient dix-neuf ; on en
dénombrait quatre-vingt-cinq le surlendemain. Puis les sit-in
s’étendirent à toute la région.
Autre moyen d’action : les Freedom Rides, « voyages de la
liberté » qui consistaient à faire voyager dans les États du Sud,
en bus, des jeunes Noirs et Blancs, les Riders, qui apportaient
leur soutien à la population noire et testaient les lois de
ségrégation. Le premier bus des Freedom Rides quitta
Washington pour La Nouvelle-Orléans le 4 mai 1961 : le trajet
fut émaillé de violences, les Blancs racistes et les autorités
entendant mettre fin à cette provocation. Le 13 mai, King
accueillit les Riders à Atlanta et leur recommanda de ne pas
traverser l’Alabama. Peine perdue. Le lendemain, près de la
petite ville d’Anniston, une foule vociférante mit le feu au bus
et tenta de bloquer ses portes pour que les voyageurs soient
brûlés vifs. Un policier les fit sortir in extremis et empêcha
leur lynchage.
Les rescapés, parvenus à Birmingham, furent attaqués par
des membres du Klan. Plusieurs d’entre eux furent
hospitalisés, avant d’être chassés en pleine nuit par les
médecins qui craignaient l’irruption de la foule manifestant à
l’extérieur… Les Riders blancs, considérés comme des traîtres
à leur race, étaient particulièrement visés. Les militants
trouvèrent finalement abri dans une église noire. Leur vie ne
tenait plus qu’à un fil : le voyage dut s’interrompre. Mais
d’autres furent organisés, de nouveaux Riders prenant le relais
de celles et de ceux qui étaient jetés en prison, suscitant à
chaque fois des vocations.
Les résultats des Freedom Rides furent multiples. D’abord,
le courage de ces quelque quatre cent cinquante jeunes
militants prêts à mettre leur vie en péril galvanisa les Noirs du
Sud, notamment ceux des petites villes et des campagnes
traversées par les Riders 3. Ensuite, les Riders contraignirent le
gouvernement fédéral à intervenir, lui qui restait si
pusillanime. Jusqu’alors en effet, le pouvoir exécutif américain
tergiversait pour déségréguer le Sud. Ainsi, le président
Eisenhower, sceptique quant à la possibilité de changer la
situation, n’avait consenti qu’en juin 1958 à rencontrer Martin
Luther King, après que l’armée avait dû intervenir à Little
Rock pour imposer la réouverture des écoles publiques.
Élu en 1960, John Fitzgerald Kennedy était
personnellement favorable à la déségrégation, mais ce n’était
pas une priorité pour lui. Avec son frère Robert, au ministère
de la Justice, ils intervinrent prudemment en faveur des droits
civiques – surtout Robert, d’ailleurs, qui finit par persuader
John que ceux-ci constituaient une priorité du mandat
présidentiel. En 1961, l’Attorney General (l’équivalent du
ministre français de la Justice) exprima la position officielle de
l’administration : « Je pense que la décision de déségréguer les
écoles publiques était la bonne. Mais mon avis n’a pas
d’importance. C’est la loi. Certains pensent que c’était une
mauvaise décision. Peu importe. C’est la loi. » À l’été 1961, il
exigea que les gares routières soient déségréguées et mobilisa
la garde nationale pour escorter les bus des Riders.
Le troisième effet des Freedom Rides fut de révéler à tous
les Américains la violence des partisans de la ségrégation par
l’intermédiaire de la télévision naissante. Car le mouvement
pour les droits civiques fut aussi une bataille de
communication. Et ça, Martin Luther King l’a compris le
premier. Les méthodes d’action, les lieux d’intervention
étaient choisis pour bénéficier du plus grand retentissement
médiatique possible. Mais le succès ne fut pas toujours au
rendez-vous.
Ainsi en 1961 à Albany, une petite ville tranquille de
Géorgie où un groupe très actif de militants organisa, à partir
de l’été, des manifestations, des sit-in, des boycotts : le but
était de mobiliser la population noire et de pousser les
autorités locales à intervenir brutalement, ce qui attirerait
l’attention des médias et pousserait le gouvernement à réagir.
King arriva à Albany en décembre pour évaluer la situation
et donner des conseils. Mais le chef de la police, Laurie
Pritchett, comprit qu’il devait éviter les confrontations
violentes ainsi que le regroupement des militants arrêtés dans
la même prison. En outre, les manifestants commirent l’erreur
de protester trop généralement contre la ségrégation, sans
choisir un lieu ou une institution précise qui cristalliserait les
énergies. Et puis des divisions se firent jour entre les jeunes
Noirs radicaux, qui voulaient en découdre avec la police, et
King, qui tenait aux principes de non-violence. Le mouvement
s’étiola peu à peu. Mais la leçon d’Albany, à savoir déterminer
un objectif précis pour garantir l’efficacité de la contestation,
fut retenue pour la suite.
L’attention du pasteur se déplaça alors vers Birmingham,
dans l’Alabama voisin. King s’y rendit au printemps 1963, à la
demande d’un pasteur local, Fred Shuttlesworth, militant des
droits civiques, qui avait échappé à plusieurs attentats du Ku
Klux Klan. Ensemble, ils mirent au point le projet « C »
comme « Confrontation » visant à exposer crûment la violence
de la police locale, et en particulier de son chef, « Bull »
O’Connor. Une manifestation réunissant des hommes, des
femmes et des enfants fut organisée contre laquelle les forces
de l’ordre utilisèrent des lances à eau redoutables de
50 kilogrammes de pression par centimètre carré, des gaz
lacrymogènes, des chiens d’attaque.
Le spectacle des manifestants lacérés par les crocs des
chiens et culbutés par les jets d’eau fit le tour du monde. Plus
de trois mille personnes furent emprisonnées, parmi lesquelles
Martin Luther King. C’est lors de ce séjour en prison que le
pasteur écrivit sa fameuse « Lettre de la prison de
Birmingham », où il affirma la nécessité de la désobéissance
civique et des actions de protestation non violentes, aux
résultats plus rapides que les décisions juridiques ou
législatives : « Pendant des années j’ai entendu le mot
“attendez”, mais c’est un mot qui signifie “jamais”. […] Nous
attendons depuis plus de trois cent quarante ans… il y a un
moment où la patience est à bout, et où les hommes ne veulent
plus vivre dans les abysses du désespoir. »
Les violences de Birmingham se soldèrent, le 15 septembre
1963, par la mort de quatre adolescentes dans un attentat
perpétré par des membres du Klan dans une église baptiste
connue pour être un centre actif du mouvement des droits
civiques ; deux autres jeunes de 13 et 16 ans furent tués, à leur
tour, par la police, lors de la manifestation de protestation qui
suivit.
Mais Martin Luther King se trouvait déjà sur d’autres
fronts. À l’été 1963, une grande manifestation pour les droits
civiques était prévue à Washington. Tous les militants ne
s’accordaient pas sur son objectif. S’agissait-il de soutenir
Kennedy face aux Démocrates sudistes du Congrès, les
partisans les plus acharnés de la ségrégation, comme le
souhaitaient les plus modérés, ou de dénoncer la mollesse de
l’administration fédérale, comme l’entendaient les plus
radicaux ? Pour King, cette marche devait servir à présenter
devant la Maison-Blanche les revendications des Noirs et à
démontrer la popularité nationale du mouvement. Et puis
Washington était alors une ville très sudiste, avec une majorité
noire vivant dans des conditions de pauvreté sordides, soumis
à une très dure ségrégation.
En prévision de l’événement, les télévisions avaient installé
plus de caméras que pour l’inauguration officielle du
président. Dans la matinée du 28 août, une myriade de bus,
d’automobiles et de trains convergea vers la capitale,
déversant sur les pelouses du mall plus de 250 000 personnes
venues de tout le pays. Dans la moiteur de la fin d’après-midi,
après bien d’autres orateurs, King prit enfin la parole.
Avec ses intonations caractéristiques, il dénonça
l’oppression, promit de continuer la lutte jusqu’à la victoire,
affirma que les Noirs ne seraient pas satisfaits tant qu’on les
parquerait dans des ghettos sans espoir, demanda que justice
passe. Le discours était écrit, bien écrit même, mais pas
inoubliable et un peu court. Suivant l’encouragement d’une
voix féminine l’exhortant à poursuivre, et sentant que la foule
attendait plus, le grand orateur se lança alors dans une
improvisation à la rhétorique typique des sermons des églises
baptistes noires, notamment par l’utilisation de l’anaphore,
c’est-à-dire de la répétition d’un mot ou d’un groupe de mots :
« I have a dream » est répété huit fois, « let freedom ring »,
« que la liberté résonne » quatre. À chaque fois, la foule
approuva en criant « Amen ! ».
Ce discours ne mit pas fin au racisme ni à la pauvreté ; il
n’empêcha pas les ghettos d’exploser et les partisans de la
ségrégation de dynamiter les églises et de brûler des croix
enflammées. Mais il transforma une manifestation en
événement historique par le rappel des idéaux de justice et
d’égalité, par la demande que la couleur de peau ne soit pas un
handicap ou un malheur aux États-Unis. Un siècle plus tôt, le
19 novembre 1863, Lincoln avait prononcé son discours de
Gettysburg dans lequel il interprétait la guerre de Sécession
comme une lutte pour la liberté, dans la lignée des idéaux
fondateurs de son pays. Le discours de King lui faisait écho, et
se hissa à son niveau.
Dans la foulée du discours de Washington, le magazine
Time fit de King son « homme de l’année » pour 1963.
Surtout, le prix Nobel de la paix lui fut attribué l’année
suivante. La place centrale de King dans le mouvement des
droits civiques était reconnue de tous.
Dans son discours de remerciement à l’université d’Oslo, le
11 décembre 1964, King suggéra que le prix lui avait été
attribué pour saluer la méthode de la non-violence, et il élargit
son propos aux questions de pauvreté : « Les nations opulentes
doivent faire leur possible pour combler le gouffre entre la
minorité riche et la majorité pauvre. » Mais King, tenté de
« rester au sommet de la montagne », affirmait aussi qu’il
devait « retourner dans la vallée, une vallée où des milliers de
Noirs sont brutalisés, intimidés, et parfois tués dès qu’ils
tentent de s’inscrire sur les listes électorales pour exercer leur
droit de vote » 4.
Dans la « vallée », King y retourna dès les premiers mois
de 1965. Il s’agissait en effet d’œuvrer pour que partout les
Noirs puissent s’inscrire normalement sur les listes électorales.
Ainsi à Selma, dans l’Alabama, seuls 1 % des habitants noirs
pouvaient voter, la commission d’inscription n’ouvrant ses
portes que deux jours par mois, selon des horaires
imprévisibles… En 1965, trois marches de protestation furent
organisées, de Selma à Montgomery, à 80 kilomètres. La
première, le 7 mars, fut bloquée par la police sur un pont
enjambant la rivière Alabama : dix-sept marcheurs furent
blessés, certains gravement, au cours de cette journée passée à
la postérité sous le nom de Bloody Sunday, « le dimanche
sanglant ». La deuxième marche, deux jours plus tard, menée
par King, rebroussa chemin pour éviter une nouvelle
confrontation. La troisième marche intervint le 19 mars 1965.
King en était aussi. Le cortège s’étira sur la route nationale 80
vers Montgomery, essuyant sur son passage insultes et coups.
Les événements de Selma, après ceux de Birmingham et le
discours de Washington, émurent l’Amérique tout entière. Un
an après le vote de la loi en faveur des droits civiques, qui
rendit illégale la ségrégation dans les lieux publics, le
président Johnson signa enfin la loi sur le droit de vote en
juillet 1965 : elle interdit tous les stratagèmes juridiques pour
empêcher les Noirs d’en bénéficier.
Incontestablement, ces mobilisations s’étaient révélées
indispensables à l’obtention des droits civiques. Aux yeux des
historiens en effet, il est clair que sans la mobilisation
populaire pour les droits civiques et sa couverture par les
médias, qui obligèrent le pouvoir politique à intervenir, la
ségrégation serait restée en place. C’est ce que King comprit le
premier : des manifestations non violentes constituaient le
moyen le plus efficace pour abattre la citadelle « Jim Crow ».
King pouvait dès lors tourner son attention vers d’autres
problèmes, au-delà du Sud. Il s’intéressa d’abord à la situation
dans le nord des États-Unis. Depuis la Première Guerre
mondiale, des milliers de Noirs du Sud avaient migré vers les
grands centres urbains du Nord où, en principe, leurs droits
civiques étaient respectés. Chicago était ainsi devenu la
« capitale noire » des États-Unis. Mais, si la ségrégation n’y
existait pas en droit, elle était appliquée de fait : à Chicago
comme à New York, Detroit ou d’autres mégapoles, les Noirs
vivaient dans des quartiers réservés, ghettos d’où ils ne
peuvent sortir et où la misère se trouve concentrée. C’est à
cette ségrégation spatiale que King tenta désormais de
s’attaquer. Mais fin 1966, il quitta Chicago sans avoir réussi à
améliorer la situation. Le séjour à Chicago accentua la
dimension de classe dans l’analyse par le pasteur des inégalités
en Amérique. En 1967 et 1968, son discours politique se
gauchisa : King dénonça les méfaits du capitalisme et souhaita
même que les États-Unis se dirigent vers une forme de
« socialisme démocratique ». Tout en condamnant le
communisme, matérialiste et dictatorial, il exprimait des idées
qui le plaçaient à gauche du Parti démocrate et l’isolaient des
élites politiques. En outre, son opposition à la guerre du
Vietnam, exprimée mezzo voce dès 1965, puis vigoureusement
à partir de 1967, lui aliéna le gouvernement et attisa les
soupçons du FBI.
Le point culminant de l’évolution politique de King fut la
Poor People’s Campaign, la « campagne des pauvres gens »,
lancée en 1968 afin de mobiliser les plus démunis selon les
recettes éprouvées des droits civiques. Le projet consistait à
faire converger les « pauvres gens » vers Washington afin de
réclamer un salaire minimum, de meilleures conditions de
logement, etc. Mais King ne parvint pas à entraîner les autres
figures des droits civiques, qui considéraient ses demandes
comme irréalistes et risquant d’entraîner, par réaction, le retour
des conservateurs au pouvoir. C’est dans cette situation
difficile que King se trouvait, le 4 avril 1968, lorsque sa vie
prit brutalement fin sur le balcon du motel Lorraine.
Cette dernière phase de la vie de King a fait l’objet de
moins d’attention publique et scientifique que les années de
gloire qui précèdent. Elle témoigne d’un homme moins
consensuel que son mythe post-mortem. D’un homme de plus
en plus seul et fatigué qui réfléchissait à la manière d’élargir le
mouvement qu’il lança treize ans plus tôt à des questions qui
n’étaient plus seulement raciales, mais qui relevaient de la
place des États-Unis dans le monde et des inégalités sociales
produites par leur économie. Un programme sans doute trop
ambitieux, eu égard à un rapport de force politique qui ne lui
était pas favorable sur ces terrains-là.
IX
JFK : voulait-il vraiment des droits
pour les Noirs ?
Pour Kennedy, la question des droits des Noirs était loin
d’être une priorité. Mais elle prit sous son mandat des
proportions nouvelles. Et finit par imposer au président
d’ouvrir un chantier qui n’était pas le sien.
Au moment de l’élection de Kennedy, le 8 novembre 1960,
le mouvement pour les droits civiques était déjà bien lancé. Le
boycott des bus de Montgomery (Alabama) initié par Rosa
Parks en 1956, la création de la SCLC de Martin Luther King
et l’activisme des jeunes militants du Student Nonviolent
Coordinating Committee (SNCC) et du Congress of Racial
Equality (CORE) avaient placé la situation des Noirs dans le
sud des États-Unis au centre de la politique américaine. Les
gains politiques, cependant, étaient encore modestes, tant la
résistance des partisans de la ségrégation était forte. En outre,
à Washington, le pouvoir exécutif s’était jusque-là montré
hésitant.
Si la Cour suprême avait interdit la ségrégation dans les
écoles publiques par le fameux arrêt Brown v. Board of
Education de 1954, celle-ci restait de facto une réalité du Sud,
faute de volonté pour faire respecter la loi. Le président
Eisenhower ne faisait pas mystère de son scepticisme quant à
la possibilité de changer la situation : « On ne légifère pas sur
la morale », expliquait-il. Il soutint du bout des lèvres la
décision Brown, tout en pestant en privé contre le président de
la Cour suprême, Earl Warren, dont la nomination par lui-
même avait été « la plus foutue erreur que j’aie jamais faite »,
selon ses dires.
Eisenhower avait gardé de l’armée un comportement
paternaliste et condescendant à l’égard des Noirs, et lui-même
ne consentit à rencontrer Martin Luther King qu’en juin 1958,
après l’affaire des « neuf » de Little Rock où l’armée avait été
envoyée en dépit de ses réticences. Bref, Eisenhower ne fit
pratiquement rien pour les militants des droits civiques, non
par sympathie pour le Sud raciste, mais parce que le sujet lui
paraissait secondaire et de nature à diviser le pays.
En s’installant à la Maison-Blanche, Kennedy ne suscitait
pas l’enthousiasme des militants africains-américains, tant s’en
faut. Pendant la campagne présidentielle, le jeune sénateur du
Massachusetts ne s’était pas engagé à grand-chose auprès
d’eux. Lors de la convention démocrate de Los Angeles, en
juillet 1960, plusieurs militants des droits civiques étaient
présents, dont King et le syndicaliste A. Philip Randolph, pour
faire pression sur les délégués et les candidats à la nomination.
Kennedy n’était pas particulièrement leur favori, mais ils ne
voulaient surtout pas de Lyndon B. Johnson, inamovible
sénateur texan aux accointances sudistes 1.
En outre, les élites noires du Sud, cette petite fraction de la
population afro-américaine qui pouvait voter, penchaient par
tradition pour le républicain Nixon, tant le Parti démocrate,
pilier de la ségrégation, y était honni. Une célébrité comme le
champion de base-ball Jackie Robinson fit ainsi campagne
pour Nixon. King estimait qu’il n’y avait guère de différences
entre Kennedy et Nixon sur les droits civiques, mais il était
quand même disposé à soutenir le démocrate, pour peu que
celui-ci fît un effort. Mais Kennedy, qui avait besoin de
l’électorat blanc démocrate du Sud, marchait sur des œufs. Il y
avait bien, dans son équipe, un petit groupe, autour de Harris
Wofford et Sargent Shriver, qui s’occupait des droits civiques,
mais celui-ci ne pesait pas lourd dans les arbitrages.
Même si les électeurs noirs n’étaient pas du tout
enthousiasmés par Kennedy, d’autant qu’il s’était associé à
Johnson, ils votèrent pour lui dans une proportion forte
(70 %), par contraste avec la précédente élection, en 1956, où
Eisenhower avait obtenu 60 % des suffrages afro-américains.
À lui seul, ce déplacement électoral des électeurs noirs
américains rend compte de la victoire étriquée de Kennedy,
bien plus que les éventuels bourrages d’urnes du crime
organisé de Chicago.
Par contraste avec une historiographie bienveillante,
inscrite dans l’ombre portée d’une présidence populaire et
tragiquement interrompue, beaucoup d’historiens soulignent
aujourd’hui les continuités entre Kennedy et Eisenhower, y
compris en ce qui concerne les droits civiques des Africains-
Américains 2.
Un peu comme son prédécesseur à la Maison-Blanche,
Kennedy considérait la ségrégation comme une relique à
éliminer, mais la question n’était pas du tout prioritaire à ses
yeux, lui qui consacrait l’essentiel de son temps à la politique
étrangère.
Il était favorable à des progrès raisonnés, organisés
posément sans indisposer quiconque, surtout les Sudistes
blancs. Souvent, son impatience, son exaspération à l’égard
des demandes des militants noirs se faisaient sentir, en dépit
des efforts négociateurs de son frère Robert, Attorney General,
pour rapprocher les points de vue. Mais pour les Noirs, il
n’était plus question de patienter et d’attendre paisiblement
l’amélioration de leur sort : « Être noir dans ce pays et avoir
un minimum de conscience, c’est être en colère tout le
temps », avertissait l’écrivain et militant des droits civiques
James Baldwin en 1961.
C’est donc le mouvement pour les droits civiques qui
s’imposa au président et lui dicta un tempo rapide qui n’était
pas le sien. Kennedy a constamment couru derrière les
multiples initiatives militantes. Au vrai, dès la prise de
fonctions du nouveau président, la stratégie des militants des
droits civiques était bien en place pour organiser des actions
pour susciter une réaction violente des partisans de la
ségrégation et pousser l’État fédéral à intervenir. Ce fut le cas
pendant l’été 1961 avec les Freedom Riders. Violences et
arrestations par les polices locales se multipliant, Robert
Kennedy mobilisa la garde nationale pour escorter les bus,
puis, à sa demande, l’Interstate Commerce Commission mit
fin de facto à la ségrégation dans les gares routières utilisées
par les compagnies de bus interrégionales. Mais on était loin,
du côté du pouvoir exécutif, d’une action décisive en faveur
des droits civiques.
Kennedy refusa de proposer un projet de loi des droits
civiques en 1961 et 1962, alors même que le programme du
Parti démocrate le prévoyait, pour ne pas s’aliéner de puissants
élus sudistes comme le sénateur James Eastland du
Mississippi, président de la commission des lois du Sénat. Il
refusa même d’abolir par décret la ségrégation dans les
logements subventionnés par l’État, ce qui ne lui réclamait
pourtant qu’une signature. L’indifférence de Kennedy sur ces
questions se mesure à la réponse désinvolte, digne de Marie-
Antoinette, qu’il fit donner à des diplomates africains qui se
plaignaient de n’être pas servis dans certains restaurants de la
région de Washington : « Dites à ces ambassadeurs africains
de ne pas prendre la route 40… dites-leur de prendre
l’avion ! »
Le souci principal du président tenait à des questions
internationales : il avait compris que la ségrégation nuisait à
l’image des États-Unis dans le monde, mais il en tirait
benoîtement la conclusion que les militants noirs devaient se
« calmer », à quoi son conseiller Harris Wofford lui répondit
avec à-propos que « ça faisait cent cinquante ans qu’ils se
calmaient ».
Quant à J. Edgar Hoover, le directeur du FBI, obsédé par le
complot communiste dont le mouvement des droits civiques
n’était pour lui que le faux-nez, il resta en place avec tout
pouvoir d’enquête. Robert Kennedy l’autorisa à surveiller
Martin Luther King au motif de ses liens supposés avec des
communistes, en particulier l’avocat Stanley Levison. Comme
il se doit avec Hoover, le FBI ne se contenta pas d’espionner
les activités politiques, mais il enquêta sans limite sur la vie
privée de King, espérant trouver de quoi exercer un chantage
sur le leader noir. Il est probable que Kennedy craignait
Hoover, qui savait tout de ses conquêtes féminines, et qu’il le
laissa agir à sa guise.
En tout cas, la mollesse et l’embarras de la Maison-Blanche
enrageaient les militants des droits civiques. Les frères
Kennedy préféraient négocier au téléphone avec les autorités
sudistes pour entamer leur intransigeance, réclamer la
libération de tel ou tel, en veillant poliment à ne pas empiéter
sur les pouvoirs des exécutifs locaux. Ce n’était pas comme
cela que le rapport de force politique dans le Sud allait
changer…
En septembre 1962, Ross Barnett, le gouverneur du
Mississippi, s’opposa violemment à l’entrée de l’étudiant noir
James Meredith à l’université de son État. À Washington, le
président temporisa, voulant « fermer le chapitre rapidement et
en douceur » et laissant à Robert Kennedy, plus engagé sur la
question, le soin de menacer Barnett, dont l’intransigeance et
les mensonges déclenchèrent finalement l’intervention de
l’armée.
Mais le tournant décisif survint au printemps 1963 avec les
événements de Birmingham.
C’est à ce moment que les Américains, effarés, basculèrent
majoritairement en faveur d’une action fédérale pour les droits
civiques. Kennedy, en fin politique, comprit rapidement qu’il
devait durcir son discours et agir. Il craignait désormais une
explosion de violence dans le Sud, qui aurait eu des
conséquences catastrophiques à l’intérieur et à l’extérieur du
pays.
En juin 1963, il donna son accord à la préparation d’une loi
interdisant la ségrégation dans les lieux publics, et il s’engagea
avec une ferveur nouvelle : « Si un Américain, parce qu’il a la
peau sombre, ne peut déjeuner dans un restaurant, s’il ne peut
envoyer ses enfants dans les meilleures écoles publiques, s’il
ne peut voter pour les candidats qui le représenteront, bref, s’il
ne peut jouir de la vie libre que nous voulons tous, alors qui
parmi nous accepterait de changer sa couleur de peau et d’être
à sa place ? »
Mais la loi proposée ne réglait ni la question du droit de
vote ni celle des discriminations sur le marché du travail. Les
dirigeants du mouvement décidèrent donc d’organiser une
marche à Washington « pour les emplois et la liberté ». Elle
était prévue le 28 août. Kennedy et ses conseillers firent leur
possible pour dissuader les organisateurs, en arguant que leur
projet braquerait les opposants à la loi et risquerait de tout
faire échouer. On transigea finalement, King, Randolph,
Wilkins acceptant de réduire la manifestation à un
rassemblement autour du Lincoln Memorial. On convint que
les Blancs seraient encouragés à y participer, que les
manifestants seraient convenablement habillés et que les
magasins d’alcool de Washington seraient fermés ce jour-là
(des clauses jugées offensantes par beaucoup de militants).
Jusqu’à la dernière minute, Kennedy s’activa pour modérer les
discours des intervenants, allant jusqu’à envisager de couper
les micros au cas où les discours prendraient une tonalité trop
radicale ! L’immense foule qui se rassembla le 28 août n’avait
aucune idée de ces tractations en coulisses. Le retentissement
du fameux discours de King, I Have a Dream, n’accéléra pas
du tout le parcours législatif de la loi sur les droits civiques,
finalement votée un an plus tard, bien après la mort de
Kennedy. Mais il transforma une manifestation en événement
historique, par le rappel éloquent des idéaux de justice et
d’égalité, un siècle après la Proclamation d’émancipation.
La manifestation laissa néanmoins un goût amer aux
organisateurs, satisfaits de son importance, mais qui savaient
aussi à quel point il avait fallu l’imposer à un Kennedy plus
préoccupé d’ordre que de justice. En dépit des espoirs qu’il
avait soulevés, presque malgré lui, au sein de la population
afro-américaine, Kennedy n’eut pas la volonté de saisir à bras-
le-corps la question des droits civiques, qu’il traîna comme un
boulet pendant trois ans ; il ne voulut pas affronter directement
les élus démocrates du Sud ; sa loi sur les droits civiques était
engluée au Congrès à l’automne 1963.
Son successeur Lyndon Johnson consacra quant à lui les
premiers mois de sa présidence au vote de cette loi en
persuadant les sénateurs hésitants un par un, un peu comme
Lincoln l’avait fait, un siècle plus tôt, pour le passage du
13e amendement abolissant l’esclavage. Un militant proche de
King, Bayard Rustin, concéda que Johnson avait fait « plus
que n’importe quelle autre administration », en regrettant la
rencontre finalement manquée entre Kennedy et le mouvement
social le plus important de l’histoire de son pays.
King et Kennedy Pièce en trois
actes
1. LA RENCONTRE
John Kennedy et Martin Luther King se rencontrèrent pour la
première fois en juin 1960, lors d’un petit déjeuner à New York, un
mois avant la convention démocrate. King était impatient de faire la
connaissance du jeune sénateur, pour lui faire part de son
mécontentement à l’égard de l’administration Eisenhower,
indifférente aux droits civiques des Noirs, mais aussi pour le sonder
sur ses intentions et surtout pour se faire une idée de l’homme.
King rédigea par la suite un compte rendu de la rencontre :
Kennedy, écrit-il, lui fit bonne impression et lui assura que s’il était
élu, il serait un président qui ferait des droits civiques une priorité.
Le leader noir lui reprocha d’avoir manœuvré, après l’avoir votée,
contre une proposition de loi sur les droits civiques, pourtant très
prudente. Kennedy fit amende honorable en expliquant que son
point de vue avait évolué depuis. « Kennedy savait que la
ségrégation était moralement mauvaise […] mais je voyais qu’il
n’avait pas d’engagement émotionnel là-dessus. Il n’était pas assez
au fait du problème. Il ne connaissait pas de Noirs
personnellement… J’ai eu l’impression que c’était un engagement
abstrait. »
King était finalement partagé entre son souhait de changement
politique au sommet de l’État et une certaine perplexité à l’égard
d’un candidat très étranger au monde africain-américain et à ses
demandes politiques. Ce n’était pas suffisant pour soutenir Kennedy
officiellement, même si King vota en sa faveur.
