Évolution de l'esclavage chez les Touaregs
Évolution de l'esclavage chez les Touaregs
Suzanne Bernus*“
* O.R.S.T.O.M.
** C.N.R.S.
1. La transcription adoptée, très simplifiée, ob& aux quelques règles sui-
vantes :
U : ou, comme dans lourd.
W : comme dans I’anglaia water.
Cl : toujours dur, comme dam g%teau.
S : toujours sifflant, m@meentre deux voyelles.
SH : comme dans chat.
e : e muet.
E t pour les som qui n’ont pas d’équivalent en français :
E H : comme dans l’dlemand Achtung.
GH :T guttural.
Q : occlusive vélaire.
27
chercher à travailler pour leur propre compte, à vivre de façon
autonome. Tout citoyen est un homme libre, et en ce sens,
I’akli est un captif volontaire, que personne ne peut retenir auprès
d’un maître quelconque. La société touarègue, en pleine muta-
tion, montre les captifs à la recherche de nouvelles voies, qu’ils
cessent toutes relations avec leurs maîtres, qu’ils cherchent à se
libérer partiellement de leur tutelle, ou encore qu’ils acceptent le
maintien provisoire de la situation antérieure.
28
les touaregs saltdJi‘liens
confédérations sont d’importance numérique très inégale, et la
part des differentes catégories sociales varie considérablement de
l‘une à l’autre : par exemple, dans l’Ahaggar, les imghad consti-
tuent de nombreuses tribus aux côtés d‘une poignée d’imujeghan,
alors qu’ils sont relativement rares chez les Iullemmeden, et quasi
absents chez les Kel Gress. Les tribus religieuses (ineslemen), peu
nombreuses dans l’Ahaggar et chez les Ice1 Gress, abondent chez
y les Iullemmeden, et en particulier chez les Kel Dinnik. Cependant
toutes ces catégories appartiennent aux hommes libres (iZeZZan)
et possédaient ou ont encore à leur service des hommes et des
femmes relevant du monde servile, des iklan. La proportion
d‘ikZun dans l’ensemble de la société touarègue varie du nord au
sud. C’est en effet dans la zone soudanaise, qui fut la limite
méridionale de l’expansion des berbérophones au cours de
l’histoire, que les Touaregs ont trouvé leur principal reservoir de
main-d‘œuvre ; au cours des guerres, ils ont razzié les paysans
besogneux qui se trouvaient sans défense contre leurs rapides
coups de main, et qu’ils arrachaient à leurs terres, emmenaient
avec eux pour les garder ou les distribuer à leurs dépendants.
Ceux qui s’installaient dans les zones cultivées asservissaient une
partie des populations autochtones, qui désormais devaient
cultiver le sol au profit de ces nouveaux venus. C’est pourquoi
la proportion de serfs noirs de toutes origines augmente au fur et
9 mesure que l’on s’avance vers le sud. De 10 à 20 % dans la zone
présaharienne septentrionale, elle peut atteindre, vers la zone
soudanienne, de 70 à 90 % du total de la population (( touarègue )).
La distinction fondamentale entre captifs et hommes libres
semble, au premier abord, répondre à un critère de couleur de
peau : les captifs sont noirs et les hommes libres sont blancs.
Nicolas4 associe le terme d’ikZun 9 la racine k.Z, être noir, mais
cette étymologie est loin d’être admise par de nombreux auteurs.
Foucauld, dans son Dictionnaire5, donne comme définition
d’akZi : (( Esclave (de couleur et de race quelconques) / / ne signi-
fie pas (( nègre B ; signifie (( esclave H (de n’importe quelle cou-
t
leur). H Et il donne comme exempIe : (( J’ai deux esclaves,
une noire et une blanche. Clauzel abonde dans ce sens : (( I1
faut immédiatement ajouter que ce nom recouvre une situation
juridique, non une race. Un akli pourrait très bien être un blanc6. R
Le fait que les esclaves aient été surtout d’origine soudanaise
29
a trop souvent fait établir un rapport abusif entre statut social
et apparence physique. Le récit qui va suivre en est un témoi-
gnage.
