Langues et littératures, Hors série N°03/2018
Revue du Groupe d’Etudes Linguistiques et Littéraires (GELL)
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Directeur du GELL : Pr Boubacar CAMARA
COMITE SCIENTIFIQUE ET COMITE DE LECTURE
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Boubacar CAMARA (UGB, Sénégal) Locha MATESO (France)
Mamadou CAMARA (UGB, Sénégal) Maweja MBAYA (UGB, Sénégal)
Mosé CHIMOUN (UGB Sénégal) G. Ossito MIDIOHOUAN (Bénin)
Moussa DAFF (UCAD, Sénégal) Pius Ngandu NKASHAMA (USA)
Alioune DIANE (UCAD, Sénégal) Fallou NGOM (USA)
Babacar DIENG (UGB, Sénégal) Albert OUEDRAOGO ([Link])
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Samba DIENG (UCAD, Sénégal) Ndiawar SARR (UGB, Sénégal)
Dieudonné KADIMA-NZUJI (Congo) Aliko SONGOLO (USA)
Mamadou KANDJI (UCAD, Sénégal) Omar SOUGOU (UGB, Sénégal)
COMITE DE RÉDACTION
Administrateur Badara SALL
Rédacteur en Chef Mamadou BA
Directeur de publication Birahim DIAKHOUMPA
Secrétaire de rédaction Lamarana DIALLO
Trésorier Banda FALL
Chargé de la communication Kalidou SY
Copyright : GELL, Université Gaston Berger de Saint-Louis, 2018
ISSN 0850-5543
Table des matières
AVANT PROPOS .......................................................................................... 3
MOT DE BIENVENUE ................................................................................. 5
INTERVENTIONS DES AUTEURS ........................................................... 11
Louis CAMARA ........................................................................................... 13
Momar Moumar GUEYE ............................................................................. 19
Alioune Badara COULIBALY ..................................................................... 25
Alioune Badara SECK .................................................................................. 31
Pape Samba SOW dit Zoumba ..................................................................... 37
Cheikhou DIAKITE ...................................................................................... 43
***
REGARDS CROISES .................................................................................. 57
La problématique de l'identité dans la littérature saint-louisienne et afro-
américaine : les exemples de Nini mulatresse du Sénégal d'A. Sadji, Nafi ou
la Saint-Louisienne de C. Diakité et Passing de Nella Larsen. (Mathias
BASSENE, Justin DIATTA et Khady GUEYE) ....................................... 59
Le Discours de l'altérité dans Quand les génies entraient en colère d'Alioune
Seck et Passing de Nella Larsen (Coumba DIAGNE, Kor Faye Robert
DIOME, Ousseynou NDIAYE) .................................................................... 71
***
ACTES DU COLLOQUE............................................................................. 87
Théâtralisation de la ville de Saint-Louis dans les romans : une contamination
des genres (Pape Samba SOW) .................................................................... 89
La Littérature Saint-Louisienne d’hier à aujourd’hui (Papa Sada ANNE) .. 99
«Ndar ou Saint Louis?»: La question identitaire dans le roman sénégalais de
Saint-Louis (Lifongo VETINDE) .............................................................. 113
2 : Autour de la littérature saint-louisienne
L’Amour à la Saint-Louisienne. Un itinéraire: Saint-Louis - Louga -Dakar et
retour (Edris MAKWARD) ....................................................................... 127
***
NOTE DE LECTURE................................................................................. 135
Instructions aux auteurs .............................................................................. 139
Avant propos : 3
AVANT PROPOS
J’ai découvert la littérature saint-louisienne en 2006 lors d’une visite à
Saint-Louis avec mes étudiants de Lawrence University. C’était dans
le cadre du programme d’immersion culturelle et linguistique au
Sénégal. Louis Camara, alors documentaliste au Musée du Centre de
recherches et de documentation du Sénégal à Saint-Louis, était inscrit
dans le programme de notre visite pour une présentation sur la
littérature de l’île. Sa brillante présentation m’avait fortement accroché
et je pris la décision d’en faire un des centres d’intérêt pour mes
recherches. En 2012 je demandai et obtins la bourse Fulbright pour
enseigner et mener des recherches sur la littérature saint-louisienne à
l’Université Gaston Berger.
Vers la fin de mon séjour en 2013, je décidai, avec l’inestimable
concours de Louis Camara, d’organiser une table ronde pour amener les
Saint-Louisiens à découvrir la riche littérature de la ville et faire la
connaissance de leurs brillants romanciers. Je remercie au passage la
disponibilité des auteurs pour y participer. Suite à la table ronde, j’ai
aussi organisé un colloque sur la question identitaire, un thème
récurrent dans les oeuvres de fiction de Saint-Louis avec le même
objectif : la mise en valeur de cette littérature dont l'attention des
critiques est en inadéquation avec sa richesse et ses élans producteurs.
Ce numéro spécial que j’ai l’honneur et le privilège de diriger est le
produit de ces deux rencontres scientifiques.
Je m’excuse pour le retard accusé dans la publication de ces travaux
dans ce numéro spécial. Mais comme on dit, mieux vaut tard que
jamais. Sa préparation a bénéficié du concours de nombreuses
personnes. Je tiens à remercier tout d’abord tous les collaborateurs qui
ont contribué à son contenu.
4 : Autour de la littérature saint-louisienne
Qu’il me soit permis de remercier aussi tous ceux qui ont apporté leurs
soutiens à la réussite du projet. Je pense notamment à Louis Camara
qui m’avait mis en contact avec les écrivains de la ville ainsi qu’à tous
ces derniers qui ont non seulement favorablement acceuilli mon
initiative mais m’ont aussi encouragé d’aller jusqu’au bout. Toute ma
gratitude à Monsieur Thierry Dessolas, alors directeur de l’nstitut
français de Saint-Louis qui avait gracieusement accepté d’abriter le
colloque au sein de l’Institut.
Mes remerciements à Mamadou Bâ, rédacteur en chef du GELL, qui a
spontanément accepté de publier ces travaux dans ce numéro spécial en
plus de m’inviter pour servir comme éditeur.
Last but not the least, je remercie infiniment madame Catherine Kodat,
Prévôt et Doyenne de Lawrence University pour l’accompagnement
financier qui a largement permis à cette publication de voir le jour.
Comme je l’ai dit plus haut, la littérature saint-louisienne mérite une
attention beaucoup plus importante. J’espère ardemment que ce
numéro spécial qui lui est consacré contribuera non seulement à sa
pérennisation mais aussi à une attention critique accrue tant au niveau
local qu’international.
Lifongo VETINDE
Département d’Etudes françaises et francophones
Lawrence University
Appleton WI, USA
Lifongo VETINDE : 5
MOT DE BIENVENUE
Lifongo VETINDE
Monsieur Le Maire de la Commune de Saint-Louis et Ministre de la
communication,
Monsieur le Recteur de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis,
Monsieur le Président de l’Association des Ecrivains du Sénégal,
Madame la représentante de l'Ambassade des Etats-Unis au Sénégal,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, honorables invités,
Je vous remercie d'avoir répondu favorablement à mon invitation à cette
table ronde inaugurale sur la littérature de cette belle île des
lettres. Votre présence ici me réjouit car elle témoigne l'intérêt que vous
portez sur un élément clé du patrimoine immatériel saint-louisien, à
savoir la littérature. Je remercie les auteurs ici présents qui ont
gracieusement accepté de venir nous parler de leurs ouvrages. Chers
auteurs, conscient du fait qu’il n’est jamais facile pour un auteur de
parler de son œuvre, j’apprécie beaucoup votre disponibilité à relever
le défi cet après-midi. Je remercie aussi mes étudiants pour leur
participation. Un gros merci au personnel de l’hôtel Keur Dada pour
tout le travail investi dans l’organisation de cette belle salle pour la
circonstance. Je remercie infiniment le service culturel de l’Ambassade
des Etats-Unis à Dakar et le Rectorat de l’Université Gaston Berger
pour leurs accompagnements financiers sans lesquels je n’aurais pas pu
organiser cette table ronde.
6 : Autour de la littérature saint-louisienne
Première capitale de l’Afrique occidentale française, Saint-Louis est
aussi le berceau de la littérature sénégalaise d’expression française
moderne. A partir du milieu du 19e siècle on assiste à la production
d’un certain nombre d’œuvres littéraires par des écrivains tels que
Léopold Panet Relations de voyage du Saint-Louis au Maroc, 6 janvier-
25 mai 1850 (1850) et l’Abbé David Boilat Esquisses sénégalaises
(1853). Au début du 20e siècle, nous assistons à l’émergence de
l’écriture de l’élite noire : La bataille de Guile (1912) d’Amadou D.C.
Ndiaye, Les Trois Volontés de Malick (1920) d’Amadou Mampaté
Diagne, et Force Bonté (1926) de Bakary Diallo.
Depuis lors, Saint-Louis a brillamment maintenu sa place sur
l’échiquier littéraire du Sénégal avec une production impressionnante.
A en croire Louis Camara (ici présent), lauréat du grand prix du
président de la République du Sénégal en 1996, Saint-Louis est l'une
des villes qui compte le plus d'écrivains au kilomètre carré dans le
monde contemporain. La ville compte de nombreux poètes, essayistes,
romanciers, nouvellistes qui ne sont pas ici. Je pense notamment à trois
dames : Fatou Niang Siga, historienne du patrimoine culturel de Saint-
Louis qui a écrit Reflets des modes de Saint-Louis ou Amina Sow
Mbaye, auteur de Mademoiselle, et Pour le sang du mortier et Aminata
Sow Fall qu’on ne présente plus. Aujourd’hui nous aurons le plaisir
d’écouter les éclairages sur les œuvres des six auteurs qui ont bien voulu
répondre à mon invitation.
Dans un souci de cohérence, je n'ai retenu que deux genres : le roman
et la nouvelle. J’ai donc contacté cinq romanciers et un nouvelliste qui
sera bientôt romancier avec la publication de son premier roman. Un
autre critère de sélection c'est la disponibilité des écrivains. Je n’ai pas
invité Mayara Diop, par exemple, parce qu'il vit en Allemagne et son
déplacement aurait été compliqué pour des raisons évidentes.
Lifongo VETINDE : 7
Je voudrais dire un petit mot au sujet de l’intitulé de cette première table
ronde. Parler de littérature saint-louisienne pose la problématique d'une
définition de cette littérature ainsi que ses producteurs. Pour moi,
l'écrivain saint-louisien est celui ou celle dont le roman a pour cadre la
ville de Saint-Louis. Dans la recherche que je projette de faire je
m’intéresserai à l'examen des choix représentatifs des écrivains de cette
île et la manière dont ils mettent en exergue les réalités du terroir. Je
m’attacherai à l’examen de la manière dont ces œuvres font partie de «
l’appareil des fictions culturelles » qui participe à l’échafaudage d’une
identité saint-louisienne au sein de la nation sénégalaise moderne en
explorant les aspects civilisationnels, culturels et nationalistes de cette
littérature. Les détracteurs d’une littérature saint-louisienne y voient
une démarche prônant le régionalisme à l’ère de la mondialisation
comme si le particularisme et l’ouverture étaient antinomiques. Je
conçois la littérature saint-louisienne dans l’esprit senghorien de «
l’enracinement dans l’ouverture »
En effet, le texte littéraire n'existe jamais en isolement. Il est toujours
en contact, en rapport et même en dialogue avec d'autres textes.
Comme pour affirmer, sans ambages, l'idée que consacrer une journée
à réfléchir sur la littérature saint-louisienne ne correspond nullement à
un geste de repli sur soi, nos étudiants vont nous présenter des exposés
comparant la littérature afro-américaine et saint-louisienne à travers les
thèmes de la problématique de l'identité et les contours de l'altérité. La
littérature afro-américaine se rapproche de la littérature saint-louisienne
du fait que les Afro-américains ainsi que les mulâtres des Caraïbes, des
Antilles et de Saint-Louis du Sénégal ont partagé la même histoire de
la domination coloniale.
Après s’être opposé au transfert de la capitale de l'AOF à Dakar, le
Gouverneur Faidherbe s’est finalement résigné à l'inévitable et avait
déclaré dans Le Moniteur du Sénégal, que « Saint-Louis sera toujours
8 : Autour de la littérature saint-louisienne
la grande ville du Sénégal même si Dakar devient la capitale » (cité par
Ndeye Astou Gueye p. 26,) Il avait raison car malgré la régression de
la ville sur plusieurs plans, notamment économique, le rayonnement
culturel de la ville n'est nullement entamé comme en témoignent les
nombreux événements culturels qui animent la ville: le Festival
International de jazz, la Fête Internationale du livre, Fête Internationale
de Poésie, Métissons Saint-Louis, Soirées Philosophiques et j’en passe.
De toute évidence Saint-Louis reste « la grande ville culturelle du
Sénégal ». La ville doit son rayonnement actuel à la richesse de son
remarquable patrimoine culturel, une particularité qui lui a valu son
inscription par l'Unesco au patrimoine mondial de l’Humanité en 2000.
Comme le foisonnement de sa production littéraire est un élément clé
de la richesse de son patrimoine, il est logique de consacrer une journée
pour y réfléchir.
J’ose espérer que cette initiative va marquer le début des rencontres de
ce genre non seulement pour vulgariser cette littérature mais aussi pour
assurer sa vitalité et sa pérennité. La participation des étudiants et la
présence des collègues de l’Université Gaston Berger sont très
encourageantes. Je ne vous apprends rien en soulignant le fait que c’est
une très grande chance d’avoir des écrivains vivants dans votre localité
et je vous exhorte de profiter de cette opportunité dont rêve beaucoup
de chercheurs universitaires. Il serait bien que cette rencontre crée
davantage de synergie entre l’Université Gaston Berger et les écrivains
de sa ville. L’UFR de Lettres et Sciences Humaines se doit d’engager
ces écrivains pour participer à l’excellence de l’université : organiser
des journées littéraires auxquelles on les invite et surtout encourager les
étudiants à faire de leurs ouvrages l’objet des thèses. A ma
connaissance, la seule thèse de doctorat qui soit consacrée à la
littérature saint-louisienne est celle du Dr. Astou Gueye ici présente.
Merci Astou ! Pour ma part, je vais commencer à enseigner des cours
Lifongo VETINDE : 9
sur la littérature saint-louisienne dès mon retour à Lawrence Université
aux Etats-Unis.
Pour terminer, je vais citer un personnage de Sur le long chemin de
l’exode de A Badara Coulibaly qui attire l’attention à la rentabilité de
l’écriture :
Là, Fanta, j’ai des réserves, car l’écriture ne nourrit pas son
homme, encore moins sa famille. Avec la cherté de la vie, il est
plus lucide de cultiver la terre que les lettres. Avec les produits
du jardin, de la plantation, vendus, la famille sera nourrie.
Personne n’aura faim. J’ai entendu à la radio que, dans tout ce
que le monde compte d’écrivains, seuls cinq cents environs
vivent de leur plume (pp. 55-56)
Chers amis écrivains, la précarité financière ne saurait entamer votre
engouement pour la préservation de la culture et de l’histoire de cette
belle île des lettres. Continuez à jouer votre rôle de gardiens du
patrimoine immatériel de Ndar.
Enfin, je profite de cette occasion pour vous inviter à soutenir nos
écrivains, vos écrivains et autres artistes par tous les moyens possibles.
Merci de votre aimable attention.
Lifongo VETINDE
Saint-Louis, le 8 juin 2013
11
INTERVENTIONS DES AUTEURS
Louis CAMARA : 13
Louis CAMARA
« Humour et critique sociale dans Il pleut sur Saint-Louis »
Monsieur le maire de la commune de Saint-Louis,
Monsieur le Recteur de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis,
Monsieur le Président de l’Association des Ecrivains du Sénégal,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, honorables invités,
Après le brillant exposé introductif du Professeur Lifongo Vetinde,
organisateur de cette table ronde autour de la littérature Saint-
Louisienne, il me revient l’honneur, dû simplement au hasard de l’ordre
alphabétique, d’ouvrir la série d’exposés que mes confrères écrivains
participant à cette manifestation et moi-même allons présenter à
l’honorable assistance venue si nombreuse témoigner sa sympathie et
prêter une oreille attentive à ce qui va être dit. Personnellement je
l’avoue, l’exercice auquel nous allons nous livrer sur l’invitation du
professeur Vetinde, m’a au départ rempli de perplexité et cela pour deux
raisons : premièrement, n’étant pas critique littéraire, le regard que je
porterais sur une œuvre littéraire ne pourrait être que celui d’un
amateur, en second lieu, disserter sur mes propres écrits me paraissait
quelque peu sujet à caution dans la mesure où cela me plaçait en
position à la fois de juge et de parti. Finalement j’ai décidé de taire ces
scrupules méthodologiques et de relever le défi d’être à la fois auteur et
critique de ma propre œuvre dans le dessein de lever un coin du voile
sur certains de ses aspects essentiels. Pour ce faire, j’ai choisi d’axer ma
réflexion sur le thème suivant : « Humour et critique sociale dans Il
pleut sur Saint-Louis ». Pour ceux qui ne le savent peut-être pas, « Il
pleut sur Saint-Louis » est un recueil éponyme de onze nouvelles parues
pour la plupart dans la presse sénégalaise entre 2000 et 2005 et publiées
14 : Autour de la littérature saint-louisienne
en 2007 par les Nouvelles Editions du Sénégal, les NEAS. Je tiens aussi
à préciser que la préface de cet ouvrage de 170 pages a été faite par feu
le professeur Mohamed Mwamba Cabakulu, observateur attentif de la
scène littéraire sénégalaise et africaine et l’un des plus fins critiques
littéraires de ces dernières années dans notre pays. Je demande à toute
l’assistance ici présente d’avoir une pensée pieuse pour ce grand
monsieur trop tôt ravi à notre affection qui a également marqué de son
empreinte l’Université Gaston Berger où il a enseigné jusqu’à sa mort.