2. SORTIR KING DE PRISON
En octobre 1960, alors que la campagne battait son plein, King
fut emprisonné à la suite d’un sit-in visant à déségréguer les
cafétérias d’Atlanta. En dépit du retrait de la plainte des
commerçants, les autorités locales arguèrent d’un délit mineur
relatif à un permis de conduire non valide pour le maintenir sous les
verrous. Kennedy appela alors sa femme, Coretta Scott King, qui
contacta Robert Kennedy afin qu’il s’active auprès du juge local.
King fut libéré le lendemain. Il en fut reconnaissant à Kennedy, par
contraste avec le peu d’estime qu’il avait pour Nixon, qui ne bougea
pas, bien qu’ils se connussent personnellement depuis leur
première rencontre au Ghana en 1957. De même en avril 1963 à
Birmingham, King, de nouveau emprisonné à la suite d’une
manifestation (c’était sa treizième arrestation), fut libéré après une
intervention des frères Kennedy. Les interventions de la Maison-
Blanche procédaient surtout d’une crainte : les arrestations de King
faisaient scandale dans le monde entier, faisaient enrager les
militants, prompts à accuser l’administration Kennedy de mollesse,
et nul ne pouvait garantir la sécurité du leader noir dans les prisons
de l’Alabama et du Mississippi. Il fallait protéger King à tout prix.
3. L’ESPOIR DÉÇU
C’est dans les derniers mois de la présidence Kennedy, après
les événements de Birmingham, que les deux hommes se
rapprochèrent. Ils se rencontrèrent à plusieurs reprises pour
négocier la fameuse loi sur les droits civiques. King ne se faisait
guère d’illusions sur Kennedy, mais il se réjouissait tout de même
de son engagement plus affirmé. Le 19 septembre 1963, après le
meurtre de quatre jeunes filles noires dans l’explosion criminelle
d’une église de Birmingham, King se rendit à la Maison-Blanche :
« Nous sommes venus vous voir parce que nous pensons que la
situation à Birmingham est si sérieuse qu’elle menace non
seulement la vie et la stabilité de la ville et de l’Alabama, mais aussi
de toute la nation. » King poursuit : « Quand j’ai quitté la Maison-
Blanche, j’étais plein d’espoir que quelque chose serait finalement
fait… » Mais il ajoute aussitôt que « c’était une erreur ». La
déception de King transparaît à chaque ligne de ses écrits, à
propos des « larmes de crocodile » des hommes au pouvoir. Cela
ne l’empêcha pas de prononcer un éloge de Kennedy en
novembre 1963, en faisant allusion aux « deux Kennedy » : celui
des débuts, hésitant et mou ; celui des derniers temps, qui
commençait à comprendre la nécessité du changement social.
X
Aux origines du Black Power
Étés longs et chauds, émeutes meurtrières de Harlem ou de
Watts… À partir du milieu des années 1960, le mouvement
Black Power fait la une de l’actualité américaine, en
présentant une facette plus amère et plus violente de la
revendication noire que le mouvement pour les droits civiques
porté par Martin Luther King, un homme déterminé mais
conciliateur. Dans ces mêmes années où, après de longues
luttes, sont votées en 1964 et 1965 les lois d’égalité civile et
civique, les Américains médusés assistent à l’explosion de
nouvelles formes de protestations, beaucoup plus radicales. Ce
paradoxe n’en est pas un. Le Black Power n’est pas né de
rien : il s’enracine dans l’histoire politique des Noirs
américains dans les mégapoles du nord et de l’ouest des États-
Unis depuis le début du XXe siècle et la « grande migration »,
qui mena des centaines de milliers de Noirs des campagnes du
Sud vers les villes industrielles du Nord.
Naissance des ghettos
Vers 1900, l’immense majorité de la population noire était
encore concentrée dans le Sud rural, là où l’esclavage avait
régné en maître jusqu’en 1865 et où existait un système de
ségrégation légale depuis les années 1880. La Première Guerre
mondiale représenta un tournant décisif, puisque la réduction
drastique de l’immigration européenne, au moment où
l’industrie américaine, dopée par les gigantesques commandes
de guerre, avait un besoin urgent d’ouvriers, entraîna le
recrutement de Noirs du sud du pays. La misère des métayers
noirs et la terreur des lynchages les poussaient à partir vers les
centres industriels du nord des États-Unis.
La migration prit des proportions telles pendant la guerre et
l’après-guerre que la société américaine tout entière en fut
bouleversée. La population noire de Chicago passa de
44 000 personnes en 1910 à 110 000 personnes en 1920, puis
234 000 en 1930. L’autre grande ville de cette migration,
New York, vit sa population noire passer de 60 000 personnes
en 1900 à 328 000 personnes en 1930. Dans ces deux villes
comme à Detroit, Philadelphie, Cleveland, Buffalo, Rochester,
Boston, et, à partir des années 1940 surtout, dans les villes de
Californie (Los Angeles, Oakland), de vastes quartiers noirs se
constituaient. Plus la population noire augmentait, plus elle
tendait à se concentrer dans une seule et immense zone en
raison d’une ségrégation spatiale renforcée : le spectre d’une
« invasion noire » accentua la détermination de la population
blanche à maintenir les Africains-Américains à distance
respectable 1.
Même si la ségrégation était moins féroce que dans le Sud,
elle existait bien en pratique, puisqu’il était impossible pour
une famille noire d’acheter ou de louer un logement en dehors
des quartiers réservés. Agents immobiliers et propriétaires
refusaient de vendre ou de louer à des Noirs, suivant en cela
des clauses restrictives inscrites dans les actes de propriété (les
« racial covenants »), des clauses qui furent interdites en 1948
par la Cour suprême 2.
À la suite du sociologue Louis Wirth, de l’école de
sociologie de Chicago, le terme « ghetto » s’est imposé pour
décrire les quartiers noirs américains – avant d’être remis en
cause depuis les années 1980 en raison de son misérabilisme.
En effet, le ghetto n’était pas que le produit de la
ségrégation spatiale : il était aussi un lieu où les nouveaux
venus avaient le sentiment d’échapper à la violence du Sud,
rejoignaient des membres de leur famille et de la région qu’ils
avaient quittée, bref, un quartier qui amortissait socialement et
culturellement le choc migratoire, semblable en cela aux autres
quartiers ethniques de la ville américaine. Le ghetto était
également socialement stratifié, composé majoritairement
d’ouvriers à la semaine, mais où l’on trouvait une petite classe
moyenne d’employés, d’enseignants, et une encore plus petite
élite d’hommes d’affaires prospères. C’est à Harlem, dans le
South Side de Chicago, le West Side de Philadelphie et
d’autres quartiers noirs que les musiciens venus du delta du
Mississippi, de La Nouvelle-Orléans ou de Géorgie
réinventèrent le jazz et le blues. Le guitariste Eddie Condon
disait que, dans les années 1920, « une trompette brandie dans
l’air nocturne du Stroll de Chicago aurait pu jouer toute
seule ».
Il n’empêche que, dès leur apparition, les ghettos noirs des
grandes villes industrielles concentraient une population
pauvre, vivant dans des logements délabrés, ne bénéficiant que
des emplois les plus pénibles et les moins payés. Derniers à
être embauchés, premiers à être licenciés, les ouvriers noirs
subissaient de plein fouet les moindres variations du marché
du travail, a fortiori lors de la Grande Dépression de 1929, qui
dévasta les quartiers noirs. Si, en période de prospérité, les
Noirs étaient volontiers engagés dans les échelons inférieurs
de l’échelle des emplois industriels, ils ne progressaient pas et
restaient confinés tout en bas. Cela était dû aux préventions
des employeurs, qui estimaient que les Noirs étaient dotés de
qualités physiques bien adaptées aux travaux pénibles, mais
aussi aux ouvriers blancs qui ne voulaient pas être
concurrencés sur le marché du travail des ouvriers qualifiés et
des contremaîtres.
Pour les ouvriers noirs, la mobilité du travail était
horizontale, en se manifestant par un turn-over relativement
élevé (sauf en période de crise économique), plutôt que
verticale. On les acceptait certes comme ouvriers semi-
qualifiés de la grande industrie, ou dans les activités de service
(domesticité, cuisines, porteurs), ce qui était un progrès
notable par rapport au début du XXe siècle, mais la porte n’était
qu’entrouverte, puisque conserver le travail en question était la
seule perspective envisageable pour eux.
Le ghetto moderne
Louis Wirth, représentant éminent de l’école de sociologie de
Chicago, publia Le Ghetto en 1928, ouvrage issu de sa thèse de
doctorat 3. Né en 1897 en Allemagne, au sein d’une famille juive
pieuse, Wirth s’installa aux États-Unis en 1911 avant d’accomplir
toutes ses études à l’université de Chicago. Cet itinéraire le
conduisit à s’intéresser aux migrants juifs de Chicago. En bon
héritier de Robert Park 4, Wirth décrit le ghetto juif de Chicago
comme un quartier permettant aux migrants de s’adapter
culturellement à leur nouvelle vie : « une communauté culturelle qui
exprime un héritage commun, un fond de traditions et de
sentiments communs ». Par extension, il assimile au ghetto juif les
« petites Siciles, petites Polognes, chinatowns et quartiers noirs de
nos grandes villes ». Dans un second temps, les interactions
croissantes avec la culture dominante aboutissent, selon le
sociologue, à un effacement progressif du ghetto, dans une
dynamique assimilationniste.
Après la Seconde Guerre mondiale, les sociologues américains
(y compris Wirth, qui évolua sur la question) insistèrent sur le
confinement spatial, l’isolement et la contrainte que le ghetto
représentait : de préférence à une formation sociale « naturelle »
des villes de migrants, ces quartiers sont surtout le produit d’une
violence sociale institutionnelle ; ils ne résultent pas d’un choix
culturel. Le ghetto noir était l’archétype de ce ghetto de ségrégation,
et il fut l’objet de travaux importants dans les années 1960. Certes,
la dimension centrale de la relégation n’exclut pas les aspects
socioculturels : les Noirs des ghettos américains développèrent des
institutions sociales et des cultures propres (comme le blues du
South Side de Chicago) leur permettant de résister à la violence
subie et de rendre la vie supportable. Il n’en demeure pas moins
que la définition contemporaine du ghetto a mis prioritairement
l’accent sur l’exclusion et le contrôle social.
Les nouvelles formes de la lutte
Les quartiers noirs ont toujours été des lieux politiques.
Tout d’abord, leurs habitants avaient la possibilité de voter,
contrairement aux Noirs du Sud. À Chicago, leur nombre
croissant permit l’élection en 1929 du républicain Oscar
DePriest, premier représentant noir au Congrès de Washington
e
au XX siècle, qui déposa en vain une proposition de loi
interdisant les lynchages – il y en avait aussi dans le Nord. De
DePriest à Barack Obama, en passant par Harold Washington,
premier maire noir de la ville de 1983 à 1987, le South Side de
Chicago a été la capitale politique des Noirs américains.
Mais ce fut surtout l’Universal Negro Improvement
Association (UNIA) qui marqua les esprits à la fin des années
1910 et au début des années 1920. Fondée en 1914 par le
charismatique Marcus Garvey, originaire de Jamaïque, l’UNIA
était une organisation nationaliste noire visant à rassembler la
« diaspora africaine » et à encourager des formes de retour
vers la terre des ancêtres. À son sommet, l’UNIA rassemblait
aux États-Unis plusieurs centaines de milliers d’adhérents, la
grande majorité dans les mondes populaires noirs des villes
principales, à commencer par Harlem, centre névralgique de
l’association, là où Garvey avait installé ses bureaux. Un
journal, Negro World, diffusait le discours messianique de
Garvey, une compagnie maritime, la Black Star Line (une
« étoile noire » qui allait orner plus tard le drapeau du Ghana)
visait à transporter hommes et marchandises vers et depuis
l’Afrique ; un drapeau rouge, noir et vert symbolisait le
panafricanisme.
Après la condamnation pour fraude de Garvey en 1925 et
son expulsion des États-Unis deux ans plus tard grâce aux
bons soins du FBI, l’UNIA, minée par des divisions internes,
déclina irrémédiablement, tout en laissant une empreinte
profonde dans la société noire américaine. Le garveyisme
transformait en sujet de fierté ce dont la société blanche
voulait faire honte : la blackness, « le fait d’être noir ». Même
si Garvey n’était pas marxiste, lui qui militait pour le
développement capitaliste des mondes noirs, son discours
nationaliste influença les mouvements des années 1960, mais
dans des versions plus marxisantes. Les traditions familiales
militantes de l’UNIA se prolongèrent d’une génération à
l’autre. La ville d’Oakland, en Californie, berceau des Black
Panthers, abritait une section importante de l’UNIA dans les
années 1920 et 1930. Les parents de Malcolm X et de bien
d’autres activistes des années 1960 étaient des membres de
l’UNIA qui transmirent à leurs enfants des savoirs militants et
intellectuels.
Les quartiers noirs étaient aussi des lieux de mobilisation
politique non institutionnelle. Bien avant les années 1960, la
protestation s’était organisée pour s’opposer à la
discrimination dans le marché du travail et les commerces, et
au racisme de la police. Des campagnes de boycottage furent
lancées à partir du milieu des années 1920 contre les magasins
qui n’embauchaient pas d’employés noirs, avec des
manifestants devant leurs portes pour exhorter la clientèle à
tourner les talons. En septembre 1927, une assemblée de
quatre cents personnes réunies dans une église du South Side
adopta un slogan qui passa à la postérité : « Don’t buy where
you can’t work », « N’achetez pas là où vous ne pouvez pas
travailler ». Et l’un des premiers sit-in fut organisé dans un
restaurant de Chicago en 1942.
Les protestations pouvaient aussi prendre des formes plus
violentes, à l’occasion des émeutes qui scandèrent le XXe siècle
afro-américain. La plupart des grandes émeutes raciales
survinrent à la suite d’une altercation entre policiers et jeunes
Noirs. Celle de Chicago en juillet 1919 commença lorsque
Eugene Williams, un jeune Noir qui se baignait dans le lac
Michigan, dériva jusqu’à accoster la section blanche de la
plage. Depuis la jetée, un homme lui jeta des pierres pour
l’éloigner ; blessé à la tête, Williams se noya. Un policier
refusa d’arrêter l’homme en question, ce qui entraîna la colère
d’un groupe de Noirs qui s’en prirent à lui ; celui-ci arrêta l’un
d’eux dans la foulée. Bientôt la nouvelle de l’incident se
répandit en ville, et l’émeute commença.
Une différence par rapport aux émeutes précédentes est que
les Noirs du South Side répondirent aux violences qu’ils
subissaient. La police n’intervint que très mollement, sans
défendre sérieusement le quartier noir, voire en participant aux
ratonnades visant ses habitants. Il fallut le déploiement de
troupes de la garde nationale pour que le calme fût restauré.
On compta finalement 38 morts, dont 23 Noirs, et 537 blessés
(aux deux tiers noirs). D’autres émeutes survinrent en
mars 1935 à Harlem, et surtout en juin 1943 à Detroit
(34 morts, 600 blessés, très majoritairement africains-
américains).
Le tournant des années 1960
Dans les années 1960, le déclin des emplois industriels, en
raison de la fermeture des usines ou de leur transfert dans
d’autres régions, eut pour effet une hausse du chômage et de la
précarité dans les quartiers noirs. Parallèlement, les classes
moyennes et supérieures africaines-américaines profitèrent de
l’effacement de la ségrégation spatiale pour s’installer dans
des quartiers plus agréables, ce qui affaiblit certaines
institutions centrales des ghettos (les écoles, les églises et leurs
activités charitables). Quant à la population blanche, elle
fuyait les villes pour aller vivre en banlieue (c’est le white
flight).
Le monde populaire noir se trouva ainsi progressivement
isolé et fragilisé. Les conséquences se firent rapidement
sentir : hausse des activités délictueuses, de la criminalité liée
au trafic de drogue, à quoi les autorités municipales
répondirent le plus souvent par un renforcement de la
surveillance et de la répression policières. C’est dans ce
contexte socio-économique plus difficile que les jeunes Noirs
des ghettos firent entendre leur voix.
Les émeutes des « étés chauds et longs » des années 1960
(Harlem en 1964, Watts près de Los Angeles en 1965, et les
dizaines d’émeutes de 1967 et 1968), qui firent plus de deux
cents morts au total, s’inscrivent donc dans une histoire longue
qui est à la fois celle de massacres urbains et de confrontations
violentes entre, d’un côté, la population noire et, de l’autre,
une fraction jeune et populaire de la population blanche,
éventuellement appuyée par la police. Toutefois, les émeutes
des années 1960 ont leurs spécificités : leur grand nombre et
leur simultanéité dans une centaine de villes ; et le moment
politique dans lequel elles s’inscrivent, celui du Black Power.
Pendant le mouvement pour les droits civiques, les Noirs
du nord des États-Unis observaient passionnément leurs frères
et sœurs du Sud et s’engageaient en faveur de la déségrégation
et du droit de vote pour eux. Au vrai, la question de la
ségrégation les concernait personnellement, puisqu’ils en
étaient aussi victimes dans le logement et les loisirs. Dans le
Nord, les piscines, par exemple, étaient ségréguées : un jour de
la semaine était généralement réservé aux Noirs. Il n’en
demeure pas moins que le mouvement pour les droits civiques,
mené par Martin Luther King, était centré sur le Sud : c’est là
qu’une large majorité des actions non violentes s’organisèrent
(boycottages, Freedom Rides, sit-in, marches). Obtenues de
haute lutte, les grandes lois de 1964 et 1965, qui interdirent la
ségrégation et rétablirent le droit de vote pour tous les
citoyens, transformèrent la vie politique et sociale du Sud,
puisque, pour la première fois depuis la Reconstruction (1865-
1877), les Noirs y représentaient une force politique majeure.
Face à cela, la jeunesse noire du Nord fit entendre son
amertume : elle vivait quotidiennement les discriminations
dans le travail, le logement, les loisirs, le paternalisme
clientéliste des autorités municipales. Certains emplois (dans
les forces de l’ordre ou les pompiers) leur étaient quasiment
fermés, et les entreprises noires d’artisanat ou de construction
n’avaient pas accès aux marchés publics. Et les violences
policières étaient un sujet obsédant et douloureux. King ne se
faisait aucune illusion à propos des policiers violents et
racistes. Dans son plus célèbre discours, I Have a Dream, il
avertissait : « Nous ne pouvons être satisfaits tant que le Noir
est la victime des horreurs indicibles des brutalités
policières. »
Les émeutes des années 1960 furent presque toujours
causées par une altercation entre policiers et jeunes Noirs,
comme à Watts en août 1965 : un jeune automobiliste noir fut
arrêté par un motard de la police pour conduite en état
d’ivresse. Un attroupement ne tarda pas à se former, des
projectiles furent lancés contre les policiers, qui appelèrent des
renforts, et la situation s’envenima. Six jours plus tard, on
comptait trente-quatre morts et plus de mille blessés. Les
jeunes des ghettos avaient le sentiment qu’on ne s’intéressait
pas à eux, tandis que les luttes et les progrès dans le Sud
attiraient l’attention du monde entier.
L’amertume des jeunes Noirs du Nord fut bien perçue par
King, qui s’installa avec femme et enfants dans un immeuble
délabré du West Side de Chicago début 1966 pour bien
signifier l’importance qu’il accordait à la situation dans le
Nord. Mais King se heurta rapidement à l’hostilité de la
municipalité de l’inflexible Richard Daley, et à
l’incompréhension des jeunes du South Side et du West Side,
qui considéraient le leader noir comme un notable du Sud
incapable de répondre à leurs aspirations. King repartit
bredouille à Atlanta à la fin de l’année 1966, en estimant qu’il
n’avait jamais rencontré autant d’« hostilité et de haine » qu’à
Chicago.
Le choix de la radicalisation
Une partie de la jeunesse noire de Chicago avait choisi une
voie différente. Des groupes de jeunes avaient créé des gangs,
comme les Blackstone Rangers, les Vice-Lords, les Egyptian
Cobras, les Disciples, initialement tournés vers des activités
criminelles (trafic de drogue, rackets, vols) mais qui s’étaient
politisés dans les années 1960 dans la mouvance du Black
Power, et avaient développé des programmes sociaux et
culturels annonciateurs de ce que les Black Panthers feraient 5.
King tenta bien de rallier les gangs à la non-violence, mais il
n’était pas question pour les jeunes Noirs de baisser les armes
face à la police du maire de Chicago Richard Daley. D’autres
personnalités attiraient les jeunes radicalisés, à commencer par
Malcom X, assassiné en février 1965, ou encore Robert
Williams, militant des droits civiques partisan de l’usage
tactique de la violence, auteur de Negroes With Guns (1962).
Malcom X et le Black Power
Malcolm X est un personnage mythique de l’Amérique
multiculturelle contemporaine. Pourtant, de son vivant et
même au lendemain de son assassinat, le 21 février 1965, rares
étaient ceux qui osaient prendre la défense d’un homme à la
réputation sulfureuse, aimé uniquement des Noirs des ghettos,
qui se reconnaissaient en lui. Le changement d’image
posthume s’est opéré progressivement, via sa fameuse (et mal
nommée) Autobiographie, en réalité rédigée par Alex Haley,
parue fin 1965, ainsi que des musiciens de jazz et de hip-hop
qui ont expliqué à quel point le style oratoire de Malcolm X
les avait influencés, ou encore via le mouvement Black Lives
Matter plus récemment 6.
Malcolm Little naquit en 1925 à Omaha (Nebraska),
quatrième enfant sur sept de parents militants de l’UNIA de
Marcus Garvey. La mort de son père et la santé défaillante de
sa mère occasionnèrent la séparation de la fratrie et une
jeunesse compliquée pour Malcolm Little, avec l’abandon de
ses études bien qu’il fût un élève brillant, des déménagements
successifs dans des maisons d’accueil pour finir par son
installation à Harlem en 1943, où il mena diverses activités
illicites (vol, rackets, commerce de drogue). Arrêté pour vol à
Boston, en 1946, Little fut condamné à dix ans de détention.
La prison changea sa vie. C’est en prison qu’il lut avec
frénésie et s’intéressa à Nation of Islam, encouragé par des
correspondances avec ses frères, puis, à partir de 1948, avec
Elijah Muhammad, le chef de cette organisation. Malcolm
Little adhéra à Nation of Islam par choix intellectuel,
politique, religieux et aussi par solidarité familiale.
Nation of Islam n’était alors qu’une petite secte, prônant un
islam très hétérodoxe et un nationalisme noir radical reposant
sur la séparation d’avec les « démons blancs ». Fondée dans le
ghetto noir de Detroit en 1930 par Wallace Fard Muhammad,
un prédicateur mystérieux qui disparut rapidement, Nation of
Islam avait été reprise en main par Elijah Muhammad, ancien
lieutenant de Fard. Elijah Muhammad s’était installé à
Chicago dans les années 1930, avait développé ses activités,
avait été emprisonné pendant la Seconde Guerre mondiale
pour sédition, et avait relancé Nation of Islam après-guerre en
misant notamment sur des jeunes Africains-Américains
délinquants, libres ou détenus. Parmi eux, une recrue
prometteuse qui se faisait désormais appeler Malcolm X, le
« X » effaçant « Little », nom honni d’un « diable aux yeux
bleus » imposé à ses ancêtres.
Après sa sortie de prison, en 1952, Malcolm X gravit
rapidement les échelons de Nation of Islam : ses qualités de
tribun, d’organisateur, son dévouement pour cette
organisation, sa stature physique imposante firent de lui un
militant à nul autre pareil, promu porte-parole national. Elijah
Muhammad missionnait son brillant protégé de ville en ville
pour affermir Nation of Islam. Les effectifs bondirent de 1 200
membres en 1953 à près de 75 000 au début des années 1960.
De quoi attirer l’attention du FBI, du grand public aussi,
notamment lorsqu’un membre de Nation of Islam fut rossé par
la police de New York en avril 1957, et que Malcolm X prit sa
défense avec succès, à la tête d’une foule de plusieurs milliers
de personnes qui lui obéissaient au doigt et à l’œil comme un
bataillon de soldats. La démonstration de force impressionna,
mais peut-être était-ce aussi un premier signe de dissension
entre Malcolm X et Elijah Muhammad : le premier,
observateur attentif du mouvement pour les droits civiques,
souhaitait militer pour tous les Africains-Américains, tandis
que le second entendait surtout séparer les membres de sa
secte du reste de la société.
Un Afro-descendant citoyen
du monde
Les tensions entre Muhammad et Malcolm X s’accrurent
au début des années 1960. Il y avait sans doute un élément
personnel à cela : le ressentiment de Muhammad vis-à-vis de
son porte-parole, bien plus éloquent que lui, qui captait
l’attention des médias et du public. Surtout, Malcolm X
voulait construire des alliances avec d’autres groupes, ce qui
l’éloigna de l’intolérance sectaire et du racisme de
Muhammad. Graduellement marginalisé, Malcolm X quitta
Nation of Islam le 8 mars 1964, pour fonder deux nouvelles
organisations : l’une, religieuse (Muslim Mosque, Inc.),
l’autre, profane (Organization of Afro-American Unity). Dans
la foulée, il entreprit un long voyage qui le mena à La Mecque,
où il se convertit au sunnisme, puis dans un grand nombre de
pays africains dont il rencontra les chefs de gouvernement ou
d’État, enfin en France et en Grande-Bretagne. Malcolm X
était désormais perçu comme un traître par Nation of Islam,
dont quelques-uns des membres les plus exaltés préparèrent
son assassinat, commis à l’occasion d’une réunion à Harlem.
Faute d’enquête approfondie, les circonstances précises restent
mal établies et les commanditaires de l’assassinat n’ont pas été
identifiés, mais il est avéré qu’il fut perpétré par des hommes
de Nation of Islam venus de Newark, et surveillés par le FBI,
qui laissa faire.
La dernière année de la vie de Malcolm X, marquée par sa
critique du nationalisme noir séparatiste, le rapprocha de
Martin Luther King, mais les différences entre les deux
hommes perduraient. L’audience de Malcolm X était évidente
dans les ghettos du Nord, par contraste avec le Sud où il avait
du mal à admettre les priorités du mouvement pour les droits
civiques. « Je ne connais rien du Sud. Je suis une création de
l’homme blanc du Nord », résuma-t-il. King considérait les
Noirs comme des « Blancs avec une peau noire » et réclamait
à ce titre l’égalité des droits au nom de l’universalisme de la
démocratie américaine. Malcolm X se voyait lui comme un
Afro-descendant citoyen du monde plutôt que des États-Unis,
et insistait sur les particularités historiques, culturelles et
psychologiques du monde noir. Il n’avait aucune confiance
dans le pouvoir américain, et, dans une perspective
internationaliste, il invoquait l’ONU plutôt que la Cour
suprême. En outre, il ne rejetait pas la violence par principe,
en estimant qu’elle pouvait être ponctuellement nécessaire. À
tous ces titres, Malcolm X a profondément inspiré le Black
Power.
Les jeunes Noirs des ghettos se tournèrent prioritairement
vers le Black Panther Party (BPP), fondé en octobre 1966, qui
était bien plus en phase avec leur colère, avec leurs espoirs.
Souvent présenté comme une excroissance radicale et
monstrueuse, le Black Panther Party s’inscrivait en fait dans
une orbite plus large, celle du Black Power 7. Le terme « Black
Power » se réfère à une mouvance politique, très visible et très
active entre le milieu des années 1960 et le début des années
1970, prônant la prise en charge de leurs affaires par les Noirs
eux-mêmes. Au sein de cette mouvance, on repère des points
de vue variés, et différentes organisations nationales, parfois
rivales, comme le SNCC, le Black Panther Party, l’US
Organization, ainsi qu’une multitude de groupes locaux, tels
les gangs de Chicago.
L’écrivain Richard Wright, dans Black Power, paru en
1954, forgea l’expression, mais cet ouvrage était un récit de
voyage en Côte-de-l’Or, le futur Ghana, assez éloigné des
enjeux américains. Stokely Carmichael, chef du SNCC, reprit
le terme à son compte dans un discours de juin 1966 à
Greenwood (Mississippi), en s’exclamant : « Ce qu’il faut
maintenant, c’est le Black Power ! » Le terme devint
rapidement populaire chez les jeunes Noirs américains, car il
allait plus loin que les appels à l’égalité des droits de King. Il
était question de s’organiser pour conquérir le pouvoir dans
une logique de confrontation avec des autorités blanches qui
n’accordaient que des miettes aux Africains-Américains. Pour
cela, Carmichael, qui alla le plus loin dans la théorisation du
Black Power, estimait que les Noirs devaient s’unir, renforcer
leur estime propre par la connaissance de leur histoire et de
leurs cultures. Cette position le rapprochait du Black Panther
Party, qu’il rejoignit officiellement début 1968.
