Introduction
Le lundi 1er août 2022, SIKA FINANCE a informé que la France
accorde un appui budgétaire de 164 milliards F CFA pour
accompagner le Gouvernement ivoirien dans ses efforts de lutte
contre la flambée des prix des produits de base.
En d’autres termes, la France offre à la Côte d’Ivoire des
liquidités afin qu’elle puisse régler ses dépenses courantes. Une
telle situation est le signe d’une réduction des recettes fiscales
de l’Etat.
Comment l’Etat de Côte d’Ivoire en est-il arrivée à cette
situation ? Quelles sont les décisions prises par le
Gouvernement ivoirien qui ont abouti à cette réduction des
ressources fiscales de l’Etat ?
En ce qui nous concerne, la recherche de réponse à ces
questions nous conduira à étudier la fiscalité pétrolière
ivoirienne. En effet, les produits pétroliers en tant que sources
d’énergie et matières premières de plusieurs industries sont au
moins autant stratégiques que les produits alimentaires ou
médicaux. De plus, ils sont généralement au nombre des
produits qui supportent le plus de taxes.
Cette étude sera structurée en quatre (04) points.
Premièrement, nous présenterons le cadre général de la
fiscalité pétrolière ivoirienne. Deuxièmement, nous étudierons
le cas particulier du gaz butane. Troisièmement, nous nous
intéresserons aux prélèvements fiscaux (et parafiscaux) sur les
autres produits pétroliers, notamment le super, le gasoil et le
pétrole lampant. Enfin, quatrièmement, les décisions
gouvernementales en matière de fiscalité pétrolière et leurs
conséquences seront exposées.
1. Généralité sur la fiscalité pétrolière en Côte d’Ivoire
La Côte d’Ivoire, pour des raisons évidentes de protection du
pouvoir d’achat des populations, a opté pour la régulation des
prix des produits pétroliers, tout en offrant une rentabilité
correcte aux opérateurs agréés du secteur, qui peuvent être
grossièrement scindés en deux (02) groupes : les fournisseurs
agréés de produits pétroliers (SIR, PETROCI) et les distributeurs
agréés de produits pétroliers (TOTALENERGIES, VIVO ENERGY,
ORYX GAZ, SIMAM, OLA ENERGY et PETROCI notamment).
Il y a donc deux (02) niveaux de prix fixés par le
Gouvernement : le Prix Maximum de Cession (PMC) qui est le
prix de vente des produits pétroliers aux distributeurs par les
fournisseurs et le Prix Maximum à la Pompe (PMP) qui est le prix
de vente des produits pétroliers aux consommateurs finaux par
les distributeurs.
Le PMC et PMP sont structurés avec un triple objectif : alimenter
le budget de l’Etat en recettes (fiscalité), préserver le pouvoir
d’achat des populations et permettre la rémunération des
acteurs (parafiscalité).
a. Analyse des prélèvements fiscaux et parafiscaux au
niveau du PMC
En plus du code général des impôts, les règles de détermination
du PMC sont fixées par l’arrêté interministériel n° 036 du 29
mars 2013 relatif aux modalités de calcul des Prix Maxima de
Cession des fournisseurs de produits pétroliers, l’arrêté
interministériel n° 583/MPEER/MEF/MCIPME/SEPMBPE du 24
octobre 2018 modifiant l’arrêté interministériel n° 036 du 29
mars 2013 relatif aux modalités de calcul des Prix Maxima de
Cession des fournisseurs de produits pétroliers et d’autres
textes règlementaires complémentaires.
De l’étude des textes susmentionnés, il ressort, qu’en termes
de fiscalité, le PMC n’intègre aucun prélèvement. On notera
toutefois, que l’une de ses composantes, le Prix Parité
Importation Maximum (PPI Max), qui est le prix de revient
des produits pétroliers pour le fournisseur majoré de la marge
et de la rémunération de ce dernier, est désigné comme la base
taxable des produits pétroliers.
En matière de parafiscalité, le PMC intègre des
prélèvements importants, notamment pour le dispositif social
intégré dans la gestion des prix des produits pétroliers, à
savoir : (i) la péréquation produit qui consiste en des
prélèvements sur le super, le gasoil, le pétrole lampant, le DDO,
le fuel oil et le butane non domestique pour financer la
subvention du prix du gaz butane destiné aux ménages, et (ii)
le lissage qui est le recours ultime pour stabiliser le prix du
gasoil à un niveau fixé par le Gouvernement, afin d’éviter de
forte hausse de son prix. Cela se fait un intégrant au prix du
gasoil d’un mois donnée, seulement 1/3 de l’augmentation
réelle de son prix, les 2/3 restant étant reportés sur le super, le
DDO et le fuel oil.
b. Analyse des prélèvements fiscaux et parafiscaux au
niveau du PMP
Pour le PMP, en plus du code général des impôts, ses règles de
détermination se retrouvent dans l’arrêté interministériel n°
037 du 29 mars 2013 portant modification de l’annexe 1 et de
l’annexe 2 de l’arrêté interministériel n° 048 du 28 décembre
2009 portant structure des Prix Maximum à la Pompe des
produits pétroliers, marché national terre et d’autres textes
règlementaires complémentaires.