Un des plus glorieux guerriers des Iullemmeden Kel Dinnik,
Fellan, était noir de peau. De ce fait, il fut razzié, au cours de son
enfance, par les Kel Attaram qui l’avaient pris pour un jeune
captif. I1 fut mis au service d’un homme qui lui donnait son
cheval à soigner, à nourrir, à entraver. Mais les femmes qui
l’entendaient chanter en brousse commençaient à se poser
des questions à son sujet. Au cours d’une séance où l’on jouait
du violon ( a m a d ) , il se mit même à chanter des poèmes guerriers.
La femme de son maître, sans le maltraiter, ne lui donnait pour
toute nourriture que de la (( boule D (aghajera) sans lait, c’est-à-
dire un aliment amputé de son élément essentiel.
Quand il fut devenu grand, les Kel Air vinrent un jour sur-
prendre le campement de son maître : celui-ci lui demanda de
seller son cheval, pendant qu’il entrait dans sa tente pour y
prendre ses talismans. Mais avant qu’il n’en soit ressorti, Fellan
était monté en selle, en prenant sabre, lance et bouclier, et se
dirigeait déjà sur les ennemis. Ceux-ci luì lancèrent des javelots
qui se fichèrent dans son bouclier. Alors Fellan revint à la
tente, et fit tomber les lances et les javelots aux pieds de la femme
de son maître, en lui disant : (( Voilà mes remerciements pour
la “boule” tizamil B (c’est-à-dire pour ‘la mauvaise nourriture que
t u m’as donnée). Stupéfait par un tel comportement, qui n’est
certes pas celui d’un captif, son maître lui demanda alors qui il
était vraiment. C’est alors que Fellan dévoila son origine : (( J e
suis le petit-fils de Tunfazazan, né de Tejawaq, parmi les Ize-
riadan7. B Ses maîtres lui donnèrent alors de beaux habits, une
épée, une lance et une chamelle, et le laissèrent retourner chez lui.
Ainsi la couleur de la peau n’est qu’une apparence, c’est le
statut social qui fait le guerrier noble ; c’est par son héritage
culturel, ses chants, ses poésies, sa valeur guerrière, que la
qualité d’amajegh de Fellan a pu être décelée au-delà des carac-
téristiques physiques trompeuses.
Ce récit montre donc que, s’il y a des différences entre le
répertoire et les thèmes chantés par les suzerains et les captifs,
s’il existe des différences de comportement (Ja bravoure étant la
qualité essentielle qui marque le guerrier), captifs et maîtres sont
imprégnés d’une même culture, parlent le même langage. Tous
30
les touaregs saltéliem
8. Du moius les Kel Tamasheq. Ce n’était pas le cas pour les autres etlulies
conquises, Songhay, Gurmance, Mossi, Hama, etc.
certaines occasions, que des ilellan soient fait prisonniers et
soient emmenés en captivité par leurs vainqueurs, mais ils
n’étaient jamais vendus : on leur confiait des animaux à garder,
et par des mariages avec des femmes appartenant à desetribus
voisines, ils avaient peu à peu la possibilité d’acquérir une
nouvelle identité, une nouvelle existence. Mais ils ne pou-
vaient pas épouser une fille appartenant à la tribu des vain-
queurs, ce qui aurait été considéré comme (( honteux )) pour les
deux parties. Ils demeuraient ensuite dans l’orbite politique de
l’ettebel qui les avait conquis. C’est pourquoi on trouve parfois des
tribus portant le même nom et rattachées à des confédérations
distinctes : c’est le cas par exemple des Itagan, desKel Fadey,
apparentés aux Kel Tabeykort (Iullemmeden Kel Attaram),
et rattachés aux Kel Fadey à la suite d’une défaite subie dans la
région de Menaka.
Pour satisfaire ses besoins personnels ou ceux de la confédé-
ration, l’amenokal pouvait mettre en vente une partie des esclaves
razziés. De même, après la répartition du butin, les nouveaux
propriétaires étaient libres d‘en disposer à leur gré, de les garder
pour augmenter leur main-d’œuvre, ou de les vendre dans le
but de grossir leurs troupeaux, de constituer une dot (taggalt)
ou pour toute autre raison.
Le prix des esclaves, discuté entre vendeurs et acquéreurs,
variait selon le jeu de l’offre et de la demande, selon l’état et la
force physique des iklan présentés et selon le sexe. Les femmes se
vendaient toujours plus cher que les hommes, en tant que
reproductrices. Leur prix pouvait aller de cinq à dix chameaux ;
or, on sait que le chameau est l’animal le plus précieux, et que le
prix d‘une monture bien dressée pouvait atteindre celui de dix
vaches.