Le Black Panther Party for Self-Defense fut fondé le
29 octobre 1966 à Oakland par Huey Newton (1942-1989) et
Bobby Seale (1936-). Nés en Californie au sein de familles
pauvres venues de Louisiane et du Texas, Newton et Seale se
rencontrèrent en 1962 au Merritt Community College
(Oakland) où ils étudiaient. C’est là qu’ils se politisèrent, dans
l’ébullition estudiantine de Californie, là qu’ils lurent avec
avidité des textes révolutionnaires, découvrirent la fierté noire,
écoutèrent les discours de Malcom X. Ils se lancèrent donc
avec la création des Black Panthers for Self-Defense, qui,
comme leur nom l’indique, avaient pour objet premier le « self
defense » (autodéfense) contre la police, qu’il fallait affronter
physiquement au moyen de patrouilles de militants armés dans
les quartiers noirs. De la sorte, les deux jeunes gens estimaient
qu’ils s’attireraient la sympathie des habitants excédés par
l’arrogance brutale des pigs (les flics). Un uniforme (pantalon
noir, veste de cuir noire, chemise bleue, béret noir) signalait le
caractère paramilitaire de l’organisation. Il fallait aussi acheter
des armes : à cet effet, Newton et Seale vendirent des Petits
Livres rouges de Mao sur le campus de Berkeley, tout proche
d’Oakland. Plus largement, il était question de combattre le
pouvoir oppresseur des Blancs en situant leur action dans le
combat anti-impérialiste international.
Le Black Panther Party (BPP) se fit progressivement
connaître dans la région de San Francisco, en instruisant la
population noire à propos du droit de porter des armes, et en se
rendant armés et en uniforme à la Chambre des représentants
de Californie à Sacramento le 2 mai 1967, où un projet de loi
restreignant le port d’arme était débattu. Au même moment, le
« programme en dix points » du parti traçait les contours de
son projet politique, associant socialisme et nationalisme noir.
Programme en dix points du BPP
1. Nous voulons la liberté. Nous voulons pouvoir décider de la
destinée de notre Communauté noire.
2. Nous voulons le plein-emploi pour notre peuple.
3. Nous voulons la fin de la spoliation de notre Communauté
noire par les capitalistes.
4. Nous voulons des habitations décentes, dignes d’abriter des
êtres humains.
5. Nous voulons pour notre peuple une éducation qui expose la
vraie nature de cette société américaine décadente. Nous voulons
une éducation qui nous enseigne notre vraie histoire et notre rôle
dans la société d’aujourd’hui.
6. Nous voulons que les hommes noirs soient exemptés du
service militaire.
7. Nous voulons un arrêt immédiat de la BRUTALITÉ
POLICIÈRE et des MEURTRES de Noirs.
8. Nous voulons la liberté pour tous les hommes noirs détenus
dans des prisons fédérales, d’États, de comtés et de villes.
9. Nous voulons que les Noirs, lorsqu’ils sont soumis à un
procès, soient jugés par un jury constitué de leurs pairs ou de
personnes issues de leurs communautés noires, comme le prévoit
la Constitution des États-Unis.
10. Nous voulons des terres, du pain, des logements, une
éducation, des vêtements, la justice et la paix.
Le 28 octobre 1967, dans des circonstances mal établies,
Huey Newton tua d’un coup de feu un policier du nom de John
Frey, qui l’avait arrêté alors qu’il circulait en voiture. Lui-
même blessé dans la fusillade, Newton fut arrêté et une longue
procédure judiciaire s’engagea : les dirigeants du BPP saisirent
l’occasion pour populariser le mouvement via la campagne
internationale « Free Huey ! ». C’est à ce moment, pendant
l’année 1968, que le parti, de groupe régional, devint une
organisation nationale, avec des sections dans les principales
villes du pays.
Il existait des désaccords entre militants Black Power sur le
degré d’autonomie à conquérir vis-à-vis de la société et du
pouvoir blancs. Entre les nationalistes noirs les plus durs qui
défendaient le séparatisme et les plus modérés qui souhaitaient
un partage du pouvoir, il y avait toute une gamme de positions,
associant des perspectives socialistes, tiers-mondistes,
panafricaines, et un discours anti-impérialiste fustigeant la
politique étrangère américaine et la guerre du Vietnam. Martin
Luther King, dans les mois qui précédèrent son assassinat, le
4 avril 1968, gauchit son discours jusqu’à n’être finalement
pas si éloigné de l’aile modérée du Black Power. Mais son
action politique demeura jusqu’à la fin fidèle à la philosophie
de la non-violence, ce qui le différenciait des militants Black
Power, pour qui le recours à la violence pouvait se justifier. Le
BPP se distinguait des autres groupes par sa dimension
paramilitaire, avec un uniforme et des armes portées
ostensiblement. Des armes qui n’étaient pas que de parade :
elles pouvaient servir, le cas échéant.
L’assassinat de King, le 4 avril 1968, souleva de désespoir
les ghettos noirs pendant l’été et renforça la détermination des
plus radicaux. Dans la foulée, sur le podium du 200 mètres des
Jeux olympiques de Mexico, le 16 octobre 1968, les poings
levés de Tommie Smith et John Carlos (étudiants à San Jose
State University, à proximité d’Oakland) exposèrent au monde
la lutte radicale des militants noirs. 1968, année de tumultes,
fut bien celle du Black Power.
Un bilan assez maigre
D’un point de vue politique, le bilan du Black Power est
assez maigre. D’abord parce que les débouchés politiques du
mouvement étaient assez nébuleux, si l’on excepte les
programmes sociaux comme les petits déjeuners proposés aux
enfants des quartiers noirs par les Black Panthers. Mais on
était loin de la révolution espérée. Ensuite parce que la
répression fut impitoyable. Le département clandestin
COINTELPRO du FBI lança de nombreuses opérations
d’infiltration, de fausses nouvelles, pour diviser et affaiblir le
mouvement, tandis que les polices du pays n’épargnaient pas
les militants Black Power. En avril 1968, Bobby Hutton,
trésorier du BPP, fut abattu par la police d’Oakland à la suite
d’une embuscade visant cette dernière, tendue par lui et
Eldridge Cleaver. À Chicago, le 4 décembre 1969, le meurtre
de Fred Hampton, exécuté dans son lit par la police locale,
démontra que tous les moyens étaient bons pour éliminer les
Black Panthers. La mort de Hampton porta un coup très dur à
l’union des gangs et du BPP (y compris les Young Lords, un
gang portoricain) que Hampton venait de réaliser en la
baptisant Rainbow Coalition. De nombreux militants du Black
Power furent tués ; d’autres, comme Carmichael ou Cleaver,
s’exilèrent ; d’autres enfin sombrèrent dans la drogue, qui
envahit les quartiers noirs dans les années 1970.
Enfin, parce que Richard Nixon, dans sa campagne
victorieuse de 1968, promit un retour à l’ordre en fustigeant le
Black Power, présenté comme un ennemi du pays. La reprise
du pouvoir par les Républicains ferma les canaux de
communication entre les quartiers noirs et le pouvoir fédéral.
En revanche, l’un des aspects les plus intéressants a été
l’impact culturel du Black Power. Le mouvement a en effet,
plus encore que l’UNIA, valorisé la blackness, en promouvant
le « Black is beautiful », « Le noir est beau ». Des manières de
paraître autrefois mal vues (les cheveux afros, en particulier,
mais aussi les vêtements « africains ») étaient à la mode chez
les jeunes Noirs américains, ce que James Brown mit
brillamment en musique avec Say it Loud, I’m Black and I’m
Proud (« Dites-le haut et fort, je suis noir et j’en suis fier »),
l’un des hits de l’année 1968, qu’il chantait, accompagné par
le public, dans tous ses concerts. En littérature et dans les
spectacles vivants, le Black Arts Movement (BAM) visait à
conforter les artistes africains-américains et des œuvres
politiquement engagées. Même si la pensée d’une « esthétique
noire » a fait long feu, ce mouvement artistique a mis en
lumière des écrivains et artistes importants, comme Maya
Angelou, auteure du classique Je sais pourquoi chante
l’oiseau en cage (1969), et il a jeté les fondements de
changements profonds dans la littérature et les musées d’art
américains.
Le mouvement Black Power a ainsi été l’une des origines
de la transformation multiculturelle de la société américaine à
partir des années 1970. La valorisation d’identités et d’origines
autrefois méprisées, et l’acceptation que les différences ne sont
pas incompatibles avec l’égalité doivent beaucoup à
l’effervescence politique et culturelle portée par les militants
du Black Power. Cet héritage des années 1960 demeure vivace
aux États-Unis, comme l’a montré le mouvement Black Lives
Matter à partir de 2013.
XI
Les poings de la liberté
Le public du grand stade de Mexico était resté tard, lors de
cette soirée olympique du 16 octobre 1968, pour la remise des
médailles de l’épreuve d’athlétisme du 200 mètres. Un
200 mètres exceptionnel, le plus rapide de l’histoire de
l’athlétisme, dans une olympiade pourtant déjà riche en
exploits : l’altitude élevée de la capitale mexicaine
(2 240 mètres) favorisant les efforts brefs, les records du
monde s’étaient multipliés dans la plupart des épreuves de
sprint et de saut. Deux jours plus tard, le 18 octobre, le saut en
longueur de Bob Beamon à 8 mètres 90 frappa de stupeur les
spectateurs et son auteur lui-même.
C’était l’Américain Tommie Smith qui l’avait emporté dans
ce 200 mètres, en battant avec l’apparence de la facilité le
record du monde, en 19 secondes 83 centièmes. Son
compatriote John Carlos s’était classé troisième tandis que le
sprinteur australien Peter Norman s’était intercalé entre les
deux Africains-Américains. Smith et Carlos étaient considérés
comme les athlètes les plus prometteurs du sprint américain.
Deux itinéraires semblables. Smith était né le 6 juin 1944 dans
une famille de douze enfants de métayers misérables du Texas
partis tenter leur chance en Californie. C’est au lycée, puis à
l’université locale de San Jose State – surnommée « Speed
City » tant elle rassemblait d’athlètes de premier plan – qu’il
se fit remarquer pour ses qualités d’athlète hors du commun :
il cumula treize records du monde junior, du 100 mètres au
400 mètres. Carlos, d’un an son cadet, était originaire de
Harlem, d’où il avait rejoint, grâce à une bourse d’une
université texane, San Jose State 1.
Plusieurs heures s’étaient écoulées entre la finale du
200 mètres et la remise des médailles. Des heures que Smith et
Carlos avaient mises à profit pour discuter dans les vestiaires,
non pas de sport, mais de politique. Les deux hommes
n’étaient pas vraiment amis mais ils étaient d’accord au moins
sur un point. Plusieurs mois auparavant, à San Jose State, ils
avaient rencontré Harry Edwards, un ancien athlète devenu
professeur de sociologie, très engagé en faveur de la cause
noire. Edwards avait fondé à l’automne 1967 l’Olympic
Project for Human Rights (OPHR), qui avait tenté d’organiser
un boycottage des Jeux olympiques au motif que les Noirs
n’avaient pas à gagner des médailles pour un pays qui les
opprimait : « Pourquoi courir à Mexico quand on doit ramper à
la maison ? », demandait Edwards. De fait, les athlètes noirs
sur qui le pays comptait étaient souvent maltraités dans les
universités, y compris à San Jose State : on leur interdisait
certains cours, on les reléguait dans des résidences de seconde
catégorie, on les mettait à part dans les restaurants
universitaires 2.
La rumeur d’une action
L’OPHR réclamait aussi que l’on restitue à Mohammed Ali
ses titres de champion du monde de boxe confisqués à la suite
de son engagement contre la guerre du Vietnam ; que
l’Américain Avery Brundage, qui aux yeux d’Edwards et de
ses amis symbolisait l’olympisme dévoyé et le racisme à front
de taureau, quittât la présidence du Comité international
olympique ; que l’Afrique du Sud et la Rhodésie fussent
bannies des Jeux.
L’appel au boycottage fit long feu. Parmi les rares athlètes
qui boycottèrent les Jeux, on comptait tout de même les
basketteurs Kareem Abdul-Jabbar, Mike Warren et Lucius
Allen, mais les athlètes de San Jose State étaient déterminés à
faire quelque chose. Un badge avait été confectionné, avec le
nom de l’OPHR entouré d’une couronne de laurier, et distribué
aux athlètes volontaires. La rumeur d’une action politique
s’était répandue dès l’arrivée de la délégation américaine à
Mexico, plusieurs athlètes ayant notamment déclaré qu’il était
hors de question que Brundage leur remette d’éventuelles
médailles.
Tout le monde avait remarqué que Smith et Carlos
couraient, lors des épreuves de qualification, avec de grandes
chaussettes noires que l’hebdomadaire Newsweek avait
qualifiées de « chaussettes de maquereaux du ghetto ». Ce
qu’on ignorait, c’est que Smith s’était également procuré une
paire de gants noirs. Mais on se doutait que quelque chose
allait se passer sur le podium, et le public attendait avec
impatience la cérémonie.
Smith et Carlos n’étaient pas membres du Black Panther
Party, même si cette organisation radicale, fondée en
octobre 1966 à Oakland, tout près de San Jose State, les
influença certainement, d’autant qu’ils avaient participé à des
manifestations du BPP. Ce qui les motivait avant tout, c’était
la colère qu’ils ressentaient face à la situation imposée aux
Noirs dans leur pays. Et puis, l’année 1968 avait radicalisé la
jeunesse noire américaine bien au-delà des Black Panthers.
L’assassinat de Martin Luther King, le 4 avril suivi de celui de
Robert Kennedy le 6 juin, avait soulevé de désespoir les
ghettos noirs dans les grandes villes américaines, faisant
quarante-six morts.
Beaucoup de jeunes Noirs estimaient que le mouvement
pacifique pour la défense des droits civiques n’avait été qu’un
leurre et qu’il fallait désormais se défendre face à la police et
affirmer plus nettement son identité noire. À cette situation
raciale très tendue s’ajoutait l’enlisement de la guerre du
Vietnam, qui démentait, depuis l’offensive du Têt, début 1968,
les affirmations optimistes du gouvernement et de l’état-major
– la stratégie et les buts de guerre américains étaient de plus en
plus dénoncés comme impérialistes.
Le Comité international olympique était également dans la
ligne de mire de l’OPHR. Il est vrai que le mouvement
olympique avait été marqué dès ses débuts par des conceptions
racistes du monde. Tout avait commencé aux Jeux de Saint-
Louis, en 1904, lorsqu’on avait interdit aux athlètes de couleur
de participer aux compétitions officielles. En 1912, les
victoires sensationnelles au décathlon et au pentathlon de
l’Amérindien Jim Thorpe, originaire de l’Oklahoma, avaient
été invalidées au motif qu’il avait joué professionnellement
pour une équipe de baseball : cela contrevenait en effet au
principe d’amateurisme des Jeux, mais il n’empêche que la
décision était juridiquement invalide puisque décidée
a posteriori et n’aurait sans doute pas été prise si Thorpe
n’avait été indien. En outre, pour son malheur, l’un des
compétiteurs battus par Thorpe était Avery Brundage, qui le
poursuivit d’une haine tenace et s’opposa inflexiblement,
lorsqu’il présidait le CIO, à la restitution des médailles de
Thorpe, qui mourut dans la misère en 1953.
La foule grondait
L’ancien champion Jesse Owens, présent à Mexico en tant
que commentateur pour la télévision, suscita aussi l’ire de
l’OPHR, qui le considérait comme un « oncle Tom » – un Noir
trop complaisant vis-à-vis des autorités. Lors des Jeux de
Berlin en 1936, l’athlète américain, petit-fils d’esclaves de
l’Alabama, avait certes provoqué le dépit et la fureur des
dignitaires nazis après avoir triomphé quatre fois. Mais il
n’avait manifesté aucune volonté explicite de contestation
politique à l’occasion de ses victoires et il regretta seulement
de n’avoir pas été reçu à la Maison-Blanche par Roosevelt.
Vingt ans plus tard, Owens ne participa pas au mouvement
pour les droits civiques et ne manifesta aucune intention de
s’engager politiquement. D’où son embarras à la vue des
chaussettes noires de Smith et Carlos, symboles trop visibles
de protestation : « Je suis assez vieux pour être leur oncle,
mais je ne suis pas leur Tom, et je dis à ces petits gars de
mettre des chaussettes moins hautes, on n’a pas besoin de ça »,
s’exclama-t-il au micro.
Dans les vestiaires, l’attention de Peter Norman fut attirée
par les propos de Smith et Carlos. L’Australien se mêla à la
conversation et les deux Américains lui firent part du projet
qu’ils venaient d’arrêter : en plus d’exhiber le badge de
l’OPHR, ils brandiraient leurs poings gantés de noir en signe
de revendication de la cause des Noirs américains. Il n’y avait
qu’une paire de gants ! Qu’à cela ne tienne : Smith prendrait le
droit, et Carlos le gauche. Norman proposa alors de porter lui
aussi un badge de l’OPHR pour manifester sa solidarité avec
les deux autres. Ils étaient prêts.
Au moment où les premières mesures de l’hymne
américain retentirent dans le stade silencieux, Smith et Carlos
levèrent comme prévu leur poing ganté. Ils avaient aussi
enlevé leurs chaussures pour laisser apparaître leurs fameuses
chaussettes noires, et Smith avait ajouté une écharpe, noire
également, pour faire bonne mesure. Norman portait son
badge en évidence sur sa poitrine.
Smith se rappelle que sur le podium, « [sa] vie a défilé en
deux minutes. “Oh man, je n’ai jamais été aussi fier. J’étais
fier d’écouter l’hymne, même s’il ne me représentait pas tout à
fait […]. Ils ont dit que j’avais méprisé la bannière étoilée,
mais pas du tout, c’est mon drapeau […] mais je pouvais pas
le saluer autrement que comme ça […]”. » Sa femme, dans les
gradins, s’exclama : « Quand Avery verra ça, il en crèvera ! »
La foule grondait quand les trois hommes quittèrent le stade,
Smith levant encore le poing vers le ciel.
La presse américaine fustigea les deux hommes comme
« non patriotes » et « antiaméricains ». Le reporter de
l’Associated Press qualifia le geste de « salut de style nazi »,
tandis qu’un journaliste de Chicago parla de « troupes d’assaut
nazies à la peau noire » ! Pourtant, Smith et Carlos étaient fiers
d’être américains, ils ont toujours proclamé leur attachement à
leur pays, doublé d’une foi chrétienne… Bref, on était loin des
« fascistes noirs » décrits par cette presse.
Ailleurs dans le monde, on ne s’y est pas trompé : le geste a
été compris, sinon salué, comme une protestation non violente
contre la situation faite aux Noirs américains, même si certains
ont pu déplorer la « politisation » des Jeux. Mais les Jeux
n’étaient-ils pas politiques depuis 1896 ? N’ont-ils pas été un
lieu d’expression privilégié du nationalisme, parfois dans sa
version la plus agressive, au XXe siècle ?
Le Comité international olympique, mené par un Brundage
intraitable, demanda le lendemain à la délégation américaine
d’expulser Smith et Carlos du village olympique. Les officiels
américains refusèrent dans un premier temps, avant
d’obtempérer, sous la menace d’un renvoi de toute l’équipe
américaine d’athlétisme. Ce qui n’empêcha pas certains
athlètes de manifester leur solidarité avec les bannis :
l’Américaine Wyomia Tyus, championne olympique du
100 mètres, dédia sa victoire à Smith et Carlos. L’équipe
américaine d’aviron, composée d’étudiants blancs de Harvard,
affirma sa solidarité avec ses compatriotes noirs. Surtout, le
18 octobre, les trois Américains arrivés en tête du 400 mètres,
Lee Evans, Larry James et Ron Freeman, portèrent sur le
podium le béret noir des Black Panthers en levant le poing. Un
geste aussi démonstratif que celui de Smith et Carlos, qui ne
suscita pourtant pas la même réaction du CIO, qui craignait
une escalade.
Le retour aux États-Unis fut très difficile pour les deux
champions militants. Eux et leur famille reçurent des menaces
de mort. Lorsque Smith alla voir son père, qui travaillait
encore aux champs, celui-ci, qui était analphabète et ne savait
rien de ce qui était arrivé, lui demanda s’il avait fait quelque
chose de mal : « C’est ce que les gens m’ont dit. Tu t’es
bagarré avec un Blanc ? » Tommie lui expliqua. « Je te crois »,
répondit le père, et il lui serra la main pour la première fois de
sa vie.
Mais la carrière olympique de Smith et Carlos était
terminée. Ils s’essayèrent au football professionnel avant de
devenir entraîneurs d’athlétisme, dans un lycée de Palm
Springs pour Carlos, à l’université de Santa Barbara pour
Smith. Avec le temps, leur geste, de scandaleux, est devenu
héroïque. Une statue les représentant sur le podium de Mexico
a même été inaugurée en 2005, sur le campus de San Jose
State.
Quant à Peter Norman, son geste de solidarité lui attira les
représailles du comité australien. Bien qu’il fût le meilleur
sprinteur de son pays – il détient toujours le record national du
200 mètres –, il ne fut pas sélectionné pour les Jeux de Munich
en 1972, puis sombra dans la dépression et l’alcoolisme.
Lorsqu’il mourut, en octobre 2006, la fédération américaine
d’athlétisme fit du 9 octobre, jour de ses funérailles, le « Peter
Norman Day », tandis que Smith et Carlos se rendirent en
Australie pour porter en terre le cercueil de celui qui s’était
courageusement joint à eux lors de cette soirée du 16 octobre
1968, devant le public sidéré du grand stade de Mexico.
XII
Le long combat pour le droit de vote
aux États-Unis
L’histoire du droit de vote aux États-Unis a longtemps été
présentée comme la marche inéluctable de la démocratie : le
droit de vote se serait imposé en incluant progressivement tous
les individus, depuis une poignée de notables blancs au
e
XVIII siècle jusqu’au véritable suffrage universel à partir du
Voting Rights Act de 1965. Cette approche un peu trop linéaire
est critiquée depuis trente ans, tant il est vrai que le
« progrès démocratique » doit être nuancé : du reste, le droit
de vote fait actuellement l’objet d’attaques vigoureuses qui le
remettent sérieusement en cause. Au cours des dernières
années, des millions d’Américains, la plupart Africains-
Américains, ont perdu leurs droits civiques à la suite de
procédures diverses. Comme la dernière élection présidentielle
américaine l’a montré, l’histoire sinueuse d’un droit qui n’a
jamais été universellement acquis est omniprésente dans les
débats politiques actuels.
De l’Amérique coloniale
à la guerre de Sécession
À l’époque coloniale, les Britanniques réservaient le droit
de vote aux « Conseils du gouverneur » – quand leurs
membres n’étaient pas directement nommés par le roi, ce qui
était le cas dans les colonies royales –, aux hommes riches,
propriétaires terriens importants, dont les intérêts étaient
censés se confondre avec ceux de la colonie et de la
Couronne 1. Les « assemblées représentatives » étaient, elles,
élues par les « propriétaires », soit un groupe beaucoup plus
large de personnes. Des biens non fonciers associés au
paiement de l’impôt pouvaient être pris en compte dans les
colonies plus libérales.
Des différences existaient cependant entre les treize
colonies : certaines, là où les élites marchandes étaient très
présentes, étaient un peu plus souples que d’autres et prenaient
en considération des biens non fonciers associés au paiement
de l’impôt. Les fabricants, négociants et marchands de grandes
villes comme Philadelphie ou Boston étaient influents au sein
des conseils et assemblées des colonies, tandis que dans les
colonies esclavagistes du Sud, les grands propriétaires
d’esclaves dominaient les institutions locales. Le critère
financier était si prédominant que, dans certains comtés, des
femmes, des Amérindiens et des Noirs libres pouvaient voter,
pour peu qu’ils eussent suffisamment de biens dans une
société qui était globalement plus égalitaire que celles
d’Europe. À la veille de la révolution, avec des variations
régionales importantes, 50 à 60 % de la population masculine
blanche pouvait voter aux assemblées représentatives.
Bien que la révolution américaine fût influencée par les
idéaux universalistes des Lumières, elle ne marqua pas un
changement radical dans l’accès au droit de vote. Du reste, la
Constitution de 1787 est muette à son propos : celui-ci ne
devait apparaître en toute lettre qu’avec le 14e amendement,
près d’un siècle plus tard. Dans l’immédiat, faute de précision
constitutionnelle, la question fut dévolue aux treize États de
l’Union : chacun pouvait agir à sa guise. Le poids des élites se
fit lourdement sentir pour limiter au maximum le droit de vote.
Même Thomas Jefferson, pourtant attaché aux idéaux
démocratiques, estimait qu’on ne pouvait confier une telle
responsabilité à des citoyens pauvres, susceptibles d’être
achetés et manipulés par un tyran démagogue. Pourtant,
d’autres voix se firent entendre, dans la presse, dans les
assemblées, parvenant parfois, comme en Pennsylvanie (suivie
par le Vermont en 1791), à éliminer tout critère de propriété au
profit du seul critère censitaire. Ailleurs, en dépit de quelques
aménagements, le droit de vote demeura restreint, avec des
variations selon le type d’élection. Les élections municipales
pouvaient ainsi être relativement ouvertes, tandis qu’à l’autre
extrémité du spectre républicain, l’élection présidentielle, dont
la première eut lieu en 1789, avec ses grands électeurs choisis
par les notables locaux, était hors de portée de la majorité des
citoyens.
Ce ne furent donc pas les treize États fondateurs qui
démocratisèrent le droit de vote, mais ceux qui entrèrent plus
tard dans l’Union, particulièrement les « États frontière » à la
limite des territoires indiens. Les différences sociales y étaient
moins accentuées que dans l’Est, et il fallait attirer les
migrants en leur proposant non seulement de la terre mais
aussi le droit de vote. Dans l’Indiana, le Michigan, le
Wisconsin et bien d’autres États de l’Ouest par la suite, il
n’était pas souvent nécessaire d’être citoyen américain pour
voter, de telle sorte que les migrants européens étaient
immédiatement inclus dans la vie politique. L’historien
Frederick Jackson Turner, qui, à la fin du XIXe siècle, voyait en
la frontière le garant de la démocratie américaine qu’il exalta
dans un célèbre discours de 1893, n’avait donc pas
entièrement tort à propos des sociétés égalitaires de l’Ouest,
mais, bien entendu, il jetait un voile pudique sur la
marginalisation et le massacre des Amérindiens.
À la suite des États pionniers, tous les États abandonnèrent
les critères de propriété (dans les années 1820) puis les critères
censitaires. Confrontés à l’accroissement rapide de la
population (4 millions d’habitants en 1790, 10 en 1820 et 76
en 1900), allant de pair avec les débuts de l’industrialisation
dans le Nord-Est et l’essor du monde ouvrier, les notables
voulaient conserver leurs privilèges pour les élections
nationales, mais la stabilité de l’ordre social et le recrutement
de soldats pour les milices plaidaient en faveur d’une
démocratisation du vote. Des pétitions pour élargir le suffrage
se multiplièrent, avec des tensions fortes comme à Richmond
en Virginie en 1829 ou à Baltimore quelques années plus tard.
Il fallait lâcher du lest, de telle sorte que vers 1860
pratiquement tous les hommes blancs pouvaient voter aux
États-Unis aux principales élections. Voter était également
aisé : les saloons servaient fréquemment de lieux de meetings
politiques, et même de bureaux de vote. Cela permit à de
nombreux tenanciers de bars, comme Patrick J. Kennedy
(1858-1929), le grand-père de JFK, de se lancer en politique.
La participation électorale forte – bien plus qu’aujourd’hui –
témoigne de la volonté des habitants de prendre part à la vie
politique. À la veille de la guerre de Sécession, l’expression
« suffrage universel » devint courante.
Avec certains pays d’Europe (France, Belgique, Norvège et
Suisse), les États-Unis étaient alors le pays ayant la plus
grande proportion d’électeurs. Aux Amériques, seul le Canada
s’en approchait, suivi loin derrière par l’Argentine et
l’Uruguay. Mais de suffrage universel il n’avait que le nom car
l’ouverture vers les classes populaires était drastiquement
limitée par l’exclusion des Africains-Américains et des
femmes.
