DE LA MÊME AUTRICE
Indigne, Écriture, 2023.
Rachilde, homme de lettres, Écriture, 2022.
Prof !, L’Archipel, 2021.
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E-ISBN 978-2-3590-5401-9
Copyright © L’Archipel, 2024.
SOMMAIRE
1. André
2. Les poisons cancéreux
3. L’Union des Femmes de France
4. Marie
5. Beaujon
6. Un été 14
7. Bourbonne-les-Bains
8. « Nul n’a le droit d’être inutile »
9. De Bourbonne à Glorieux
10. À l’arrière
11. Joyeux Noël
12. Verdun
13. Le passage
14. Vadelaincourt
15. Fleury
16. Dun
17. Edith Cavell
18. Paris, 1917
19. Bélagnon
20. Mon armistice
21. Courage
Sources et bibliographie
À la mémoire et au sacrifice des Poilus de la Grande Guerre
Ce livre est dédié aux infirmières qui les ont soignés
jusque sur le champ de bataille, souvent au péril de leur vie.
Soyez sûrs qu’une longue patience, que des chagrins jalousement cachés
ont formé, affiné, durci cette femme dont on s’écrie : Elle est en acier !
Elle est « en femme », simplement, et cela suffit.
Colette, La Vagabonde, 1910
Paris, juin 1919
J’aurais aimé écrire un livre sur ma vie. Je n’en ai pas eu le temps.
Autour de moi le jour se meurt, comme sont morts tous ceux que je n’ai
pas pu sauver. Je crois que leurs âmes sont les constellations de poussières
qui dansent dans cette lumière finissante. Elles m’entourent, je les respire,
elles ne me quittent pas. Invisibles quand le soleil éclate et inonde l’air
d’une clarté trop crue, invisibles quand je m’agite, quand je lutte contre
l’ennui et l’inutilité de mon être.
Mais à présent je me repose au crépuscule, je les regarde. Elles sont des
milliers, des millions, à investir le vide que la nature abhorre, et que je
déteste moi aussi. Elles sont mes souvenirs. Chacune cherche à représenter
un visage. Ceux qui ont parcouru mon existence m’apparaissent désormais
clairement dans une ronde familière. Le passé veut me rendre visite.
Comme il est bon d’être allongé, comme il est bon de ne rien faire…
Un air doux m’arrive du dehors, apportant avec lui les bruits de Paris : le
ronflement des automobiles, les claquements de sabots des derniers fiacres,
les rires des passants arpentant le boulevard. Je me repose… Le sommeil
vient doucement.
Alors que mes yeux se ferment, je sens la truffe inquisitrice de Dun, qui
s’inquiète de ce départ immobile. Elle ne veut pas que je m’endorme. Elle
pose ses grosses pattes sur le lit et vient lécher mon bras fatigué de sa
langue râpeuse. Dun. Ma fidèle. Mon ombre. Elle est celle qui m’aura le
plus aimée, sans condition et sans partage. Sans limites. Sans tromperie.
Sans tromperie…
La première poussière, le premier rien qui s’impose à mes rêveries de
femme, c’est donc toi, celui qui m’a trahie. Ma première blessure d’amour.
Celle dont on ne guérit jamais.
Tout ce que j’aurai réalisé dans ma vie, je le dois à mon courage et à ma
force, mais je le sais bien : ces deux vertus qui m’ont portée sont nées d’une
gifle.
1
ANDRÉ
Je le connaissais depuis longtemps.
Je ne peux point dire qu’il était comme un frère pour moi car, petite, je
l’aimais déjà passionnément, d’un amour de jeune fille naïve, pétri
d’illusions, de cet amour idéal construit de toutes pièces par l’imagination,
les lectures, la sensibilité et, dans mon cas, une certaine forme d’idolâtrie
presque religieuse, quelque chose de l’ordre de la foi. Je croyais en lui,
j’espérais en nous. André.
Je jouissais de sa présence, de sa gaieté, de l’humeur délicieuse et badine
qu’il ne réservait qu’à moi seule. J’étais pourtant une vierge cérébrale, que
ne séduisaient pas les vanités. Ayant fait le choix de longues études malgré
l’ambiance exécrable de la faculté de sciences, j’avais endossé une cuirasse
de sauvagerie envers les hommes. Mais avec lui, c’était différent.
Réservé, il se murait dans une sorte de silence duquel naissaient
inopinément les plus poétiques éloges. Tout en lui était beau. Depuis son
expression de dandy anglais, que venait appuyer un raffinement extrême
dans les manières, jusqu’à sa redingote bordée, qu’il ne quittait pas même
pour les guinguettes du dimanche.
Lorsque nous étions ensemble, je me faisais délicate et tendre. Je revêtais
des grâces mutines que je ne possédais pas naturellement, je minaudais.
J’accordais un soin jaloux quoique maladroit au choix de ma toilette. En
somme, je voulais lui plaire. Le fantasme de notre idylle me dérobait à mes
encyclopédies et mes manuels de pathologie. J’aimais son regard sur moi, et
c’est par ses yeux que je devins femme.
Avant lui, je n’étais qu’une tête pensante. Soudain, il contempla avec
éblouissement la clarté de mon teint, et j’eus conscience des grâces de mon
visage. Il s’attarda amoureusement sur les rondeurs de ma gorge, que
j’avais vues jusqu’alors comme de fragiles mamelles indignes d’intérêt. Il
souligna d’un battement de cils la finesse de mes hanches, dont pour ma
part je déplorais la maigreur. Il dénoua mes cheveux pour m’en révéler un à
un tous les reflets et toutes les nuances. Chaque partie de moi fut ainsi
détaillée et recréée, réinventée. Mon dieu faisait son œuvre, et enfin je fus
jolie.
C’est Saumur la douce, enlacée dans les mailles de son réseau fluvial, qui
fut l’écrin dans lequel nos amours s’épanouirent. Nous nous retrouvions
aussi souvent que possible dans sa campagne, suivant des après-midi
entières les ondulations de collines dont la chaîne courait tout le long de la
Loire. Nos pères, Ludovic Girard et Charles Mangin, riches négociants en
vin de champagne, remettaient avec confiance leurs enfants à cette terre
épaisse et grasse qui leur avait tout donné.
Un jour, lors d’un de nos rendez-vous, André s’agenouilla, me tendant un
anneau. Je manquai défaillir de bonheur. Dans les vergers environnants,
tavelés de pétales de neige, le temps s’était arrêté. Le vent avait cessé de
respirer. Ou était-ce moi ?
— Nicole, que dirais-tu si je demandais ta main ? Nous sommes les plus
chanceux du monde. Autour de nous, ce ne sont qu’épousailles de raison.
Les bordels sont remplis de maris adultères et les confessionnaux de
femmes esseulées. Tu es belle, intelligente, nous nous aimons. Je
travaillerai pour deux, tu n’auras qu’à être heureuse.
À ce moment, je l’étais comme nulle autre. Mon cœur débordait d’amour
et de fierté. Mais, au fond de moi, je m’interrogeais : pouvais-je concevoir
ma vie sans poursuivre mes études ? Je ne devais qu’à moi-même
l’obtention du baccalauréat des garçons, j’avais appris seule le latin, et la
médecine me passionnait. À Paris, j’avais commencé de vaincre les
premières réticences de tous ceux qui m’entouraient, le professeur
Hartmann1 me considérait et je voulais continuer mes recherches sur la
tuberculose, entamées quelques mois plus tôt. Me marier, c’était renoncer à
tout autre projet.
Tiraillée entre la violence de mes sentiments et ma volonté de réussir,
j’obtins d’André qu’il me laissât quelques jours pour réfléchir.
Je ne dormais plus, animée toutes les nuits par de nouvelles questions qui
demeuraient sans réponse. Le plus important dans une vie était-il d’exister
pour un homme, d’être aimée pour soi ou de suivre ses propres passions,
quitte à demeurer seule ? Le mariage d’amour n’était-il pas l’unique
aspiration des femmes, depuis toujours ? D’où me venaient ces caprices
d’enfant gâtée face au bonheur qui s’offrait ? Mais au-delà de ces
considérations, André pardonnerait-il un refus ? J’étais déchirée.
Après plusieurs nuits d’insomnie, je résolus de proposer un compromis.
Lorsque je retrouvai André, mes mains étaient moites et ma voix tremblait.
— Chéri, je me suis donné tant de peine pour arriver là où je suis. Je ne
demande qu’à t’appartenir, et d’ailleurs je suis déjà à toi, de toute mon âme,
cependant… j’ai encore tant de choses à apprendre. Je sais que c’est
contraire aux bonnes mœurs, mais je voudrais finir ce que j’ai commencé.
Pourrions-nous attendre ?
Une part de moi s’en voulait terriblement. Il était plus qu’inconvenant de
faire une telle proposition et je le savais. C’était une forme d’insulte. Mais
André m’aimait pour mon opiniâtreté ; il accepta ma requête. Je tombai
dans ses bras en pleurant de gratitude et de culpabilité. Et parce qu’il
accepta, et parce que je fus touchée de la noblesse de ce geste, je fis ma
première erreur à son côté : je renonçai à tout. Je me sentais prête à tout lui
sacrifier, lui qui était prêt à endosser les railleries de la société quant au fait
de laisser son épouse travailler.
Abnégation suprême, je quittai la capitale et l’externat.
— Nicole, tu n’étais pas obligée.
— Je le sais. Mais tu t’es montré si compréhensif… Je ne pourrais
continuer sereinement, pensant à ce que tu as concédé pour moi.
Je ne compris que plus tard qu’il n’avait pas continué cette conversation.
Qu’il n’avait pas insisté. Que sa générosité avait été l’équivalent d’un coup
de dé. Qu’il s’était joué de moi et l’avait emporté. J’ignorais que l’amour
éternel n’existe pas, qu’à l’étreinte finit toujours par succéder une forme de
dégoût. Je me perdis par ingénuité. Et les noces eurent lieu, grandioses.
Alors mes journées devinrent navrantes. J’évoluais dans un cocon doré
duquel seule la présence des livres me délivrait. Engoncée dans des robes
de soie, j’errais de pièce en pièce, à l’affût de quelque occupation, dans une
magnifique demeure où j’étais à la fois la maîtresse et l’invitée. Une
cohorte de domestiques m’assistait en tout. En désespoir de cause, j’appris
le tricot et le crochet. Je faisais des courses dans les grands magasins, me
contraignais aux compagnies des salons de thé de province. L’inaction me
pesait. Mes aspirations sociales me restaient chevillées au corps et il ne se
passait rien. Chaque matin, recevant le journal au petit déjeuner, je
commentais avec passion l’actualité. Il ne me restait que cela. Je
m’énervais, inutile.
— C’est parfait ! Parfait, vraiment ! Ils viennent de fixer la durée de
travail des femmes et des enfants de moins de onze ans à onze heures dans
les usines ! Vous parlez d’un progrès ! On a gagné quatre heures depuis «
Melancholia2 ». Quatre heures misérables. On mourra plus lentement, la
voilà, l’avancée !
Les portraits des ancêtres au mur riaient silencieusement de mes
monologues et encore davantage de ma vivante solitude. Je sentais
l’impériosité de ma vocation me fouailler, parfois aux larmes.
À la lecture de certaines nouvelles pointait le dépit d’avoir été, plus que
noyée dans le commun, reléguée dans les coulisses de la société.
— « Marthe Francillon devient la première interne femme des hôpitaux
de Paris ». Fichtre…
Qu’aurais-je été, moi, si j’avais continué ?
Je suivais tristement les sublimes arabesques des broderies de ma robe,
leurs perles et ornements ridicules. Je soupirais avec humeur, consternée.
Quand il était là, André savait en un instant faire disparaître mes regrets.
Il m’entourait de ses deux bras puissants et venait frôler de ses lèvres la
chaîne dorée qui habillait mon cou :
— Je sais ce que tu te dis mais tu ne serviras pas à rien. J’ai trop besoin
de toi. Nous allons accomplir de grandes choses tous les deux… Je veux, à
tes côtés, régner sans partage sur les vins et mousseux de nos plateaux.
Il m’emmenait parader en mail-coach, ou encore voir ses chevaux de
course, qu’il avait fort nombreux.
Il y eut quelques doux moments, tant que chacun de nous admirait
l’autre. Il vénérait en moi l’intellectuelle, il me le disait, et j’en étais flattée,
ce qui, à bien y réfléchir, n’était pas très intelligent. Nous voyagions, je le
secondais, il me montrait avec fierté. Comme un trophée. Je me prêtais à ce
jeu par orgueil. Je ne voulais rien tant qu’être sa chose et j’avais plaisir à
m’humilier. Il savait, sans même parler, provoquer dans mes reins un désir
ardent, l’éclosion d’une chaleur à laquelle aucun de mes livres ne m’avait
jamais préparée. Je l’adorais. Je savais que je m’éloignais de moi-même ; je
laissais faire, glissant peu à peu vers un affadissement de mon être. Je
n’étais plus que « la femme de ».
Mon beau-père mourut.
J’étais enceinte le jour de son enterrement. Je me souviens très bien
l’étrange sentiment qui me parcourut alors que nous suivions le corbillard.
Monsieur Girard père était la plus grosse fortune de la région. Lui parti,
nous n’avions plus rien à faire, qu’à nous vautrer définitivement dans
l’oisiveté et l’opulence. Comment vivrais-je avec cela ? Étienne, notre
enfant à venir, saurait-il m’occuper assez ?
Aux bals succédaient les soirées. J’étais de plus en plus empêchée par
mon état et fus bientôt interdite de toute sortie. Restée seule, je me gavai
alors de livres, de dictionnaires, en véritable boulimique de savoirs.
Combler le néant. Apprendre. Fuir. Je lisais tout le jour jusqu’à ce que la
nuit tombante m’enveloppât. Je relevais la tête, de nouveau happée par ma
vie. Il fallait retourner à l’ennui.
Ma délivrance ne me délivra pas, elle me livra plutôt, comme une sainte
innocente dans une arène : par la suite, lorsque je pus l’accompagner, je
découvris un André que je ne connaissais pas. Il aimait plaire, à tous
indistinctement. Il faisait rire les hommes, soutenait n’importe quel sujet
avec une superbe qui enchantait son auditoire. Les femmes étaient
conquises par le flot de compliments dont il abreuvait chacune d’elles. Il
valsait comme un prince. Peu à peu, j’étais remisée dans les petits salons ou
les jardins d’hiver, avec ceux qui ne savaient pas prendre la lumière.
Parfois, on me parlait par politesse de sujets vides et superficiels, mais je
n’écoutais pas. J’étais lasse. Puis, de jour en jour, je sentis une tristesse
infinie me prendre ; c’était la fin. Je le savais. Mais ma nature optimiste
choisit de l’ignorer.
Je ne voulus pas admettre qu’il se couchait près de moi abruti par
l’alcool.
Je ne voulus pas admettre qu’il ne me touchait plus.
Je ne voulus pas admettre que lorsqu’il avait envie de moi, il me prenait
avec violence, la tête tournée, et que j’aurais tout aussi bien pu être… une
autre.
Je ne voulus pas admettre que parfois il rentrait tard. Que parfois il ne
rentrait pas.
Je ne voulus pas admettre que nous ne faisions plus rien ensemble, qu’il
ne me mêlait plus à rien, que je l’exaspérais.
Je ne voulus pas admettre que lors de nos querelles, de plus en plus
récurrentes, il m’agonissait d’injures sans la moindre vergogne. En
s’excusant parfois du bout des lèvres. Parfois.
Je m’accrochais aux belles choses. La rareté d’une jolie parole, un geste
tendre au détour d’une conversation, une promesse lancée, bien que jamais
tenue…
Je m’éteignais lentement, comme la flamme d’une faible lampe s’abolit
près d’un étincelant foyer.
Je reçus un jour une lettre, qui n’était pas signée.
Madame,
Votre mari vous trompe, tout comme il m’a trompée. C’est à l’encre du
ressentiment que je rédige ce billet. Depuis plusieurs années, André et moi
entretenons une liaison passionnelle dont vous ignorez tout. Les premiers
temps, ce partage me seyait parfaitement car, déjà mariée, je ne pouvais lui
accorder que mes après-midi. Mais l’attachement a fait son œuvre. J’en ai
réclamé davantage. Dédaignant mon cœur, André a préféré jeter son dévolu
sur des cocottes méprisables dont je tairai les noms. Mais comme il ne sera
pas dit que je me laisserai insulter, et parce qu’au fond, je vous veux
également du bien, sachez que pour lui, vous n’êtes rien, que la gardienne
jalouse des apparences.
Veuillez croire…
Non, je ne le croyais pas.
Tout esprit cartésien m’avait quittée : les preuves étaient là, je ne les
croyais pas. J’étais cadenassée. Et peu à peu, d’heure en heure, je sentis que
je me morcelais. Je comprenais doucement que mon amour si pur, si entier
et si absolu avait été trahi. Chaque souvenir de bonheur se recouvrait de
cendres : j’avais donc raté ma vie.
Comment faisaient les autres, celles qui avaient déjà vécu cela ? Je
passais de la fureur aux plaintes, dépitée, haineuse. Contre lui, contre moi.
Car c’était bien moi qui avais créé ce monstre, qui lui avais permis de faire
ce qu’il voulait à mes dépens, qui ne m’étais jamais imposée.
Je restai plusieurs jours prostrée, incapable de faire quoi que ce soit,
incapable même de me nourrir. Puis je me relevai. Le temps des décisions
était venu.
André nia, s’excusa, pleura, et ses serments faillirent me toucher. Mais je
l’avais adoré fort et hautain, je ne pus que le détester pathétique et tombé.
J’hésitai cependant. Une séparation me mettrait au ban de tout. Je serais
clouée au pilori, car il était une règle d’or dans notre milieu : on ne
divorçait pas. Je n’avais pas peur des conséquences pour moi, mais pour
Étienne. Toutefois, devenu grand, que dirait-il, mon Étienne, s’il apprenait
que sa mère avait plié sous le joug d’un adultère ? N’avais-je pas fait assez
de compromis ? Ne m’étais-je pas assez perdue ? Allais-je ravaler mes
sanglots, donner une autre chance ? C’était l’échec assuré. André n’était
fidèle qu’à lui-même et, passé l’orage, il me tromperait à nouveau.
J’aurais tout donné pour préserver notre couple. Il restait au fond de moi
des bribes d’amour inconditionnel, des braises rétives à la trahison subie. Je
les piétinai. J’avais moi aussi une maîtresse qui m’attendait et qui, j’en étais
persuadée, saurait mieux que quiconque soulager mon désespoir. La
médecine. Je revois ce moment précis où, séchant dans le secret de ma
chambre des larmes amères, je me plantai face à un miroir. Celle que je vis
m’intima d’un air sévère l’ordre de me ressaisir et de retourner à la science
que je n’aurais jamais dû abandonner. Je verrouillai mon cœur et me
harnachai en pensée d’une armure solide afin de me protéger désormais.
André, forçant la porte, entra soudain. Il tenait Étienne par la main,
espérant par un vil chantage calmer ma colère et me retenir.
— Ne pars pas. Pense à ton fils. Nous avons besoin de toi. Étienne, tu ne
veux pas que maman s’en aille, n’est-ce pas ? Ce ne serait pas gentil.
Maman agirait de façon bien cruelle si elle laissait ses garçons. Papa serait
si triste…
Je n’en revenais pas. Il s’était tout permis et il osait maintenant prendre
notre enfant à témoin, l’engluer dans sa laideur. Mon écœurement était à
son comble.
— Monsieur, allez-vous enfin cesser ce manège déplorable, qui fait
honte à ce que nous avons vécu ensemble et maltraite lamentablement les
candeurs de Tinou ? Rendez-le à sa nourrice, je vous prie, et coupons là.
Pour la seconde fois dans notre vie commune, il tomba à genoux. Mais
j’étais sourde à toute supplication. Je pris fermement la menotte d’Étienne
et appelai la bonne afin qu’elle le mît à l’abri d’une scène qui ne le
concernait pas.
— Nicole, ma douce, ces écarts étaient une erreur. Et puis… que dirait le
monde ? Que dirait la famille ? As-tu pensé aux conséquences d’une
séparation ? Nous infligeras-tu cet avilissement ? Nous traîneras-tu dans la
boue ?
— André, regardez-moi. Regardez-moi, je vous prie. « Vous » êtes celui
qui m’a traînée dans la boue. Je suis celle qui est souillée, aux yeux de
grues que je n’ai même pas l’honneur de connaître. À mes yeux également,
car malgré un quotidien qui me hurlait « Nicole, méfie-toi ! », je voulais
vous penser irréprochable. Je suis une idiote. Et je suis salie. Je me fiche
que mes parents l’apprennent, que la bonne société me juge. Je vais
divorcer. Je me le dois. Et puisque vous êtes à terre, bouclons la boucle. Je
vous rends la bague que vous m’offrîtes il y a quatre ans. Je ne garderai de
vous que votre nom. Non qu’il soit reluisant mais il est celui de mon fils. Je
dompterai ma peine afin que nous restions bons amis. Toutefois, ne vous
méprenez pas : je le fais encore une fois pour Étienne. Adieu. Je vous ai
pourtant bien aimé.
Je n’ai curieusement aucun souvenir du jour où nous signâmes
officiellement les papiers de notre séparation. Un matin de printemps, je me
retrouvai comme au sortir d’un mauvais rêve, célibataire, un peu étourdie,
mais prête à en découdre avec mon avenir.
_______________
1. Henri Hartmann (1860-1952) : chirurgien, professeur à l’Hôtel-Dieu, célèbre pour la colectomie, opération en deux étapes qu’il
a conçue pour le cancer du côlon.
2. Poème de Victor Hugo extrait des Contemplations (1856). Hugo y dénonce le travail des enfants. Nicole fait allusion au vers «
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ».
Paris, juin 1919
Alors que je tente de m’endormir, le plafond qui me fixe dessine mes
pensées dans des chatoiements que je m’invente. Il déroule mon histoire à
mesure que je me la rejoue. Un peu comme au Gaumont-Palace1. Je suis là,
bien installée, comme un gisant de cathédrale, et le film est lancé. Première
partie : l’hymen raté.
J’aurais dû aller plus souvent à l’Hippodrome. Le seul spectacle auquel je
m’étais rendue avait été vraiment formidable. Buffalo Bill y recréait d’une
façon étonnante l’atmosphère de l’Ouest américain, avec ses chasses au
bison et ses attaques de diligence. Mais la rédaction de ma thèse me prenait
tout mon temps et les loisirs étaient rares.
Je ne regrette rien. Il est des périodes transitoires, fondations nécessaires
à ce que l’on devient par la suite. La complaisance dans le malheur est
mauvaise conseillère. Elle empeste comme une eau stagnante. Elle aigrit,
elle nécrose. Elle vous grignote tout entier de façon insidieuse et terrible,
irrévocable. Elle s’attaque à votre lucidité, à votre empathie, à votre
intelligence, elle vous anéantit.
Pour ne pas s’effondrer, mieux vaut agir. Être acteur de son film. Le mien
avait, je me le rappelle, le titre d’un poème de Baudelaire, teinté de spleen
et de décadence.
_______________
1. Cinéma aujourd’hui disparu, qui se trouvait au 1, rue Caulaincourt. Il remplace en 1911 l’Hippodrome de Montmartre. Les
Parisiens, à l’époque, appelaient le bâtiment « le Gaumont-Palace » ou « l’Hippodrome ».
2
LES POISONS CANCÉREUX
Me fallait-il chercher la difficulté ? Devais-je m’imposer des épreuves
plus pénibles que celle que je venais de traverser ? Peut-être.
Je n’ai jamais eu de haine, jamais eu de rancœur contre les hommes.
Mais j’ai toujours avancé comme un tigre blessé rendu plus puissant et plus
nerveux par la douleur qui ne le quitte pas. Durant mes premières années de
médecine, j’avais appris à faire fi des quolibets et des railleries graveleuses
de mes pairs. Je m’étais fermée, je n’entendais pas. Désormais, je
nourrissais à l’égard des autres universitaires un sentiment de supériorité
morale. Qu’ils pussent me dénigrer à cause de mon sexe, quand eux ne
parlaient que du leur, me semblait être d’un ridicule navrant. J’avais affûté
ma repartie. À chaque moquerie, mes répliques cinglaient comme des
flèches. Et peu à peu, on ne m’attaqua plus. Restait à être considérée. Je me
lançai à corps perdu dans le travail. J’interrogeais les professeurs, les chefs
de clinique, j’entretenais des correspondances dans toute l’Europe.
Boucicaut permit mes examens histologiques, Alfort me procura des
dizaines d’échantillons animaux. Je n’étudiai pas moins de quatre-vingt-dix
sortes de tumeurs. Je ne devais laisser à personne le soin de me critiquer.
Quels que fussent les résultats de mes investigations, on ne pourrait rien
trouver à redire quant à la fiabilité de mes sources et mon sérieux. Malgré
tout, ma présence importunait :
— On ne m’ôtera pas de l’esprit qu’une femme fascinée comme tu l’es
par le cancer ne tourne pas bien, Mangin. À la femme convient l’activité
domestique, le repliement sur soi, la puissance sentimentale au sein du
foyer.
— Eh bien, dans ce rôle-là, j’ai échoué, mon cher Firmin. Je te le laisse
donc. Je préfère l’analyse des fragments d’organes.
— Ah, parce que tu te figures que tu as le niveau ?
— J’ai au moins la cervelle. Et déclinée de deux façons : dans mes
bocaux et dans mon crâne. Chose qui, lorsque je t’entends parler, paraît te
faire défaut.
Le ton montait toujours. Le coup de poing qu’on ne pouvait m’asséner se
transformait en mots agressifs.
— Tu n’es qu’une pécore, qui veut ressembler aux hommes.
— Non pas. Te ressembler ? Je n’aime ni la bêtise ni la vulgarité.
— Ce sont celles qui comme toi se comportent en égales ou en rivales
qui nous rendent à notre grossièreté naturelle. Mais baste ! Tu es trop
antipathique. Je préfère les vraies femmes.
— Une vraie femme doit s’affirmer intégralement. Tant qu’elle ne le fait
pas, c’est l’homme lui-même qui ne sera pas complet. Mais tu ne veux pas
comprendre. Sois néanmoins le bienvenu à la présentation de ma thèse car
moi, vois-tu, j’accepte tout le monde.
Tel était mon quotidien.
Je m’en évadais parfois le dimanche, lors de ressourçantes visites chez
mes parents, à Saint-Maur-des-Fossés. Mes années de mariage m’avaient
éloignée d’eux : André ne les appréciait pas et dès qu’il fallait quitter
Saumur pour leur rendre visite, il me convainquait par de savants discours
que nous avions bien mieux à faire que de nous encombrer de nos familles
respectives. À présent, je retrouvais avec plaisir la complicité qui nous avait
toujours unis. Et puis ils gardaient Étienne, dont il m’était difficile de
m’occuper, tant j’étais prise par mon travail.
Saint-Maur était un havre de paix, perdu dans une verdure luxuriante
léchée par un fin bras de Marne. Papa me promenait à travers son jardin
potager en me parlant avec fierté du syndicat agricole qu’il essayait de créer
dans son village natal de Véry. Il avait aussi plaisir à me raconter ses parties
de pêche ou la façon dont il échenillait ses arbres fruitiers. Nous nous
asseyions sous un treillage de jasmin auprès d’un buisson de clématites.
Nous savourions le silence paisible de cette nature édénique, strié parfois
par le cri roulé d’une poule d’eau. Maman, quant à elle, en plus de choyer
mon frère Marcel, dont la santé était fort délicate, se donnait aux
nécessiteux de son quartier et leur venait en aide ; elle racontait avec
humilité le bien qu’elle faisait autour d’elle et les petits miracles qu’elle
accomplissait. J’admirais son courage, son héroïsme ordinaire. Et forte de
ces actions exemplaires, je rentrais le soir à Paris.
J’étais convaincue de la toxicité de certaines cellules. Convaincue aussi
de la possibilité curative d’une vaccination. Je multipliais les expériences,
tantôt avec bonheur, tantôt sans succès. Je dormais peu. Mes nuits étaient
ponctuées de réveils brusques. Soudain, poussée par une main invisible, je
me levais telle une somnambule et écrivais des phrases dictées par des
réflexions venues du tréfonds de mon cerveau. Je retrouvais au matin des
pages griffonnées, incohérentes, ou qu’il me fallait traduire. Fibrosarcomes,
ganglions, cachexie, le cancer était alors toute ma vie. C’est du moins ce
que je croyais. Il n’était en fait qu’une théorie. Un exercice.
L’année 1909 marqua un tournant dans mon appréhension de la maladie.
Je la vécus avec mes entrailles, elle eut raison de la fameuse armure de fer
qui devait me garantir de toute souffrance. Un dimanche de printemps, je
me rendis comme à mon habitude au pavillon de Saint-Maur. J’étais gaie,
flânant sur les bords de Marne en sifflotant, de saules en châtaigniers, de
frênes en aulnes, le sac en bandoulière et le pas léger. Arrivée devant la
haute façade de meulière, je me fis une curieuse réflexion. Le mur, avec ses
feuilles de lierre souples ondulant au gré du vent, semblait recouvert d’un
linceul, le même dont on se servait pour bâcher nos cadavres. Soudain mal à
l’aise, je tâchai de chasser cette désagréable pensée et tentai de sourire.
Papa était sur le perron, qui m’attendait. Mais au lieu de m’accompagner
dans la maison, il me prit à part :
— Nicole, c’est une bien vilaine façon de t’accueillir… Il y a quelque
chose que tu dois savoir. Maman me défendait de te le dire. Moi je pense
qu’il faut que tu sois prévenue. C’est trop important.
Je compris immédiatement, au masque d’affliction qui ternissait le beau
visage de mon père, qu’un malheur s’était abattu qui m’avait échappé, dont
on avait voulu me préserver. Déjà j’entendais, mais je n’écoutais plus.
Pourtant, elles me poignardèrent, les phrases terribles que je tentais de
repousser.
— Un cancer foudroyant… Le pancréas. Elle n’a plus pour longtemps à
vivre. Quelques semaines peut-être… Un ou deux mois tout au plus. Les
docteurs sont formels.
Je restai sans voix. La petite fille en moi hurlait à l’injustice, trépignait,
s’insurgeait. Et la femme de science se taisait, posée, pleinement consciente
de la réalité des choses. Le cancer avancé du pancréas était incurable.
Même si je jetais mes forces jour et nuit dans la recherche d’un traitement,
j’arriverais trop tard. J’étais atterrée. Voilà ce à quoi je consacrais toute mon
existence, tout mon temps. Quelque chose qui ne devait pas servir, quelque
chose qui ne sauverait pas ma propre mère. À quoi bon continuer, alors ?
À table, je ne pus rien avaler. Tout le monde était joyeux. Je discernais du
fond de ma désolation des voix entremêlées, des bruits de verres qui
s’entrechoquaient. Le rire d’Étienne me parvenait de très loin. Je tournai
doucement la tête vers lui. Il avait la bouche grande ouverte et hoquetait de
plaisir. Je voulais me raccrocher à cette allégresse enfantine, pleine d’espoir.
Je fixai sa petite bouche. Il lui manquait quelques dents. Et j’en fus horrifiée
car j’en étais certaine : cette bouche noire qui riait, c’était une bouche de
ténèbres. Elle riait de mon incompétence, elle était la victoire de la nuit sur
mes prétendues lumières, mon prétendu savoir. Je fermai les yeux.
Ma mère avait tout vu ; elle comprit. Elle se leva gravement et me prit
par le bras :
— Viens, Nicolette.
Je marchai comme un automate, de couloir en couloir, avec pour seule
sensation la poigne d’une femme mourante qui voulait discipliner mes
faiblesses et me transmettre le peu de force qu’il lui restait.
Nous étions toutes les deux à présent. Où ? je ne sais plus. Peut-être dans
la buanderie, peut-être sous une arche de roses, ou près du bassin aux carpes
de mon père, quelle importance ? Dans une bulle hors du monde,
immatérielle, pour un ultime face-à-face entre mère et fille, de ceux qui
vous restent gravés.
— Je te connais, ma jolie Nicole. Je lis ton désespoir, je sais que tu veux
baisser les bras. Mais tu ne me perds pas, tu m’emportes. Et quand je
partirai, je veux avoir la certitude que tu ne renonceras à rien. Ta thèse est
bien engagée. Jure-moi que tu iras au bout. Et que tu viendras m’annoncer
les résultats. Jure.
Je regardai ma mère : elle se tenait droite, debout, altière malgré le mal
qui la rongeait. Son visage n’accusait aucune fatigue. Elle était en lutte, une
lutte farouche qui cherchait avant tout à prémunir son entourage d’un deuil
inéluctable. Je ne pouvais pas aller contre ses volontés dernières. Pour elle,
je donnerais tout.
Commença alors une période noire, une course acharnée contre la
montre. Je ne voyais plus personne, je ne m’alimentais presque plus, je
travaillais sept jours par semaine, dans une rageuse exigence de tenir ma
promesse. André avait accepté de prendre Étienne à Saumur, pour soulager
mes parents. Et moi, je passais parfois à Saint-Maur, dans le seul but de voir
ma mère. Encore. M’assurer que j’aurais le temps.
Un jour, mon corps trop affaibli ne me porta plus. Je m’évanouis dans
mon laboratoire.
— Ah, Mangin, tu vois bien que ta place n’est pas ici, me dit Firmin, qui
me ramassa. Les femmes à la maison, au repos. J’avais bien raison.
Je continuai malgré tout, et malgré tous. Les liasses de feuilles
s’empilaient. Une érudition que j’espérais féconde. D’une certaine façon,
c’était ma vie que je jouais.
Enfin, le jour de la soutenance arriva.
Le jury était composé de Victor Henri1, que j’avais choisi comme
président, et de deux assesseurs aux mines austères qui, à mon entrée, ne
purent s’empêcher de plaisanter à voix basse. Il y avait encore là un petit
auditoire de médecins autorisés à m’écouter. Je savais que je devais
défendre et justifier mes propositions, avec encore davantage de fougue et
d’intelligence que si j’avais été un homme. Je ne me démontai pas. Durant
une heure et demie, j’expliquai, j’argumentai. Je connaissais l’écueil : ayant
porté ce sujet si longtemps en moi, en sachant tous les détails, le risque était
d’être trop concise, d’apporter des formules trop ramassées. Loin d’être
déstabilisée par les froncements de sourcils des trois hommes qui me
faisaient face, j’avançais dans mes démonstrations avec clarté. Je ne laissai
nulle place au doute. Personne ne s’emparerait de ma féminité comme d’un
prétexte pour déprécier mon travail.