La vente des esclaves, de pratique courante, était cependant;
réservée aux iklan capturés de fraîche date, car les esclaves
domestiques, reçus en héritage, ne pouvaient faire l’objet
de commerce. C’est la guerre seule, avec la rupture des liens entre
maîtres et serviteurs, qui permettait cette mise sur les marchés. ,
Après une génération, intégrés dans une nouvelle famille, les
esclaves ne devaient plus être vendus.
Pour les Iullemmeden de l’Est, qui vivaient avant l’époque
coloniale pendant la plus grande partie de l’année aux environs
de Tahoua, les marchés d’esclaves se trouvaient aux frontières
de l’Ader, à la limite de la zone nomade et sédentaire, ou au
Nord, à Agadez, marché fréquenté par les caravanes en contact
avec les deux rives du Sahara.
32
les touaregs sahkliens
Si un esclave capturé pouvait être vendu au marché, il pouvait
également, dans certaines circonstances, changer de maître : il
servait éventuellement de monnaie d‘échange pour toutes les
transactions entre nomades, même au sein d’une tribu ou d’une
famille. De même, pour réparer un préjudice causé par son
captif à un homme libre, dans sa personne ou dans ses biens,
un maître pouvait être amené à céder le coupable au plaignant.
Certains auteurs ont même signalé ce fait comme une façon
délibérée qu’avaient certains captifs de changer de maître pour
s’en choisir un plus conforme 51 leur goût9, mais nous n’avons
pu trouver d’exemple manifeste de cette pratique au cour5 de
nos recherches.
I1 existe plusieurs degrés dans la condition servile, et il faut
distinguer les captifs domestiques, vivant en symbiose dans le
campement de leurs maîtres, de ceux installés en zone séden-
taire, et travaillant au profit d‘un maître. Ces iklan, bella ou
bum, formaient des campements dispersés sur des champs.
Surplus de main-d’œuvre servile, dont les nomades pouvaient
se passer, ils constituaient en quelque sorte Y(( antenne agricole D
des pasteurs. Ils manifestaient également, vis-à-vis des popu-
lations sédentaires au milieu desquelles ils s’inséraient, la main-
mise politique et économique des Touaregs sur des territoires
conquis par la force, mais qui n’étaient pas toujours effective-
ment contrôlés ni administrés.
Ces captifs pouvaient autrefois être rappelés à tous moments
auprès de leurs maîtres, mais souvent ces derniers se contentaient
d‘utiliser les services de leurs jeunes enfants pour les tâches
domestiques (fashircut,jeune servante) ou les travaux pastoraux
(asNcu, jeune captif). Mais du fait de leur éloignement, ils
devaient subvenir à leur propre subsistance, contrairement aux
iklan restés dans les campements nomades, et se contentaient de
fournir une partie de leur récolte de mil, en général un sac de cuir
contenant de 80 à 100 kg de grain. Ils gardaient aussi parfois
. une partie des troupeaux et ils disposaient dans ce cas des sous-
produits de l’élevage, lait, beurre ou fromage. Mais s’ils restaient
juridiquement propriété de leurs maîtres, leur insertion en zone
sédentaire leur permettait de prendre un peu de recul, et ils furent
les premiers à se rendre indépendants, encouragés par l’adminis-
tration coloniale à se constituer en tribus ou villages autonomes,
dans le cadre de la politique dite des (( Touaregs noirs ))lo.Bien
33
3
entendu, de nombreuses contestations éclatèrent au sujet des
troupeaux qui leur avaient été confiés et qui ne leur appar-
tenaient pas. Ce sont tous ces iklan cultivateurs qui aujourd’hui,
comme on le verra plus loin, forment une frange pionnière,
p ratiquan L! une économie agro-pastorale originale, adaptée à
ces zones marginales.
Au-delà des iklan proprements dits, on distingue toute une
hiérarchie au sein des captifs ou anciens captifs ; beaucoup ne
sont plus rattachés au monde servile que par le souvenir d’une
origine connue.