Pour revenir au sujet : « Humour et critique sociale dans Il pleut sur
Saint-Louis », je dois dire que le choix m’en a été dicté d’emblée par
deux évidences qui s’imposent à l’esprit lorsque l’on a fini de lire ce
recueil de nouvelles. La première de ces évidences, c’est le ton
humoristique de l’ensemble des textes qui le composent et la seconde,
leur aspect résolument réaliste qui a pour corollaire un ancrage dans le
terroir Saint-Louisien. Rappelons au passage et pour rafraîchir un peu
notre mémoire littéraire qu’une nouvelle est un récit bref, centré sur un
seul événement, avec des personnages peu nombreux, moins
développés que dans le roman et une fin surprenante que l’on appelle
d’ailleurs pour cette raison la chute. L’on peut aussi grosso-modo,
distinguer deux grands types de nouvelles : la nouvelle réaliste et la
nouvelle fantastique. Comme l’indique son nom, la nouvelle réaliste se
fonde sur la réalité et cherche à raconter une histoire ou un fait dans
toute sa vérité, contrairement à la nouvelle fantastique qui, elle, mêle le
réel au surnaturel et ne cherche pas à convaincre le lecteur de sa
véracité. Cette typologie, assez générale du reste, classe d’emblée « Il
pleut sur Saint-Louis » dans la catégorie des nouvelles réalistes. En
effet, l’évocation de lieux réels, en particulier l’espace géographique de
la ville de Saint-Louis souvent décrit dans ses moindres détails, ainsi
que le temps de la narration qui correspond à l’époque contemporaine,
mettent bien en évidence le parti pris d’un ancrage dans la réalité et le
vécu quotidien. Ce choix de l’auteur pourrait en partie s’expliquer par
Louis CAMARA : 15
son désir d’apporter, par le biais de la littérature, une contribution à la
prise de conscience du fait social voire à l’élévation du niveau de
conscience de ses concitoyens. Car bien plus qu’un simple loisir ou
moyen d’évasion, la littérature peut-être aussi un instrument efficace
pour l’écrivain qui se fixe comme objectif fondamental la dénonciation
de certaines tares de la société dans laquelle il vit. Cela est, semble-t-il,
l’option faite par l’auteur de « Il pleut sur Saint-Louis » qui, je cite le
professeur Cabakulu, « en alliant la légèreté et l’humour nous fait
partager les mal gérances politiques du pays sénégalais » fin de citation.
Pour parvenir à ses fins, l’auteur de « Il pleut sur Saint-Louis » utilise
la ressource de l’humour dont il fait un procédé littéraire qui devient la
composante la plus essentielle de son recueil de nouvelles. L’humour,
au sens large du terme, est une forme d’esprit railleuse, et là je cite le
dictionnaire Larousse, « qui s’attache à souligner le caractère comique,
absurde ou insolite de certains aspects de la réalité » fin de citation.
Comme nous le savons tous, l’humour est un langage mais aussi un
moyen d’expression qui peut se révéler pédagogique ou militant, selon
le but recherché. Sa forme peut être diversement appréciée d’une
culture à l’autre, d’un point de vue à l’autre, à tel point que ce qui est
considéré comme de l’humour pour certains peut être pris comme une
méchante moquerie ou même une insulte par d’autres. L’humour
permet à l’homme de prendre du recul par rapport à son vécu ou à sa
société et l’auteur de « Il pleut sur Saint-Louis » semble bien avoir fait
sienne cette boutade de Beaumarchais que je cite : « Je m’empresse de
rire de tout de peur d’être obligé d’en pleurer » fin de citation. Toutes
les formes d’humour telles que le comique, le trait d’esprit, l’ironie, la
caricature, le burlesque, y compris la raillerie et le sarcasme sont
présentes dans « Il pleut sur Saint-Louis » où même les situations les
plus douloureuses prêtent à rire où à sourire comme par exemple dans
la nouvelle « Il pleut » dans laquelle le personnage principal, Lamine,
se fait voler ses chaussures dans une mosquée ou encore dans « Tabaski
16 : Autour de la littérature saint-louisienne
blues » où le narrateur déroule une longue complainte après la mort
accidentelle de son mouton juste à la veille de l’aïd-el-kébir. Mais si
l’humour consiste tout simplement comme le fait remarquer Paul
Reboux « à traiter à la légère les choses graves et gravement les choses
légères », son objectif avoué dans « Il pleut sur Saint-Louis » est celui
d’un critique sans concession et d’une dénonciation des tares qui
gangrènent la société Saint-Louisienne et plus généralement
Sénégalaise. Comme l’écrit fort à propos Mme Ndeye Astou Gueye
dans sa thèse de doctorat sur la littérature Saint-Louisienne, je la cite
« ces dénonciations portent sur des aspects précis de la société
sénégalaise, à savoir la corruption, le laxisme au niveau de
l’administration, le phénomène du xeessal, les inégalités sociales, le
problème des transports en commun et autres » fin de citation. Il
apparaît donc clairement que l’humour, élément constitutif de « Il pleut
sur Saint-Louis » est utilisé d’abord comme instrument d’une critique
sociale parfois acerbe par son auteur qui, sans s’ériger en donneur de
leçons laisse cependant transparaître une certaine vision du monde
basée sur une morale immanente et une éthique personnelle. Ce n’est
d’ailleurs pas un hasard si Mme Ndye Astou Gueye dans un classement
typologique établi par elle, relève que sept des onze nouvelles que
compte le recueil sont de nature satirique, la satire étant comme chacun
le sait un écrit ou un discours qui s’attaque à quelque chose ou à
quelqu’un en s’en moquant. Bien sûr, l’humour mis au service de la
critique sociale n’est pas que caustique, il est aussi thérapeutique et
cathartique, il est pédagogique car lorsqu’il est accompagné d’analogies
et de métaphores il permet de mieux mémoriser l’information. Dans une
interaction dialectique mise en œuvre par une écriture qui se veut avant
tout efficace et précise, humour et critique sociale permettent donc à
l’auteur de « Il pleut sur Saint-Louis » de dresser le portrait d’une
gamme très variée de personnages typiques de la société Saint-
Louisienne et Sénégalaise. Ainsi nous avons le chômeur, l’apprenti de
Louis CAMARA : 17
car rapide, l’intellectuel, le politicien, la drianké, l’élève, le charlatan,
le fonctionnaire, le directeur de société véreux etc… Parmi toutes ces
figures symboliques et représentatives d’une société en devenir, celle
de l’artiste m’a paru plus que toute autre confrontée à la difficulté
d’exister dans un milieu et un contexte souvent hostile ou imperméables
à l’art dans ce qu’il a de libérateur. C’est pourquoi je voudrais, pour
clore mon exposé, laisser la parole au narrateur de la première nouvelle
du recueil intitulée « L’art et la galère » et du même coup rendre à César
ce qui appartient à César et au texte ce qui lui revient de droit, le mot
de la fin :
Aujourd’hui ma situation a notablement changé et je puis dire
que j’ai réussi à me sortir de la « galère de l’art ». Je n’ai plus
besoin de pratiquer cet « art de la galère » qui me permettait jadis
de survivre. Mes toiles se vendent à prix d’or et je suis invité
dans toutes les grandes expositions d’art plastique dans le
monde. Je possède une galerie à Paris, une à Amsterdam et
j’envisage d’en ouvrir une dans ma propre ville de Ndar, même
si je suis conscient que ce sera à fonds perdu. Pourtant je n’ai pas
cessé de m’interroger, de me poser les questions que se posent
aussi certainement mes confrères artistes : comment vivre de son
art dans un pays où il est payé en monnaie de singe, où les
artistes, pour la plupart, pataugent dans la dèche et sont obligés
de monnayer leur talent en échange de viles
compensations ?...Comment garder intacte cette flamme, cette
envie, cette pureté dans l’acte créateur et continuer de peindre
sans dévoyer son propre sens esthétique, ni déroger à cette
éthique sans laquelle il n’est pas d’art authentique ?...
Peut-être qu’un jour, des Raphaël ou des Michel-Ange surgis du
bourbier nous en fourniront la réponse…
Je vous remercie de votre bienveillante attention.
Momar Moumar GUEYE : 19
Momar Moumar GUEYE
« La Malédiction de Rabbi : Une radioscopie de la société
sénégalaise »
Il s’agit d’une œuvre de fiction. Mais cette fiction met en œuvre un
examen et une profonde analyse des problèmes de la société. Il s’agit
en quelque sorte d’une radioscopie de la société sénégalaise.
En écrivant cet ouvrage, nous avons sciemment voulu déterminer le
cadre géographique où s’est déroulée l’histoire de Raabi. Il s’agit de
Niodior, Saint-Louis et Dakar. En agissant ainsi, nous avons tenu à ne
pas désorienter le lecteur ou à l’entrainer dans des rêves sans fin.
Comme l’a mentionné la plume féconde de Aminata Sow Fall, Raabi
est victime de la parole donnée. En effet, ses ancêtres de Niodior,
village d’origine de sa mère Nogaye Diouf, avaient signé un pacte de
fidélité avec les génies de Sangamar.
Nogoye Diouf, belle sérère à la beauté sauvage, mariée à Serigne Yamar
Fall, un grand dignitaire musulman de Saint-Louis, a donc perdu sa
fille. Elle savait que les croyances de son époux étaient aux antipodes
de ses croyances à elle. C’est ainsi qu’elle a gardé secrètes les
recommandations de Mame Tening qui lui avait ordonné de la prévenir
dès la naissance de sa fille, afin qu’elle revienne à Saint-Louis pour
procéder à des rituelles ancestrales afin de conjurer le mauvais sort.
Malheureusement, Nogoye a eu un accouchement difficile. Elle est
tombée dans un profond coma pendant plus de trois jours, délai de
rigueur pour que Raabi ne soit pas victime de « cette malédiction qui ne
20 : Autour de la littérature saint-louisienne
prendra fin que quand elle aura disparu à jamais, avalée par les eaux
du fleuve ou de la mer ».
Ce qui est arrivé à la pauvre Raabi était donc prévu par la prêtresse de
Niodior. Le père de Raabi était un musulman, très versé dans les
sciences religieuses avec des connaissances reconnues par tous. On
pourrait alors se poser la question de savoir la raison pour laquelle le
père de Raabi n’a pas pu anticiper sur les risques encourus par sa fille
et prendre les dispositions mystiques utiles pour éviter le mauvais sort?
Pourquoi donc Serigne Yamar n’a pas pu prier pour sa fille et la
préserver d’un destin tragique ? Dès lors, il est permis de se poser la
question de savoir si les esprits de Niodior n’étaient pas plus puissants
que la protection tirée du Coran, parole de Dieu et que Serigne Yamar
maitrisait sans aucun doute ? Certes, rien n’est plus fort que la parole
divine, mais également, nul ne peut échapper à son destin.
Dans cette œuvre de fiction, nous avons intentionnellement jalonné le
récit de conseils et de recommandations pour accomplir une mission
d’éducation civique, morale et environnementale en direction des
jeunes générations. Ces conseils ont été délivrés en langue nationale
wolof. Je pourrais juste citer deux exemples :
« Kilifa kenn du ko ñakkal faayda. Mag kenn du ko saaga ». (On ne
manque pas de respect à une autorité. On n’invective pas une personne
âgée).
« Nogoy, kër wex xàtt ak naqari deret yoru ko. Ay saafara, ay reen aki
sunguf itam yoru ko. Jikko ju rafet ak muñ ñoo koy yor… ».
(L’irascibilité ne gère pas un ménage. L’usage des potions magiques du
marabout, les racines et les poudres surnaturelles sont également sans
effet. Nogaye, un ménage on l’entretient en faisant preuve d’un bon
caractère et d’un bon comportement).
Momar Moumar GUEYE : 21
Nous avons également évoqué l’obligation de pudeur et de prudence
ainsi que le port des tenues indécentes par les filles à travers les conseils
de l’exciseuse Mame Siga. (Page 87). Nous avons relaté les méfaits de
l’excision, du viol, du mariage forcé, de l’exode rural et ses désillusions,
sans oublier la ruralisation des centres urbains, que nous avons illustrée
de la manière suivante : « Quand la ville est envahie par des villageois
sans éducation, la ville se transforme en village sans organisation »
(p.146).
Les grèves infinies et intempestives des enseignants ont été fustigées.
Nous avons tenu à rappeler qu’un pays ne peut guère se développer si
son système éducatif est dans de sempiternels remous et autres conflits
d’intérêts. La malheureuse résultante d’un tel comportement est une
prise en otage des élèves et étudiants et la destruction des fondements
de notre système éducatif.
Nous avons également critiqué les comportements déplorables de
certains dirigeants de mosquées qui sont souvent des travailleurs
retraités qui parfois ignorent presque tout du saint Coran, ainsi que les
règles de gestion d’un lieu de culte comme la mosquée.
La mendicité et les mauvais traitements faits aux enfants ont également
été traités. En effet, ce sont ces fléaux qui ont conduit le jeune taalibé
Alpha Oumar sous les griffes de Mafall le pédophile.
L’émigration clandestine a été décrite et fortement dénoncée.
D’ailleurs, c’est elle qui a couronné le funeste destin de Raabi.
En bref, nous avons puisé la quasi-totalité des événements qui animent
ce roman sur les maux et tares de la société sénégalaise.
La malédiction de Raabi est la résultante des us et coutumes, ainsi que
des cruels abus de la tradition, qui trouvent des prétextes à travers la
22 : Autour de la littérature saint-louisienne
polygamie que nous qualifions au demeurant, de « comportement
humain normal ». En effet, en visitant les sciences traitant du
comportement des animaux (éthologie), nous retrouvons cette loi de la
nature que dit que : « Tous les mammifères sont polygames ».
La malédiction de Raabi est un intense rappel à l’ordre adressé à la
société sénégalaise, afin qu’elle mette un terme au supplice de la femme
souvent violée, violentée, brimée, excisée et mariée de grès ou de force.
Raabi a été obligée d’épouser Sémou son cousin vilain et bête pour
éviter de jeter l’opprobre sur sa famille. Sa mère impuissante a laissé
faire... Ses amies de case Satou et Mbéry ont été données en mariage à
leur insu. Elles se sont résignées et ont jugé que ce n’était pas grave.
Seule Gnilane dans un sursaut de révolte a tenté d’émasculer son mari,
pour échapper à l’enfer d’un mariage forcé.
Face à ces injustices, Raabi à eu comme seul moyen de défense, la
fugue. Oui, elle a été obligée de s’enfuir le soir de son mariage forcé
avec un vaurien qui, contre toute attente, à pu trouver le sommeil dans
sa nuit de noces. Comment un homme normal peut-il se laisser gagner
par le sommeil devant Raabi, une créature « resplendissante comme un
flamboyant au seuil de l’hivernage » ?
Dans La malédiction de Raabi, Raabi personnifie la somme des
traumatismes et des douleurs humaines, verbales et physiques. Elle a
grandi dans la solitude, car après avoir perdu son père, elle a été séparée
de sa mère. Elle a donc été privée de chaleur maternelle dès le bas âge.
De Saint Louis sa ville natale, à Dakar sa ville d’accueil, Raabi demeure
habitée par la conviction d’être réellement maudite. Sa vie et son
bonheur ont été compromis par un pacte ancestral qui ne devrait
nullement l’engager. Malheureusement, du fait de ce pacte non
respecté, les esprits de Sangomar ont frappé Raabi, sans pitié.
Momar Moumar GUEYE : 23
Les rares moments où Raabi a eu un semblant de bonheur étaient en
l’absence de tante Dior. C’est en ces moments-là qu’elle se mettait
devant le miroir pour admirer « sa taille élancée, sa longue chevelure
fournie, ses seins fermes, ses yeux de gazelle, ses hanches d’amphore
et sa croupe proéminente ».
Aminata S. Fall, la préfacière du roman l’a brillamment résumé en ces
termes : « Ce roman est un cri de colère contre les dérives gravissimes
de notre société. C’est surtout un vibrant plaidoyer pour le respect de la
femme. Un texte d’engagement très fort contre les blessures,
humiliations et injustices faites à la femme, du mariage forcé à
l’excision, en passant par le viol et une multitude d’oppressions
physiquement et moralement humiliantes, avec comme toile de fond,
l’hypocrisie et le mensonge ».
La malédiction de Raabi est véritablement une fiction qui décrit de
poignantes réalités sociales à travers des symboles, des anecdotes et des
exemples réels. Nous l’avons fait exprès dans le but de permettre aux
lecteurs de s’y retrouver et d’y retrouver leur propre expérience.
Enfin, nous avons tenté de montrer qu’un roman c’est avant tout une
histoire qu’on raconte. Et c’est toujours pour nous un grand plaisir de
raconter une histoire qui se déroule à Saint-Louis du Sénégal, cette belle
ville que Dieu a sculptée dans les eaux du fleuve et de la mer et que
j’aime avec fureur !
Saint-Louis, le 5 juin 2013
Alioune Badara COULIBALY : 25
Alioune Badara COULIBALY
« Une famille éclatée, une famille retrouvée »
Mesdames Messieurs chers invités, nous tenons à remercier le
Professeur Lifongo, initiateur de cette rencontre. Merci Professeur, ab
imo pectore, pour l’intérêt considérable que vous portez à la littérature
saint-louisienne. Nous remercions aussi, les responsables et toute
l’équipe de l’hôtel Dada, pour l’accueil chaleureux et bien aimable qui
nous est réservé dans ce cadre féerique.
Nous vous remercions, Mesdames et Messieurs, chers invités, pour
votre temps si précieux que vous avez bien voulu nous consacrer
aujourd’hui.
Mesdames, Messieurs, c’est par devoir de mémoire que nous avons
intitulé ce roman « Sur le long chemin de l’exode » et notre
communication « Une famille éclatée, une famille retrouvée ».
Si la guerre a détruit, éclaté une famille, la refondation de ce bout du
Mandé à Saint-Louis a scellé ‘la famille reconstruite, retrouvée ».
Il s’agit de Sénéfobougou, ce quartier où se passe la trame essentielle
de ce roman, beaucoup de scènes de ce roman aussi.
Les rites et coutumes y furent sauvegardés jusqu’à un passé récent.
(Voir Itinéraire d’un Saint-louisien, la vieille ville française à l’aube des
indépendances, Moumar Guèye, L’Harmattan, Paris 2004, chapitre 2,
page 54).
Mesdames, Messieurs, permettez-moi de convoquer l’histoire, vous
comprendrez les raisons plus tard.
26 : Autour de la littérature saint-louisienne
Sénéfobougou, c’est le nom d’un quartier de Sor, ici à Saint-Louis. Ses
fondateurs, des guerriers sénoufos, sofas (en bamanan : pères du
cheval). Viennent de Sikasso, ancienne capitale de l’empire du
Kénédougou. C’est après d’âpres combats que la ville est défaite le 1 er
mai 1898, par l’armée coloniale française. Auparavant, le roi Babemba
se donne la mort pour ne pas être prisonnier des Français. « Sâ kafissa
maloyé », pour dire en bamanan : la mort est préférable à la honte ou
bien : « on nous tue, on ne nous déshonore pas » (devise de l’armée
sénégalaise). Avant de mourir, le roi avait demandé aux sofas de quitter
la ville, d’aller le plus loin possible.
Le capitaine Morrison, sous les ordres du colonel Audéoud, lance les
canons sur la ville impériale. La population est massacrée, décimée.
Tout le monde est jeté sur le long chemin de l’exode.
Des sofas se rassemblent, consultent les mânes par une séance de
divination. Ces derniers leur indiquent une localité où, non loin, le
fleuve se jette dans la mer (l’embouchure). Cet exode les conduit ici à
Saint-Louis, dans sa partie continentale. Ils y fondent le quartier
Sénéfobougou (le village des Sénoufos, sénéfos par déformation). Ils se
marient dans le même groupe Mandé (ou nigéro-congolais). De ce
brassage, est née la communauté bamanan de Sénéfobougou.
Dénommé Ndiolofène Nord par arrêté municipal, en date de 1965,
Sénéfobougou reste jaloux de son nom et de son passé qu’il entend
préserver, sauvegarder. Des voix s’élèvent d’ailleurs, pour que
Ndiolofène Nord redevienne Sénéfobougou, ce qu’il n’aurait jamais dû
cesser d’être.