Tocqueville, De la démocratie
en Amérique
Tocqueville estimait que l’avènement du suffrage universel était
inéluctable dès lors qu’un mouvement de réforme démocratique
s’amorçait :
« Lorsqu’un peuple commence à toucher au cens électoral, on
peut prévoir qu’il arrivera, dans un délai plus ou moins long, à le
faire disparaître complètement. C’est là l’une des règles les plus
invariables qui régissent les sociétés. À mesure qu’on recule la
limite des droits électoraux, on sent le besoin de la reculer
davantage ; car, après chaque concession nouvelle, les forces de la
démocratie augmentent, et ses exigences croissent avec son
nouveau pouvoir. L’ambition de ceux qu’on laisse au-dessous du
cens s’irrite en proportion du grand nombre de ceux qui se trouvent
au-dessus. L’exception devient enfin la règle ; les concessions se
succèdent sans relâche, et l’on ne s’arrête plus que quand on est
arrivé au suffrage universel. »
Alexis de Tocqueville,
De la démocratie en Amérique, t. I, chap. 4,
« Du principe de la souveraineté
du peuple en Amérique. »
Esclaves, Noirs libres et affranchis
Dans la première moitié du XIXe siècle, la démocratisation
du vote s’accompagna d’un renforcement de l’exclusion des
Africains-Américains. Il est vrai que l’immense majorité
d’entre eux étaient des esclaves, pour qui la question d’un
quelconque « droit » ne se posait pas. En ce qui concerne les
Noirs libres, peu d’États les excluaient formellement en 1790.
Mais en 1860, les seuls États qui autorisaient le droit de vote
aux Noirs étaient ceux de Nouvelle-Angleterre (où ils n’étaient
qu’une poignée de toute manière) et l’État de New York – qui
prévoyait toutefois une exigence de propriété pour eux. Les
Noirs, même libres, étaient considérés comme incapables
d’exercer librement leurs droits civiques. Et puis, comme le
disait un homme politique du Wisconsin, « permettre aux
Noirs de voter serait favoriser un déferlement d’esclaves en
fuite dans notre région 2 ». Pourtant, nombreuses étaient les
voix éloquentes qui s’élevaient contre l’exclusion politique des
Noirs libres, en se réclamant des principes universalistes de la
religion ou de la révolution, mais elles ne pesaient pas lourd
face au racisme dominant de l’époque. Paradoxalement, les
Amérindiens étaient un peu mieux traités : ils n’étaient sans
doute pas blancs, mais ils n’étaient pas noirs non plus, de telle
sorte que, pour peu qu’ils fussent « civilisés » et satisfissent
aux critères imposés à tous, pourquoi n’eussent-ils pas pu
voter ? Cependant, les Amérindiens n’étaient ni citoyens ni
étrangers, mais « soumis », un statut qui les excluait du droit
de vote – à l’exception de quelques-uns.
La guerre de Sécession mit au premier plan la question du
vote. Le général nordiste William Sherman pronostiqua que
« quand la guerre sera terminée, on ne pourra pas empêcher la
main qui tenait le fusil de brandir un bulletin de vote 3 ».
L’abolition de l’esclavage en 1865 se matérialisa par le
13e amendement, suivi de deux amendements qui précisèrent
le statut des quelque quatre millions d’affranchis. Le
14e amendement (1868) garantissait la citoyenneté à toute
personne née ou naturalisée aux États-Unis et le droit de vote
aux « habitants mâles » âgés de plus de 21 ans. Cet
amendement précisait que les personnes en question devaient
relever de la « juridiction des États-Unis », manière d’exclure
la grande majorité des Amérindiens, censés dépendre de leurs
tribus. Le 15e amendement (1870) enfonça le clou en
interdisant de remettre en cause le droit de vote pour des
« raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de
servitude ». Cet arsenal constitutionnel semblait interdire tout
retour en arrière. Dans un éditorial de mars 1869, le New York
Times estimait que la question était définitivement réglée. Il en
alla tout autrement.
Certes, dans un premier temps, les nouveaux citoyens
purent voter, mais le vote n’était pas qu’un moment festif, car
le Ku Klux Klan, fondé en 1966, menaçait de mort les
électeurs et les élus noirs. Plusieurs centaines d’entre eux
furent tués dans ces lendemains désenchantés de la guerre
qu’Eric Foner a qualifiés de « terreur contre-
révolutionnaire 4 ».
Les élus africains-américains étaient tous membres du Parti
républicain, le parti fondé par Lincoln en 1854 qui avait
vaillamment lutté contre les Démocrates partisans de
l’esclavage. Le Mississippi envoya même deux sénateurs
noirs, Hiram Rhodes Revels et Blanche Bruce, au Sénat
national à Washington. Les sénateurs démocrates, scandalisés
par la perspective d’hommes noirs siégeant au Sénat,
engagèrent en vain une procédure judiciaire : « la dernière
bataille de la guerre de Sécession », résuma Revels. Mais le
printemps démocratique du Sud allait bientôt se clore. Les
Républicains nordistes abandonnèrent les Noirs du Sud à la fin
des années 1870, en permettant le retour aux postes de pouvoir
des anciens partisans de l’esclavage. L’exclusion des Noirs
procéda d’une alliance politique entre, d’une part, les élites du
Sud (grands propriétaires terriens, industriels et gros
marchands qui jusque-là maintenaient des relations
paternalistes avec leurs anciens esclaves) et, d’autre part, les
Blancs pauvres en concurrence économique directe avec les
Noirs. Elle prit deux formes liées : d’une part la ségrégation ;
d’autre part la privation du droit de vote.
e
À la fin du XIX siècle, les suprémacistes blancs trouvèrent
ainsi le moyen de contourner le 15e amendement, qui
garantissait en principe le droit de vote pour tous. La fraude
électorale et l’intimidation constituaient un premier moyen de
marginaliser le vote africain-américain, mais cela ne suffisait
pas. Vers 1895, des hommes politiques noirs étaient encore
bien installés dans la plupart des assemblées du Sud. De fait,
les électeurs noirs se rendaient aux urnes en prenant des
risques : des suprémacistes blancs pouvaient camper devant
les bureaux de vote, et ils devaient s’organiser en groupes
munis de bâtons pour forcer le passage vers les urnes. Il fallait
du courage pour oser voter, mais les Africains-Américains
savaient que de ce droit dépendait tout le reste 5.
Plusieurs subterfuges furent alors laborieusement mis au
point pour les exclure une bonne fois pour toutes. Dans le
Mississippi, une convention constitutionnelle créa une clause
de résidence stricte, en arguant que les Noirs étaient une
« tribu nomade », puis on créa une poll tax de deux dollars, et
enfin un test d’alphabétisation qui prévoyait un examen de
lecture et de compréhension de la Constitution pour tout
électeur. Pour éviter de contrevenir au 15e amendement, il
n’était nulle part fait mention explicite de la race comme
critère d’exclusion.
Six États du Sud se distinguèrent par la « clause du grand-
père », imaginée dans les années 1890, stipulant que seules les
personnes dont le grand-père pouvait voter en 1860 pouvaient
voter sans contraintes particulières. Étaient ainsi créés ce
qu’un législateur appela « des électeurs par hérédité ». Cette
clause visait à permettre aux Blancs pauvres de voter, en les
distinguant des descendants d’esclaves, mais la Cour suprême
la déclara inconstitutionnelle en 1915, moyennant quoi la
quasi-totalité des électeurs noirs et une partie importante
d’électeurs blancs pauvres se trouvèrent écartés des urnes.
Qu’à cela ne tienne, on inventa alors des clauses « de bon
caractère » pour permettre à une partie des Blancs pauvres de
voter malgré tout, même s’ils trébuchaient sur les literacy
tests. La Cour suprême valida par ailleurs toutes les autres lois
de restriction du corps électoral, en soutenant benoîtement
qu’elles ne visaient pas explicitement les Africains-
Américains, et qu’à ce titre elles ne contrevenaient pas au
15e amendement de la Constitution.
La nécessité historique du suffrage universel telle que
prévue par Tocqueville n’était plus qu’une illusion dans le
Sud. Le nord des États-Unis détourna le regard, d’autant plus
que des lois restreignant l’accès à la citoyenneté pour les
immigrants y étaient votées au début du XXe siècle (au moyen
de tests d’alphabétisation), pour limiter la participation
politique des masses venant d’Europe de l’Est et du Sud et
barrer la route au socialisme. Quant aux Chinois, les portes du
pays se fermèrent pour eux en 1882, pour des motifs sanitaires
et politiques : il n’était pas raisonnable de leur confier un
bulletin de vote, indiqua une commission du Congrès 6.
Le suffrage des femmes
Le mouvement pour le droit de vote des femmes trouve son
origine dans l’abolitionnisme. En effet, les Américaines
jouèrent un rôle essentiel dans le mouvement anti-esclavagiste
– tout en y étant au second plan –, via certaines Églises très
engagées sur la question, en particulier les quakers. En 1848,
la convention de Seneca Falls (New York), organisée par des
femmes quakers, rassembla deux cents personnes dont une
large majorité de femmes, pour réclamer des droits civiques
équivalents à ceux des hommes au moyen d’une « déclaration
des sentiments », rédigée par Elizabeth Cady Stanton sur le
modèle de la Déclaration d’Indépendance : « Il [l’homme] ne
l’a jamais autorisée à exercer son droit inaliénable au vote
électoral […] L’ayant privée de ce premier droit citoyen, le
droit de vote, la laissant ainsi sans représentation dans les
chambres législatives, il l’a opprimée de toute part. » En
conclusion, la déclaration appelait, « compte tenu de cette
totale privation des droits civiques de la moitié de la
population de ce pays, de leur dégradation sociale et
religieuse », à ce qu’elles aient « accès sur-le-champ à tous les
droits et privilèges qui leur appartiennent en tant que
citoyennes des États-Unis ». Par la suite, d’autres meetings
eurent lieu, signalant l’émergence d’un premier féminisme
américain faisant du droit de vote la pierre angulaire de ses
revendications. On rappelait qu’avant la révolution, les
femmes avaient eu le droit de vote dans certaines colonies, et
que dans certaines nations indiennes, les femmes avaient un
pouvoir politique important. Les suffragettes espéraient
qu’après la guerre de Sécession l’attention publique se
tournerait vers leurs droits, mais ce fut une amère déception :
il n’était pas question des femmes dans les 14e et
15e amendements, en dépit des demandes de la National
Woman Suffrage Association, fondée en 1869 7. Toutefois, le
mouvement ne faiblit pas et des débats vifs eurent lieu dans les
législatures d’États. C’est de nouveau dans les États de l’ouest
que la question avança, dans les années 1890 et 1900, là où il
fallait attirer des migrantes et où les intérêts des élites locales
étaient moins durcis que dans l’est du pays. Dans les territoires
du Wyoming et de l’Utah en 1869 et 1870, puis dans les États
du Colorado et de l’Idaho dans les années 1890, suivis par la
Californie, l’Oregon et le Kansas à partir de 1910, le suffrage
féminin s’imposa, tandis que le sud et l’est du pays résistaient.
Les militantes féministes avançaient des arguments
universalistes et essentialistes, en insistant sur les vertus
particulières des femmes (leur respect de toute vie, leur
pacifisme) susceptibles d’élever la vie politique du pays pour
peu qu’on leur accordât la possibilité de voter. Le mouvement
de tempérance était l’autre cheval de bataille des féministes,
qui espéraient que l’inclusion politique des femmes
favoriserait l’interdiction de la vente d’alcool aux États-Unis.
Certains conservateurs pouvaient être pragmatiquement
favorables aux droits civiques des femmes, dans la mesure où
il pouvait contrebalancer le vote de citoyens de fraîche date,
penchant dangereusement vers le socialisme, mais c’est
surtout l’aile progressiste qui dominait le mouvement
féministe. Le droit de vote devait favoriser la réforme sociale
en permettant aux ouvrières exploitées dans les usines et les
ateliers de se faire entendre. C’est pourquoi des réformatrices
de premier plan comme Jane Addams, fondatrice de Hull
House, la fameuse maison d’œuvres sociales de Chicago,
Florence Kelley ou Lillian Wald étaient si favorables au droit
de vote des femmes. Plus à gauche, les organisations
socialistes s’y rallièrent aussi. Malgré ce large soutien, rien ne
bougea au niveau national avant la Première Guerre mondiale,
tant les forces opposées au suffrage féminin étaient
importantes : les deux principaux partis, le lobby de l’alcool et
certains groupes (d’origine allemande ou irlandaise) n’en
voulaient pas.
La guerre offrit la possibilité aux Américaines d’occuper
des postes de travail jusque-là hors d’atteinte, occasion pour
les associations féministes de réclamer à nouveau l’accès au
suffrage. Le militantisme ne faiblit pas : pétitions,
manifestations devant la Maison-Blanche, grèves de la faim,
tout était bon pour faire avancer la cause. Avec succès du côté
des États fédérés, puisque plusieurs d’entre eux instituèrent le
vote des femmes pour les élections locales. Du côté national,
les choses bougeaient aussi, mais plus lentement. En dépit du
soutien du président Wilson, qui y voyait son intérêt, la
proposition d’amendement échoua à cinq reprises au Congrès
entre janvier 1918 et mai 1919, avant une sixième tentative,
couronnée de succès, le 4 juin 1919. Les opposants n’avaient
pas désarmé et ils menèrent un combat d’arrière-garde auprès
des assemblées des États afin qu’elles ne ratifient pas
l’amendement 8. Après une dernière bataille au Congrès du
Tennessee, très partagé, le 19e amendement fut définitivement
ratifié le 26 août 1920. Les États-Unis étaient le 27e pays du
monde à accorder le droit de vote aux femmes, mais un droit
limité par des barrières juridiques locales les empêchant d’être
candidates aux élections régionales et nationales, et par
l’exclusion des Africaines-Américaines et des
Amérindiennes 9.
Un autre effet de la guerre, lié à l’engagement des soldats
amérindiens dans l’armée américaine, fut le vote en 1924 de
l’Indian Citizenship Act, qui accorda la citoyenneté aux
Indiens, en réparant partiellement leur exclusion du
14e amendement. Une citoyenneté largement inachevée
puisqu’elle n’accordait pas automatiquement le droit de vote
(plusieurs États le refusèrent jusqu’en 1948) et que beaucoup
d’Amérindiens eux-mêmes accueillaient avec amertume la
citoyenneté d’un État qui les avait persécutés. Le faible poids
démographique des populations indiennes autorisait de toute
manière une politique plus libérale que pour les Africains-
Américains.
La Seconde Guerre mondiale et la guerre froide donnèrent
une nouvelle impulsion aux droits civiques. Les États-Unis se
trouvaient face à ce que l’économiste suédois Gunnar Myrdal
appela en 1944 le « dilemme américain » : comment se battre
au nom de la liberté et de la civilisation quand on pratique la
ségrégation et la privation des droits civiques chez soi ? Aux
yeux des militants noirs, le droit de vote était aussi crucial que
la fin de la ségrégation : « donnez-nous le droit de vote et nous
emplirons les assemblées d’hommes de bonne volonté »,
s’exclama Martin Luther King en 1957. Les lois d’exclusion
mises en place un demi-siècle plus tôt étaient toujours valides,
elles avaient même été durcies dans les années 1950. En
Louisiane par exemple, la loi du « mauvais caractère »
permettait d’exclure qui l’on voulait.
Du côté fédéral, l’administration Eisenhower était
indifférente, et celle de Kennedy hésitante et peu désireuse de
perdre ses alliés démocrates du Sud. Pourtant, l’État fédéral,
sous pression des militants, bougea progressivement en faisant
voter le 24e amendement en 1962, qui interdisait les poll taxes
(que les électeurs devaient payer pour pouvoir voter) pour les
élections fédérales. Mais les autres dispositions perduraient, et
l’inscription des Africains-Américains sur les listes électorales
avançait à pas de tortue. C’est, une nouvelle fois, le
mouvement militant qui imposa son tempo à l’administration
fédérale, en particulier celle de Johnson, qui comprit que sa
présidence, et sa place dans l’histoire, se jouerait sur cette
question.
Selma
Le fleuve Alabama traverse l’État de l’Alabama du nord-
est au sud-ouest, s’étirant en une multitude de méandres qui
conduisent ses eaux brunes, riches de l’humus de la Black
Belt, jusqu’au golfe du Mexique. À partir des années 1820,
lorsque le coton devint roi, des bateaux à aubes de faible tirant
d’eau remontaient pesamment le cours du fleuve depuis
Mobile, à l’embouchure, jusqu’à Montgomery, en faisant
halte, chemin faisant, à Claiborne, Cahawba et Selma. Des
esclaves débardeurs entassaient les balles de coton issues des
grandes plantations de la région dans les cales, tandis que les
passagers montaient à bord. Les bateaux étaient lents, les
méandres interminables, de telle sorte que, de Selma, il fallait
presque compter trois jours, et dix dollars par tête pour
rejoindre Mobile, à deux cents kilomètres au sud. L’Alabama
était l’État du coton et des esclaves. Avec ses voisins le
Mississippi et la Géorgie, ainsi que la Caroline du Sud et la
Louisiane, il était l’État de l’esclavage par excellence. Son
nom en était synonyme, comme il devint synonyme de la
ségrégation et de la violence raciste pendant une bonne partie
du XXe siècle. À la veille de la guerre de Sécession, les
435 000 esclaves qui trimaient, pour la plupart, dans ses
champs de coton, constituaient 45 % de la population totale.
En 1960, après la migration vers le Nord, les Africains-
Américains représentaient 30 % de la population de l’État
(26 % aujourd’hui), mais ils étaient majoritaires dans la Black
Belt.
Alexis de Tocqueville et son compagnon de voyage
Gustave de Beaumont traversèrent l’Alabama au pas de charge
en janvier 1832, dans le cadre d’un périple d’une douzaine de
jours dans le Sud, qui concluait leur séjour américain. Les
deux jeunes gens se rendirent à Memphis dans le Tennessee,
avant de descendre le Mississippi jusqu’à La Nouvelle-
Orléans. Ils s’y attardèrent quelques jours avant de rejoindre
Mobile en bateau, puis Montgomery en diligence. En route
vers Montgomery, une conversation s’engagea avec un avocat
local à propos de la violence omniprésente dans l’Alabama, de
la représentation politique et des vertus de la démocratie, mais
l’esclavage se trouva complètement escamoté. À l’exception
d’une scène de genre romantique dans une mystérieuse « forêt
d’Alabama » où il croisa une indienne creek, une fillette
blanche et une femme noire, occasion de remarquer « les liens
d’affection » réunissant « opprimés et oppresseurs »,
Tocqueville ne s’intéressa pas aux esclaves, qu’il ne chercha
pas à rencontrer, dont il ne tenta pas de connaître le sort, et à
propos desquels il reprit à son compte certaines banalités
racistes de l’époque : les esclaves ont « un goût pour la cause
de leurs malheurs ». Certes, Tocqueville reconnaît que
l’Amérique n’était pas qu’une « immense et complète
démocratie », car « parmi ses peuples il y a les Indiens et les
Noirs » 10, mais son voyage dans le Sud profond ne lui permit
pas de mieux comprendre l’esclavage ni surtout d’en apprécier
l’importance pour son sujet d’étude.
Le coton ne compte plus beaucoup dans l’Alabama
d’aujourd’hui. Son déclin commença dans les années 1910,
lorsqu’un petit insecte venu du Mexique, l’anthonome du
coton (boll weevil), ravagea les champs de la Black Belt 11. Puis
les programmes du New Deal, qui subventionnèrent les
propriétaires fonciers pour arracher le coton et diversifier la
production avec rotation des cultures, et enfin les besoins de
production de guerre, firent le reste. Dans les années 1950, les
troupeaux de bétail et les poulaillers industriels étaient plus
nombreux que les champs de coton dans la région. Le chemin
de fer, puis les autoroutes, ont définitivement remisé les
derniers steamboats près des pontons à touristes. Claiborne et
Cahawba sont des villes fantômes, et la région de la Black Belt
compte parmi les plus pauvres du pays. Seule parmi ces
bourgades, Selma a survécu en raison d’une économie plus
diversifiée : il y eut des fonderies pendant la guerre de
Sécession, des usines textiles ensuite, une base de l’armée de
l’air de 1941 à 1977, différentes activités encore liées à
l’aviation aujourd’hui, qui maintiennent la ville à flot. Mais
cela ne suffit pas à enrayer un lent déclin, d’autant que les
grandes entreprises hésitent encore à s’implanter dans les
comtés majoritairement noirs de la Black Belt. Une promenade
dans les rues devenues trop larges de Selma révèle les
bâtiments à l’abandon, les boutiques fermées depuis
longtemps, les maisons de bois à la peinture écaillée et aux
porches affaissés.
Au début des années 1960, la ville comptait environ
28 000 habitants, à 80 % africains-américains (58 % pour le
comté de Dallas). Les hommes occupaient les postes les plus
modestes de la base aérienne et des commerces, les femmes
étaient domestiques ou cuisinières dans les maisons
bourgeoises des Blancs. Face au corset de la ségrégation qui se
noua solidement à la fin du XIXe siècle, les Noirs de Selma
avaient construit leurs propres institutions : hôpital, écoles,
églises, loges maçonniques, et même une petite université
baptiste, Selma University, fondée en 1878. Une élite locale
noire de commerçants, assureurs, banquiers, entrepreneurs de
pompes funèbres, médecins, enseignants, contribuait à la vie
de la communauté par ses activités associatives et charitables.
C’est au sein de cette élite que des initiatives politiques furent
prises, comme la fondation d’une section de la NAACP en
1918, ou d’une branche de l’UNIA garveyiste dans les années
1920, ou bien encore la création de la Dallas County Voters
League (DCVL), portée à bout de bras par S. W. et Amelia
Boynton.
Les Boynton étaient des personnalités locales influentes.
Celle qui était alors Amelia Platts s’installa à Selma en 1929,
pour aider celui qu’elle allait épouser, Samuel William
Boynton, « agent du comté » qui prodiguait des conseils aux
fermiers et métayers noirs du comté, tant d’un point de vue
agronomique que financier. S. W. Boynton avait étudié au
Tuskegee Institute, non loin de Selma, fondé par Booker
T. Washington en 1881, qui avait pour finalité d’« élever la
race » en formant les étudiants à des métiers pratiques et en
étoffant ainsi une élite noire locale. Les époux Boynton étaient
persuadés que seuls la propriété de la terre et le droit de vote
pourraient améliorer le sort des Noirs du comté de Dallas.
À partir du milieu des années 1930, ils organisèrent donc des
réunions afin de déterminer des demandes collectives pour les
Noirs de la région. C’est ainsi que la DCVL, fondée quelques
années auparavant par un vétéran de la Première Guerre
mondiale, C. J. Adams, mais qui vivotait jusque-là, commença
son travail militant. Parallèlement, les Boynton ouvraient un
bureau d’assurance vie à Selma, qui servit aussi de siège à
l’association. Ils n’attiraient pas vraiment l’attention des
autorités blanches et du Ku Klux Klan, dans la mesure où la
DCVL jouait encore le jeu en essayant de former les Noirs
pour qu’ils puissent passer avec succès le literacy test. Si peu
de personnes étaient concernées que cela ne changeait rien au
rapport de force local.
La ségrégation et la privation des droits civiques étaient
solidement installées au milieu du XXe siècle, mais un vent
nouveau commençait de souffler. La Seconde Guerre mondiale
et la guerre froide avaient donné une nouvelle impulsion aux
droits civiques. Les soldats noirs américains de retour
d’Europe, certains après avoir libéré les camps de
concentration nazis, n’étaient plus disposés à courber l’échine.
Fin 1945, des soldats de retour d’Europe marchèrent, en
centre-ville de Birmingham, jusqu’au bureau électoral pour
pouvoir s’y inscrire. Dans les années 1950, les Soviétiques et
les Partis communistes du monde entier ne manquaient pas de
fustiger l’hypocrisie du chef de file des « pays libres », et des
reportages nombreux sur la situation lamentable des Noirs
américains étaient publiés dans la presse communiste 12. En
outre, la décolonisation qui s’accéléra à la fin des années 1950
en donnant l’indépendance aux peuples asiatiques et africains
plaça les États-Unis en position difficile : comment nouer de
bonnes relations avec ces nouveaux pays, représentés à
l’ONU ? Louis Armstrong, dont des tournées furent financées
par le Département d’État américain, refusa tout net de
prolonger ses voyages, au moment du boycott des bus de
Montgomery, en 1956 13.
Aux yeux des militants noirs, le droit de vote était aussi
crucial que la fin de la ségrégation. Or les lois d’exclusion
mises en place un demi-siècle plus tôt étaient toujours valides,
et avaient même été durcies au début des années 1950. Tout au
plus les autorités locales toléraient-elles dans chaque État un
tout petit nombre d’électeurs africains-américains, dont le
poids politique était nul, pour donner le change.
Si la Cour suprême avait interdit la ségrégation dans les
écoles publiques par le fameux arrêt Brown v. Board of
Education de 1954, celle-ci restait de facto une réalité du Sud,
faute de volonté pour faire respecter la loi. Poussé par les
événements, à Montgomery et Little Rock, Eisenhower
proposa une loi sur les droits civiques visant à augmenter la
participation électorale des Africains-Américains dans le Sud.
En dépit de l’opposition acharnée des élus démocrates du Sud,
adeptes du filibustering (obstruction parlementaire), la loi fut
signée par le président en septembre 1957. Elle était très
modeste, puisqu’elle se contentait de créer, au sein du
ministère de la Justice, une commission de six membres
chargée d’enquêter sur les conditions d’exercice du droit de
vote dans le Sud, et prévoyait une amende légère en cas
d’obstruction au vote pour une élection fédérale. Cette loi fut
un coup d’épée dans l’eau : en 1960, le nombre d’électeurs
noirs n’avait augmenté que de 3 %. Une deuxième loi, en
1960, alla un peu plus loin, en prolongeant la commission au-
delà des deux années initialement prévues, en interdisant la
destruction des formulaires, bulletins et autres papiers de la
procédure électorale et en renforçant la supervision de cette
dernière par les cours de justice. La question du droit de vote
demeurait encore largement entre les mains des pouvoirs
locaux, pour qui il était hors de question que la population
noire puisse jouir de droits politiques.
Selma est reliée à la capitale de l’État, Montgomery, par la
route 80, une quatre-voies qui coupe la ville en deux en
prenant le nom impersonnel de Broad Street et tient lieu de rue
commerçante, avant d’enjamber le fleuve Alabama grâce au
pont Edmund-Pettus. L’inauguration du pont, en mai 1940, fut
un grand moment de festivités, avec barbecues, concerts, bal et
discours du gouverneur. Financé en partie par l’argent fédéral
du New Deal, il visait à désenclaver Selma en la reliant à
Montgomery et, de là, à Birmingham au nord, Mobile au sud,
et Atlanta au nord-est. D’aspect banal mais de belle hauteur,
avec ses poutrelles d’acier et son tablier de béton, ce pont rend
hommage à un grand défenseur de l’esclavage, général de
brigade de l’armée confédérée pendant la guerre civile, grand
dragon du Ku Klux Klan et sénateur de l’Alabama sur ses
vieux jours. Pilier de la ségrégation, Edmund Pettus (1821-
1907) n’était pas natif de Selma, mais c’est là qu’il s’installa
après la guerre de Sécession comme avocat et dignitaire du
Parti démocrate et du Klan ; c’est dans le Live Oak Cemetery
de Selma qu’il est enterré, à l’ombre moite des chênes
moussus, aux côtés des statues et monuments funéraires à la
gloire des soldats confédérés, dans le quartier blanc et cossu de
Selma, à quelques centaines de mètres du pont qui porte son
nom en lettres capitales. Juste à côté du cimetière, le Selma
Country Club, fondé en 1923, propose un parcours de golf, des
terrains de tennis, une piscine et un restaurant à ses membres,
pour peu qu’ils aient suffisamment d’argent et qu’ils ne soient
pas noirs. Un Sud faulknérien, où le passé et le présent sont
inextricablement mêlés.
Bien que sans prétention architecturale, le pont Edmund-
Pettus est un monument historique. Peut-être est-il le pont le
plus célèbre des États-Unis avec le Brooklyn Bridge de New
York ou le Golden Gate Bridge de San Francisco. Il a vu
passer la flamme olympique en chemin vers les jeux d’Atlanta
en 1996, portée par Andrew Young, vétéran des droits civiques
qui en connaissait chaque mètre. Bill Clinton, George
W. Bush, Barack Obama l’ont arpenté, et chaque mois de mars
une cérémonie émouvante s’y déroule. En mars 2015, Obama
déclara que le pont de Selma changea le destin du pays.
Ce petit pont de cette petite ville est donc devenu le lieu
symbolique du mouvement pour les droits civiques. Plus
précisément, il est indissociablement lié à la question brûlante
du droit de vote des Noirs américains. À Selma même, seuls
2 % des Africains-Américains disposaient du droit de vote au
début des années 1960. Dans l’ensemble du comté de Dallas,
dans lequel Selma est située, 156 Africains-Américains sur
15 000 étaient inscrits sur les listes électorales, un pourcentage
particulièrement bas, y compris pour l’Alabama, mais très
normal dans la Black Belt. En 1961, le ministère de la Justice
demanda poliment des éclaircissements à ce sujet, mais le juge
local lui claqua la porte au nez en arguant que si la
discrimination avait pu exister dans le passé, ce n’était
désormais plus le cas. En conséquence, l’intervention de l’État
fédéral n’était ni nécessaire ni souhaitable.