Divers termes désignent les enfants issus d’unions d’un homme
et d’une femme de condition différente : abogholli (pl. ibogholli-
tan), d’après de nombreux auteursU se réfèreà un mulâtre, né d’un
père libre et d’une mère captive, ou inversement, d’une mère
libre et d’un père esclave. Ereti (pl. eretiyan), (( le mélangé u,
a la même signification. On rencontre dans le monde touareg des
tribus dites Ibogholliten, dont l’origine se fonderait sur de telles
unions. Ce terme désigne donc aussi bien un individu particulier
que tous les membres d’un groupe, alors que celui d’ereti est
en général exclusivement utilisé à titre individuel. D’après Cer-
tains informateurs, et contrairement aux citations des auteurs
précédents, un abogholli serait issu d’une mère noble, alors que
l’ereti avait une captive pour mère. De telles unions donnent
donc naissance à une classe intermédiaire, libre de fait, mais dans
une situation de transition.
Chez les Iullemmeden, on désigne sous le nom d‘iklan-n-egef,
((captifs de dunen, des groupes d’hommes libres, malgré un
nom qui semble se référer à une origine servile, vivant en général
au contact de la zone des cultures. Ces iklan-n-egef participaient
aux guerres, et formaient l’infanterie, aux côtés des guerriers
montés. Leurs services sont rapportés dans toutes les guerres du
X I X ~siècle qui opposèrent les Kel Dinnik aux Kel Gress, Kel
Ahaggar, ou Kel Attaram. A la bataille d’Izerwan, ils attaquèrent
les Kel Ahaggar pourvus de fusils, avant que les cavaliers ne
donnent la charge. Si dans les guerres entre Touaregs, les esclaves,
hommes, femmes el enfants étaient razziés avec le bétail, il
n’en était pas de même des iklan-n-egef qui, comnie les hommes
libres, ne pouvaient -être emmenés en captivité. Des récits
historiques citent des cas où les iklcm-n-egef furent emmenés,
34
les fozcaregs saTdiens
35
ACTE DE LIBBRATION
Louange à Dieu, qui est notre maître à tous. Louange à
Dieu qui a fait que la moitié des hommes sont devenus riches, et
l'autre moitié pauvre.
C'est Saghid, fils de l'alqali Shibba, qui a libéré son captif
nommé Illugumo, fils de Isalaman, à cause de Dieu et du
Prophdte, en présence de témoins, Idrissa ben Mohammed,
Alqasum ben alqali Shibba, Nasamu dan Takko, Fan dan
Agho, François ben Costa, al khaji Suleyman ben Mokhum-
med, al khaji Asha ben Mokhammed, Alkhuseyni ben
Igadan, et son frère Achyi Humman ben Igadan, au temps de
l'alqali Hulilu ben Mokhammed Bogunu, le 2 9 jour du
mois de Rabia Attani de l'année 1961. Il lui a donné pour
sa libération un palmier qui est à Akalal, qui vient de Alkhu-
seyni, en présence du témoin l'imam de la mosquée d'In
Gall, Mokhummed Ako ben Hamma.
Ceux qui ont fait l'acte sont aussi témoins, Nusamu dan
Elkhaji, Khammud ben el Bade et Akhmed ben el Khuji,
chef de Tegidda.
36
les touaregs saJa6liens
(fém. d’akli) est vouée aux tâches domestiques, son mari ne vient
la retrouver que lorsqu’il en a le loisir. Parfois l’akli garde un
troupeau au début de la saison sèche, près des mares encore
‘pleines, éloigné des grands campements ; sa femme vient alors
le rejoindre pendant cette période de solitude, si elle obtient
l’accord de son maître. Dans d’autres cas, les époux possèdent des
résidences séparées en saison sèche et se réunissent au cours de la
‘I nomadisation d‘hivernage. Tout dépend du bon vouloir des maî-
tres, de leurs disponibilités respectives en main-d‘œuvre, mais
la femme, astreinte aux besognes domestiques, est la moins
mobile, la plus rivée au campement de ses maîtres. C’estpourquoi
a
un proverbe dit :
37
(( Meslen, meslen, I I ofogotum - n - imijer
15. BERNUS,1974.
38
-les toidaregs saAt?Jieias
39
I _
largement évolué, et on ne’peut la comprendre sans la replacer
dans le contexte historique du début de ce siècle.
17. B~RTEB,
1951.