Ces textes indiquent que le PMP comprend plusieurs
prélèvements fiscaux, à savoir : (i) les Droits de Douane
(DD), (ii) la Redevance Statistique (RSTA), (iii) la Taxe
Spécifique Unique (TSU), (iv) la TVA Douane et (v) la TVA
sur la marge de distribution. Le PMP est donc une véritable
source de recettes fiscales pour le budget général de l’Etat et
les activités ou projets publiques.
Dans le cadre de cette étude, nous n’évoquerons pas les
prélèvements parafiscaux faits au niveau du PMP.
Dans les lignes qui suivent, nous exposerons sur les niveaux
des prélèvements fiscaux contenus dans le PMC et le PMP,
d’abord sur le gaz butane et ensuite sur les autres produits
pétroliers.
2. Fiscalité du gaz butane
Au début des années 90, quand le Gouvernement ivoirien a
décidé de vulgariser le gaz butane comme énergie domestique,
il a progressivement mis en œuvre une stratégie visant à
obtenir le prix le plus bas possible pour les ménages. De ce fait,
le gaz butane est entièrement exonéré de TVA. De façon
détaillée, les prélèvements fiscaux sur le gaz butane sont
présentés ci-dessous.
a. Prélèvements fiscaux et parafiscaux au niveau du
PMC du gaz butane
Le PMC du gaz butane ne comporte aucun prélèvement fiscal.
Mieux, sa base taxable est fixée à un niveau très faible de
18,823 F CFA/kg.
Pour les prélèvements parafiscaux, seul le gaz butane non
subventionné (c’est-à-dire celui destiné non domestique ou
industries) subit un prélèvement de 60 F CFA/kg au titre de la
péréquation produit qui sert à financer la subvention du prix du
gaz butane destiné aux ménages. Le lissage n’est pas appliqué
au gaz butane.
b. Prélèvements fiscaux et parafiscaux au niveau du
PMP du gaz butane
Le PMP du gaz butane intègre les prélèvements fiscaux
suivants : DD et RSTA de 1,8823 et 0,18823 F CFA/kg
respectivement, tandis que la TSU, la TVA Douane et la TVA sur
la marge de distribution sont nulles.
3. Fiscalité du super, du gasoil et du pétrole lampant
Avant d’aborder dans le détail les prélèvements fiscaux sur les
autres produits pétroliers, il est important de noter que le prix
du gasoil, qui est considéré comme le carburant du transport
public des personnes et des marchandises, fait l’objet d’une
attention particulière du Gouvernement du fait de l’impact
négatif qu’une hausse de son prix pourrait avoir sur le pouvoir
d’achat des populations.
a. Prélèvements fiscaux et parafiscaux au niveau des
PMC du super, du gasoil et du pétrole lampant
Les PMC du super, du gasoil et du pétrole lampant ne
comportent aucun prélèvement fiscal.
Par ailleurs, en ce qui concerne la base taxable de ces produits,
qui est déterminée chaque mois, elle est généralement égale à
une fraction du PPI Max modulée par le coefficient de densité
(toujours inférieur à 1) du produit en question. Par une telle
manœuvre (réduction de la base taxable des produits pétroliers
à la discrétion de l’Administration), le Gouvernement se donne
les moyens d’éviter une forte hausse des prix d’un mois à
l’autre. En effet, sur un mois, la réglementation dispose que la
hausse des prix ne doit pas excéder 40, 30 et 35 francs CFA
pour le super, le pétrole lampant et le gasoil respectivement.
Cependant, afin de garantir à l’Etat un minimum de recettes sur
les produits pétroliers, la base taxable arrêtée (en dehors de
celle du gaz butane) ne doit pas être inférieure à 25% du PPI
Max.
Au niveau des prélèvements parafiscaux inclus dans les PMC du
super, du gasoil et du pétrole lampant, on a la péréquation
produit qui est fixée à 25,4 francs CFA par litre de super, gasoil
ou pétrole lampant vendue.