Mesdames, Messieurs, nous nous passons d’autres notes. Nous n’avons
convoqué l’histoire que pour camper le décor en retenant ce qui
suit : « Sénéfobougou village célèbre et célébré de Ndar-la Métisse,
connu jadis pour son ancrage dans la tradition bambara, avec ses
Alioune Badara COULIBALY : 27
fameux « guéré », « kiring », « komo », héritages intimes du patrimoine
culturel de Saint-Louis et qui ont fait battre le cœur de plus d’un Saint-
Louisien de la vieille génération. Les danses en transes au son endiablé
du djembé, les rites traditionnels du terroir, avec les génies protecteurs,
les offrandes sacrées. Mais aussi, mise en relief de la symbiose féconde
entre valeurs traditionnelles profondément ancrées et la culture
occidentale. ».
Mesdames, Messieurs, l’histoire principale qui s’y déroule est celle du
couple Siriki et Fanta. Grâce à son emploi, le mari subvient aux besoins
de son épouse et des enfants au nombre de cinq. Ces derniers allient
l’école française à l’école coranique. Un ménage paisible jusqu’au jour
où le malheur vient bouleverser cette quiétude : Siriki est licencié, il
devient chômeur.
Une situation qui, du coup, affecte la solidarité des enfants, et le
fonctionnement de la maisonnée.
C’est la reconversion du père de famille au jardinage et à la pêche. Fanta
reste courageuse en vendant des beignets et des légumes. Les voisins
les soutiennent dans l’anonymat. « Ces petits boulots » effectués
finissent par donner un commerce florissant : ils installent une boutique
où tout le quartier vient s’approvisionner.
Siriki bénit sa femme pour son dévouement et sa douceur exemplaires
face aux épreuves endurées. La réussite des enfants de Fanta ne
surprend guère. Ils ont fait preuve de discipline, de courage dans les
difficultés. Fanta, leur mère a été éduquée dans nos valeurs positives,
cardinales. Ce qu’elle a transmis à ses enfants.
Dans notre éducation négro-africaine, ne nous apprend-on pas, très tôt
« qu’un homme qui n’a pas de courage, ne saura jamais à quel point sa
mère a travaillé pour qu’il soit un homme porteur d’un grand dessein.
28 : Autour de la littérature saint-louisienne
Dans notre système de matriarcat, c’est la mère qui détermine notre
destin. » Dans son ouvrage consacré à son grand-père Hamet Gora
Diop, Monsieur Jacques Diouf écrit : « Les femmes occupent l’espace
culturel dans les maisons familiales, en tant que préceptrices de classes
d’âge. Elles élèvent les enfants dans le respect des traditions. Elles ont
en charge la transmission de valeurs d’identité et de solidarité familiale.
Elles doivent expliquer les bases conjugales des relations de la cellule
ethnocentrique de sociétés surtout matrilinéaires et polygames. Elles
transmettent les concepts de parenté et de lignage…Elles ont pour rôle
d’exalter les vertus de courage. Elles enseignent ce dicton : « Un
homme qui n’est pas courageux, ne saura jamais que sa mère a fait le
grand investissement d’une vie exemplaire pour que son fils puisse
aspirer à un grand destin » (Voir chapitre 17, pages 123, 124).
A l’opposé de Siriki et Fanta, le couple Doudou et Fanta dont les
fiançailles et le mariage reposaient sur l’argent, ne pouvait prospérer.
Les déboires commencent. L’homme découvre une Minanta frivole
avec son lot de trahison, d’infidélité mais aussi de réconciliation.
Minanta revient à la religion, se fait pieuse et comme signe de
religiosité, se voile. Elle est pardonnée. Doudou qui noyait son chagrin
dans l’alcool, revient à une vie saine. C’est dire qu’il ne faut point
désespérer de l’Homme.
Des récits secondaires non moins intéressants font florès. Il s’agit de
Dathié, ce bamanan nouvellement converti à l’islam et qui doit selon
son marabout se séparer de ses fétiches, amulettes et autres gris-gris.
(Voir chapitre 2, pages 19 à 21).
D’un grand-père qui avait prédit qu’après sa mort, il reviendrait
partager avec la famille, l’offrande du huitième jour. Ce qui se réalisa à
la joie de ses petits –enfants.
Alioune Badara COULIBALY : 29
Par delà les relations confiantes entre Ndiakouma (le chat) et son
maître, (chapitre 4, pages 29, 30) ; l’enfant et le vieux maître d’école,
ce qui détermine le niveau de langage (chapitre 8, pages 50 à 54),
l’exode des populations du fait de l’armée coloniale française,
l’infanticide, l’infidélité, le viol assombrissent le tableau.
Mesdames, Messieurs, la famille » éclatée » au Kénédougou et
« refondée », « retrouvée » à Sénéfobougou, nous a donné la trame
principale de l’œuvre : Siriki et Fanta.
Mesdames Messieurs chers invités, je vais conclure en partageant avec
vous un extrait du travail si représentatif de l’ouvrage, traité par le
Professeur Bégong Bodoli Bétina. C’était le 30 octobre 2010 sur le Bou
El Mogdad. Il disait : « La vision du monde de alioune Badara
Coulibaly. Nous entendons par vision du monde certaines valeurs que
Alioune Badara Coulibaly fait transparaître nettement dans son
ouvrage. La première et la plus incontestable est la solidarité des parents
et amis. Ici, il est important de noter non seulement l’acte de solidarité,
mais un acte accompli sans tambour ni trompette… En effet, de nos
jours, certains parents et amis, lorsqu’ils font un geste de charité, ils
n’hésitent pas à l’exhiber comme pour s’auto glorifier. La discrétion
avec laquelle certaines parviennent à la famille leur confèrent du naturel
et de l’authenticité.
Le deuxième élément à noter dans cette vision du monde est le dialogue
des religions. Habituellement, lorsque l’on parle de dialogues des
religions, l’on se contente des religions révélées. Dans son roman, A.B.
Coulibaly l’aborde de manière triangulaire. D’abord entre l’islam et le
christianisme, ensuite entre l’islam et l’animisme et enfin, de manière
sous-entendue, entre le christianisme et l’animisme, donnant lieu à un
syncrétisme.
30 : Autour de la littérature saint-louisienne
L’autre vision qui, nous semble-t-il, est originale, est la relation qui
existe entre d’une part Oumarou et Ndiakou, le chat, et de l’autre,
l’instituteur et un petit garçon. Si l’on peut caractériser la première
d’écologique, la seconde est à classer dans la catégorie de l’humilité.
En effet, avoir comme compagnon ou interlocuteur un chat ou un
enfant, c’est admettre de s’abaisser pour adopter un certain niveau de
langage. Mais surtout, c’est accepter l’exercice de la patience pour
parvenir à communiquer, surtout à dialoguer.
Bien d’autres thèmes existent dans ce roman, qui mériteraient d’être
évoqués. Mais il fallait choisir. Etant entendu que ceci n’est qu’un
survol, un appel à lire et à découvrir ce roman multidimensionnel ».
Alioune Badara SECK : 31
Alioune Badara SECK
« Nos génies et nous : Mythes et réalités »
Le pretexte
Ce roman part d’une croyance bien ancrée dans le cerveau des enfants
de la plage de Ndar, dans le subconscient aussi de bien des adultes, et
selon laquelle s’il ya des enfants noyés et que la mer ne rejette pas, c’est
que ces derniers continuent de mener leur vie au fond de l’Océan.
C’est à partir de là que j’ai imaginé cette histoire qui met en jeu les
génies de la mer de Ndar et les humains.
Le résumé de l’oeuvre
C’est le temps des vacances pour les deux amis Fadel, natif de la vieille
cité de Saint Louis et Bouba fils de paysan, qui viennent de décrocher
leur baccalauréat au prestigieux lycée Faidherbe, et qui ont choisi de
venir se prélasser sur la plage de la Langue de Barbarie, rêvant du futur,
l’un de l’université de ce qui allait devenir la nouvelle Capitale, l’autre,
de ce qui l‘attendait en Métropole, en hypokhâgne.
Le contact avec la Thalassa, la Mer, est pour Fadel un rituel quasi
mystique, que son ami vient partager avec lui. Pour tous les deux, ces
vacances sont l‘occasion aussi de vivre leur première aventure
amoureuse, avec ses moments de bonheur et de tourments.
Mais le charme de ces moments féeriques va être vite brisé par une
succession de noyades aussi mystérieuses qu’insolites, car cette année
32 : Autour de la littérature saint-louisienne
là, les génies de la Mer, contrairement à leur prédilection pour les jeunes
étrangers, semblent avoir choisi de faire leurs captures parmi surtout les
enfants de la plage (en principe protégés)
Pour les habitants gagnés par l‘émoi, les génies de la mer de Ndar sont
entrés en colère, mais une colère qui se manifeste de façon troublante
(de troublantes déchirures aux chevilles des noyés)
Une série de faits, de hasards et de coïncidences, à la quelle s’ajoute un
don d’observation aigu, chez Bouba surtout, vont faire germer dans
l’esprit de nos deux vacanciers fort secoués et intrigués, l’idée selon
laquelle cette série de noyades n’est peut-être ni le fait des maitres de la
mer, ni celui des prédateurs que sont es requins, mais qu’elle a une
explication qui n’a rien de surnaturel.
Grace à leur obstination et à leur courage, les deux amis vont accumuler
les indices et finir par découvrir la terrible vérité.
Le cadre de l’histoire
Cette histoire se déroule essentiellement sur la flèche littorale appelée
Langue de Barbarie, sur laquelle se sont implantés les quartiers de
pêcheurs (Ndar Toute et Guet Ndar), et aussi quelque peu sur l’Ile…
C’est la vieille Cité de la fin des années 1950, posée là comme par une
main magique entre la mer et le fleuve, avec ses ponts, son grand
marché, ses rues bruyantes et ses calèches, son camp militaire, ses
boutiques d’arabo-berbères, ses aliénés et son cabanon, ses mosquées,
les appels répétés de ses muezzins…et bien sûr, sa plage interminable
et sa mer, qui nous apparait ici telle une ogresse insatiable…
Alioune Badara SECK : 33
Les principaux personnages
Fadel et Bouba. Ce sont d’abord les deux futurs étudiants, que le hasard
a fait se rencontrer en salle de classe pour en faire d’emblée des amis.
Ils se font appeler le Rat des champs (Bouba) et le Rat des villes(Fadel).
Fadel est natif de la vieille Cité où il vit en symbiose avec la mer, tel un
animal aquatique. Bouba est fils de paysan, ancien sujet devenu citoyen,
comme tous les indigènes de l’AOF après la 2ème Guerre. Mais un jeune
homme sans complexe, avec même un certain ascendant sur son ami.
Bien que natif de l’intérieur du pays (Djolof), il a réussi à faire
connaissance avec la mer et à tomber amoureux de la vieille ville.
Ndamouté dite Bambi et Fâgouda dite Fa. Deux autres rencontres tout
aussi liées au hasard, entre les deux amis et les deux vestales. Le
commencement de relations amoureuses dont la spontanéité et
l’innocence n’ont d’égales que la sérénité.
Sangaré l’inspecteur de police : un personnage bruyant, teigneux et
ambitieux, qui en veut terriblement aux deux amis en qui il ne voit que
des toubabs noirs suspects, venus de surcroit piétiner ses plates-bandes.
L’homme est en effet lui aussi tombé amoureux de Bambi, et il rêve,
comme beaucoup de non originaires, de rentrer au Pays avec à ses bras
une épouse de la première capitale. Pourtant les deux amis, avec qui il
eut tant de démélés, tendront finalement la perche à ce grand perdant,
en lui offrant la possibilité d’une future promotion, celle de révéler à
ses supérieurs blancs toutes les vérités sur ces drames.
Le trio de touristes blancs. Il s’agit d’un couple avec leur ami. Il fait
‘objet d’un autre drame venu s’insérer dans l’histoire principale. Celui
du crime commis par l’ami du couple sur le mari de la jeune femme,
une brune à la beauté troublante, et que ce dernier convoite en secret.
Un criminel qui cherchera à noyer son forfait dans le flot de noyades
34 : Autour de la littérature saint-louisienne
mystérieuses. La perspicacité de Fadel et de Bouba finira par dévoiler
le jeu de l’homme.
Bala le vieux pêcheur : C’est le personnage le plus troublant du roman.
Parti en mer avec son petit fils Djéri, il ne reviendra pas avec ce dernier,
un orage les ayant surpris dans leur partie de pêche. Son cerveau en est
devenu détraqué, et chaque orage qui s’annonce provoque chez lui des
réactions quasi épileptiques et agressives. Un comportement insolite
qui intrigue de plus en plus Fadel et Bouba au fur et à mesure que
s’enchainent les évènements.
Les thèmes du roman
La Thalassa : Avec ses génies, la mer est présentée ici comme un
personnage quasiment mythique qui communique avec les humains
selon un langage qui hui est propre. Très patiente, elle supporte les
agressions, les souillures et les tentatives de limiter sa puissance, avant
de se rebiffer. Ses colères sont alors terribles. Et quand elles éclatent,
c’est la plage de la Langue de Barbarie qui se peuple de jeunes noyés.
Le mysticisme : Il se déploie à travers l’ensemble de l’œuvre : mythes
et croyances en l’existence d’êtres surnaturels, les génies maitres de
l’Océan, croyances aussi en des pratiques mystiques, des pouvoirs
ésotériques détenus par les Anciens pour apaiser leurs colères. Les
cérémonies expiatoires menées par les femmes surtout et destinées à
retrouver les corps, s’organisent à chaque drame.
Mais cette année ci, la plupart des noyades n’ont pas d’explication
surnaturelle. Et c’est grâce à leur perspicacité que les deux amis vont
découvrir en la personne de Bala le vieux pêcheur l‘auteur des noyades
mystérieuses, lui à qui le cerveau malade commande à chaque
Alioune Badara SECK : 35
déclenchement des orages, de trouver de jeunes compagnons à son petit
fils Djéri resté au fond de l’océan par sa faute.
L’amitié : Fadel le citadin et Bouba le fils de paysan ont transcendé les
clivages pour devenir le Rat des villes et le Rat des champs, et pour
tisser entre eux des liens d’amitié qui en font des inséparables qui
peuvent tenir tête à l‘inspecteur Sangaré, qui pensent et cherchent
ensemble jusqu’à découvrir la vérité. Leurs rapports sont empreints de
chaleur et d’esprit d’humour.
Ils restent aussi deux jeunes gens au cœur généreux et qui, à la fin de
l‘histoire, nous l’avons dit, tendent la perche à leur adversaire
cordialement détesté, l’inspecteur Sangaré, en lui permettant de
s’approprier la découverte de l’auteur du crime dans le trio de touristes
blancs, et aussi toute la vérité sur le vieux Bala.
L’amour : Il s’agit d’un amour proche du platonique, serein et plein de
respect, entre les deux amis et les deux jeunes filles, malgré leur
jeunesse et les tentations. Une forme de rapport surement imposée, peut
être dans leur subconscient par les règles d’éducation de l’époque, par
des familles au genre de vie plein de rigueur.
Le colonialisme finissant : qu’il soit fonctionnaire, militaire ou touriste,
le colon est toujours là, visible par ses parades et ses apparitions
inopinées sur la plage, avec toujours cette indifférence dédaigneuse, et
comme imperméable aux coups de canon de l‘histoire. C’est de façon
lointaine et quasi indifférente que ces autorités vivent ces drames des
populations noires, jusqu’au moment où un des leurs en est directement
concerné. Le colon a toujours ses collaborateurs, comme en la personne
de l’inspecteur Sangaré. Bouba, plus que Fadel, n’a que du mépris pour
lui (ancien sujet).
36 : Autour de la littérature saint-louisienne
Pour les Anciens, les blancs sont en partie responsables du courroux de
leurs génies, du fait de leurs inventions profanatrices et maléfiques.
Dans cette œuvre, je n’ai pu résister bien entendu à l’appel de mes
humanités. J’y évoque sans discontinuer des traits d’histoire, les
personnages et la mythologie de la Grèce et de la Rome antiques,
Xénophon et l‘Anabase, la Thalassa, les vestales et les Spartiates, les
dieux et les demi-dieux, Poséidon et Pan, Apollon, Aphrodite, Eole,
Héraclès et Eros.
En définitive, il s’agit d’un roman dans lequel je cherche à montrer que
notre inclination naturelle est de souvent chercher dans le surnaturel
l’explication de certains évènements qui nous dépassent. Alors que,
souvent c’est bien l’homme qui est à la source de bien des drames prêtés
à nos génies.
Pape Samba SOW dit Zoumba : 37
Pape Samba SOW dit Zoumba
« Evocations du patrimoine culturel immatériel saint-louisien dans
Les Anges blessés »
Mesdames messieurs, chers frères de plume, et chers étudiants, ceci est
une table dite ronde, mais vous comprenez aisément qu’il est bien
délicat de devoir parler de soi, de son écrit propre. Mais opportunément,
en qualité Chargé de Mission Culture de la Mairie de Saint-Louis, nous
sommes bien ravis de pouvoir présenter ici cette communication, parce
que cette tribune nous permet d’anticiper sur le plan communal de
sauvegarde et de promotion du patrimoine culturel immatériel.
Nous choisissons de vous livrer nos réflexions sur le même ton
d’écriture de l’ouvrage, c'est-à-dire dans le même style assez libre, et
sans nous n’embarrasser de points de règles. Nous allons donc surtout
nous appuyer sur des éléments tirés de l’émission littéraire
IMPRESSIONS animée par Sada Kane sur la 2STV, sur notre propre
recensement du répertoire de ce dit patrimoine, et parfois sur le texte de
la préface de Feu Alpha Abdallah Sall que nous citons :
Dans les Anges Blessés au style plaisant, riche en proverbes et
devinettes, le choix des émissions radiophoniques est très
judicieux en ce qu’il permet par auditeurs interposés, de
dénoncer les travers de notre société, de résumer et de réorienter
l’action dramatique comme le ferait le coryphée au théâtre. Ce
roman n’en est donc pas vraiment un, c’est aussi un long conte
instructif, une douce poésie poignante et même à un certain degré
un essai original assez fouillé sur un fait notoire de société.
Si pour un peuple le patrimoine culturel immatériel est encore défini
comme l’ensemble de ses rites, pratiques et croyances, son savoir-faire
artisanal, son histoire dynamique, ses traditions, son folklore, toutes
38 : Autour de la littérature saint-louisienne
manifestations de ses caractères identitaires, il ne sera nul besoin de
chercher au roman Les Anges Blessés un autre objet.
Le prétexte d’écriture, sa thématique générale, est cette hypocrisie
collective que symbolise l’accusation de sorcellerie. « Koufmala ! Les
trois syllabes du dédain ». La société se cache derrière des onomatopées
wolofs pour jeter l’opprobre sur ses membres les plus dignes, sans les
exclure. A ce niveau, nous n’inventons rien car des études scientifiques
assez poussées ont été réalisées sur la rumeur, « premier habitant de la
ville ».
