du Cosby Show sur M6 ou de Santa Bar—
bara sur TF1 laissent deviner une évolution
des habitudes du public qui passionne les
annonceurs et les producteurs : après la
cassure des années 70 où les adolescents
avaient déserté la télévision pour se replier
sur‘ la radio ou le cinéma, il semble désor—
mais que toute la famille soit revenue s‘ins—
taller devant le poste entre 18 h et 20 h.
Cette constatation, doublée de l‘obser—
vation du marché américain où le dessin
animé semble bien mal en point, affole les
compteurs Geiger. Jean Chalopin, le père
d‘Inspecteur Gadget et d‘Ulysse 31 a déjà
vendu sa filiale américaine et réinvesti dans
le « live », c‘est—à—dire de la fiction jouée
par des acteurs.
Alors que diffuseurs et producteurs fran—
çais se précipitent sur le sit—com (feuilleton
comique) pour enfants et adultes comme
sur une planche de salut, au risque de satu—
rer très vite le marché, chez Chalopin, on
penche plutôt vers le soap... « type Santa
Barbara », brassant l‘amour et l‘argent.
Après une sortie dans l‘espace intergalac—
tique, la fiction pour enfants s‘installe dans
un monde plein d‘héroïnes aux blondeurs
élégantes, à la mesure de poupées Bar—
bie... On a l‘impression d‘avoir fait demi—
tour dans le temps ®
CECILE THIBAUD
A lire, Autour des enfants et de la télévision :
le n°19 des Dossiers de l‘Audiovisuel, ras—
semblés par Bénédicte Puppinck, édité par l‘Ina
et la Documentation française.
En vente à la Documentation française et en
librairies, 52 F.
GOLDOROTHEE
TOUT EST
l‘un des dessins animés (japonais) qu‘elle
diffusait bat même les records et crée un
véritable phénomène. En quelques mois,
cette histoire d‘une jeune volleyeuse a fait
AFFAIRES
augmenter de 240 % les inscriptions des
minimes et des poussins à la Fédération
française de volley, malgré l‘image parfois
très dure qui était donnée de l‘entraîne—
ment. Dorothée n‘a pas de pitié pour les croissants. En aurait—elle davan—
Sur TF1, on a rattrapé la balle au bond
en diffusant Les Afftaquantes, qui raconte la tage pour les enfants qui la dévorent 1200 heures par an ? « Aftten—
vie d‘une équipe de volley dans un collège. tion danger », son demier disque, les aura pourtant prévenus.
La 5, elle, suit son idée de dessins animés
sportifs en l‘ouvrant maintenant au football, ette année—là — 1976— petite frimousse au nez pointu et au regard
et à la gymnatisque rythmique. Jean—Luc Azoulay était jaune plissé — genre Ma sorcière bien aimée —
Le succès de Jeanne et Serge auprès comme un citron. Hépatite qui anime une émission pour enfants sur la
des enfants comme des plus grands, celui virale avait diagnostiqué le Deux.
docteur, prescrivant du mèé— Tout de suite, c‘est le déclic : Jean—Luc
me coup deux mois de repos « décide » que Dorothée, car c‘est elle,
complet. Manager de Sylvie Vartan et, doit absolument chanter des chansons
depuis peu, propriétaire d‘une maison de pour les gosses. En tout cas, il va faire tout
disques (AB Productions), Azoulay est un ce qu‘il peut pour la convaincre. Après tout,
garçon debordant d‘idées et d‘énergie. se dit—il, la seule vraie vedette pour enfants,
Pas vraiment le genre à rester cloué devant c‘est Chantal Goya. Il y a largement de la
sa télé... Pourtant, cet alitement forcé, place pour une deuxième... Or, pour l‘ins—
Jean—Luc Azoulay lui doit sa fortune. Elle se tant, Dorothée n‘est qu‘une petite anima—
présente, non pas sous la forme d‘un cra— trice peu connue du grand public, qui doit
21 H : Sommeil bien gardé paud, comme dans les contes de fées, faire ses preuves. Pour Azoulay, c‘est tout
avec des rêves pleins de télé. mais sous celle, bien plus séduisante d‘une simplement une star qui s‘ignore.