Quant au lissage, qui est en fait une subvention du prix du
gasoil supportée par le super, le DDO et le fuel oil, il est calculé,
au besoin, chaque mois, et aboutit techniquement à un
prélèvement négatif (réduction du prix calculé) sur le gasoil
supporté par un prélèvement additionnel sur le super, le DDO et
le fuel oil.
b. Prélèvements fiscaux et parafiscaux au niveau des
PMP du super, du gasoil et du pétrole lampant
Au niveau des PMP du super, du gasoil et du pétrole lampant,
l’Etat effectue les prélèvements fiscaux suivants :
- DD : 10% de la base taxable pour le super et le gasoil et 5%
de la base taxable pour le pétrole lampant ;
- RSTA : 1% de la base taxable pour le super, le gasoil et le
pétrole lampant ;
- TSU, qui est susceptible de changer plusieurs fois dans
l’année : 85, 25 et 0 F CFA par litre de super, gasoil et pétrole
lampant respectivement (en mars 2013), contre 105,41, 129,48
et 0 F CFA par litre de super, gasoil et pétrole lampant
respectivement (en août 2017) ;
- TVA Douane : 9% de la base taxable du super, du gasoil et
du pétrole lampant majorée des prélèvements fiscaux
susmentionnés (DD, RSTA et TSU) ;
- TVA sur la marge de distribution : 9% de la marge
bénéficiaire brute concédée par l’Etat aux distributeurs agréés,
qui est de : 78,816 F CFA/litre pour le super, 67,584 F CFA/litre
pour le gasoil et 60,107 F CFA/litre pour le pétrole lampant.
Il est donc clair que les produits pétroliers (hors gaz butane), à
travers le PMP, représentent une importante source de recettes
fiscales pour le budget de l’Etat qu’il convient de préserver.
Mais, en cette période inflationniste, ces prélèvements fiscaux,
qui renchérissent les coûts des produits pétroliers peuvent être
un véritable danger pour le pouvoir d’achat des populations. Il
faut donc pouvoir les pondérer dans le cadre d’une politique
sociale du Gouvernement.
4. Décisions du Gouvernement en matière de fiscalité
pétrolière en cette période inflationniste
Face à la nécessité de protéger le pouvoir d’achat des
populations du fait de la hausse des cours mondiaux des
produits pétroliers, le Gouvernement a décidé de modérer ses
recettes fiscales sur les produits pétroliers. Déjà la législation
fixe une TVA à 9% sur les produits pétroliers contre 18% pour le
taux normal de la TVA. De plus, le gaz butane est entièrement
exonéré de TVA (0% de taux de TVA sur le gaz butane).
En outre, la réglementation autorise le Gouvernement à réduire
la base taxable des produits pétroliers jusqu’à 25% du PPI Max
(qui est la base taxable normale). Toutefois, cette base taxable
de 25% du PPI Max semblait élevée pour le Gouvernement en
cette période de hausse des prix des produits pétroliers.
C’est pourquoi, depuis mars 2022, le Gouvernement ivoirien a
décidé, en ce qui concerne le super, le gasoil et le pétrole
lampant, de porter la base taxable et la TSU à 0 francs CFA par
litre vendue. Ainsi, sur le super, le gasoil et le pétrole lampant
(qui représentent plus de 90% de la consommation nationale
des produits pétroliers hors gaz butane) les DD, RSTA, TSU et
TVA Douane sont nuls depuis mars 2022, privant ainsi le
Gouvernement ivoirien d’une importante manne financière.
Un article du portail officiel du Gouvernement ivoirien, daté du
6 juillet 2022, indique clairement « qu’en vue d’apporter une
réponse vigoureuse au phénomène de la vie chère, causée
principalement par la pandémie à Covid-19, puis la crise russo-
ukrainienne, le gouvernement ivoirien a arrêté d’importantes
mesures à court et à moyen termes. Au nombre de celles-ci,
une subvention record de 405 milliards de F CFA pour contenir
la hausse des prix à la pompe des produits pétroliers, de janvier
à fin juin 2022 ». Pour le mois de juillet 2022, cette subvention
est estimée « à hauteur de 383 FCFA et 517 FCFA
respectivement pour chaque litre de super et de gasoil acheté
en station ».
On peut donc dire, en ce qui concerne les produits pétroliers,
que le Gouvernement ivoirien a agi vite, vigoureusement et
efficacement face à la poussée inflationniste accentuée par le
conflit en Ukraine.
Conclusion
Au terme de notre étude, il ne serait pas faux de dire que cette
période de lutte contre la flambée des prix des produits de base
a permis de démontrer que le Gouvernement ivoirien est
« soucieux de préserver le pouvoir d’achat des populations » et
a la « volonté de soutenir les couches sociales les plus
défavorisées ».