Le style d’écriture est fortement influencé par l’oralité : Le roman
convoque plusieurs genres : la nouvelle, la poésie, le théâtre, le conte,
les proverbes et devinettes. A la page 19, on peut y lire :
Elle est belle Saint-Louis, aux âmes distinguées, de la démarche
raffinée de ses dames, de la beauté liquide de son fleuve et de sa
mer. Ce fleuve qui passe capricieusement de la teinte quinquéliba
d’hivernage au ton azur des mortes saisons. Mais elle parle trop
Saint-Louis, et fait trop parler ses âmes.
Le roman donne la part belle aux artistes, aux femmes et aux
journalistes, qu’il habille des plus belles vertus. On y découvre une
peinture assez neutre de la société sénégalaise qui se meut dans un
véritable trouble obsessionnel, mais une peinture froide puisque nous
n’avons pas de grande ambition pour nos personnages qui meurent,
fuient ou tombent malades.
Le lecteur y trouvera à foison des éléments évoquant
manifestement de la cosmogonie culturelle de la ville de Saint-Louis :
En termes de religion, le livre insiste sur une prééminence certaine :
Lorsque Demba se trouve dans une autre localité que sa ville, on
le laisse souvent diriger les prières seulement parce que c’est un
« doomu Ndar », un fils de Saint-Louis. On présume ainsi qu’il
Pape Samba SOW dit Zoumba : 39
a été bien instruit des choses islamiques, qu’il ne peut en être
autrement » (page 26)
La lecture du roman installe un va et vient constant entre Islam et
Animisme, par le prêche public du « koryandé » et le rituel du
thérapeutique du « Ndëpp » face à l’islam, par le sujet délicat des
talibés. A ce niveau il est surtout question d’exposer le principe éducatif
par l’endurance des enfants, et le phénomène de la « ndiatigiya » qui
fait de nos dames des « Ndeye Daara » - littéralement mamans d’école
- en ce sens qu’elles offrent une famille d’accueil aux enfants errants,
amoindrissant ainsi les contraintes de la mendicité. Oui à Saint-Louis
les repas ne se mendient pas, les talibés vont prendre des repas qui les
attendent bien chauds dans des maisons bien chaudes ; Et tout discret
qu’il peut l’être, le marabout Oustaz Babacar Samb reste un personnage
assez consistant dans le livre, par sa grande sagesse.
Ensuite, un flot imposant de superstitions s’étale dans le roman :
- l’arbre Guy seddelé, le pont Faidherbe, Mame Coumba Bang le génie
du Fleuve, les cauris et le jeu de divination.
- Les comptines et berceuses (pages 48-49) proverbes (page 55)
- La ténacité des préjugés à Saint-Louis (page 56)
- Le parler succulent à Saint-Louis, tenant de son histoire parce que la
ville porte un formidable brassage ethnique et racial pluriséculaire,
justifiant la grande finesse et l’instruction des habitants
- les valeurs de respect et considération accordées au 3ème âge. Une
comparaison est faite à l’Occident où l’espérance de vie à la naissance
est élevée et où on range les vieux dans des maisons de retraite.
- Les vertus de nos femmes avec comme modèle majeur Yaay Khady :
la grâce, la démarche, l’éducation, leur fausse « soumission » si
40 : Autour de la littérature saint-louisienne
séduisante. Oui car l’auteur écrit que ce sont les femmes qui gèrent tout,
qui décident tout, les hommes placés en faux soldats.
- La gastronomie saint-louisienne, avec notamment le « Ceebu Jën »,
mais surtout les méthodes de conservation des produits pour s’adapter
à tous temps, tout un savoir-faire artisanal
- La pêche à Saint-Louis, centre important sur toute la Langue de
Barbarie.
- Les « Signares », la coiffure d’hier et d’aujourd’hui. Mere Khoudia
s’oppose à sa fille, page 51 : « Dans nos coiffures, …on utilisait les
crins de chevaux, la laine du mouton, du karité, des coquillages, le
beurre « Dakh » du lait de chèvre. Rien à voir avec vos paresseux
cadogans couleur de feu, le noir est la juste teinte des cheveux d’une
femme noire. Cela ne vous dérange pas de faire une sérère blonde ou
une diola rousse ? Et ce que vous appelez fièrement cheveux naturels,
ce sont de cheveux d’une femme de Chine sur la tête d’une femme de
Sine ! Pouah »
- Le « Simb » ou jeu de faux-lion
- La parenté à plaisanterie : relations de sympathie entre grand’mère et
petit fils, belle-mère et bru, cousins et cousines, …
- Le mariage en tant qu’institution, y est expliqué dans ses moindres
détails. Et on voit que la femme est le chef véritable dans les ménages
à Saint-Louis, tant qu’elle décide et planifie tout, l’homme restant
confiné à un rôle de faux soldat, un avatar assez fallacieux de puissance
mais qui reste tributaire des décisions de la maîtresse de maison.
- Les allusions aux personnes-patrimoine : le Journaliste Demba est
souvent comparé à Golbert Diagne et « Radio Meun Gan » fait
automatiquement penser à la radio Fréquence Téranga. D’autres
Pape Samba SOW dit Zoumba : 41
personnages du roman se rencontrent dans la vie réelle : les Rama Seck
et Ciré Bèye, Babacar Faye, Adja Fatou Niang Siga ...
- L’image tabulaire de Saint-Louis, la plage de Salsal, la rue de Paris
- L’Art – la part belle est donnée aux artistes, ces « Messagers du
Vent », qui sont des anges, même si blessés ils peuvent se muer en
démons. Ils ne connaissent pas la vengeance. Le seul à avoir tenté de le
faire y a finalement renoncé.
- Si belle qu’elle est, toute naissance dans ce livre est difficile - on
appelle cela le « yaradal » -, alors que la mort y est si facile, si douce.
- Il peut être intéressant de souligner que le parler wolof est succulent à
Saint-Louis. Ainsi parfois ce n’est pas le prêche ou le sermon du
marabout, ce n’est guère non plus la conscientisation par l’effet des
médias qui pousse l’individu à s’amender en pardonnant, mais la
poésie. Un extrait de Nuit d’Octobre de Musset (page 82) entraine une
action rédemptrice de la jeune Aissatou.
- Les chants nuptiaux du « Laabaan » authentique (page 87) disent les
choses avec un bel euphémisme ; Aujourd’hui doit s’imposer un
répertoire dynamique de ce beau trésor du verbe car si nous constatons
aujourd’hui dans le « laabaan » moderne le même élan, les mêmes
choses y sont dites mais de façon crue avec des mots plus salaces, d’une
façon que je n’oserai pas vous dire en langue nationale wolof. A titre
d’exemple, observez seulement cette transcription en français du chant
laaban d’hier et d’aujourd’hui :
Modèle de texte de Laaban d’hier :
Ma brave fille a résisté à la faim et fui le déshonneur
La boite de sardine a attendu, attendu, attendu.
Le mari est venu et a ouvert la case de sa clé raide
L’huile s’est renversée sur la table rougie
42 : Autour de la littérature saint-louisienne
C’est sa clef maintenant
Ma brave fille devenue femme goutera de la sardine
Et tant qu’elle le voudra
Modèle de texte de Laaban d’aujourd’hui :
Hé Nabou mon amie
Me prêteras-tu de ta canne à sucre
Que j’en suce un peu, un peu seulement
Jusqu’aux œufs tendres de la racine
Que j’en frémisse jusqu’au nombril
Non non m’as-tu répondu
Ce qui est si bon ne se prête pas
Mesdames et messieurs, le titre de notre communication supposant déjà
une énumération, nous espérons que cette rapide présentation vous aura
plu.
Cheikhou DIAKITE : 43
Cheikhou DIAKITE
« Nafi ou la Saint- Louisienne »
Présentation
Nafi est un roman qui s’inscrit dans la tradition littéraire saint-
louisienne, en ce sens qu’il fait référence à l’histoire, à la femme, à
l’insularité et au style quelque peu trivial. Peu de dialogue, beaucoup
de descriptions. Nafi est un roman de mœurs sociales. Ce qui le
caractérise le plus, c’est d’avoir été campé dans un contexte historique
et sociologique particulier : le Saint-Louis d’autrefois. Ainsi, il rejoint
la classe des romans à connotation historique :
Le roman-histoire.
Globalement on peut retenir trois (3) axes de lecture :
· La trame : ou la fiction littéraire
C’est l’histoire d’un homme qui a eu le malheur d’épouser une fillette
de 60 ans sa cadette dans des circonstances rocambolesques, un
mélange de trahison, et de pratiques usuraires.
Au fil des ans, les impératifs physiologiques ne tarderont pas à se
manifester, et Nafi finira par commettre un adultère auquel son vieil
époux aura le malheur d’assister. Il sombre finalement dans l’accident
cardio-vasculaire dans la demeure de l’amant.
44 : Autour de la littérature saint-louisienne
Les vicissitudes de Nafi vont dès lors constituer le prétexte pour
aborder des thèmes aussi variés qu’actuels, à savoir : la pédophilie,
l’hypocrisie et la cupidité des femmes, la lâcheté des hommes, les
pesanteurs sociales, les concepts de Domou N’dar et de Dolli N’dar.
Sur cet axe, la réalité du roman ne s’étale que sur une nuit.
· L’histoire
Ce roman est un voyage dans le temps. Il nous permet au passage de
revisiter le riche patrimoine architectural et les grands noms de la vieille
ville de Saint-Louis à travers les arcanes de son histoire multiséculaire.
Le temps du roman s’étale sur un siècle : 1866- 1966.
· La psychologie des femmes
Le roman fait la part belle aux femmes. Si l’on se réfère au titre lui-
même : Nafi ou la saint-louisienne, on ne manquera pas de remarquer
la centralité de la femme tout au long de la narration.
C’est là un des aspects majeurs de la littérature saint-louisienne. En
effet, bon nombre d’écrivains de Saint-Louis ont fait de la femme leur
héroïne.
Nini en référence à Abdoulaye Sadji, Marème pour Ousmane Socé
Diop, Mademoiselle d’Amina Sow M’baye, Raby du colonel Moumar
Gueye, Nafi de Cheikhou Diakité…
Certains éléments pourraient nous amener à expliquer cette
omniprésence de la femme dans l’univers littéraire saint-louisien.
Cheikhou DIAKITE : 45
Le génie tutélaire de la ville Mame Coumba Bang est une femme.
Lorsque l’on fera allusion à la mer à Saint-Louis, on parlera d’une mer
féminine, par opposition à la mer aux côtes rocheuses de Dakar.
L’on retiendra aussi le rôle que les Signares ont joué par le passé dans
le grand commerce de la traite. Redoutables femmes en affaires, elles
donnèrent naissance en partie à la première intelligentsia métisse
sénégalaise.
De plus, les contre-coups des deux guerres mondiales sur la société
saint-louisienne privée de ses hommes, à l’instar de la France qui mit à
profit le travail des femmes. Les femmes dans Saint-Louis devinrent
par la force des choses les piliers de l’éducation.
A cela, il faut ajouter le caractère cosmopolite de la ville, ouverte à
toutes les influences extérieures, maure notamment où le statut de la
femme reste l’un des plus remarquables.
Le temps du roman s’inscrit ici dans l’intemporalité.
Profil de femmes dans l’univers saint-louisien
« Saint- louis du Sénégal, vieille ville française, centre d’élégance et du
bon goût sénégalais ».
Cet état de fait que relève l’écrivain sénégalais Ousmane Socé Diop
dans Karim, les Saint-Louisiens le doivent surtout à la femme saint-
louisienne.
Sans être une société matriarcale, la société saint-louisienne laisse une
place de choix à la femme. Elle a su très tôt, par le travail, se libérer de
la tutelle économique et parfois sociale des hommes.
46 : Autour de la littérature saint-louisienne
La femme saint-louisienne tout au long de la longue et tumultueuse
histoire de Saint-Louis a joué un rôle prépondérant dans le processus
d’identification, d’élaboration et d’évolution de la conscience saint-
Louisienne. Et c’est en cela qu’elle va jusqu'à influencer la littérature
saint-louisienne dans son ensemble.
La typologie nous amène à retenir :
* La Signare
Elle constituait au sein de la ville de Saint-Louis un groupe bien à part.
Grandes dames saint-louisiennes à l’élégance légendaire, elles
rivalisèrent d’adresse et d’opiniâtreté avec les plus grands traitants à
l’époque du grand commerce bordelais.
La longue tradition des Signares a été à n’en pas douter un des aspects
culturels de la ville des plus enrichissants. L’apport des Signares dans
le Parler saint-louisien spécifique se retrouve dans divers aspects : le
lexique du Parler saint louisien s’est considérablement étoffé à travers
des mots qui, quand ils ne véhiculaient pas une conscience politique
(chants électoraux ; sarcasmes acerbes) étaient l’expression du
caractère festif assez permanent de la vieille cité.
* La Gourmette :
Souvent de confession catholique, c’était la dame de compagnie ou la
servante de la Signare. Efficaces et discrètes, elles jouèrent un rôle très
important dans l’éducation à la saint-Louisienne. Elles furent les
véritables dépositaires du savoir culinaire, de l’art de la répartie et des
bonnes manières.
Dans Nafi, la Signare ou la Gourmette est incarnée par Tanta Marie.
Cheikhou DIAKITE : 47
* La Diriyanké
Elle n’est pas spécifiquement liée à l’espace géographique îlien, C’est
la femme saint-louisienne belle et élégante : elle se caractérise par son
éloquence, sa voix suave, son art culinaire et sa joie de vivre. En un
mot : le Jongué, comme base de référence.
Du reste, le terme de dryanké vient de to drive = diriger et Yankee=
soldats américains (qui firent partie du décor saint-louisien de l’après
seconde guerre). Ils s’extasiaient en voyant la démarche langoureuse et
le port altier de ces belles Saint-louisiennes.
La contribution de la Dryanké à l’enrichissement du Parler saint-
louisien est inestimable. Cet apport va de la mode à la politique en
passant par les arts et la littérature quelle soit écrite ou orale.
« Célébrer la corrélation entre l’indispensable sérénité de l’esprit, la
dignité de l’habillement et la poésie du corps humain », voila ce que
dira Mame Seye Diop (comédienne, femme cultivée et grande dame
saint-louisienne).
Les parfums exaltants (goongo, kétarane, nemmely, doggueli etc…), les
ceintures de perles aux tintements suggestifs, la démarche lascive des
dryanké sont autant d’éléments qui caractérisent la femme saint-
louisienne.
La litterature saint-louisienne est redevable à la diryanké d’un bon
nombre de noms de coiffures : Kër Djimm, Nguuka, Djerré, pour les
vieilles mamans ; Kora, Diamono-Koura, du nom de la grande danseuse
Coura Thiaw ; Addarah, cette coiffure serait plutôt d’origine maure.
Les mèches et autres faux cheveux n’étant pas encore de mise, les
coiffures étaient confectionnées à partir des fibres de sisal (yoss).
48 : Autour de la littérature saint-louisienne
L’expression typiquement saint-louisienne : Tass sa ngoro ou
tassangoro, du nom de la très célèbre boutique du Saint-louisien
d’origine marocaine : Ousseynou Bengeloune, reste intimement liée à
la diryanké. On y retrouvait tous les accessoires susceptibles de
provoquer une rupture de fiançailles. Les soupirants y étaient soumis à
rude épreuve ; Tassangoro était la hantise des prétendants peu fortunés
et le régal des grandes diryanké.
L’écrivaine Tita Mandeleau dira à ce sujet dans ‘‘Signare Anna’’ : « La
femme de N’Dar ! Quel homme pouvait lutter contre elle ?
Elle saurait envelopper l’homme anglais (le blanc) dans ses pagnes, tout
contre les ceintures de verroterie qui glissaient sur ses hanches et le
liquéfieraient dans l’intimité de son corps aux effluves de goongo »
La dryanké a constitué à n’en pas douter à un moment de l’histoire de
Saint-Louis, voire du Sénégal, un rempart face aux velléités
assimilationnistes du colon français.
Elle a su par delà les âges, valoriser, enrichir et conserver des aspects
importants de nos valeurs de civilisation.
Abdoul Hadir Aidara reprend dans’’ Saint-Louis du Sénégal d’hier à
aujourd’hui les propos de l’écrivain Aminata Sow Fall dans ses
souvenirs de jeunesse : « l’élégance du geste, de la parole, de l’habit,
de la démarche était cultivée comme une vertu cardinale au même
degré que l’honnêteté, le sens de l’honneur, le respect de l’autre, de la
dignité et de l’hospitalité ».
Les Dyrianké, grandes dames saint-louisiennes se sont illustrées dans
des domaines aussi variés que la vente des effets vestimentaires, de la
friperie, de la quincaillerie, de la couture.
Cheikhou DIAKITE : 49
La dryanké est volontairement triviale, c’est là un secret de son
‘‘Jongue’’. Cette trivialité constitue un élément de l’art de la répartie à
la saint-louisienne.
A cette diryanké désireuse de s’accaparer de son époux, cette jeune
dame répliquera par une formule très saint-louisienne très imagée et
bien rimée :
« Bi taat N’Dar le dëk.
Ki këy rij N’dar le dëk ».
Il fut un temps, pas trop éloigné où souvent l’époux saint-louisien
demeurait longtemps au domicile de son épouse. Cet état de fait était
caractéristique d’une situation qui témoignait de la sollicitude constante
dont l’homme faisait l’objet dans sa belle famille.
C’est en fait toute la belle famille qui participait à son bien-être. Il était
en quelque sorte considéré comme un aîné dans la famille. De manière
plus ou moins implicite, le droit de prendre une seconde épouse lui était
insidieusement arraché...
La hantise que la non –Saint-louisienne entretien à l’égard d’une épouse
Saint-louisienne, trouve ses origines dans l’idée qu’il n’y a pas une
seule femme qui puisse concurrencer la femme saint-louisienne dans
l’art de gérer son homme. Jigeenu Ndar, ku xëtiok moom pert. (On ne
rivalise pas avec la Saint-louisienne).
Rarement, femme d’Afrique ou d’ailleurs n’a pu se glorifier d’avoir un
statut social aussi enviable que celui de la Saint-louisienne.
Dans Nafi, l’illustration en est donnée par Adja Lisse N’diaye Gustave.
50 : Autour de la littérature saint-louisienne
* La Yarlouwane
C’est la fille confiée aux bons soins d’une famille nantie. Elle reste
attachée à la dyrianké.
L’expression consacrée à l’époque était : « Je n’exige que ses os ».
Il y avait là une survivance des pratiques esclavagistes assez courantes
dans le Saint-Louis d’autrefois.
Confier son enfant à l’une de ces familles saint-louisiennes était le
moyen le plus sûr de le soustraire à la misère ambiante des années de
l’après-guerre.