Dès après l’exposé de mon mémoire, le jury se retira afin de délibérer. Je
restai seule. L’attente était insupportable. Je ne désirais qu’une chose : voir
Maman. Toute la tension nerveuse accumulée retombait peu à peu et je me
sentais soudain terriblement vulnérable. Ces hommes tenaient mon destin
entre leurs mains. Pire : ils tenaient la parole que j’avais donnée à ma mère.
Les minutes qui passaient semblaient des siècles. Enfin l’on vint me
chercher. Mon cœur battait à tout rompre ; il sentait bien qu’il n’était plus le
maître de rien.
— Mangin, me dit alors le professeur Henri, vos conclusions nous
paraissent vraiment prometteuses. Nous vous accordons la mention « très
honorable ». Bravo.
Il se leva et me serra la main.
Et puis il ajouta, à l’écart du jury :
— Votre mérite est d’autant plus grand que vous avez œuvré dans une
fosse aux lions, qui s’apparente certains jours à une fosse à purin. Je le sais.
N’importe, madame, vous êtes un docteur qui surpassez beaucoup d’entre
nous ici.
Je cachai mon émotion mais ces mots me touchèrent plus que de raison.
Moi qui avais été contrainte de laisser Étienne, moi qui tentais souvent de
me convaincre que je n’étais pas une mauvaise mère, j’accueillis cette
reconnaissance avec une profonde gratitude. Ainsi, mes efforts n’avaient
pas été vains. Je léguerais ce trésor à mon fils, la trace d’une contribution au
progrès. Je n’étais pas faite pour les grandes toilettes, les potins sifflés
derrière les éventails à plumes, les hypocrisies et les docilités des
mondaines. Par la validation unanime des Poisons cancéreux, je prouvais,
comme Marie Curie l’avait fait avant moi, que la femme est
incontestablement l’égale de l’homme. Au-delà d’une victoire personnelle,
c’était, après le divorce, mon deuxième acte militant. Maman serait fière, si
fière… Cela l’aiderait, sans doute… Oh, il fallait le lui dire, vite, sans plus
tarder…
Jamais le trajet pour se rendre à Saint-Maur ne me parut si long. Dans le
métro, les gens s’agglutinaient, résolus à ne pas avancer. J’avais beau
essayer de jouer des coudes, je me heurtais à l’apathie de la foule
moutonnière. À Charenton, le tramway n’arrivait pas. Et près d’une heure
après son départ du terminus, enfin lancé, il rampait mollement, presque à
l’arrêt. J’aurais voulu descendre et courir. J’aurais couru. J’aurais passé le
portail tout frangé de glycine, foncé dans la maison, j’aurais attrapé
Maman, je l’aurais embrassée, je lui aurais tout raconté, tout, point par
point, je lui aurais dit « J’ai réussi, tu as réussi », je…
— C’est bien que tu sois venue, Nicole, Maman ne va pas fort
aujourd’hui.
— Pas fort ? Comment… ?
— Viens.
Je suivis mon père, qui ne parlait pas. À mesure que je montais les
marches silencieuses, je sentais que je me raidissais. La porte de la chambre
s’ouvrit dans un grincement qui avait tout du cri d’orfraie. Un cri lugubre.
Un cri de mort.
Jamais je ne pus dire à ma mère que j’étais l’auteur d’une thèse
révolutionnaire sur le cancer. Le cancer, dans un ironique et terrifiant pied
de nez qui ressemblait à une vengeance, l’emporta presque devant mes
yeux.
_______________
1. Victor Henri (1972-1940) : chimiste-physicien et psychologue, pionnier de la cinétique enzymatique.
Paris, juin 1919
Les poussières continuent leur éternel ballet, minuscules dans la lente
dégradation de la lumière. Celles-ci sont inoffensives et se déplacent,
aériennes, insouciantes, sans mauvaises pensées. Maman, tu es peut-être
parmi elles, qui me caressent imperceptiblement.
Combien de fois me suis-je penchée sur ces grains de matière, que
personne ne voit, que personne ne soupçonne ? Ce sont elles qui
m’observent à présent.
Quelles étaient-elles déjà dans mon essai sur la prophylaxie et la
tuberculose ? Les poussières métalliques, les poussières de pierre, les
poussières animales, oh, ma mémoire me fait défaut… Voyons… les
poussières de céréales, les poussières domestiques… et enfin les vraies
poussières toxiques, les vraies ennemies… Les poussières de plomb,
l’arsenic, les émanations mercurielles… Quelle armée terrible et toujours
plus nombreuse lancée contre nous…
La nuit s’installe, et avec elle mon chaos intérieur.
Elle m’oblige à vivre à nouveau tout ce contre quoi je lutte, tous les
deuils auxquels j’essaie de résister. Dès que je veille dans le noir, angoissée,
comme prise dans un étau, André me trompe et Maman s’en va.
Alors non.
Je veux penser à autre chose. Au bien qui naît du mal. Au bien toujours.
3
L’UNION DES FEMMES DE FRANCE
Le décès de ma mère aurait pu me briser. Mais je gardais au fond de moi
ses recommandations. De son vivant, elle avait toujours été une aide, un
repère et un modèle. Ses valeurs étaient mon héritage et m’interdisaient de
faillir.
Mon frère Maurice, qui venait de s’établir à Reims avec sa nouvelle
femme, m’offrit de m’installer pour un temps chez lui. Je refusai. Je le
savais heureux, et je n’avais pas le courage de me confronter à ce bonheur.
J’aspirais à continuer mon chemin, forte et seule, comme toujours.
Par une superstition stupide, je ne voulais plus m’occuper du cancer ;
malgré les insistances du professeur Henri, je décidai de m’orienter vers
autre chose.
J’étais consciente d’être une privilégiée. Tout comme j’étais consciente
que le monde autour de moi ne l’était pas. Je connaissais la précarité dans
laquelle se trouvaient les classes laborieuses. Si je ne pouvais lutter contre
la misère, les maladies dont mouraient les familles pauvres se devaient
d’attirer mon attention. La tuberculose était le mal du siècle, elle allait
devenir mon combat.
Toutefois, un effort individuel ne pouvait suffire. Il fallait transmettre le
savoir afin qu’il pût rayonner. J’espérais favoriser la création d’un
enseignement officiel de l’hygiène, afin d’atteindre le plus grand nombre
d’adultes cultivés. Cette initiative fut rendue possible par le docteur
Hartmann, qui me recommanda au recteur de l’Université de France1. Je fus
reçue dans la salle des Commissions, qui venait d’être redécorée de
paysages de l’Esterel et d’un verger au bord de la mer. Ces tableaux qui
emmenaient vers le lointain m’encouragèrent. Et Voltaire me souffla quoi
dire :
— Monsieur Liard, « le charlatanisme est né le jour où le premier fripon
a trouvé le premier imbécile ». Je ne pourrai rien contre les fripons, mais je
veux éradiquer les imbéciles.
Séduit par cette saillie à laquelle il ne s’attendait pas, Louis Liard, connu
pour la parcimonie de ses paroles, ajusta son lorgnon en guise
d’approbation. Marchant toujours dans les pas de Marie Curie, je fus
autorisée cinq ans après elle à dispenser en Sorbonne des cours libres sur la
prophylaxie.
Mais je n’étais pas satisfaite. Bien vite, je constatai que la Sorbonne
n’était pas le lieu des gens d’action. Ceux qui m’écoutaient étaient des
étudiants de philosophie, des intellectuels désireux de compléter leur
cursus, un peu au hasard. Ils écrivaient docilement, apprenaient et récitaient
sans comprendre dans le but unique d’obtenir une bonne note. Ils avaient la
rigidité des Pascal et des Descartes qui plastronnaient dans leurs niches,
immortels et creux. Je devais quitter les doctes amphithéâtres et promouvoir
l’aide sur le terrain.
Ce fut à Mme de Nivelle que je m’adressai la première fois.
— Héloïse, je ne pourrai pas vaincre seule un fléau qui gangrène notre
société de toutes parts. Il me faut de l’argent, mais aussi et surtout des
femmes qui m’aideront à porter l’exemple et la bonne parole.
Héloïse de Nivelle, malgré la noblesse de sa naissance et les rubans
colorés dont elle aimait à se parer, n’était pas de ces perruches oisives
uniquement préoccupées de leur petite personne. Elle avait été l’une des
rares à me témoigner de la sympathie après mon divorce.
— Ma très chère Nicole, vous êtes une passionnée. Ne vous tourmentez
pas, vous aurez mon soutien. Et celui de mon cercle. Nous sommes toutes
rongées par l’ennui. La superficialité de nos vies nous pèse. Vous nous
offrez le moyen de nous sentir utiles, nous n’allons certainement pas
décliner une telle offre.
Dès lors débuta la récolte de fonds pour la création de sanatoria, de
pouponnières et d’habitations à bon marché. Ce fut un travail titanesque.
Héloïse et ses amies mobilisèrent les capitaux privés de notables du Maine-
et-Loire et de la Seine. Elles organisaient des soirées, des groupes de parole.
Aux femmes, elles révélaient le nombre de bébés fauchés par la tuberculose
; aux hommes, elles faisaient valoir que la maladie enlevait chaque année
un corps d’armée à la France. Nous ne ménagions pas notre peine. Très vite,
grâce à ces efforts, nous pûmes apporter un pécule conséquent au
dispensaire de Bligny, que j’avais choisi entre tous car je saluais son
initiative d’avoir fait nouvellement construire un pavillon exclusivement
féminin.
Je garde en tête cette image d’une rangée d’ouvrières rosissant sur la
terrasse, disputant au soleil ses vitamines et sa vigueur. Galvanisée par ces
vies qui devenaient chaque jour un peu plus fortes, j’avais moi aussi enfin
l’impression de revivre.
— Vous pouvez être fière, Nicole, me dit Héloïse, qui m’avait rejointe à
la balustrade.
— Ce n’est pas de la fierté, non. Je ne peux pas être fière de rattraper ici
ou là ce que les hommes détruisent par leur déplorable organisation de la
société, par leurs lois imbéciles, par le travail mal payé et sans
compensation qu’ils infligent aux femmes, par les architectures insalubres
qu’ils réservent aux pauvres. Je suis… disons… un peu contente d’avoir fait
mon devoir.
— Vous êtes modeste.
— Je me sentirai fière quand je pourrai former des infirmières. Je veux
allier la transmission à la pratique. J’apprendrai les bandages, les premiers
soins d’urgence, les manières de relever et d’aider les blessés… Rien ne
sera plus satisfaisant pour moi que si les femmes, beaucoup de femmes,
toutes pourquoi pas, comprennent enfin qu’elles ont un rôle capital à jouer
dans ce monde. Puisqu’il semble impossible de supprimer le mal,
l’indigence, les guerres, je leur donnerai les outils pour sécher toutes les
larmes de l’humanité.
Mais peut-on vraiment sécher toutes les larmes ? Peut-on se permettre de
formuler un vœu si ambitieux et si plein d’orgueil ? Peut-on désirer, comme
Sisyphe avait enchaîné Thanatos, endiguer toutes les souffrances ? Le jour
où je l’envisageais, en guise de châtiment, mon frère Marcel se piqua le
doigt à une pointe rouillée. Un panaris se forma, qui devint en quelques
semaines un abcès purulent, et une infection grave. De constitution fragile,
Marcel dut prendre le lit. Il convulsait régulièrement et ne se nourrissait
plus.
Il ne mourut pas. Du moins pas tout de suite. Il souffrit d’abord,
longtemps, énormément. La Mort s’amusa avec lui, comme un enfant
écartèle l’insecte qu’il vient de trouver et examine d’un œil curieux ses
réactions d’agonie. Elle le prit presque, puis se désintéressa. Ces jours-là,
nous croyions qu’il allait mieux, il mangeait, souriait et nous parlait. Le
lendemain, il avait à nouveau le teint cireux de ceux dont on sait qu’ils
n’échapperont pas au tombeau. Et puis ce fut la fin.
La vie continua, comme elle continue toujours, implacable.
Encore une fois, ce fut le travail qui me sauva. J’étais appelée à enseigner
à l’Union des Femmes de France2, à Paris.
Le matin du premier jour, alors que je laçais mes bottines, mes pensées
s’entrechoquaient. J’avais trente-cinq ans, j’étais pétrie de larmes agrégées
et, plus que quiconque, je connaissais l’abandon et le manque qui vous
lacèrent le cœur. Mon mari avait préféré d’autres amours, j’étais orpheline
de mère, avec Marcel je venais de perdre un bout de moi. On pensait que
tout me réussissait, on me croyait invincible. C’était un malentendu : je ne
voulais pas me laisser rudoyer par le malheur. Je voulais soigner, guérir,
donner. Conjurer le sort qui s’acharnait. C’était mon épée et mon bouclier.
Et c’est ainsi que je me présentai devant mes nouvelles élèves.
Je compris immédiatement que leur fréquentation allait m’aider et
m’enrichir. Que nous avions mutuellement beaucoup à nous apporter.
Certaines participantes, d’abord timides et empruntées, finissaient par
s’impliquer bien mieux que n’importe quel brancardier. La cause de leur
gaucherie était que ces femmes, élevées tout au long de leur vie dans un
univers tout à fait infantilisant, passant de la tutelle du père à celle du mari,
convaincues d’être aussi débiles que des petites filles, ces femmes donc
arrivaient dépourvues de confiance en elles. Il fallait, parallèlement à mes
leçons de secourisme, que je leur inculque la certitude d’avoir des
compétences et les moyens de se surpasser. Je conduisis bien malgré moi
l’une d’entre elles, Charlotte Lebouedec, jolie cordonnière bretonne
volubile et dégourdie, à la séparation d’avec son époux. Cela commença par
me chagriner, car je ne voulais en aucun cas que mon discours sur
l’autonomie des femmes fût pris pour une déclaration de guerre au sein des
couples. Mais Charlotte me rassura :
— Soyez tranquille. Vous m’avez délivrée par vos harangues de
l’emprise d’un homme que je n’aimais pas et qui me soumettait. Délivrée
surtout de nuits de brutalités conjugales dont j’étais quotidiennement
victime. Je dois vous remercier. Grâce à vous, je sais que je suis puissante.
Ce disant, elle débroussaillait ses noirs cheveux, coupés au ras de la
nuque par provocation dans un Paris encore moralisant et désapprobateur.
Je la revois me sourire et croiser les bras d’un air de défi.
Je pris souvent par la suite l’exemple de Charlotte, bien plus que le mien,
pour montrer aux femmes que tout lien peut se défaire, pour peu qu’on le
veuille et que l’on croie en soi.
Je déclinai mon engagement contre la tuberculose de toutes les manières
possibles, publiant des articles, rédigeant des ouvrages, vulgarisant mes
explications afin qu’elles puissent aisément être comprises et diffusées par
mes élèves. Dans des assemblées de plus en plus nombreuses baignant dans
les fumées de cigarette et de régalias, je revenais régulièrement à la
prophylaxie antituberculeuse. Les propositions fusaient, parfois même assez
fantaisistes, pour tenter de trouver des solutions accessibles contre le mal.
L’idée du professeur Bouchard3, selon laquelle il était indispensable que
l’État validât un désir de mariage, remportait tous les suffrages. Il était
clairement établi que les alcooliques, syphilitiques et tuberculeux, par
ignorance ou par intérêt, pouvaient contracter un mariage, contaminer leur
conjoint et donner naissance à des enfants tarés. L’élaboration d’un livret
sanitaire, renseigné depuis le passage de l’enfant par l’école, rendrait
impossible la dissimulation de la maladie à la veille de l’union. Combien de
fois étions-nous revenues avec enthousiasme sur la pertinence de ce livret !
— Le mariage est déjà suffisamment contraignant pour une femme ! S’il
faut ajouter à cela le danger d’être infectée…
— Absolument. Ce carnet de santé est une jolie trouvaille !
— Il faut le faire connaître, ce doit être obligatoire !
Les plus extrémistes des participantes louaient quant à elles la résolution
prise par l’Amérique et l’Australie de castrer les malades. Mais nous
savions que la chose n’aurait aucune chance d’aboutir en France. Et je
préférais cela.
La question des enfants nous animait beaucoup également. Il était
merveilleux de se dire que de six à quinze ans, ils échappaient en partie à la
tuberculose. L’école, non contente de dispenser le savoir, pouvait sauver des
vies.
— Mais les programmes demeurent absurdes, vous me l’accorderez !
— C’est vrai. On contraint les fils d’ouvriers à ingérer une instruction
dont ils ne se serviront pas par la suite.
— L’autre problème reste que les enseignants, obtus, refusent d’entendre
que la gymnastique et les notions d’hygiène sont des matières de première
nécessité.
— Nous sommes d’accord : si nous ne pouvons la rendre attractive, nous
devons nous attacher à rendre l’école saine !
Nous voguions sur un océan d’idées empreintes de progrès et
d’humanisme. Nous changions le monde, une société défectueuse et jusque-
là indécrottable.
Ainsi, Charlotte et moi visitâmes deux écoles, afin d’établir une sorte
d’état des lieux. C’étaient des bâtiments lugubres, qui ressemblaient
davantage à des prisons qu’à des endroits dédiés à l’apprentissage.
Dans la première, nous fûmes ravies de rencontrer un professeur de
gymnastique. Haut en couleur, musclé, la moustache fine, il nous fit un bel
effet. Mais quels ne furent pas notre dégoût et notre déception quand nous
apprîmes qu’il était tuberculeux et que nous le vîmes, une bonne trentaine
de fois, cracher dans le sable du préau ! Il fut vertement tancé par Charlotte
qui, mieux que je ne l’aurais fait moi-même, lui expliqua le danger de la
contagion par le crachat.
— Enfin, monsieur, vous devez bien comprendre cela : suez à grosses
gouttes et enseignez votre art tant que vous le désirez. Mais la salive, grands
dieux, non ! Crachant une fois par heure, une seule fois, vous expectorez
sept millions de bacilles ! Rendez-vous compte du monde que vous pouvez
contaminer.
L’homme écoutait Charlotte avec un sourire séducteur incrédule.
— Nous sommes dehors, petite madame. Ce n’est pas si grave… L’air
ne vaut rien à cette maladie, je le sais.
Elle éclata :
— Pour quelques moments passés dehors, combien de temps êtes-vous
dans un gymnase, criant vos consignes aux enfants, distribuant vos
microbes ?
— Je tousse en protégeant ma bouche, ne vous énervez donc pas,
chérie…
Charlotte, soudain consciente d’avoir face à elle un don Juan borné,
crétin et arrogant, choisit une autre méthode :
— Écoutez, « chéri ». (Elle avait appuyé ce dernier mot, ce qui ne
manqua pas de me faire sourire.) Croyez-vous raisonnablement qu’un
phtisique soit attirant pour une femme ? Voyons, allez-vous laisser
l’infection continuer à progresser ? Un tuberculeux doit tousser en
protégeant sa bouche… mais il doit aussi dormir seul… Vous vous préparez
un avenir de moine. C’est bien triste pour un éphèbe comme vous…
C’est donc la bêtise de cet homme qui le sauva, lui ainsi que ses élèves. Il
quitta l’établissement le jour même, persuadé d’avoir vu un clin d’œil dans
la réplique de Charlotte. Il lui demanda d’ailleurs son adresse. Elle accepta
sans hésiter et écrivit sur un papier : « 16, rue des Blancs-Manteaux ».
C’était le siège du Mont-de-piété.
Dans la deuxième école, les conditions d’enseignement étaient
désastreuses. Les enfants étaient si nombreux que le maître était réduit à
s’occuper uniquement de surveillance, c’est-à-dire crier toute la journée. Il
n’était pas malade, mais le surmenage de son larynx et de ses poumons était
à craindre. À la suite du rapport que nous rédigeâmes en ce sens, il fut
assisté d’un autre enseignant et put ainsi correctement jouer son rôle.
Chaque semaine, les femmes que j’instruisais rentraient chez elles plus
riches d’une culture indispensable, celle de la prévention sanitaire. Nous en
étions les garantes. Et nous ne devions cela qu’à nous-mêmes, le sexe dit «
faible ». Les hommes de l’Union étaient associés, secrétaires, consultants ;
ils étaient surtout dans l’ombre, absents.
_______________
1. Louis Liard (1846-1917) : philosophe, vice-recteur de l’académie de Paris puis ministre de l’Instruction publique.
2. Association d’aide humanitaire créée en 1881 en vue de former les femmes à secourir les blessés en temps de guerre.
3. Charles Bouchard (1837-1915) : médecin français considéré comme le fondateur de l’infectiologie.
Paris, juin 1919
J’ai la gorge affreusement sèche. J’aimerais un peu d’eau sucrée. Mais
mon corps rechigne à se lever. Je me sens lourde. Mon attention se fixe sur
une toute petite araignée besogneuse qui tisse sa toile dans un recoin de la
pièce. Elle ne s’arrête pas. Le cadre a été mis, la voilà qui ajoute ses minces
rayons et prépare son piège avec une frénésie aveugle. Comme elle me
ressemble… fluette et pugnace. Insignifiante dans cet univers et pourtant
âpre à la tâche… Elle coud de-ci, de-là, revient, brode sa soie sans répit. Ce
manège arachnéen me berce, je ferme à nouveau les yeux…
J’entends les battements profonds et sonores de mon cœur, qui reprennent
comme un écho de montagne l’égrainement du tic-tac de l’horloge.
Je peux sentir l’odeur aigre et véhémente des chrysanthèmes fanés qui
dépérissent en bouquets flétris sur mon bureau.
Tous mes sens sont en éveil, alors que les ténèbres voilent la pièce de leur
despotique opacité.
Mon oreille siffle. Je gobe quelques nécessaires pilules. J’éparpille les
autres sur le couvre-lit. Sous mes doigts affleurent les aspérités hexagonales
du tissu. Dire que ce linge faisait partie de mon trousseau… Cela paraît si
loin…
J’attends… Secondes accablées…
Toujours vigilante, Dun cette fois saute sur mon lit et se colle à moi en
geignant. Elle pose sa tête sur ma cuisse, je la caresse d’une main
rassurante. Son poil est doux et dur à la fois, et sous mes doigts, qui
s’égarent dans sa délicate fourrure, je peux sentir ses os saillants et la
sveltesse de ses muscles. Elle est aujourd’hui ma seule véritable amie.
Et hier ?
4
MARIE
Je poursuivais mes fugues hebdomadaires à Saint-Maur, j’y retrouvais le
souvenir des derniers instants de ma mère et me lovais dans ce bonheur de
jadis. La vue de glaïeuls qu’elle avait plantés, celle des assiettes qu’elle
aimait, ou encore des draps frappés de ses initiales me la rendaient pour un
temps. Papa, anéanti par la perte successive de sa femme et de son fils, avait
terriblement vieilli. Il marchait désormais avec une canne-jauge1,
officiellement outil de travail mais qui lui servait surtout de béquille pour
continuer à avancer. Le plus souvent possible, il rejoignait Maurice, avec
lequel il envisageait de créer une succursale des champagnes Mangin.
— Je vais sûrement vendre la maison et m’établir à Reims, Nicolette. Je
ne peux pas passer mes journées à errer ici, sans Maman, sans Marcel…
Tout me les rappelle. C’est insupportable.
— Je comprends. Mais… voudrais-tu que je vienne plus souvent ?
— Non. Hors de question. Ce que tu accomplis est trop important. Par
ton destin, tu écris un nouveau chapitre de l’aventure des femmes. Tu dois
continuer, parcourir la France et le monde.
C’est ce qu’il advenait. La confiance que les grands professeurs avaient
placée en moi me permettait des échappées régulières dans des congrès
internationaux. À Vienne, je me retrouvai ainsi la seule représentante
française, seul point blanc au milieu des fracs.
Un peu plus tard, je participai à Paris à une manifestation en tant que
rapporteuse de la section d’hygiène, événement d’importance qui devait
bouleverser ma vie personnelle.
C’était un mardi. Le temps était gris et jetait sa morosité dans mes
pensées. J’étais alors rendue à une période de ma vie où le manque d’une
épaule amie se faisait particulièrement ressentir. Charlotte, Héloïse, mes
élèves, toutes n’avaient été jusque-là que de belles connaissances, promptes
à me seconder, présentes dans l’adversité mais auxquelles je n’arrivais pas
totalement à me confier lors des moments de lourde peine. Je me disais,
comme à la frontière névrotique de mes songes : « Voilà. L’amour que
j’avais pour André, cet amour si fort, si passionné, je l’ai perdu. Ma mère,
ma tendre mère, mon adorée, je l’ai perdue. Le lien qui me relie à mon fils
est ténu, presque inexistant. Que me reste-t-il ? »
Je me souviens m’être rendue à ma conférence découragée, la mort dans
l’âme. À quelques pas de l’immeuble, j’hésitai à faire demi-tour. À quoi
bon continuer ? Pour qui ? Pour quoi ?
Je voyais de loin les gens en file serrée venus m’écouter, leurs parapluies
noirs s’ouvrant un à un dans des claquements secs pour se protéger d’une
bruine froide qui commençait à tomber. Je n’avais qu’une envie : rentrer
chez moi, tout abandonner. Moi si forte d’ordinaire, qui avais vaincu toutes
les épreuves et toutes les mélancolies, j’étais soudain mise à terre par la
solitude qui me rattrapait et me tenait dans ses griffes de chagrin. Tant pis,
c’était décidé. Ils se passeraient de moi.
C’est alors que je la vis.
Cachée dans l’embrasure d’une porte cochère, une minuscule Cosette en
haillons fixait les passants de ses grands yeux graves, espérant une pièce ou
de quoi manger. Elle toussait, elle toussait, la pauvre enfant ! Une toux qui
semblait vouloir l’arracher à elle-même. Je m’approchai, la main tendue.
J’aurais aimé l’emmener à l’intérieur, au chaud, lui donner une couverture
et des médicaments. Mais telle un chat sauvage, apeurée, elle fit un bond de
côté et s’échappa, toussant toujours, crachant. Je ne pus la rattraper. Je
suivis sa frêle silhouette qui s’éloignait, claudiquant, glissant sur le pavé
mouillé. Par elle, par cette juvénile comète égrotante, je sus que l’heure
n’était plus au renoncement. Je devais persévérer.
Sur mon estrade, grandie, devant un parterre de médecins, de comités
divers et d’associations venus tout exprès, je me sentais plus que jamais
investie d’une mission. Je stigmatisai les mauvais résultats de la France en
matière de prophylaxie. J’appelai aussi à la mise en place de la formation
d’un personnel d’hygiène sociale à domicile. Mon allocution me portait.
Les applaudissements couvrirent bientôt ma voix. La salle était conquise.
Moi, je ne pensai qu’à la petite fille croisée à mon arrivée. Peut-être qu’elle
serait un jour prise en charge par un des membres de ce public ? Peut-être
l’avais-je un peu sauvée ?
En sortant dans la rue, deux femmes m’abordèrent. Julie Siegfried2 était
avec elles, droite et digne comme à son habitude, son visage sévère encadré
de deux bandeaux serrés. Elle prit la parole d’un ton bourru :
— Nicole, vous ne pouvez continuer votre chemin sans faire la
connaissance de ces deux personnes. Votre collaboration est indispensable !
Voici tout d’abord Marie Diémer3, qui a littéralement bu votre discours, et
voici Renée de Montmort4. Toutes deux ont rendu visite aux États-Unis et
en Grande-Bretagne aux premiers settlements. Des pistes sont à creuser de
ce côté-là en termes d’assistanat social. Unissez vos forces. Les bonnes
volontés des œuvres parisiennes ne manquent pas. Mais il faut fédérer tout
cela. Vos expériences respectives méritent de se confronter.
J’avisai Marie et Renée. Elles avaient chacune des mines déterminées et
une intelligence incroyable dans le regard. L’une était plantureuse, un peu
masculine dans sa culotte de zouave, et mordillait un Exquisito pareil à
celui de Freud. L’autre était mince et belle, sculptée dans un tailleur bistre
auquel s’accordaient des lèvres outrageusement pourprées.
Marie s’avança avec enthousiasme.
— Julie a raison. Vous avez des relations et le savoir médical. Nous
avons voyagé et avons beaucoup appris de nos périples. Nous sommes
toutes des femmes d’action qui voulons changer ce monde, administré
depuis trop longtemps et de façon trop imparfaite par des hommes dépassés,
aveuglés par leur individualisme.
— Croyez-vous que nus puissions nus associer ? demanda Renée avec
un léger accent anglais, dont je ne sus que plus tard qu’il était une
coquetterie qu’elle s’inventait.
— Et comment ! répondis-je. Seules, on ne peut rien.
Quelques heures après, Julie, qui avait dû s’absenter pour saluer les
derniers participants, nous rejoignit dans un café de la rue des Écoles,
habité d’étudiants faméliques imbibés d’absinthe et de ventres barbus qui
tiraient sur leur pipe en politisant. Elle surprit entre nous une discussion
passionnée :
— Bien sûr que le pionnier du dispensaire antituberculeux est Calmette5,
ne lui retirons pas ce mérite ! s’emportait Marie. Mais on ne peut cantonner
les femmes à théoriser sans agir ! Je sais que vous êtes d’accord, Nicole,
vous qui les préparez si bien à être infirmières ! Vous avez connu
l’attentisme de la Sorbonne, les cours abstraits ne servent à rien ! Quant aux
ouvriers enquêteurs qui aident les pauvres jusqu’au sein des familles, ils ont
fait leur temps. Ils ne sont pas les seuls à pouvoir parler le langage des
prolétaires ! Place aux femmes !
Renée acquiesçait de sa voix flûtée de fausse Britannique :
— Monsieur Calmette pensait être à le pointe du progrès en rompant
avec l’image de la charité traditionnelle exercée par les dames patronnesses
en direction des pauvres. Mais le temps de l’infirmière visiteuse6 est
veniou.
— C’est vrai, reprenait Marie en vidant son bock. Et elle n’a pas à être
aristocrate, elle peut être madame Tout-le-monde.
— Absolutely ! Il nous faut créer une nouveau métier, spécifiquement
féminin. Il sera d’ailleurs bien mieux accepté par les pères, qui ne voyaient
pas forcément d’un bon œil qu’un homme vienne inspecter leur foyer en
leur absence.
— Ces femmes seront les pionnières du travail social, murmurai-je en
souriant.
Julie, qui n’avait pas quitté sa mante d’hermine, se félicitait :
— Mesdames, je ne suis pas fâchée d’avoir provoqué cette rencontre. Le
féminisme, c’est cela et rien d’autre. La mise en gerbe de fleurs rares, dont
le bouquet superbe enjolivera le monde. Ces fleurs, c’est vous.
Levant les yeux au ciel, Marie souffla ostensiblement en gonflant les
joues :
— Une fleur, Julie ? Vraiment ? C’est tout ce que vous avez trouvé ? Je
ne me sens pas fleur pour un sou.
— Tout dépend de la fleur. Les lupins indigo, les sedums ou les
plumbagos, toutes ces plantes qui savent s’adapter au manque de soleil, au
manque d’eau, au manque de terre, même… Comme elles, vous n’aviez
rien. Et maintenant, vous rendez le beau possible.
Les semaines qui suivirent, ce fut l’effervescence. Berthe de Ganay7 et
Léonie Chaptal8 nous avaient rejointes et supervisaient d’une main de fer la
naissance de notre projet : créer une association, celle des Infirmières
visiteuses de France.
Chaque soir, Marie restait chez moi jusqu’à une heure avancée. Nous
dînions sur un coin de table, complices, et nous nous étendions sur des
coussins et des édredons jetés çà et là sur le sol, en fumant de petits cigares.
Aux premières discussions sérieuses et engagées avaient succédé les
confidences de femmes. Marie était une littéraire de talent. L’Académie
française avait couronné sa première pièce de théâtre et elle avait publié
deux romans remarqués. Elle avait connu un amour malheureux qui l’avait
conduite au suicide. L’écriture l’avait sauvée. Je lui racontai alors André,
mon mariage, ma passion, mes désillusions, la plaie d’orgueil qu’il avait
ouverte et que j’oubliais tant bien que mal dans l’exercice de la médecine et
l’action sociale. M’occupant des autres, je n’avais pas le loisir de penser à
moi. Je parlais aussi de la mort de ma mère, de celle de mon frère. Mais je
m’entendais : sans fin, je revenais à la dague félonne de l’infidélité ; sans
fin, je revenais à la confiance dévotieuse que j’avais donnée, et qui avait été
brisée. Je porterais ce deuil en moi comme une éclipse éternelle. Sa
survivance était irrémédiable.
Cet étalage que je fis à voix haute de mes sentiments, pour la première
fois depuis des années, me bouleversa. Je m’étais toujours surveillée avec
intransigeance, à présent je m’autorisais la faiblesse de pleurer vraiment. Je
pleurai longtemps. Marie recueillit mon chagrin avec douceur et tendresse.
Elle et moi étions désormais liées par ces sanglots intimes que je n’avais
versés devant personne d’autre.
Nous étions en février, il faisait un froid terrible qui gelait l’intérieur des
fenêtres, mais j’avais au cœur une chaleur nouvelle et jusque-là inconnue :
celle de l’amitié.
_______________
1. Canne dont la tige interne graduée se dévisse pour mesurer la hauteur du vin et de la bière dans les tonneaux.
2. Julie Siegfried (1848-1922) : militante pour les droits des femmes et l’éducation des jeunes filles, présidente du Conseil national
des femmes françaises.
3.. Marie Diémer (1877-1938) : pionnière de l’action sociale et, après la guerre, fondatrice des Guides de France.
4. Renée Loppin de Montmort (1881-1960) : fondatrice d’œuvres sociales, infirmière, commissaire internationale des Guides de
France.
5. Albert Calmette (1863-1933) : médecin et bactériologiste français.
6. Les premières assistantes sociales.
7. Berthe de Béhague, marquise de Ganay (1868-1940) : salonnière, mécène, philanthrope. Durant la Première Guerre mondiale,
elle se consacre à l’aide aux femmes de soldats mobilisés contraintes de travailler dans les usines.
8. Léonie Chaptal (1873-1937) : philanthrope française, fondatrice de nombreuses œuvres reconnues d’utilité publique,
notamment dans le domaine de la lutte contre l’insalubrité et la tuberculose.
Paris, juin 1919
Sur ma table de chevet, quatre hommes, figés dans l’instant.
Mon Étienne encore bébé, flottant dans ses robes de broderie anglaise et
coiffé de son béguin en dentelle. Il a l’air un peu effrayé. Peut-être a-t-il
déjà compris que l’harmonie d’une famille ne dure pas, qu’un jour vient où
l’ennui frappe, où le quotidien érode, et où l’amour s’enfuit. Sentait-il déjà
mes craintes de femme trompée, lorsque je le berçais contre ma poitrine ?
C’est un joli poupon sur cette photographie. La Providence aura permis
qu’il ne parte pas à la guerre. Heureusement.