Il n’en demeure pas moins que le mouvement pour les
droits civiques fit entendre ses échos à Selma et y suscita une
réaction forte. En 1956, le boycott des bus de Montgomery,
ville voisine, n’était évidemment pas passé inaperçu dans le
comté de Dallas, pas plus que les Freedom Rides, qui avaient
sillonné l’Alabama en prenant de grands risques. Le 14 mai
1961, à Anniston, un peu au nord de Selma, sur la route allant
d’Atlanta à Birmingham, le Ku Klux Klan local avait incendié
le bus Greyhound des Riders, qui avaient échappé de très peu
à une mort atroce. L’Alabama et le Mississippi étaient à juste
titre perçus comme les deux bastions de la suprématie blanche
la plus meurtrière. C’est à Selma qu’était installé le quartier
général des White Citizens’ Councils pour l’Alabama, une
organisation fondée en 1954 dans le Mississippi, dans la
foulée de la décision Brown, qui était en quelque sorte un Klan
bien habillé et plus policé en paroles. L’idéologie du Klan avec
les manières du Rotary Club. Les membres des White
Citizens’ Councils n’usaient pas des meurtres et des
intimidations physiques, mais, puisqu’ils étaient souvent dans
des positions de pouvoir économique, ils exerçaient des
pressions et des menaces de licenciement sur les Africains-
Américains qui, par exemple, prenaient part à des
manifestations. Un certain nombre de suprémacistes, comme
Byron De La Beckwith, assassin de Medgar Evers, étaient
simultanément membres du Klan et des White Citizens’
Councils, ce qui incite à ne pas établir de différence trop stricte
entre ces deux organisations. Sur la forme, elles se
partageaient les tâches ; sur le fond, elles étaient en accord.
L’histoire frappa directement à la porte de Selma début
1963 14. En février, Bernard Lafayette et Colia Liddell
Lafayette, tous les deux âgés de 22 ans, s’installèrent à Selma
en compagnie de Frank Holloway pour inciter la population
noire à tenter de s’inscrire malgré tout sur les listes
électorales 15. Bernard Lafayette, né à Tampa (Floride) en
1940, avait fait ses premières armes de militant à Nashville
(Tennessee) puis il s’était tourné pendant l’été 1962 vers Jim
Forman, secrétaire exécutif du SNCC à Atlanta, pour obtenir
son propre « projet », à savoir être aux commandes d’une
action militante dans un secteur donné. Le SNCC s’était fait
connaître initialement par des actions « coup de poing »
comme les sit-in et les Freedom Rides, mais en 1963, sous
l’impulsion de Ella Baker, les militants avaient réorienté leur
stratégie vers l’organisation locale : il s’agissait
prioritairement d’implanter des activistes dans des
communautés rurales et des petites villes du Sud profond, pour
politiser les habitants et les aider à s’inscrire pour voter.
Chaque petit groupe de militants se voyait attribuer un secteur.
« Il ne reste plus que Selma, lui dit Forman, mais c’est
exclu » : l’endroit est trop dangereux, et les Noirs de Selma
sont trop effrayés pour bouger. Forman connaissait bien la
question, lui qui était né à Chicago mais qui avait été élevé par
sa grand-mère dans un hameau du Mississippi. Il savait
prendre des risques calculés, mais Selma était hors périmètre
pour le SNCC.
Qu’à cela ne tienne, répondit Lafayette, j’y vais. En dépit
des inquiétudes de la direction du SNCC, il s’installa donc à
Selma en compagnie de Colia, une militante du Mississippi
qu’il venait d’épouser. Voilà qui faisait office de lune de miel,
mais une lune de miel dangereuse et isolée. Bernard Lafayette
se rappelle que les habitants changeaient de trottoir pour éviter
tout contact avec eux, tant la peur des représailles les tenaillait.
Dans la campagne environnante, les métayers noirs vivaient
dans des conditions qui n’avaient pas changé depuis la fin de
l’esclavage. Dans The Student Voice, le journal du SNCC,
Holloway décrit Gee’s Bend, une communauté rurale isolée
dans un méandre du fleuve, au sud de Selma. Il y trouve une
misère écrasante : les cabanes dans lesquelles les Noirs vivent,
sans électricité ni eau courante ; les unions consanguines et les
enfants qui ne vont pas à l’école mais travaillent toute l’année
dans les champs 16. Aujourd’hui, Gee’s Bend est connue pour
la fabrication de couvertures doublées (les « courtepointes de
Gee’s Bend ») réalisées par des femmes, d’une qualité
esthétique exceptionnelle, exposées dans les plus grands
musées du pays. Dans les années 1960 à Gee’s Bend et dans
les environs, les militants se donnaient des objectifs simples et
réalistes : il s’agissait d’abord d’apprendre aux gens à écrire
leur nom. « J’ai appris à l’école qu’Abraham Lincoln avait
signé la Proclamation d’émancipation, j’y ai cru jusqu’à ce
que j’aille dans le comté de Dallas », dit Amelia Boynton.
La chance tourna le 13 mars suivant, lorsque les Lafayette
croisèrent deux lycéens occupés à pousser une Ford modèle
1954 de couleur verte. Bernard donna un coup de main, la
conversation s’engagea, et les jeunes gens, Cleophus Hobbs et
Charles Bonner, signifièrent leur intérêt pour faire quelque
chose et enrôler leurs camarades. La semaine suivante, trente-
neuf d’entre eux étaient présents au cours de formation civique
proposé, jusque-là avec peu de succès, par les Bernard au
sous-sol de l’église Tabernacle Baptist Church. Début avril,
une section du SNCC était en place à Selma. C’est donc du
côté des plus jeunes que les choses avaient changé. C’étaient
les lycéens qui glissaient les tracts dans les boîtes à lettres, en
parlaient à leurs familles, qui suivaient des cours sur la non-
violence.
Les Lafayette ne voyaient pas le SNCC en concurrence
avec la DCVL, l’association des Boynton, qui avait les mêmes
objectifs et dont les membres connaissaient très bien Selma et
surtout les communautés rurales environnantes. Le bureau du
SNCC était d’ailleurs installé dans la même bâtisse que
l’agence d’assurance des Boynton. Pour eux comme pour
Forman, qui insistait beaucoup là-dessus, il était hors de
question d’imposer le SNCC aux militants locaux, mais plutôt
de donner un coup de main, au moins dans un premier temps.
C’était à la population locale de prendre les choses en main, et
le SNCC n’était là que pour impulser, aider, diffuser les
connaissances. On pourrait comparer le SNCC aux « établis »
français, ces étudiants qui travaillaient en usine après 1968
dans l’espoir de politiser les ouvriers sans l’autoritarisme
antidémocratique du Parti communiste. Aux yeux des
Boynton, le partenariat avec le SNCC, organisation nationale,
ne pouvait que renforcer la DCVL. Mais le SNCC était plus
radical dans ses méthodes : finie la politique des petits pas. À
Selma, sur le mur de l’agence d’assurance des Boynton, la
liste des cent cinquante-six personnes qu’ils avaient réussi à
faire inscrire sur la liste électorale était affichée. Ce n’était pas
rien, mais on était loin du compte, et les Boynton étaient
fatigués.
S. W. Boynton mourut d’une crise cardiaque en mai :
Lafayette organisa une cérémonie en son honneur le 14 mai,
dans l’église Tabernacle, au cours de laquelle trois cent
cinquante personnes purent entendre des hommages appuyés
au défunt, mais aussi une exhortation à assister aux cours de
formation civique. Dans l’église, Jim Forman, venu d’Atlanta
pour l’occasion, s’adressa à la foule : « La Constitution nous
donne des droits, mais si nous n’essayons pas de les exercer,
alors nous perdrons ces droits. » Un groupe de Blancs
suprémacistes munis de bâtons attendait à l’extérieur de
l’église, mais le meeting s’acheva sans encombre. Cependant
Bernard était désormais visé. Le 9 juin, une publicité du Selma
Times Journal demandait à ses lecteurs : « Qu’avez-vous fait
personnellement pour conserver la ségrégation ? » Le 12 juin,
au lendemain d’un discours marquant de John Kennedy sur les
droits civiques, qui renonçait enfin à l’attentisme prudent qui
le caractérisait jusque-là, Bernard Lafayette fut attaqué devant
chez lui par deux hommes et sauvé in extremis par un voisin
muni d’un fusil à pompe. Il porta sa chemise ensanglantée
plusieurs jours pour faire savoir la menace qui le visait. Le
même jour, Medgar Evers, responsable de la NAACP à
Jackson, Mississippi, était assassiné devant chez lui par Byron
De La Beckwith, un suprémaciste membre du White Citizens’
Council local et du Ku Klux Klan. Evers était plus âgé, bien
plus connu et plus exposé que Lafayette, mais à Selma comme
à Jackson, la menace d’un assassinat faisait l’ordinaire des
militants.
Ces derniers avaient aussi affaire à une police hostile. À
Selma et pour le comté de Dallas, le chef de la police (shérif)
était Jim Clark. Il avait été nommé en 1955 par le gouverneur
« Big Jim » Folsom, et avait conservé de son ancien métier
d’éleveur l’habitude d’utiliser un aiguillon à bétail, qui
s’ajoutait à la matraque et au pistolet réglementaires. Proche
du White Citizens’ Council et du Ku Klux Klan, portant
fièrement un badge sur lequel était inscrit « Never ! », Clark
était sans doute, avec son collègue « Bull » Connor de
Birmingham (natif de Selma), le shérif le plus violemment
raciste du Sud ségrégué. Il avait de surcroît assemblé une
troupe de nervis, le posse, sorte de police parallèle formée
d’hommes de main recrutés dans les environs, armés et en
uniforme militaire, paradant fréquemment à cheval. Le posse
de Clark lui permettait d’agir à sa guise.
Il n’empêche : pendant l’été 1963, le nombre d’habitants de
Selma qui suivaient la formation proposée par le SNCC alla
croissant, bien au-delà des lycéens. À Selma et aux alentours,
plusieurs centaines de personnes étaient inscrites. Le temps de
l’isolement était révolu.
La formation proposée par les Lafayette eut pour effet
d’accroître sensiblement le nombre de candidats à l’inscription
sur les listes électorales : il fallait pour cela se rendre au
tribunal de Selma le premier ou le troisième lundi de chaque
mois. La démarche était symbolique, puisque les
fonctionnaires locaux avaient ordre de refuser leur inscription.
Le SNCC organisa alors une action collective, le 7 octobre, par
laquelle plusieurs centaines de personnes se rassemblèrent
devant le tribunal, attendant de déposer un dossier de
candidature. Le posse de Clark était également présent et
intervint brutalement pour empêcher la distribution de
sandwiches et d’eau à la foule qui patientait au soleil.
L’interdiction de la ségrégation dans les lieux publics,
matérialisée par le Civil Rights Act du 2 juillet 1964, n’eut pas
d’effet immédiat à Selma. Le shérif Clark se moquait de la loi,
et intervenait avec son posse pour chasser ou arrêter celles et
ceux qui entendaient, par exemple, s’asseoir dans le secteur
réservé aux Blancs du cinéma local pour jouir de leur liberté
nouvelle. En outre, un juge local interdit à toutes les
associations de se rassembler. La situation semblait bloquée.
Avec l’accord de ses amis de la DCVL, Amelia Boynton alla
alors trouver celui qui pouvait peut-être aider les Noirs de
Selma.
Après le vote de la loi des droits civiques, la SCLC de
Martin Luther King cherchait de nouveaux lieux, dans le Sud
profond, où investir ses efforts militants. L’expérience leur
avait enseigné que trois conditions devaient être remplies : une
communauté noire bien organisée ; des partisans acharnés de
la ségrégation ; et un chef de la police brutal et borné. En 1962
à Albany, où un groupe très actif de militants du SNCC et de
la NAACP avait organisé des manifestations, des sit-in, des
boycotts, King avait connu un échec cinglant et retenu la
leçon.
La suite, ce fut l’Alabama, et d’abord Birmingham. King
connaissait bien la Black Belt de l’Alabama, puisque son
premier poste de pasteur avait été à l’église baptiste Dexter, à
Montgomery, où il résida de 1954 à 1960.
Au moment où Amelia Boynton s’en alla trouver le bureau
de la SCLC à Birmingham, l’instant était propice. Aux yeux
de King, la situation était similaire à celle de Birmingham, à
plus petite échelle : des institutions noires anciennes et bien
établies, le travail ancien du DCVL, l’activisme renouvelé du
SNCC ; en face, le shérif Clark et ses hommes, les White
Councils et le Klan, et des élites anciennes arc-boutées sur la
ségrégation. King décida donc de jeter ses forces dans la
bataille de Selma à son retour d’Europe.
Il arriva dans la bourgade le 2 janvier 1965, auréolé du prix
Nobel de la paix reçu à Stockholm trois semaines auparavant.
Son discours le soir même donna le ton : d’abord parce qu’il
eut lieu devant sept cents personnes dans l’église méthodiste
Brown, ce qui défiait l’interdiction de tout rassemblement
édictée par le juge Hare. Et surtout parce que le ton de King
était offensif, en faisant de Selma le début d’une grande
campagne pour l’obtention du droit de vote dans l’Alabama.
Lui qui avait promis, dans son discours de réception du prix
Nobel, de ne pas « rester au sommet de la montagne » et de
« retourner dans la vallée, une vallée où des milliers de Noirs
sont brutalisés, intimidés, et parfois tués dès qu’ils tentent de
s’inscrire sur les listes électorales pour exercer leur droit de
vote », tenait parole. À Stockholm, King pensait déjà à Selma.
Une réunion entre King et la SCLC, le SNCC et la DCVL
prolongea le meeting, ce qui n’allait pas de soi tant les
tensions étaient nettes entre les membres plus radicaux de la
SNCC et les amis de King. Mais tous s’accordèrent pour
organiser le travail : découper la ville en secteurs et recruter
des volontaires pour aller au tribunal défier les autorités.
Plusieurs centaines de personnes se rendirent au tribunal le
18 janvier, en compagnie de King et de John Lewis pour le
SNCC. Le shérif Clark, posté devant la porte du tribunal,
intervenait systématiquement, en frappant et en arrêtant. Ce fut
le cas le lendemain, lorsque Amelia Boynton fut jetée à terre et
emmenée. Le 22, les enseignants des écoles se joignirent au
mouvement, en prenant le risque d’être révoqués de leurs
écoles, avant le retour de King le 1er février, en compagnie du
pasteur Ralph Abernathy, à la tête d’un cortège de deux cents
personnes. Leur objectif était d’être arrêtés afin d’attirer plus
encore l’attention nationale sur Selma. Pari tenu : « À chaque
fois que le mouvement s’étiole, le shérif Clark vient à notre
secours », ironisa un militant de la SCLC. Pendant que King
était en prison, Malcom X fit halte à Selma le 4 février, à
l’invitation du SNCC. Malcom X était alors en conflit ouvert
avec Nation of Islam, et il cherchait, sur la scène internationale
(il venait de passer plusieurs mois à voyager en Afrique et en
Europe) comme aux États-Unis, à construire un nouveau
mouvement, plus ouvert, y compris dans le Sud profond qu’il
connaissait très mal. Il prononça un discours conciliant dans
l’église Brown. Le temps de la dénonciation de la mollesse de
King était révolu.
Ce fut le cas également de la police de l’État d’Alabama
(State Troopers) qui, le 18 février, tua un jeune manifestant
lors d’une marche de nuit à Marion, une bourgade située à une
vingtaine de kilomètres de Selma – et ville natale de Coretta
Scott King. Poursuivie par la police, la famille Jackson trouva
refuge dans le Mack’s Cafe. Les policiers firent irruption et,
alors que Jimmy Lee Jackson tentait de protéger sa mère qu’un
policier frappait, un autre tira sur lui à bout portant. Le jeune
homme mourut une semaine plus tard de ses blessures. Il avait
tenté cinq fois de s’inscrire sur les listes électorales du comté
de Dallas. La cérémonie religieuse dans l’église Brown, au
cours de laquelle King prononça un hommage à Jimmy Lee
Jackson, montra la détermination des Africains-Américains de
Selma et des environs. « Jimmy Jackson voulait juste voter »,
releva sobrement King.
Dans l’église, une voix s’éleva pour proposer de porter le
cercueil de Jackson jusqu’au capitole de Montgomery afin de
montrer à tous, y compris au gouverneur Wallace, les
agissements de sa police. La foule approuva. Des débats eurent
lieu par la suite, jusqu’à ce que la date du 7 mars fût arrêtée.
Une marche aurait donc lieu de Selma à Montgomery. La
veille du jour prévu, Wallace interdit la marche, de telle sorte
que, le lendemain, un dimanche, les six cents personnes, dont
au moins trois cents de Marion, se retrouvèrent à l’église
Brown. Parmi elles, il y avait des militants connus
nationalement. Le chef du SNCC, John Lewis, était là. Il
connaissait bien la Black Belt, pour être né à Troy, au sud-est
de Selma, dans une famille de métayers. Militant aguerri,
Lewis était venu donner un coup de main et s’adresser aux
journalistes : « Nous marchons aujourd’hui pour faire savoir
au pays et au monde que des centaines de milliers de citoyens
noirs de l’Alabama, particulièrement ici dans la région de la
Black Belt, sont privés du droit de vote. »
La foule se mit en marche en début d’après-midi, avec, en
tête de cortège, Hosea Williams pour la SCLC et John Lewis
pour le SNCC 17. Les marcheurs franchirent sans encombre le
petit kilomètre qui sépare l’église Brown du pont Edmund-
Pettus. Sur l’autre rive, le pont était bloqué par la police d’État
et par les hommes de Clark. Par haut-parleur, le commandant
des forces de l’État, le major John Cloud, signifia que la
marche était interdite et qu’il fallait se disperser. La foule
continua à avancer sur le pont. Cloud donna alors l’ordre de
charger, avec en tête des policiers montés munis de bâtons, qui
frappèrent violemment et indistinctement dans un nuage de
gaz lacrymogène. Les manifestants en première ligne
s’effondrèrent, blessés, gravement pour certains. John Lewis
fut l’un des premiers frappés, et perdit connaissance, en
pensant qu’il allait mourir. « J’ai pensé que c’était ma dernière
manifestation. » Amelia Boynton fut également frappée
durement.
Les autres refluèrent en désordre vers le centre-ville,
poursuivis par les policiers jusque dans les parages de l’église
Brown et au-delà. La détresse et la colère des Noirs de Selma
était immense, au point que certains menaçaient de sortir des
armes la prochaine fois.
Le Bloody Sunday, ainsi qu’il fut immédiatement nommé
par la presse, eut un retentissement considérable dans le pays.
Les caméras de télévision avaient filmé la scène, et montré une
nouvelle fois, après Birmingham, la violence aveugle et
arrogante des forces de l’ordre de l’Alabama. La chaîne de
télévision NBC, qui diffusait son film du dimanche soir,
Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer, interrompit son
programme pour montrer quinze minutes d’images de Selma à
48 millions d’Américains. Les jours suivants, il y eut foule
devant la Maison-Blanche pour exiger bruyamment, y compris
la nuit, l’intervention de l’État fédéral, au point de contrarier le
sommeil de Mme Johnson… Le téléphone du président
sonnait sans discontinuer.
Le lendemain, les avocats de la SCLC en appelèrent au
juge fédéral de Montgomery afin d’autoriser une nouvelle
marche le mardi 9 mars. Celui-ci mit l’affaire en délibéré : la
situation était délicate, puisqu’il s’agissait d’une décision
fédérale que King ne voulait pas enfreindre. Que faire,
d’autant que, à l’invitation de King, pasteurs, prêtres et rabbins
affluaient de tout le pays pour la marche du 9 ? Un compromis
fut donc mis au point : la marche alla jusqu’au pont, après quoi
les marcheurs s’agenouillèrent pour une courte prière, avant de
revenir à l’église Brown. Beaucoup reprochèrent à King cette
marche avortée du 9 mars, mais c’était reculer pour mieux
sauter, en attendant la décision du juge. Celles et ceux qui
pouvaient rester à Selma furent invités à patienter, en étant
hébergés chez l’habitant.
Parmi eux, il y avait un jeune pasteur de l’église
unitarienne de Boston, membre de la SCLC, James Reeb.
Reeb concevait son engagement religieux comme une manière
de lutter contre les injustices terrestres. C’est pour cela qu’il
avait quitté l’Église presbytérienne, plutôt conservatrice, pour
rejoindre l’Église unitarienne, et qu’il s’était investi dans un
quartier pauvre de Philadelphie avant de s’installer dans le
quartier noir de Roxbury à Boston en 1964. Reeb avait
logiquement répondu présent à l’appel de King. Le soir du 9,
lui et deux autres pasteurs dinèrent au Walker’s Cafe. Sortis du
restaurant, ils s’égarèrent et finirent par passer devant le Silver
Moon Cafe. Quatre hommes les repérèrent, les apostrophèrent
et se dirigèrent vers Reeb et ses amis munis d’un gourdin.
Reeb fut frappé à la tête et s’écroula. La fracture du crâne
nécessitait des soins intensifs qui n’étaient pas réalisables à
l’hôpital noir de Selma, tandis que l’hôpital blanc lui ferma ses
portes. Une ambulance finit par le transporter à l’hôpital
universitaire de Birmingham, mais trop de temps avait été
perdu. Reeb sombra dans le coma et mourut deux jours plus
tard. Selma ne quittait plus la une des journaux imprimés et
télévisés, et Johnson comprit qu’il devait bouger. Ses
arguments dilatoires ne tenaient plus.
Après avoir consulté ses conseillers et les principaux
parlementaires, dont l’influent speaker démocrate John
McCormack, Johnson décida de s’adresser en personne au
Congrès des États-Unis. En dehors des traditionnels messages
sur l’État de l’Union, il était rarissime qu’un président
s’adressât directement au Congrès pour annoncer un projet de
loi. Et rien n’était prêt au matin du 15 mars, pour un discours
prévu à 9 heures le soir. Dick Goodwin, la plume du président,
y travailla avec acharnement toute la journée. Goodwin avait
connu l’antisémitisme dans sa jeunesse, et il mit dans le
discours plus que son talent de plume et sa connaissance du
président ; il y mit une part de lui-même, de ses « peurs
d’enfant 18 ».
Johnson monta à la tribune, applaudi par les
parlementaires. Manquaient à l’appel bon nombre de ceux du
Sud, qui signifiaient ainsi leur opposition à ce qui devait être
annoncé. Johnson savait qu’il n’était pas un grand orateur, en
tout cas pas comparable à John Kennedy, mais la force
intrinsèque du discours devait suffire. « Je vous parle ce soir
de la dignité de l’homme et du futur de la démocratie,
commença le président. Il arrive que l’histoire et le destin se
rencontrent en un lieu et en un moment pour représenter un
tournant dans la quête inlassable de l’homme pour la liberté.
Ce fut le cas à Lexington et Concord. Ce fut le cas il y a un
siècle à Appomatox. Ce fut le cas la semaine dernière à Selma,
Alabama. » La salle était parfaitement silencieuse. Après avoir
rendu hommage à Reeb et fait allusion à la marche, il
poursuivit : « Il n’y a pas de problème noir. Il n’y a pas de
problème sudiste. Il y a seulement un problème américain. »
Les salves d’applaudissements retentissaient par saccades,
entre les moments de grand silence. Il centra ensuite le propos
sur le vote : « L’histoire de ce pays, dans une large mesure, est
celle de l’essor du droit de vote pour tous. […] Chaque citoyen
américain doit avoir le droit de voter […]. Pourtant, la vérité
cruelle est que dans beaucoup d’endroits de ce pays, des
hommes et des femmes ne peuvent exercer ce droit
simplement parce qu’ils sont noirs. » Johnson poursuivit en
détaillant les moyens par lesquels ces citoyens étaient privés
du droit de vote, avant d’annoncer ses intentions : « Mercredi,
je déposerai un projet de loi au Congrès pour éliminer les
barrières juridiques au droit de vote. » « Nous attendons
depuis plus de cent ans », ajouta Johnson, en faisant allusion à
l’abolition de l’esclavage en 1865, « et le temps de l’attente est
révolu ». Le discours s’élargit ensuite pour inclure les
questions d’inégalités économiques et sociales des Noirs
américains et des Blancs pauvres, auxquelles il comptait
s’attaquer. Et puis vint le moment extraordinaire. Dans une
allusion claire au mouvement des droits civiques, Johnson cita
le fameux gospel We Shall Overcome, la chanson
emblématique des militants pour se réconforter et
s’encourager, dans les bus, dans les prisons ou à pied sur les
grandes routes du Sud. Il était tout à fait stupéfiant qu’un
président, texan de surcroît, cite ce gospel, qui souleva de leurs
sièges les parlementaires, à l’exception des Sudistes. Le
discours achevé, une ovation de trente secondes salua
l’événement. La presse rapporta que plusieurs parlementaires
tremblaient d’émotion. Johnson rentra à la Maison-Blanche
savourer un whisky avec ses collaborateurs. Ce fut sans doute
le meilleur moment de sa vie politique.
Au lendemain de ce discours historique, Frank Minis
Johnson, le juge fédéral de Montgomery, ne pouvait
qu’accéder à la demande de la SCLC en autorisant la marche
et en interdisant au shérif Clark et à la police de l’État
d’Alabama de bloquer les manifestants. Le juge Johnson était
du reste personnellement en faveur des droits des Africains-
Américains. Le gouverneur Wallace contre-attaqua en
annonçant qu’il n’était pas en mesure de les protéger contre
d’éventuelles attaques. Johnson répliqua en mobilisant la
garde nationale de l’Alabama, une force armée placée sous
l’autorité du gouvernement fédéral. Au même moment, les
volontaires affluaient à Selma, mais il fallait en premier lieu
organiser la marche, prévue le 21 mars : enrôler au long du
parcours des fermiers noirs qui acceptent de laisser les
marcheurs camper chez eux ; s’occuper du ravitaillement, du
service d’ordre, trouver des toilettes mobiles et mille et une
autres tâches. Le jour prévu, un dimanche, quelques milliers
de personnes quittèrent donc les alentours de l’église Brown
en début d’après-midi, et franchirent sans difficulté le pont
Edmund-Pettus. John Lewis était présent, mais aussi Martin
Luther King, Ralph Abernathy, et aussi un jeune militant du
SNCC, Stokely Carmichael. Des soldats de la garde nationale
escortaient le cortège, pour protéger les marcheurs : des forces
de l’ordre local, des membres du Klan, nombreux dans les
comtés de Dallas et de Lowndes. Pour une section plus étroite
de la route 80, au milieu du parcours, le juge avait limité le
nombre de marcheurs à trois cents : tout le monde n’eut donc
pas l’honneur d’effectuer les 80 kilomètres. Le SNCC choisit
celles et ceux qui avaient auparavant affronté Clark et ses
nervis : des femmes et des hommes de Selma et des environs.
Dès le dimanche soir, la plupart des marcheurs firent demi-
tour, tandis que trois cents personnes campaient. Les deux
jours suivants, elles continuèrent leur chemin sous une pluie
battante, campant dans des champs boueux. En entrant dans le
comté de Montgomery, la route s’élargit, et le cortège grossit
de nouveau. Le soir du 24, en lisière de la ville de
Montgomery, les marcheurs firent halte sur les terrains de
sport du campus St Jude 19. Un concert, Stars for Freedom, eut
lieu ce soir-là, avec Harry Belafonte, Joan Baez, Nina Simone,
Sammy Davis Jr. et bien d’autres, démontrant la capacité des
organisateurs à obtenir le soutien des célébrités, comme ils
l’avaient fait deux ans auparavant à Washington.
Le lendemain matin, le cortège, composé d’au moins
25 000 personnes, se dirigea vers le Capitole, au centre-ville.
Juste à côté se trouvait l’église Ebenezer où King avait officié
plusieurs années. King s’adressa à la foule en rappelant le
boycott des bus de Montgomery, près de dix ans auparavant, et
il demanda : « Combien de temps cela va-t-il prendre ? » Et
King, dans le passage le plus original du discours, développa
une leçon d’histoire, en s’appuyant précisément sur les travaux
de l’historien C. Vann Woodward :
Toute notre campagne en Alabama a été centrée sur
le droit de vote. En attirant aujourd’hui l’attention de
la nation et du monde sur le déni flagrant du droit de
vote, nous dévoilons l’origine même, la cause
profonde, de la ségrégation raciale dans le Sud. La
ségrégation raciale en tant que mode de vie n’est pas
le résultat naturel de la haine entre les races
immédiatement après la guerre de Sécession. Il n’y
avait alors aucune loi séparant les races. Et comme le
souligne clairement l’historien réputé C. Vann
Woodward dans son livre The Strange Career of Jim
Crow, la ségrégation raciale fut un stratagème
politique utilisé par les intérêts Bourbon [les élites
sudistes] émergents dans le Sud pour faire que les
masses du sud soient divisées et que la main-d’œuvre
soit la moins chère du pays. Vous voyez, c’était une
chose simple de faire que les pauvres Blancs
travaillent pour des salaires de misère dans les années
qui ont suivi la guerre. Si le pauvre travailleur blanc
de la plantation ou de l’usine était mécontent de son
salaire, le propriétaire de la plantation ou de l’usine
menaçait simplement de le licencier et d’embaucher
d’anciens esclaves noirs et de le payer encore moins.