En sus d’y retrouver le gite et le couvert, l’enfant servait parfois de
monnaie d’échange ou de gage, quand ce n’était pas un mode opératoire
esclavagiste. Cet état de fait a malheureusement occasionné
d’effroyables dérives.
Elles furent à n’en pas douter d’un apport précieux dans le bien- être de
la dyrianké. Dans Nafi elle est incarnée par Faathiam M’bott
* La traditionnelle saint-louisienne
Elle habitait les deux pointes de l’île (Khount sur la pointe Nord de l’île,
Cité Walo-walo sur la pointe Sud de l’île) et dans le quartier Santhiaba
ou N’Dar Touti, le petit N’Dar.
Originaire pour la plupart du Walo, elle est à la base d’un bon nombre
de belles chansonnettes du genre :
Bayiléen Walo-walo yi
Cheikhou DIAKITE : 51
N’dar ku fë bax Walo-walo n’gue…
Elle a su pendant longtemps conserver quelques uns des us et des
coutumes de son terroir d’origine. Une longue tradition du travail a
forgé le caractère de ces femmes qui inspirent le respect.
C’est aussi chez la femme traditionnelle Saint-louisienne que l’on
retrouvait certaines des plus grands exégètes du Coran, et d’ailleurs
c’est dans ces mêmes quartiers que l’on vit fleurir les premières
médersas de Saint-Louis : c’est l’image de Yaye Nabou Lô dans Nafi.
* La N’gaaralé
Elle est entre deux cultures
C’est la femme saint-louisienne qui dans la vieille ville refuse
l’intégration. Très attachées à la culture de son terroir d’origine, elle
conserve l’accent, les us et les coutumes et fait souvent semblant de ne
pas comprendre un traitre mot du wolof. Elles constituèrent pour la
plupart, les premières à occuper les marchés de Saint-Louis.
C’est le cas de nos vieilles mamans Al poular, bambara ou sérère.
L’illustration dans le roman en est faite par la mère de Seydou.
On peut associer à ce groupe la femme marocaine, avec laquelle elle
partage souvent les mêmes convictions religieuses.
On retrouve ce type de femmes dans Nafi à travers Mame Cathy.
52 : Autour de la littérature saint-louisienne
* La Guet- N’darienne
Elle tient d’une main ferme l’économie de la famille par le traitement
et la vente du poisson, contribuant ainsi de manière significative au
budget familial.
La Guet-N’Darienne : de très vieille tradition saint-louisienne, elle est
le dépositaire des valeurs de travail et de courage.
Sa contribution dans la littérature saint-louisienne est immense,
notamment en ce qui concerne les noms de poissons et leurs techniques
de conservation. Réputée volontairement bagarreuse (Pank).
Subtilités saint-louisiennes
* Coumba N’dar / Samba N’dar
Il serait inconvenant qu’un chef de famille puisse sacrifier le jour de la
tabaski un mouton noir, il recevrait de la part de son épouse les critiques
les plus virulentes.
La Saint-louisienne préférera le gros et puissant bélier aux grandes
cornes recourbées que ses enfants attacheront de manière ostentatoire
devant la maison le matin de tabaski.
Dans ‘‘Karim’’ Ousmane Socé Diop ne manquera pas de relater ces
grands moments d’allégresse où les jeunes garçons au bord du
fleuve rivalisaient à qui aurait le mouton le plus puissant.
Loin d’être un état de faiblesse, cela démontre encore une fois, cette
attention particulière que le Saint- louisien témoigne à la femme Saint-
louisienne, son épouse : une compagne mais pas une subordonnée,
encore moins une esclave : l’expression Coumba N’dar- Samba N’dar
Cheikhou DIAKITE : 53
constitue une savoureuse métaphore pour illustrer ce concept
endogamique du mariage à la saint-louisienne.
* Takussanu N’dar
Le Takussanu N’Dar n’est pas spécifiquement une fête. On peut dire
que c’est en fait : la promenade des Saint-louisiennes. Dans les rues de
Saint-louis, pas spécialement à la place ‘’Bayé’’, (quoiqu’elle fut
incontournable à une certaine époque), les diryanké et les Samba
linguere rivalisaient de toilette.
Concernant Takussanu N’Dar justement, voici ce que l’on retrouve
dans « Le Soleil » en date du 1er Mai 2011, (in) Cousinage à
plaisanterie, teranga, art de vivre à la sénégalaise.
« Les Saint-louisiennes sont entrées dans la légende avec le célèbre
Takkusanu N’Dar, ce moment de début de soirée pendant lequel les
femmes rivalisent de toilettes et de grace à travers les artères de la
vieille ville ».
* Le Feex Saint-Louisien
Le temps chez le Saint –louisien ne semble avoir aucune emprise. Il
s’attardera volontiers à l’angle d’une rue pour s’épancher en maintes
salutations, ce qui pour l’homme du commun aura des relents
d’oisiveté.
C’est à croire que la Saint-louisienne dans ses civilités va jusqu’à se
soucier de la santé des poules et des cabris de la maison. C’est le
traditionnel Feex saint-louisien, qui ne rime pourtant point avec
désinvolture, oisiveté, encore moins avec inconscience.
54 : Autour de la littérature saint-louisienne
* Faax faaxaarël ne jéeggu N’dar
Cette expression traduit à elle seule la légendaire nonchalance, la grâce,
voire la relative sédentarité de la Saint-louisienne. Malheureusement
cet état de fait a souvent entraîné des formes d’obésité.
La question reste ouverte : devrait-on au nom de la recherche du profit
matériel et du développement factice, immoler sur l’autel de la
modernité tous ces aspects socioculturels qui font l’âme saint-
louisienne ?
Et la regrettée Mame Seye Diop de ponctuer : « Eviter le mépris voué
aux gens pressés ! ».
* La Terranga N’dar
C’est un concept typiquement saint-louisien. Il fait référence à la
tradition d’hospitalité de la vieille ville.
Ces femmes ont pour le moins que l’on puisse dire contribuer de
manière éloquente à l’épanouissement de la littérature saint-louisienne,
qu’elle soit écrite ou orale, arabe ou d’expression française.
Saint-Louis est le fruit d’une lente symbiose entre le verbe et l’écriture.
Sur ses rives se sont toujours côtoyés sans jamais se heurter les
prophètes et les fétiches.
Quand dans le faubourg de Sor retentissaient les Tam- tams
ensorcelants de la grande guérisseuse, N’Doumouténé.
Cheikhou DIAKITE : 55
Quand la mer exigeait des sacrifices et que les vieux pécheurs de la
langue de barbarie intercédaient en faveur des humains auprès de Mame
Coumba Bang où de Mame Kantaye.
Quand dans la nuit profonde on entendait les cris hystériques des gens
du Koma envelopper N’Golobougou dans le Khor lointain.
Quand sur les rives du fleuve tutélaire, de Sannar à Diele M’Bam
s’écoulait la mélopée langoureuse des lavandières aux rires métalliques.
Quand dans le soir lent et las, on entendait le Zikr s’élever majestueux
et envoûtant dans les mosquées.
Alors on peut comprendre que tout ce frémissement culturel et cultuel
est bien à la base de l’âme et de la littérature saint-louisienne, un reflet
de l’art de vivre.
57
REGARDS CROISES
[Link], [Link], [Link] : 59
La problématique de l'identité dans la littérature saint-louisienne et
afro-américaine : les exemples de Nini mulatresse du Sénégal d'A. Sadji,
Nafi ou la Saint-Louisienne de C. Diakité et Passing de Nella Larsen.
(Mathias BASSENE, Justin DIATTA et Khady GUEYE)1
Introduction
« Trop blanc pour être noir insuffisamment blanchi pour être Blanc. »
Cette assertion de Léon Gontran Damas l’un des précurseurs du
mouvement de la Négritude résume en quelque sorte l’ambigüité de la
question identitaire dans la vie des mulâtres. La littérature afro-
américaine a pendant longtemps était centrée sur ce dilemme, se
proposant comme rôle de redonner un espoir d’appartenance à cette
race d’hybrides qui semblait perdue. Cette littérature traitait
généralement de thèmes tournant autour de la quête identitaire à savoir
l’appartenance culturelle, le racisme, entre autres.
En cela, elle se rapproche de la littérature saint-lousienne du fait que les
Afro-Américains ainsi que les mulâtres des Caraïbes, des Antilles ou de
Saint-Louis du Sénégal semblent avoir partagé la même histoire dans le
temps et dans l’espace ; ayant été les victimes d’un même système : la
domination coloniale. De ce fait, Nini dans Nini, la mulatresse du
Sénégal, d’Abdoulaye Sadji, de même qu’Irène dans Passing, se
retrouvent inexorablement liées par une histoire qui n’est nul autre que
l’esclavage. De même, les conséquences de ce système ont laissé des
traces dans l’écriture romanesque des saint-louisiens tel qu’en
1
Etudiants en Masters 2 à la Section d'Anglais de l'Universite Gaton Berger de Saint-
Louis
60 : Autour de la littérature saint-louisienne
témoignent les nombreux retours dans l’histoire, Nafi ou la Saint-
louisienne de Cheikhou Diakité.
La problématique de l’identité est ainsi un thème clef dans ces romans
et mérite ample analyse. Celle-ci s’articulera dans un premier temps sur
la part qu’a joué l’histoire dans ce qu’il convient d’appeler le dilemme
d’appartenance culturelle des mulâtres, dans un second lieu, les
manifestations de la crise identitaire dans les romans seront examinées.
Finalement, l’impact de cette crise sur la vie et ou psychologie des
personnages en général sera amplement étudié.
La part de l’histoire dans la problématique de l’identité
La crise identitaire a constitué un thème majeur dans les écrits de
beaucoup de romanciers africains et noirs américains. Comme on peut
le constater, les grands faits historiques que l’humanité a vécus entre le
19e et le 20e siècle ont eu de lourdes conséquences sur le peuple noir
d’une manière générale. On notera surtout l’esclavage et la colonisation
comme causes principales de la perte d’identité pour bon nombre de
noirs d’Afrique et des Etats-Unis d’Amérique. Ces faits historiques sont
bien relatés dans les œuvres afro-américaines et saint-louisiennes telles
que Passing (1929) de Nella Larsen, Nini mulâtresse du Sénégal (1954)
d’Abdoulaye Sadji et Nafi ou la Saint-louisienne (2010) de Cheikhou
Diakité. Dans ces romans, les auteurs se sont surtout appuyés sur la
question épineuse des mulâtres, fruits des mariages mixtes entre Blancs
et Noirs.
En effet, les mulâtres qui apparaissent dans les œuvres afro-américaines
sont différents de ceux présentés dans les romans saint-louisiens. Tout
cela est dû aux contextes historiques qui ont précipités la publication de
ces œuvres. En Amérique, on se trouve dans une période où les
[Link], [Link], [Link] : 61
conditions de vie des Noirs se détérioraient au sud du pays avec le
développement de certaines idées racistes et discriminatoires contre
eux. Ce qui fait que beaucoup d’entre eux vont émigrer du Sud vers le
Nord industrialisé, afin de trouver de meilleures conditions de vie et
d’échapper à la discrimination raciale qui était très développée au Sud.
Une fois au Nord, la nécessité de changer d’identité s’impose à
beaucoup de Noirs, surtout les femmes, pour de survivre et de bénéficier
de plus de privilèges dans une société dominée par les Blancs.
Ainsi, le simple fait d’être noir ou le fait de s’identifier avec les Noirs
constituait un obstacle et un rejet dans la société. Le complexe
d’affirmer leur identité gagna donc la mentalité de beaucoup d’africains
américains, de peur d’être rejeté par les Blancs qui contrôlaient
quasiment toutes les richesses à l’époque.
C’est dans ce contexte que l’œuvre de Nella Larsen, Passing, a été
publié. Dans ce roman, l’auteur insiste beaucoup sur la question de la
race et des mulâtresses. Passing, le titre de l’œuvre, décrit exactement
la problématique de l’identité en question. Ce terme anglais peu
signifier la prétention d’être blanc alors qu’on est noir dans le cas des
Afro-américains. Certains comme Irène Redfield, un des personnages
principaux, le font par nécessité, par contre d’autres comme Claire
Kendry changent d’identité par complexe.
S’agissant des romans saint-louisiens, presque le même phénomène
survient sauf qu’ici on est dans un contexte différent. En effet, quand
vient le moment de méditer sur la question de l’identité dans les œuvres
saint-louisiennes, on ne peut ne pas évoquer l’histoire coloniale du
Sénégal ou la colonisation du Blanc d’une manière générale. Ainsi
donc, la création des quatre communes au Sénégal place Saint-Louis
parmi les localités où les citoyens avaient la nationalité française. Ceci
constitue le premier acte de division et de confusion des noirs car ceux
62 : Autour de la littérature saint-louisienne
qui habitaient dans ces communes et qui s’identifiaient comme des
Blancs avaient un regard négatif sur les autres noirs. Du coup, on note
une réelle envie pour la plupart des noirs de devenir français afin de
bénéficier du même traitement de faveur.
Par ailleurs, le contact avec les Blancs va favoriser plus rapidement la
naissance d’une nouvelle race (les mulâtres ou métis) et la structuration
de la société en classes sociales. Cette hiérarchisation dans la ville de
Saint-Louis génère un racisme mortel entre les races. La hiérarchie des
races s’établit comme suit : les Blancs, les Mulâtres et en bas de
l’échelle les Noirs.
A Saint-Louis, première capitale du Sénégal et ancienne capitale de
l’AOF, les mulâtres constituaient une forte communauté qui se détache
de plus en plus des Noirs. Ces mulâtresses avaient des comportements
hostiles envers les noirs qu’elles considéraient comme des êtres
sauvages. Vivant dans un décor de colonisation, ces dernières étaient
ainsi victimes d’un complexe d’infériorité et aspiraient aux statuts dont
jouissaient leurs parents blancs.
Cette crise identitaire dont les mulâtres étaient victimes devenait une
situation écœurante et faisait l’objet de nombreuses critiques de la part
de beaucoup de romanciers saint-louisiens. C’est pourquoi, Abdoulaye
Sadji, Cheikhou Diakité et tant d’autres écrivains vont tous s’attaquer
d’abord à la grande famille mulâtresse avant de fustiger le système
colonial dont les enfants biologiques et psychologiques sont blâmés.
Ces auteurs saint-louisiens se sont aussi évertués à magnifier et à
chanter les éloges de cette ville historique de Saint-Louis. Après avoir
montré le rôle important de l’histoire dans la crise identitaire, il semble
intéressant dans un second point de s’appesantir en détail sur les romans
afin de ressortir les manifestations de cette perte de l’identité.
[Link], [Link], [Link] : 63
Les manifestations de la crise identitaire dans les romans
L’une des manifestations de la crise de l’identité chez les peuples saint-
louisiens et afro-américains telles que représentées dans les romans est
le complexe de supériorité. En effet, les saint-louisiens et les afro-
américains de façon générale et les mulâtres en particulier semblent
avoir perdu le sens de la modestie. Ceci se caractérise d’abord par leur
orgueil et leur comportement trop proche de celui des « toubabs. »
(Blancs). D’autres vont même jusqu’à se considérer comme des
Blancs, des « tubabs bu nuls » c'est-à-dire, des Européens à la peau
noire comme le disait Ousmane Sembene dans son roman Le dernier de
l’empire. C’est le cas de Nini et Claire, respectivement dans Nini
Mulâtresse du Sénégal et Passing.
Ces deux femmes sont les prototypes des mulâtres qui ont honte de leur
identité africaine. Elles vont même jusqu’à nier toute existence de sang
noir dans leurs veines. L’auteur dit que « Nini fait un cauchemar quand
elle rêve d’un Noir » (p.13). Le fait d’être une descendante d’ancêtres
noirs la hante et la traumatise au point qu’elle a souvent des
cauchemars.
En effet, ont dit que Nini est presque blanche. N’eut été le fait qu’elle
porte quelques caractéristiques propres à la femme noire : « un petit nez
écrasé », des « lèvres fortes » et sa « démarche féline », on aurait cru
que cette femme est vraiment blanche à cause de sa haine et son mépris
pour la couleur noire « les bougnouls », comme elle aime les appeler
(nègres). Elle ne s’imagine même pas être en contact avec un noir à plus
forte raison se faire courtiser par un homme noir ; même le plus nanti
et le plus « civilisé » de la société. Elle juge la lettre d’amour de Mactar
en ces termes :
Je trouve que cette lettre est une insulte, un outrage fait à mon
honneur de fille blanche. Ce nègre est un imbécile, un malappris
64 : Autour de la littérature saint-louisienne
qui a besoin d’une leçon. Et je la lui donnerai, cette leçon ; je lui
apprendrai à être plus décent et moins hardi ; je lui ferai
comprendre que les peaux blanches ne sont pas pour les
‘bougnouls’ p.73.
Nini trouve que l’amour de Mactar est une insulte à sa
personnalité. Elle ne manque pas de le souligner en ces termes :
« Les Blancs avec les Blanches, les Noirs avec les Noires » P 41.
Claire pour sa part, a horreur de la couleur noire. Cet état de fait
s’explique par sa peur de donner naissance à un enfant noir. Claire a
hérité ce complexe de supériorité de ses parents qui ont toujours
méprisé la race noire. Claire même souligne ce fait en disant: “They
forbad me to mention Negroes to the neighbors, or even to mention the
south side” (Passing p.18.) (Ils m’interdisaient de souligner des choses
relatives à la communauté noire quand je suis avec les voisins, où même
le Sud.)
Ce complexe de supériorité chez les saint-louisiens et les mulâtres
s’explique par beaucoup de raisons. Chez les saint-louisiens ce
complexe est le résultat d’un long processus d’aliénation. En effet, le
peuple saint-louisien a été toujours fier du fait que la France ait érigé
leur localité en capitale de l’AOF (Afrique Occidentale Française) et
son peuple en citoyens français. Ainsi, ils ne ratent pas la moindre
occasion de jouir et de vanter leur citoyenneté et leur statut de
« personnes civilisées » en traitant leurs frères des autres localités du
Sénégal comme des êtres inferieurs. Cette situation est d’autre part
compréhensible du fait qu’on était à une époque pendant laquelle être
noir était synonyme de barbare, de sauvage, etc.
Ce complexe de supériorité est aussi très visible dans Nafi ou La Saint-
Louisienne. En effet, le comportement d’Adja Lisse Gustave et ses
copines envers les villageoises, de même que les amis de Baye Amar à
la place publique témoignent le sentiment de supériorité que le saint-
[Link], [Link], [Link] : 65
louisien éprouve devant les autres noirs venus des autres contrées du
pays.
Quant aux Afro-américains, leur comportement est un instinct de
survie. En réalité, ce peuple a été assujetti à la domination, à la
discrimination raciale, à l’exploitation et à la haine des Blancs en
Amérique sous le règne des lois ségrégationnistes du « Jim Crow Laws.