TÉLÉRAMA N° 2018 — 14 SEPTEMBRE 1988 55
(A + B} livreront chaque année à la chaîne les matins à partir de 7 h 30, le Club Doro—
et pendant trois ans, 1200 heures clé en thée avec, essentiellement, des dessins
main pour 120 000 F l‘heure environ. Une animés dont Dorothée enregistre le géné—
véritable aubaine pour les Roux et Cam— rique en français. Pour le dimanche,
baluzier du disque pour enfants : eux qui l‘équipe a mis au point une sorte de Col—
»> Coups de fil, rencontres, palabres étaient jusqu‘à présent complètement en laro—show pour les petits, Pas de pitié pour
(« Mais je ne sais pas chanter » ; « Mais dehors du circuit télé, les voilà propulsés les croissants, où officient, outre Dorothée
si, mais si... ») et, après trois ans de tergi— d‘un seul coup au rang des plus gros pro— elle—même, ses complices Ariane, Corbier,
versations, un premier disque : Rox et ducteurs français avec vingt—deux heures Jacky et Patrick Simpson Jones. De toute
Rouky (tube—gling—gling) suivi d‘un de programmes par semaine. Manque cette joyeuse bande, seul l‘ancien présen—
second, Hou, la menteuse ! (retube et d‘expérience 2 de matériel 2 Qu‘importe, tateur d‘Antenne 2 semble un peu géné de
regling—gling) et ainsi de suite jusqu‘au grâce au savoir—faire de Dorothée et de se livrer à ces pitreries : — SiTélérama s‘in—
dernier—né : Afftention, danger. ses petits copains d‘Antenne 2 qui l‘ont sui— téresse à nous, c‘est mauvais signe, glisse—
Entre les deux, onze milllions de disques vie sur la Une (« Ils ont failli me laisser sur la t—il à Jean—Luc Azoulay avant de supplier,
vendus, sans compter la collection des paille », se plaint Jacqueline Joubert, mi—figue, mi—raisin : surtout, dites bien à vos
disco—puces, un répertoire de 250 vieilles furieuse de cette trahison), l‘équipe d‘AB lecteurs que je n‘ai pas pu faire autre—
chansons françaises enregistrées par cette concocte, en moins de deux, un pro— ment... Inventez n‘importe quoi pour me
nouvelle « amie des enfants » qui consti— gramme hebdomadaire taillé sur mesure disculper ! » Il faut dire que le niveau de
tuent un fonds de catalogue inépuisable. pour leur patronne/copine. Ce sera, tous Pas de pitié... n‘est pas toujours très élevé
Dorothée, elle, ne se laisse et que les gags sonnent parfois
pas griser par le succès. Ce Goldorothée : « Les enfants un peu faux. — « Je n‘arrive pas
à trouver d‘auteurs », se
n‘est pas parce que ses
disques marchent qu‘elle va ne se forcent jamais lamente Azoulay qui avoue
être « obligé » en plus de tout
abandonner son émission
A2. Elle a mangé assez de
sur
à regarder la télé. » son travail, de pondre chaque
vache enragée (huit mois de semaine les quarante pages
chômage en 1976 après qu‘on de Pas de pitié pour les crois—
l‘eut remerciée à la télé) pour sants. La journée du mercredi,
savoir que rien n‘est gagné bien —qu‘éprouvante, pose
d‘avance. Et puis, comme elle moins de problèmes de créa—
l‘avoue à plusieurs reprises tion : presque huit heures de
dans les interviews, elle n‘a rien direct— un vrai marathon pour
ni personne d‘autre dans la vie Dorothée et son équipe — où
. que le travail. Elle est débor— sont proposés pêle—mèêle des
dée ? Tant mieux. Ça évite de jeux, des séquences d‘humour,
s‘angoisser et de se poser trop des rubriques « culturelles »,
de problèmes... D‘ailleurs, il des chansons (essentiellement
n‘est pas question, du moins celles de Dorothée) et, bien
pas encore, de laisser tomber entendu, les inévitables japo—
« maman Joubert» à qui elle niaiseries sidérales ou... sidé—
doit tout. C‘est elle en effet qui rantes de nunucherie lar—
l‘a « découverte » dans un moyante. Lorsqu‘on lui en fait la
concours de théâtre interlycées remarque, Dorothée ouvre des
en 1973 ! Durant près de dix yeux ronds comme Candy :
ans, Frédérique Hoshédé (son « Ah bon ? Vous n‘aimez pas ?
vrai nom) poursuit sa double Moi je trouve que ces dessins
carrière de vedette/animatrice, animés mettent en avant des
s‘entourant de toute une bande sentiments très nobles comme
de « copains » tel l‘affreux Jac— l‘amitié, l‘honnéteté... des senti—
kie ou le dessinateur Cabu, qui ments auxquels je crois moi—
rendra son nez presque aussi même énormément... »
célèbre que celui de Cléopâtre. Cela ne l‘empêche pas,
Les enfants adorent. Jacque— Dorothée, de rêver à des séries
line Joubert jubile et la critique françaises. Mais, constate—t—
est unanime à saluer en Récré elle avec tristesse, ça coûte très
A2 une émission de qualité. Et cher et, de plus, la France est
puis c‘est la privatisation de très en retard techniquement. Et
TF1. Tel Marlon Brando dans puis, mais cela Dorothée
Le Parrain, Francis Bouygues semble l‘ignorer totalement, la
fait à Dorothée « une proposi— France n‘a pas toute l‘infras—
tion qu‘elle ne peut pas refu— tructure des fabricants de
ser. » Pour commencer, il la jouets japonais (en particulier le
nomme responsable des émis— puissant Bandaiï) qui financent
sions jeunesse sur TF1 et lui en grande partie les Goldorak
contie le soin de remplir 1200 et autres Bioman et ont tout
heures de programme par an ! intérêt à ce que ceux—ci soient
Elle veut travailler avec AB—Pro— exportés à bas prix. Les dessins
$ ductions 2 Qu‘à cela ne tienne, animés ne sont,après tout, que
€ Bouygues tient trop à elle pour de longs spots publicitaires qui
£ lui refuser cette faveur. C‘est incitent les enfants à acheter
& entendu, Azoulay et Berda leurs héros en plastique. Mais
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DENTS SENSIBLES ?