Ici, ce sont mes deux premiers frères, Émile et Maurice. L’échalas
dégingandé et le babillard râblé, si roux que toute la famille s’en étonnait.
Que de disputes avant de parvenir à les faire taire et à poser dignement !
Les voici côte à côte, sages enfin, pour toujours, avec moi.
Et depuis le médaillon d’argent, mon petit fantôme. Marcel, le dernier, le
préféré de maman, parti trop vite et trop tôt. On ne meurt pas, à dix-sept
ans, mais est-ce un mal ? Maman te manquait trop. Combien l’as-tu
regrettée… Je te voyais dépérir sans elle. Vous êtes ensemble, maintenant.
Marcel, tu ressembles à une gravure ancienne dont les traits se floutent peu
à peu. Je te distingue encore, c’est ce qui te rend vivant.
C’est toute l’histoire de mon existence : partout où je poserai mes mains,
mes yeux, ma réflexion, je défendrai la vie.
5
BEAUJON
Berthe déclara l’Association des Infirmières visiteuses de France le
18 février 1914. La section lyonnaise de la Société de secours des blessés
militaires lançait aussi ses dames dans la lutte contre la tuberculose. Nous
étions ravies.
Marie me dit un soir :
— Nous n’arrêtons pas de travailler. On se tue à la tâche et notre vie
sociale se limite à ton hôpital et aux cours entre bonnes femmes. Nous
sommes des féministes humanistes, pas des misandres, que diable ! Moi, je
suis comme Colette et je déclare (elle se fit soudain doctorale) : « Savez-
vous ce qu’elles méritent, les suffragettes ? Le fouet et le harem. »
Puis elle partit d’un bon rire franc et ajouta :
— Non, vraiment, ma Nicole, nous devons sortir. Voir des gens.
— Mais je ne connais nul endroit de plaisir où aller. Tout juste
l’Hippodrome.
Marie plissa les yeux d’un air malicieux en posant un doigt sur ses lèvres
:
— Non, nous méritons mieux qu’un cirque. Va, suis-moi. Ce soir, je
t’emmène dîner chez une princesse…
Elle ne me mentait pas. Après une journée passée à parler de
dégénérescences phtisiques et de tuberculeux latents, je me retrouvai dans
le plus élégant salon que j’eusse jamais vu.
Tendu de brocart, orné de miroirs rehaussés de pierreries, baignant
lascivement dans des odeurs de myrrhe et d’encens, il était l’antre sublime
de celle qui avait été la plus belle femme de Paris, l’ancienne courtisane
Liane de Pougy. Jadis impératrice de la capitale, elle était depuis quelques
années la femme du prince roumain Georges Ghika. Elle avouait ses
quarante-cinq ans avec une désinvolture désarmante mais tout à fait
compréhensible : elle était absolument divine et le savait. Sanglée dans une
robe de mousseline rose à pendants de corail et d’argent, elle nous accueillit
avec emphase :
— Ainsi donc me voici en présence de deux sommités ! Mon adorable
Marie, reine de la plume, et son amie que je fais mienne : le docteur Nicole
Girard-Mangin. Nicole, quel honneur de vous recevoir dans mes
appartements ! Quelle merveille de voir accolés ensemble un prénom de
femme et le titre de docteur ! « Oxymore », railleraient les plumitifs
réactionnaires. Moi je dis : « Fierté ! » Ah, maintenant que je vous tiens, je
ne vous lâche plus ! Je vous veux chez moi tous les vendredis !
Le repas fut charmant. Liane n’était pas qu’une ancienne horizontale dont
les conversations se limitaient à des souvenirs de coucheries voluptueuses
sur des lits de diamants. Son premier mari avait été emporté par la
tuberculose et ses connaissances dans ce domaine étaient assez
exceptionnelles. Voulant certainement faire montre d’esprit à mes yeux, elle
nous énuméra les romans qu’elle avait déjà écrits, s’attardant sur son
Insaisissable, ouvrage dévoilant la vie des demi-mondaines, et sur Idylle
saphique, livre sulfureux qui mettait en scène sa relation avec Natalie
Clifford Barney.
— Il fut un grand succès de librairie, précisa Liane en se servant un
verre de porto. J’amenais les bourgeois frustrés dans mon intimité. Plus
besoin pour eux de se déplacer au bordel : ils restaient dans leurs pantoufles
au coin du feu pour assouvir leurs fantasmes. Voyez, Nicole, moi aussi à ma
manière, je sers le progrès, ajouta-t-elle, satisfaite. Je suis une féministe
d’alcôve.
Elle se leva, s’étira avec la souplesse d’une chatte puis nous offrit de
nous allonger sur des divans renflés de plume qui trônaient là comme des
tapis de nuages. Marie fumait, tout en suçotant des physalis à l’eau-de-vie.
Je ne pus m’empêcher de m’attarder sur le choix de ce dessert si singulier,
communément appelé par mon Pépé Nicolas « amour-en-cage » pour ce que
le calice du fruit, en forme de lanterne veinée, se renfermait sur sa baie en
l’emprisonnant.
— Liane, étiez-vous heureuse en ménage ? me risquai-je à demander.
— Croyez-vous vraiment que je m’autoproclamerais féministe si je
l’avais été ? Il faut avoir connu ce qu’est la réclusion médiocre du mariage
pour prôner avec justesse la liberté de la femme, pour en connaître le prix.
Elle humecta sensuellement sa bouche avant de continuer et repeignit
l’arc parfait de ses sourcils de son doigt fuselé. Tout en elle n’était
décidément que séduction.
— Ma première vie fut celle de toutes mes consœurs. J’étais encore à
l’époque la petite provinciale Anne-Marie Olympe Chassaigne. Mariée à
seize ans avec un militaire jaloux, violent, j’ai connu le viol de la nuit de
noces, et des nuits qui suivirent.
Elle se rembrunit. À l’ombre furtive qui passa sur sa mine impeccable, je
pus entrevoir son armure à elle, toute pareille à la mienne, qui l’avait
endurcie, qui l’avait soutenue.
— J’ai eu un fils. Il m’a fallu l’abandonner à son père, sinon c’est moi
que je perdais. Je suis montée à la capitale. J’étais si seule… si seule que
j’ai d’abord pensé à en finir. Et puis j’ai rencontré Valtesse de La Bigne1, la
fameuse, et je suis devenue Liane. J’ai gravi les échelons de la galanterie et
ai dominé Paris, et les hommes.
— Pourtant, vous vous êtes à nouveau enchaînée.
— Ce n’est pas pareil. Georges est jeune, complaisant, il est obsédé par
mon bien-être et me laisse libre de tout. Si l’on y réfléchit, n’est-ce pas cela,
l’amour ?
— Selon vous, on doit accepter le partage… Non, conclus-je tristement
en repensant aux adultères d’André et à mes meurtrissures. Moi, je n’aurais
pas pu.
Il ne restait qu’un physalis, dont l’acidité piquante réveilla tout mon
corps et le tira soudain de l’abattement dans lequel je sombrais. Il était tard.
Je ne devais pas revenir chez Liane.
Je fus appelée quelques jours après à diriger l’Office antituberculeux de
Beaujon. Albert Robin2, mis au courant de mon parcours, me réclamait pour
prendre les commandes de son préventorium. Quinze médecins et un
personnel infirmier m’assistaient. Quelques-unes de mes élèves,
collaboratrices volontaires fort dévouées, nous avaient rejoints. Elles
n’étaient pas de trop : chaque heure, de plus en plus d’hommes, de femmes
et d’enfants pauvres venaient grossir les rangs des patients.
En plus de tout ce travail, il me fallait supporter celles que j’appelais
avec humour et humeur « les dames du dispensaire ».
D’abord, la dame majestueuse coutumière des œuvres charitables
auxquelles sa fortune lui avait permis de contribuer. Elle me jetait un regard
surpris signifiant : « Comment, c’est tout ça, notre directeur ! »
immédiatement corrigé par un aimable rictus acquis par une longue
habitude des présentations ; la jolie mondaine bonne fille qui battait des
mains à la vue de chaque malade en s’extasiant : « Quelle chance, il est bien
amusant de se frotter à cela ! » ; l’alouette qui n’en finissait pas de me
féliciter : « Ah, l’excellente idée que d’avoir choisi Beaujon comme local.
En général, on fonde les dispensaires dans d’affreux quartiers, comme
Belleville ou Bercy, où on n’a jamais l’occasion d’aller dans une vie. »
Toutes promettaient leur aide, s’étaient offert à grands frais leur « costume
de dispensaire », leur « chapeau de dispensaire », mais très vite, elles
étaient prises de grippes, de névralgies imaginaires et se plaignaient des «
tracas de dispensaire ». Je ne les revoyais plus, et il me fallait tout
réorganiser.
— Tu vas te crever, Nicole, me dit Marie, inquiète. Tu ne peux pas être
partout.
— Mais non, penses-tu ! À quoi sert-on, sinon ? On ne peut pas se
prétendre humaniste sans se dévouer effectivement à son prochain. Toi-
même, tu es catholique, non ? Ne méprises-tu pas les bigotes qui se
contentent d’une messe dominicale et de trois sermons bien pensants ?
Quelques francs généreusement alloués lors de la quête, et ça y est, elles se
sont acheté une conscience. Ce sont les mêmes comédiennes qui me lâchent
!
Marie sourit.
— C’est vrai, tu as raison. La seule joie qu’on ait, c’est de pouvoir se
regarder en face.
Et, se relevant les manches, elle ajouta :
— Allons, je ne peux rester sans rien faire quand j’ai devant moi une si
grande personne.
La consultation quotidienne était gratuite. Ceux qui se croyaient malades
avaient droit à une auscultation. S’il s’avérait qu’ils étaient tuberculeux, ils
étaient immédiatement pris en charge, suivis jusqu’à leur domicile et
conseillés jusqu’à leur guérison. Les enfants les plus exposés à l’infortune
étaient envoyés dans des colonies de vacances, à la mer ou aux champs. Des
secours alimentaires et des vêtements étaient distribués aux familles. Mais il
fallait surtout éduquer les gens, et nous eûmes affaire à de brûlantes
déconvenues : me revient en mémoire le jeune Félix, ce garçon de seize ans
qui aurait pu être sauvé de la maladie par un séjour au grand air, que nous
payions… et que la mère refusa !
— Suis désolée, docteur, mais s’il part, mon Féfé, qui c’est qui m’aidera
? C’est beau de lui proposer des vacances, tandis que je me crèverai. Pour
sûr, je veux pas finir sur le trottoir. Et pis, ma foi, je sais pas qui voudrait de
moi, à c’te heure.
— Il a besoin d’être soigné, madame. Cela ne vous coûtera rien. Et il
vous reviendra ragaillardi.
— Non, non. On s’en sort bien comme ça. La toux, ça dure pas.
— Réfléchissez, au moins !
— Oui, oui, on va faire ça. On réfléchit.
Chaque jour, je guettais Félix et sa mère parmi les nouveaux patients.
Entre deux examens, je jetais un œil dans la salle d’attente, qui ne
désemplissait pas. Puis je retournais à mes distributions de conseils et de
crachoirs. Ici, un marchand de colle s’étranglait, la gorge remplie de
mucosités et de sang ; là, un étameur à chaque quinte dévoilait son corps
malsain et enfiévré ; un couple de chiffonniers de Saint-Ouen, bercé par le
ronronnement du gaz, s’endormait par terre. Tous ces petits métiers,
officiant pourtant à l’air libre dans la rue, se mouraient de la saleté de leur
ville, d’une voirie trop peu nettoyée, délétère et viciée par les germes.
Albert Robin venait régulièrement. Je n’avais pas le temps de
m’entretenir avec lui. Il s’arrêtait en silence devant certains malades pour
les observer, les considérait longtemps, sans même les toucher, attentif
seulement au son rauque ou caverneux de leurs râles dissonants. Puis il
grattait son crâne dégarni en prenant des notes et repartait sans bruit.
J’espérais toujours revoir Félix. Toujours je surveillais. Mais je n’avais
de visite que le discret docteur Robin, qui évoluait furtivement comme une
souris muette. Et Marie bien sûr, qui apportait son concours dès qu’elle le
pouvait.
Or, un après-midi, au milieu de la grisaille et du dénuement de mes
patients, j’eus la surprise de voir arriver mon bon docteur au bras… de
Liane ! Ils étaient tous les deux comme au café-concert, riant, gloussant,
jacassant, même.
Elle promenait dans son sillage un entêtant parfum de violette et
d’héliotrope qui se répandait à chacun de ses mouvements.
— Je vois votre étonnement, ma chère Nicole, me glissa-t-elle en
caressant son long sautoir. Mais Albert est, disons… un homme que j’ai
plaisir à connaître. Discutant, nous avons compris que vous étiez une amie
commune. Je voulais vous voir dans vos œuvres. Vous êtes décidément
quelqu’un.
Robin s’approcha, disert, accort, méconnaissable :
— Ah, Nicole, Nicole ! Je puis vous appeler Nicole, n’est-ce pas ? Quel
travail vous accomplissez ! Je n’ai jamais eu le temps de vous le dire, mais
vous remplissez votre mission à merveille !
— Eh bien… merci… mais je…
— Albert, interrompit Liane, ne pourriez-vous pas autoriser Nicole à
laisser sa tâche un instant pour prendre le thé avec nous ?
J’étais déçue.
En pensée, Liane rejoignait mes dames du dispensaire. J’avais
l’impression qu’elle se trouvait ici comme à la ménagerie du Jardin des
Plantes. C’était sa distraction. J’étais sa distraction. Elle s’était bien définie.
Féministe d’alcôve. Et malgré moi, je la jugeai tout à coup moins belle, trop
fardée, griffée par les ongles du faux-semblant, artificielle.
À cet instant, une femme noire et puante, hirsute, qui tenait davantage de
la goule que de l’être humain, entra en hurlant.
— Vous m’l’avez tué ! C’est vot’faute ! Pourquoi, de Dieu, pourquoi
vous avez pas insisté ? c’est pas moi, l’docteur ! Fallait insister, moi je
savais pas ! Il est mort, à c’t’heure ! Vous entendez ! Mort, qu’il est, nom de
Dieu ! Et moi, j’a plus rien !
Nous étions pétrifiés. Liane, indisposée par l’odeur de la créature, avait
porté un mouchoir à sa bouche. Robin ne comprenait rien. La mère de Félix
se tenait devant nous, déchet vivant rattrapé par la fatalité : ne voulant
laisser partir le maigre salaire que lui rapportait son fils, elle l’avait
condamné.
C’était démoralisant. Nos initiatives sociales étaient louables mais
insuffisantes. Il fallait que les Français pussent modifier leur hygiène, leur
alimentation, leur habitation, leurs conditions de travail, tout en somme.
Mais la misère les gouvernait, qui rendait tout impossible. Marie et moi
rêvions d’un projet de loi visant à instituer des préventoria sur l’ensemble
du territoire, piètre pansement pourtant indispensable.
Nous étions loin de nous douter que le pire restait à venir.
_______________
1. Émilie-Louise Delabigne, dite Valtesse de La Bigne (1848-1910) : célèbre demi-mondaine parisienne ayant inspiré la Nana de
Zola.
2. Albert Robin (1847-1928) : médecin, fondateur avec Jacques Siegfried de l’Office antituberculeux de Beaujon.
Paris, juin 1919
Une mouche distraite et imprudente est venue se prendre dans la toile. Un
vrombissement d’ailes se fait entendre. Il m’arrive aux oreilles comme un
hurlement de désespoir. Hélas, ce cri m’est familier. Tellement familier…
Ils étaient si nombreux à vouloir mon aide, à réclamer un peu de
soulagement, à supplier, à vociférer vainement dans le malheur… Le bruit
d’une mouche devient celui d’un peuple de damnés qui me hante et revient
à chaque fois… Je tente de me concentrer sur le silence qui m’environne,
d’écouter le rien. Mais Paris force la fenêtre de ma chambre, par la bouche
d’une ménagère qui beugle sa hargne et jure, déchaînée. Son mari, ivre,
tempête à son tour, plus fort, et elle de riposter, s’égosillant comme une
furie. Des histoires de beuveries, de cocufiages à répétition, que sais-je…
L’impudeur d’une chamaillerie de caniveau. Oh, il faut que cela cesse…
Je tente de sortir de mon lit. La tête me tourne… Je fais quelques pas,
suivie par Dun qui ne se résout guère à me laisser tranquille. Belle Dun,
pardon, pardon ma chienne, je ne pourrai te promener ce soir… Je
m’accoude au balcon et regarde un instant le couple, qui vomit sa chicane
aux yeux des badauds amusés… Tous deux titubent, elle gênée par un corps
trop gros, lui par trop d’alcool de mauvaise qualité.
Je tourne l’espagnolette et m’assieds sur un fauteuil. Mais, je le redoutais
: les souvenirs, d’abord poussières éthérées, m’assaillent comme une nuée
de taons. Comme des balles.
6
UN ÉTÉ 14
— Les hommes… toujours à vouloir la guerre… comme si on n’avait
pas assez de raisons de mourir ! Non, il faut qu’ils s’en rajoutent. C’est à
n’y rien comprendre. La paix est si belle, si fragile !
Marie crachait rageusement des volutes de fumée dans l’air. Elle
arpentait la pièce, hors d’elle. Renée, marmoréenne amazone, la suivait de
ses yeux gommés et charbonneux :
— On ne peut pas aller contre. Et c’est heureux. Le patriotisme doit
l’emporter. Devrait-on reculer contre l’Allemagne, comme en 70 ?
Sommes-nous des pleutres ? Non, nous devons faire le guerre, protéger le
nôtre pays. Et puis venger Jaurès.
— Jaurès défendait la paix ! Ils l’ont tué ! Et maintenant quoi ? L’Europe
s’embrase ? Enfin, Nicole, dis quelque chose, aide-moi !
Je réfléchissais. Peu m’importait le conflit mondial qui s’annonçait.
Égoïstement, je pensais à mes deux jeunes frères, qui étaient mobilisables.
— Moi aussi, j’aurais voulu la paix. Mais je ne me fais plus aucune
illusion.
Marie eut un geste d’impatience. Renée reprit :
— Garde ton énergie et ton colère ; je gage que ces prochains mois, tu en
auras bien besoin.
— Enfin, ce n’est pas pour demain, tout de même.
Malheureusement, si.
Le 2 août, les murs de Paris furent tapissés d’affiches annonçant la
mobilisation générale. Déjà, des troupes en partance pour le front défilaient
sous nos fenêtres. Les pantalons rouges des fantassins faisaient dans le
paysage des taches vives et joyeuses, qui rappelaient les drapeaux et les
œillets des baïonnettes. Le sol était jonché de bouteilles, de tessons de
verre, et de fleurs écrasées.
Marie avait dormi chez moi : encore en camisole, nous regardions
ensemble, du haut du balcon, le monde se mettre en branle pour courir à sa
perte. Les gens criaient « Mort aux boches ! », braillaient des chants
patriotiques qui se mêlaient au son du tocsin. Il faisait bon ce matin-là. Et
cette douceur sonnait comme une cruelle ironie.
Inquiète, je vaquai à ma toilette. Mais soudain, alors que je me passais de
l’eau sur la gorge et le visage, Marie tapa à la porte de ma chambre.
— Nicole ! Tu ne voudras jamais le croire ! Sors, sors de là tout de suite
!
— Attends donc, je ne peux tout de même pas sortir à moitié nue…
— Viens ! s’époumonait-elle. Immédiatement !
Continuant à tambouriner aveuglément, elle manqua de me frapper.
— Regarde… c’est tout bonnement ahurissant !
Elle me tendit un papier. Le docteur Gérard Mangin y recevait l’ordre de
rejoindre le 20e régiment de marche, à l’hôpital militaire de Bourbonne-les-
Bains.
— Mais…
— Gérard !… Gérard !… bégayait Marie. Ce devait être ton prénom mal
écrit sur les listes de médecins de l’Assistance publique. Gérard pour Girard
! Mais ils sont fous ! Qu’est-ce qu’ils s’imaginent ? Qu’une humaniste de
gauche comme toi va se mettre à la disposition du ministre de la Guerre ?
Foutaises ! Déchire-moi ça tout de suite, Nicole.
J’étais abasourdie. Mon destin, par le biais d’une stupide faute
d’orthographe, m’offrait encore de m’engager dans une voie nouvelle. Une
voie incroyable et inédite pour une femme.
Marie s’animait mais je ne l’entendais plus, submergée par mille doutes.
Étienne, d’abord. Partir au front, c’était risquer ma vie. Avais-je le droit de
me mettre ainsi en danger ? Et puis que deviendrait le préventorium ? Qui
prendrait ma suite ? Pouvais-je laisser mes malades, moi qui les suivais
avec tant de zèle ? Enfin, comment serais-je accueillie par des généraux,
des officiers ? J’avais vaincu sans trop d’efforts les intellectuels avec mon
savoir, mais nos armes étaient les mêmes. Que ferais-je face aux rudesses
des soldats ? L’armée ne comptait pas de femmes. Comment y faire sa place
? Aurais-je assez d’aplomb ? Ces questions m’agitaient. Il me fallait un
temps de réflexion. Mais ce temps, je ne l’avais pas. Peu à peu, la voix de
Marie refaisait surface :
— La messe est dite. Tu me connais, je suis une vraie féministe, mais la
guerre est une affaire d’hommes. Exclusivement. Si les femmes
commencent à donner du crédit à ce genre de chose et, pire, à y participer,
c’est la mort de la civilisation !
J’hésitai :
— Au contraire… Cette faute d’orthographe est peut-être
providentielle… C’est peut-être l’occasion de montrer qu’une femme
médecin a sa place sur le front. Ne dois-je pas contribuer à l’effort de guerre
? S’il y a bien un endroit où je pourrai aider, c’est là-bas !
Marie était mortifiée. Elle choisit de se calmer :
— Nicole, tu n’as pas ta tête. Tu as mal dormi, l’actualité te perturbe et
c’est normal. Je vais te faire un bon café. Nous parlerons après. Pas de
précipitation.
Elle m’installa sur une chaise, s’assit face à moi, maternelle, et
commença de me sermonner avec tendresse, développant point par point
son argumentaire :
— Écoute, primo, pense à ton enfant. Partir, c’est l’abandonner.
Secundo, combattre la tuberculose, qui est un mal national, est tout autant
un devoir patriotique que de monter au front. Beaujon a besoin de toi.
Tertio, la femme se doit de construire, d’être dans l’action positive et de
donner naissance à de belles démarches. La guerre, c’est la conquête
violente de territoires, c’est la recherche de la destruction, c’est le pillage,
c’est la mort. Tu n’as rien à faire là-bas, avec des militaires épais qui, de
toute façon, te rejetteront.
Intérieurement, je me disais que Marie, en amie véritable, avait soulevé
une par une toutes mes inquiétudes. Et je savais qu’elle disait vrai. Mais une
partie de moi se cabrait, prête à relever ce défi inespéré, presque curieuse et
avide de nouvelles perspectives.
— Je ne ferai pas la guerre, Marie. Je ferai ce que j’ai toujours fait :
soigner le mal et guérir les plaies de ceux qui souffrent. Le préventorium
tournera très bien sans moi. Et puis, comme les soldats, j’aurai des
permissions, ainsi je pourrai voir Étienne. Ce ne sera l’affaire que de
quelques mois, on sait tous que ces hostilités ne dureront pas.
Marie s’était levée. Elle marcha jusqu’à la table et prit un cigare, qu’elle
brisa entre ses doigts. Je l’entendis m’administrer ce coup terrible, qui tenait
en quatre mots :
— En voilà, une mère…
Mon cœur se fendit. J’étais comme assommée.
— Tu dis ? « En voilà, une mère » ? C’est donc ce que tu penses de moi
? Je ne suis pas une bonne mère ?
— Oh, mais non… répliqua-t-elle, gênée. Enfin, tout de même…
— Tout de même quoi ? Crois-tu que parce que je travaille, parce que je
me donne aux autres à longueur de journée, crois-tu que je ne sois pas une
bonne mère ? Aurait-il fallu que je reste cloîtrée, avec un homme infidèle
qui me rendait malheureuse ? Transmettre à mon fils qu’une femme doit se
sacrifier ? Qu’est-ce que tu y connais, toi ? Tu n’as pas d’enfant. Ta liberté,
moi, je l’appelle solitude !
Marie se mordit la lèvre et soupira. Je l’avais perfidement touchée et
déjà, je regrettais.
— Excuse-moi, Marie. Pardon.
— Non, tu as raison. Je n’ai pas d’enfant et c’est un choix que je paye
chaque jour. Jusque dans une conversation avec ma meilleure amie.
— Je ne le pense pas. C’est juste que… je ne suis pas…
— … une mauvaise mère ? Non. Bien sûr que non. Mais je suis à court
d’arguments pour te garder. Encore hier, tu ne la voulais pas, la guerre.
— Non que je la veuille, mais aujourd’hui tout est changé. Vais-je rester
à l’arrière quand les hommes de notre pays vont partir risquer leur vie ? Ils
ont mon âge !
— Les gradés s’apercevront de leur erreur, ils verront que tu es une
femme. Je ne te donne pas deux jours pour revenir. Ils s’excuseront et te
renverront dans tes pénates.
— Là, je te rejoins. Il faudra batailler pour leur faire admettre qu’un
médecin est un médecin.
— Ah ! triompha Marie.
— Et s’ils cèdent… dis-je, s’ils me laissent pratiquer en faisant fi de
mon sexe, peux-tu t’imaginer quelle victoire cela sera pour le féminisme ?
— Tu es une mule. Une mule fantastique mais une sacrée mule. Tu as
déjà choisi. Et je ne peux rien y faire.
Elle tomba dans mes bras, je me blottis dans les siens. J’étais seule, moi
aussi. Ma vie de réussites et d’opportunités professionnelles permanentes ne
pouvait me faire ignorer cette réalité, cet échec profond. J’étais seule.
Je retournai à ma toilette. À mesure que je tressais mes cheveux, il
semblait que le fatras de mes idées se mettait en bon ordre. Je ne pouvais
pas reculer, l’occasion de me dépasser était trop belle. Même si c’était une
fuite, alors je fuyais de façon remarquable.
Je m’habillai et entrepris d’écrire une longue lettre à Étienne. Je ne
pourrais pas lui dire au revoir ; je préférais cela, car le voir m’eût sûrement
empêchée d’aller plus avant. Il était à vrai dire la seule raison qui freinait
mon enthousiasme. Mais si André avait été un mari défaillant, je lui
reconnaissais le mérite d’être un excellent père. Je savais que je pouvais
partir tranquille.
Je couchai tout mon amour sur le papier, me forçant à conserver un ton
léger, exigeant de mes mots qu’ils sourissent, ne laissant aucune place à
l’inquiétude. J’appelai la chance et le bonheur à l’aide. Je les voulais anges
gardiens de mon fils le temps de mon absence. Je glissai dans l’enveloppe
ma chaîne dorée et rassemblai quelques affaires dans une vieille valise.
— Marie, je crois que je suis prête…
Ni elle ni Renée ne purent aller contre ma décision. Elles
m’accompagnèrent à la gare de l’Est à contrecœur. Tout Paris était dans la
rue, dans une agitation sans trouble, sans cris, inquiétante. Sur le chemin,
nous fûmes les témoins d’une scène effroyable : rue Soufflot, une foule de
passants furieux saccageait la brasserie Muller, sous l’œil complaisant de la
police, qui laissait faire. Le patriotisme virait au chauvinisme haineux.
J’étais écœurée. Renée maugréait :
— Voilà, c’est ça, le guerre. Il y aura des morts et des blessés, pour sûr,
mais il y aura surtout le bestialité de l’homme, qui deviendra inhumain.
Paris, juin 1919
À mesure que passent les heures et que refluent toutes ces réminiscences,
je pense à demain.
Que restera-t-il de toi, Nicole ? Se souviendra-t-on de ton histoire ? J’ai
eu le plus beau terrain d’expérience qui soit pour illustrer mon attachement
au féminisme. De cela, je puis me targuer. Je n’aurai pas été une meneuse,
mais enfin, en empiétant sur les terres des hommes, j’aurai montré que tout
est possible.
Je sais bien ce que certaines prétendent : que je suis allée contre le
caractère féminin, et que j’ai copié l’homme. Que c’est une démarche de
vaincu. Je sais néanmoins avoir bouleversé la conscience de ceux que j’ai
croisés, et qui me jugeaient.
J’ai coupé les chaînes de fleurs de mon mari, et les chaînes de fer de mes
supérieurs.
Même si j’ai frappé dur et fort, je n’aurai pas été de ces féministes
sectaires que les gens regardent avec goguenardise et dont ils se moquent
car elles n’ont rien de modéré et de crédible.
J’ai tout été : la femme, le médecin, l’amante, l’épouse, la mère. Et mon
affranchissement, je l’ai transmis à toutes celles qui m’ont côtoyée.
Loin de brailler à tout va que je n’étais pas d’accord, comme tant d’autres
le font sans jamais rien construire, j’ai agi.
Je peux m’endormir avec la satisfaction de la tâche accomplie.
7
BOURBONNE-LES-BAINS
Je connaissais Bourbonne pour être une ville d’eaux agréable, abritée des
vents, environnée de forêts. Elle possédait un casino, un théâtre, des salons
de jeu et de lecture, de luxueux hôtels pour les curistes, et surtout un hôpital
militaire thermal, le plus vieux de France, auquel on avait adjoint une belle
installation balnéaire et un institut de physiothérapie où l’on soignait la
goutte, les rhumatismes, les scléroses. C’était là-bas que j’étais attendue.
Sur la route, je songeais tristement aux ravages que cause une guerre et je
ne doutais pas que la beauté des lieux pût être anéantie en un instant. À quoi
ressembleraient dans quelques jours ces paysages boisés ? Que
deviendraient tous ces jolis sentiers plantés de marronniers centenaires ?
Seul le soleil brillerait toujours. Il se moquerait bien de nous tous…
Le train roulait sans réfléchir.
Je me retrouvai bientôt à bon port, devant le bâtiment des officiers, dont
l’imposante architecture martiale était tempérée au loin par la présence
d’une adorable petite église médiévale. J’avançai d’un pas décidé dans les
allées de l’hôpital, sous les regards étonnés et les sifflements des soldats
ahuris.
Lorsque je pénétrai dans le bureau du médecin-chef Demangeot, celui-ci
me tournait le dos, jambes écartées plantées dans le sol, absorbé par un
événement du dehors. D’un geste du bras, il me fit signe d’approcher sans
toutefois daigner m’accueillir de visu :
— Entrez, cher confrère, entrez. Donnez-moi un instant que je surveille
ces empotés… Ah !… Ce n’est pourtant pas si difficile de décharger un
camion, que diable ! Sont-ils maladroits… Voilà… doucement… C’est
enfin terminé !… Oui… Bien !
Et soudain, il me fit face. Je crus le voir défaillir. Aussi blanc que sa
blouse, il roulait des yeux stupéfaits :
— Mais… Madame, qui vous a permis ? Qui êtes-vous ?
— Ma foi, cher confrère, le médecin que vous attendiez.
Il leva les bras au ciel. À l’étonnement succédait un mécontentement
profond, qui faisait tomber les barrières de la politesse la plus élémentaire.
Le bonhomme déversait sa frustration en oubliant ma présence.
— Une femme ! On m’envoie une femme ! C’est une mauvaise blague !
Enfin, j’attendais un homme ! Une femme… Que vais-je faire d’une femme
ici ?
Il fit une grimace.
— Écoutez, tranchai-je sans me démonter, voici ma lettre de service. Le
temps n’est plus ni aux préjugés misogynes ni aux chinoiseries
administratives. Vous avez besoin d’un médecin, je suis là.
Il y eut un silence pesant. L’homme refusait de se laisser convaincre et
cherchait sans l’admettre un moyen de m’évincer.
— Hum… Je dois tout de même vérifier certains détails. On ne peut pas,
comme ça, du jour au lendemain, vous attribuer un poste… Bref, allez donc
vous promener, et revenez en fin de journée… Nous aviserons.
Je savais que, si je lui obéissais, il s’arrangerait pour me faire renvoyer.
Je devais lui tenir tête.
— Monsieur, je ne sortirai pas de ce bureau sans avoir la certitude que
vous validez ma lettre. On ne ferme pas la porte à celui qui se propose pour
aider dans la guerre. Me refuser ma place, qui est légitime, c’est aller contre
les intérêts de notre patrie. Que demain l’on apprenne que vous m’avez
contesté le droit d’exercer et de sauver les enfants de France, et je ne donne
pas cher du reste de votre carrière.
Demangeot me lança un regard noir. Je ne doutais pas un instant qu’il
tenterait par la suite de m’écarter de mes fonctions. Mais pour l’heure,
j’étais bien là, gênante, insupportable, sûre de moi.
— Bon… Puisqu’il le faut… Cependant, je vous avertis : vous vous
trouverez dans la situation d’un infirmier de deuxième classe. Vous aurez
droit à la gamelle, au tabac et au prêt quotidien d’un sou par jour.
Je ne pus contenir mon étonnement :
— Comment !? Alors que je suis médecin, tout comme vous l’êtes ?
— C’est à prendre ou à laisser. Vous êtes libre de partir, ajouta-t-il avec
un sourire mauvais, espérant sûrement que ces conditions déplorables
auraient raison de mon entêtement.
— Libre de partir, mais fière de rester. Comptez-moi dans vos rangs.
Je venais de gagner ma première bataille, non moins difficile que celles
qu’allaient livrer nos soldats.
On m’installa dans une chambre ridicule, carrelée, peinte à la chaux,
agrémentée d’un lit de sangle mal équilibré et d’une chaise dépaillée. Je
déballai mes quelques affaires, tout en pestant intérieurement sur
l’irrévérence crasse avec laquelle était traitée la femme, où qu’elle fût. Puis
je sortis. J’avais besoin d’air.
Mes pas me portèrent sur la rive d’un ruisseau, près d’une place entourée
de hauts tilleuls. Leur dôme de feuillage dessinait de vastes cercles d’ombre
sur le sol et les bancs. Quelques mères et nourrices y surveillaient leurs
bambins jouant au cerceau, à la toupie ou au fusil de bois. La terre exhalait
le doux parfum des fleurs dont elle était recouverte. Il y avait là un
colombier au faîte duquel des pigeons au col irisé s’envoyaient leurs
langoureux roucoulements. Je montai jusqu’au château pour jouir de la vue
sur Bourbonne et sur la vallée de la Borne. Et je jouis en effet, l’expression
était bien choisie, en contemplant la région de ma hauteur. Je surplombais
cet hôpital qui me résistait, et symboliquement cela signifiait beaucoup.
Je revins à ma chambre sous un ciel roussi d’à-plats fauves et mordorés
qui préfigurait par ces couleurs ardentes les grands incendies de la guerre.