» Les conditions de vie du noir américain étaient si misérables que ceux
qui pouvaient passer pour des Blancs à l’instar de Claire n’hésitent pas
à le faire. Ceci pour pouvoir bénéficier des mêmes privilèges que le
peuple blanc. Donc le comportement du mulâtre afro-américain, tel que
décrit par Larsen, est différent de celui du Saint-Louisien car pour le
premier il s’agirait d’un instinct de survie, alors que pour le second, ceci
ne serait que le résultat d’une pure volonté de s’élever au dessus de la
condition qui lui est faite.
En plus du complexe de supériorité, on note une crise des valeurs
notoire chez les mulâtres de façon générale, et surtout chez les saint-
louisiens. En effet, il faut signaler la dignité de la femme noire est
bafouée dans les trois romans, surtout dans Nini La Mulâtresse du
Sénégal et dans Passing. Les auteurs (Abdoulaye Sadji et Nella Larsen)
nous montrent des femmes en quête des maris ; ce qui déroge aux
principes et valeurs africain qui voudraient que ce soit l’homme qui fait
la cour à la femme et non le contraire. Abdoulaye Sadji nous montre
dans son roman une Nini en quête d’un mari blanc. Et celle-ci n’hésitera
pas à faire recours à des pratiques mystiques, ne serait ce que pour
trouver un homme blanc (Martineau). Claire aussi accepte de rester
avec son mari, malgré le dédain de ce dernier pour les gens de couleur
noire, qu’il traite de « niggers. » Ce comportement des mulâtresses
constitue un déshonneur pour la femme africaine qui ne veut pas être
taxée de femme facile. La femme africaine doit se soucier de sa bonne
66 : Autour de la littérature saint-louisienne
réputation, de son respect et de sa dignité ; ce dont font abstraction les
mulâtresses dans ces romans.
A cela, s’ajoutent certaines pratiques comme les danses obscènes et le
matérialisme auxquels se livrent les femmes comme Adja Lisse
Gustave. Ceci peut être considéré comme une crise des valeurs de la
femme africaine. Leur volonté de jouir de leur statut de femmes
civilisées les pousse à se dépigmenter, car la blancheur est signe de
civilisation. Cette crise de l’identité a beaucoup de conséquences
néfastes sur la vie des mulâtres en général et ceux de saint-louisiens en
particulier.
L’impact de la crise identitaire dans les romans
Le thème de l’identité occupe une place de choix dans les romans
respectifs de Abdoulaye Sadji, Cheikhou Diakite et Nella Larsen.
L’ambiguïté du thème en fait un sujet intéressant d’analyse dans la
mesure où la définition même du terme identité ne se fait pas de façon
aisée. Dans son essai ‘How to Define Cultural Identity’ Cheikh Anta
Diop propose qu’une analyse pour mieux saisir la notion comprend trois
éléments : les facteurs historique, linguistique et psychologique. Sa
discussion montre la complexité du concept de l’appartenance
culturelle plus particulièrement chez les Afro-américains ou mulâtres
en général. Dans cette partie il s’agira plus précisément d’analyser
l’impact même de la crise identitaire dans les romans. Il sera question
de montrer d’où cette crise prend racine et de quelle façon elle affecte
la psychologie des personnages.
En effet, dans Nini mulâtresse du Sénégal, il est respectivement noté un
complexe de supériorité et d’infériorité de la part des mulâtres quant
aux relations qu’ils entretiennent avec la race blanche et la population
[Link], [Link], [Link] : 67
indigène. Ceci a pour impact d’affecter psychologiquement des
personnages qui pris entre deux cultures croient que nier l’une et courir
derrière l’autre est la meilleure solution. Cet état de fait semble aussi
être le cas de certains Afro-américains tel que le personnage de Clare
Kendry semble le démontrer dans Passing. Cette dernière se livre
volontiers au jeu dangereux du déguisement pour échapper au « Jim
Crow Laws de l’époque. »
Les lois Jim Crow qui étaient destinées à montrer la supériorité de la
race blanche séparaient les Noirs et les Blancs dans les endroits publics
cinéma, café, bus, restaurants. Il y avait des endroits pour Blancs et
d’autres pour Noirs. Le cas de la célèbre Rosa Parks est une illustration
de l’utilisation de cette loi. Le déguisement (le fait de passer pour un
Blanc) devient ainsi un instrument de survie, mais plus encore il devient
un rejet des personnages comme Clare ou Gertrude de leur propre
identité du fait que Clare ne laisse aucunement paraitre qu’elle est Afro-
américaine. Au contraire, sa vie n’est qu’un lot de tristesse et d’anxiété
d’être découverte sous son vrai jour par un mari qui ne se doute pas
qu’il vit avec une ‘négresse sauvage’ comme ce dernier se plait à les
appeler. La maternité au lieu d’être un bonheur pour ces femmes fait
partie des pires moments de leur vie, du fait qu’elles vivent dans la
crainte de donner naissance à des enfants qui trahiraient leur identité.
Cette exclamation de Gertrude illustre cette peur incessante:
‘You don’t have to tell me ! May be you don’t think I wasn’t
scared to death too. (P26 Passing) (Ne m’en parle pas ! Si tu
penses peut-être que je n’étais pas aussi effrayée que toi, tu te
trompes.)
Sadji, dans la préface de Nini mulâtresse du Sénégal analyse ce
dilemme identitaire, universel chez la plupart des hybrides en ces mots :
Nini est l’éternel portrait de la mulâtresse qu’elle soit du Sénégal des
Antilles ou des deux Amériques. C’est le portrait de l’être
68 : Autour de la littérature saint-louisienne
physiquement et moralement hybride qui, dans l’inconscience de ses
réactions les plus spontanées, cherche toujours à s’élever au dessus de
la condition qui lui est faite, c'est-à-dire au dessus d’une humanité qu’il
considère comme inférieure mais à laquelle un destin le lie
inexorablement.
Dans Nafi ou La Saint Louisienne de Diakite, on remarque qu’Adja
Lisse Ndiaye, la mère de Nafi, est très significative dans la mesure où
elle symbolise l’impact historique du système dans la psychologie de
certains descendants de mulâtres. C’est ainsi que cette dernière, vu ses
origines métisses et sa situation de citadine, se croit supérieure à la race
indigène et n’a de cesse de le montrer d’abord par la manière dont elle
traite sa ménagère Faathiam M’bott et ensuite à sa façon de dédaigner
les parents de son beau fil venu du village pour les funérailles leur fils,
Baye Amar Ndir.
A travers ses mimiques et le parler succulent saint-louisien dont parle
l’auteur on note qu’une certaine satire de la société saint-louisienne est
faite. L’auteur semble en effet dénoncer l’impact de la colonisation sur
certains personnages comme Adja Lisse Gustave Ndiaye qui se noient
dans le leurre d’être toujours au temps des Signares et vivent ainsi des
vies de « dryankes » déchues ou la perte identitaire est omniprésente :
La dame lisse Ndiaye était en quête d’honorabilité (…). Adja Lisse
Ndiaye de son vrai nom Marie Louise Jaffrey de la cendrière était fille
et petite fille de mulâtre. La marche inexorable vers les indépendances
avait accentué la déchéance de ces vieilles familles Saint Louisiennes
jadis opulentes. La grande majorité d’entre elles avait émigré vers
d’autres cieux quand elle ne s’était pas fondu, les mariages aidant dans
le noir creuset du grand chaudron négre (Nafi ou La Saint Louisienne
p.34-64).
[Link], [Link], [Link] : 69
Métisses, matérialistes, mesquines, se croyant supérieures aux autres,
ces femmes victimes du système, se retrouvent piégées dans un gouffre
qui n’est nul autre que la perte identitaire. En effet, Adja Lisse Ndiaye
avait longtemps souffert de son nom de Jaffrey qui à présent ne
signifiait plus rien dans tout Saint Louis. Alors que Irene et Clare dans
le roman de Nella Larsen passent pour des Blanches, elle Adja Lisse se
crée une noble origine wolof, se faisant descendante du Bourba
Djolof ; le contexte l’oblige à se réclamer comme tel, on n’est plus au
temps des signares où être des mulâtresses leur conférait un rang d’êtres
supérieurs.
Ni Blanche, ni Noire, comme le nom Nini symbolise démontre que ces
métisses se retrouvent inexorablement liées par une histoire, un destin,
dont les impacts négatifs sont nombreux. Ce groupe d’individus a ainsi
tendance à se perdre. La mort de Clare Kendry à la fin de Passing, ou
même le voyage de Nini vers d’autres horizons, ou encore le quotidien
des femmes telles qu’Adja Lisse Gustave semblent illustrer cet état de
fait. Condamnées entre deux cultures, ces femmes au lieu de se chercher
pour ainsi trouver sens à leur vie, préfèrent vivre dans l’illusion
d’appartenir à une race privilégiée.
Conclusion
En définitive, on peut dire que la question de l’identité occupe une place
primordiale dans la littérature afro-américaine et saint-louisienne. Il
faut noter que la rencontre entre la culture occidentale et la civilisation
africaine a eu des conséquences néfastes chez les peuples africains en
général, et chez les saint-louisiens et les afro-américains en particulier,
car ceci a occasionné la perte d’identité chez certains d’entre eux. Avec
un humour parfois mélangé de satire, Abdoulaye Sadji, Nella Larsen et
Cheikhou Diakité dénoncent la perte de l’identité que beaucoup
70 : Autour de la littérature saint-louisienne
d’africains semblent négliger aujourd’hui. Il se trouve que beaucoup
d’africains trouvent la perte d’identité comme le résultat d’une
évolution normale des choses. Cependant ces auteurs ne manquent pas
de nous montrer l’impact que la crise identitaire a et continue d’avoir
sur les Africains.
Nous vous remercions de votre aimable attention.
71
Le Discours de l'altérité dans Quand les génies entraient en colère
d'Alioune Seck et Passing de Nella Larsen
(Coumba DIAGNE, Kor Faye Robert DIOME, Ousseynou NDIAYE)1
Introduction
Dans son livre Nous et les Autres Tzvetan Todorov dit ceci à propos de
l’altérité :
L’Autre se manifeste dans quatre références distinctes ; il
apparaît comme une personne réelle, physique, qu’on peut
distinguer par ses différences physiques (telles les différences de
couleur de la peau, le sexe, les handicaps). L’Autre peut aussi
être une représentation, celui que notre culture, notre éducation,
notre sociabilité nous a appris à définir comme Autre. Ensuite,
l’Autre en soi, est un être en soi, un être à part, un autre être.
Finalement, l’Autre reste en même temps partie de moi, son
altérité définit et construit ma propre identité.2
Le thème de l’altérité est traité dans les œuvres des écrivains
sénégalais comme Alioune Badara Seck aussi bien que celles des Afro-
américains comme Nella Larsen. Dans leurs romans, le thème de
l’altérité est abordé sous deux angles : négative et positive. Dans cette
présentation nous allons analyser le discours de l’altérité dans Passing
de Nella Larsen et Dans Quand les génies entraient en colère d’Alioune
Badara Seck. Notre travail est divisé en 3 grandes parties : 1)
L’influence sociopolitique dans la construction du discours de l’altérité
1
Etudiants en Masters 2 à la Section d'Anglais de l'Universite Gaton Berger de Saint-
Louis
2 Tzvetan Todorov. Nous et les Autres. Paris : Editons du Seuil, 1989, p. 52
72 : Autour de la littérature saint-louisienne
2) Les manifestations de l’altérité dans les 3. L'examen des
conséquences du discours de l’altérité.
L’Influence Socio-politique dans la construction de l’Altérité
Le discours de l’altérité dans Passing de Nella Larsen et QGEC3
d’Alioune Badara Seck est déterminé par le contexte sociopolitique
dans lequel les personnages évoluent. Ces contextes sont marqués dans
l’œuvre de Nella Larsen par une ségrégation raciale contre les Noirs et
dans le roman d’Alioune Badara Seck par la colonisation française.
Dans les deux contextes, on remarque une suprématie des Blancs qui va
avec une idéalisation de la peau blanche. 1 Dans Dictionnaire de
l’altérité et des relations interculturelles, Ferreol, Jucquois et
[Link] définissent le concept de la manière suivante : « l’altérité est
l’antonyme du même. On réserve la majuscule à l’Autre pour désigner
une position, une place dans une structure.»4 Dans sa dialectique
Maître-Esclave, Hegel affirme que «le maître et l’esclave sont en
situation d’altérité l’un pour l’autre. »5
L’altérite est un instrument de la colonisation ou de l’impérialisme par
ce qu’elle suppose un groupe de personnes comme faisant partie de la
norme. Dans la première moitié du 19 e siècle, cette vision erronée est
contestée dans la production littéraire de l’Harlem Renaissance. En
3
Seck, Alioune Badara. Quand les Génies Entraient en Colère. Dakar : Nouvelles
Editions Africaines du Sénégal, 2003.
4
Ferreol, Gilles, Jucquois, Guy. Dictionnaire de l’altérité et des relations
interculturelles. Armand Colin, 2003. p 353.
5
Hegel, Georg, Wilhelm, Friedrich. Phénomenologie de l’Esprit. Paris : Gallimard,
1993.p 916.
73
effet, cette vision est profondément enracinée dans le langage du roman
et sert de leçon sur la manière dont les formes d’altérité noire façonnent
le discours des mouvements des droits civiques et l’égalité pour les
Noirs.
Nella Larsen aborde le sujet dans son roman Passing. Des exemples
de cette focalisation sur la race blanche proviennent d’un intérêt modéré
d’un dénigrement de la personne noire du point de vue d’une personne
blanche. Par exemple quand Irène qui passait pour une femme blanche,
était dans l’hôtel du Drayton Fancy, elle avait constamment peur d’être
dénigrée. Cette peur est justifiée par l’attitude de cette dernière.
Et graduellement, il y avait chez Irene un trouble intérieur
familier odieux et haineux (…). Pouvait cette femme savoir que
devant elle sur le toit du Drayton était assise une négresse.
Absurde ! C’est impossible ! Les Blancs étaient si stupides à
propos de telles choses (…) Ils s’intéressent plutôt aux choses
les plus ridicules telles que les ongles, les paumes des mains, les
formes des oreilles, les dents, et de certaines balivernes. (Passing
p.7)
Cette femme qui la regardait n’était personne d’autre que son amie
d’enfance Clare qui aussi passait pour une blanche. Si Irene et Clare ne
passaient pas, elles n’accéderaient pas à cette place parce que les
normes de la société en ont voulu ainsi. Elles sont établies par le Blanc
et ce dernier les a façonnées de telle sorte que l’autre ne puisse pas y
accéder à cause de la couleur de sa peau. La structure sociale exclut
l’autre. Donc, pour être dans la norme, il faut être Blanc et ce dernier
définit l’autre par rapport à lui même.
Le roman d’Alioune Badara Seck s’inscrit dans le même sillage que
celui de Nella Larsen c'est-à-dire le démantèlement de cet instrument
de domination qu’est l’altérité. Dans cette œuvre, on note aussi une
présence des Blanc. Et le rejet ou dénigrement est plus visible chez les
noirs que chez les blancs bien qu’il soit réciproque c'est-à-dire que
74 : Autour de la littérature saint-louisienne
chacune de deux parties développe une attitude de mépris envers
l’autre. Le « domou ndar » ou Saint-Louisien, bien qu’assimilé à la
culture occidentale, est si fier de lui. Ce rejet se justifie et s’explique
par ces propos de Fadel « l’Europe ! Y avais-je même pensé d’ailleurs
une fois. Moi, cet amoureux de mon petit coin ». (Quand les Génies
Entraient en Colère, p173)
Le « domou ndar » est aussi arrivé à démystifier le Blanc. En effet, ce
dernier a toujours fait l’objet d’une curiosité pour les colonisés. Cela
peut être illustré par la manière dont le Saint-Louisien regarde les blancs
défiler. Mais avec, l’instruction des jeunes, le discours de l’altérité
prend une nouvelle tournure. Comme le dit Fadel « le blanc n’est plus
un mythe. L’a- t- il jamais été d’ailleurs ? Je crois qu’au fond ils nous
ont admirés en secret, ces incirconcis. » (Quand les Génies Entraient
en Colère, p234). Tout en démystifiant l’autre le colonisé se fait une
image négative de ce dernier.
Ce mépris à l’égard des Noirs est illustré par Fadel qui qualifie le Blanc
comme « un être si prétentieux, qu’il se prenait pour l’égal des dieux,
et qui se laissait si souvent déconcerter par les réactions et
comportements du Noir, heureux sans être riche. » (QGEC, 234)
Le Blanc développe aussi une attitude de méfiance par rapport au Noir
contrairement à l'époque où les Blancs entraient en union ou alliance
avec les Noirs dont les progénitures étaient appelées mulâtres. Comme
le souligne le narrateur : « le temps des signares semblait révolu : au
contraire, le chien souvent tenu en laisse semblait symboliser comme
une espèce de méfiance chez l’autre. » (QGEC, p.262) Pour assurer sa
domination sur les populations autochtones, le Blanc utilise le discours
de l’altérité en leur collant une image négative. Dans QGEC, il y a
certaines plages qui sont interdites aux Noirs. Cette situation fait écho
75
aux « Jim Crow Laws » utilisées par les Blancs pour interdire l’accès à
certaines places aux Noirs américains.
A Saint-Louis comme dans la société américaine, le Blanc se considère
comme le maitre des lieux pour mieux asseoir sa suprématie. Et ceci est
possible grâce à la manière dont il ignore l’autre et lui manque de
considération. Comme le souligne le narrateur dans QGEC : « chez les
blancs, maitres des lieux, c’était toujours cette indifférence dédaigneuse
qui leur donnait cet air supérieur, qui ne semblait pas du tout vouloir
prêter l’oreille aux coups de l’histoire. » (p.127)
II) Les Manifestations de l’Altérité
Parlant de la pluralité et multi-dimensionnalité de l’Altérité, Edgar
Morin soutient que :
Autrui, c’est à la fois le semblable et le dissemblable, semblable
par ses traits humains ou culturels communs, dissemblable par
ses singularités individuelles ou ses différences ethniques.
Autrui porte effectivement en lui l’étrangéité et la similitude6.
Le discours de l’altérité peut donc porter aussi bien sur les membres du
même groupe que sur un étranger. Ainsi, parler des manifestations de
l’altérité dans Passing et Quand les Génies entraient en Colère revient
à explorer les différents niveaux à travers lesquels elle peut être perçue.
En effet, une lecture attentive des œuvres respectives de Nella Larsen
et d’Alioune Badara Seck, montre que le thème de l’altérité se
manifeste sous différents angles et à des degrés divers. En d’autres
termes, le discours de l’altérité apparait sous deux formes. On le note,
d’une part, entre les Noirs eux-mêmes où il apparait comme une simple
6
Edgar MORIN, La méthode 5 : L’humanité de l’humanité, (Ed. Du Seuil, 2001), p.81
76 : Autour de la littérature saint-louisienne
démarcation ou distanciation vis-à-vis de l’autre. D’autre part, entre les
Noirs et les Blancs, où il se caractérise par un mépris voire un rejet total
de l’autre.