voe rre
puisque ces séries vantent l‘honnêteté,
l‘amitié... Naïve ou bonne comédienne,
Dorothée n‘en est pas moins à la tête
d‘une industrie qui atteint les 250 millions
de francs de chiffre d‘affaires par an et
SENSODYNE
emploie pas loin de cent personnes.
A ceux qui lui reprochent d‘être à la fois
juge et partie, l‘ancienne speakerine d‘An—
tenne 2 répond qu‘après quinze ans de
télévision sans gros moyens, elle avait dentifrice
besoin de passer la vitesse supérieure. « Je
déteste qu‘on me parle de « créneau » des
enfants. C‘est un mot affreux. Je fais ce È tÀ
métier parce que je l‘aime et je ne me sou—
cie absolument pas de rentabilité. Si j‘ai S E N TÉ DENTAIRE
choisi de travailler avec AB—Productions, AU CHAUD, AU FROID, AU CONTACT...
c‘est avant tout parce que ce sont des
amis. J‘ai toujours fonctionné comme ça. » Quand la base de vos dents n‘est plus proté—
Ce n‘est pas l‘avis de Jacqueline Jou— gée, le chaud, le froid, les contacts provoquent
bert, son ancienne patronne d‘Antenne 2,
l‘apparition de la Sensibilité Dentaire. Parlez—
HOU, LA MÉCHANTE en à votre dentiste.
«Avant, j‘aimais bien Dorothée. Mainte—
nant je suis trop grande, c‘est ma petite Le dentifrice SENSODYNE , grâce à ses agents
sœur qui regarde. Dans Récré A2 c‘était
pas mal, mais depuis qu‘elle est venue à actifs spécifiques de la sensibilité dentaire,
TF1 pour gagner plus d‘argent, ça protège vos dents par un brossage quotidien
m‘écœure. Et puis je trouve dégoûtant
qu‘elle se moque à la télé de Charlotte et et les isole des agressions extérieures.
Marie, ses anciennes copines d‘Antenne
2. Si on n‘y fait pas attention, on ne s‘en
rend pas compte, mais dans son émission,
il y a deux hommes déguisés en femmes
qui s‘appellent Marotte et Charlie, comme
par hasard.
« C‘est l‘histoire de deux animatrices d‘une
émission que personne ne regarde. A
chaque fois, il y a plein de trucs méchants
qui leur arrivent et puis après, il y a Doro—
thée qui‘dit par exemple, « Tandis que
Dorothée Matin, c‘est bien ».
pour qui Dorothée a vendu son âme à des
« gangsters... Elle se maquille de plus en
plus, au point d‘en devenir vulgaire, note
Dentifrice pour dents sensibles
avec amertume l‘ex—« seconde maman ».
La rupture est consommée et Dorothée
en prend son parti : « // faut bien quitter un
jour sa famille ». Ce qu‘elle n‘aime pas, en
revanche, c‘est qu‘on l‘accuse, comme l‘a
fait la CNCL, de monopoliser le secteur
SENSOD
des émissions pour la jeunesse.
« Contrairement aux adultes qui sont
capables de rester poliment devant leur
poste, même si ce qu‘ils regardent les
ennuie, les enfants, eux, ne se forcent
jamais à regarder la télé. Quand ça ne leur
plaît pas, il zappent. »
En attendant, pour faire face à la
demande, Azoulay et Berda font construire
un studio ultra—moderne de 6000 mètres
carrés (pour un coût de quatre milliards de
centimes !) à côté de leur ancien bureau à
la Plaine Saint—Denis. Bien entendu, un si
gros chantier ne pouvait être entrepris que
PATRIOK MEUVILLE CONSEIL
par un très petit nombre d‘entreprises. Par
bonheur, un certain Francis Bouygues,
entrepreneur de travaux publics, leur a fait
une « proposition qu‘ils n‘ont pas pu refu—
ser... » ® PATRICK DUVAL