Ainsi, le niveau des salaires dans le Sud est resté
presque insupportablement bas 20.
King poursuivit en suivant fidèlement l’analyse de
Woodward : à la fin des années 1880, face à la menace
représentée par la tentative de certains Blancs pauvres de
s’allier avec les Noirs et de constituer ainsi un « front de
classe » dans le cadre du Parti populiste, une nouvelle
formation militant pour la réforme agraire, les élites choisirent
de se rapprocher des classes populaires blanches en adoptant
leur violence raciste et en éliminant politiquement les Noirs en
les empêchant de voter.
King et la foule s’approchèrent ensuite du Capitole pour
remettre au gouverneur Wallace une pétition. Ce dernier ne
daigna pas se montrer. Après avoir attendu en vain, une
secrétaire de Wallace finit par réceptionner la pétition. Parmi
les manifestants se trouvait Viola Liuzzo, une jeune femme
venue de Detroit. Issue d’une famille de Blancs pauvres du
Sud partis s’installer dans le Michigan pendant la Seconde
Guerre mondiale, Viola Liuzzo faisait partie, d’un point de vue
sociologique, d’un monde ouvrier blanc stable qui tenait par-
dessus tout à la ségrégation urbaine de Detroit. Elle n’était pas
du tout destinée à partager la cause des Noirs, à rejoindre la
NAACP comme elle le fit en 1964. Peut-être fut-ce dû à son
amie Sarah Evans, une femme noire de Detroit qu’elle
employa un temps et qui s’occupa de ses enfants après sa
mort ? En tout cas, elle se jeta à corps perdu dans la bataille
des droits civiques à Detroit. Il n’est pas surprenant qu’elle
décidât de traverser le pays en voiture jusqu’à Selma après le
Bloody Sunday, laissant sa famille derrière elle. Sa présence
était d’autant plus bienvenue qu’elle avait une voiture.
Après avoir marché le premier et le dernier jour, écouté le
discours de King, anonyme au milieu de la foule, Viola Liuzzo
et un jeune militant africain-américain du nom de Leroy
Moton raccompagnèrent quatre militants vers Selma, entassés
sur la banquette arrière de l’Oldsmobile. Tous chantaient We
Shall Overcome dans l’obscurité, pour se donner du courage.
Ils déposèrent leurs passagers à Selma et, alors que Liuzzo
devait prendre la route le lendemain pour Detroit, elle insista
pour faire un nouvel aller-retour sur la route 80. De retour sur
la route 80, Liuzzo et Moton furent repérés, sans doute lors
d’une halte à une station-service. Peu après, à un feu rouge,
une Ford bleue avec quatre hommes du Klan à l’intérieur pila
à côté de l’Oldsmobile de Viola Liuzzo, pour les dévisager,
elle et son passager. Moton se souvient qu’il y avait aussi une
jeune femme qui leur tira la langue 21. Vingt minutes plus tard,
dans la nuit noire, deux coups de feu claquèrent, faisant
exploser la vitre de la voiture. Viola Liuzzo, mortellement
touchée de deux balles, s’affala sur le volant tandis que
l’Oldsmobile finissait dans un fossé. Couvert de sang, Moton
était évanoui lorsque les Klansmen s’approchèrent de la
voiture, ce qui lui évita d’être achevé. Plus tard, hagard au
bord de la route, il fut sauvé par d’autres militants qui
rejoignaient Selma à bord d’un camion. Les funérailles de
Viola Liuzzo eurent lieu à Detroit, en présence de King et
d’autres personnalités. Les quatre membres du Klan furent
rapidement arrêtés, car parmi eux il y avait Gary Rowe, un
informateur du FBI qui dénonça ses comparses, mais qui
n’avait pas empêché le meurtre. La position ambiguë du FBI
explique sans doute pourquoi Hoover, son tout-puissant
patron, par ailleurs persuadé que le mouvement pour les droits
civiques était manipulé par les communistes, lança une
campagne de rumeurs à propos de Liuzzo, dépeinte comme
une consommatrice de drogue fricotant avec des Noirs après
avoir abandonné ses cinq enfants à Detroit. Bref, une femme
de mœurs suspectes ayant cherché les ennuis 22. Quant à
Moton, ne serait-ce pas lui qui aurait tiré sur Liuzzo ? De leur
côté, les meurtriers, libres en attendant le procès en appel,
signaient des autographes, étaient traités en héros par le Ku
Klux Klan, qui organisa des meetings en leur honneur avec les
habituelles croix enflammées, et des discours de ses « grands
dragons » dénonçant le « dictateur » de la Maison-Blanche qui
voulait mélanger les races, « comme si l’on pouvait mélanger
une vache avec un cochon 23 ». L’un mourut d’une crise
cardiaque, et les deux autres furent condamnés à des peines de
prison symboliques. Pour autant, les partisans de la suprématie
blanche dans le Sud perdaient du terrain, car le rapport de
force ne leur était plus favorable – c’est bien pour cela qu’ils
étaient particulièrement venimeux – et ils étaient sur le point
de perdre la bataille politique. L’engagement de Johnson à
propos d’une loi sur le droit de vote allait se matérialiser.
À Washington, le Congrès était largement dominé par les
Démocrates depuis les élections de l’automne 1964. Dans les
deux chambres, les Démocrates détenaient une majorité des
deux tiers (68 sièges sur 100 au Sénat, et 295 sièges sur 435 à
la Chambre des représentants), ce qui est historiquement très
rare. Tout-puissant, le Parti démocrate avait cependant un
problème politique majeur : il était divisé sur les droits
civiques, puisqu’il comptait dans ses rangs un contingent
important de Démocrates du Sud conservateurs, les Dixiecrats,
partisans de la ségrégation. Dès lors, dans la perspective d’une
loi sur le droit de vote, les élus républicains pouvaient être
décisifs. C’est pourquoi le chef de la minorité républicaine au
Sénat, Everett Dirksen, sénateur de l’Illinois, fut d’emblée
étroitement associé au processus législatif. Conservateur sur
les questions économiques, « faucon » à propos de la guerre
du Vietnam, Dirksen était l’un des Républicains les plus en
vue dans les années 1960, et un allié de poids de Johnson sur
les droits civiques des Africains-Américains. Il avait apporté
son soutien à la loi sur les droits civiques de 1964, ainsi
qu’aux législations précédentes. Il fut donc enrôlé dès le
printemps pour travailler avec Mike Mansfield, le chef de la
majorité démocrate au Sénat, et l’Attorney General Nicholas
Katzenbach. L’objectif général et premier de la loi consistait à
éliminer une bonne fois pour toutes les dispositions empêchant
l’exercice du droit de vote. En cela, elle s’inscrivait dans la
lignée des 15e et 24e amendements, et des lois de 1957 et 1960.
Mais, pour éviter d’être contournée une nouvelle fois par les
politiciens sudistes, comme cela avait été le cas ad nauseam
depuis la fin du XIXe siècle, cette loi construisit une architecture
sophistiquée de clauses visant à protéger le droit de vote
derrière un rempart juridique incontournable. Les législateurs
savaient que proclamer un droit ne suffit pas si l’on
n’accompagne pas le principe de moyens de vérification et de
sanction.
La loi commence par énoncer des principes généraux :
aucune limitation préalable au vote fondée sur la race ou la
couleur n’est tolérée, manière de rappeler le 15e amendement à
la Constitution ; toute espèce de limitation fondée sur des tests
ou des dispositions est interdite. Si la loi s’en était tenue à ces
principes, elle n’aurait fait que répéter les lois de 1957 et 1960,
avec le même résultat.
Mais ce n’était pas tout. La loi comprenait aussi des clauses
particulières, destinées à certains États, qui se trouvaient donc
placés sous surveillance fédérale. Ces États (covered
juridictions) n’avaient pas le droit de toucher à leurs
procédures électorales sans autorisation expresse du ministère
de la Justice ou d’un juge d’un tribunal fédéral de Washington,
qui devaient s’assurer qu’elles n’étaient pas discriminatoires.
Des observateurs mandatés par l’État fédéral devaient vérifier
la validité des élections dans les États concernés, et des
fonctionnaires fédéraux devaient inscrire les citoyens sur les
listes électorales. Le Sud se trouvait ainsi placé sous
surveillance fédérale, ce qui paraissait indispensable au vu de
ce qui s’était passé à la fin du XIXe siècle, lorsque la région
avait réussi à contourner les 14e et 15e amendements avec
l’assentiment de la Cour suprême des États-Unis. Cette
situation exceptionnelle et dérogatoire des États du Sud n’était
pas mentionnée explicitement dans la loi, qui parlait en termes
généraux des covered juridictions, pour ne pas froisser plus
encore les élus concernés. Étaient ciblés les États qui, à la date
du 1er novembre 1964, avaient un « test ou un dispositif », et
ceux dont moins de 50 % des résidents adultes avaient voté à
l’élection présidentielle de 1960. Une cour de justice fédérale
pouvait également décider de soumettre un État à la
surveillance fédérale. À l’inverse, il était possible d’en sortir
s’il était prouvé que pendant les cinq années précédant la
demande, l’État en question satisfaisait aux critères.
Au Congrès, l’opposition au projet de loi était bien
organisée. Au premier plan, il y avait le puissant sénateur du
Mississippi, James Eastland, président de la Commission des
affaires juridiques du Sénat (Senate Judiciary Committee), qui
devait examiner le projet en première instance. Issu d’une
famille de grands planteurs de coton, persuadé que la race
noire était inférieure, que la séparation raciale était une loi
divine et naturelle, Eastland eut une carrière politique
entièrement marquée par son engagement suprémaciste, qui lui
valut le surnom bien mérité de « voix du Sud blanc ». Sachant
qu’ils étaient minoritaires, le sénateur du Mississippi et ses
collègues du Sud espéraient ralentir autant que possible la
procédure, enterrer le projet en commission, bref faire de
l’obstruction parlementaire, ce qui permettrait de négocier un
compromis, et donc de sauver les meubles. Pour contrer les
manœuvres de Eastland, Mansfield fit voter une motion
stipulant que la Commission des affaires juridiques devait
remettre son avis le 9 avril au plus tard. Or la Commission se
divisa, de telle sorte qu’elle ne put présenter une
recommandation à la date prévue. Le projet fut alors transféré
vers l’ensemble du Sénat, où les sénateurs sudistes firent à
nouveau entendre leur voix véhémente : ils ne voulaient pas
entendre parler de la supervision fédérale des opérations
électorales, qui leur paraissait être une mesure tyrannique
excédant les pouvoirs attribués à l’État par la Constitution. La
défense des prérogatives des États fédérés contre les tentations
hégémoniques de l’État fédéral était déjà présente lors des
débats sur l’esclavage et au moment où les États du Sud firent
sécession. Sur l’aile gauche, Edward Kennedy proposa un
amendement visant à interdire toute forme de poll tax, ce qui
n’était pas prévu dans le projet de loi. Certes, le
24e amendement interdisait les poll taxes, mais seulement pour
les élections fédérales, ce qui laissait toute possibilité de les
maintenir pour les élections locales (conseils municipaux,
shérifs, juges, etc.). L’amendement de Kennedy fut finalement
rejeté, mais les sénateurs votèrent la possibilité pour le
ministre de la Justice d’entamer des poursuites contre les
autorités locales mettant en œuvre des poll taxes. Le 25 mai, le
Sénat adopta le projet de loi, par une majorité si large (70-30)
qu’elle interdisait les tentatives d’obstruction (filibustering). Il
fut ensuite adopté par la Chambre des représentants, après un
dernier débat à propos des poll taxes, au cours duquel il fut
décidé que, après l’avis positif de Martin Luther King, la
proposition de Kennedy serait validée.
Le 6 août 1965 à midi, en compagnie de sa fille cadette
Luci, le président Johnson se présenta au Capitole pour signer
le Voting Rights Act. Dans la grande rotonde, auprès d’une
statue de Lincoln (et à proximité de laquelle se trouve
aujourd’hui un buste de King), Johnson prononça un discours
télévisé qui souligna l’importance historique du moment, puis
il se déplaça dans la President’s Room, pièce richement
décorée de fresques italiennes, et s’assit derrière un bureau
ancien qu’il utilisait quand il était sénateur du Texas. Johnson
prit plusieurs stylos pour signer la loi, les distribuant ensuite
aux personnes présentes autour de lui : le vice-président
Humphrey, les élus du Congrès, et puis Martin Luther King et
Rosa Parks, présente elle aussi, presque dix années après
qu’elle ait refusé de se lever dans le fameux bus de
Montgomery. Un stylo fut également donné à John Lewis,
qu’il a conservé précieusement jusqu’à sa mort.
Un siècle après la guerre de Sécession, le Voting Rights Act
mettait pratiquement en œuvre le 15e amendement de 1870. Il
n’était pas révolutionnaire du point de vue des principes, mais
il garantissait pragmatiquement l’application de la
Constitution dans la vie réelle. Son esthétique juridique ne
repose pas sur sa portée théorique, mais sur la construction
méthodique de clauses de rétablissement et de protection du
droit de vote. Les effets de la loi se firent sentir presque
immédiatement. Il fallait inscrire 2,5 millions de personnes.
Comme la loi le prescrivait, quelques dizaines de
fonctionnaires fédéraux furent dépêchés dans neuf comtés
jugés emblématiques, situés dans le Mississippi, en Louisiane
et en Alabama – dont le comté de Dallas. Sur place, les
fonctionnaires pouvaient s’adjoindre des volontaires pour aller
aussi vite que possible. Le 10 août 1965, une longue file de
personnes serpentait devant le tribunal de Selma. Au premier
jour d’inscription sur les listes électorales, les candidats étaient
nombreux. Parvenus au bureau où le fonctionnaire fédéral était
installé, les Africains-Américains n’avaient plus à répondre à
une batterie de questions obscures et absurdes. Ils devaient
simplement préciser leur identité, indiquer s’ils avaient été
détenus ou internés dans une institution de santé mentale. Le
fonctionnaire s’adressait à eux poliment. En quelques minutes,
cela était fait, et les nouveaux électeurs repartaient fièrement
avec en poche un certificat et un numéro. Le shérif Jim Clark,
qui observait la scène sanglé dans son uniforme, en avait la
nausée 24. À Selma et ailleurs dans le Sud, les candidats étaient
au moins quatre fois plus nombreux que prévu. Le succès
retentissant de la loi obligea, dans l’immédiat, à accroître le
personnel administratif pour les inscrire. Il y a toujours
quelque chose de profondément émouvant, à Selma et partout
ailleurs dans le monde, à voir la joie et la fierté de celles et
ceux qui votent, ou s’apprêtent à voter, pour la première fois.
En deux mois, 110 000 personnes furent inscrites. Nicholas
Katzenbach, le ministre de la Justice, décida alors d’accroître
très progressivement le nombre de comtés concernés, sans
déclencher, dans l’immédiat, de réaction violente des autorités
locales. Celles-ci se tournèrent vers les cours de justice, en
misant sur des juges locaux qui entraveraient l’« invasion »
des fonctionnaires fédéraux, qui rappelait aux suprémacistes
les temps fâcheux qui suivirent la guerre de Sécession. Au vu
de la multiplication des procédures judiciaires, en Caroline du
Sud et ailleurs, la Cour suprême des États-Unis décida
d’intervenir immédiatement, sans attendre l’issue des
procédures d’appel – ce qui est très rare. Après avoir entendu
les différentes parties, les juges de la Cour suprême, à une
écrasante majorité (8 contre 1) rendirent leur verdict (décision
South Carolina v. Katzenbach) le 7 mars 1966 : ils
confirmaient de manière éclatante la constitutionalité du
Voting Rights Act. Après la bataille législative, la bataille
judiciaire semblait gagnée.
Le nombre d’Africains-Américains enregistrés sur les listes
électorales des États du Sud s’accrut significativement en deux
ans, sans pour autant rattraper le taux d’inscription de la
population blanche, sauf en Virginie. Dans le Mississippi, là
où la situation était la plus déplorable, 6,7 % des Africains-
Américains étaient inscrits en 1965 ; 59,8 % en 1967.
Ce n’était pas tout d’inscrire les électeurs. Il fallait aussi
s’assurer qu’ils puissent voter dans de bonnes conditions. En
prévision d’élections locales devant se tenir dans l’Alabama, le
ministère de la Justice ouvrit des bureaux à Birmingham,
Montgomery et Selma avec pour mission de surveiller les
opérations électorales. Les responsables locaux reçurent des
courriers de mise en garde leur rappelant qu’ils étaient
désormais sous surveillance fédérale. Le shérif Clark, qui se
représentait, campait sur une ligne dure, tout au plus avait-il
troqué son macaron « Never ! » contre un « For Law and
Order », mais tout le monde à Selma savait ce que cela
signifiait.
D’un point de vue politique, comment les nouveaux
électeurs allaient-ils s’organiser ? Impossible de rejoindre le
Parti démocrate, dont le slogan dans l’Alabama était « White
Supremacy for the Right ». Le gouverneur George Wallace,
dont le mandat se terminait en 1966, ne pouvait pas se
représenter, mais ce fut sa femme, Lurleen Wallace, qui se fit
élire à sa place. Celle-ci mourut d’un cancer en mai 1968, au
moment où son mari battait la campagne présidentielle sous
les couleurs du parti indépendant. Deux ans plus tard, Wallace
récupéra son siège de gouverneur de l’Alabama après avoir
remporté les primaires du Parti démocrate, à l’issue d’une
campagne d’une violence raciste qui atteignit des sommets.
Une publicité apostrophait les électeurs : « Réveille-toi
Alabama ! » en montrant une petite fille blanche entourée de
garçonnets noirs : « Les Noirs ont juré de prendre le contrôle
de l’Alabama ! » Bref, le Parti démocrate restait celui des
suprémacistes blancs. Stokely Carmichael, qui avait remplacé
John Lewis à la tête du SNCC en 1966, après avoir milité dans
le comté de Lowndes, expliquait que rejoindre le Parti
démocrate équivalait à demander à des Juifs d’adhérer au Parti
nazi. Quant au Parti républicain, il s’orientait à droite avec
Barry Goldwater, candidat à l’élection présidentielle de 1964,
et plus tard Richard Nixon, élu en 1968.
Que faire, sinon créer un nouveau parti, par et pour les
Noirs ? C’est ce à quoi les militants du SNCC s’employèrent
dans le comté de Lowndes, avec la Lowndes County Freedom
Organization (LCFO), qui visait à faire élire des candidats
noirs dans le comté. Le symbole de ce parti était une panthère
noire, par contraste avec le coq blanc qui symbolisait le Parti
démocrate de l’Alabama. Ce fauve bondissant pouvait
aisément prendre le dessus sur un coq arrogant, et il parlait à
tous, y compris aux personnes illettrées, nombreuses dans la
région. Quelques mois plus tard, la fondation du Black Panther
Party par Bobby Seale et Huey Newton allait faire de la
panthère noire le symbole mondialement connu du Black
Power. En attendant, les militants de la LCFO firent un travail
important de porte-à-porte, de distribution de brochures en
bande dessinée, d’ateliers pour encourager les gens à s’inscrire
et à voter pour le Black Power. La LCFO eut, dans l’immédiat,
suffisamment de suffrages pour être reconnu comme parti
politique, devenant ainsi le Lowndes County Freedom Party
(LCFP), qui parvint, aux élections de 1971, à faire élire des
candidats à différents postes dans le comté 25. Les militants du
comté de Dallas firent de même avec la création de la Dallas
County Independent Free Voters Organization (DCIFVO) en
mars 1966, plus radicale et active que la DCVL, disposée aux
compromis.
Le 3 mai 1966, jour des élections, fut un grand moment,
qui rappelait les premières élections des affranchis, un siècle
plus tôt, auxquelles participèrent les ancêtres de celles et ceux
qui votaient ce jour-là. De tout le comté, les électeurs
affluaient pour voter, parfois au prix d’une longue marche,
d’une longue attente ; la participation fut massive. Mais les
électeurs africains-américains se divisèrent entre les candidats
de la DCIFVO et ceux, blancs modérés, soutenus par la DCVL
et par la SCLC de King – ces derniers l’emportant nettement.
Pour le poste de shérif, le candidat blanc modéré, Wilson
Baker, qui avait l’appui de la SCLC, l’emporta de peu sur Jim
Clark. Les électeurs noirs avaient fait la différence, en votant
« utile » plutôt que pour le candidat de la DCIFVO. Le
lendemain, Clark porta l’affaire en justice, espérant faire
annuler l’élection, mais en vain. Sa carrière de chef de la
police et d’une bande de Klansmen du comté de Dallas
s’acheva ainsi, après dix années de terreur. Il se lança par la
suite dans des affaires frauduleuses qui lui valurent un séjour
en prison. Dans le reste de l’Alabama, seuls cinq candidats
noirs furent élus, à des postes mineurs, à l’exception du comté
de Macon, où un shérif africain-américain prit les commandes
de la police locale, du jamais-vu depuis un siècle.
Comme le démontrait l’élection du shérif Baker, le vote
noir comptait désormais. Aussi les élites blanches
modernisatrices le prenaient-il en considération, accédaient à
certaines demandes tout en maintenant leur pouvoir. À Selma,
le maire Joe Smitherman, représentatif d’un groupe d’élites
locales un peu moins brutales que celui qui était aux
commandes dans un passé récent, organisa des réunions
régulières avec la DCVL. Mais la situation n’avait pas
radicalement changé pour les Noirs : comment faire pour
accéder à des postes de travail mieux rémunérés, pour
améliorer la situation de East Selma, le quartier noir misérable
de la bourgade ? Sur ces questions majoritairement socio-
économiques, relatives à la grande pauvreté de la population
noire de la Black Belt, rien n’avait bougé. En outre, une partie
de la population noire reprochait son autoritarisme à la DCVL,
désormais dirigée par F. D. Reese, et souhaitait s’organiser par
elle-même, suivant les recommandations du SNCC, qui était
resté sur place avec la SCLC. Le programme de la « guerre
contre la pauvreté » lancé par Johnson comprenait un volet sur
la pauvreté rurale, taillé sur mesure pour la Black Belt. De fait,
à partir de 1965, l’argent fédéral permit au comté de Dallas de
refaire ses routes, son éclairage public, ses équipements
collectifs, et fit baisser le taux de pauvreté chez les Noirs de
84 % à 60 % entre 1960 et 1970, tout en masquant l’absence
de changements structurels 26.
Tout n’était pas réglé non plus du côté de l’inscription des
nouveaux électeurs. Le fossé entre citoyens blancs et noirs
demeurait, même s’il s’était amenuisé. Entre 50 et 60 % des
adultes africains-américains étaient inscrits, contre 80 % et
plus pour les adultes blancs (sauf en Virginie). James Meredith
prit donc l’initiative d’une nouvelle marche, en juin 1966, de
Memphis (Tennessee) à Jackson (Mississippi), qu’il baptisa
March against Fear, la Marche contre la peur. L’initiative ne
pouvait pas passer inaperçue. Meredith avait candidaté deux
fois en 1961 à l’université du Mississippi, bastion universitaire
blanc qui méprisait ouvertement la décision Brown de la Cour
suprême à propos de la déségrégation des écoles publiques. Sa
candidature rejetée, il porta plainte avec l’appui de la NAACP
et l’université dut l’admettre à contrecœur, mais les étudiants
blancs se mobilisèrent si violemment que le ministre de la
Justice Robert Kennedy dut envoyer l’armée pour protéger
Meredith et faire respecter la loi. Le 1er octobre 1962, Meredith
entra à l’université du Mississippi, où il endura l’ostracisme et
les malveillances des autres étudiants. Quatre ans plus tard, il
commença seul son périple, à travers le Tennessee puis il entra
dans le Mississippi, en chemisette et casque colonial sur la
tête. Pour les militants des droits civiques, le Mississippi était
pire encore que l’Alabama, il était l’État de la violence. C’était
là que Emmett Till avait été lynché, Medgar Evers, James
Chaney, Andrew Goodman et Michael Schwerner assassinés.
Le pari de Meredith était presque suicidaire, et il ne pouvait
guère compter sur la police censée le protéger. Au deuxième
jour de sa marche, un homme tira sur lui à la chevrotine.
Meredith, blessé, s’effondra au bord de la route. Pendant son
hospitalisation, qui réactiva l’émotion et le souvenir des
crimes précédents, les principales organisations des droits
civiques (SCLC, SNCC, CORE) se mobilisèrent, avec leurs
militants qui se relayaient le long de la route, tandis que des
milliers d’autres les rejoignaient et grossissaient le cortège de
jour en jour, essuyant insultes et menaces au passage. Martin
Luther King et Stokely Carmichael tinrent une conférence de
presse commune et marchèrent ensemble à plusieurs reprises.
Le 16 juin, lors d’une étape à Greenwood, après qu’il fut
brièvement arrêté par la police locale, Carmichael s’adressa à
la foule : « C’est la vingt-septième fois que je suis arrêté, et je
ne vais plus aller en prison ! La seule manière d’empêcher les
Blancs de nous fouetter, c’est de prendre le pouvoir. Ce qu’il
faut maintenant, c’est le Black Power ! » Carmichael venait de
lancer le terme mobilisateur « Black Power », dont le succès
fut immédiat, car il allait plus loin que les appels à l’égalité
des droits de King. Il était question de s’organiser pour
conquérir le pouvoir dans une logique de confrontation avec
des autorités blanches qui ne laissaient de toute manière que
des miettes aux Noirs. Pour cela, Carmichael estimait que les
Noirs devaient s’unir, renforcer leur estime propre par la
connaissance de leur histoire et de leurs cultures. Cette
position le rapprochait du Black Panther Party, qu’il rejoignit
officiellement début 1968. Par conséquent, aussi bien la
panthère noire bondissante que le concept du Black Power, nés
au fin fond de l’Alabama et du Mississippi, avaient pour
géniteur la question du droit au vote. Comme lors de la
dernière étape de la marche de Selma à Montgomery, les
marcheurs firent halte dans une université noire à proximité de
Jackson, où des personnalités comme James Brown et Marlon
Brando leur apportèrent leur soutien, avant d’entrer dans la
capitale du Mississippi le lendemain. Cette longue marche
encouragea quatre mille personnes à s’inscrire et donna du
courage à beaucoup d’autres. Aux yeux des militants, des
agents fédéraux devaient être envoyés dans les six cents
comtés du Sud au lieu d’une quarantaine. De fait, la résistance
des autorités locales aux changements induits par le Voting
Rights Act se manifesta très rapidement. Puisqu’on ne pouvait
plus empêcher les Noirs de voter, il fallait désormais
circonscrire les effets de leur vote. Dans le Mississippi,
toujours en pointe sur la question, la stratégie consista en
charcutage électoral : fusionner des comtés à majorité noire
avec d’autres, plus importants, à majorité blanche, pour que
les candidats africains-américains fussent battus. Dans onze
comtés du Mississippi, les responsables des écoles (school
superintendants) furent nommés plutôt qu’élus. En vertu de la
clause 5 du Voting Rights Act, toute modification devait en
principe être approuvée par le ministère de la Justice, mais les
élus du Mississippi arguèrent que la loi ne concernait que la
procédure de vote, et non le découpage électoral ou bien la
nomination des school superintendants. L’affaire alla devant la
Cour suprême, qui confirma en 1969 que la clause 5
concernait toutes les modifications ayant des effets sur les
élections (Allen v. State Board of Elections).
À la fin des années 1960, le Voting Rights Act et les
décisions de la Cour suprême qui l’appuyaient représentaient
un bilan législatif et juridique impressionnant, d’une ampleur
comparable à ce qui s’était fait au lendemain de la guerre de
Sécession : il s’agissait bien d’une « seconde
Reconstruction ». Le vote était un puissant symbole, mais pas
une fin en soi : avec lui, des changements économiques et
sociaux profonds étaient attendus, permettant à la population
noire d’accéder enfin à une éducation décente, à des emplois
convenablement rémunérés, à des services sanitaires de
meilleur niveau, à un traitement digne de la part des autorités
et des forces de l’ordre. Le vote était censé changer leur vie.