De même, la figure du discours de l’altérité entre les Noirs et les Blancs
diffère d’une œuvre à l’autre. Dans Passing, il est tenu exclusivement
par la communauté blanche représentée ici symboliquement par John
Bellow, tandis que dans QGEC, il est incarné par les Noirs à l’image de
Fadel et de Bouba. Cette différence est peut-être due aux réalités
sociopolitiques qui caractérisent les deux sociétés ainsi qu’à la nature
même de ces dernières.
S’agissant du premier point de cette partie ; un point concernant les
rapports entre les Noirs, force est de constater que ces derniers sont
caractérisés par la présence effective de l’altérité, mais à un degré léger.
Dans Passing comme dans QGEC, on note une nette distanciation ou
démarcation au sein des Noirs. Dans l’œuvre de Larsen, par exemple,
l’attitude d’Irene et de Clare attestent en grande partie cet aspect. Bien
qu’elles entretiennent des relations amicales tout au long du récit, leurs
conceptions de la race noire, leurs psychologies leur séparent
profondément. En effet, le caractère supposé peu responsable et
matérialiste de Clare, ainsi que son manque de considération à l’égard
de sa propre race, poussent Irene à observer un recul vis-à-vis d’elle.
Cette distanciation apparait tout au début de l’œuvre quand Irene
qualifie Clare de ‘catlike’. Cet aspect, devient beaucoup plus visible
quand l’auteur soutient que :
En réalité, elles étaient des étrangères. Etrangères par leurs
manières et leurs moyens de vivre. Etrangères par leurs désirs et
ambitions. Etrangères même par leur conscience raciale. Entre
elles, la barrière était juste aussi élevée, aussi large, aussi ferme
comme si en Clare ne coulait pas cette goutte de sang
noir. (Larsen, p.47-48)
77
Ces différences peuvent être expliquées à travers les contextes dans
lesquels elles évoluent. En effet, Irene vit à Chicago, ville où il y a
moins de ségrégation et de discrimination comparée à celles du Sud. En
plus, elle est mariée à un intellectuel noir, appartenant à la classe
moyenne, ce qui lui permet de mener une vie décente. Contrairement à
Irene, Clare est originaire du Sud, région peu favorable à
l’épanouissement des Noirs (surtout ceux issus de familles modestes
comme celle de Clare) du fait des lois ségrégationnistes. De même, dans
ce contexte précis, la culture du Blanc, en tant maitre, sert de modèle au
détriment de celle du Noir. C’est ce qui explique peut-être pourquoi
Clare tient tant à passer comme une Blanche.
Dans QGEC, cet aspect de l’altérité apparait d’abord entre Fadel et
Bouba. En réalité, l’attitude de Fadel à l’égard de Bouba, dès leur
première rencontre laisse, deviner qu’il se sent beaucoup plus intégré
que ce dernier. Certains termes ou expressions comme « cet enfant du
djéri », « natif des sables dior », « Rat des champs », etc. consolident
cette idée. Autrement dit, ces expressions suggèrent que Bouba est
‘l'autre’, ‘l'étranger’.
Le discours de l’altérité peut être aussi noté à travers l’opposition entre
Mr Sangaré et ses éléments et Fadel et compagnie. Chaque groupe
prend sa distance par rapport à l’autre en le prenant comme ennemi.
Cette atmosphère d’antagonisme et de méfiance est perceptible non
seulement à travers leurs comportements, mais aussi et surtout dans leur
langage. Par exemple, Mr Sangaré et les agents de sécurité sont très
fermes à l’endroit de Fadel et Bouba qu’ils qualifient de « petits toubabs
noirs » (Seck, p.184). En revanche, Bouba et Fadel leur considèrent
comme des bornés, des irresponsables irrespectueux aux yeux des
Saint-Louisiens comme le montre ce passage :
Les familles de Ndar n’acceptent pas encore de donner leurs
filles en mariage, entre autre, aux bardés de cuir, ces « hommes
78 : Autour de la littérature saint-louisienne
en culottes » comme elles les nomment, aux jambes nues, telles
des pattes de poulets (…) Ce serait un déshonneur. (Seck, p.274)
Cette réticence des Saint-Louisiens à donner leurs filles en mariage à
des étrangers ainsi qu’à des gens discourtois est due au fait que les
habitants de Ndar sont des gens très religieux et conservateurs, mais
aussi et surtout élégants. Cette mentalité fait que les Ndar-Ndars ont
tendance à se replier sur eux-mêmes.
En ce qui concerne le second point de notre communication relatif au
discours de l’altérité entre les Noirs et les Blancs, nous notons que ce
dernier se manifeste ouvertement dans les deux œuvres par une
opposition très radicale. Contrairement à la nature du discours de
l’altérité entre les Noirs eux-mêmes qui se caractérise par une simple
distanciation et un langage modéré, celui entre les Noirs et les Blancs
se manifeste par un rejet total et brutal soutenu par un langage vulgaire.
Dans Passing, ce discours est tenu principalement par les Blancs
représentés dans l’œuvre par John Bellew, l’époux de Clare. Par son
comportement et son langage raciste, John Bellew se met dans une
posture hostile à l’égard des Noirs qu’il considère comme des assassins,
des voleurs, des diables, etc. Ce sentiment de mépris et de haine, partagé
largement par ses semblables, repose le plus souvent sur de simples
préjugés comme le montre ce passage où Bellew, s’adressant à Clare,
dit : « oh, Nègre (…) rien de semblable avec moi. Je sais que tu n’es
pas une négresse, donc c’est très bien. (…) pas de nègres chez moi. Il
n’y a jamais eu et li n’y aura jamais. (…) Je ne les déteste pas, je les
hais. » (Larsen, 29-30) John Bellew incarne un complexe de supériorité
à l’égard des Noirs. Ainsi, en les diabolisant, il se différencie d’eux et
donc s’affirme.
Dans QGEC, on note également cette radicalisation du discours de
l’altérité, mais de manière un peu particulière. Ici, contrairement à ce
79
qu’on a vu dans Passing, ce discours est tenu par les Noirs. En effet,
loin d’être des mythes ou des exemples à imiter, les Blancs sont perçus
ici comme des « diables », « des profanateurs », « des drôles d’êtres
humains » comme le souligne se passage :
Bien des Anciens de Santhi-Kaw adaptaient une attitude
réticence figée vis-à-vis de toutes les nouveautés imposées par
ces étrangers considérés comme des profanateurs qui avaient osé
braver les Maitres des eaux : Des diables ! Ces toubabs sont des
diables d’un autre monde…ils ne peuvent coexister avec nos
génies. (…) Dieu nous préserve de leurs inventions maléfiques.
(Seck, 118)
Cependant, les différences notées dans les deux œuvres concernant la
représentation du discours de l’altérité entre les Noirs et les Blancs
peuvent être expliquées par le fait que dans Quand les Génies entraient
en Colère par exemple, bien que nous soyons à l'époque coloniale, les
rapports entre la communauté blanche et noire étaient plutôt des
rapports de cohabitation que de domination. Cela est d’autant plus vrai
que les Saint-Louisiens jouissaient d’un statut spécial de citoyens
français. Dans Passing, par contre, les Noirs sont plutôt exposés aux
lois discriminatoires et soumis à la domination et l’exploitation des
Blancs tant sur le plan politique qu’économique.
L’alterité et ses conséquences
Le discours de l’altérité causé en partie par l’influence sociopolitique
se manifeste en diverses manières suivant la position sociale des
hommes. La notion de l’altérité comporte différentes conséquences
parmi lesquelles on dénote d’aspects positifs comme d’autres négatifs.
80 : Autour de la littérature saint-louisienne
Les aspects positifs du discours de l’altérité
Le discours de l’altérité permet de déceler son identité, de reconnaitre
sa propre personne. Cette reconnaissance commence par l’individu
avant d’atteindre le niveau de la communauté. Par exemple dans
QGEC, le commencement de la narration décrit deux jeunes gens :
Fadel et Bouba. Ainsi, le fait que Fadel considère Bouba comme le « rat
des champs », le met à la position de « rat des villes ». Pour ainsi dire
qu’en faisant de son ami un villageois il, se voit citadin.
Cette même perspective s’amplifie pour atteindre le niveau de la
communauté. A l’image de Fadel, les Saint-Louisiens ont tendance à se
différencier des autres quelques soit leurs origines. Cette différence
renvoie à une fierté manifeste reconnue au niveau de ces personnes qui
n’hésitent pas parfois à faire preuve de supériorité envers les non Saint-
Louisiens :
Et que si la qualité des premiers citoyens, parce natifs d’une
commune – ma famille en était – nous engonçait encore dans
quelconque complexe de supériorité face a ceux appelés
indigènes, la deuxième guerre et les reformes qui l’avaient suivie
avaient effacé bien de différences entre colonisés (p.54)
Cette situation est comparable à celle des mulâtresses de Saint-Louis
décrite par Abdoulaye Sadji dans Nini, mulâtresse du Sénégal. La
communauté mulâtresse de Saint-Louis se croyait t supérieure aux
Noirs. Dans Passing, Irène, même si elle se voile parfois la face, a su
s’agripper à ce qu’elle est malgré l’attitude isolante des Blancs envers
les noirs. Cet effort est renforcé par Clare, en qui elle éprouve de la
compassion. Le discours de l’altérité, après le rôle d’identifiant, permet
l’affirmation de sa personne. La distinction de l’autre qui rend conscient
de son statut, permet à présent de mieux se positionner et d’affirmer son
identité. En exposant les faiblesses de l’autre, le locuteur veut en même
temps s’imposer et montrer qui il est.
81
Quand John Bellew le personnage de Nella Larsen découvre que Clare
est génétiquement noire, il diverse sur elle toutes sortes d’insanités :
« donc, tu es une négresse, une sale négresse. » Cela lui permettrait de
s’affirmer comme étant l’idéal. Dans Quand les génies entraient en
colère Fadel semble démystifier le Blanc en affirmant que « le Blanc
n’est plus un mythe… L’a-t-il jamais été d’ailleurs ? (…) Moi je crois
qu’au fond ils nous ont toujours admiré en secret ces incirconcis. »
(p.234). Le troisième paragraphe sert à l’amélioration de sa propre
personne. Le discours de l’altérité tenu pour faire sortir les différences
entre les individus apparait maintenant comme source de perfection.
Cette considération est valable dans la mesure où l’individu s’inspire de
l’autre pour améliorer son statut que ce soit au niveau intellectuel, moral
ou économique. Cette affirmation peut être illustrée par le fait que tous
les pays veuillent être puissants à l’image des Etats-Unis en restant
méfiant même de ce pays. Ainsi, même si ces pays ressentent une
certaine antipathie à l’endroit de cette fédération (USA), ils n’hésitent
pas à copier ses modèles de production, de gouvernance, de vie sociale,
ect.
Dans Passing, Clare nous permet de mieux comprendre l’idée d’auto-
perfection. Son attachement à Irène lui permet de mieux discerner les
difficultés d’une vie d’un imposteur. Irène s’inquiète toujours pour elle
qui cherche à parfaire sa situation psychologique et physique :
‘Clare’ elle (Irène) demanda ‘est ce que tu t’es une fois
demandée ce que cela impliquerait s’il te découvrait ?’
‘Oui’
‘Oh ! tu sais ! Et que ferais-tu dans ce cas ?’ […]
82 : Autour de la littérature saint-louisienne
‘Je fais ce que je veux faire plus que tout autre maintenant. Je
suis venue ici pour vivre. A Harlem, je veux dire. Et je pourrai
faire comme je veux quand je veux.’7 (p.58)
En mentionnant les biens d’autrui, l’envie de les obtenir devient
finalement une nécessité. En même temps mentionner les défauts
d’autrui est un moyen de s’affirmer. Mais, à ce niveau, le problème est
qu’il y a des aspects chez l’être humain qui ne peuvent ni disparaitre ni
être remplacés. La plupart de ces aspects sont le fruit de l’influence de
la culture. Dans Quand les génies entraient en colère, le narrateur fait
apparaitre cet aspect de supériorité chez le Blanc que le Noir lui envie :
Ici, le toubab était encore puissant, maitre incontesté des lieux,
comme il le fut toujours. […] Sa puissance et son autorité n’avait
fait que s’assouplir pour les grands que nous étions devenus. Un
air supérieur, un mépris discrètement manifesté dans toutes ses
attitudes, jusque dans ses sourires. (p.151)
Le discours de l’altérité, la différence peut être source d’inspiration
pour des fins meilleures. Malgré la distance, l’autre n’est pas un ennemi
ni une référence avérée mais un adversaire à qui on s’apprête à égaler
dans sa supériorité.
7
“Clare” she (Irene) asked “have you ever seriously thought what it would mean if
he should find you out?”
“Yes”
Oh! You have! And what you’d do in that case?” […]
“I’d do what I want to do more than anything else right now. I’d come here to live.
Harlem, I mean. Then I’d be able to do as I please when I please. (Passing. p.85)
83
Les aspects négatifs du discours de l’altérité
Dans ce premier paragraphe, la discussion s’articule autour de l’objectif
primaire du discours de l’altérité qui est notamment le désir de dénigrer.
Le but de la démarcation est de sortir les faiblesses d’autrui. Ainsi, en
étalant ces faiblesses, on trouve un moyen de le minimiser, de le ranger
à un niveau inférieur. C’est une attitude inconsciente qui surgit en tout
être humain à cause de ce que l’on appelle l’amour propre. Cette notion
d’amour propre, innée en tout être humain, apparait dans le travail de
Freud sur la division psychique de la psychologie humaine. Dans son
étude sur la psychanalyse, Freud fait le rapport de l’influence des
normes sociales sur le fonctionnement psychique. Ainsi, le
développement de l’amour propre aboutit à un égoïsme qui va à
l’encontre de la vie en société.
Le mari de Clare John Bellew éprouve un dédain à l’égard de la
communauté noire. Cette affirmation s’illustre par ses mots : « Oh, no,
négresse, rien de semblable avec moi. Je sais que tu n’es pas une
négresse, alors tout va bien. […] Je m’en tiens là. Pas de nègre dans ma
famille. Cela n’a jamais été et ne sera jamais.»8 (p.29) Fadel, dans
QGCE, en faisant la satire de son ennemi Sangaré le policier et de ses
compagnons émet ce désir de les dévaloriser en même temps que les
toubabs:
Mais je n’oubliais pas que Sangaré était de la famille des porteurs
de culotte. Et si, les choses évoluant, les gens de police avaient
troqué aujourd’hui la culotte courte contre le pantalon, plus
respectable, les bonnes femmes de Ndaar, des familles
islamisées surtout, avait déjà fait leur plein de préjugés, et
définitivement, sur ces gens-là. Elles avaient décidé de ne jamais
offrir la main de leurs filles à ces hommes aux jambes nues,
8
“oh, no, nig, nothing like that with me. I know you are no nigger, so it’s all right. […]
I draw the line at that. No niggers in my family. Never have been and never will be.”
(Passing.p.29)
84 : Autour de la littérature saint-louisienne
comme celles de ces impies de toubabs. Et ce n’était pas le
pantalon qu’ils portaient maintenant qui effacerait cette première
image qu’elles avaient de ces hommes, devenus pour longtemps
encore des mal-aimés. (p.214)
Le regret joue un rôle très important dans le discours de l'alterité.
Certaines personnes en dénigrant d’autres sont animées par une envie
de les ressembler, d’être comme eux. Cette attitude est principalement
fondée sur la jalousie. Cette jalousie est causée par le fait de voir des
choses voulues et d’être dans l’incapacité de les avoir. Le regret
apparait après avoir obtenu ces choses tant recherchées. Mais pourquoi
ce regret ? Tout simplement parce que, dans un premier temps, on est
obsédé par le désir d’avoir ce que l’autre a, et maintenant qu’on l’ait
obtenu, on regrette d’avoir abandonné ce qu’on avait auparavant. On a
ce qu’on cherchait à avoir mais ces choses ne collent pas avec sa
personne. Elles ne sont pas en parfaite symbiose avec ce à quoi on
s’attendait.
Dans Passing, l’idée de regret est incarnée par Clare qui veut finalement
arrêter de passer pour une blanche. Elle se languit de la rencontre de ses
parents noirs et ne se soucis plus que son mari découvre son identité.
Elle en a marre de se cacher, de faire semblant et trouve en son amie
Irène une liberté qu’elle ne peut pas avoir dans la vie qu’elle mène. Dans
QGEC, elle est incarnée par Fadel et Bouba qui, après avoir admiré le
couple blanc sur la plage, déplore le fait que « dans la ville de Ndaar,
les amours chez les jeunes n’étaient jamais bien vus. C’est pourquoi
elles restaient toujours des aventures secrètes. »
D’autre part, le discours de l’altérité peut être un facteur qui nie la
vérité. Il cache la vraie face des personnes. Lorsqu’on parle de l’autre,
pour la plupart du temps, on est animé d’un esprit de discrédit. Cette
tendance de discréditer l’autre, ne tient pas compte des aspects positifs
de l’autre qu’on essaie d'enlaidir ou diaboliser. Le cas échéant, le
85
discours n’est pas objectif mais subjectif et partial parce qu’il s’inspire
de la subjectivité du locuteur. Ce dernier, même s’il est conscient de la
vérité, ne l’admet pas telle qu’elle apparait dans la vraie vie. Cette
attitude peut être qualifiée de cécité superficielle. Elle peut être
expliquée a travers ce proverbe wolof qui dit que « quelque soit la haine
que l’on éprouve envers le lapin, on reconnait qu’il court vite. » Mais
quand on est pris par un désir de discréditer, sa vitesse est mise de côté
pour mentionner à présent la longueur de ses oreilles.
Dans Passing, Irène réfute la stupidité de Clare et reconnait son
intelligence pour parcourir ces deux mondes sans être reconnue :
« ‘Voulais tu dire que tu penses que Clare est stupide ?’demande Brian.
Irène répond : non je ne pense pas. Elle n’est pas stupide elle est assez
intelligente mais d’une manière purement féminine. »9 (p.69)
Dans le roman de Seck, la réticence des Saint-Louisiens à l’endroit des
Blancs débouche sur la haine. Ce mépris fait de ces blancs des diables
même s’ils n’en étaient pour rien. (p.118)
Conclusion
Le discours de l’altérité comportant des aspects positifs aussi bien que
négatifs, est la résultante d’un héritage sociopolitique qui définit les
différentes positions des auteurs de ce discours. Ainsi, l’absence de ce
discours pourrait conduire à la notion de l’uniformisation qui est
maintenant connue sous le concept de mondialisation. Tout compte
9
“D’you meant that you think that Clare is stupid?” Brian asks. Irene answers: “No I
don’t. She isn’t stupid she is intelligent enough in purely feminine way.”
(Passing.p.69)
86 : Autour de la littérature saint-louisienne
fait, le discours de l’altérité montre plus de négativité que de positivité.
En disant « l’autre », il y a pour la plupart du temps une idée de
compétition c’est à dire cherchant le minimiser.
Nous vous remercions de votre aimable attention.
87
ACTES DU COLLOQUE
Pape Samba SOW : 89
Théâtralisation de la ville de Saint-Louis dans les romans : une
contamination des genres
(Pape Samba SOW1)
Bonjour Mesdames et Messieurs.