40
les tozcaregs sah6tien.s
les blancs Touaregs. On retrouvait ceux-ci dans chaque incident,
ils étaient dangereux, de mauvaise foi, difficiles à atteindre, bref,
ils étaient un élément de désordre à supprimer, Leur puissance
venait de leurs nombreux esclaves, il fallait séparer ceux-ci de
leurs maîtres. Après l’effervescence de 1908 par exemple, la tribu
bella des Ikorchaten fut déclarée indépendante. En 1909, on
sépara des Oudalan quatre-vingt-trois familles d‘esclaves qu’on
installa dans les îles de Bourra. u
F. Nicolas rapporte d‘autre part18 les directives transmises à
la région de Gao en 1909 :
(( I1 faudra faire comprendre aux nobles que les Imrad et les
Bella sont des hommes comme eux. [...I I1 faudra bient6t leur
’ reconnaître même une partie des troupeaux qu’ils gardent. [...I
I1 faut faire comprendre aux Imrad et aux Bella qu’ils doivent
relever la tête, qu’ils doivent nous soumettre directement leurs
réclamations sans rien craindre des nobles, et enfin s’attendre à
devenir bient6t possesseurs de troupeaux confies à leurs soins.
Les maraboutiques doivent être enchantés d’émanciper les Imrad
et les Bella..., c’est le clergé en somme qui va aider le tiers état
contre la noblesse.
I1 faut étudier l’attitude de la noblesse quand on y touche [...I
et frapper fort au besoin. I1 faut détacher les gens des Imajeren,
les saigner aux quatre veines, etc. ))
Cette position destructrice, qui tend à réduire l‘ennemi pour
l’amener à composition, constitue la politique officielledel’admi-
nistration française après la révolte. A cette intransigeance
qui ne vise qu’à diviser pour mieux régner s’oppose la seconde
tendance.
Ici, le colonisateur, l’administrateur, le militaire, reconnaît aux’
Imajeghan de l’aristocratie guerrière la qualité de chefs tradi-
tionnels, seuls interlocuteurs valables. Dans un sens, cette
position s’accompagne d’un certain mépris pour les esclaves, qui
ne peuvent, sans danger pour l’administration, accéder à des
fonctions de chefferie.
‘ Dans certains conflits entre maîtres et captifs, l’administra-
tion n’a pas toujours opté pour une libération systématique (cf.
rapport sur le groupement Tingeregedesh, 1947) :
(( I1 convient d’appuyer les marabouts touaregs qui appliquent
41
des Bella, il n’y a pas à craindre une évolution trop rapide, évolu-
tion qui provoquerait des désordres sociaux. D
On arrive même dans certains conflits à des replâtrages bâtards,
telle la t( Convention des Allachaten (imghad) et des Bella de
leur tribu, faite à Téra en 1942. Dans cette convention, on main-
tient expressément les Bella dans leur condition servile, tout
en leur permettant de posséder des animaux en propre, t( à condi-
tion qu’ils s’engagent à suivre et à servir les Allachaten, les ,
hommes comme cultivateurs et bergers, les femmes comme pileu-
ses o. En contrepartie, les maîtres s’engagent à payer l’imp8t
de leurs Bella, à les vêtir et à ne pas s’approprier, t( comme la
coutume le leur permet )), tout ou partie des animaux laissés par
ceux-ci.
C’est évidemment une solution boiteuse, qui ne peut que
mécontenter les deux parties : on maintient l’état antérieur, en
s’appuyant sur la tradition et la coutume, tout en demandant
aux maîtres de ne pas user complètement des droits que leur
accorde cette coutume1Q.
Certains administrateurs, comme F. Nicolas, allaient beaucoup
plus loin et auraient souhaité restaurer l’autorité des imajeghan, ,
et il termine son livre sur les Kel Dinnik :
B La race des chefs n’est pas éteinte et une restauration de
l’autorité sur les bases anciennes en utilisant ce que les indigènes
eux-mêmes respectent n’est pas impossible avec de la prudence
et du tactz0. R
La politique coloniale oscilla entre ces deux extrêmes au gré des
événements et de la personnalité des administrateurs en place.
D’une façon générale, le statu quo se maintenait, et il fallait une
période de crise, une cassure, pour que les disputes latentes
viennent au grand jour, et que la scission entre maîtres et captifs
soit consommée : mort d’un grand chef dont l’autorité indiscutée
n’est pas remplacée, par exemple. Ainsi dans la région de Téra,
le chef des Tingeregedech, Ghabiden, imposa son autorit6 sur une
multitude de groupes Bella de 1917 à 1957. A sa mort, ses succes-
seurs ne surent ni ne purent maintenir leurs prétentions sur leurs ’
Bella. Bien plus, ces derniers prétendirent être propriétaires des
troupeaux dont le chef décédé leur avait confie la garde depuis
des années, et refusèrent de les laisser partager dans l’hkritage
des biens du chef. Le problème prit un tour si brûlant qu’il devint
affaire de l’administration, et bientat du gouvernement lui-meve.