Je tentai d’ouvrir ma porte. Elle était bloquée. Impossible d’insérer
correctement la clé, qui ne rentrait qu’à moitié. Je jetai un œil par le trou de
la serrure et remarquai qu’elle était obstruée par ce qui semblait être un bout
de carton. Instinctivement, je me redressai et regardai autour de moi.
Personne. Je retirai alors une de mes épingles à cheveux, dont je comptais
me servir comme d’une aiguille, mais je ne parvenais qu’à enfoncer
davantage la pièce. Un grincement de poulie se fit entendre, qui clairement
se rapprochait. Je me redressai à nouveau et le grincement de poulie éclata
en une kyrielle de rires discordants. Du bout du couloir, sortant de derrière
un mur, cinq soldats jubilaient de leur bonne farce en se tapant sur les
cuisses.
— Oh, allez, pardonnez-nous, madame, c’est pas bien méchant. C’est,
comme qui dirait, un p’tit peu de bizutage. Faut voir ça comme ça. On a su
que vous alliez être un genre de médecin, vous êtes nouvelle, c’est la raison
pour. Vous êtes qu’une femme, alors c’est pas du lourd, juste une petite
galéjade de rien.
Impassible, je ne bougeais pas et ne disais mot.
— C’est la tradition, faut pas le prendre pour vous… hein ?
Je restai stoïque, dans une raideur solennelle glaçante. Tous à présent,
décontenancés, penauds, se justifiaient.
— L’armée, la médecine, oh quoi, le bizutage, vous savez bien qu’il est
partout…
— Ben oui, faut pas nous en vouloir. Enfin, dis quelque chose, toi,
c’était ton idée !
— Messieurs, dis-je soudain, des hommes, j’en ai fréquentés, vous
pouvez me croire. Bêtes, méchants, arrogants, prétentieux, lâches, le style
était toujours le même. Vous ne dérogez pas à la règle.
— Oh là, madame…
— Docteur. Je suis le docteur Mangin, pas un simple conscrit qui rejoint
vos rangs. Le bizutage, j’y ai déjà eu droit aujourd’hui, avec l’accueil
humiliant que m’a fait le docteur Demangeot. Initiée, croyez que je l’ai été.
Je vous saurais donc gré de libérer sur-le-champ ma serrure et de me traiter
avec les mêmes égards que l’homme qui dirige votre hôpital.
J’étais assurée qu’une telle démonstration de force me vaudrait tout
autant un respect chargé de crainte que les foudres médisantes et les
moqueries ; l’estime serait difficile à conquérir.
Tel était le destin de la féministe : se faire sa place et partant, se faire
détester. La femme ne pouvait se contenter d’être femme si elle voulait
qu’on la considérât. C’était ainsi depuis la nuit des temps et le siècle qui
s’annonçait, porteur de progrès scientifiques indéniables, restait sur ce point
préhistorique.
Une semaine plus tard, Marie m’écrivait pour me dire que l’une de ses
amies de longue date, l’éminente Madeleine Pelletier1, avait proposé ses
services dans une unité médicale sur le front, puis en tant qu’infirmière.
Elle avait été refusée de la manière la plus grossière qui soit.
Je ne le savais pas encore, mais je serais l’unique femme médecin de
l’armée française.
_______________
1. Madeleine Pelletier (1874-1939) : première femme française diplômée en psychiatrie, féministe militante, journaliste.
Paris, juin 1919
Quand la nuit paraît, et que toute lumière s’évanouit au profit d’une
lactescence bleutée, je songe à Dieu. À nouveau, ce soir, je ressasse des
pensées blasphématoires et impies.
Dieu, dont j’ai suivi les commandements toute ma vie durant, Dieu de
miséricorde, je ne crois pas en toi.
J’ai été charitable, persévérante, généreuse, bienveillante, attentive,
résiliente, courageuse. Mais je ne crois pas en toi. Tu m’as d’abord volé ma
mère et mon frère. Et par la suite, j’ai vu trop de misère et d’injustices, trop
de mourants et de vies fauchées pour me convaincre que tu existes. Tant de
fois, la Mort m’a souffletée au visage cependant qu’elle m’arrachait un
malade ou un blessé.
Il n’y avait rien, il n’y aura rien. Et entre les deux réalités de ce néant
infini, une vaine tentative pour laisser une trace de soi.
Comme j’ai sommeil… de plus en plus sommeil.
Renée le disait si joliment en relevant ses longs cheveux de soie : « Nul
n’a le droit d’être inutile. » J’aurai suivi ce précepte à la lettre sans jamais
faillir, animée par la nécessité d’agir. C’était mon ivresse. Mon oubli. Je
retourne à présent à mon lit, vacillante…
8
« NUL N’A LE DROIT D’ÊTRE INUTILE »
C’était la guerre.
Il fallait installer un hôpital temporaire. Nous n’avions guère de choix.
Ce ne pouvait être que dans l’établissement dédié encore hier à la cure et au
thermalisme. Mais tout manquait : les médicaments, le matériel chirurgical,
les lits…
Je n’avais même pas d’uniforme, le statut de femme médecin étant
inconnu. J’en informai Demangeot car, si j’acceptai un salaire de misère, au
moins tenais-je fermement à ne pas être confondue avec une midinette
fraîchement débarquée.
— Écoutez, Mangin, me dit-il au comble de l’exaspération, il faudra
faire avec, nous ne pouvons pourtant pas vous inventer une tenue. Voilà
bien des préoccupations de femme que de chercher à tout prix à se bien
nipper !
— Docteur, avec tout le respect que je vous dois, il va falloir cesser de
me considérer uniquement comme une femme, de ne me juger que par mon
sexe. De la même façon qu’un général est habillé comme un général, il faut
que je sois habillée comme un médecin. Il y va aussi de votre crédibilité.
Voudriez-vous qu’il se murmure que vous avez recruté, je ne sais pas,
moi… votre sœur, votre voisine, ou pire, votre maîtresse, afin de vous
seconder ?
Il réfléchit en se grattant le menton. Cette idée le dérangeait, qui touchait
à sa réputation.
— Bien… Revenez cet après-midi. Nous tâcherons de trouver quelque
chose.
Lorsqu’il me convoqua à nouveau, je remarquai sur son bureau un tas de
vêtements froissés. Je sus immédiatement que j’avais gagné.
— Le service de l’Intendance vous a déniché cette tenue. Alors oui, ne
commencez pas à vous plaindre, c’est l’uniforme des doctoresses de
l’armée anglaise. Nous n’avons que ça.
J’attrapai ma veste, ma jupe et plantai ma casquette sur ma tête. Je
rayonnais.
— Femme et Britannique, me voilà doublement un intrus. Nous dirons,
comme dans la multiplication de deux négatifs : cela s’annule. Je suis
pleinement des vôtres, désormais.
Le mot ne fit pas rire mon collègue, qui me congédia assez fraîchement.
Durant les jours qui suivirent, je me souviens d’avoir tenté de m’occuper.
J’essayais de faire de la stérilisation dans un four de boulanger, des attelles
avec des treillages ou de vieilles boîtes, je m’efforçais de transformer un
lieu de villégiature en structure hospitalière. Mes infirmiers m’avaient
rapporté que Demangeot riait de toutes mes initiatives. Il qualifiait mon
emballement de « bien féminin ». Je le laissai à son esprit étriqué et
misogyne. Je pressentais qu’il fallait préparer l’endroit car les hostilités
allaient commencer et bientôt, il ne serait plus temps.
J’avais raison. Le soir du 9 août, le capitaine entra dans ma chambre sans
frapper :
— Il faut aller à la gare ! Un convoi arrive, avec une bonne centaine de
réfugiés civils !
Une bonne centaine de réfugiés civils…
Ma première image de la réalité de la guerre, ce fut celle-là : un train
gigantesque de wagons de marchandises, un train fantôme aux airs
d’apocalypse évacuant non pas cent, mais 1 073 blessés graves, dont la
plupart intransportables.
Nous étions partout : à l’intérieur du train qui, préparé dès avant le
conflit, constituait bien mieux que notre hôpital improvisé un véritable
dispensaire roulant ; sur le quai, où des hommes recevaient les premiers
soins sur des brancards ; dans les ambulances, qui venaient chercher les
soldats les plus mal en point. Nous ressemblions à une fourmilière affolée
dans laquelle un géant malfaisant avait donné un formidable coup de pied.
C’était le chaos et nous luttions pour la vie, déterminés, forcenés, aveugles.
Je me souviens de mon premier patient. Blond comme un angelot
d’Épinal, il m’arriva délirant, fiévreux, les cheveux collés par la sueur et le
sang. Il se tordait de douleur, possédé. Il appelait sa mère. Il n’avait pas
vingt ans et se nommait Auguste. Sa jambe présentait les signes évidents
d’une gangrène gazeuse. La zone infectée, enflée, trahissait l’avancée
fulgurante de la maladie. Le mollet était d’un vert noirâtre et déjà, on
pouvait voir sur la peau abîmée des bulles de gaz et des vésicules
caractéristiques, desquelles s’écoulait un pus nauséabond. L’amputation
régulière1 d’emblée était inévitable. Je n’étais pas chirurgien mais ce genre
de considération n’avait désormais plus lieu d’être. Je me devais de tout
faire, dans l’urgence, et sans trembler. Nous n’avions que de la morphine, et
en faible quantité. Il faudrait nous en contenter. Et c’est ainsi qu’au milieu
des cris et de la confusion, dans une odeur fétide mêlant le vomi, la crasse
et les matières fécales, je procédai à ma première opération. Auguste s’était
évanoui. Il venait d’entrer, comme nous tous, dans l’une des plus
douloureuses nuits de l’Histoire.
Une semaine plus tard, les blessés affluaient à la suite des combats de
Schirmeck, de Baccarat, de Rambervillers, de Sainte-Marie-aux-Mines.
Nous devions de surcroît assurer le service médical civil de vingt-cinq
villages des Vosges et de la Haute-Marne. J’accouchai dans une grange
abandonnée une jeune femme, Jeanne, qui fuyait devant l’invasion. Je la
trouvai accroupie, les pieds sous les fesses, baignant dans ses urines, hurlant
de douleur, grelottant malgré l’étouffante chaleur et la moiteur des lieux,
tenant la main de sa sœur Clémence qui ne parvenait pas à la calmer. Nous
arrivâmes non sans mal à l’allonger. Je profitai de cet instant pour faire une
exploration exacte de l’enfant. Il me fut extrêmement facile de reconnaître
que c’était le côté gauche qui se présentait. La position du corps rendait
l’accouchement impossible. Je n’avais que deux partis : changer la position
de la tête ou aller chercher l’enfant par les pieds. Je saisis le crâne avec la
main et le soulevai légèrement, mais les proportions m’apparurent fort
étranges. Je compris la gravité du problème et m’en ouvris à Clémence, qui
s’impatientait et commençait à douter de mes compétences :
— Je crains que le bébé, en plus de mal se présenter, ne soit
hydrocéphale, ce qui va compliquer fortement mon travail.
— Hydro… quoi ? Elle accouche quand, Jeanne ? Pourquoi vous l’aidez
pas ?
— Je ne peux rien faire de plus. Il faut attendre.
Je transpirais, l’air était irrespirable. Chaque cri me hérissait. Malgré mes
manipulations, Jeanne ne parvenait pas à se délivrer de façon naturelle. Elle
se raidissait vainement, s’épuisait, les mains crispées ; elle n’expulsait que
du sang, et des glaires. Je devais garder mon sang-froid. Clémence, de plus
en plus nerveuse, entrevoyant une issue funeste, se mit en colère :
— Enfin quoi, vous êtes médecin ? Faites quelque chose, au nom de
Dieu ! Vous voyez bien qu’elle souffre !
— Je vous en prie, arrêtez. Vous avez raison : tout cela n’est pas normal.
Mais faites-moi confiance.
Les circonstances l’exigeaient, je décidai de me servir des forceps. Je les
introduisis avec précaution mais tous mes efforts gradués et réitérés
restèrent inutiles.
— Clémence, je ne vous mentirai pas. Il s’est écoulé trop de temps pour
que nous espérions sauver le bébé.
— Voilà ! la voilà votre science ! Cristi ! Pourquoi est-on allés vous
chercher, vous ? Vous êtes… vous n’êtes que… On ne fait pas confiance à
une…
Elle ne put finir. Jeanne était tombée en syncope, plongeant subitement la
grange dans un silence assourdissant. Les nerfs de Clémence lâchèrent. Elle
se mit à pleurer en s’arrachant les cheveux. Il me fallait à présent ranimer
Jeanne et procéder en toute hâte à une céphalotomie. Alors je durcis le ton.
— Clémence, cessez. Il faut sauver votre sœur. Êtes-vous d’accord avec
cela ?
— Oui, bien sûr que oui… bredouilla-t-elle. Faites ce qu’il faut mais
sauvez-la.
— Ce que je vais vous dire est dur à entendre. Il me faut sectionner la
tête du fœtus mort, afin de l’extraire. Le bassin de votre sœur est trop
étroit… Comprenez-moi, c’est important. Écoutez-vous ?
— Oui… Sauvez-la. Oui… répondit Clémence, hagarde.
Elle était sans forces. Je dus rassembler les miennes pour ce sauvetage
macabre. Jeanne y survécut.
Au soir de cette journée de cauchemar, je m’écroulai sur mon lit,
exténuée. Des apparitions fantasmatiques fluctuaient au-dessus de moi.
Elles figuraient des morceaux d’enfant.
_______________
1. Amputation faite au-dessus du foyer, en tissus sains.
Paris, juin 1919
C’est une plaque en argent toute simple, d’une beauté que je ne saurais
décrire. La France y est représentée, casquée de son bonnet phrygien et
d’un coq belliqueux qui regarde le levant. Elle est enserrée par un rameau
d’olivier et par deux dates énormes : 1914 et 1915. Au-dessus d’elle, on
peut lire « Glorieux ». Et plus bas « Épidémie de fièvre typhoïde, épidémie
de dysenterie, Verdun ».
Jamais je n’ai reçu de distinction, elle est la seule, mais pour rien au
monde je n’en voudrais une autre.
« À la doctoresse Girard-Mangin, médecin-major, ceux qui lui doivent la
santé, ceux qui lui doivent la vie, ceux qui lui doivent l’honneur. Des
hommes du 164e, du 166e, du 366e, du 51e, du 9e chasseurs, du
18e chasseurs ».
Sans cérémonie, bardés pour les uns de leurs uniformes crottés, pour les
autres de leurs vieux pyjamas, pour tous de leur magnifique joie de
survivre, je les revois, mes typhiques, m’offrir cette gratification. Où et
quand avaient-ils pu la faire frapper ? Je l’ignore. Mais ils étaient allés
également chercher dans l’œuvre de Rudyard Kipling cette citation qu’ils
avaient fait graver et dont ils affirmaient en plaisantant que Kipling l’avait
écrite pour moi. « Certains hommes ont un rayonnement tel qu’il se
communique à leurs compagnons pour les encourager ou plus justement
pour les ennoblir, même lorsque leurs propres nerfs sont parvenus à leur
extrême limite de tension et qu’ils sont épuisés de fatigue et dévorés par la
fièvre. Leur secret ne s’apprend pas. »
Combien de fois ai-je lu ce texte, seul ornement de ma chambre ? Je n’en
ai aucune idée. Mais il me semble qu’il fait désormais partie de moi.
9
DE BOURBONNE À GLORIEUX
Bien que travaillant d’arrache-pied jusqu’à seize heures par jour,
ignorante des opérations militaires, je trouvais le temps de continuer ma
correspondance avec Marie.
Elle me racontait Paris dans la guerre : les services publics complètement
désorganisés, les boîtes à ordures sur les trottoirs, les stations de métro
fermant les unes après les autres, le ravitaillement de plus en plus rare, les
mises à sac et les pillages… Toutes les boutiques encore ouvertes se
justifiaient d’être françaises afin de ne pas subir les rapines. On apposait des
fanions tricolores, des cartes d’électeur, ou des affiches annonçant « je suis
berrichon, je suis auvergnat, je suis un médaillé de 1870 ».
L’Union avait constitué quarante-trois équipes volantes composées
chacune d’une infirmière-major et de cinq infirmières et les avait déployées
sur tous les points de France. Une œuvre nouvelle avait été fondée, celle du
Vestiaire des blessés, destinée à assurer un habillement complet et
confortable aux convalescents revenant de la guerre. Chacun faisait ce qu’il
pouvait.
Marie et Renée avaient rejoint le dispensaire antituberculeux du docteur
Guinon1 et commençaient de s’interroger sur l’aide à apporter aux femmes
des soldats mobilisés.
Moi, je décrivais ma vie à Bourbonne, le compagnonnage compliqué des
hommes mais surtout les expériences vécues avec ceux que je tentais de
sauver. Des soldats d’un genre nouveau nous étaient amenés, des recrues
terrifiées, au bord de la folie, que la peur poussait à se mutiler. Plaies par
balles, absorption de pétrole, brûlures après l’application d’acide, ils ne
reculaient devant rien tant l’épouvante était grande. Mais si nous avions
ordre de les soigner, nous devions aussi les signaler pour insubordination.
C’était un déchirement auquel je ne pouvais me soustraire et que j’avais
besoin de raconter.
J’envoyais dès que possible des lettres à Étienne. Il adorait la lecture et
aimait à me réciter avec exaltation ses dernières trouvailles littéraires.
Ainsi, venant de découvrir les beaux mots de Colette, il partageait dans ses
missives des extraits choisis des Vrilles de la vigne et de La Vagabonde qui
venaient me toucher droit au cœur. C’était dans ces moments bénis que je
m’autorisais à pleurer en silence ; cela me délassait. Tout ce que j’avais vu
d’horrible dans la journée s’évanouissait. Il n’y avait plus ni coliques, ni
moignons de mains infectés, ni viscères, ni tétanos, ni visages emportés par
des éclats d’obus. Il n’y avait plus que l’immortalité et la musicalité des
phrases, qui amenaient vers un ailleurs inconnu, improbable. La poésie me
rendait à mon bonheur d’antan, quand j’allaitais mon fils nouveau-né au
coin de l’âtre.
La nuit continuait de ne rien me valoir. Elle faisait naître les doutes et les
angoisses. La nuit, j’avais peur, j’étais faible. Il fallait fermer les yeux, se
laisser porter vers des ténèbres dont on ne savait rien. La nuit, petite chose
fragile et naïve, vermisseau écrasé au talon, je pensais à André qui m’avait
abandonnée, et cette épine n’en finissait pas de me transpercer. Atrocement.
J’avais beau tenter de me raisonner, rien n’y faisait.
Le matin me sauvait heureusement et, dès que le jour se levait, je
revenais à mes malades sans me poser plus de questions.
Je haïssais Demangeot. Il avait octroyé une chambre seule à une
infirmière, évidemment pour satisfaire ses besoins. La pauvre subissait
devant nous des privautés de langage et des claques sur les reins qu’elle
faisait mine d’accepter en plaisantant.
Demangeot refusait les blessés grièvement atteints, gardait les
convalescents le plus longtemps possible pour s’éviter un surcroît de travail
et conservait la feuille des urines huit jours pour nous empêcher de faire des
sortants. C’était un porc et un fumiste.
Pour ma part, j’étais inquiète des responsabilités que j’assumais à titre
quasi gratuit. Non que je craignisse de voir mes deniers personnels fondre
comme neige au soleil, mais je ne me résolvais pas à continuer la chirurgie
improvisée. Je ne supportais pas l’idée de mal faire, ou de faire
médiocrement. Et puis, j’étais spécialiste des maladies contagieuses. Là
étaient ma vraie place et ma réelle utilité.
Le 1er octobre 1914, j’eus l’occasion d’exposer mon cas au docteur
Delorme, inspecteur général de passage à Bourbonne.
— Ce n’est pas un caprice, docteur, mais bien une requête sérieuse et
tout à fait cohérente. Je sais que nous manquons cruellement de chirurgiens,
mais convenez que les maladies contagieuses peuvent emporter bien plus de
soldats qu’un tir allemand. La mobilisation immédiate n’a pas permis
d’écarter les hommes affaiblis. Un tuberculeux dans un régiment, la
promiscuité, la saleté, les crachats, la mauvaise alimentation… en quelques
jours, c’est l’épuisement. Vous en amènerez la plupart à l’hôpital,
condamnant ainsi les lits dont nous avons besoin pour les blessés véritables.
Pour beaucoup, ce sera la mort. Dois-je continuer ?
L’inspecteur Delorme était intelligent. Il n’avait rien à voir avec les
rustres qui m’entouraient.
— Vous avez pleinement raison. Il vous faudra encore patienter quelque
temps, mais d’ici un mois au plus tard, vous serez affectée en qualité de
médecin traitant auxiliaire à Verdun. D’ailleurs, ajouta-t-il, certain de me
faire une faveur, c’est un secteur très calme. Il ne s’y passe rien. Vous serez
un peu préservée.
Et l’ordre arriva en effet le 1er novembre. J’avais enfin une
reconnaissance d’autorité. Toutefois, aucun décret ne permettant ma
nomination à titre militaire et aucune autorité civile ne pouvant me faire
admettre dans cette région, je serais assimilée à une infirmière, dont je
recevrais la solde et les indemnités en nature. C’était déplorable mais je ne
me plaignais pas. J’allais enfin pouvoir exercer mon métier, le vrai.
Je fus aussitôt affectée à l’hôpital des contagieux numéro 7, situé entre le
fort de la Chaume et le village de Glorieux. J’y reçus un accueil sans grande
surprise :
— Vous… vous êtes une femme ?
Je commençais à me lasser un peu de cette remarque, toujours la même.
— Il semblerait. Vous m’en voyez désolée, mes parents m’ont ainsi faite.
— Mais je ne peux pas vous garder. Rendez-vous compte ! Croyez-vous
que nous sommes dans un salon de thé ? Une boutique de chapeaux ? Ici,
madame, c’est la vermine, c’est la gale, c’est la tuberculose, la fièvre
typhoïde ! Faites l’ange blanc2 si ça vous amuse, nous en manquons et cela
rassure les hommes. Mais le médecin… non !
Ce « non » eut raison de ma courtoisie :
— Il devient fatigant et même insultant d’avoir à se justifier à chaque
fois. Je ne tolérerai plus d’être insultée. J’ai ici un ordre signé qui résume
mes études, ma thèse, mon expérience dans les dispensaires et mes
dernières semaines dans cette guerre. Je ne viens pas vous demander ma
place. Je viens vous en informer.
Ma ténacité dérangeait les hommes. Et qu’ils fussent hommes de science
n’y changeait rien. Je ne pus rester. On me détacha avec trente infirmiers
dans des baraquements de planches sordides entre Troyon et Les Paroches.
Je devais juguler une épidémie de typhoïde, aidée d’un sergent et de douze
infirmiers. J’étais mise à rude épreuve, les malades affluant sans cesse sous
les bombardements continuels des avions. Mais les mots du médecin de
Glorieux ne me quittaient pas, qui attisaient ma soif de triompher de cette
sottise ancrée : « Croyez-vous que nous sommes dans un salon de thé ? »
Cuistre. Et lui, croyait-il que je baisserais les bras quand on avait tant
besoin de moi ?
Bien des hommes auraient abandonné ce poste. Les dysentériques se
vidaient. Nous vivions dans des relents d’excréments morbides qu’il était
impossible de contenir. Certains patients demeuraient prostrés, soit
traumatisés par la dureté des premiers combats qu’ils venaient de traverser,
soit parce que l’infection leur enlevait toute force. D’autres se plaignaient
de violentes céphalées, d’autres encore gémissaient, pris par des fièvres
telles qu’elles les privaient de conscience. Malgré tout, j’essayais d’avoir un
mot encourageant pour chacun de mes malades. Ils m’apprenaient les
conditions lamentables dans lesquelles ils vivaient chaque jour au front.
Certains remerciaient le Ciel d’avoir été contaminés.
— Je veux plus y retourner. Ça pue, on bouge sans arrêt, mes copains
sont tombés et il a fallu les laisser là, dans la boue et dans la merde, au
milieu des bruits de balles qui fusaient et du vacarme des obus. On aurait
dit… comme des hurlements de monstres énormes, madame. Ils se foutaient
de nous. Ils nous faisaient crever en nous déchirant les oreilles et les tripes.
Jamais de repos… Avancer, toujours… On devait se faire dessus, pas le
temps de faire des feuillées. Et… y a eu ce puits… Cette eau empoisonnée,
c’est le bon Dieu qui nous l’a donnée !
Il riait au Seigneur qu’il invoquait, dans une vision intime, invisible,
lénifiante. Effrayante.
— Nous allons vous soigner, Joseph. Vous serez bientôt sur pied.
Ses grands yeux verts plongèrent dans les miens en souriant, mais entre
eux et moi se tendait déjà un voile opaque, légèrement vitreux. Il se
mourait. Et en guise de requiem crépitaient les fusils.
— Allons !… Allons, Joseph ! Restez avec moi ! Joseph !
— J’y retournerai pas… non…
Sa tête roula doucement sur la couverture et un mince filet de sang sortit
de sa narine pour se répandre en fins méandres jusque dans la lividité de
son cou.
Combien de Joseph, jeunes et vigoureux, allaient être ainsi sacrifiés ?
Plus tard, quand le laboratoire du Val-de-Grâce commença à envoyer les
doses de vaccins, il fallut se mettre aux injections. Ce n’était pas sans
danger : nous n’étions pas à l’abri d’accidents nerveux ou cardiaques. Les
soldats ne voyaient d’ailleurs pas d’un bon œil cette mesure de santé qu’on
leur imposait. Beaucoup perdaient connaissance, vomissaient, souffraient de
myalgies sévères…
— Moi, vous m’approchez pas, avec vot’ seringue. J’ai bien vu le
résultat, sur mon copain Louis ! Tout enflé, qu’il était. Et pis, il m’a dit qu’il
devait en refaire un autre. Passque, en plus de ça, c’est pas une, mais deux
piqûres qu’il faut ! Ben non merci !
— Léonard, soyez raisonnable. En ne vous soignant pas, vous vous
condamnez, mais vous condamnez aussi vos camarades.
— Je mourrai à la guerre, frappé par les boches, mais certainement pas
passqu’une bonne femme m’aura foutu des saloperies dans le sang.
Je soupirai. Idiotie et misogynie rimaient ensemble, je ne m’en étonnais
plus. Il fallait sévir.
— Vous mourrez à la guerre, mais à l’isolement, dans une baraque de
planqués, coupé de tout et de tout le monde parce qu’il ne sera même plus
possible de venir changer vos draps souillés d’ordures. C’est bien votre
choix ?
— Ben… je…
— Cessez vos enfantillages, à présent. Agissez en soldat, pensez à la
communauté. Nous avons tous peur, nul ne saurait dire ce qui attend notre
pays. Alors chacun doit œuvrer à son petit niveau. Vous êtes malade,
soignez-vous, guérissez et retournez vous battre.
Je le vaccinai posément. Puis, tandis qu’il baissait la tête, piteux, j’ajoutai
avec verdeur :
— Et si vous en réchappez, souvenez-vous seulement que c’est une «
bonne femme » qui vous aura tiré d’affaire.
Combien de fois encore aurais-je à inoculer, plus que du remède, de la
tolérance ?
Le soir, couchée sur mon brancard, bercée par le bruit de la pluie au
milieu des cafards qui rentraient par les fissures du bois, je lisais les
quelques lettres de Marie qui me parvenaient. J’y appris le désespoir de
Liane, qui venait de perdre son fils dans la Somme au retour d’un vol de
reconnaissance. Elle avait été admise dans une maison de santé, dévastée
par la peine.
Était-ce la fatigue ? L’idée que moi-même, je pourrais un jour être
séparée à jamais de mon Étienne ? Il faisait un froid glacial, humide, qui
pénétrait les vêtements jusqu’aux os et nous consumait. Je ne sentais rien.
_______________
1. Georges Guinon (1859-1932) : médecin-inspecteur de l’Office public d’hygiène sociale du département de la Seine, investi dans
la lutte contre la tuberculose.
2. Surnom des infirmières durant la Grande Guerre.
Paris, juin 1919
Mon oreille siffle et bourdonne. Ces acouphènes, soudain, se
métamorphosent en voix de sirènes. Inflexions douloureuses empreintes de
la nostalgie douce-amère des temps heureux.
Te souviens-tu, Nicole, lorsque tu n’étais encore qu’une petite fille, de tes
courses folles dans les champs de Véry ? Les premiers jours de vacances,
Mamie Philbert t’accueillait toujours en Parisienne, avec cette déférence
que s’imposent les gens de province face à ceux de la capitale. Mais très
vite, tu soulevais tes jupes, appelais les garçons du village et partais
crapahuter dans l’enchevêtrement feuillu des arbres comme une
sauvageonne. Déjà, tu étais pirate et chevalier. Déjà, tu n’avais pas peur de
décider de ta vie imaginaire et de tes jeux d’enfant.
« Nicole, Dieu du ciel, regarde l’état dans lequel tu t’es mise…
Échevelée comme une diablesse, la robe déchirée et les genoux saignants.
Est-ce bien raisonnable ? »
Maman chérie, si j’étais restée raisonnable, crois-tu que j’aurais été
heureuse ? Tu m’aurais donné une poupée, j’aurais abandonné à regret mon
épée de bois, mis fin à mes escarmouches, et j’aurais été une autre. Merci,
chère Maman, d’avoir affiché l’air ennuyé de circonstance qu’ont toutes les
mères du monde en voyant leur progéniture revenir de leurs turbulentes
récréations. Merci de t’en être tenue là et d’avoir permis que je sois moi-
même. Plus tard encore, lorsque j’étais élève au lycée Fénelon, tu venais me
chercher par le bateau-mouche avec Maurice et Marcel. Le trajet sur la
Seine était un voyage. Les péniches montaient et descendaient, par le seul
mouvement du courant, aidées parfois des hommes et de leurs gaffes
gigantesques. Plus loin, sur les quais, les grues déchargeaient le sable, le
charbon, les fûts de vin, une remorque tirait de lourds chalands. Là encore,
un vieillard harponnait les chiens crevés et toutes les épaves qui avaient
pour lui un peu de valeur. Des gens se baignaient.
C’est toi, ma chère maman, qui décidas de notre déménagement.
— J’ai trouvé un appartement rue du Pont-de-Lodi. Ce sera pratique,
pour les études de Nicole. Nous garderons Saint-Maur et toutes nos
vacances seront à Saumur, mais la chose est entendue : le progrès de la
science se construit à Paris. Ma fille doit y être.
De cet appartement me reste le souvenir de nos toilettes à l’eau glacée et
surtout l’odeur du café grillé dont la grande boutique d’un négociant en
huile, savon et café parfumait toute la rue. Et en filigrane, toujours, l’image
de ma mère soucieuse du bonheur des siens.
Ta maternité bienveillante me renvoie à la mienne…
10
À L’ARRIÈRE
Octobre 1915 m’offrit deux satisfactions dans ce monde qui s’effondrait.
Tout d’abord, j’obtins de mes supérieurs la nomination tant attendue de
médecin-major. Elle n’était pas usurpée et constituait une véritable victoire.
Et puis, pour la première et seule fois de la guerre, j’eus quinze jours de
permission. Je n’avais guère envie de me reposer, mais il me fallait voir
Étienne.
Je l’avais quitté plus d’un an auparavant et il était devenu un bel
adolescent au visage de fille. Lorsque je le vis, notre étreinte dura de
longues minutes, pendant lesquelles toutes les terribles images des derniers
mois s’envolèrent. Je n’avais pas besoin d’amour tant que l’amour de mon
fils existait. Il pouvait pleuvoir des bombes, tant que je le portais au fond de
moi, je ne risquais rien.
Nous passâmes une après-midi délicieuse au café de la Paix, environnés
d’officiers élégants et de belles dames gantées et parfumées. La vue de ces
militaires sans taches, dans cet univers de miroirs et de banquettes en
velours, avait je ne sais quoi de dérangeant, mais je ne voulais pas gâter
mon plaisir d’être là. Je me laissais griser par la voix d’Étienne. Il me
parlait, me parlait encore… et toujours de Colette. Colette qui était venue
jusqu’à Verdun pour rejoindre clandestinement son mari, et pour chroniquer
la guerre. Colette qui, de sa plume délicieuse, offrait dans Le Matin ce
qu’elle appelait ses « Contes des mille et un matins », racontait des attaques
en forme de feux d’artifice aux lumières boréales et poétisait tout ce qu’elle
croisait. Par elle, Étienne imaginait les affrontements comme une histoire
exotique et lointaine, peut-être inventée. Je le regardais. Parfois me prenait
l’envie irrépressible de caresser l’ovale délicat de son visage et de peigner
ses boucles folles.
— Maman, faites-moi donc taire, allons ! Racontez à présent le front !
Êtes-vous heureuse ? N’avez-vous pas peur ?
Je ne voulais rien lui dire. Il était trop beau, trop sensible, trop étranger à
la réalité des choses humaines. Il n’aurait pas compris. Certains êtres ont
trop de grâce pour qu’on les mélange à la vie telle qu’elle est. Je fis l’effort
de sourire :
— Je suis bien à l’abri, tu sais. Verdun ne risque rien. Dans mes
maisonnettes, je soigne les blessés puis je les renvoie.
— Mais les grenades ? Les obus des boches ? Certains hommes
reviennent si abîmés, si laids… C’est à se demander quelle sera leur vie
maintenant.
Je devins grave :
— Étienne, un homme qui a combattu a droit à tous les honneurs. Ne
t’attarde jamais sur la laideur des cicatrices. Cette laideur t’offre la liberté.
Ne la critique pas et ne laisse personne la critiquer.
Je n’avais guère inculqué de leçons à mon fils durant son enfance, mais
quand l’occasion se présentait, je ne manquais pas de le faire.
— Vous avez raison, ma chère maman, pardon. D’autant que, dans peu
de temps, il me faudra sûrement partir, moi aussi.
Mon sang se glaça. Je choisis de ne pas répondre à cette abominable
affirmation, comme si l’ignorer pouvait d’un seul coup la réduire à néant.
Étienne soldat ? Jamais. L’image était si insupportable que je prétextai une
obligation et me levai.
Mes genoux flageolants peinaient à me porter. J’avançais, chancelante.
Les feuilles mortes, mises en danse par les tourbillons du vent, frissonnaient
sur le pavé. Un orage éclata soudain. Alors je me pris à courir, comme
fouettée par une horde de visions dantesques qui resurgissaient. Auguste,
Jeanne, Joseph… toutes ces jeunesses martyrisées… et puis le tonnerre du
canon, les shrapnells meurtriers… Fallait-il que, même ici à l’abri, le feu du
Ciel se déchaînât ?
Je rejoignis Marie qui m’attendait chez elle. Elle me reçut, trempée et
grelottante.
