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Extrait Antigone

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Extrait : Antigone - Jean Anouilh, 1944

Dans la réécriture de Jean Anouilh créée pour la première fois en 1944, la question du bonheur est
néanmoins posée. En effet, alors qu'Antigone se dresse contre la loi de son oncle Créon, au péril de
sa vie, dans ce passage, ce dernier tente de lui faire entendre raison en lui montrant que le bonheur
est possible.
CREON: (...) -Tu l'apprendras, toi aussi, trop tard, la vie c'est un livre qu'on aime, c'est un enfant
qui joue à vos pieds, un outil qu'on tient bien dans sa main, un banc pour se reposer le soir devant sa
maison. Tu vas me mépriser encore, mais de découvrir cela, tu verras, c'est la consolation dérisoire
de vieillir ; la vie, ce n'est peut-être tout de même que le bonheur.
ANTIGONE, murmure, le regard perdu : - Le bonheur...
CREON, a un peu honte soudain : - Un pauvre mot, hein?
ANTIGONE : - Quel sera-t-il, mon bonheur ? Quelle femme heureuse deviendra-t-elle, la petite
Antigone ? Quelles pauvretés faudra-t-il qu'elle fasse elle aussi, jour par jour, pour arracher avec ses
dents son petit lambeau de bonheur ? Dites, à qui devra-t-elle mentir, à qui sourire, à qui se vendre ?
Qui devra-t-elle laisser mourir en détournant le regard ?
CREON, hausse les épaules. : - Tu es folle, tais-toi.
ANTIGONE : - Non, je ne me tairai pas ! Je veux savoir comment je m'y prendrais, moi aussi, pour
être heureuse. Tout de suite, puisque c'est tout de suite qu'il faut choisir. Vous dites que c'est si beau,
la vie. Je veux savoir comment je m'y prendrai pour vivre.
CREON : - Tu aimes Hémon ?
ANTIGONE : - Oui, j'aime Hémon. J'aime un Hémon dur et jeune ; un Hémon exigeant et fidèle,
comme moi. Mais si votre vie, votre bonheur doivent passer sur lui avec leur usure, si Hémon ne
doit plus pâlir quand je pâlis, s'il ne doit plus me croire morte quand je suis en retard de cinq
minutes, s'il ne doit plus se sentir seul au monde et me détester quand je ris sans qu'il sache
pourquoi, s'il doit devenir près de moi le monsieur Hémon, s'il doit appendre à dire " oui ", lui aussi,
alors je n'aime plus Hémon.
CREON : - Tu ne sais plus ce que tu dis. Tais-toi.
ANTIGONE : - Si, je sais ce que je dis, mais c'est vous qui ne m'entendez plus. Je vous parle de
trop loin maintenant, d'un royaume où vous ne pouvez plus entrer avec vos rides, votre sagesse,
votre ventre. (Elle rit.) Ah ! Je ris, Créon, je ris parce que je te vois à quinze ans, tout d'un coup !
C'est le même air d'impuissance et de croire qu'on peut tout. La vie t'a seulement ajouté ces petits
plis sur le visage et cette graisse autour de toi.
CREON, la secoue : - Te tairas-tu, enfin ?
ANTIGONE : - Pourquoi veux-tu me faire taire ? Parce que tu sais que j'ai raison ? Tu crois que je
ne lis pas dans tes yeux que tu le sais ? Tu sais que j'ai raison, mais tu ne l'avoueras jamais parce
que tu es en train de défendre ton bonheur en ce moment comme un os.
CREON : - Le tien et le mien, oui, imbécile !
ANTIGONE : - Vous me dégoûtez tous, avec votre bonheur ! Avec votre vie qu'il faut aimer coûte
que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu'ils trouvent. Et cette petite chance pour tous
les jours, si on n'est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite -et que ce soit entier- ou alors
je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage.
Je veux être sûre de tout aujourd'hui et que cela soit aussi beau que quand j'étais petite - ou mourir.

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