Tous les Noirs américains ne partageaient pas ce point de
vue relativement optimiste sur les capacités transformatrices
du droit de vote. Malcom X, en particulier, s’éleva contre cette
idée dans un discours, « The Ballot or the Bullet » (« Le
bulletin ou le fusil ») qu’il prononça dans une église de
Cleveland le 3 avril 1964. Graduellement marginalisé au sein
de Nation of Islam, Malcom X venait d’en démissionner, le
8 mars 1964, en souhaitant se rapprocher du mouvement pour
les droits civiques, avec des vues plus inclusives et une
critique du nationalisme noir séparatiste : « Il est temps que
nous mettions nos divergences en veilleuse », commence-t-il
par dire. L’élection présidentielle en vue lui fournit l’occasion
de développer son point de vue sur la question du vote. Après
avoir fustigé les « faisans blancs » de retour dans les quartiers
noirs avec leurs « promesses fallacieuses » et leurs « discours
sucrés » qui ne feront ensuite que décevoir les Noirs,
Malcom X rejette toute affiliation politique et explique qu’il
n’est pas américain, contrairement au « Polonais » ou au
« Hongrois » qui, à peine débarqués, sont déjà américains.
Puisque lui et 22 millions de Noirs ne sont pas considérés
comme américains, la démocratie n’est qu’une hypocrisie. Il
critique ensuite les Démocrates au pouvoir, eux qui n’ont rien
fait et bénéficient des voix des Noirs : « Ces libéraux ont laissé
tomber les Noirs. » On s’attend alors à ce qu’il n’appelle pas à
voter à l’élection présidentielle de 1964, mais il s’en garde.
Malcom X plaide dès lors, dans la lignée de Du Bois, pour une
utilisation judicieuse du bulletin de vote, afin de peser de
manière décisive lorsque l’électorat blanc est divisé : « Un
bulletin, c’est comme un fusil. Vous ne votez pas tant que vous
n’avez pas repéré la cible, et si la cible n’est pas atteignable,
gardez le bulletin dans votre poche. » Malcom X n’était donc
pas opposé au vote, mais il en avait une vision stratégique,
sans illusion sur les politiciens blancs, quels qu’ils fussent. À
l’auditoire d’en tirer une conclusion pour les élections à venir ;
Malcom X faisait réfléchir sans donner de consigne. Même si
les Africains-Américains vivant dans le Nord se mobilisèrent
fortement en faveur de Lyndon B. Johnson lors de l’élection
présidentielle de 1964 – ne serait-ce que pour écarter Barry
Goldwater, campant sur l’aile droite du Parti républicain et
signant dès lors le divorce définitif entre le GOP et eux –, il est
probable qu’une abstention politique se manifesta aussi, en
prenant au mot le discours de Malcom X, quoiqu’elle soit
difficile à estimer.
De fait, pour les Africains-Américains, les élections locales
de l’automne 1966 douchèrent les espoirs nés des
mobilisations et de la loi de 1965. Les électeurs blancs les plus
attachés à la ségrégation se mobilisèrent, de telle sorte qu’en
Géorgie, Lester Maddox fut élu gouverneur, lui qui était connu
pour posséder des armes dans son restaurant d’Atlanta afin
d’empêcher les Noirs d’y entrer.
À partir des élections de 1972, le conseil municipal de
Selma fit place à cinq conseillers africains-américains, qui
s’efforcèrent d’obtenir ce qu’ils pouvaient, mais à la marge de
l’ordre existant. En 2000, James Perkins, le premier maire
africain-américain de Selma fut élu, et un autre après lui, sans
que les questions lancinantes de pauvreté, d’éducation
publique au rabais, d’emplois rares, fussent résolues dans la
Black Belt, qui demeure à l’écart de la croissance du Sud
profond. À Selma comme dans beaucoup d’autres localités, la
présence d’un maire noir, même si elle n’est jamais anodine,
n’est pas un indicateur nécessairement pertinent de l’efficacité
des politiques de correction des inégalités et des moyens qui
lui sont associés.
Chaque année au mois de mars, les habitants noirs de
Selma convergent vers le pont Edmund-Pettus, en
commémoration du Bloody Sunday. Il arrive parfois, comme
en 2015 avec le cinquantenaire, que la cérémonie prenne une
ampleur particulière. Barack Obama, entouré par Amelia
Boynton et John Lewis, traversa le pont et s’adressa à la foule.
Mais, comme chaque année, la plupart des habitants blancs de
Selma restèrent cloîtrés chez eux ce jour-là.
Les reculs contemporains
Par une décision de juin 2013, la Cour suprême statua que
les dispositions particulières qui s’imposaient à quinze États
depuis 1965 étaient désormais levées. Comme nous l’avons
vu, le Voting Rights Act ne se contentait pas de rétablir le droit
de vote. Il ajoutait une clause stipulant que les États concernés
se trouvaient placés sous surveillance par l’État fédéral, en
ayant interdiction de toucher aux procédures de vote sans
l’autorisation préalable du ministère de la Justice et d’une cour
d’appel de Washington. À l’époque, l’État fédéral se méfiait
des manœuvres des politiciens racistes du Sud, qui n’avaient
jamais manqué d’imagination pour priver les Africains-
Américains de leurs droits. Mais en 2013, estima la Cour
suprême, la vie avait tellement changé dans le Sud que les
précautions prises en 1965 n’étaient plus nécessaires et
qu’elles étaient même humiliantes pour les États concernés.
Par conséquent, tous les États ont désormais les mains libres
pour organiser les scrutins et les procédures de vote 27.
Le droit de vote n’est pas qu’une question de principe ;
c’est aussi une réalité matérielle qui le rend possible : est-il
aisé de s’inscrire sur les listes électorales ? Quels papiers faut-
il pour voter ? Où sont situés les bureaux de vote ? Si ces
questions sont négligées, alors le droit de vote n’est plus
qu’une coquille vide, et la démocratie n’est plus qu’une façade
lézardée.
Les Républicains, dans les États où ils sont majoritaires, en
ont profité pour multiplier les obstacles à l’inscription sur les
listes électorales, officiellement pour « lutter contre la
fraude », un argument classique depuis le XIXe siècle. En
réalité, il s’agit surtout de limiter la participation électorale des
minorités, qui penchent largement du côté démocrate. C’est
ainsi que près de mille bureaux de vote ont fermé dans le pays
depuis 2013, la majorité d’entre eux dans des comtés à forte
population africaine-américaine. Les électeurs doivent faire
une dizaine de kilomètres et attendre plusieurs heures avant
d’accéder aux urnes, ce qui les décourage d’autant plus que le
jour du scrutin étant toujours un mardi, il est parfois
compliqué de s’absenter de son lieu de travail, même si
l’employeur a obligation d’accorder un bref congé pour aller
voter. En Caroline du Sud, en Arkansas, en Alabama, au Texas
et ailleurs, les autorités réclament une pièce d’identité avec
photo pour pouvoir voter, ce qui exclut les plus pauvres et les
plus âgés qui n’ont ni passeport ni permis de conduire. On
raye des listes électorales à tour de bras sous n’importe quel
prétexte : une adresse inexacte, une homonymie. La possibilité
de voter par correspondance est limitée. Il faut ajouter au
tableau la privation des droits civiques pour les anciens
détenus dans certains États (ainsi que dans tout le pays pour
les détenus), et le découpage des circonscriptions conçu pour
diluer le vote des minorités et réduire le poids des grandes
villes (gerrymandering). Le résultat ? Une grande purge de
millions d’électeurs, principalement noirs, mais aussi
hispaniques et amérindiens. La conséquence politique est
également claire : l’élection présidentielle de 2016 s’étant
jouée à quelques dizaines de milliers d’électeurs dans un petit
nombre d’États, la privation du droit de vote a eu un effet,
possiblement décisif, sur le résultat final. En réduisant au
maximum le corps électoral avec l’approbation de la Cour
suprême, les Républicains espéraient à nouveau l’emporter en
novembre 2020. Quoi qu’il arrive, l’histoire du droit de vote
aux États-Unis indique que celui-ci n’est jamais un acquis
définitif. Pour qu’il demeure vivant, il doit faire l’objet d’un
militantisme démocratique et d’évaluations régulières de ses
conditions d’accès. À Philadelphie auprès de la cloche fêlée de
la liberté ; à Seneca Falls au Parc national des droits des
femmes ; à Selma où un musée commémore le Bloody Sunday
de 1965, les visiteurs pensifs mesurent aujourd’hui la somme
des luttes accumulées, et à venir, pour pouvoir voter.
XIII
Obama, l’homme de Chicago
Barack Obama est le premier président américain dont la
carrière politique s’est construite à Chicago. Il n’en est pas
natif et n’avait aucun lien particulier avec cette ville avant son
installation, à l’été 1985, comme organisateur communautaire
dans les quartiers sud de la « ville aux larges épaules » – c’est
Marty Kaufman, responsable associatif, qui l’avait recruté. Il
en partit en 1988 pour étudier trois années à Harvard puis y
revint en 1992, où il enseigna le droit constitutionnel à
l’université de Chicago, pendant douze ans. Il rencontra alors
sa future femme, Michelle Robinson, originaire du South Side,
diplômée de Princeton, qui joua un rôle important dans son
enracinement politique local. Parallèlement, Barack Obama
travailla avec plusieurs fondations charitables, en particulier la
Woods Fund et Joyce Foundation, et se fit élire sénateur de
l’État d’Illinois en 1996. Il représentait alors le 13e district, qui
couvre une partie du South Side.
Car c’est bien dans ce quartier historiquement noir que
Barack Obama choisit de s’implanter, comme militant
associatif puis comme élu politique. Barack Obama s’inscrit
donc dans l’histoire de la vie politique noire de Chicago, dans
la lignée de Oscar DePriest, William Dawson et Harold
Washington. Si son premier séjour à Chicago relevait en partie
du hasard, par la suite, c’est à Chicago et nulle part ailleurs
que Barack Obama décida de revenir, de travailler, de se
marier et de vivre : Chicago s’imposa à lui autant que lui
s’imposa à Chicago.
Pour construire sa carrière politique, il fallut que Barack
Obama adoptât certaines des manières politiques brutales de la
ville. Afin de se faire élire sénateur d’État en 1996, par
exemple, il fit invalider la candidature à l’investiture
démocrate des autres candidats, dont Alice Palmer, sénatrice
sortante, pour vice de forme. Il lui fallut aussi nouer des liens
avec des personnages peu recommandables, comme l’homme
d’affaires influent Tony Rezko, un proche du gouverneur de
l’Illinois, Rod Blagojevich, inculpé pour faits de corruption.
Contrairement à ce que craignait Michelle Obama dans les
premiers temps de leur rencontre, Barack Obama n’a jamais
été « un doux rêveur 1 ». Nul ne doute qu’il soit
personnellement intègre, mais il dut habilement manœuvrer
dans les eaux troubles de la vie politique locale pour sortir
indemne d’un système corrompu tout en réussissant ses
élections et ses mandats. L’exploit n’est pas mince.
Barack Obama diffère nettement du personnel politique
local sur plusieurs points. D’abord parce qu’il échappa à la
logique communautaire de la machine démocrate. Bien qu’élu
d’un quartier noir, il chercha constamment, par contraste avec
d’autres élus afro-américains généralement repliés sur leur fief
électoral, à construire des coalitions d’intérêts avec des élus
blancs et latinos. Après une première tentative en 1999 pour
un poste de représentant au Congrès fédéral, il parvint à se
faire élire sénateur des États-Unis en novembre 2004, en
rassemblant la majorité des suffrages, y compris dans des
régions de l’Illinois où la population noire est pratiquement
inexistante. Le South Side n’était qu’un point de départ, un
tremplin vers des projets autrement plus ambitieux.
Ensuite, parce que Barack Obama ne brigua pas la mairie
de Chicago : il chercha rapidement un mandat national. Le
maire Richard M. Daley, qui avait pu concevoir quelques
inquiétudes à la vue des débuts politiques prometteurs de
Barack Obama, comprit vite que son siège n’était pas menacé.
Il fut même, dès février 2007, l’un de ses premiers soutiens à
la candidature présidentielle d’Obama.
Au fond, l’originalité de l’homme politique Barack Obama
est qu’il est bien de Chicago, mais qu’il n’y a pas passé sa vie
entière : il vient d’ailleurs – et quel ailleurs : Hawaï,
l’Indonésie, la Californie, New York. Barack Obama a regardé
sa ville avec les yeux d’un outsider, et on l’a regardé comme
tel. Dans son autobiographie, il raconte que lorsqu’il annonça
à l’un de ses amis son départ pour Harvard, celui-ci lui lança,
en des termes qu’il aurait pu répéter au soir du 4 novembre
2008 :
« Je le savais !
– Quoi ?
– Que c’était une simple question de temps, Barack. Avant
que tu te barres d’ici.
– Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
Johnnie avait secoué la tête en riant.
– Putain, Barack ! C’est parce que t’as le choix, voilà
pourquoi ! Parce que tu peux partir ! […] J’espère que tu te
souviendras de tes potes quand tu seras dans ton beau bureau
en ville 2 ! »
XIV
Black Lives Matter
Les morts à répétition de jeunes Noirs abattus par la police,
alors qu’ils n’étaient aucunement menaçants, ont suscité
depuis 2013 une réaction d’une vigueur qui a surpris une
bonne partie du monde politique et des observateurs de la
société américaine contemporaine. Pourtant, le mouvement
Black Lives Matter s’inscrit dans une longue histoire, celle des
protestations organisées contre les violences policières, qui
sont au cœur du militantisme noir américain depuis un siècle.
Au début des années 1920, la NAACP (National Association
for the Advancement of Colored People, la principale
organisation de défense des droits des Noirs) dénonçait la
collusion entre certains services de police et de justice et des
organisations suprémacistes blanches comme le Ku Klux Klan
(KKK), alors tout puissant dans le Sud profond. Des chefs du
KKK portaient une étoile de shérif le jour et une cagoule
blanche la nuit. Dans les grandes villes du Nord, ce sont les
policiers, presque tous blancs jusqu’aux années 1960, qui
étaient accusés de violences, comme à Chicago en 1919,
lorsqu’ils participaient aux bastonnades dans le quartier noir.
Pendant le mouvement pour les droits civiques, Martin
Luther King n’hésitait pas à dénoncer les policiers violents et
racistes. Dans son plus célèbre discours, I Have a Dream, il
dénonçait : « Nous ne pouvons être satisfaits tant que le Noir
est la victime des horreurs indicibles des brutalités
policières. » Mais il avertissait : « Le merveilleux militantisme
nouveau qui a saisi la communauté noire ne doit pas nous
mener à nous méfier de tous les Blancs, car beaucoup de nos
frères blancs, comme leur présence le montre ici, ont compris
que leur destin est lié au nôtre. » Après les émeutes de 1967,
presque toujours causées par une altercation entre jeunes Noirs
et la police, une commission fédérale recommanda, entre
autres, l’embauche de policiers afro-américains pour changer
la culture raciste de la police américaine. L’idée était bonne,
mais insuffisante. À Baltimore, trois des six policiers mis en
cause pour la mort de Freddy Gray en avril 2015 étaient noirs.
En 1966, la fondation du Black Panther Party fut motivée
par les agissements de la police, qu’il fallait affronter
physiquement au moyen de patrouilles de militants armés dans
les quartiers noirs. Même si le parti des Black Panther n’attira
qu’une fraction réduite du monde noir, ses militants étaient
souvent bien vus dans les ghettos, exaspérés par l’arrogance
d’une police brutale et parfois corrompue.
À ces violences politiques, il faut ajouter les relations
ordinaires entre Noirs et policiers. Le ministère de la Justice a
révélé que, bien avant la mort de Michael Brown, la police de
Ferguson harcelait la population noire par des contraventions
répétées, que 93 % des arrestations, 90 % des procès-verbaux
et 85 % des véhicules contrôlés concernaient des Africains-
Américains dans une ville qui en compte 67 %. Ceux-ci sont
pris dans un cercle infernal d’arrestations pour des peccadilles,
d’amendes non payées et majorées à l’absurde pour renflouer
les caisses de la municipalité, de permis de conduire annulés,
menant parfois à des licenciements et des expulsions.
Comment une population soumise à un tel traitement ne se
révolterait-elle pas, quand, pour faire bonne mesure, un
policier exécute froidement un jeune homme dont le seul tort
est d’être noir ? Pourquoi une vie noire serait-elle moins
précieuse ? Des enquêtes du journal britannique The Guardian
ont révélé que la police de Chicago a fait fonctionner entre
2004 et 2015 un centre de détention secret où des milliers de
personnes – 82 % noires et 12 % hispaniques – ont été
emprisonnées et soumises à des tabassages, des viols et même
tuées pour quelques-unes d’entre elles. Disons-le simplement :
les départements de police de Ferguson, de Chicago et tant
d’autres avec eux sont infectés en profondeur par un racisme
structurel qui pourrit la vie des Américains noirs depuis des
décennies. Des efforts sérieux ont été consentis ici et là, y
compris à Dallas, mais on est encore très loin du compte.
Face à cette situation, le gouvernement fédéral est démuni :
certes, le ministère de la justice peut engager des poursuites
pour violation des droits civiques, mais les cours de justice
donnent toute latitude aux policiers pour décider d’user de
leurs armes s’ils estiment que leur vie est en danger. Dès lors,
comme dans les années 1950, seule une voix collective
populaire et puissante est susceptible de faire évoluer les
choses. Black Lives Matter incarne l’émergence d’un nouveau
mouvement pour les droits civiques, plus divers, moins
religieux et patriarcal que son devancier.
Depuis mai 2020, on peut parler d’une « génération George
Floyd » comme il y eut une « génération Emmett Till ». En
1955, cet adolescent noir de Chicago en vacances dans le
Mississippi fut torturé et tué pour avoir regardé une femme
blanche. Lors de ses obsèques, à Chicago, sa mère demanda
que le cercueil restât ouvert, exposant son visage défiguré,
afin, dit-elle, que le monde vît « ce qu’ils ont fait à mon fils ».
L’assassinat d’Emmett Till fut un moment décisif de la
mobilisation des droits civiques. Il en est allé de même avec
Floyd. Les historiens doivent reconnaître avec humilité le
surgissement du neuf, qui bouleverse l’ordre établi. On pourra
trouver beaucoup d’explications, en particulier le « moment
covid », et le fait que l’agonie de Floyd ait été filmée pendant
huit minutes atroces. Et puis Trump à la Maison-Blanche a jeté
de l’huile sur le feu. Mais le murmure insistant de protestation
qui se faisait entendre depuis tant d’années est devenu un cri
strident qui a retenti dans le monde entier, ce qui n’est pas
entièrement réductible au « contexte » ou à la vidéo. Il est trop
tôt pour savoir si un point de bascule a été atteint : c’est avec
le recul de l’histoire que l’on mesure l’ampleur des
changements. En tout cas, une volonté puissante de
changement s’est fait sentir, ce qui est déjà un événement
extraordinaire.
Le grand mouvement de protestation qui a investi plusieurs
centaines de villes américaines pose la question de sa
géographie sociale et politique.
La première lecture concerne l’âge des manifestants. Une
caractéristique centrale du mouvement est qu’il est animé par
des jeunes gens (adolescents et jeunes adultes). C’est
l’Amérique jeune qui descend dans la rue, comme dans les
années 1960, comme en 2014 à Ferguson (Missouri), et dans
des dizaines d’autres villes après le meurtre de Michael
Brown. D’une manière qui rappelle Birmingham au printemps
1963, l’initiative de manifester peut parfois provenir de
lycéens qui entraînent avec eux une partie de la population
locale. Certains des lycéens les plus investis sont ceux qui
organisaient, l’année dernière, des manifestations en faveur du
climat, comme dans plusieurs petites villes du Vermont. Greta
Thunberg les a mobilisés ; George Floyd aussi. La
socialisation politique de la jeunesse autour de
l’environnement a sans doute préparé l’effervescence actuelle.
En outre, avec la fermeture des lycées, l’emploi du temps de
ces jeunes gens est plus dégagé que d’habitude.
De manière classique, un grand nombre d’étudiantes et
d’étudiants participent aussi au mouvement : Minneapolis est
une ville universitaire importante, de même que la plupart des
grands centres urbains, mais aussi des villes moyennes comme
Charlottesville (Virginie), Bloomington (Indiana), Austin
(Texas) ou Gainesville (Floride). Deux jeunes de 19 ans, l’un
étudiant à UCLA, l’autre à Howard University (université
noire de Washington), sont à l’origine de la manifestation
d’Oakland (Californie), qui a rassemblé 15 000 personnes, du
jamais-vu depuis les années 1960. À l’échelle du pays, la carte
des manifestations actuelles et celle des universités (grandes
universités et liberal art colleges) sont similaires. Cela ne
signifie pas que tous les manifestants soient jeunes, loin de là,
mais que les villes universitaires ont des pratiques
manifestantes anciennes à propos des droits des minorités, des
femmes, des migrants, etc., qui se prolongent assez
naturellement aujourd’hui, y compris lorsque la population
africaine-américaine est très réduite, comme à Seattle ou à
Burlington (Vermont).
À cette lecture générationnelle, il faut ajouter une deuxième
lecture, voisine de la première, mais directement politique
celle-ci : c’est l’Amérique opposée à Trump qui est dans la
rue, qui se trouve être celle des grandes métropoles et des
villes universitaires moyennes qui ont voté massivement pour
Hillary Clinton en novembre 2016. Trump n’a rassemblé que
12,5 % des voix à Chicago, 20 % à New York, 22 % à Los
Angeles, 28 % à Minneapolis. Il y a clairement, chez les
manifestants, la volonté de s’opposer à un président honni :
Trump est un facteur de mobilisation d’une force inépuisable ;
il est à lui seul une des raisons de la colère. Claquemuré dans
la Maison-Blanche, incapable de s’adresser au pays, le
président entend au loin les clameurs de celles et ceux qui n’en
peuvent plus de ses tweets enragés. Bien entendu, il ne faut
pas oublier qu’une autre partie de la société américaine, du
côté républicain conservateur, considère les événements avec
réprobation et aspire à « la loi et l’ordre », comme dit Trump
en reprenant le vieux slogan de Nixon. Les manifestants
d’extrême droite armés qui défiaient la gouverneure à Lansing
(Michigan) en dénonçant le confinement n’ont pas disparu,
mais ils sont désormais inaudibles. Le rapport de force a
changé, au moins momentanément. C’est la gauche américaine
qui tient le haut du pavé.
Une troisième lecture, historique, consiste à comparer la
carte du mouvement actuel à celle des grandes émeutes
raciales des années 1960. Aujourd’hui comme hier, il s’agit de
protester contre les injustices raciales, particulièrement les
violences policières. On retrouve ici les grandes villes du
militantisme noir : Chicago, Detroit, Newark (New Jersey),
Los Angeles, Oakland (ville d’origine des Black Panthers), et
aussi des villes du Sud profond, hauts lieux des droits
civiques, comme Jackson (Mississippi), Birmingham ou
Montgomery (Alabama). Dans cette dernière ville, la foule
s’est rassemblée à proximité du Capitole et de l’église Dexter,
l’église de Martin Luther King à la fin des années 1950.
Chaque participant avait certainement en tête le boycott des
bus de cette ville en 1956 et le courage tranquille de Rosa
Parks, ou bien encore la marche de Selma à Montgomery en
mars 1965. Le monde africain-américain est très conscient et
fier de son histoire, une histoire de malheurs mais aussi de
résistance, racontée par les historiens mais aussi et surtout par
la culture populaire, y compris dans les chansons de Beyoncé.
De telle sorte que la plupart des manifestants africains-
américains ont le sentiment de faire partie d’une histoire qui
leur commande d’être à la hauteur. Et cela est émouvant.
Bernice King, fille cadette de Martin Luther King, a déclaré il
y a quelques jours que son père et sa mère seraient fiers de ce
qui se passe aujourd’hui. Cette carte historique recoupe pour
bonne part celle des villes dont la population africaine-
américaine est majoritaire (Detroit, Baltimore, Memphis, Flint,
Savannah, Birmingham, Montgomery) ou bien celles qui ont,
en valeur absolue, la population noire la plus importante : New
York, Chicago, Philadelphie, Houston (ville natale de George
Floyd), Los Angeles, Washington, Dallas. Cette mémoire noire
a aussi été cultivée, ces dernières années, par le mouvement
Black Lives Matter, dont il faut souligner les patientes
activités pédagogiques et d’information menées par ses
sections locales les plus actives (les villes déjà mentionnées,
mais aussi Denver, Long Beach, South Bend, Nashville). À
Richmond, ancienne capitale du Sud confédéré, le maire et le
gouverneur ont annoncé l’enlèvement des statues des généraux
esclavagistes, sous pression d’une foule réclamant leur mise à
bas. Un peu partout, des foules chantent la fameuse protest
song We Shall Overcome, tout comme les militants des années
1960 le faisaient dans les bus, dans les prisons, et à pied sur les
grandes routes brûlantes du Sud.
En revanche, à l’échelle des villes elles-mêmes, la situation
est différente : les émeutes des « étés chauds et longs » des
années 1960 (Harlem en 1964, Watts à Los Angeles en 1965,
et les dizaines d’émeutes de 1967 et 1968), qui firent plus de
deux cents morts au total, se situaient toujours dans les ghettos
noirs eux-mêmes, de même que l’émeute de Los Angeles en
1991. Presque toujours déclenchée par une altercation entre
policiers et jeunes Noirs, dans un contexte très tendu où la
police se comportait avec eux de manière arrogante et raciste,
l’émeute commençait par une arrestation brutale. S’ensuivait
un attroupement, des jets de projectiles, des policiers qui
appelaient des renforts et une situation qui s’envenimait en
quelques heures. La police et la garde nationale tiraient à
balles réelles sur les émeutiers, sans sommation. À Watts, il y
eut trente-quatre morts et plus de mille blessés, à Detroit,
quarante-trois morts, à Los Angeles en 1992, au moins
cinquante morts. À Detroit, les traces de l’émeute sont encore
visibles aujourd’hui, comme une cicatrice jamais refermée.
Par contraste, les manifestations actuelles ont lieu dans les
centres-villes, souvent dans des quartiers huppés vers lesquels
les gens convergent. À Philadelphie, les manifestants se sont
regroupés autour de Rittenhouse Square, un endroit chic qui
n’a rien à voir avec les quartiers noirs pauvres du nord et de
l’ouest de la ville. À Chicago, ville très ségréguée, les
manifestations ont lieu sur Michigan Avenue, le « Magnificent
Mile » bordé de boutiques de luxe, à proximité de la tour
Trump, très loin du South Side et du West Side où la population
noire est concentrée. Dans les années 1960, les manifestants
noirs n’avaient pas la possibilité de sortir des ghettos, bouclés
par la police pendant l’émeute, contrairement à aujourd’hui,
d’autant plus que les modes de consommation et de loisirs
actuels rendent les centres-villes plus accessibles et plus
familiers. Cela peut attirer au passage les inévitables casseurs
et pilleurs, mais la grande majorité des manifestations se
passent sans heurts notables. Le bilan humain n’a, pour
l’instant tout au moins, rien à voir avec les années 1960.
Quoique très brutales le plus souvent, les forces de l’ordre ne
tirent plus à vue sur les manifestants d’aujourd’hui, même lors
des séquences émeutières. Des consignes trop agressives
pourraient se traduire par la défection d’une partie des forces
de l’ordre, d’autant que quelques policiers ont posé le genou à
terre en solidarité avec les manifestants. Chose inouïe, les
chefs militaires et le ministre de la Défense ont pris leurs
distances avec le président en indiquant que le pays n’était pas
un « champ de bataille ». Trump est prévenu qu’il y a une
ligne à ne pas franchir.
La remarquable diversité des foules manifestantes suggère
finalement la possible émergence d’une nouvelle coalition
entre Noirs et Blancs libéraux, un gros demi-siècle après celle
des droits civiques qui s’effilocha à la fin des années 1960 au
moment de l’élection de Nixon. Par coalition, on ne veut pas
simplement dire une mise en commun des forces électorales,
mais l’élaboration d’un programme politique qui accorderait
une place significative aux demandes des Noirs. Si nouvelle
coalition il y a, elle ne s’établirait pas seulement pour éviter le
pire – la réélection de Trump – et donc par défaut, mais pour
prendre en considération le cri poignant des Africains-
Américains. Leurs demandes peuvent se résumer ainsi : le
droit à la vie. Des vies qui ne soient pas outre mesure fauchées
par la Covid, ou étouffées par le genou d’un policier raciste.
Joe Biden, sauvé in extremis pendant les primaires démocrates
grâce à la mobilisation noire, a aujourd’hui la mission
historique de faire du droit à la vie des Noirs une cause
nationale.
Notes
Notes du chapitre premier
1. On désigne à l’époque par « Territoires de l’Ouest » les territoires situés à
l’ouest du Mississippi.
2. Sur le commerce des esclaves, voir le livre majeur de Walter Johnson, Soul
by Soul. Life Inside the Antebellum Slave Market, Cambridge (Mass.), Harvard
University Press, 1999.