— Nicole ! Mais tu vas attraper la mort ! Viens donc te réchauffer et te
changer.
Elle jeta un châle sur mes épaules et me frictionna vigoureusement. Elle
me faisait du bien. Avec elle, je m’autorisais à avouer mes fragilités.
Ceux qui me côtoyaient me voyaient comme un petit bout de femme à
poigne, jolie blonde qui ne s’en laissait pas conter, médecin capable de tenir
tête autant à l’homme qu’à la maladie. Mais je portais le masque de ceux
qui trouvent indécent de se plaindre quand autour d’eux le malheur est plus
grand. J’étais pudique, cependant muselée surtout par mes patients.
Ce jour-là, pourtant, j’avais à me livrer, plus que jamais. Je le fis dans les
larmes, avec toujours la persistance de cette idée qui me minait : mon
enfant, un jour, peut-être, là-bas. Je me lançai dans une indispensable
logorrhée. Les mots se précipitaient. Je devais dire ce que j’avais vu.
— J’ai… j’ai l’habitude de soigner la fièvre typhoïde. Du moins,
l’habitude, sinon assez de distance en moi pour ne pas en être effrayée.
Mais… il m’a fallu dans l’urgence m’occuper de pathologies nouvelles. Je
me faisais à leur atrocité, seulement… je ne supporte plus leur injustice.
— Que veux-tu dire, ma belle ? Calme-toi…
Je continuai, ahanante, envahie par l’indignation.
— Aucun mal n’est mérité, et… je sens que… cette guerre est tellement
inutile… c’est ça qui est injuste. Tout le monde s’épuise et s’entretue, pour
rien. Je soigne des horreurs.
— Je croyais que tu n’avais en charge que les typhiques… ils ne doivent
pas être mélangés aux autres, non ?
— La confusion de la guerre fait sauter toutes les règles. Crois-tu que je
puisse refuser des malheureux que l’on me confie parce que tel poste de
secours ou tel hôpital croule sous les blessés ? Ils arrivent grouillants de
poux et de vermine, mais ça, ce n’est rien. J’ai soigné des œdèmes de pieds
si avancés que les ongles et même les doigts tombaient ; on aurait dit des
éponges purulentes. La peau et les tendons se détachaient… Et les mains ?
Parce qu’il y avait aussi les mains… Quand on songe à tout ce que peut
construire une main humaine. Tout ce que les mains fabriquent et tout ce
que les mains racontent… Quel gâchis… Des mains vernissées, momifiées,
noires, déformées, juste bonnes à être coupées. Et puis, après, il y eut une
nouveauté. Une gradation dans l’horreur. Les Allemands se sont mis à
utiliser des gaz.
— Mais comment… ?
— Des gaz. De différentes sortes, j’imagine, car les décès n’étaient pas
systématiques. Et les séquelles variées. Certains toussaient pendant un
temps, puis se calmaient. On se préparait à les laisser partir et soudain ils
vomissaient du sang et mouraient en quelques minutes par asphyxie. Pour
d’autres, c’était la gangrène pulmonaire, d’autres encore devenaient
aveugles, paralysés ou mangés de tics nerveux qui leur donnaient l’air de
pantins désarticulés…
Il me fallut près d’une nuit entière pour déverser devant Marie le flot
d’histoires, d’absurdités, d’abominations, de désillusions. Je ne pus
m’endormir qu’à l’aube, sans même avoir pris le temps de me déshabiller.
En me réveillant vers midi, je trouvai Marie fumant, visage fermé. Elle
froissait le journal sans relâche, comme pour en abroger les mots.
— Ces salauds… Ils ont fini par la tuer… Quels salauds… Tu as raison,
c’est une vraie putain de guerre !
L’esprit tout embrumé, ignorante de ce qui avait fait l’actualité ces
derniers mois quand je n’avais pour seuls compagnons que des mourants,
j’interrogeai Marie :
— Mais qui ? Qui ont-ils tué ? De qui parles-tu ?
— Elle était infirmière. C’était une espionne. Enfin… une résistante.
Elle avait aidé des centaines de soldats belges à s’évader. Encore une
femme qui en imposait…
Je me sentais honteuse de ne rien savoir.
— Elle s’appelait Edith Cavell. Je suivais l’affaire de près. Je ne pensais
pas qu’ils la condamneraient à mort, ces fumiers. Et tu sais quoi ? La
pauvre s’est évanouie devant le peloton d’exécution. C’est un salopard
d’officier qui lui a brûlé la cervelle alors qu’elle était à terre ! Voilà les
boches ! Voilà des hommes d’honneur ! Ils devront répondre de ce crime,
ces charognards !
Les jours qui suivirent se passèrent dans une dimension étrange, dans
laquelle il n’était pas agréable d’évoluer. La vie civile n’avait pas les
rigueurs du front, mais elle semblait comme… intoxiquée. On ne parvenait
plus à profiter, à s’enthousiasmer. On ne s’en sentait pas le droit.
Sourire aurait été une trahison.
Paris, juin 1919
Je ne suis pas l’araignée, je suis la mouche.
Je me débats, je ne suis pas bien, prisonnière d’un entre-deux. Moi qui ai
tant fui le repos, je sens que je me laisse aller. Mais j’ai si peu l’habitude…
Des spasmes nerveux font tressaillir mon corps, qui refuse tout
relâchement, toute inertie.
Non, finalement, c’est entendu, je ne dormirai pas. Il ne faut pas. N’ai-je
pas un voyage à préparer ? Une tournée de conférences à assurer dans le
monde entier ?
Je me relève avec difficulté. Il faut tenir.
Je dois parler du rôle des infirmières pendant la Grande Guerre. En parler
au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, aux Indes, en Afrique du
Sud… Et je suis couchée ? Que m’arrive-t-il ? Aurais-je donc perdu la tête
?
Le sommeil ne me prendra pas. Non.
Ne jamais baisser sa garde… Souviens-toi de Jean, Nicole. Le moment
promettait d’être beau, tu avais lâché prise. Ne jamais lâcher prise. Ne
jamais s’autoriser à abandonner le contrôle des choses. Sinon…
11
JOYEUX NOËL
Noël approchait.
Ce deuxième hiver n’avait pas été rigoureux. Il avait été pluvieux, ce qui
était pire. Nos murs suintaient, des gouttes d’eau glacée traversaient le toit.
Je n’avais plus sous ma responsabilité que 188 typhiques, et une dizaine de
blessés à qui on n’avait pas pu trouver de place à l’hôpital. Nous attendions
la livraison de quelques mets de fête, pour remonter le moral des troupes.
Jean, un de mes infirmiers, avait, sans en parler à personne, mis une
annonce dans La Vie parisienne pour tenter d’avoir une marraine. J’aimais
beaucoup Jean. C’était un gros garçon poupin qui me rappelait mon frère
Maurice. Il se donnait tout entier aux malades, jamais ne rechignait à la
tâche et abattait le travail de deux à trois personnes. Solaire, il distribuait en
plus des soins une jovialité bienfaisante. Au matin du 24, il vint me voir en
se frottant les mains :
— Docteur Mangin, ce soir, ceux qui soignent vont faire bombance ! Il
va falloir nous aménager un petit endroit confortable pour célébrer Jésus.
— Nous essaierons de trouver des bougies, Jean, et vous pourrez faire
vos prières. Pour le reste, vous savez comme moi que cela reste très
sommaire, et nous partagerons les victuailles de nos patients.
Le visage de Jean s’éclaira d’un large sourire :
— C’est là que vous vous trompez, docteur ! Vous connaissez un petit
infirmier sympathique qui s’appelle Jean et qui a tellement de succès avec
les femmes qu’il a réussi à en séduire une à distance ! Et cette femme, c’est
elle qui va nous régaler ! Hein ? Qu’est-ce que vous dites de ça ?
Sa bonne humeur était communicative. Il continuait :
— J’ai des colis, docteur… Mais des colis !… Ah, on va envier ceux qui
soignent les contagieux, tout à l’heure ! Avec votre permission, je vais
m’occuper de notre repas. Victor prendra en charge mes malades pour un
moment.
L’après-midi se passa dans une ambiance surréaliste. La joie régnait.
Certains chantaient. La seule promesse d’un bon dîner avait effacé toute
morosité parmi mes hommes. Les malades aussi se réjouissaient du menu
qui les attendait. Un potage au tapioca, des croquettes Parmentier, des
haricots, une tranche de rôti de porc et un café.
Quant à Jean, il n’avait pas menti. Sa marraine, une charcutière
d’Hossegor, avait envoyé, pour quinze personnes, de la soupe à l’oignon, du
jambon de Bayonne, du boudin, des saucisses au confit d’oie et du fromage
de brebis. Nous nous étions installés sur une longue table. Une toile de tente
faisait office de nappe et, sans l’odeur toujours tenace des excréments et du
brûlé, nous aurions pu nous croire chez nous. Jean exultait. Il leva son verre
:
— Alors ? Qu’en dites-vous, docteur Mangin ?
— Je reconnais, Jean, que vous m’impressionnez. Trinquons à cette nuit
de trêve, et espérons que la fin des hostilités est proche.
— Les gars, trinquons surtout à notre bon docteur ! J’en ai pas vu de
plus courageux avant elle ! Elle en a plus que nous tous réunis ! Au docteur
Mangin !
— Au docteur Mangin ! Joyeux Noël !
La soirée fut belle. Les hommes dansaient entre eux, entonnaient des
chants d’église de leurs grosses voix de baryton… Un pauvre Sénégalais
blessé, épouvanté par le cinématographe que nous avions installé, se cachait
sous ses couvertures. Mes paupières, alourdies par la fatigue et trop de vin,
commençaient à se fermer dans une douce torpeur.
— Docteur Mangin…
— Hum ?
Un vieux soldat au képi troué se tenait devant moi, très troublé. Il se
découvrit avec maladresse, décidé à me dire quelque chose qu’il n’osait pas
formuler.
— Eh bien, mon brave ? Je vous écoute.
— Ben… voilà. Moi, je sais pas remercier, je sais pas discuter parce que
je connais pas bien les mots… J’voulais juste vous dire… Enfin… vous êtes
très dévouée pour les bonshommes.
Il me sourit. Deux larges fossettes creusèrent son visage, comme des
parenthèses d’euphorie. Je sentais les larmes me monter aux yeux.
— Vous savez, je ne fais que mon devoir.
— Non. Y a tous les gars qui le disent, que vous êtes une sacrée bonne
femme. Même ceux qui pensent que les jupons, à la guerre, ça encombre.
Les malades s’étaient rapprochés, un à un.
— Ce qu’Isidore essaie de vous exprimer, docteur, c’est qu’avec les
copains, on a un cadeau pour vous, quoi. C’est une plaque, comme une
médaille, en fait.
— Faudra pas faire attention, y a simplement monsieur Kipling qui a
écrit une phrase pour vous, et pis qui dit « les hommes ». « Certains
hommes ont un rayonnement tel qu’il se communique à leurs compagnons
pour les encourager ou plus justement pour les ennoblir, même lorsque leurs
propres nerfs sont parvenus à leur extrême limite de tension et qu’ils sont
épuisés de fatigue et dévorés par la fièvre », voyez ?
— On sait pas pourquoi qu’il a écrit « les hommes », pas vrai vous
autres ? Puisqu’il parlait du docteur Mangin.
Tous se mirent à rire. Isidore me tendit solennellement la plaque.
— Voilà. Vous saurez que « les hommes », c’est vous.
On se rendit à la messe de minuit. Mais alors que je m’apprêtais enfin à
me coucher, une plainte s’éleva. Je me précipitai. C’était Gustave, un
charpentier qui nous avait été amené la veille. Il avait reçu un coup de fusil
à bout portant et son visage était indescriptible. Ses dents avaient été
brisées, sa langue arrachée, ses lèvres déchiquetées et de son menton, il ne
restait qu’une sorte de cratère sanglant aux parois ravinées. Sa survie tenait
d’un monstrueux miracle. Il ne se décidait pas à mourir. Je m’assis près de
lui. Sa souffrance m’était intolérable. Il jetait des borborygmes, impuissant,
crevant de douleur, implorant Dieu ou diable de le soulager. On manquait
d’anesthésiants, mais je n’hésitai pas une seconde et lui injectai une forte
dose de morphine. J’attendis. Je m’assis auprès de lui et pour la première
fois, en tenant ses maigres doigts tremblants, je m’adressai au Seigneur et
appelai la Mort.
Le Seigneur m’entendit. Mais il dut vouloir faire du zèle. À 6 heures du
matin, nous fûmes secoués par un choc épouvantable, qui nous souleva sur
nos brancards. La baraque semblait avoir explosé. Comme après une
éruption volcanique, un linceul de cendres et de fumée nous recouvrait. Il y
avait tant de poussière dans nos narines et nos poumons qu’on aurait pu se
croire enterrés. Tout le monde criait. C’était la panique. Une mine venait de
sauter tout près. En titubant, à tâtons, je sortis jusqu’à la réserve d’eau. Des
formes fantomatiques allaient au hasard. Je donnais des ordres pour que
l’on rassurât les malades et surtout qu’on imbibât des linges pour les
nettoyer et les désaltérer. Ma gorge brûlait, je toussais, mes yeux pleuraient,
mais je ne pensais qu’à Gustave.
Me cognant partout, hébétée, je courus à lui. Il était mort. Enfin. Et au
moment où je voulus remercier Dieu d’avoir rappelé ce pauvre moribond,
un de mes infirmiers, Ferdinand, entra, blême :
— Pardon, docteur, mais c’est horrible…
— Quoi ?
— Je… c’est Jean…
Il se signa. J’aurais aimé que le temps s’arrêtât, que l’on pût tricoter une
autre histoire, avec des fils de destin tout différents.
— C’est que Jean, il était allé pisser… Il a sauté sur la mine…
Je serrai les dents et les poings.
— Où est son corps ?
Ferdinand fondit en larmes.
— Partout… Partout, putain… Y a des bouts de lui dans la terre,
derrière… et un peu plus loin…
Je ne le laissai pas finir. Pour lui, pour moi. Je reconstruisais
mentalement mon armure d’avant. Mon mur pour arrêter l’horreur. Pour
survivre.
— Bien. Ramassez ce qu’il reste du corps, retrouvez sa plaque. Nous
allons informer les autorités. Maintenant, reprenez le travail. Vérifiez l’état
de Blondegneux, celui de Butereau et assurez-vous que la fièvre de Wachin
s’est stabilisée.
Mes ordres étaient mécaniques, proférés sans émotion. Il fallait cela si
nous voulions avancer. Sinon, c’était la chute. Nous avions perdu sept
patients. Et Gustave. Et Jean. Et combien d’autres à venir ?
Plus tard, à l’heure d’une vague accalmie, je sortis marcher. Mes
godillots s’enfonçaient dans la boue. On aurait dit que la terre cherchait à
m’attirer vers ses profondeurs mais je lui résistais et toujours je marchais. Je
parvins aux lignes de barbelés, confins symboliques de notre territoire. Ils
avaient été arrachés et buissonnaient, ridicules. Un morceau de molletière
bruni par le sang pendait. Je demeurai là longtemps, face à cet entrelacs de
ferraille labyrinthique et ce bout de tissu qui dansaient ensemble dans la
bise glacée. J’y voyais la valse sardonique de la guerre qui emprisonnait
l’Homme.
Paris, juin 1919
Marche un peu, Nicole. Marche. Force-toi, remue-toi. La nuit est là, qui
t’observe avec son rictus démoniaque. Ah, tu ne l’aimes pas, la nuit, qui te
contraint à cesser toute activité, qui t’oblige à plonger dans les méandres de
ton être. Dans ces pensées que tu veux fuir… La tête me tourne… Quel
désordre, sur le tapis, sur mon bureau…
Tiens… Les Ailes rouges de la guerre… Verhaeren…
Vous ne reverrez plus les monts, les bois, la terre,
Beaux yeux de mes soldats qui n’aviez que vingt ans
Et qui êtes tombés, en ce dernier printemps,
Où plus que jamais douce apparut la lumière.
Il existe des hommes qui savent enchâsser l’horreur dans des vers
somptueux… Tout cela résumé en quelques quatrains…
Vos mères ont pleuré dans leur chaumière close ;
Vos amantes ont dit leur peine aux gens des bourgs ;
On a parlé de vous tristement, tous les jours,
Et puis un soir d’automne on parla d’autre chose.
Mais je ne veux pas, Moi, qu’on voile vos noms clairs.
Vous qui dormez là-bas dans un sol de bataille
Où s’enfoncent encor les blocs de la mitraille
Quand de nouveaux combats opposent leurs éclairs.
Non… moi non plus je ne veux pas vous oublier… La nuit ne
l’emportera pas… Je resterai éveillée… Je continuerai de me souvenir… Et
surtout, surtout de cette affreuse bataille…
12
VERDUN
Au début du mois de février 1916, une décision du Grand Quartier
général affecta le médecin inspecteur général Mignon à la direction des
Étapes et Services de la IIe armée comme médecin-chef de la région de
Verdun. Il se murmurait qu’une attaque allait avoir lieu. Mais la neige
tombait dru, qui allait forcément la compromettre.
Mignon ordonna d’évacuer tous les hôpitaux de la ville. Glorieux fut
vidé. Mes typhiques devaient être transférés sur l’HOE1 de Bar-le-Duc. Ce
fut à moi d’organiser l’évacuation. Je n’avais à ma disposition qu’une
ambulance et un soldat, Fouquet, qui était mon chauffeur.
— Ça va pas être bien commode, toutes ces rotations, docteur. Deux
cents malades, c’est pas rien, quand même.
— Vous n’en transporterez que dix-huit. Tous les autres sont alités et
trop gravement atteints pour qu’on les déplace. Je reste avec eux.
— Quoi ? Vous ? Mais… Vous êtes…
— Oh pitié, Fouquet, épargnez-moi ce constat d’imbécile. Voulez-vous
que je vous fasse la visite de ce cabanon ? Aurez-vous assez de courage
pour soutenir la vision de ce que je supporte depuis des mois ? Venez !
Allons, venez !
— Non, pardonnez-moi, je n’aurais pas dû sous-entendre…
— Venez, vous dis-je.
Il retira son calot et me suivit à contrecœur, regrettant déjà de s’être laissé
aller à ses idées reçues. Quant à moi, je ne voulais pas me lancer à nouveau
dans un panégyrique de la femme. Je savais que quelques mètres dans la
baraque auraient vite raison de mon énergumène.
Lorsqu’il entra, un haut-le-cœur lui fit porter sa main à la bouche. Mais il
se reprit et se mordit les lèvres ; sa virilité était en jeu. Il me suivait dans
l’allée centrale. Je ne voulais pas parler, et me contentais de hocher la tête
en direction des malades que je lui présentais. C’étaient des péritonites, des
hémorragies intestinales, des méningites cérébro-spinales. Ici, des visages
dévorés de purpura, là, des hommes délirants, bavant, proférant
d’incompréhensibles menaces et partout des selles, du sang… Fouquet tint
quelques minutes puis sortit en courant. Quand je le rejoignis, il s’était
vomi sur les pieds.
— Tâchez au moins d’avoir le cœur mieux accroché et de vous habituer
à cette odeur, mon garçon. Car ça, dans l’ambulance, vous n’y couperez
pas.
Le transfert des malades eut lieu sans trop d’encombres, bien qu’il n’y
eût qu’une route menant à Bar-le-Duc. J’accompagnai Fouquet pour son
premier trajet. Nous avancions au rythme des files ininterrompues de
véhicules qui transportaient des armes, du matériel et de la nourriture, au
son du mugissement continuel de la guerre et de ses bombardements. Les
fourgons au cul à cul semblaient de longs serpents futuristes dont les phares
trouaient l’obscurité.
Enfin, je restai seule avec mes dix infirmiers. Nous étions désormais
comme isolés du monde. Je devais couper le bois, et me lever tous les jours
à 5 heures du matin pour tirer les vaches, parfois sous un ciel embrasé.
Mais je n’avais pas peur. La peur, la vraie, celle qui vous frappe à grands
coups dans la poitrine, celle qui vous pétrifie de l’intérieur, celle-là devait
arriver quelques jours plus tard. Elle aurait les traits de l’offensive de
Verdun.
Le lundi 21, les attaques allemandes commencèrent. Des airs de fin du
monde. D’abord des obus sur la ville elle-même, éloignés et dont nous ne
souciions pas vraiment. Puis soudain ce fut un déferlement de feu, des
explosions sur le bois du Chauffour. Ceux-là nous éclaboussèrent de leurs
éclats et pulvérisèrent les vitres situées du côté de la route. Il fallait évacuer.
Je devais garder mon sang-froid. Nos patients étaient trop atteints pour se
préoccuper de ce bruit de bataille, mais les infirmiers, affairés autour du
matériel à emballer, ne pouvaient cacher leur angoisse. Je tentai de
téléphoner à Verdun-Fontaine, où l’arme du train avait un escadron
susceptible de nous convoyer. Personne ne répondait. Le vrombissement
des obus aggravait ma détresse. J’embrassai ma cour des miracles d’un
coup d’œil désolé. Transporter ces hommes ensemble, c’était prendre le
risque de contaminer leurs voisins ou de compliquer leur propre état. Les
laisser ici, c’était les condamner. J’appelai Fouquet :
— Nous n’avons pas le choix. Cette fois, il va falloir s’occuper de tout
ce monde. Vous en sentez-vous le courage ?
— Docteur, à vos côtés j’apprends ce qu’est le courage. Je ne pourrais
plus me regarder en face si je vous abandonnais aujourd’hui. Dussé-je y
perdre la vie, mais vous pouvez compter sur moi.
Fouquet roula durant vingt-six heures sur trente heures de service. Il
emmenait les typhiques à Maison-Rouge, qui de là étaient brancardés sur
les wagonnets du Petit-Meusien2 à destination de Bar-le-Duc. La chose était
loin d’être évidente car il n’y avait pas une route qui ne fût maintenant
encombrée de voitures sanitaires, de convois à chevaux, de camions, le tout
sous des déluges de mitraille et de fusées.
Le jeudi soir, je me trouvai uniquement avec quelques mourants et des
infirmes atteints de phlébites. Mais dans la nuit, les combats faisant rage, de
nouveaux blessés arrivèrent à travers champs. Ils avaient quitté à pied les
postes de secours. Certains étaient munis d’une fiche rouge3 d’évacuation
sanitaire, d’autres montraient juste leurs membres ou leurs visages abîmés.
C’était une pitié. Des chairs en bouillie, des cadavres vivants aux plaies
nues, qui boitaient, prenant misérablement appui les uns sur les autres, des
restes d’hommes déchirés, meurtris, poussés par l’espérance d’être enfin
protégés. Nous les dirigeâmes dans les baraques :
— Surtout, messieurs, ne vous couchez pas dans les lits. Attendez nos
consignes car tout est contagieux, ici.
Ces conseils étaient vains. Que valaient nos mises en garde face à
l’épuisement, au froid, aux traumatismes du dehors ?
André, Simon, Yves et Maximilien, poilus des régiments de la défense
mobile de la place forte, refusèrent de nous écouter et s’allongèrent sur les
brancards infectés.
Les autres s’entassaient dans le couloir pour se préserver de l’air gelé, qui
se faisait plus vif à mesure que la neige s’était remise à tomber. Nous
finîmes par les installer à peu près correctement. Ils racontaient de sinistres
choses : les premières lignes avaient été détruites par l’artillerie lourde
ennemie. Beaucoup de nos hommes avaient été écrasés ou ensevelis
vivants. Les plus chanceux se terraient dans des restants de tranchées. Au
bois de Consenvoye, les Allemands s’étaient servis de jets de liquide
enflammé, brûlant tout sur leur passage. Et toujours les pilonnages, les
armes suffocantes, les tirs de mitrailleuses… L’ennemi avait tout raflé.
J’écoutai à demi ces récits d’outre-tombe, non qu’ils ne m’intéressassent
pas, mais je devais donner les premiers soins aux blessés de la face.
J’accordai une attention toute particulière à Simon. J’avais fini par le
convaincre de se déplacer car il était trop fragile pour risquer en plus d’être
contaminé. Simon n’avait plus de mâchoire. Je l’opérai grâce à un cerclage
rudimentaire au fil métallique. Puis, épuisée, je m’isolai. Mais après
quelques heures d’une demi-somnolence, je fus réveillée par des bruits de
voix qui invoquaient Allah. C’étaient des zouaves et des Marocains blessés
sur la ligne de feu qui venaient remplir les vides de notre baraquement. Ils
prétendaient que le bois des Caures était tombé aux mains de l’ennemi et
que le colonel Driant avait été tué. Je n’en pouvais plus. Je m’activai sans
réfléchir, abeille lobotomisée, mue seulement par la conscience du devoir à
accomplir.
— Docteur, me dit l’un de mes infirmiers. Vous devriez tout de même
vous reposer. Si vous en venez à faillir, nous serons tous perdus.
— Vous avez raison, je ferai une petite pause ce soir.
Mais le soir vint et avec lui l’accident le plus grave que l’on puisse
imaginer : toutes les lumières s’éteignirent. Cette obscurité soudaine eut sur
les hommes un effet bien plus terrible que le grondement des bombes. Tous
hurlaient, appelaient leur mère, appelaient Dieu, ou m’appelaient. Mais que
pouvais-je faire ?
— Le centre de production électrique doit avoir été touché par des
projectiles.
— Que fait-on, alors ?
Nous n’avions rien : pas de bougies, pas de lampes à pétrole, pas de
lampes à huile.
— Il faut d’abord calmer tout le monde. Après nous verrons.
Et ce fut dans une obscurité totale que nous fûmes contraints de travailler
toute la nuit. Je sortis à de nombreuses reprises pour respirer l’air du dehors.
J’interrogeais l’horizon. Les bouches à feu laissaient des traînées
rougeâtres, éclairant pour un moment le ciel d’une lueur blafarde. Puis tout
retombait dans un noir d’encre. Les heures semblaient interminables.
Au matin, l’ordre définitif de repli du personnel nous parvint enfin.
J’étais rassurée pour mes infirmiers, qui se tuaient au travail, rassurée aussi
pour tous ces pauvres militaires qui rêvaient de rentrer chez eux. Mais neuf
malades, du fait de leur état critique, ne pouvaient absolument pas quitter
l’hôpital.
— Mangin, me dit l’inspecteur général au téléphone, vu la dangerosité
de la bataille, il est hors de question que vous restiez sur place. Autoriser ça,
c’est vous livrer aux boches.
— Je vous en prie, si vous les voyiez… Le transport les tuera.
— N’insistez pas, Mangin. Les ordres sont les ordres. Il s’agirait
d’apprendre à obtempérer. Surtout en temps de crise.
— Mais je ne demande rien ! Je veux juste rester avec eux et les soigner.
Je suis consciente des risques encourus. Croyez-vous qu’un chef
abandonnerait ses soldats sur le front ?
J’entendis le soupir de l’inspecteur et son air agacé.
— Hum… Je passerai tout à l’heure à la formation. Je jugerai moi-
même. Vous n’êtes pas possible, Mangin.
— Merci.
Je savais bien que, s’il se déplaçait, c’était pour se donner l’illusion que
la décision allait venir de lui. Peu m’importait. Lorsqu’il arriva,
accompagné du médecin-major de deuxième classe, j’étais résolue à tout
accepter pour obtenir ce que je désirais. Il fit le tour des lieux, suivi de deux
infirmiers volontaires à qui il semblait transmettre des directives. Puis il se
posta devant moi :
— Bon. Nous allons évacuer avec des autochirs4 venues tout exprès.
Nous partons à Baleycourt. Je consens à vous laisser ici avec vos neuf
malades. Voici les soldats Houzet et Aubert. Ils vous assisteront.
Et puis il ajouta, d’un ton moins brusque :
— Je dois reconnaître que pour une femme, vous êtes sacrément
vaillante.
Le médecin-major, les larmes aux yeux, me serra la main :
— J’ai une fille de votre âge. Je suis bien triste de vous savoir autant en
danger. Ne changerez-vous pas d’avis ? Il est encore temps.
L’inspecteur, qui n’aimait pas les effusions, coupa court :
— Bien. Mangin, je veux que vous placardiez sur le baraquement
l’écriteau « CONTAGIEUX ».
Je ne relevai pas l’ineptie d’une telle tâche, sachant que j’étais seule et
que mes malades étaient alités. Mais je ne voulais qu’une chose, que tous
s’en aillent et me laissent m’organiser.
Après leur départ, je crus pouvoir m’asseoir et souffler.
Malheureusement, les craintes du médecin-major se trouvèrent confirmées.
Alors que le calme régnait enfin dans notre abri, tranchant avec le fracas du
dehors, un tapage subit se fit entendre. Je tournai la tête. On enfonçait la
porte à coups de crosse. Je me levai, prête à tout pour défendre ceux que je
soignais. Trois officiers allemands se ruèrent, revolver au poing.
— Messieurs, dis-je fermement. C’est ici la demeure des infirmes et des
suppliciés. Restez où vous êtes.
Les officiers, surpris, se concertèrent un moment. Je les voyais me toiser
l’un après l’autre mais sur mon visage impavide, ils ne lisaient que
l’assurance et le courage. Peut-être rechignaient-ils à tuer de sang-froid une
femme. L’un d’entre eux s’avança et me dit en excellent français :
— Madame, nous sommes à la recherche d’un soldat ayant blessé une
sentinelle. Nous devons chercher si aucun homme valide ne se cache ici.
— Vous ne trouverez ici que neuf êtres humains moribonds, et mes deux
infirmiers.
— Laissez-nous fouiller, bitte, me répondit-il en me bousculant.
Ils se mirent à retourner les lits, faisaient claquer leurs bottes,
malmenaient les malades sans ménagement. Certains d’entre eux,
conscients mais vulnérables, pleuraient et gémissaient à la vue de l’ennemi
qui soulevait leurs couvertures, les mettait à nu, leur criait dessus. Alors,
folle de rage, j’intervins :
— Messieurs, s’il vous faut une vie humaine pour payer l’écorchure faite
à votre soldat, prenez la mienne. Mais c’en est assez de ce jeu stupide !
Tous ici sont innocents !
Les trois soldats s’arrêtèrent d’un coup. L’un d’eux s’approcha de moi.
Nous étions face à face, très près. Trop.
— Soldats, partez, maintenant. J’ai beaucoup de travail.
Je pouvais sentir son haleine.
— Du, eingebildete Gans. Ein Glück, dass du eine Frau bist. Sonst hätte
ich dir schon eins vor den Latz geknallt und dann hätte ich euch
geschossen, dich und deine Lümmel. Aber ich lasse euch lieber hier
sterben5.
Je n’avais pas bougé, inconsciente ou trop hardie, je ne sais pas. Dès
qu’il eut fini ce que je devinais être un chapelet d’insultes, il marcha vers la
porte, suivi de ses deux sbires.
Et à l’instant précis où, soulagée, je sentis toutes les tensions de mon
corps se relâcher, il fit volte-face et s’adressa à l’homme qui m’avait parlé
en français. Ce faisant, il me tenait ironiquement par les yeux :
— Nein, nein, einen Augenblick bitte6. Sag ihr, dass ich ihren Mut
anerkannt habe und ihr helfen möchte.
— Mon commandant admire votre courage. Il voit le délabrement dans
lequel vous travaillez et il aimerait vous aider.
Je n’eus pas le temps de réaliser ce qu’on me disait, pas le temps de
réagir, pas le temps de voir que, pendant que l’un traduisait, l’autre se
dirigeait à nouveau vers mes malades.
Il y eut un formidable coup de feu, puis un deuxième, un troisième, un
quatrième, un cinquième. Et soudain le silence. J’étais tétanisée.
— Ach so, liebe Doktorin. Vous disiez que vous aviez beaucoup de
travail, ja ? Sie nur noch vier Kranken. Quatre malades vous avez
seulement, maintenant. Sie brauchen nicht, mir zu danken7.
Ils sortirent. Vaincue, je m’effondrai. Houzet et Aubert se précipitèrent
pour me relever.
Il ne nous restait désormais que trois patients. Car aux cinq hommes que
l’Allemand avait lâchement assassinés, il fallut en ajouter un autre, qui était
mort de peur.
_______________
1. HOE : hôpital ordinaire d’évacuation.
2. Chemin de fer à voie étroite par lequel on transportait les vivres et le matériel.
3. La fiche rouge est attribuée aux blessés graves.
4. Ambulances chirurgicales automobiles destinées à opérer les blessés au plus près du champ de bataille.
5. « Petite Française prétentieuse. Tu as bien de la chance d’être une femme, sinon je t’aurais déjà envoyé mon poing dans la
figure et vous aurais terminés au revolver, toi et tes sales merdeux. Mais je préfère vous laisser crever ici. »
6. « Non, non, attendez. »
7. « Ne me remerciez pas. »
Paris, juin 1919
Je n’aurais pas dû prendre ces somnifères…
Je m’enlise dans le sommeil comme dans la glaise des tranchées. On ne
peut s’en défaire, je le sais pourtant. Mieux vaut se recoucher et attendre.
Dun est là, toujours. Ma superbe, ma chienne. Femelle comme moi, dans
ce monde de mâles. Toi et moi nous sommes composé un extérieur de
marbre. Tu n’as jamais été de ces animaux piaffeurs. Comme tous les
chiens de guerre, tu avais ta dignité. Tu as tué les rats, transporté les soins,
et consolé les blessés bien mieux que je ne l’aurais fait moi-même, juste en
étant toi. Combien de personnes sur cette terre peuvent se dire qu’elles ont
agi comme il le fallait ?
J’ai soif… Ai-je été assez courageuse ? J’ai tellement soif… et mon
oreille me fait mal… Ce n’est pas grave. La douleur que je ressens est la
réponse à ma question. Si j’avais tremblé, si j’avais reculé devant
l’adversité, tout aurait été différent. Je ne souffrirais certes pas aujourd’hui,
mais je porterais la honte de n’avoir pas œuvré pour ceux dont j’avais la
charge.
La douleur. On ne peut rien faire sans.
13
LE PASSAGE
Le 25 février devait marquer un tournant dans cet enfer. Le général
Pétain devenait commandant en chef de la région. Il réorganisa la défense
sur les deux rives de la Meuse, réarma les forts et, afin de ne pas épuiser les
troupes, systématisa leur rotation rapide.
Je fus informée de l’obligation de quitter le baraquement. On mit à ma
disposition une ambulance où fut placé l’un de mes malades délirants.
Houzet et Aubert partaient avec lui à Baleycourt. Je devais m’acquitter dans
une autochir du transport des derniers malades avec mon fidèle Fouquet. La
terre tremblait sans interruption, et je n’étais pas tranquille. Au moment de
la séparation, je prodiguai à mes hommes des recommandations dont je
connaissais l’inutilité :
— Soyez prudents. Guerriers, infirmiers, les bombes ne font pas de
différence.