De plus, le caractère massif de l’action de l’Etat (environ 100
milliards de F CFA en moyenne par mois, de mars à juin 2022),
est aussi révélateur du fait que le Gouvernement a conscience
de la proportion importante de populations défavorisées et à
faible pouvoir d’achat au sein de la population ivoirien. Une part
importante de la population ivoirienne a donc besoin de la
protection sociale de l’Etat.
Le Gouvernement a donc recours à une modulation de ses
recettes fiscales pour répondre à ce besoin. Toutefois, il peut
être judicieux de s’interroger sur la viabilité d’une telle
stratégie. Jusqu’à quand le Gouvernement ivoirien pourra-t-il se
permettre de réduire ses recettes de cette manière ?
Visiblement, sur une longue période, le Gouvernement aura
besoin de compensations pour les sacrifices consentis, puisque
dès août 2022, soit cinq (05) mois après la mise en route de la
stratégie gouvernementale, la Côte d’Ivoire a besoin d’un appui
budgétaire de la France, c’est-à-dire que la Côte d’Ivoire s’est
endettée pour faire face à ses dépenses courantes. Si l’inflation
persiste, la Côte d’Ivoire pourrait se retrouver à avoir un besoin
structurel de dettes pour financer son train de vie et ses
projets.
Quelles autres solutions peuvent donc être envisagées ?
En premier lieu, l’analyse de la politique gouvernementale en
matière de fiscalité pétrolière révèle que les prélèvements
fiscaux sont adaptés au niveau des prix des produits pétroliers.
Quand les prix sont faibles, l’Etat engrange des recettes fiscales
importantes. Quand les prix sont élevés, comme c’est le cas en
ce moment, le Gouvernement réduit ses recettes fiscales. Il y a
donc successivement des périodes de vaches grasses et des
périodes de vaches maigres.
L’Etat de Côte d’Ivoire, pour tenir compte de ce cycle, devrait,
de toute évidence, préparer les périodes de vaches maigres en
réalisant de façon massive, avec le surplus de recettes fiscales
des périodes de vaches grasses, des investissements productifs
dans des domaines tels que les cultures vivrières (pour
l’autosuffisance alimentaire), la transformation et la
conservation des produits agricoles, le développement de
stocks stratégiques de produits alimentaires, le développement
de stocks stratégiques de produits pétroliers, le reprofilage de
routes en zones rurales, le logement, les services énergétiques,
l’hôtellerie, etc.
Dans ce cadre, la gestion des entreprises publiques en général,
et particulièrement celles des secteurs énergétiques, devrait
répondre à un enjeu de disponibilité de liquidités pour l’Etat.
Dans les périodes de vaches maigres, les entreprises publiques
devraient fournir à l’Etat des liquidités sous forme de dividende.
En effet, une entreprise publique ne devrait pas seulement
répondre à des enjeux dits stratégiques, mais aussi à un enjeu
économique et financier : augmenter les recettes publiques
sans accroître le fardeau fiscal du contribuable.
En second lieu, et comme mesure immédiate, le Gouvernement
doit s’engager dans la lutte contre la fraude sur la subvention
du prix du gaz butane destiné aux ménages qui se manifeste
par l’utilisation du gaz butane conditionné comme carburant
automobile et le transvasement illicite du gaz butane contenu
dans les emballages B6 dans les emballages B12.
En effet, la subvention du prix du gaz butane destiné aux
ménages est financée par une hausse des prix des autres
produits pétroliers, notamment le super, le gasoil, le pétrole
lampant et la gaz butane livré aux industriels. La hausse de la
consommation du gaz butane subventionné par les pratiques
dénoncées ci-dessus a donc pour conséquence, d’abord
d’accroître le coût de la subvention, ensuite de tarir les sources
actuelles de financement de ladite subvention, et finalement de
conduire soit à une augmentation des prix des autres produits
pétroliers (super, gasoil, pétrole lampant), soit à une réduction
de la subvention.
En somme, la fiscalité pétrolière ivoirienne est à la fois une
source de recettes pour le budget de l’Etat et un outil de
politique sociale. Pour lui permettre d’exercer à tout moment
ces deux (02) fonctions, l’Etat doit activement préparer les
périodes inflationnistes qui le contraignent à réduire ses
prélèvements fiscaux, en faisant des sociétés d’Etat des
pourvoyeurs de liquidités par le paiement de dividendes et en
réalisant des investissements productifs.
Par ailleurs, au regard de la fraude sur la subvention du prix du
gaz butane destiné aux ménages qui est structurelle et
endémique, le Gouvernement doit intégrer dans
l’administration des prix des produits pétroliers des dispositifs
structurels de lutte contre la fraude.