. 19. E. BEBNUS,1963.
20. F. NICOLAS,1950, p. 106.
42
les tolcaregs sakilieits
Les nobles perdirent beaucoup dans cette affaire : leurs droits,
leurs redevances, et même leurs biens.
Puis vint YIndBpendance : il n’y eut pas de rupture brutale à
cette occasion. Si, dit-on, les départs de captifs s’intensifièrent,
il ne semble pas que la nouvelle administration ait pris des mesures
brutales pour obliger les captifs à quitter les campements. Une
évolution progressive fut préférée.pour ne pas mettre en péril les
. troupeaux, richesse capitale de l’etat, qui auraient souffert au
premier chef de cette scission.
4. La situation presente
e *
On trouve donc encore des captifs dans les campements ; en
général, ce sont les hommes les plus riches et les plus influents qui
ont conservé auprès d’eux une masse servile importante ; et les
captifs se sentent associés au prestige ou à la richesse de leur
maître.
Mais le mouvement de dissociation est depuis longtemps
amorcé et se poursuit régulièrement : dan’s toute contestation
entre maîtres et captifs, l’autorité ne peut soutenir les (i droits ))
des premiers. On assiste ainsi à un départ progressif de familles
entières qui quittent la zone pastorale pour s’installer plus au
sud, sur le front pionnier agricole :elles colonisent ainsi peu à peu
ce no man’s land, en petits campements assez miserables,
vivotant à la fois d’agriculture et de petit élevage. On trouve dans
cette zone une nébuleuse de campements familiaux réduits,
groupes de paillotes sur les champs, qu’une partie de la famille
abandonne périodiquement pour vivre sous la tente et tenir les
troupeaux éloignés des champs cultivés. On assiste à une véritable 1
colonisation de toute la partie sud de la zone pastorale par ces
agriculteurs-éleveurs, qui occupent peu à peu tout l’espace libre
entre les installations villageoises groupees des sédentaires Hawsa
ou Songhay.
Ces départs sont souvent progressifs : les jeunes gens quittent
<
le campement familial pour aller travailler tomme porteurs sur les
marchés urbains ou comme manœuvres sur les routes. Ils revien-
nent ensuite, mais sont alors attirés par le desir de gagner de
l’argent, repartent à nouveau et finissent par ne plus revenir. .
F Au cours de ces voyages, certains iklan abandonnent leurs
maîtres et épousent des servantes de campements Bloignes : ils
vivent donc auprès du maître de leur femme, dont ils deviennent
souvent des bergers salariés, et leur ancien maître perd tout droit
sur eux. Néanmoins, les registres administratifs de recensements,
43
encore établis selon la structure ancienne, continuent à inscrire
les captifs, même libérés, aux côtés de leurs anciens maîtres,
qui doivent souvent faire de longs déplacements pour recouvrer
les impôts dont ils sont responsables.
Par exemple, dans une tribu d’imghad21 nous avons relevé
huit couples d’iklan hétérogènes, c’est-à-dire dont l‘un des
conjoinls venait de l’extérieur. Dans quatre cas, les femmes
captives de la tribu avaient épousé des iklan ayant quitté leurs ,
maîtres, et qui s’étaient mis au service des propriétaires de leurs
épouses dont, ils étaient devenus des bergers salariés.
Dans les quatre autres cas, au contraire, c’étaient des femmes
étrangères à la tribu qui étaient venues vivre aux c8tés de leurs
3
maris demeurés dans le campement de leurs maîtres. I1 est fré-
quent alors que les enfants d’un tel couple soient envoyés servir
chez les maîtres dont la femme s’est séparée, puisque ses enfants
a appartiennent o à celui-ci.
Dans tous les cas, les conjoints étrangers continuent à dépendre
administrativement - c’est-à-dire essentiellement en ce qui
concerne le paiement de l’imp8t - de leurs anciens maîtres.