— Ne vous inquiétez pas, docteur. Nous ferons vite.
Je regardai la voiture s’éloigner, cahotante, avec une anxiété que je ne
m’expliquais pas. J’étais à fleur de peau, les nerfs brisés, transie sous la
neige. Une horrible lucidité me gagnait sous forme d’hallucinations. Je
voyais le brouillard épais les avaler, les recrachant dans un déluge de
flammes. Ils se noyaient dans une fournaise fourmillante et rouge au milieu
de cris d’épouvante.
Mes craintes étaient fondées : jamais l’ambulance n’arriva. Le pire est
que, malgré mes recherches ultérieures, je n’eus plus aucune nouvelle.
L’océan de feu les avait engloutis.
Fouquet m’avait avertie :
— Il nous sera impossible d’emprunter la route carrossable. Nous
prendrons le chemin de Sivry-la-Perche, Dombasle et Parois. Il est mauvais,
mais il y a peu de véhicules et surtout peu d’obus.
Nous partîmes. À l’arrière, nos malades geignaient et continuaient à se
vider. Leur état nous obligeait à rouler doucement et à éviter les trous et les
obstacles. C’était un cheval mort éventré, une vache écartelée au pis crevé,
des corps de soldats, des jambes, des bras. Nous traversions des paysages
lunaires, dont les arbres calcinés n’avaient même plus de tronc. Tout était
anéanti, percé de cratères, recouvert de la brûlure du gel et de celle des
projectiles, qui éclataient sans discontinuer. J’avais gardé avec moi Simon,
dont le visage détruit me crevait le cœur. Il souffrait beaucoup mais ne se
plaignait pas. Je rêvais pour lui de la possibilité, plus tard, d’une chirurgie
réparatrice. Et nous roulions ainsi, pitoyables mortels sous les assauts du
ciel, entre bombes et torpilles.
Soudain, entre La Chaume et Clermont, un obus tomba à quelques mètres
de nous dans un fracas épouvantable. Une gerbe de terre jaillit. Un éclat
vint briser la vitre arrière de la voiture et un autre m’atteignit au visage.
Fouquet fit une embardée, mais il ne pouvait s’arrêter :
— Docteur Mangin, ça va ? Répondez, docteur ! Docteur !
L’oreille avait été touchée. Je saignais abondamment et sentais dans ma
tête comme d’étranges stridences. Cependant, était-ce le moment de
s’écouter ?
— Avancez, Fouquet, sortez-nous de là. Ce n’est rien. Il sera toujours
bien temps de m’enlever ce fragment d’acier.
— Êtes-vous sérieuse ? Cessez de vouloir être héroïque, à la fin ! À
Clermont, nous vous trouverons un chirurgien qui vous retirera ça dans
l’urgence. Vous savez comme moi que les petits éclats, hérissés d’aspérités,
infligent les blessures les plus graves.
Il continuait à rouler mais, inquiet, tentait par à-coups de m’examiner.
— Et une mèche de vos cheveux s’est fichée dans la peau. Voulez-vous
que cela s’infecte ?
— Regardez la route plutôt que de vous préoccuper de moi. Tout ceci est
superficiel. Cela attendra.
Nous parvînmes enfin à Parois. C’était la débandade. La locomotive
chargée des évacuations était plongée aux deux tiers dans un trou d’obus,
ses roues arrière seules émergeant de l’immense entonnoir.
À Clermont, le médecin-chef déclara qu’il lui était absolument
impossible, étant donné l’affluence des blessés, de recevoir mes contagieux
mourants.
Fouquet s’énerva :
— Ne croyez-vous pas qu’au lieu de nous renvoyer tout de suite, vous
pourriez avoir, si ce n’est la galanterie, du moins le professionnalisme, de
vous occuper du docteur Mangin ? Il ne vous aura pas échappé qu’elle est
elle-même blessée. Peut-être lui trouverez-vous une petite salle pour la
soigner ?
— Mais non, Fouquet, calmez-vous, cela peut attendre…
— Ah pardon ! Il y va de votre vie et donc, de celle des malades. Nous
ne quitterons pas cet endroit sans que vous ayez opéré Madame.
Je repensai au fragile Fouquet qui s’était vomi sur les pieds quelques
semaines auparavant, et je voyais à présent cet homme accompli que plus
rien n’effrayait. Grâce à son coup de colère, on me débarrassa du morceau
d’obus. Et on me donna un nouvel ordre pour nous rendre à Froidos. Nous
croisâmes, de ce fait, les convois du XIIIe corps d’armée qui montait en
renfort vers les lignes. À Froidos, tout était calme ; tous ignoraient
l’évacuation de Verdun et le danger encouru. Bien sûr, on entendait le
roulement du canon depuis plusieurs jours mais on n’était pas vraiment
inquiet. Je pus enfin laisser mes mourants : ils furent confiés aux bons soins
d’une ambulance installée dans une maison de maître qui n’avait plus ni toit
ni fenêtres.
Pour la première fois depuis longtemps, je mangeai un repas chaud, de
bouilli, de soupe et de légumes. À l’heure du départ, je promis à Simon de
m’enquérir de son état et de revenir, si les événements le permettaient.
Deux larmes roulèrent sur ses joues saccagées. C’était son adieu.
À 1 heure du matin, ce fut enfin Bar-le-Duc. La fin de ce pénible voyage.
Fouquet et moi avions perdu toute conscience de ce qui se passait autour de
nous.
Le médecin-major de garde au poste de commandement accueillit des
fantômes, achevés par la fatigue et par le bruit. L’inspecteur général Mignon
était là. En me voyant, il sembla ému. Il me demanda de lui raconter le récit
de ces derniers jours. Je m’exécutai, butant sur les mots, recherchant dans la
douleur la chronologie de ce que j’avais vécu :
— Fichtre, docteur Mangin, je crois bien que vous avez mérité de vous
reposer. Avec ça que ces pourritures de boches vous ont touchée ! Demain,
vous partez pour Vadelaincourt. Mais là, il faut dormir.
Il me logea dans son bureau, à même le sol, faute de mieux. Cette fois,
pas d’états d’âme. Je n’attendis pas une minute pour sombrer dans un
sommeil profond.
Paris, juin 1919
Quelle idée de mettre de la musique à présent… Me faut-il endurer cette
torture ? Mon voisin de palier se figure-t-il que j’ai envie d’écouter cela ?
Quand elles jouent de l’éventail
Ou d’leurs yeux avivent l’émail,
Quand elles pianotent,
Quand elles tapotent
Dégueulando
Barbissimo
Quand sur leur minois joli
Elles mettent la poudre de riz
Je le proclame
Les mains de femmes
Sont des bijoux
Dont je suis fou.
Je ne crois pas avoir jamais entendu une chanson qui vante les mérites
d’une femme intelligente ou ses actes frondeurs. Pourquoi les hommes, qui
tiennent ouvertement les femmes en esclavage, persistent-ils à composer
des poèmes qui leur donnent l’illusion d’être des reines ? Et pourquoi ces
idiotes se laissent-elles berner depuis que le monde est monde,
éternellement complaisantes dans un rôle qui les retient prisonnières ?
Pourquoi ne s’est-il jamais trouvé une femme prenant la plume pour écrire
un hymne à ce que l’on sait faire ? À ce que l’on doit faire ?
Quand elles retroussent leurs jupons
Quand elles mettent leurs gants mignons
Quand les coquettes
Baissent leurs voilettes
Quand elles taquinent
Leur mandoline
Quand elles placent leurs joyaux,
Qu’ils soient vrais ou qu’ils soient faux,
Je le proclame
Les mains de femmes
Sont des bijoux
Dont je suis fou
Grand silence à nouveau. J’aime mieux cela. Je préfère le bruit persistant
des canonnades qui pétaradent au fond de ma mémoire, plutôt que ces
niaiseries batifolées de cabaret.
14
VADELAINCOURT
En 1915, c’est le village de Vadelaincourt qui avait été choisi afin
d’installer l’hôpital temporaire numéro 12, non seulement pour sa position
géographique mais aussi pour l’existence d’une vaste et confortable
demeure de campagne : le château Génin. Tous les locaux libres du village
avaient été réquisitionnés. Ainsi, une petite maison face à la mairie tenait
lieu de pharmacie, une grange de morgue. De mois en mois, les différents
pavillons s’élevaient : salles d’opération, chambre de stérilisation, baraques
dédiées aux contagieux… Les premiers blessés furent accueillis dès le
22 février. Et, à mon arrivée, c’était évidemment l’effervescence.
On me mena au médecin-major Thillier, qui se trouvait dans la salle de
triage, affairé à donner des ordres au milieu d’un parterre de blessés et de
cadavres dévorés de mouches :
— Ici, fracture ouverte de la jambe gauche. Hémorragie. Faites un
garrot. Ici, plaie du larynx : dyspnée, trachéotomie immédiate. Ici, tente1.
Tente. Ici, extraction des esquilles libres et du projectile. Ici, section de la
carotide, on laisse tomber. Tente.
— Docteur, Mme Girard-Mangin demande à être reçue. Elle arrive de
Bar-le-Duc. Elle a un ordre.
Thillier se retourna et me jaugea avec un mépris rare, et rarement
rencontré auparavant. Il semblait très mécontent :
— Je travaille, là. Mais de toute façon, on ne prend pas de femme,
mademoiselle. Seulement des infirmières.
C’en était trop. Cette fois, je devais frapper un grand coup. Un mufle
pareil méritait une leçon. Dans l’état de fatigue où je me trouvais, je ne sais
pas où je puisai la repartie cinglante qui suivit, mais tout alla très vite. Je
marchai au-devant de la ligne de malheureux qui gisaient au sol et me
lançai dans un monologue de machine :
— Je vais vous aider à finir. Ici, perforation de l’abdomen. On
abandonne… Ici, blessure unipolaire du crâne avec hémiplégie
controlatérale. Radioscopie inutile, sauf si vous envisagez l’extraction de la
balle. Septicémie gazeuse au niveau de la fesse, due à une blessure vieille,
je dirais… de deux jours. Orifice gros comme une pièce de dix sous, plaque
d’œdème bronzé… Le cas est curable. Enfin, abrasion des parties molles de
la plante du pied. Curable aussi, mais vous devrez faire avec l’état de choc
intense du patient. Voilà. Les diagnostics sont posés. Vous pouvez à présent
me recevoir dans votre bureau. Je vous suis, ajoutai-je en le précédant.
Thillier ressemblait à un taureau de corrida. Il avait le cou fort, une barbe
crépue et un regard prêt à jouter. Ma mise en scène l’avait passablement
horripilé et je devinais qu’il me faudrait demeurer intraitable. Il m’arrêta
entre deux portes. Le parquet piaulait sous son poids. Je pensai au cri des
poules d’eau de Saint-Maur et me raccrochai au souvenir de ces oiseaux
trapus et grotesques, tout juste bons à faire du bruit.
— Docteur, lui dis-je avec fermeté, les choses sont claires : j’ai l’ordre
de rester. Ni vous ni moi n’y pouvons rien. Mais je vais aller plus loin : soit
je suis définitivement assimilée en tant que médecin-officier traitant aux
armées pour toute la durée de la guerre, soit vous me renvoyez chez moi à
la suite de l’erreur initiale de mobilisation.
— Mais, Mangin, répondit Thillier en montrant une rangée de dents
jaunies, moi je ne demande rien d’autre qu’à vous renvoyer.
— Seulement, la décision ne vous incombe pas. Vous vous contenterez
d’être le messager. Transmettez en haut lieu votre volonté, et la mienne, et
nous verrons qui de nous deux l’emportera. En attendant, que cela vous
plaise ou non, je suis affectée à Vadelaincourt, je suis médecin et il faudra
compter avec moi.
Thillier ne lâcha rien. Sa haine de la femme était telle qu’il envoya
pendant cinq mois des courriers afin d’accélérer mon départ. Et toujours il
mettait en avant l’ultimatum que je lui avais posé, espérant que ma «
rébellion » jouât en sa faveur.
Lorsqu’il me croisait, il ne m’adressait pas la parole. Mais j’avais mieux
à faire que de m’offusquer de ses humeurs.
Pour l’heure, je faisais connaissance avec celles qui allaient m’assister :
Louise et Isabelle. Des femmes. Pour la première fois. Elles avaient été
recrutées par la Croix-Rouge.
Louise était issue d’une riche famille du Nord. Étouffée par les
mondanités et cherchant à oublier la mort de son fils, elle avait décidé de
rejoindre les anges blancs. Grande brune que les vicissitudes de la vie
avaient prématurément vieillie, elle arborait un pâle sourire de circonstance,
pour les autres. Quant à Isabelle, c’était une jeune fille délurée, au visage
piqueté de taches de rousseur, tout juste sortie de l’adolescence et qui
n’hésita pas à m’avouer, dès notre première rencontre, d’un ton gouailleur
et presque comique :
— Verdun, c’est l’occasion unique d’être initiée à la vie, sans passer par
les codes hypocrites bourgeois de notre société, quoi ! Jusqu’ici, je ne me
promenais pas sans être accompagnée d’un chaperon. Pensez-vous ! J’en
avais assez. Aujourd’hui, je suis enfin utile. Ah, certes, je mets les mains
dans les intimités de nos hommes et ce n’est pas convenable, je soigne les
chairs du peuple, et je vide les bassins, mais c’est tout de même plus
admirable que de snobiner dans les frous-frous !
Je savais que, soutenue par la sensibilité de la douce Louise et par le
dynamisme de la vive Isabelle, je ferais du bon travail. Mais plus question
cette fois de m’occuper des typhiques. Il fallait suivre l’avancée de la
guerre, qui faisait rage. Les combats dans le bois des Corbeaux, ravagé par
les bombardements et les rafales de mitrailleuses, l’attaque du Mort-
Homme, celle du fort de Vaux, tout cela engendra pendant des jours un flux
massif de blessés.
Il n’y avait plus de place dans la salle de triage. Ils étaient déposés dans
la cour, sous des températures qui avoisinaient les -10 °C, et le tri se faisait
là. D’un côté, les blessures de la face, avec perte d’un ou deux yeux, des
abrasions de doigts ou de mains, des lésions qui réclamaient des
amputations régulatrices. De l’autre, les contusions et les fractures. Puis le
tétanos. Et les septicémies. Et les blessures des vaisseaux. À présent, je
pratiquerais essentiellement la chirurgie. Je serais exemptée des actes
importants comme la laparotomie ou les atteintes thoraciques, mais sans
arrêt, de jour comme de nuit, j’aurais à m’occuper avec Louise et Isabelle
des polytraumatisés.
Tout commençait par le nettoyage au savon liquide et le rasage de visages
saturés de sang et de pus. Et l’on pansait.
— Isabelle, pas trop serré, le pansement.
— Il n’aura pas mal. Mais il faut que ça tienne bien, tout de même.
— Ce n’est pas la question. Un pansement trop serré fera apparaître des
ulcérations. Nous allons extraire les tissus lacérés et les bouts de projectile.
Puis nous procéderons à la suture.
Isabelle apprenait vite. Rien ne la rebutait. Quant à Louise, je la regardais
non sans émotion distribuer ses sourires maternels aux convalescents.
— Lieutenant Bernardin, vous m’entendez ? Je sais que vous ne pouvez
plus parler. Toutefois, si vous voulez guérir, il va falloir vous nourrir. Je vais
utiliser une sonde naso-gastrique. Ce ne sera pas très agréable, mais petit à
petit vous reprendrez des forces.
Elle aussi était vraiment courageuse. D’une patience exemplaire, elle
donnait à manger, puis lavait les bouches meurtries des soldats, desquelles
se dégageaient des odeurs pestilentielles. Jamais une plainte, jamais une
moue de dégoût, quelles que soient ses répugnances. Et les malades se
suivaient, et nous étions comme à l’usine.
— Louise, venez avec moi. J’ai un caporal épouvanté. Il a perdu ses
yeux… enfin, les globes sont rompus. Les yeux sont flasques, réduits à leur
coque, quasiment vidée. Nous allons l’endormir, je vais réséquer la moitié
antérieure des membranes et ôter à la curette le reste du globe. Il restera la
demi-sphère creuse, ce qui permettra une prothèse ultérieure. J’ai tenté de
lui expliquer mais il est complètement choqué. J’ai besoin de vous.
Louise s’assit près du soldat, qui se débattait en jurant, et elle lui prit la
main, qu’elle serra. Il se calma instantanément. Je restai fascinée par le
contact presque sorcier de cette main qui réduisit au silence les peurs du
pauvre caporal. Elle se pencha vers lui et lui murmura à l’oreille.
Longtemps. Que lui dit-elle ? Je n’en sais rien et je n’interrogeai jamais
Louise pour qu’elle me déflorât sa magie. L’homme, jusque-là contracté,
convulsif, retomba sur son brancard. Il pleurait à présent, sans parvenir à
verser de larmes. C’était tout le reste de son corps qui pleurait.
— Du calme, caporal. Le docteur Mangin va s’occuper de vos yeux.
Ayez confiance. Vous avez perdu la vue, mais cette petite mort signifie un
renouveau pour tous vos autres sens. Vous appréhenderez le monde comme
personne, avec une intelligence et une sensibilité que l’on vous enviera.
Vous verrez en entendant les choses, en les touchant, en les sentant.
Je profitai des paroles de Louise pour faire respirer du chloroforme au
caporal. Il s’endormit aussitôt et je procédai à l’énucléation. L’opération fut
un succès et la cicatrisation se passa fort bien. Quotidiennement, Louise
faisait et défaisait les bandages et appliquait au cœur de son patient le
baume salvateur de sa voix.
J’eus parfois à réprimander Isabelle, dont les débordements puérils
pouvaient m’agacer.
— Mais docteur, si je suis contente qu’on ait bombardé, c’est parce que,
sans mauvais jeu de mots, notre service sert !
— Quel triste cabotinage, Isabelle. Je ne veux plus entendre cela.
Elle devenait toute rouge et s’offensait :
— Si l’on ne peut pas être fière de soi quand on risque sa vie…
— Vous ne devriez pas avoir le loisir d’être fière. Si vous êtes fière, c’est
que vous avez le temps de penser, d’avoir du recul et des petits frissons de
contentement comme devant un combat de boxe. Soyez toute aux malades,
mais ne soyez jamais fière.
Plus tard, sans avoir eu la possibilité de me reposer, je fis une ponction
pleurale à un pauvre poilu percé en dessous du cœur, réduisis une horrible
fracture de la cuisse en l’immobilisant dans une gouttière en carton, et tentai
de sauver un malheureux Allemand à la boîte crânienne fendue. J’eus même
à soigner une prostituée syphilitique venue d’une maison close de l’armée,
qu’un soldat avait poignardée en apprenant sa maladie. Je démontrais ainsi
à Isabelle que sur le terrain, il n’était plus question de se réjouir
d’impressions de guerre, mais de déplorer le vrai sang versé.
En mai 1916, Thillier me fit dire qu’un décret était parvenu qui
m’assimilait au grade de médecin-lieutenant. Il devait être si écœuré de
cette promotion qu’il n’avait pas voulu me l’annoncer lui-même.
Enfin, j’étais officiellement l’égale de mes homologues masculins.
_______________
1. Une vaste tente « Tortoise » servait provisoirement de morgue.
Paris, 1919
Je crois m’être assoupie un moment. Dun dort près de moi, d’une
respiration apaisée. Le mal n’a pas cessé. Il me faut une ou deux pilules.
Étienne est toujours là, mon petit, ma vie, sur la photo. Je me félicite de
l’avoir émancipé. J’ai coupé le cordon d’une façon plus que symbolique. À
présent, il ne m’appartient plus. Je n’ai plus rien. Je suis seule dans cette
chambre, qui ne m’a jamais semblé aussi déserte et aussi froide.
Seule.
Disloquée.
Comme à chaque fois dans ce noir qui éclaire toutes les vérités.
On ne peut pas mentir au noir. Notre esprit s’en sert comme d’une page
blanche pour écrire les fêlures de notre cœur. J’ai pu venir à bout de certains
maux du corps, je n’ai jamais pu étouffer les tristesses de mon âme.
« La » tristesse.
Voilà que j’y reviens.
J’aurais voulu pardonner à André. Tellement. L’erreur était grave mais
c’était la première. Et je l’aimais à en mourir. Je me souviens. Je m’étais
adressé des reproches de n’avoir su garder celui que j’adorais, masquant
même la faute dont j’étais la victime. Il avait réussi cela : il m’avait
trompée, j’étais responsable.
Un adultère n’est pas un viol. Un adultère n’attaque pas physiquement.
On n’en conserve aucune trace visible. Mais la trahison amoureuse vous
empoisonne et ne vous quitte pas. Jamais on ne s’en remet. Il subsiste en soi
un saignement perpétuel, quelque chose qui ne veut pas cicatriser. Tel objet
croisé, telle odeur, telle date vous ramènent à l’hier des jours heureux et
vous replonge dans des abîmes de douleur.
On ne guérit pas. Si l’on est forte, on s’adapte, on reconstruit un monde
autour de soi. On puise dans ses réserves de femme. On se montre
incroyable et méritante aux yeux des autres. On essaie de se convaincre que
l’infidélité fut une chance, un tremplin pour autre chose. Mais la nuit,
l’odieuse et quiète nuit vous rappelle que vous avez échoué. Vous n’avez
pas été assez belle, assez bonne, assez intelligente, vous n’avez pas été
assez. L’amour, ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux sur cette terre,
que vous aviez trouvé chez un homme et que vous vouliez partager avec lui,
vous n’avez su ni le garder, ni le protéger.
J’aimerais que quelqu’un entre ici, allume les lumières et s’étonne de me
voir couchée.
Il est trop tard et je reste avec ma peur. Peur du mensonge qui m’a tout
pris, et m’a cassée.
15
FLEURY
Au milieu de cet enfer, dans lequel nous étions pris et qui semblait ne
jamais vouloir finir, une fleur put éclore.
Le 11 juillet, dans le secteur de Tavannes, nos hommes avaient été
intoxiqués par les gaz de combat. Les misérables cagoules dont on avait cru
bon de les affubler ne les protégèrent aucunement et, dès le début de
l’après-midi, sous un ciel de ténèbres, commença le défilé des brûlés
pulmonaires. Jacques était parmi eux, toussant, crachant du sang, les lèvres
violacées. C’était un fort paysan de Bras-sur-Meuse, très beau garçon, au
visage émacié, altéré par la fatigue. Il arriva comme les autres, noir de la
boue des tranchées, mordu par les rats, puant l’urine et la crasse de
plusieurs jours. Il fut pris en charge par Isabelle. Le coup de foudre
réciproque fut immédiat :
— Ben mazette, si on m’avait dit que la plus jolie fille de France se
trouvait là, j’aurais jeté mon masque et reniflé à pleins poumons les nappes
de lacrymogènes !
— Taisez-vous donc, flatteur. Croyez-vous qu’un beau poilu comme
vous ait le droit de se saboter ?
— Ah, je vais être bien mieux ici que dans les marécages de…
Une quinte violente l’arrêta, qui constella sa main de sang.
— Ne parlez plus. Laissez-moi vous désinfecter. Ouvrez la bouche. Ce
n’est que de l’eau bicarbonatée… Là… Je vais vous faire inhaler de
l’oxygène. Enfin pour l’heure, je vous emmène à l’air pur. Venez, prenez
mon bras…
— Je suis le plus chanceux du monde, décidément… On peut vous
embrasser pour vous remercier ? Je crois que je n’ai encore jamais touché à
du satin…
La désintoxication quotidienne et les baisers volés permirent un
rétablissement partiel de Jacques, mais m’obligèrent à sermonner mon
Isabelle, qui ne quittait plus les abords du lit de camp de son nouvel
amoureux. Aux heures les plus calmes, je les voyais se promener autour des
baraquements, par les terres détrempées. Lui, sorte d’hercule de foire aux
proportions de géant, elle, voilée comme une mariée donnée à des milliers
d’époux. La seule jolie chose qui leur était offerte était la présence de la
lune, parfois. Mais qu’elle était triste, cette bluette de fortune au milieu de
la mort qui rôdait, au milieu des gémissements et de l’incertitude du
lendemain…
Et pourtant, la passion de ces deux êtres écrasés par les tumultes de
l’Histoire sonnait comme un espoir, comme l’obstination de la vie. Je les
enviais.
Jacques eut la chance d’être renvoyé chez lui. Son départ fut déchirant.
Isabelle, que je n’avais jusque-là connue que combative et tenace, se
révélait fragile et vulnérable. La séparation d’avec son soldat lui fit perdre
tout courage :
— Je veux m’en aller moi aussi… À l’arrière, il rencontrera une fille
plus belle que moi. Il n’y a plus d’hommes, elles lui sauteront dessus.
Laissez-moi partir, je vous en prie…
— Isabelle, tu as tenu. Tu dois tenir encore. Nous avons besoin de toi.
Jacques t’aime. Il t’attendra. Viens, aujourd’hui c’est moi qui dois aller au-
devant des blessés. Tu m’accompagnes.
Je devais me rendre à Fleury, un village rayé de la carte que se
disputaient les belligérants et qui passait chaque jour d’un camp à l’autre,
entre bombardements et tirs de barrage. Je savais bien qu’Isabelle
dominerait ses chagrins devant le spectacle de l’anéantissement et
l’héroïsme malheureux des poilus sommés de ne pas abandonner un pouce
de terrain, quel qu’en fût le prix.
Dans notre voiture sanitaire qui tâchait de se frayer un chemin parmi les
ruines, j’engageai Isabelle à lancer des sourires et de vagues signes de la
main :
— Regarde ces anonymes, regarde-les bien. Mesure ton bonheur à
l’aune de ce qu’ils vivent. Et ressaisis-toi. Ces gaillards qui te sifflent
maladroitement et te jettent des grivoiseries, ils n’aspirent qu’à la paix et à
la chaleur d’une femme. Ils seront sûrement morts demain. Et les survivants
à ce carnage, s’il y en a, auront perdu leurs camarades, leur jeunesse, pour
certains, des membres ou leurs visages. Plus tard, de siècle en siècle, tous
tomberont dans l’oubli et ne seront que quelques mots et quelques chiffres
dans un livre d’histoire. Car le monde est ainsi fait, qui ne tire jamais de
leçon de rien. Tu le sais bien, Isabelle, alors je t’en prie. Ce n’est pas le
moment d’oublier. Pas maintenant. Et surtout pas toi.
Nous étions comme des souveraines stupides faisant l’aumône de notre
présence à ces héros, saluant pour les réconforter, maigre pitance… Une
joie candide et fugace naissait sur les figures des combattants qui se
levaient à notre passage.
— Vous avez raison, docteur, j’ai honte de moi.
— Il ne s’agit pas non plus d’avoir honte. Nous n’en avons ni le temps ni
le droit. Il faut te remettre à l’ouvrage. C’est par ton action que tu leur feras
honneur. À eux, et à Jacques.
Au bout de notre promenade nous attendaient les blessés, plongés dans
un abîme de détresse, en proie à d’atroces douleurs encore exaspérées par la
chaleur cuisante du soleil d’été. Tableaux toujours identiques, martyrs,
sacrifiés, râles d’agonie passant dans l’air ardent… On saignait l’armée
française. Ici, cela avait été pour seulement quelques hectares de terrain.
Des pieds s’allongeaient, broyés, retenus à peine par un fil de peau ; une
tête à moitié emportée ricanait, les lèvres retroussées.
Le soir, je fis un effroyable cauchemar. Couchée sur mon lit, je me voyais
soudain environnée de tous les hommes que j’avais croisés dans la journée.
Ils se frottaient à moi dans une débauche d’épouvante. La géhenne du
champ de bataille les avait matés. Et, désormais défigurés ou invalides, ils
ricanaient et me caressaient de leurs moignons ensanglantés. Certains, qui
n’avaient plus en fait de langue qu’une brèche béante infectée,
m’embrassaient. Les grands brûlés recouverts de cloques me scrutaient de
leurs yeux aveugles. On eût dit un déchaînement, un sabbat inimaginable
dont les sorcières de légende avaient été remplacées par des monstres
vivants. Je me réveillai haletante, en sueur. Tous les soirs qui suivirent, je
fis ce rêve, hantée désormais par les hommes de Fleury.
Le 18 août, les hommes du régiment d’infanterie coloniale du Maroc
reprirent le village, définitivement. Du moins ce qu’il en restait. Verdun
était encore loin d’être tiré d’affaire, mais je fus soulagée de cette petite
victoire, qui me délivra de mes démons nocturnes.
Ce même jour, le chirurgien-chef Cathala arriva à Vadelaincourt et me
convoqua. Homme brillant, respecté, humble, il était connu pour sa
virtuosité. Tout le monde voulait opérer avec lui. Je ne pus m’empêcher de
penser qu’il émanait de toute sa personne un charme indéfinissable et
troublant. Lorsqu’il me reçut, je tâchai de rester imperturbable.
— Docteur Mangin, vous allez rejoindre mon équipe. Je sais quel travail
admirable vous accomplissez sur nos blessés. Et je connais bien votre
parcours. Je veux vous enseigner comment intervenir sur des cas graves.
J’étais aux anges. Trop souvent impuissante face aux ravages causés par
les armes, j’allais enfin apprendre, me perfectionner, pouvoir encore
davantage me donner à mes chers poilus.
Pour la première fois, j’assistai donc à des reconstructions de visage
pourtant labourés et dont jamais je n’aurais pu penser qu’ils seraient
réparables. C’était un ouvrage d’orfèvre. Cathala transplantait la graisse
d’une joue pour rétablir le relief d’une pommette, greffait des cartilages, il
mesurait l’angle d’un œil, d’une queue de sourcil et restaurait une plaie
déchirante par une rhinoplastie savamment orchestrée. J’étais hypnotisée
par la précision de ses gestes.
— Mangin, recousez !… Mangin, jeux de patience1. Je vous charge du
suivi de ce soldat… Mangin, greffe italienne. Voyez cet homme qui n’a plus
de nez. Notez bien : le greffon vient du bras. On doit assurer sa
vascularisation et donc faire en sorte que pendant plusieurs semaines, le
bras soit immobilisé tout près du visage.
J’allai de surprise en surprise. Tout était stupéfiant. Le docteur riait de
mes effarements. Il était loin de se douter que mon admiration pour sa
pratique et mon assiduité à l’écouter se nimbaient du désir inconscient de le
séduire. À ce moment, je l’ignorais moi-même tant je m’étais interdit
d’aimer.
Nos rapports furent toujours cordiaux et agréables. Simples au milieu du
naufrage.
Je le revois, conversant avec moi comme au bistrot du coin, au-dessus du
soldat Loustalot, un conscrit paniqué que la vue de sa cuisse en charpie
venait de faire s’évanouir.
— Nicole, vous vous entendriez fort bien avec une de mes grandes
amies, Suzanne2. Figurez-vous qu’elle a opéré Sarah Bernhardt, qui
cherchait à paraître plus jeune. J’ai appris que depuis quelques mois, son
cabinet en ville ne désemplit pas. Les blessés de la face se retrouvent tous
chez elle.
La scène était irréelle. Car, disant cela, tandis qu’un infirmier tenait raide
la jambe du soldat, il tranchait les muscles jusqu’aux os d’un seul trait de
scie.
Au loin, le canon tonnait.
_______________
1. Mode de restauration des blessures de la face par une sorte de reconstitution en « puzzle ».
2. Suzanne Noël, encore Suzanne Pertat en 1916 (1878-1954) : docteur en médecine, pionnière de la chirurgie esthétique.
Paris, juin 1919
Vieillir vous rapproche de vos morts.
Je revois Mamie Philbert, qui nous faisait sauter sur son énorme ventre,
s’esclaffant avec nous de nos gloussements de gamins. Ogresse magnifique,
elle se déplaçait en boitant, drapée dans une nappe en lieu de tablier. Elle
préparait la meilleure cuisine de tout Véry et nous engraissait de repas
gargantuesques et d’amour. Cent fois nous aurions pu tuer Mamie Philbert,
qui souffrait sans le savoir d’un kyste de vingt-cinq kilos niché au creux de
ses entrailles comme un enfant non désiré.
Chère Mamie Philbert. C’est de l’observation magnétique de tes doigts
agiles et tout-puissants que je tiens ma fascination pour les mains.
Toi aussi, tu étais sans homme. Tu épouillais les chats errants, faisais
vivre les tombes du cimetière en les noyant de fleurs, et emmenais mes
confidences timides dans ton patois grasseyant.
Un roquet pelé et jaune aux allures de renard souffreteux marchait dans
tes pas, espérant toujours grappiller des caresses ou des restes de nourriture.
Un jour, il faillit te faire tomber, mais je sais qu’aux heures où tu te
retrouvais seule, c’est lui qui te tenait debout.
16
DUN
— Comment vous sentez-vous, ce matin, soldat Loustalot ?
— Mieux, peut-être. J’arrive à vous répondre, c’est donc que ça
s’améliore, hein ? Mais j’ai tout de même la gueule en purée et une jambe
en moins.
— Souffrez-vous ?
— À peine. Et puis vous êtes là… rien que de vous voir, ça y est, je vais
déjà un peu moins mal. Une princesse-fée !
J’avais observé une vraie différence dans l’attitude des malades selon
qu’ils étaient face à un homme ou face à une femme. Volontiers
désagréables avec les infirmiers et même les médecins-chefs, ils se
montraient dociles avec nous, n’osant pas se plaindre, affichant crânement
des sourires forcés de bonshommes à qui on ne la fait pas.
— Moi, docteur, ce que j’en dis, c’est que c’est à la femme de s’occuper
des blessés. Une femme, c’est une maman, une sœur. Toutes les femmes
sont en réalité des infirmières. Petites, elles jouent à la poupée, elles sont
dévouées, obéissantes… Non, vous m’ôterez pas de l’idée que l’homme fait
la guerre, la femme le soigne.
Il n’était guère de circonstance de me lancer dans de grands débats
féministes, néanmoins je tentais de faire passer quelques messages qui
pussent recadrer tous ces préjugés.
— Mon bon Loustalot, croyez-vous en conscience qu’il existe des
métiers féminins ? Ne pensez-vous pas que cette affreuse guerre, qui détruit
tout, détruit également cette idée reçue ? À l’arrière, ce sont bien vos
femmes qui triment dans les usines et fabriquent vos obus. Ce sont elles qui
moissonnent et s’occupent de vos champs. Ne suis-je pas moi-même
médecin, au même titre que le docteur Thillier ? Les cartes sont
redistribuées.
Loustalot me regarda. Des croûtes malsaines se formaient sur l’aile de
son nez.
— Ah… Je ne peux rien vous refuser, docteur. Je suis d’accord avec
vous, là. Vous êtes trop jolie pour qu’on veuille vous contrarier.