3. Il existe environ 120 autobiographies d’esclaves publiées entre le milieu du
e e
XVIII et le début du XX siècle. Aujourd’hui, celles-ci constituent une source
majeure d’information pour les chercheurs, à condition de les considérer de
manière critique. Voir Yuval Taylor (dir.), I Was Born a Slave. An Anthology of
Classic Slave Narratives, Édimbourg, Payback Press, 1999.
4. J. Brown, Slave Life in Georgia, Londres, 1855.
5. « J’en ai assez d’être vendu aux en chères / assez des coups du régisseur /
assez des rations de maïs / assez d’obéir aux ordres de la maîtresse. »
Notes du chapitre II
1. Disponible sur [Link]/neh/turner/[Link]
2. Kenneth Greenberg (dir.), Nat Turner, a Slave rebellion in History and
Memory, New York, Oxford University Press, 2003 ; William Styron, Les
Confessions de Nat Turner, Paris, « Folio », Gallimard, 1982.
Notes du chapitre III
1. Un numéro spécial du Journal of American History de septembre 2009 fait
le point sur l’historiographie de Lincoln.
2. D. H. Donald, Lincoln, New York, Simon and Schuster, 1996 ; M. Burl
ingame, Abraham Lincoln : A Life, Baltimore, Johns Hopkins University Press,
2008 ; J. McPherson, Abraham Lincoln, New York, Oxford University Press,
2009.
3. G. Fredrickson, Big Enough to be Inconsistent : Abraham Lincoln confronts
Slavery and Race, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2008 ;
E. Foner, The Fiery Trial. Abraham Lincoln and American Slavery, New York,
Norton, 2010.
4. Le discours est traduit dans Bernard Vincent, Abraham Lincoln. Le pouvoir
des mots. Lettres et discours, Paris, L’Archipel, 2009, p. 45.
5. Voir J. Oakes, The Radical and the Republican : Frederick Douglass,
Abraham Lincoln and the Triumph of Antislavery Politics, New York, Norton,
2007.
6. G. Fredrickson, « A Man but not a Brother : Abraham Lincoln and Racial
Equality », Journal o f Southern History, 41, 1975, p. 39-58.
7. La Virginie perdit tout de même une partie de son territoire, qui forma un
nouvel État, la Virginie-Occidentale, fidèle à l’Union.
8. J. McPherson, La Guerre de Sécession, 1861-1865, Paris, Robert Laffont,
1991 ; M. Green, Freedom, Union and Power : Lincoln and his Party during
the Civil War, New York, Fordham University Press, 2004, et D. H. Donald,
Lincoln, op. cit.
9. L. Bennett, Forced into Glory : Abraham Lincoln’s White Dream, Chicago,
Johnson Publishing, 2000.
10. A. Guelzo, Lincoln’s Emancipation Proclamation : The End of Slavery in
America, New York, Simon and Schuster, 2004.
11. Voir J. Waugh, Reelecting Lincoln. The Battle For the 1864 Presidency,
New York, Cr own, 1998.
12. Lincoln, Second discours d’inauguration, 4 mars 1865. Ce discours est
gravé sur le mur intérieur du Lincoln Memorial à Washington.
13. Voir D. H. Donald, Lincoln, op. cit., et J. McPherson, Tried by War :
Abraham Lincoln as Commander in Chief, New York, Penguin, 2008.
14. T. Wheeler, M. Lincoln’s T-Mails : How Abraham Lincoln Used the
Telegraph to Win the Civil War, New York, Harper, 2008.
Notes du chapitre IV
1. Voir G. Fredrickson, White Supremacy, New York, Oxford University Press,
1981.
2. Voir G. P. Rawick, The American Slave, Westport, Greenwood Publishing
Company, 1972, vol. 4, no 2, Texas Narratives, p. 134. Ces 19 volumes
d’interviews d’anciens esclaves constituent une documentation unique pour les
historiens de l’esclavage et de la ségrégation.
3. C. Vann Woodward, The Strange Career of Jim Crow, New York, Oxford
University Press, 1955 [1974], p. 108.
4. W. E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir, Paris, Rue d’Ulm, 2004.
5. Cité par E. Ayers, The Promise of the New South, New York, Oxford
University Press, 1992, p. 427.
6. D’après une étude statistique portant sur 2 805 des 4 743 lynchages dans le
Sud des États-Unis entre 1882 et 1958 : S. Tolnay et E. M. Beck, Festival of
Violence, Urbana, University of Illinois Press, 1995.
7. Joël Michel, Le Lynchage aux États-Unis, Paris, La Table Ronde, 2008 ;
Trudier Harris, Exorcising Bl ackness : Historical and Literary Lynching and
Burning Rituals, Bloomington, Indiana University Press, 1984.
8. Voir T. Sugrue, The Origins of the Urban Crisis. Race and Inequality in
Postwar Detroit, Princeton, Princeton University Press, 1996.
9. Saul Dubow, Apartheid, 1948-1994, Oxford, Oxford University Press, 2014.
Notes du chapitre V
1. Cité par C. L. Williams, Torchbearers of Democracy. African American
Soldiers in the World War I Era, Chapel Hill, University of North Carolina
Press, 2010, p. 24.
2. Cité par J. D. Keene, Doughboys, the Great War, and the Remaking of
America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2001.
3. Voir C. L. Williams, Torchbearers of Democracy, op. cit., p. 113.
4. En août 1917, cent cinquante soldats afro-américains se rebellèrent dans un
camp situé à Houston, Texas, à la suite d’une altercation ; dix-neuf mutins
furent exécutés.
Notes du chapitre VI
1. John Barry, Rising Tide, The Great Mississippi Flood of 1927 and how it
Changed America, New York, Simon and Schuster, 1997.
2. Sur l’ensemble de l’événement, voir Susan Scott Parrish, 1927, la grande
crue du Mississippi. Une histoire culturelle totale, Paris, CNRS éditions, 2019.
3. Voir W. Barber, Herbert Hoover. The Economists and American Economic
Policy, 1921-1933, Cambridge, Cambridge University Press, 1985.
4. La pellagre est une maladie provoquée par une carence en vitamine B3 qui,
non traitée, peut entraîner le décès dans les deux mois.
Note du chapitre VII
1. Voir James H. Jones, Bad Blood. The Tuskegee Syphilis Experiment, New
York, Free Press, 1993 ; Susan M. Reverby, Tuskegee’s Truths : Rethinking the
Tuskegee Syphilis Study, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 2000.
Notes du chapitre VIII
1. La biographie de référence est celle de Taylor Branch, publiée en trois
volumes : Parting the Waters : America in the King Years 1954-63, New York,
Simon and Schuster, 1988 ; Pillar Of Fire : America In The King Years 1963-
64, New York, S imon and Schuster, 1998 ; At Canaan’s Edge : America in the
King Years, 1965-68, New York, Simon and Schuster, 2007.
2. [Link]
m
3. Voir R. Arsenault, Freedom Riders : 1961 and the Struggle for Racial
Justice, New York, Oxford University Press, 2006.
4. Cité par Clayborne Carson, MLK. Autobiographie, Paris, Bayard, 2000,
p. 316 et 320.
Notes du chapitre IX
1. Robert Dallek, An Unfinished Life, John F. Kennedy, 1917-1963, Back Bay,
New York, 2004.
2. À signaler l’ouvrage pionnier de Mark Stern, Calculating Visions. Kennedy,
Johnson and Civil Rights, New Brunswick, Rutgers Univer sity Press, 1992. Et
Maldava Glyne, Within the Limits of our Authority, The Civil Rights Education
of JFK, 1961-1963, Lincoln, Universe, 2006.
Notes du chapitre X
1. Isabelle Wilkerson, The Warmth of Other Suns : The Epic Story of America’s
Great Migration, New York, Penguin, 2020 (réédition).
2. Thomas Sugrue, Sweet Land of Liberty : The Forgotten Struggle for Civil
Rights in the North, New York, Random House, 2008.
3. Édition en langue française : Louis Wirth, Le Ghetto, Grenoble, Presses
universitaires de Grenoble, 2006.
4. Le sociologue Robert Park est le fondateur de l’école de Chicago et auteur
de la préface du Ghetto.
5. Pap N diaye et Andrew Diamond, Histoire de Chicago, Paris, Fayard, 2013.
6. La biographie de référence est celle de Manning Marable, Malcom X : Une
vie de réinventions (1925-1965), Paris, Syllepse, 2014.
7. Joshua Bloom et Waldo E. Martin, Black Against Empire. The History and
Politics of the Black Panther Party, Berkeley, University of California Press,
2013.
Notes du chapitre XI
1. Les deux hommes ont chacun publié leur autobiographie : Tommie Smith,
Silent Gesture : The Autobiography of Tommie Smith, Philadelphie, Temple
University Press, 2007, et John Carlos, The John Carlos Story, Chicago,
Haymarket Books, 2011.
2. Harry Edwards, The Revolt of the Black Athlete, Urbana, University of Ill
inois Press, 2017.
Notes du chapitre XII
1. Il existait trois types de colonies : les « colonies royales » (New Hampshire,
New York, Virginia, North Carolina, South Carolina, Georgia, et
Massachusetts), les « colonies de propriétaires » (Pennsylvanie, New Jersey,
Maryland) possédées par un lord proprietor et les « colonies à chartes » (Rhode
Island et Connecticut) contrôlées par une compagnie.
2. Cité par Alex Keyssar, The Right to Vote. The Contested History of
Democracy in the United States, New York, Basic Book, 2000, chap. 3.
3. Cité par Michael Waldman, The Fight to Vote, New York,
Simon & Schuster, 2016, p. 64.
4. Eric Foner, Reconstruction. America’s Unfinished Revolution, 1863-1877,
New York, Harper, 2014.
5. Steven Hahn, A Nation under our Feet. Black Political Struggles in the
Rural South from Slavery to the Great Migration, Cambridge, Mass., Harvard
University Press, 2003.
6. Sur le Chinese Exclusion Act de 1882, voir Mae Ngai, Impossible Subjects.
Illegal Aliens and the Making of Modern America, Princeton, Princeton
University Press, 2003.
7. Ellen Carol DuBois, Feminism and Suffrage : The Emergence of an
Independent Women’s Movement in America, 1848-1869, Ithaca, Cornell
University Press, 1999.
8. Pour qu’un amendement soit ratifié, il doit obtenir une majorité des deux
tiers au Congrès et être ensuite approuvé par les trois-quarts des États (article V
de la Constitution).
9. Ellen Carol DuBois, Suff rage. Women’s Long Battle for the Vote, New York,
Simon & Schuster, 2020.
10. Hélène Thomas, Tocqueville en Alabama, Bellecombe-en-Bauges, Éditions
du Croquant, 2014.
11. Fabian Lange, Alan L. Olmstead, Paul W. Rhode, « The Impact of the Boll
Weevil, 1892-1932 », Journal of Economic History, 69, septembre 2009,
p. 685-718 ; Robert Higgs, « The Boll Weevil, the Cotton Economy and Black
Migration », Agricultural History, 50/2, 1976, p. 335-350.
12. Carol Anderson, Eyes off the Prize : The United Nations and the African
American Struggle for Human Rights, 1944-1955, New York, Cambridge
University Press, 2003.
13. Penny Von Eschen, Satchmo Blows Up the World : Jazz Ambassadors Play
the Cold War, Cambridge, Harvard University Press, 2006.
14. David Garrow, Protest at Selma : Martin Luther King, Jr., and the Voting
Rights Act of 1965, Newhaven, Yale University Press, 1978.
15. Des archives sur les Lafayette se trouvent sur le site suivant :
[Link] Voir
également Bernard Lafayette et Kathryn Lee Johnson, In Peace and Freedom.
My Journey in Selma, Lexington, University Press of Kentucky, 2016.
16. « Project Underway in Dallas County ; 20 Register », The Student Voice,
1er avril 1963.
17. Robert Pratt, Selma’s Bloody Sunday : Protest, Voting Rights, and the
Struggle for Racial Equality, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2017.
18. Gary May, Bending Toward Justice. The Voting Rights and the
Transformation of American Democracy, New York, Basic Books, 2013.
19. Fondé par un prêtre catholique en 1934, le campus St Jude comprenait un
lycée, un hôpital, un dispensaire et une église.
20. Martin Luther King, « Our God is Marching On », Stanford University,
MLK Research and Education Institute, [Link]
god-marching
21. Témoignage de Moton dans un article de Dona Britt, « They killed a White
Woman », Washington Post, 27 février 2019. Moton a toujours contredit le fait
que la voiture du Klan les aurait pris en chasse, et qu’il aurait fait le mort au
moment où les Klansmen s’approchèrent.
22. Mary Stanton, From Selma to Sorrow : The Life and Death of Viola Liuzzo,
Athens, University of Georgia Press, 1998.
23. Ibid., p. 122.
24. Ari Berman, Give Us the Ballot : The Modern Struggle for Voting Rights in
America, New York, Farrar, Strauss and Giroux, New York, 2015, p. 43.
25. Hasan Jeffries, « SNCC, Black Power, and Independent Political Party
Organizing in Alabama, 1964-1966 », Journal of African American History, 91,
2, 2006, p. 171-193.
26. Karlyn Forner, Why the Vote Wasn’t Enough for Selma, Durham, Duke
University Press, 2017.
27. Carol Anderson, One Person, No Vote. How Voter Suppression is
Destroying our Democracy, New York, Bloomsbury, 2018.
Notes du chapitre XIII
1. B. Obama, Les Rêves de mon père, Paris, Presses de la Cité, 2004, p. 568.
2. Ibid., p. 368.
Chronologie
1787 : la Constitution des États-Unis prévoyait que la
population esclave comptait pour les trois-cinquième de la
population libre, manière de déterminer le poids
démographique de chaque État, et donc sa représentation
politique et sa fiscalité. Les termes d’« esclave » et
d’« esclavage » ne sont pas mentionnés dans la Constitution,
qui use d’euphémismes pour en parler. Les Pères de la
Constitution ne s’opposèrent donc pas à l’esclavage, d’autant
qu’une petite moitié possédaient des esclaves, de même que
dix des douze premiers présidents. Quant à la traite
transatlantique, la Constitution interdit au Congrès de légiférer
en la matière pendant vingt ans : ce délai permit aux planteurs
d’importer un nombre record d’Africains, jusqu’à
l’interdiction de la traite en 1807.
1831 : la révolte de Nat Turner (1800-1831) en août 1831
en Virginie, bien qu’écrasée, suscita l’effroi des esclavagiste et
une répression féroce. Cette révolte s’inscrivait dans un
moment de contestation grandissante de l’esclavage, d’essor
des mouvements abolitionnistes, et en écho à la révolution
haïtienne.
1863 (1er janvier) : proclamation d’émancipation par
Lincoln abolissant l’esclavage dans les États confédérés. La
guerre de Sécession n’était officiellement plus menée
seulement pour ramener les États sécessionnistes dans le giron
de l’Union, mais aussi pour abolir l’esclavage. La
Proclamation avait également pour objectif de rallier à la cause
du Nord et de ses armées les esclaves du Sud confédéré.
1865 (6 décembre) : abolition de l’esclavage par le
e
13 amendement à la Constitution : « Ni esclavage ni servitude
involontaire, si ce n’est en punition d’un crime dont le
coupable aura été dûment condamné, n’existeront aux États-
Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction. »
L’abolition de l’esclavage aux États-Unis survint après celle
du Royaume-Uni (1833) et de France (1848), et avant celle de
Cuba (1886) et du Brésil (1888).
1868 : le 14e amendement garantit la citoyenneté à toute
personne née ou naturalisée aux États-Unis et octroie le droit
de vote à tous les hommes de plus de 21 ans, y compris les
affranchis. Mais sa formulation ambigüe laissait la porte
ouverte à la possibilité d’une restriction du droit de vote,
puisque celle-ci se trouvait simplement sanctionnée dans la
représentation politique, plutôt qu’interdite stricto sensu.
1870 : le 15e amendement interdit de remettre en cause le
droit de vote des citoyens, en particulier ceux qui avaient été
en état de servitude. Il enfonce le clou du 14e amendement.
Pris ensemble, les 13e, 14e et 15e amendements semblaient
interdire tout retour en arrière et cimenter solidement
citoyenneté et droit de vote.
1880-1900 : mise en place des lois de ségrégation, qui
séparaient formellement la « population de couleur » de la
population blanche dans les États du Sud dans tous les
domaines et tous les lieux, avec des variations selon les États.
La décision de la Cour suprême Plessy v. Ferguson légalisa la
ségrégation. Cette séparation raciale visait à écarter toute
menace de métissage, et à maintenir les Africains Américains
dans une situation de marginalité politique et sociale. Les
lynchages, qui se multiplièrent à partir des années 1890,
confortaient la ségrégation en terrorisant la population noire.
1890-1910 : privation du droit de vote dans les États du
Sud par différents stratagèmes (taxes, tests de connaissance de
la Constitution, « clause du grand-père », etc.). Pour éviter de
contrevenir au 15e amendement, il n’était nulle part fait
mention explicite de la race comme critère d’exclusion.
Comme elle l’avait fait en 1896 pour la ségrégation, la Cour
suprême valida toutes les lois de restriction du corps électoral,
en soutenant qu’elles ne visaient pas explicitement les
Africains-Américains, et qu’à ce titre elles ne contrevenaient
pas au 15e amendement de la Constitution. La Cour ajouta en
outre que le 15e amendement s’appliquait aux États, et non aux
individus, ces derniers pouvant donc librement s’en prendre
aux électeurs noirs. Ces lois d’exclusion furent inscrites dans
les constitutions des États du Sud, révisées au début du
e
XX siècle pour liquider la participation électorale des Noirs.
Dans la Constitution de l’Alabama, votée en 1901, le suffrage
n’est plus défini comme un droit, mais comme un
« privilège ». Dans le Sud, les électeurs noirs deviennent
rarissimes, et ne pèsent plus politiquement.
1909 : fondation de la NAACP (National Association for
the Advancement of Colored People), la première association
nationale de défense des Noirs américains. Initiée par le
« Niagara Mouvement » à partir de 1905, la NAACP
rassemblait des personnalités blanches, comme la réformatrice
sociale Florence Kelley, et noires, comme la journaliste Ida
Wells et surtout le sociologue W. E. B. Du Bois, intellectuel
africain-américain le plus influent du XXe siècle. La NAACP se
battait contre la ségrégation, la privation du droit de vote et les
lynchages, dont elle réclamait l’interdiction par une loi. Ses
membres, qui se recrutaient parmi les élites, privilégiaient
l’approche judiciaire pour faire avancer la cause des Noirs : de
grands succès furent à son actif, mais la NAACP, trop
prudente, fut débordée par le mouvement des droits civiques,
préférant la mobilisation populaire aux seules cours de justice.
1917 : l’entrée en guerre des États-Unis entraîna l’envoi en
France de 200 000 soldats africains-américains, lesquels
découvrirent un pays exempt de la ségrégation et des violences
raciales qui avaient cours dans leur pays. Cette expérience
internationale fondatrice joua un rôle important dans la
politisation des Noirs américains, et leur mobilisation qui
culmina après la Seconde Guerre mondiale. Au même
moment, la pénurie de main d’œuvre dans la grande industrie
américaine, liée à l’arrêt de l’immigration européenne pendant
la guerre, poussa la population noire du Sud à migrer vers les
grandes villes du nord et du midwest, où des emplois leur
étaient proposés et où les violences raciales étaient moindres :
c’est la « Grande Migration », qui fit apparaître de grands
quartiers noirs comme ceux de Harlem à New York ou le
South Side à Chicago. En 1927, la grande crue du Mississippi
inonda 70 000 km², entraîna la mort d’au moins
500 personnes, et amplifia la migration des Noirs du delta vers
St. Louis, Chicago, Milwaukee et Detroit.
1917 : fondation de la section américaine de l’Universal
Negro Improvement Association (UNIA) par Marcus Garvey
(1887-1940). Né en Jamaïque, Garvey fut d’abord ouvrier
imprimeur syndicaliste, avant de se tourner vers la politique. Il
voyagea dans la Caraïbe, puis à Londres, avant de fonder
l’UNIA jamaïcaine en 1914, une association panafricaine
visant à rassembler les « peuples noirs du monde ». Comme
des milliers de Jamaïcains, Garvey s’installa à New York en
1916, relança l’UNIA, portée par son charisme, ses dons
oratoires, et son journal, Negro World. Les effectifs crurent
rapidement dans tous les États-Unis. L’UNIA était aussi un
business, avec des commerces et une compagnie maritime, la
Black Star Line, créée afin de faciliter la migration des
descendants d’esclaves vers l’Afrique. Les foules immenses
qui suivaient les congrès de l’UNIA témoignent de sa
popularité et de son ancrage dans les mondes populaires noirs,
par contraste avec la NAACP, plus bourgeoise. Après
l’arrestation de Garvey pour fraude et son expulsion des États-
Unis en 1927, l’UNIA déclina, minée par les divisions.
L’influence du garveyisme se fit néanmoins sentir jusqu’aux
indépendances africaines, notamment chez ceux, tel le
ghanéen Kwame Nkrumah, qui se réclamaient du
panafricanisme.
1932 : début de l’expérience de Tuskegee, qui vit un groupe
d’environ 400 hommes noirs atteints de syphilis, non informés
et non soignés, de la région de Tuskegee dans l’Alabama être
soumis à une étude scientifique officielle visant à déterminer
les effets physiologiques de cette maladie. Cette étude se
poursuivit jusqu’en 1972, date à laquelle nombre de patients
étaient décédés. Ce scandale sanitaire permet de comprendre
certaines réticences de la population noire américaine à l’égard
des recommandations officielles des autorités publiques en
matière de santé.
1954 : décision Brown v. Board of Education de la Cour
suprême, mettant fin à la ségrégation dans les écoles publiques
des États-Unis. Cette décision, l’une des plus importantes de
l’histoire juridique du pays, abrogea la légalisation de la
ségrégation que la même Cour avait décidée en 1896. La
même année, Martin Luther King s’installa à Montgomery
(Alabama) pour y exercer les fonctions de pasteur de l’église
Dexter.
1955 (2 décembre) : Rosa Parks, militante de la NAACP,
refusa de laisser sa place à un voyageur blanc dans un bus
local de Montgomery. Elle fut arrêtée sur le champ. Un
boycottage d’une année de la compagnie de bus s’ensuivit,
mené par King, à la tête de la Montgomery Improvement
Association qui avait pour but d’organiser l’entraide entre
Noirs pendant le boycott. Le mouvement pour les droits
civiques était né. Fin 1956, la Cour suprême interdit la
ségrégation dans les transports en commun. Dans la foulée,
King et un groupe de pasteurs créent la Southern Christian
League Conference (SCLC), organisation chrétienne prônant
la désobéissance civile et non violente pour mettre fin à la
ségrégation.
1963 (mars) : grandes manifestations pour les droits
civiques à Birmingham (Alabama), violemment réprimées par
le shérif Bull Connor et ses hommes. Le 28 août, devant le
Lincoln Memorial de Washington, Martin Luther King
prononça son fameux discours I Have a Dream à l’occasion de
la « marche sur Washington pour l’emploi et la liberté ». En
faisant référence à Lincoln, King, orateur inspiré, s’appuyait
sur les principes fondateurs des États-Unis pour réclamer
justice et « faire le rêve » d’un pays réconcilié et uni, sans
distinction de couleur.
1964 (juillet) : vote de la loi sur les droits civiques (Civil
Rights Act), qui interdit la ségrégation et toute forme de
discrimination dans les lieux recevant du public et dans l’accès
à l’emploi. Dans le Sud, des commerces, des écoles, des
universités, des clubs de sport résistèrent, sournoisement ou en
usant de violence, à son application. En outre, les dispositions
concernant le droit de vote contenues dans cette loi étaient trop
vagues pour être effectives, de telle sorte que, dans les mois
qui suivirent, rien ne changea vraiment dans le Sud profond.
Cette loi, que des militants payèrent de leur vie, fut néanmoins
l’un des points d’orgue du mouvement pour les droits
civiques, dont le retentissement était mondial. Le
10 décembre, Martin Luther King reçut le prix Nobel de la
paix.
1965 (août) : après la marche de Selma en mars, le vote de
la loi sur le droit de vote (Voting Rights Act), interdisant toute
forme de discrimination dans l’exercice du droit de vote est
acquis. Un siècle après la guerre de Sécession, le Voting Rights
Act mettait pratiquement en œuvre le 15e amendement de
1870. Il n’était pas révolutionnaire du point de vue des
principes, mais il garantissait pragmatiquement l’application
de la Constitution dans la vie réelle. Grande originalité, la loi
comprenait des clauses particulières, destinées à certains États,
qui se trouvaient donc placés sous surveillance fédérale. Ces
États n’avaient pas le droit de toucher à leurs procédures
électorales sans autorisation expresse du ministère de la
Justice ou d’un juge d’un tribunal fédéral de Washington. Des
observateurs mandatés par l’État fédéral devaient vérifier la
validité des élections dans les États concernés, et des
fonctionnaires fédéraux devaient inscrire les citoyens sur les
listes électorales. Le Sud se trouvait ainsi placé sous
surveillance fédérale, ce qui paraissait indispensable au vu de
ce qui s’était passé à la fin du XIXe siècle, lorsque la région
avait réussi à contourner les 14e et 15e amendements avec
l’assentiment de la Cour suprême des États-Unis. Le nombre
d’Africains-Américains enregistrés sur les listes électorales
des États du Sud s’accrut significativement dans les années qui
suivirent, sans pour autant rattraper le taux d’inscription de la
population blanche, sauf en Virginie. En 2013, La Cour
suprême leva les restrictions qui pesaient sur ces États depuis
1965, ouvrant la voie à de nouveaux empiétements sur le droit
de vote des minorités.
1968 (4 avril) : Martin Luther King est assassiné à
Memphis. Sa mort souleva de désespoir les quartiers noirs, en
prolongement des soulèvements urbains des « étés longs et
chauds » des années précédentes. En 1968 et 1969, de
nombreux jeunes Noirs des ghettos se tournaient vers le Black
Panther Party (BPP), fondé en octobre 1966, très en phase
avec leurs demandes de justice, d’accès à l’emploi et de
dénonciation des violences policières. Le BPP s’inscrivait
dans une orbite plus large, celle du Black Power, une
mouvance politique très visible et très active entre le milieu
des années 1960 et le début des années 1970, prônant la prise
en charge de leurs affaires par les Noirs eux-mêmes, et ne
rejetant pas nécessairement la violence comme arme politique.
Malcom X, assassiné en 1965, peut être considéré comme l’un
des pères fondateurs du Black Power. Sur le podium du 200
mètres des Jeux olympiques de Mexico, le 16 octobre 1968,
les poings levés de Tommie Smith et John Carlos (étudiants à
San Jose State University, à proximité d’Oakland) exposèrent
au monde la lutte radicale des militants noirs. 1968, année de
tumultes, fut bien celle du Black Power.
2008 (4 novembre) : Barack Obama est élu président des
États-Unis. Sa personnalité charismatique, son souci de
s’adresser à tous les Américains (et pas seulement aux Noirs),
sa filiation mixte (de mère américaine blanche et de père
kenyan noir), ses études brillantes de droit, la nouveauté qu’il
incarnait (lui qui était à peine connu quatre ans auparavant), et
enfin la crise économique et financière de 2008 à laquelle les
Républicains ne surent pas répondre, lui permirent de
rassembler près de 53 % des suffrages. Après un premier
mandat marqué par un plan de relance économique, le vote
d’une loi d’assurance maladie et l’élimination de Ben Laden,
Obama fut réélu en 2012. Lors de son second mandat, plus
défensif, Obama fut surpris par l’émergence du mouvement
Black Lives Matter, faisant entendre une protestation
vigoureuse contre les violences dont sont victimes les Noirs de
la part des forces de l’ordre ou d’agents de surveillance.
2020 (25 mai) : le meurtre de George Floyd suscita une
vague d’émotion et de protestation dans tous les États-Unis et
dans le reste du monde. Son agonie, filmée par un passant, jeta
une lumière crue sur les pratiques des départements de police
américains. L’indifférence du président Donald Trump et son
soutien marqué aux suprématistes blancs furent un élément
marquant de la campagne présidentielle de l’automne 2020, en
soulignant par contraste la volonté de Joe Biden de progresser
sur le terrain de l’égalité raciale.
Du même auteur
Le Modèle noir, la chronologie, Paris, Flammarion, 2019.
Histoire de Chicago, Paris, Fayard, 2013 (avec Andrew Diamond).
Les Noirs américains. En marche pour l’égalité, Paris, Gallimard, coll.
« Découvertes Gallimard/Histoire », 2009.
La Condition noire. Essai sur une minorité française (préface de Marie Ndiaye),
Paris, Gallimard, 2009.
Du nylon et des bombes. Du Pont de Nemours, le marché et l’État américain, 1900-
1970, Paris, Belin, coll. « Cultures américaines », 2001.
Traduction en langue anglaise : Nylon and Bombs, DuPont and the March of
Modern America, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2007.