Cette tribu compte 1179 personnes recensées, sur lesquelles
on relève 170 individus de condition servile, soit plus de 14 %
de la population totale. Mais la répartition des esclaves est très
inégale, et seules quelques familles en possèdent en réalité :
1 famille en possède 28
1famille en possède 21
1 famille en possède 13
4 familles en possèdent de 6 à 10
21 familles en possèdent de 1 à 5
Deux chefs de famille possèdent à eux seuls un tiers de tous les
iklan de la tribu (49 sur 170). Ce sont les deux personnalités les
plus en vue, les plus riches propriétaires de troupeaux, à la
tête des deux principaux campements. En fait, il s’agit de familles
&tendues,gérant en commun les troupeaux des fils et des frères.
Au total, 26 % des hommes libres possèdent encore de la main-
d’œuvre servile dans cette tribu. ,
Par contre, on trouve également des tribus qui ont perdu tous
leurs captifs, bien que ceux-ci restent toujours inscrits sur les
mêmes registres : ainsi par exemple, chez les Isherifen qui noma-
disent au sud-ouest d’In Gall, nous avons pu identifier 646 per- *
sonnes (sur les 764 figurant au recensement). Seulement 345
d‘entre eux nomadisaient dans les vallées à 80 km au sud d’In
44
les touaregs sahiliens
Gall, soit 55 %. Les autres, représentant les ìklan de la tribu, au
nombre de 291 (45 %), avaient déserté la région nomade pour
s’installer à la limite de la zone agricole, au nord de l’Ader, dans
la région de Barmou et Kao. La tribu s’était donc scindée, et
l’élément servile était parti cultiver pour son propre compte les
zones encore libres de la frange pionnière.
I
1 .
On pourrait ainsi multiplier les exemples, et montrer tous les
stades intermédiaires de cette dissociation progressive de la
société.
L’équilibre de la société touarègue, pratiquant un pastoralisme
guerrier, conquérant et prédateur, était basé sur l’existence de
ces diverses catégories de population dont les r6les et les relations
étaient strictement définis. Certaines tâches étaient exclusivement
du domaine servile, et, du fait de la disparition des captifs, elles
ne sont plus accomplies. Ainsi le ramassage des graines sauvages,
qui peut fournir un complément important de nourriture en saison
&che et limiter les achats de céréales, était réservé aux captifsz2.
En leur absence, les campements touaregs négligent ces récoltes
et ne grappillent plus qu’épisodiquement, parfois sous la pression
de la disette, ces ressources naturelles non négligeables.
Sans les secours de bergers captifs spécialisés dans la garde des
animaux, les enfants des familles libres négligent parfois l’entre-
tien des troupeaux, répugnant à vivre de longs mois loin des
campements, avec les moutons et les chameaux.
Les liens qui unissaient les captifs à leurs maîtres, aussi bien
que ceux qui existaient entre suzerains et vassaux se dénouent de
plus en plus, et c’est la structure de toute la société qui se désa-
grège : chaque cellule familiale tend à devenir une unité autonome
de production, et les tâches, autrefois serviles, sont accomplies
par les anciens captifs libérés à leur propre profit.
¿
Souvent les rapports sont restés bons, et le G cadeau o, plus ou
moins volontaire, remplace peu à peu les prestations tradition-
nelles. Bien que les captifs, même libérés, restent l’objet d’une
discrimination certaine de la part des hommes libres, ils ne cher-
chent pas pour autant à renier leurs liens avec la société toua-
c règue, et continuent à se définir par rapport à leurs voisins comme
G Kel Tamasheq D. Dans certains cas, ils se sont mis à l’agri-
22. E. BERNUS,
1967, p. 33-43.
45
culture, commercialisent presque entierement leurs récoltes,
tandis qu'eux-mêmes vivent partiellement de cueillette, et cher-
chent, avec leurs gains, à se constituer des troupeaux, pour conti-
nuer à vivre sur le modkle des maîtres qu'ils ont quitt&.
Mem. C H E A M , no 2618, 36 p.
MONODTh., 1944, (( Une simple impression... Notes africaines,
)),
46
les fouaregs sakkliens
MURPHY R. F., 1964, (( Social Distance and the Veil, American
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L'esclavage
en Afrique précoloniale
Edmond Bernus
Suzanne Bernus
FRANçOIS MASPERO
1, place Paul-PainlevB, Ve
PARIS