Ces badineries étaient légion au chevet des soldats. Et comme elles
faisaient du bien à leur moral, je m’en amusais avec eux. Loustalot avait
raison sur ce point : cette médication, empreinte de séduction, seule une
femme pouvait l’administrer.
Il existait un autre endroit dans lequel les idées progressistes étaient
mises à mal. Le mess. Pour un café chaud, il fallait supporter les
gauloiseries les plus scabreuses et, même si j’en étais tenue à l’écart, les
bavardages sensuels et primitifs de mes pairs avaient le don de me faire
bondir. L’obscénité y remplaçait l’inconvenance. Mais les plus déplaisants
des hommes n’étaient pas les méchants et les brutes. C’étaient les faibles, à
la pensée généreuse, au cœur charitable, à la conscience droite, dont toutes
les bonnes intentions étaient soudain balayées par le désir de posséder une
femme ou de faire une partie. Ceux-là, médiocres dans leurs vices comme
dans leurs qualités, ruinaient l’institution.
Je continuais ma correspondance avec Marie. Je lui racontai les
vicissitudes de la guerre, mon engouement croissant pour la chirurgie, les
innocents condamnés, ma solitude…
Car si j’étais utile, je me sentais aussi très seule dans cet univers. Tout
changea au mois de septembre.
Je me trouvais dans la cour, au milieu des brancards roulants encore
vides, absorbée par la lecture de la liste des malades à évacuer. Je
n’escomptais pas la surprise invraisemblable qui m’attendait.
— Alors, Mangin ? On fait des infidélités à ses tuberculeux ?
Je me retournai sans oser y croire. Marie était là, son cigare au coin de la
lèvre, les mains sur les hanches, superbe. Je me jetai dans ses bras.
— Marie ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? Comment… ?
— Oh, j’ai bien compris que ça n’allait pas fort, dans tes lettres. Alors
j’ai décidé de t’offrir un petit remontant.
— Un remontant ? Mais je ne bois pas.
— Qui te parle de gnôle ? Patiente, tu vas voir.
Et elle ouvrit la porte de l’autochir qui l’avait amenée. Un adorable
berger allemand en descendit, frétillant. Il se précipita sur moi, me renifla,
se laissa complaisamment caresser.
— Voilà mon cadeau, Nicole. Je ne reste pas. J’ai obtenu une dérogation
pour venir, mais comme tu le sais, les civils ne sont pas autorisés dans vos
hôpitaux militaires. Cette chienne te suivra partout, tu peux me croire. Elle
te fera du bien. À toi, à tes malades peut-être.
Elle ajouta ce mot qui ne pouvait être compris que de nous seules :
— Elle te sera fidèle comme personne.
Marie était passée comme un éclair. Je n’avais même pas pu m’enquérir
de ses nouvelles. Et j’étais soudain là, flanquée d’un chien.
Le docteur Cathala s’approcha à ce moment-là :
— Eh bien, en voilà un bel animal, Mangin ! C’est à vous ?
— Euh… oui.
— Et comment s’appelle-t-il ?
— Je… Elle s’appelle… Dun. Comme Ver-dun.
L’idée était pour le moins saugrenue. Ce n’était pas un joli nom. Le
docteur eut une petite moue dubitative suivie d’un sourire poli. Mais Dun
sembla apprécier, qui me sauta dessus en remuant la queue. J’aménageai
dans ma chambre un petit coin pour elle, une vieille couverture et une
gamelle. Dun serait ma compagne désormais. Son affection sans borne me
protégerait de tout, et surtout du sentiment terrible de ne pas être aimée.
Le lendemain, le docteur Cathala me fit appeler.
— Mangin, aujourd’hui, vous allez pouvoir prouver à cet idiot de
Thillier, s’il en était besoin, que vous êtes bien plus qu’une femme ici, un
vrai médecin. Je vous veux à mes côtés pour un délabrement uro-génital
très important. Choisissez une de vos infirmières et rejoignez-moi au bloc.
Accompagnée par Isabelle, dont je tenais à ce qu’elle ne restât jamais
inactive, je me rendis en salle d’opération.
— Observez, Mangin. Cet homme a été frappé directement au gland,
l’éclat est entré par l’extrémité gauche du méat et a décrit un trajet
rectiligne en dehors de l’urètre, pour aller se loger à la racine de la verge,
sous la peau. Écoulement de pus fétide très abondant par le canal. Gros
œdème et vive douleur. Que proposez-vous ?
— Inciser l’abcès qui se développe à la racine. Extraire l’éclat et drainer.
Surveiller les jours prochains la température.
Le docteur Cathala semblait satisfait.
— Absolument. Vous allez vous en charger.
M’autoriser à m’occuper seule du pénis d’un officier était une grande
preuve de confiance, et surtout un pied de nez majeur à Thillier. Je
m’amusai d’ailleurs à le provoquer en allant lui annoncer moi-même le
résultat de mon travail.
— Docteur Thillier, je n’arrive pas à trouver le docteur Cathala. Pourrez-
vous lui transmettre que les pansements quotidiens du 2 ont laissé une belle
cicatrice ? La miction est normale, et si la verge en érection est légèrement
recourbée, il ne subsiste aucune douleur. Voici mon rapport. Très bonne
soirée.
Nous saluions nos réussites comme de grandes victoires car les échecs
étaient nombreux et nous décourageaient souvent. Arnaud Balan, pourtant à
peine blessé au cou, fut de ceux-là. Le front lui avait ôté sa voix et sa
raison. Il laissait errer son regard atone en balançant ses bras avec des
gestes décousus et refusait qu’on le touchât. Parfois, croyant entendre les
accents du clairon sonnant la charge, il s’accroupissait, se garantissant
comme il pouvait des scènes fantastiques et des sarabandes infernales où il
se voyait engagé. C’est la peur qui l’avait tué. Et nous n’y pouvions rien.
— Voilà pourquoi je m’acharne à soigner les infirmités de la face, qui
me semblent moins difficiles que ces inguérissables traumatismes, me
confia un jour le docteur Cathala. Si l’on ajoute à cela que les surdi-mutités,
les états confusionnels, amnésiques et les camptocormies1 sont souvent pris
pour des simulations… Je ne peux plus me résoudre à renvoyer ces blessés
sans blessures pour qu’ils soient considérés comme des déserteurs et soient
fusillés…
Je regardais cet homme, qui était la bonté et l’humilité mêmes. La fatigue
et la souffrance qui altèrent tout le transfiguraient. Sa barbe mal taillée, ses
cernes prononcés et son faciès creusé lui donnaient des airs de prince russe
désargenté. J’aimais son désintéressement, sa bravoure. Il y avait tout au
fond de moi comme un frémissement. Mes sentiments, qu’un hiver éternel
avait paralysés, se réchauffaient doucement, timidement, comme un crocus
enseveli se réveille sous la neige.
Troublée, je m’en ouvris à Dun le soir même. Elle penchait sa tête de
loup masquée, attentive, et ses deux yeux d’opale noire étincelants
semblaient comprendre mes émois.
Sur les conseils réitérés du docteur Cathala, j’écrivis à Suzanne Pertat.
C’était une femme fascinante. Convaincue du fait que la beauté était un
capital, elle œuvrait de façon pragmatique pour que tous ceux qui avaient
été défigurés par la guerre puissent à nouveau se sentir bien. Elle pensait en
outre que réconcilier les femmes avec leur visage ou leur corps pouvait les
aider à s’émanciper. Elle tirait donc les traits de celles qui ne voulaient pas
se voir vieillir ou se trouvaient trop laides afin de leur donner l’assurance
qui leur manquait. Je promis de passer à son cabinet de l’avenue Floquet
dès la fin de la guerre.
Mais la guerre finirait-elle ? Reviendrais-je à Paris ? Le temps n’était
réglé que par les affrontements des militaires, par les guérisons des
malades, leurs départs, leur renvoi au front, ou à la morgue.
Un matin, Thillier me fit venir dans son bureau. Il semblait très contrarié.
— Mangin, vous nous quittez dès ce soir. Réjouissez-vous, vous rentrez
à la capitale, avec les embusqués.
J’étais sidérée.
— Quoi ? On n’est pas satisfait de mon travail ? Pourquoi…
— Taisez-vous donc. Vous avez gagné. Vous êtes depuis hier nommée
médecin-capitaine. Directrice de l’hôpital-école Edith-Cavell, à Paris.
Faites votre paquetage et emmenez votre chien, séance tenante.
Je ne voulus pas trop énerver Thillier. Je voyais bien que l’annonce d’une
telle nouvelle ébranlait affreusement sa tyrannie.
— Eh bien, cher confrère, je vous remercie de l’accueil que vous m’avez
fait à Vadelaincourt. Vos remarques m’auront permis de progresser, et de
grandir.
Cette réplique courtoise, lisible de deux manières, le crispa davantage car
s’il était infect, il n’était pas idiot. Mais je ne lui laissai pas le loisir de me
répondre. Songeant au docteur Cathala, je sortis, suivie de Dun, qui ne
m’avait pas quittée. Sentait-elle, ma bonne Dun, que cette prestigieuse
promotion qui précipitait mon départ et dont j’aurais dû me réjouir
craquelait secrètement mon cœur de femme ?
_______________
1. Maladie des soldats traumatisés, dont le tronc s’incline fortement en avant avec impossibilité de se redresser.
Paris, juin 1919
Paris, avant d’être le berceau de mon enfance, le lieu béni de mes études
de médecine ou celui de mon retour du front, est le fief de Pépé Nicolas,
mon arrière-grand-père, un vigoureux monsieur dont les broussailleuses
moustaches, tentant d’escamoter tout un lacis de rides compliquées,
s’argentaient vers les pointes.
S’il m’initia à la découverte des simples et de toutes les curiosités de la
nature, il fut aussi celui qui me fit aimer ma ville. L’Exposition universelle
de 1889 me marqua particulièrement en cela qu’elle était un condensé de
tout ce que la science et les arts humains pouvaient construire de plus beau.
La tour Eiffel, masse colossale de fer ajourée, sorte de cité suspendue,
m’avait laissée interdite. Et Pépé Nicolas de me dire, prophétique : «
Nicolette, mon chat, ce monsieur nous a tissé de la dentelle en ferraille, ni
plus, ni moins. Je connais ton caractère. Toi, tu seras un homme, ma fille. »
Un homme. Je n’ai jamais rêvé d’être un homme. Pas plus qu’une
femme. Ces considérations n’importent guère. J’aurais seulement voulu que
la vie soit plus élégante. Être une scientifique aimée par mon mari. Je ne
demandais rien d’autre que ce petit bonheur égoïste et racorni que je
m’étais choisi.
17
EDITH CAVELL
Je puis réciter sans me tromper l’inscription de la plaque commémorative
de l’hôpital Edith-Cavell, où je fis mon entrée un an jour pour jour après
son exécution :
« Association pour le développement de l’assistance aux malades fondée
en 1900. Reconnue d’utilité publique en 1908. Hôpital-école d’infirmières
professionnelles françaises fondé en mémoire de miss Edith Cavell,
Directrice d’une École normale d’infirmières professionnelles à Bruxelles,
Assassinée par la justice allemande dans la nuit du 11 au 12 octobre 1915. »
Tout se bousculait dans ma tête : l’image de cette femme tuée pour
l’exemple alors qu’elle avait accompli des actions exemplaires, celle des
infirmières que j’avais laissées à Vadelaincourt et qui continuaient de
risquer leur vie chaque minute, celle des soldats bien sûr… et puis soudain
c’était la réalité. La réalité ironique et cérémonieuse de l’inauguration.
Mme Poincaré, le colonel Borel, de la maison militaire de l’Élysée,
représentant le président de la République, le sous-secrétaire d’État à la
santé Justin Godart, et les ambassadeurs, les ministres des pays alliés, des
hauts fonctionnaires, des délégations de la Croix-Rouge, tout un flot de
belles personnes endimanchées venues pour célébrer en grande pompe la
naissance de l’hôpital.
Je ne parvenais pas à être tout à fait heureuse. Je me sentais coupable
d’abandon. Pourtant, j’allais désormais travailler aux côtés du docteur
Hartmann, l’homme qui m’avait tout appris, et surtout de la grande Marie
Curie, qui s’occuperait de l’enseignement de la radiologie. Mais j’écoutais
le discours de M. Godart avec un écœurement que j’avais du mal à cacher :
« Edith Cavell était infirmière. Je peux, mieux que personne, je crois,
dire ce qu’ont été les infirmières depuis le début des hostilités… Mon
témoignage est tout de respectueuse reconnaissance et d’admiration. Au
jour de la victoire, elles auront droit, comme les soldats, à l’hommage de la
nation. »
Non. Il ne savait pas ce qu’était le quotidien des infirmières. Peut-être
avait-il fait une courte visite sous l’œil d’une caméra. Peut-être avait-il fait
l’effort de ne pas se montrer incommodé par les odeurs de gangrène et de
sang caillé. Peut-être. Quelques heures. Mais si l’on n’avait pas connu les
clameurs d’effroi des hommes qui se mouraient, si l’on n’avait pas trempé
ses mains dans les viscères de ses soldats pour les aider à rester vivants, si
l’on ignorait la terreur persistante qui prenait l’estomac à chaque
miaulement d’obus, à chaque détonation, alors on ne savait rien. C’était une
admiration de fantoche. Et on devait se taire.
Je suivis la visite des locaux comme une sorte d’ombre de moi-même.
Cela n’échappa pas à Marie Curie, qui me chuchota :
— Chère Nicole, ces simagrées ne m’amusent pas plus que vous. Je
comprends votre amertume. Je peux témoigner de la violence du front, j’y
étais. Nous allons être aussi utiles ici, croyez-moi. Je formerai des
manipulatrices, je leur apprendrai à localiser un projectile ou à
radiographier une fracture, elles acquerront les notions de physique
nécessaires à l’usage et à l’entretien des appareils à rayons X. Et vous
transmettrez votre savoir-faire aux femmes de chambre, aux mondaines, à
toutes les femmes, en plus que de soigner. Là où les canons détruisent, nous
réparerons avec force et foi.
Elle m’adressa un clin d’œil.
— Et je veux que nous soyons de bonnes amies. Je crois savoir que vous
connaissez bien Marie Diémer. Appelez-moi donc « Maritch », comme en
Pologne, pour éviter la confusion. Je me réjouis. Nous allons faire des
merveilles.
Marie Curie était au service de l’humanité. Simple, courageuse et grande,
maniant du poison mortel pour sauver des vies. Elle réunissait la plus
absolue bienveillance à une intelligence hors du commun. Elle avait bien
mérité son prix Nobel. Je devais me montrer à la hauteur de notre
collaboration. Je ravalai mon dépit et le mépris que j’avais des officiels.
L’hôpital avait été bâti tout près des fortifications, dans un quartier
hybride, rue Desnouettes. Les immeubles modernes y côtoyaient les
maisons basses et les jardins désuets de la Belle Époque, temps hélas
révolu.
La porte franchie, c’étaient des constructions de bois, attrayantes par leur
blancheur et leur netteté, pavillons soignés sur pilotis constitués de doubles
cloisons afin d’assurer aux pièces une égalité de température. L’objet était
parfaitement adapté à son usage. Salles d’opération, dortoirs, cuisine,
dépense, de tout il se dégageait une harmonie.
Je tins à être la première à recevoir les élèves. Ce n’était pas mon travail
mais je voulais me faire une idée de la motivation de celles que l’on allait
accueillir dans nos murs.
— Je m’appelle Yvonne Lerat. J’ai déjà effectué un stage de six mois au
Val-de-Grâce, comme de juste.
— Bien. Vous connaissez les conditions ? Vous êtes logée, nourrie et
vous serez envoyée ces prochains mois dans un hôpital du front, de
Salonique ou de l’arrière, nous verrons. La moindre faute est punie de
blâme, d’inscription au livret, de retenue de solde, de radiation temporaire
ou même définitive.
— Je sais.
— Ici, vous ferez le tour des services médicaux et chirurgicaux, celui
aussi des services de direction. Et un examen de sortie fixera le degré de
vos aptitudes. Vous pourrez gagner jusqu’à 1 400 francs. Vous êtes dans une
usine d’infirmières, à présent.
Au physique, Yvonne était une poupée de vingt ans, avenante, aux joues
roses et à la peau lisse comme une porcelaine de Saxe. Mais en rédigeant
les papiers de son admission, je jetai spontanément un coup d’œil sur ses
mains. C’étaient les mains d’une travailleuse acharnée, des mains de vieille
paysanne ou d’ouvrière, des mains striées de griffures, ridées, abîmées par
je ne sais quelle tâche ingrate. Comme des mains greffées, étrangères à celle
qui les portait. Je sus immédiatement qu’Yvonne serait ma meilleure recrue.
— Marguerite Dufaye.
— De quel hôpital venez-vous ?
— Ben… d’aucun, ma foi. Mais, j’suis courageuse, j’ai pas peur des
blessés. Vous avez qu’à me donner une blouse, vous verrez.
— Je suis désolée, Mademoiselle, mais ça ne marche pas comme ça.
Vous êtes dans une école de perfectionnement. Sans expérience préalable,
vous ne pouvez être admise. Avez-vous au moins reçu une instruction ?
— Jamais ! Qu’est-ce que ça peut faire ?
— Vous n’avez pas même le brevet supérieur, ce sera trop compliqué.
— Ah, c’est ça ? Alors on veut aider et on peut pas ? Elle est belle, la
France ! Moi, j’ai plus rien. Mon homme, l’est mort au combat. Je travaille
plus. Me reste que le tapin si vous me prenez pas !
Si j’étais touchée par le sort de ces femmes misérables qui venaient
proposer leurs services, poussées davantage par la faim que par l’amour de
la nation, je ne devais pas fléchir.
— Je ne peux pas vous accepter, Marguerite. Désolée, c’est la règle.
Mais si vous désirez vous rendre utile, allez à la Croix-Rouge.
— Aider gratuitement ? Des clous ! Faut que je mange, moi !
Elle tourna les talons, furieuse. Nous l’entendions encore crier dans la
rue. Maritch apparut, alertée par le bruit :
— Que se passe-t-il ? Mais que se passe-t-il ? Allons, venez, Nicole.
Laissez l’infirmière en chef terminer les inscriptions.
Une voix l’interrompit, que je connaissais bien :
— Non, non, madame Curie ! Moi, je tiens à être accueillie par le
docteur ! Notez, Charlotte Lebouedec. Avec le meilleur curriculum qui soit,
puisque tout ce que je sais, je le dois à Nicole Mangin.
Charlotte n’avait pas changé. Toujours garçonne, toujours piquante,
toujours battante. Avec un franc-parler intact.
— La liberté m’a coûté cher. À peine avais-je quitté mon bougre
d’époux que je me mis à fréquenter des hommes. Au troisième, paf ! Une
vérole carabinée. Les maris vous font des hématomes, les amants des
boutons. On m’y reprendra ! Sitôt guérie, je me suis remise à l’action
sociale, c’est moins risqué. Et quand j’ai su que vous étiez ici, j’ai tout
lâché pour vous rejoindre.
Je ne pouvais cacher ma joie :
— Vous avez très bien fait.
— Et Marie Curie est avec nous ! C’est formidable ! Quel honneur !
— Oui, mais à Edith Cavell, pas de recherche, répondit Maritch. On
oublie mon Nobel. Je serai enseignante, ce qui, à mon sens, est bien plus
dur et plus louable. Je ferai des classes tournantes de vingt élèves, pas
davantage. La durée des cours sera limitée à deux mois, mais ce sera
intensif. Il y aura une partie théorique, comprenant les notions élémentaires
indispensables, comme le fonctionnement des ampoules et les mesures de
courant ; la partie pratique consistera en des manipulations. J’adjoindrai un
rappel d’anatomie et de lectures des clichés radiographiques.
— Alors ça ! Les hommes n’ont qu’à bien se tenir !
— Maritch, merci. Cet endroit sera le terreau de nombreuses et belles
vocations. Nos filles iront ensuite porter la bonne parole dans le monde
entier.
Enfin, je sentais que je m’appropriais l’école. Et j’ambitionnais, la paix
venue, de réaliser une prouesse hautement féministe. Mes infirmières les
plus éprouvées pourraient se substituer aux infirmiers dans l’univers
exclusivement masculin des hôpitaux militaires. Elles pourraient, dans les
casernes, donner les notions d’hygiène et de prophylaxie qui faisaient tant
défaut. Bientôt, elles deviendraient indispensables.
Dun marchait dans mes jupes. Devina-t-elle mon enthousiasme ? Elle
avait l’air aussi joyeuse que moi. Je la gratouillai sur le dos en souriant.
Mais il semblait que la liesse ne dût jamais avoir sa place tant que
durerait la guerre. Un appel du front m’informa le soir même du décès de
Louise. On avait trouvé son corps sans vie entre deux baraques. Elle était
morte d’épuisement, se donnant à tous sans jamais se ménager, avec une
aménité et un dévouement de sainte.
Elle avait écouté les malades, épongé du sang, pansé, piqué, consolé,
nourri, soigné, lavé. « Morte pour la France », dirait simplement son
épitaphe.
Paris, juin 1919
Les anges meurent aussi… Rien ni personne n’est épargné. C’est
l’incontestable génie de la guerre.
Je franchis par la pensée la distance qui me sépare de la tombe de Louise.
Un monticule de terre et une croix.
Et soudain se superposent les demeures dernières de tous ceux qui ont
croisé ma route. Vite, de plus en plus vite… Sous la bruine, un clignotement
terrible d’images de croix hideuses et blanches, toutes semblables, bientôt
émaillées de moisissures aux contours étranges. Et par endroits, saturé
d’ossements, le sol qui recrache l’humanité qu’il dédaigne. Aucun marbre !
Aucun mausolée ! Des fosses presque communes pour tous ! Voilà la gloire
qu’ils ont gagnée ! Le lit dans lequel on couche leurs harassements de
héros, et d’héroïnes !
Je porte mes mains à mes tempes fébriles, qui persiflent, qui vagissent,
qui hurlent leur fureur et leur affliction… À quoi bon ? Puisque les anges
meurent.
18
PARIS, 1917
Les premiers examens eurent lieu un mois après l’ouverture de l’école.
Yvonne Lerat et Amélie Hardouin se présentèrent devant nous avec une
assurance peu usuelle qui me plaisait. Elles maîtrisaient tout et la question
de la chirurgie comme celle qui portait sur l’administration ne posèrent
aucun problème.
— Mes enfants, conclus-je au terme de l’entretien, il faut que dans
quarante-huit heures vous soyez sur le front de Champagne. HOE rattaché à
la VIe armée. De ce moment, vous êtes en congé jusqu’au jour du départ,
pour préparer votre bagage et dire au revoir à vos familles. Présentation
demain de votre principale puis rendez-vous à la gare de l’Est.
J’aimais mes élèves, que je considérais comme mes filles. D’une certaine
façon, elles portaient mon message. Elles étaient des graines que j’avais
plantées. Je les accompagnai jusqu’au train avec émotion et veillai à leur
installation dans la voiture, puis rentrai rue Desnouettes.
Mes journées y étaient toutes semblables : je me levais à 7 heures du
matin, je visitais mes malades, j’opérais, je donnais des cours sans prendre
le temps de déjeuner, je corrigeais des copies, et puis c’était la contre-visite
du soir. Je dînais hâtivement, préparais les cours du lendemain, lisais les
dernières publications médicales et faisais mon courrier. Je me couchais
vers 2 heures, frustrée néanmoins d’avoir à mettre un terme à mes
occupations et peu disposée à affronter la nuit.
Maritch me gourmanda souvent :
— Reposez-vous, Nicole. Croyez-vous que votre corps n’ait pas ses
limites ? Je vous ai même entendue vous lever cette nuit, avec Dun, pour
continuer vos consultations.
Je ne l’écoutais pas. Moi je pensais au massacre des hommes de France,
et aux harangues hypocrites des ministres qui jouaient à la guerre depuis
leurs coquettes maisons. Au soir de ma vie, j’aurais la satisfaction de me
dire que, malgré les apparences, ce n’est pas moi qui aurais eu du sang sur
les mains. Tout au contraire.
Mon emploi du temps, je l’avoue déjà chargé, se vit complété par une
nouvelle occupation. Marie et Renée, toujours investies dans le
militantisme, venaient de créer l’École des surintendantes d’usines et de
services sociaux, avec Cécile Brunschvicg1, Albert Thomas2 et Léon
Bourgeois3.
— Nicole, nous avons besoin de tes lumières. Que dirais-tu de dispenser
des cours d’hygiène générale et de législation d’assistance sociale chez
nous ?
— J’ai peur de devoir vous dire non. Je n’ai pas une minute.
— Je t’en prie, la rue de Penthièvre n’est pas si loin. Ce ne sera que pour
quelques heures par semaine… Les directeurs d’usine ne peuvent veiller
aux besoins du personnel féminin, soit qu’ils ont trop à faire, soit qu’ils sont
trop rustres.
— Tu dois venir, Nicole, it’s so essential…
Convaincue par mes deux amies, j’appris à connaître les surintendantes.
Licenciées en droit, en lettres, en sciences, agrégées ou enseignantes, leur
rôle était de soumettre à la direction des usines des projets d’amélioration
des conditions de travail des ouvrières, et leur action s’étendait jusque dans
les familles les plus défavorisées. Alors qu’à l’hôpital je soignais les
soldats, je m’occupais ici d’alléger le difficile sort de leurs femmes.
Le 20 août 1917, je me souviens avoir dormi très profondément,
contrairement à mon habitude. Je me réveillai tard, nauséeuse et sans
courage. On frappa à la porte de ma chambre :
— Docteur, un homme demande à vous voir. Il a l’air bouleversé. Il
pleure en répétant votre nom.
J’étais courbatue. Je sentais confusément que j’allais apprendre une
terrible nouvelle et je retardais le moment où je me trouverais face à ce
mystérieux visiteur.
Au fond du couloir, à contre-jour, je pouvais distinguer les contours de sa
silhouette. Une silhouette énorme, que je connaissais bien. C’était Jacques.
Le grand Jacques de mon Isabelle. Le grand Jacques qui à présent versait
des torrents de larmes dans ce couloir sinistre. Mon corps me faisait mal. Je
voulais vomir.
— Docteur Mangin, docteur Mangin, c’est vous ?
Il était hébété, d’une pâleur affreuse. Il me vit sans me reconnaître. Je dus
faire un gros effort pour le prendre dans mes bras et écouter ce qu’il avait à
me dire.
— Jacques, calmez-vous, je suis là…
— Je devais venir vous voir avec elle… Elle devait rentrer pour qu’on se
marie… Elle devait quitter Vadelaincourt… On se manquait trop…
Isabelle.
— C’était tout noir… Ils ont raconté… Un avion boche a lâché une
première bombe incendiaire sur l’hôpital… Et le feu a tout éclairé. Alors il
a recommencé, en visant mieux, cette fois, puisqu’il voyait tout. Les croix
de Genève de la toiture… Il en a fait des cibles, des cibles, le pourri. Il a
recommencé, une autre bombe… Et c’est là qu’il l’a assassinée. Elle et les
autres. Voilà… C’est fini…
Il pleura longtemps, sans parler. Et je pleurai avec lui, crucifiée,
balbutiant les mots inutiles et vains que l’on s’oblige à prononcer dans ces
circonstances, et qui n’aident en rien.
Isabelle était morte. Le docteur Cathala était mort. Le néant et la
destruction l’emportaient une fois de plus.
Je ne travaillai pas ce jour-là. J’en étais incapable. Maritch fit ramener
Jacques à son hôtel, rue Rodier. Elle me prépara elle-même un bouillon et
insista pour que je me remette au lit. Je n’avais pas la force de protester.
Dun se blottit contre moi et je me pelotonnai contre elle, dans sa chaleur de
bête ignorante des infamies humaines. J’étais prise de vertiges. Des images
poignaient, puis éclataient comme des bulles : ma mère au balcon de
l’appartement du Pont-de-Lodi, André couchant avec une autre, Marcel
dans sa bière, endimanché tel un communiant… Mon esprit combattait le
mal par des maux plus grands, ceux qui avaient ponctué mon existence,
faisant de moi ce que j’étais.
Lorsque je me levai le lendemain, je courus prendre des nouvelles de
Jacques, que j’avais laissé bien mal en point. Il s’était pendu.
Je ne pus retourner tout de suite à l’hôpital. J’avais besoin de marcher.
Ma foi patriotique commençait à vaciller. Tant de morts au combat, tant de
dommages collatéraux, tant de malheurs… À quoi servait mon engagement,
sinon à mettre de ridicules mousselines sur une boucherie ?
Orgueilleuse Nicole, présomptueuse Nicole qui se sentait indispensable
avec sa théorie et ses travaux de couture… Coudre un corps pour qu’il soit
en un instant pulvérisé, à quoi bon ? Une partie de moi lâchait prise,
vaincue. Une autre me susurrait de me rendre chez Suzanne Pertat. Je
devais continuer. Mes pas me portèrent avenue Floquet, dans un Paris
désormais presque désert, à la physionomie de grande ville provinciale.
Ce fut une petite dame, charmante et la taille ronde comme un fût de
bouleau, qui vint m’ouvrir. Nous ne nous étions jamais rencontrées. Nous
nous connaissions uniquement par le biais de nos lettres, nombreuses.
— Suzanne, je suis Nicole. Je… je ne sais pas pourquoi je viens
aujourd’hui. Car aujourd’hui, je ne sais plus pourquoi je suis là. Ils tombent
tous…
J’étais confuse, comme ivre. Désagrégée. Je ne réalisais pas l’incongruité
de ma démarche. Mais Suzanne sut trouver les mots. Elle m’installa dans
son cabinet et, durant tout l’après-midi, fit avec moi l’inventaire de tout ce
que j’avais accompli dans mon existence.
— Je ne vous flatterai pas, ma chère. Je déteste la flagornerie. Mais ne
doutez jamais que ce sont des femmes comme vous qui font avancer la
cause des femmes. Et celle des hommes d’ailleurs, car nos mentalités et nos
vies sont liées, n’en déplaise à certaines fanatiques. Vous avez prouvé au
monde et à vous-même que, dans les années 1910, on peut choisir de
divorcer, choisir de faire de brillantes études, choisir d’être une femme
médecin, une féministe, une militante sociale. Il arrivera un moment dans
l’Histoire où les femmes auront acquis tous ces droits, et où la chose sera
tellement rentrée dans la norme qu’elles oublieront que vous avez ouvert
ces portes pour elles, et que votre lutte fut âpre. Pour l’heure, soyez donc
fière de vous. Et continuez. Vous êtes une pionnière, une engagée, Nicole.
Et je n’ai pas honte de dire que je le suis aussi en réparant nos blessés
jusqu’à en crever de fatigue. Vous avez bien fait de venir. Je ne vous
laisserai pas penser que vous êtes inutile. Jamais.
— Enfin… ce n’est pas si…
— Vous n’êtes pas de ces bien-pensants généreux et éphémères qui
agissent par intéressement ou par paternalisme. Vous avez, et c’est rare, le
sentiment de la souffrance. Et c’est pour cela que vous êtes si exacte, que
vous réussissez tout ce que vous entreprenez, et que vous excellez à faire le
bien.
Ce moment avec Suzanne fut une source de bien-être. Non parce qu’elle
avait nourri ma vanité, mais parce que, spécialiste de la beauté perdue, elle
m’obligea à en contempler une que je ne soupçonnais même pas : la
mienne.
_______________
1. Cécile Brunschvicg (1877-1946) : femme politique et féministe française, notamment présidente de l’Union française pour le
suffrage des femmes.
2. Albert Thomas (1878-1932) : homme politique français, organisateur de la production d’armement durant la guerre.
3. Léon Bourgeois (1851-1925) : homme d’État français, plusieurs fois ministre, prix Nobel de la paix en 1920.
Paris, juin 1919
L’aurore ne sera plus longue à venir.
Déjà, la ville bruit d’un sourd murmure. Quelques pépiements timides
d’oiseaux annoncent l’aube. Les vendeurs des Halles investissent peu à peu
le marché de Saint-Germain. J’entends l’avancée tranquille des charrettes
de campagne. Je les imagine emplies de fruits et de gras légumes, de vertes
laitues, de carottes orangées, de pommes jaunes. Autant de pointes de
couleurs s’extrayant d’une nuit qui n’est déjà plus. Les spectres de mes
angoisses s’évanouissent cependant qu’une vague lumière livide redonne
une vie grise à la pièce. Ironique genèse… J’ai chaud. Intolérable
migraine… Quelques pilules encore.
Le phonographe d’à côté a repris ses grésillantes mélopées. Cette fois,
c’est un air classique qui passe outre les murs et l’intimité de mon silence.
L’enjouement insolent d’un Mozart des jeunes années… Cela ne devra-t-il
jamais finir… Tout finit pourtant.
Que devient Bélagnon à cette heure ? A-t-il pu se remettre à vivre sans
cacher ses tourments derrière le masque d’une jubilation feinte ? Peut-il se
promener dans les rues sans que les civils ingrats détournent le regard ? A-t-
il été décoré pour avoir immolé son visage au profit d’une cause si absurde
?
Je n’aurai pas dormi… Il le faut pourtant. Jamais je n’ai accompli un tel
voyage.
19
BÉLAGNON
« Quarante-cinq tués, deux cent sept blessés ».
Le titre s’étalait en grosses lettres à la une du Petit Parisien. Les Gotha1
allemands avaient bombardé Paris. Et, alors que les journalistes
s’interrogeaient sur la riposte à mettre en place, ceinture de canons ou filets,
sans même penser aux dégâts humains, nous dûmes faire face à un flot de
victimes arrivant de la rue Choiseul et de la rue Réaumur.
Cette fois, il fallait aussi soigner des femmes et des enfants terrifiés. Une
mère et ses deux fils avaient été brûlés également, le crâne labouré
d’écorchures et le visage noirci, bouffi comme s’il allait éclater. Le miracle
était que ces pauvres êtres vécussent encore.
Aidée de mes infirmières, je lavai les plaies et appliquai de l’ambrine.
J’avais lu avec intérêt les travaux du docteur Barthe de Sandfort et croyais
aux vertus curatives de cette cire chaude. Le badigeonnage dura quelques
minutes. Nous avions pris soin d’endormir les trois patients afin qu’ils ne
fussent pas épouvantés. Peu à peu, l’ambrine se solidifia et devint une
croûte molle, sorte d’emplâtre protecteur qui faisait corps avec la ouate. Il
ne fallut pas attendre un mois pour que les tissus vivants soient reconstitués.
— Dis-moi, mon petit Théodore, as-tu mal ?
— Oh, non, madame.
— Et toi, Loulou ?
— Non, pas.
Lorsque nous retirâmes ses pansements à la mère, elle n’accusait plus
aucune trace de brûlures, même superficielles. Ils étaient trois créatures
d’albâtre dépourvues de cheveux, mais souriantes, à la peau reconstruite.
Maritch me félicita pour ces beaux résultats. Elle croulait quant à elle
sous les radios à effectuer. Nous étions harassées. L’heure n’était plus aux
questions ni aux doutes. Il fallait sauver des vies. Mais le soir du
bombardement, un incident majeur se produisit au sein de l’hôpital. Alors
que l’alerte n’avait pas fini de retentir dans les rues parisiennes et que
grondait la rumeur grandissante de la tragédie, douze prisonniers allemands
que nous gardions dans nos murs se mirent à défiler fièrement en poussant
des cris de joie. Ils saluaient la mort complice venue du ciel et dont leurs
amis étaient responsables. Les combattants français, sous leurs bandages et
malgré tous leurs handicaps, gesticulaient de rage, retrouvant leurs instincts
de soldats vengeurs. La haine les animait et nous ne parvenions pas à les
calmer.
— Qui ne proteste pas est de leur camp ! À mort les boches ! Qu’on les
extermine, ces chiens !
— Voyez comme ils se régalent de notre peine ! Fumiers ! Fumiers ! À
mort !
Et notre tâche devait encore se compliquer.
À partir du printemps, de nouveaux malades se présentèrent, qui
toussaient, expectoraient, se plaignaient de la gorge et dont les pics de
fièvre se montraient plus qu’inquiétants. C’était un virus extrêmement
contagieux, mais qui n’avait rien à voir avec la tuberculose. Peu à peu, ce
qui ressemblait à une grippe se muait en congestion pulmonaire, pleurésie
purulente, pneumonie… Les gens devenaient bleus, ils s’asphyxiaient. Nous
avancions à l’aveuglette, sans rien savoir, injectant des sérums, donnant de
la quinine en quantité, oignant des balsamiques et surtout isolant, isolant
toujours. Mais nous manquions de place. Oserais-je l’avouer ?
Heureusement beaucoup trépassaient, laissant vacants des lits pour ceux qui
survivaient.
Mon personnel fut décimé.
Les filles qui me restaient, protégées par des masques, confectionnaient
des centaines d’enveloppements humides par jour afin de faire chuter la
température des patients.
— Docteur Mangin, me confia Justin Godart lors d’une de ses
inspections, je dois vous féliciter. Votre établissement est l’hôpital militaire
de Paris où nous avons le moins de victimes à déplorer. Cette « grippe
espagnole » est une hécatombe.
Je n’avais ni le temps ni l’envie de m’enorgueillir d’un pareil constat.
Ces sottes adulations ne m’intéressaient pas. Je les trouvais d’autant plus
déplacées que nombre de mes infirmières avaient péri.
Je continuais de travailler comme une forcenée. Pour m’étourdir.
Sollicitée par le docteur Hartmann, je collaborai à la création de la Ligue
franco-anglo-américaine contre le cancer. Lorsque je le revis, il ne put
cacher son émotion d’ancien mentor et de père spirituel.
— Ah, Nicole… Ma jeune élève a décidément bien grandi. Que de
chemin parcouru depuis l’époque des Poisons. Médecin de guerre,
directrice d’hôpital et aujourd’hui cofondatrice de cette ligue…
— Ne parlons pas de mon mérite mais de celui de cet organisme. Grâce
à lui, nous pourrons subventionner la recherche et enseigner au public, par
tous les moyens de vulgarisation, les premiers signes du cancer.
— C’est vrai. Et les donateurs sont très nombreux. C’est un succès.
Beaucoup sont de haute renommée : les Deschanel, les Lumière, Jacques
Worth…
La naissance de la Ligue constituait une vague consolation dans le
cataclysme sanitaire que nous vivions alors. Car tous nos efforts pour
vaincre la grippe espagnole se révélaient infructueux. Nous ne comptions
plus les morts.
Un soir, ayant décidé de réfléchir et de lister des hypothèses quant à cette
épidémie, je me retirai dans ma chambre. Dun, après avoir décrit une ronde
de quelques cercles parfaits, se laissa tomber sur les tommettes du sol,
qu’elle préférait à la chaleur d’un drap. Je contemplais les mouvements qui
lancinaient sous son pelage, témoins d’un sommeil intranquille.
Soudain, je m’aperçus que mon oreille gauche coulait. J’essuyai la
suppuration, choisissant toujours de jeter un voile sur mes maux plutôt que
de les laisser prendre la place. Mais le lendemain, mes draps étaient tachés
d’une substance qui, si elle ne devait pas m’alarmer, m’ordonnait au moins
de consulter. Le docteur Mulon, un de mes confrères de l’école, que sa
longue barbe blonde faisait ressembler à un jeune druide, diagnostiqua une
otite. Son accent de Bourguignon, aux « r » roulés comme les cailloux d’un
torrent, rendait pittoresques toutes les maladies :
— Je vais inciser votre membrane tympanique pour éviter toute
complication. La présence de ce pus ne doit pas être négligée.
Je consentis à cette petite opération. Mais tout ne se passa pas bien. Un
abcès apparut, qui dut être ouvert et drainé. Je ne décolérais pas. On
m’obligeait à garder le lit, ce qui m’était insupportable.
— Nicole, vous avez une inflammation des glandes mastoïdes.
L’opération est inévitable. Vous êtes à l’arrêt, comprenez-le.
— Écoutez, faites ce qu’il faut, mais ne me parlez pas d’arrêt. Croyez-
vous que je puisse m’offrir le luxe de rester couchée ?
Maritch dut intervenir :
— Mulon, ne lui demandez pas son avis. Endormez-la, doublez la dose,
mais au nom de Dieu, qu’elle se repose.
Je fus anesthésiée deux fois en vingt-quatre heures.
Laissée sans surveillance, j’en profitai pour me lever et faire le tour de
l’hôpital afin de visiter mes malades, comme j’avais toujours eu coutume de
le faire. Essoufflée, je marchais avec difficulté.
Tout d’un coup, je fus contrainte, à mon grand dam, de m’asseoir sur le
lit d’un de mes blessés de la face. Il lisait La Greffe générale.
— N’empêche, docteur Mangin, on est sacrément à l’aise, nous aut’. Sur
un plumard entourés par des demoiselles qui nous dansent autour comme
des papillons…
— Je suis contente que vous soyez bien, Bélagnon.
Borgne de l’œil droit, presque sourd, le bras atrophié, Bélagnon avait
pourtant eu aux tranchées un emploi fort pacifique. Chasseur décoré, il était
chargé de porter la soupe aux camarades. Il avait attendu derrière une
traverse et craignant que la soupe ne refroidisse, il était parti remplir sa
mission. Un obus l’avait arrêté.
— Vous avez l’air pâlotte, docteur. On dirait un bouton d’or qui végète
près d’un mur. Je m’en vas vous divertir un peu. Tenez, c’est dans La Greffe
et c’est rien poilant. C’est un théâtre :
Le poilu : Dis donc, vieux, c’est-y une balle ou un éclat ?
Le secrétaire d’état-major : !
Le poilu : Alors on t’as rien fait pour ça ?
Le secrétaire : !!
Le poilu : Mais tu peux pas rester comme ça !
Le secrétaire : !!!
Le poilu : Alors, on a loupé la greffe ?
Le secrétaire : ????
Le poilu : Oui, le cartilage, quoi !… Ce qu’on sabote dans ton hosto !
Le secrétaire : !!!!!…
Le poilu : Faut venir au Val, vieux. On t’en règlera un pépère, un grec ou
un retroussé, comme tu voudras…
Le secrétaire : Mais de quoi parlez-vous, Monsieur ?
Le poilu : De ton nez, camarade, et ça se voit que t’as été amoché, tu
sais.
Le secrétaire : Mais pardon ! Mobilisé en août 14 comme secrétaire
d’état-major, je…
Le poilu : Bah ! Alors c’est la nature qui t’a loupé comme ça ?… Moi qui
croyais que ça te venait des boches… (sincèrement apitoyé) Mon pauvre
vieux, va !…
Bélagnon éclata d’un rire tonitruant, le rire de celui qui ne s’entend pas.
Il avait posé le journal et m’expliquait :
— Z’avez compris ? Hein ? Le nez du secrétaire il est si moche, que le
poilu croyait qu’il était des nôtres ! Qu’il était blessé de la face, quoi !
J’ébauchai un sourire.
— Oui. Oui, c’est très drôle.
Mon regard fut attiré par un autre texte, dont je ne vis que quelques
lignes et qui suffit à m’attrister :
Et cependant, ces yeux plongés dans les ténèbres
Ces lèvres qu’effaça le choc, chaos sanglant,
Doivent se souvenir… Paradoxal, troublant,
Le Rire est demeuré, raillant les soirs funèbres !
Ils rient ! Dans la douleur des aciers effilés,
Au milieu des vapeurs lourdes du chloroforme…
Rire sublime et fou ! Rire des mutilés !
Bélagnon riait, son voisin se mit à rire, et tous les hommes rirent à leur
tour. Et c’était à la fois magique et terrifiant, de voir ces monstres sublimes,
défigurés à jamais pour avoir fait leur devoir. Ils riaient, ils bavaient, ils
éructaient, certains avaient mal de rire, car leur visage déformé ne le
pouvait plus. Il y avait de l’enfer et du paradis dans cette salle hilare. Je crus
un instant défaillir. Mais je me repris et rejoignis mon lit en titubant quelque
peu.
Maritch m’y trouva endormie, l’oreiller mouillé de larmes.
_______________
1. Bombardiers biplans allemands.
Paris, juin 1919
D’une dévastation l’autre… Je suis revenue de Reims avant-hier. Reims
bombardée qui se relève à peine des outrages qu’on lui a fait subir. Papa
était là, mes frères, et Étienne…
Alors que nous étions à table, j’ai pensé à la cuisine de Mamie Philbert.
Le repas servi m’était fade et sans attrait. J’aurais voulu que Mamie fût là,
la poitrine débordante de son grand tablier, qu’elle me forçât à manger. «
Mange, Nicolette, reprends des forces. La potée, c’est la vie. Prends-en
encore, ton assiette est vide. Sers-toi, mange. » Au lieu de cela, je
supportais des mets sans saveur et la vision détestable de mon visage
amaigri dans la lourde argenterie de famille.
J’ai tâché d’être plaisante, aimable. Tout m’ennuyait.
« Bravo, Nicole. Un tour du monde pour louer le rôle des infirmières de
guerre, c’est extraordinaire. Décidément, tu ne t’arrêtes plus… » « Nicole,
quelle fierté ! » « Vraiment, Nicole, où donc trouves-tu cette énergie ? »
Je n’en pouvais plus.
En partant, j’ai embrassé Maurice. Je ne l’avais jamais fait. J’étais au
paroxysme du chagrin.
Dans le train qui me ramenait à Paris, je me souviens avoir pensé :
Qu’elle est donc banale, l’existence, quand on a connu ces plongées
brutales dans le mystère de la vie, ces spectacles toujours renouvelés de
l’inépuisable physiologie… Peut-être alors me suis-je méprise.
Peut-être cet amour que j’ai tant regretté, peut-être ne m’aurait-il pas
comblée.
20
MON ARMISTICE
J’avais quarante ans. Un anniversaire automnal de pluie, de grisaille,
d’horizon bouché. Je n’espérais plus rien.
J’avais demandé à Maritch de ne pas organiser quoi que ce fût en mon
honneur. Elle respecta cette volonté, décelant la maussaderie profonde de
mon cœur. Et la journée passa, morose, quotidienne, rythmée par les décès.
Une fois couchée, rompue de fatigue, je pensai à Bélagnon, et à son
exultation de clown tragique dont la terrible musique rappelait les horreurs
de Verdun. Je ne sais pour quelle raison, son rire me hantait. Rire de
désespérance ou rire vengeur de celui qui a réussi à survivre… Rire
dramatique d’un pion sur le grand échiquier, un pion qui servait la soupe…
Iniquité du sort… J’aurais tellement aimé l’aider… Mais pouvait-on effacer
les stigmates du conflit ? À sa sortie, je l’emmènerais chez Suzanne. Cette
idée consolatrice me permit de trouver le sommeil.
Un mois plus tard, il était 11 heures quand des volées de cloches, des
sonneries de clairon et des hurlements de joie se firent entendre. La guerre
des armes était achevée. Enfin.
Mais celle d’avec la grippe espagnole n’en finissait pas de durer, qui
allait continuer ses ravages. Les infections secondaires et les
polymorphismes du virus rendaient tous nos traitements inefficaces. On
avait craint les raids des Gotha, on redoutait désormais la pandémie, ou
plutôt, non, on n’avait pas même le temps de redouter. Tout le monde
mourait. Ceux que le front avait épargnés, la maladie les emportait. Les
enveloppements, les potions à l’oxyde blanc, les injections d’huile
camphrée, rien n’y faisait.
Bélagnon avait été contaminé. Il ne dormait plus, crachait du sang, et ses
ongles étaient cyanosés. Sa rate avait doublé de volume.
— Bélagnon, m’entendez-vous ?
Il me répondit par une toux et une expiration soufflante. Il avait le teint
terreux et des réflexes pupillaires anormaux. Je tentai une injection de
sérum antipesteux et attendis.
— Mon cher Bélagnon, tenez bon. La vie ne vaut pas grand-chose mais
elle mérite tout de même qu’on s’y accroche. Tenez, je vous en prie.
— C’est… j’crois que c’est la fin… Vous savez bien, docteur…
Comme… comme à Craonne… « Car nous sommes tous condamnés, nous
sommes les sacrifiés. »
Tous les jours, Dun et moi venions espérer la rémission de Bélagnon. Il
m’obsédait plus qu’un autre. Je tentai tout pour le sauver. Pour lui, je
réinstaurai la saignée.
J’observais fiévreusement ses analyses et l’évolution du mal. Je continuai
les piqûres et notai que peu à peu, la température se stabilisait.
Dix ampoules furent nécessaires à son rétablissement. Un matin, enfin, il
avait repris quelques couleurs et m’accueillit, assis sur son lit :
— Ah, v’la mon docteur ! Docteur Mangin, vous êtes comme ma mère,
si je puis dire. Je partais dans l’autre monde, je l’sentais bien. Mais vous,
vous m’avez pas lâché, jamais. Merci ! Le Bélagnon nouveau est arrivé !
Jamais guérison ne m’avait fait plus plaisir.
— Bélagnon ! Que diriez-vous d’être vraiment nouveau ? Remis à neuf ?
Que diriez-vous si… Je connais une magicienne qui reconstruit les visages.
Voudriez-vous la rencontrer ?
Bélagnon demeura interloqué.
— A m’referait ma trogne ? Mais comment ?
— Avec un bistouri et tout son savoir-faire. C’est une spécialiste de la
chirurgie réparatrice.
— Mais… J’ai plus d’œil…
— Écoutez, je me rends régulièrement chez elle. Ce qu’elle accomplit
tient du prodige, je vous assure.
— Ma foi… ben pourquoi pas ? Enfin… J’imagine que c’est cher,
c’t’affaire.
— Elle s’adapte à la bourse de ses patients, ce n’est pas un problème. Je
vous y conduirai.
Quelques jours plus tard, Suzanne Pertat nous recevait, affable, dans le
clair-obscur de son vestibule :
— Bonjour à tous deux. Monsieur Bélagnon, je suis enchantée de faire
votre connaissance. Enchantée et honorée de pouvoir porter assistance à un
héros. Le vrai vainqueur de Verdun, c’est vous.
Suzanne accueillait toujours ses blessés de cette manière, insistant sur le
fait que c’était elle, que c’était nous, qui étions redevables. La figure
crevassée de Bélagnon prit une teinte écarlate.
— Oh ma foi, c’était pas tant grand-chose… Si on est un homme, on est
un homme. On se bat, c’est la nature, quoi. Alors, bien sûr, c’est pas bien
joli tout ce que vous voyez là, mais bon, c’est mes médailles.
— Nous allons pouvoir rectifier tout cela, rassurez-vous. Nous allons
polir vos médailles, en quelque sorte. Cela ne prendra que quelques
semaines, j’ai soigné plusieurs cas comme le vôtre. J’envoie certains soldats
trop abîmés chez mon amie Anna1. Elle fabrique des masques pour
recouvrir les parties lésées, puis elle les peint selon la couleur de la peau.
Mais vous, je vais pouvoir vous refaire une beauté bien plus naturelle.
Je laissai Bélagnon aux mains expertes de Suzanne. J’avais le cœur un
peu plus léger que d’ordinaire.
Sur le chemin du retour, je longeai le quai d’Orsay. La Seine, grossie par
une crue inattendue, bouillonnait comme une vivante Charybde. Le ciel
clair et nacré de l’hiver ne parvenait pas à se mirer dans ces eaux gonflées
d’ombre. Devant la menace du fleuve intumescent, des groupes d’hommes
sur les berges recouvraient le charbon de bâches. J’arrivai rue de Vaugirard.
Je m’assis sur un banc vermoulu piqué de givre. Des moineaux déplumés et
criards se disputaient un pain gelé. Sur les murs, des affiches du Vaudeville2
faisaient de l’œil aux passants : Sacha Guitry donnait Pasteur. La science
allait désormais s’offrir sur scène… Un jeune couple enlacé s’arrêta devant
la façade, curieux, avant de repartir en trottinant vers la promesse d’une
soirée plus casanière. André subitement m’apparut. Absent. Je sentais ses
lèvres d’autrefois effleurer mon cou : « Je sais ce que tu te dis, mais tu ne
serviras pas à rien. J’ai trop besoin de toi. »
Je me levai brusquement, ramenée à ma vie. Personne n’avait besoin de
moi. Personne.
Je repris ma route, vide.
Je m’aperçus que mon oreille me faisait mal. Si c’était mauvais signe, du
moins cela détournait-il mon attention et foulait aux pieds mes faiblesses de
femme. Il fallait se reprendre. Je me rendis chez le docteur Mulon.
— Vous avez bien eu raison de me le signaler, Nicole, dit le docteur en
s’asseyant à son bureau. Nous allons devoir effectuer un prélèvement. Je
n’aime pas beaucoup la tournure que prend cette inflammation.
— Quelques médicaments et tout rentrera dans l’ordre. Prescrivez-moi
surtout des fortifiants.
— Vous n’avez pas besoin de fortifiants mais de repos. Marie m’a dit
que vos nuits s’écourtaient comme peau de chagrin. Votre corps ne tiendra
pas, avec une telle hygiène de vie.
Je levai les yeux au ciel.
— J’aurai l’éternité pour me reposer. Mon hygiène de vie, c’est de vivre
et d’aider à survivre. Quand j’aurai fini cela, je partirai.
Je sortis, amère et contrariée par la douleur lancinante qui ne me quittait
pas, et ne me quitterait plus. J’eus alors une furieuse envie d’écrire à
Étienne. Mais il m’était impossible d’en trouver la force physique. Je
caressai Dun et fermai les yeux, désireuse de m’adresser à mon fils en mon
cœur, au moins. Je n’y arrivais pas. Les mots s’étaient taris.
Une autre guerre commençait. Toute personnelle et que je n’étais pas sûre
de remporter.
_______________
1. Anna Coleman Watts Ladd (1878-1939) : sculptrice américaine responsable de l’atelier de fabrication de masques à la Croix-
Rouge pendant la Première Guerre. Elle s’occupe des « gueules cassées ».
2. Salle de spectacle parisienne aujourd’hui disparue.
Paris, juin 1919
C’est à présent le visage de papa qui m’apparaît, dans une sorte de brume
indécise.
Tu m’en voudras sûrement pour ce que je suis en train de faire. Tu as déjà
subi tant d’épreuves… Tu m’as toujours donné raison pour tout ce que
j’entreprenais, fier que je sois bachelière, puis auréolée du titre de savante.
Fier de me voir heureuse en ménage, fier de me voir m’émanciper du devoir
conjugal et de noces ratées. Fier, quoi que je fasse. Mais je sais que tu
n’approuveras pas ma décision cette fois. Même si j’avais essayé de
t’expliquer, tu serais resté sourd et j’aurais perdu ton estime. Je n’aurais pas
supporté les rigueurs de ta disgrâce. Je t’aime trop.
Maman aurait compris peut-être. Peut-être m’aurait-elle même
encouragée. Mais elle n’est plus depuis longtemps et tout ceci n’est que
spéculations sans importance.
Mon pauvre papa… Mon pauvre Étienne…
Un chien hurle sous les fenêtres, qui fait se redresser Dun. Ses oreilles se
contractent nerveusement comme deux antennes vibrantes. Moi, prise dans
ces sables mouvants, engourdie, je n’arrive plus à fixer mon attention et
m’attendris à la pensée de mon dernier souvenir…
21
COURAGE
Comme tout finit par passer, le voile noir de la pandémie de grippe se
leva peu à peu. Les journaux étaient muselés par la censure du
gouvernement : il était impossible de connaître le nombre de morts. Mais,
pour nous qui avions travaillé au plus près de la maladie, nous savions que
le bilan risquait d’être terrible.
J’habitais depuis peu un coquet appartement du boulevard Saint-Germain
dont les fenêtres donnaient sur un arbre aux branches tourmentées. Marie
me rendait souvent visite. Au fait de mes angoisses, elle me cueillait aux
heures vespérales, comme pour m’accompagner, et me trouvait
invariablement en veste d’intérieur, à mon bureau. Elle apportait un aspic de
pommes, des œufs au lait ou encore une crème, « pour faire une pause ». Et
la pause se faisait à même le sol, sur un tapis de grosse laine, au milieu de
tas de livres que je ne rangeais jamais.
— Alors comment vas-tu, aujourd’hui ? Ton oreille te fait toujours
souffrir ?
— Oui, un peu, à certains moments. Moins peut-être. Mais c’est sans
importance. Parlons de ton nouveau projet.
— Je suis contente. La première école d’action sociale Pro Gallia devrait
bientôt ouvrir ses portes. Nous donnerons aux jeunes gens ayant terminé
leurs études secondaires un complément de culture les initiant aux
problèmes sociaux.
Elle s’arrêta, appliquée à mordre et à trancher la tête de son cigare,
qu’elle alluma en me regardant.
— Et toi ? Tu sais que la société parisienne n’a que ton nom à la bouche.
Ton action à la présidence de la Ligue internationale contre le cancer a fait
de toi une célébrité.
Je ne pus m’empêcher de soupirer, lasse, désabusée.
— Nicole, que t’arrive-t-il enfin ? Je ne te reconnais pas.
— Je ne sais pas… Des désillusions. Un certain spleen. Tout retombe,
j’imagine. J’ai toujours travaillé, sans regarder autour de moi, car je n’en
avais pas le temps. Pour la première fois, je prends conscience de mon
époque. Et je n’aime pas ce que je vois. J’en suis même… offensée.
— Offensée ? Mais pourquoi ?
— Rends-toi compte, Marie. Durant ces quatre années de guerre, les
femmes se sont données sans hésiter. Dans les hôpitaux, les usines, les
champs, au front. Certaines infirmières auront reçu des croix gracieusement
cédées par la bien-pensance. La belle affaire. Et les autres ? Elles ont ordre,
maintenant, de ravaler leur chagrin, de repeupler le pays et de se taire.
— C’est vrai qu’ils auraient pu tout de même te récompenser pour ton
action…
— Mais tu ne m’écoutes pas ! Je me fiche pas mal de ces
breloques politiques ! J’ai la plus belle plaque qui soit, celle de mes
typhiques de Glorieux ! Je pense à la femme ! À ses droits, qui sont bafoués
! On s’en sert, on la jette, voilà la réalité toute simple ! N’avons-nous pas
suffisamment prouvé notre valeur ? Regarde-toi, Renée, Suzanne, Maritch,
et… moi ! Je ne peux plus entendre que nous sommes moins ceci ou moins
cela. Nous devons être traitées comme les hommes !
— Tu as raison, nous sommes égaux.
— Mais pas du tout ! Nous ne sommes pas égaux ! Nous voulons des
droits équivalents, non pas égaux à ceux de l’homme, et…
Je portai douloureusement la main à mon oreille. Marie m’embrassa.
— Calme-toi, Nicole, cela ne te vaut rien. Tiens, je t’ai apporté du bon
chocolat, du Menier, et une coupure de journal. Maria Vérone1 a parlé de
toi.
— Je n’ai pas le courage de lire…
— Assieds-toi, je vais nous préparer un thé et te faire la lecture. De
grands chantiers sont en marche, notamment celui pour le droit de vote des
femmes. Et tu constitues un exemple. Lefebvre du Prey2 continue d’être
totalement opposé au fait de nous mêler aux affaires publiques. Maria lui a
répondu : « Notre adversaire ne va pas jusqu’à nier les services rendus par
les femmes durant la guerre, mais il s’évertue à en diminuer l’importance.
La femme a été idéale comme infirmière, mais pensez-vous, demande-t-il à
ses collègues, que, si vous en aviez fait un médecin-chef, elle aurait
pareillement réussi ? Certainement, monsieur le député, la Française était
capable de diriger un hôpital. La meilleure preuve c’est qu’elle l’a fait. Vous
connaissez sans doute l’hôpital Edith-Cavell, qui a pour médecin-chef le
médecin aide-major de deuxième classe Girard-Mangin. Seulement ce que
vous ignorez, c’est que le docteur Girard-Mangin est une femme ! » Tu vois
? Les choses sont en train de bouger, pour nous.
— Je n’y crois plus. Le patriarcat est bien trop enraciné. C’est un cancer
incurable. Le vote aux femmes ? Une chimère. Nous sommes traitées
comme le fou, l’enfant, le vagabond et le criminel. Et cela ne changera
jamais.
— Tu m’inquiètes vraiment, Nicole. Toi. Toi qui as renversé l’ordre
établi. Alors, tu baisses les bras ?
— Ce n’est pas ça…
Je n’osai pas avouer à Marie que j’attendais avec angoisse le résultat des
prélèvements qu’on avait effectués, et que l’idée seule d’être malade me
rendait folle. Étais-je prête à me voir diminuée, agonisante, dépendante des
autres et de leur pitié ? Non. Mon épée de Damoclès s’appelait tumeur, et
déjà je me courbais devant elle d’une façon irrationnelle. Chaque jour était
un pas vers l’échafaud.
Enfin, après plus de cinq semaines, il fallut faire face. Le docteur Mulon
vint me chercher, le regard fuyant, et me conduisit vers la salle d’opération,
qui était vide. Il ne me fit pas asseoir, comme si le confort ne devait pas
avoir sa place dans cette conversation. Il tenait de la main gauche une
feuille dactylographiée dont il ne parvenait à maîtriser la tremblante
oscillation. Sa main droite se tordait nerveusement.
— Nicole… Nous avons les résultats…
— … Et je les ai dès à présent moi aussi. L’intonation de votre voix
parle pour vous. Je vous éviterai la difficile tâche de m’annoncer que la
tumeur est maligne. Et il est inutile de me dire quels seront les traitements,
quelle est mon espérance de vie, et la façon dont je dois prendre la nouvelle.
Je vous demanderai de ne rien dire à personne. Et de ne plus m’en faire
mention. Vous avez fait ce que vous deviez, restons-en là.
— Enfin, Nicole, vous n’y pensez pas ?
— Docteur Mulon, vous avez eu la gentillesse de me suivre, depuis les
premiers symptômes jusqu’à cet affreux diagnostic. Je vous mentirais si je
vous disais que je prends la nouvelle avec philosophie et courage. Mais
comprenez-moi bien : je ne peux supporter ces gens malheureux qui
accusent le sort ou pire, leurs semblables. C’est un prétexte pour subir sa
vie, et se dédouaner de tout. Notre existence est une suite de choix, bons ou
mauvais. Si vous en êtes là aujourd’hui, c’est parce que vous avez fait des
choix. Si j’en suis là aujourd’hui, c’est aussi parce que j’ai fait des choix.
Les seules excuses valables que l’on peut avoir, c’est quand on doit faire la
guerre, ou quand la maladie vous frappe. C’est mon cas. À moi de choisir
donc la façon dont va se dérouler la suite. Et, pardonnez-moi, je choisis de
ne pas vous y faire participer.
Le docteur Mulon me regardait d’un air triste et résigné. Il cherchait une
réponse qu’il ne trouvait pas. Il se dirigea vers la porte :
— J’espère que vous changerez d’avis. Je ne vous souhaite pas bonne
chance, car je vois bien que ni Dieu ni la chance n’ont quoi que ce soit à
voir avec ce que vous êtes.
— En effet. Adieu.
Il pleuvait beaucoup ce jour-là. Une pluie de printemps, une eau fertile et
claire qui devait pour une énième fois féconder la terre et faire naître un
nouvel été.
_______________
1. Maria Vérone (1874-1938) : féministe française, présidente de l’Association pour le droit des femmes.
2. Edmond Lefebvre du Prey (1866-1955) : homme politique français. Il siège à l’Assemblée entre 1909 et 1927, et se montre
fermement opposé au droit de vote des femmes.
Paris, juin 1919
J’ai décidé qu’il n’y aurait plus d’été. Je ne veux pas me regarder mourir
et j’ai trop connu la souffrance pour lui permettre de me gouverner.
Les drogues que j’ai prises tout au long de cette nuit m’enlèvent cette
fois, faisant couler dans mes veines un fleuve de feu. On trouvera ma
dépouille jalousement gardée par Dun, qui a compris et se désole en secret.
Belle amie, familière sphinge…
Je n’ai à rougir de rien et ne m’accuse que d’avoir cédé à la peur d’être à
nouveau séduite, puis trahie. J’ai noyé ma solitude dans le travail, mais me
suis donnée aux hommes de mon temps, et ce temps fut des plus cruels.
À l’heure où mon âme me quitte, je prie pour que jamais ne revienne la
tentation de la guerre. Que les mots, le savoir et la connaissance l’emportent
sur tout, et sur toute chose.
Que l’homme et la femme parviennent enfin à s’entendre et trouvent la
concorde qui leur a toujours fait défaut.
Que le monde enfin devienne sage et se libère des chaînes avec lesquelles
il s’est lui-même entravé.
J’aurais aimé écrire un livre. J’aurais expliqué ce que modestement j’ai
appris dans ma courte existence. J’aurais raconté mes études, j’aurais
raconté mon travail. J’aurais rendu hommage à mes typhiques, à mes mille
poilus.
Ils sont tous là, transfigurés, qui m’accueillent dans la lumière diaphane
d’un après auquel je ne croyais pas. La grande paix de la mort a détendu
leurs visages et les a délivrés. Je pars avec eux.
Le Populaire de Paris, 15 juin 1919
« Une femme vient de mourir : sa mort est un deuil cruel. Nous avons perdu
Nicole Girard-Mangin, enlevée par une embolie, au milieu de
l’épanouissement d’une vie ennoblie de travail et de dévouement. Elle était
féministe à la façon de cet homme qui, pour prouver le mouvement, se mit à
marcher. »
*
La presse choisira de taire l’overdose médicamenteuse.
Nicole Girard-Mangin ne fut jamais honorée de son vivant, si ce n’est par
ses typhiques de Glorieux. À la suite de la demande de l’Institut régional
d’administration de Metz faite en 2019, elle recevra à titre posthume la
médaille d’honneur du Service de santé des armées en 2021.
SOURCES ET BIBLIOGRAPHIE
OUVRAGES ET ARTICLES
BERLIAT Louis, Considérations sur quelques blessures de guerre du pénis
observées dans les hôpitaux lyonnais, Lyon, A. Rey, imprimeur-éditeur de
l’université, 1916.
BONNEF L.-M., « Une visite à l’office antituberculeux de Beaujon »,
L’Humanité, 6 mars 1914.
BONNIEL Marie-Aude, « Les merveilles du traitement du Dr Barthe de
Sandfort sur les brûlés », Le Figaro Histoire, 2014.
CHANCEL Jules, « Mme Gérard-Mangin est médecin-chef à “Edith-Cavell”
», Excelsior, 1er novembre 1917.
CURIE Marie, La Radiologie et la Guerre, par Mme Pierre Curie, Librairie
Alcan, « Nouvelle collection scientifique », 1921.
DELORME Pr. E., Les Enseignements chirurgicaux de la Grande Guerre,
front occidental, A. Maloine et fils éditeurs, 1919.
FERRANDIS Jean-Jacques, « Le Service de santé durant la bataille de Verdun
», Université Paris-Descartes, Histoire des sciences médicales,
tome XXXVI, n° 2, 2002.
GENEVOIX Maurice, Ceux de 14, rééd. Garnier Flammarion, 2018.
GIRARD-MANGIN Nicole, Essai sur l’hygiène et la prophylaxie
antituberculeuses au début du XXe siècle, Masson et compagnie, éditeurs,
libraires de l’Académie de médecine, 1913.
LAPOINTE André, Chirurgie d’ambulance, le premier traitement des
blessures de guerre, A. Maloine et fils, éditeurs, 1917.
LE QUELLENEC Catherine, Docteure à Verdun, Nicole Mangin, Oskar, 2014.
MAUFRAIS Louis, J’étais médecin dans les tranchées, Robert Laffont, 2008.
RAMOND Alexandre, L’organisation du service de santé au cours de la
guerre 1914-1918, thèse, Université de Picardie Jules-Verne, 2017.
SCHNEIDER Jean-Jacques, Nicole Mangin, Une Lorraine au cœur de la
Grande Guerre, Éditions Place Stanislas, 2011.
STENAY Marcel-G., « Leur rire », poème, La Greffe générale, organe des
blessés de la face, avril 1918.
THÉBAUD Françoise, Les femmes au temps de la guerre de 14, Payot, «
Petite biblio Histoire », 2013.
VERHAEREN Émile, Les Ailes rouges de la guerre, poèmes, Mercure de
France, 1916.
JOURNAUX CONSULTÉS
Excelsior, 12 octobre 1916.
La Dépêche, 1er novembre 1917.
La Française, 26 juillet 1919.
La Greffe générale, organe des blessés de la face, mai 1918.
L’Humanité, 6 mars 1917.
L’Illustration, années 1914 à 1918.
L’Œuvre, 20 mai 1919.
Le Petit Parisien, 2 février 1918.
DIVERS
Documents personnels de la famille Mangin.
Bulletin trimestriel de l’Association mutuelle des infirmières.
« Les Mains de femme », chanson de Mayol, paroles d’Émile Herbel et
Désiré Berniaux, 1906.
« La chanson de Craonne », 1915-1917.
Ligue franco-anglo-américaine contre le cancer, Assemblée générale du
19 avril 1921.
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier chaleureusement Philippe Wachet pour l’aide
précieuse qu’il m’a apportée à propos de sa « Tante Nicole ». Merci de
m’avoir accueillie dans sa famille, d’avoir partagé les photos, les coupures
de presse, les lettres et écrits de Nicole.
Merci pour sa sympathie et sa disponibilité sans faille.
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