Nous engageons naturellement cette communication en
remerciant les principaux organisateurs de ce colloque, l’Université
Gaston Berger de Saint-Louis et le Lawrence University du Wisconsin,
de nous avoir fait confiance au point de nous associer à cette aventure
scientifique déjà amorcée l’année dernière sous la forme d’une riche
table-ronde.
Si dans les titres et thèmes de nos écrits on retrouve souvent les
bases d’une universalité, il faut avouer qu’il nous est régulièrement
reproché, à nous autres écrivains de Saint-Louis, de proposer des
ouvrages pas suffisamment neutres parce que révélant notre trop grande
fierté d’appartenir à cette ville.
Nous voici contributeurs pour une archéologie de la littérature
écrite saint-louisienne, laquelle dans son antériorité pluriséculaire,
influença non seulement la région, mais aussi le Sénégal et même d’une
certaine manière l’Afrique francophone. Ville coloniale, Saint-Louis
fut le reflet de la conscience nationale et africaine, le creuset des
aspirations conscientes ou inconscientes de l’âme de nos peuples.
On sait déjà que les premiers auteurs de Saint-louis et de sa région
convoquèrent régulièrement l’histoire si l’on en croit dés 1912 Amadou
1
Écrivain, Professeur de Lettres, Conteur et Metteur en scène - (Institut Français de
Saint-Louis - Juin 2014)
90 : Autour de la littérature saint-louisienne
Dugay Clédor Ndiaye dans La Bataille De Guilé, puis en 1913 Les
Baoulés d’Outre-mer et Les Trois Volontés de Malick, d’Amadou
Mapathé Diagne, l’Histoire des Familles du Fouta Toro d’Abdoulaye
Kane, Les Chemins du Salut de Masylla Diop (1923), Force Bonté de
Bakary Diallo (1926) et tant d’autres encore.
Ceci étant donc un principe acquis, presque un postulat, il nous
est apparu plus pertinent de traiter plutôt du cheminement de cette
littérature. Comment l’écrivain Saint-louisien s’y est-il donc pris pour
devenir un des rouages vitaux de notre système collectif ? L’hypothèse
que nous formulons est que les auteurs saint-louisiens, plus ou
moins influencés par le théâtre, ont alors personnifié leur espace géo-
culturel en s’en appropriant le cadre infra structurel et la superstructure.
Dans des écrits-témoins et de divers âges, on peut envisager d’analyser
comment la ville y devient toujours un élément actant, qui parle, qui
s’anime, qui propose des règles ou qui solutionne ; une ville qui dépasse
le simple décor immuable, une ville qui joue, une ville rejouée, c’est à
dire écrite avec sa tête, son tronc et ses membres.
Notre propos ne sera guère spécifiquement de vous entretenir
d’une « saint-louisianité » de notre littérature, mais seulement de
rechercher les marques d’une contamination des genres. En d’autres
termes, le sujet suggère que nos auteurs seraient donc partis du théâtre
pour écrire des romans, qu’ils auraient régulièrement habillé les formes
géographiques d’une ville, lors considérée comme un énième
personnage, élément actant.
Peut-être sommes-nous personnellement influencés par notre
formation de metteur en scène et par une longue pratique des scènes de
théâtre. Quand nous lisons les livres d'auteurs de la place, nous
constatons que Saint-Louis y est appréhendé comme un véritable
personnage, bien caractérisé et assez dynamique.
Pape Samba SOW : 91
Et puisque la mise en scène contemporaine, s’émancipant des principes
classiques, recherche de plus en plus la mise en espace de textes non
dramatiques, nous pensons qu'il peut être instructif d'étudier cela en
laboratoire. Tel est simplement l’enjeu.
1. Théâtre et théâtralité :
Pour définir le théâtre, citons directement feu le Professeur Mwamba
Cabakulu :
« Le théâtre est la représentation spectaculaire et solennelle d’un
aspect ou d’un fait majeur de la vie d’un peuple … Les historiens
du théâtre africain ont démontré que l’Afrique pré-
coloniale offrait des manifestations qui sont du théâtre
authentique » (Cabakulu Mwamba : « quel théâtre africain pour
le 20 e s », in De l’Instinct Théâtral : Le théâtre se ressource en
Afrique ; Harmattan, 2002 ; p 27)
Quant à la théâtralité, c’est au départ une sorte de jargon signifiant
la qualité ou un ensemble de qualités propres au spectacle joué sur scène
par des acteurs. Pour faire plus simple, nous ne chercherons pas si loin
une définition de la théâtralité. « La théâtralité, c’est le théâtre moins
le texte » nous dit Roland Barthes dans ses Essais Critiques. Ainsi
énoncé, cela semble assez bien résumé mais le détail devient plus
complexe pour peu qu'avant le visuel du spectacle nous nous
intéressons à la théâtralité même du texte.
2. Eléments constituants de la théâtralité du texte :
Dans la conception aristotélicienne du théâtre, il y a
invariablement ce fil logique allant de l'exposition du conflit aux
nombreuses péripéties jusqu'au dénouement ultime-
92 : Autour de la littérature saint-louisienne
du prologos à l’episodus. Le texte théâtral contient nécessairement ces
deux parties distinctes que sont le dialogue et les didascalies. Son
analyse permet d’y déceler d’autres éléments dynamiques comme les
ressources d’une spatialité, l’action, la mimesis (imitation du réel,
représentation artistique du réel par le jeu), l’écriture au temps présent,
le travail sur le langage.
3. Similarités et accointances des genres :
a) Caractérisation des personnages :
Les titres des romans évoquent souvent la scène théâtrale en mettant en
évidence des protagonistes (Nafi – Mademoiselle – les anges blessés,
Le Gouverneur de Diorbivol – Itinéraire d’un Saint-Louisien …)
Dans Saint-Louis du Sénégal : Palimpseste d’une ville, on peut lire à la
page 41 :
…Ces narrations historiographiques de Saint-Louis ne sauraient
échapper à des procédés de "fictionalisation". Avant même que
le roman, la photo ou le film ne s’en emparent, le monde saint-
louisien s’est en quelque sorte constitué et affermi en se
racontant ou en se représentant avec plus ou moins d’exactitude
les intrigues de ses grands ou moins grands personnages
Ceci nous conforte dans l’idée selon laquelle le romancier saint-
louisien agirait toujours en un précieux historiographe des annales de
son temps et en un hagiographe élogieux des ses grands personnages.
Quant à la ville elle-même, elle n’est pas seulement le théâtre des
actions, elle est aussi un élément actant : Le plus souvent elle se nomme
« La rumeur » ou bien elle devient matière (l'eau, le pont Faidherbe)
avec des couleurs (bleu blanc rouge) et elle se meut. Dans Les Anges
Blessés, l’auteur fait de Saint-Louis un réel axe de parole :
Pape Samba SOW : 93
Elle est belle Saint-Louis, de la beauté liquide de sa mer et de
son fleuve. Son fleuve aux tons changeants qui passe
capricieusement de la teinte quinquéliba de l’hivernage au ton
azur des mortes saisons… Mais elle parle trop, Saint-Louis, et
fait trop parler ses âmes.
b) Espace
Dans les romans des auteurs de Saint-Louis, la ville est
géographiquement organisée en une vaste scène de théâtre, tant qu’on
a l’impression que la photographie (aérienne) de Saint-Louis leur est un
support d’écriture. Et selon le livre, le proscenium peut valablement se
situer à chaque point cardinal, tantôt vers la longue plage de la Langue
de Barbarie, tantôt du côté des entrées par les routes de Dakar et
Mauritanie.
D’ailleurs à la page 16 de l’ouvrage anthologique de l’Académie
Zoa, la romancière Aminata Sow Fall nous précise tout de go que Saint-
Louis est un théâtre :
Dans l’intimité des chaumières, prêtez l’oreille à la chanson du
talibé. L’image d’un ballet surgira : jeunes filles gracieuses
déambulant en lenteur, quelle grâce ! Vous ne rêvez pas. C’est
tout Saint-Louis. Ici le théâtre est inscrit dans l’âme même de la
ville comme aspiration innée au bonheur de vivre, dans la
splendeur des instants les plus courts, les plus longs.
c) Formes
La disposition régulière en chapitres casse et chasse la linéarité dans
l’intelligence du récit. Les différents mouvements des textes sont
articulés en tableaux rappelant le schéma actanciel du théâtre (des actes
94 : Autour de la littérature saint-louisienne
et des scènes). C’est ainsi que l’on tombe sur plusieurs effets flash-
back, comme au cinéma.
d) Temps de l’écriture
Le meilleur exemple est à trouver dans notre propre ouvrage Les
Anges Blessés, où tout le texte est au présent de narration. Pour d’autres
spécimens, on retrouve normalement les temps passés de l’indicatif.
Mais l’influence du théâtre est toujours manifeste car les auteurs
contournent cet écueil par une floraison de dialogues et une prise en
charge particulière des niveaux de langue.
e) Langage
On retrouve en constance du langage théâtral dans le ton du récit, se «
parler-succulent » si cher à l’auteur Cheikhou Diakhité :
Le parler succulent est un patrimoine, un élément indispensable
dans l’évolution sociale de Saint-Louis. Ilrevêt un caractère
hautement identitaire, tant par sa forme que par son fond…. Le
parler succulent est l’expression même de la parole quotidienne
où s’étalent à la fois les faits divers et les nouvelles fraîches.
(p.90)
Ce parler saint-louisien typiquement théâtral est régulièrement
reproduit dans les romans, lesquels pullulent d’aphorismes bien
placés. Ainsi on écrit certes en français correct, normal ou normatif,
mais on s’autorise souvent quelques élans du précieux langage ordinaire
local, parfois hors de guillemets et parenthèses ou loin des tirets, en
fidélité avec le style général de l’ouvrage.
Pape Samba SOW : 95
Attention toutefois : Si à Saint-Louis tout ne se joue pas, tout ne
s’écrit pas non plus. Jean Pierre Dozon continue d’ailleurs son
raisonnement en soupçonnant que les créateurs de Saint-Louis se
retiennent, qu’ils opèrent une sélection à partir d’une censure.
« … Un tel procédé d’autofiction par lequel certaines représentations
sont mises en avant aux dépens d’autres est, me semble t-il, la première
marque identitaire de Saint-Louis » (p 41)
Diakité termine d’ailleurs son roman par ces mots :
- « Baye Amar Ndir est mort. Que ceux qui savent se taisent »
Et Amina Sow Mbaye s'oblige dans l’épisode à la page 157 à préciser
qu’on est dans un simple jeu, une mimésis :
Si l’histoire d’Aida et Ardo était un conte de fées, elle aurait pu
se terminer par la conclusion de routine : ils vécurent heureux et
eurent beaucoup d’enfants » Avant de se rattraper
aussitôt : « Mais elle est bien réelle…
Naturellement nos romanciers ont donc toujours mis en avant les
éléments qui fondent la cosmogonie culturelle de leur ville, leur
patrimoine culturel matériel et immatériel est toujours valorisé : la
beauté de la ville, son pont Faidherbe, la grâce des ses dames, les
superstitions locales, le génie de l’eau Mame Coumba Bang.
Et sur cette « actrice » précise qu’est Mame Coumba Bang, on
constate le même iconoclasme : Certes elle est souvent présente dans
les romans, mais elle n’en est point le protagoniste, la fiction
romanesque - pourtant d’ordinaire assez libre - n’osant guère
s’aventurer assez loin. Les mêmes clichés y sont constamment
reproduits, comme s’il s’y appliquait les mêmes tabous religieux de
représentations d’images saintes.
96 : Autour de la littérature saint-louisienne
Il est évident que pour une représentation physique directe, les
acteurs de théâtre doivent être visibles. Qu’à cela ne tienne, le langage
du roman saint-louisien s’arrangera toujours pour installer des couleurs
et de la musique, qui rappellent le coryphée et le dithyrambe du théâtre
classique, par des chants en refrains dans plusieurs situations ainsi
dramatisées. On trouve une foultitude d’exemples chez Diakité,
notamment ce chant d’un locuteur neutre, un chant en voix off et qui
revient aux pages 12, 15, 56 et 116. Tout un chœur théâtral qui tantôt
résume tantôt réoriente l’action dramatique :
O Enfance volée !
O Enfance violée !
Où retrouverai-je le son cristallin
De vos rêves avortés ?
Ou avec l’auteur Moumar Gueye, de claires didascalies renseignant
sur le rythme et l’accent de l’ethnie léboue du Cap-Vert sénégalais, avec
plusieurs essais de traduction. Exemple à la page 48 :
Sama yaay yaama yonni woon
Buntu keur Tanta Irma Diagne
Fekknaa xaleya toogandoo
Tann naa sama sënom bu seer
Sënom bu seer summina kaskbaa
Alaboroosam ba neexnamaa
Ou encore ce chant classique des scouts dans Mademoiselle, aux
pages 137 et 138 et 141 :
Que la route est jolie
Jolie vraiment
Amis vive la vie
Et nos quinze ans.
Vous voyez donc, Mesdames et Messieurs, que nous ne traitions à
priori que de romans. Pourtant juste après le chœur lancinant, nous voici
carrément dans un ballet théâtral populaire transcrit. Mais ceci n’est
Pape Samba SOW : 97
qu’un colloque astreignant à des règles de temps. Par de belles
pirouettes verbales, un fin stratège oral aura toujours quelque chance
d’y éblouir sans que soit nécessairement garantie la pertinence
scientifique de son exposé. Nous espérons susciter et alimenter un
intérêt des chercheurs pour un approfondissement de ces questions que
nous avons soulevées et vous remercions de nous avoir écouté.
Bibliographie
- BARTHES, Roland : Essais critiques, Paris, Éditions du Seuil,
1964.
- DIAKITE, Cheikhou : Nafi ou la Saint-Louisienne ; Ed.
Nouvelle Lumière ; 2010.
- DOZON, J-P : Saint-Louis du Sénégal : Palimpseste d'une ville ;
Ed Karthala ; 2012.
- EFFENBERGER, Julius : De l’Instinct théâtral : Le théâtre se
ressource en Afrique ; Harmattan, 2002.
- GUEYE, Moumar : Itinéraire d’un Saint-louisien ;
L’Harmattan ; 2004.
- MBAYE, Amina Sow : Mademoiselle ; NEA-Edicef ; 1984.
- SOW, Pape Samba : Les anges blessés ; Fama Editions ; 2009.
Papa Sada ANNE : 99
La Littérature Saint-Louisienne d’hier à aujourd’hui
(Papa Sada ANNE1)
Introduction
La littérature Sénégalaise d’expression française a connu un certain
nombre de temps forts et ne peut être dissociée de la colonisation car le
colon en s’imposant sur le plan militaire, administratif, commercial,
impose en même temps sa langue qui est une courroie de transmission
avec le colonisé. Et ceci passe inéluctablement par l’école, considérée
comme un moyen de découverte et de propagande de la culture du
colonisateur.
Le début de cette littérature a eu comme support l’activité littéraire des
Métis de Saint-Louis, cette ville ancienne, zone de pénétration coloniale
par excellence de l’Afrique occidentale française.
Les Métis de Saint-Louis
Leur caractéristique, c’est l’amour des plaisirs de l’esprit, le commerce
et la politique. Ils se font appeler les ¨grands hommes¨ et publient des
ouvrages de vulgarisation sur le Sénégal pour présenter les réalités
socio-culturelles de leur pays au public français.
Pourquoi Saint-Louis ?
Puisque Saint-Louis a joué du XVIIIe siècle jusqu’à la fin du XIXe
siècle un role de centre économique, politique, culturel, ayant participé
1
Ecrivain, membre du Cercle des Ecrivains et Poètes de Saint-Louis (CEPS) Senegal.
100 : Autour de la littérature saint-louisienne
à une vie politique intense qui l’a poussée à présenter ses cahiers de
doléances lors de la grande Révolution française.
Les précurseurs littéraires
Léopold Panet, un Métis de Gorée publie en 1850 dans la « Revue
coloniale sa relation de voyage de Saint-Louis à Souiera ; Panet est
interprète de l’armée française et explorateur comme René Caillé.
Son livre est plutôt assimilé à un rapport de mission.
L’Abbé Boilat
Auteur des fameuses Esquisses sénégalaises (1853). Il a joué un grand
rôle dans l’évolution de l’école française au Sénégal avec l’adaptation
des contes sénégalais en vers français, à la manière de la Fontaine.
Les « Esquisses sénégalaises » sont un condensé sur les régions
naturelles du Sénégal, des royaumes, les traditions, les coutumes, suite
à ses nombreuses missions apostoliques à travers le pays.
Ainsi donc, la littérature sénégalaise a connu ses premiers
balbutiements avec les Métis de Saint-Louis, peu nombreux face à un
public africain presque inexistant. Mais l’hostilité du gouverneur
Faidherbe à partir de 1850 a eu pour conséquence de freiner leur élan
car ce dernier les considérait comme les rivaux économiques des
commerçants français bien implantés dans la colonie.
Cependant la littérature saint-louisienne proprement dite a pris forme
au début du XXe siècle, au sein même de la communauté noire de la
ville de Saint-Louis, laquelle jouait plusieurs rôles : capitale de l’AOF,
Papa Sada ANNE : 101
point d’appui de la pénétration coloniale et abritant déjà des citoyens
français issus des quatre Communes de plein exercice (Saint-Louis,
Rufisque, Gorée, Dakar).
En effet, la colonisation forme sur place les cadres moyens de son
administration en implantant à Saint-Louis les premières écoles :
l’école normale des instituteurs, le lycée Faidherbe, des écoles
secondaires et professionnelles. Ainsi les premières promotions issues
pour la plupart de l’école normale participent activement à la vie
culturelle et politique. Cette élite aime les plaisirs de l’esprit, les
concerts, les conférences, les représentations théâtrales comme en
Métropole et dispose sur place de journaux qui lui permettent d’écrire
et de céder à la tentation de la littérature. L’imprimerie du Sénégal
(basée à Saint-Louis) édite les premiers textes et le public s’élargit.
Les premiers écrits
Amadou Dugay Clédor Ndiaye (Instituteur) publie respectivement
La bataille de Guilé, et De Faidherbe à Coppolani
Il fait l’apologie de la France, n’étant ni séparatiste ni indépendantiste.
Il croyait comme tant d’autres aux bienfaits de la colonisation dont il
entendait tirer le maximum de profits. Il veut, selon le Pr. Mohamadou
Kane :
Donner à ses compatriotes des raisons de fierté ; les inciter à une
rigoureuse discipline intellectuelle, développer en eux un
loyalisme français par la conscience de l’épopée sénégalaise
sous Faidherbe, Pinet Laprade, Brière de l’Isle et Canard.
102 : Autour de la littérature saint-louisienne
Bataille de Guilé raconte en bref, la confrontation – le 6 Juin 1886 –
des armées du roi du Cayor Samba Laobé Fall et du Bourba Djolof
Alboury Ndiaye.
De Faidherbe à Coppolani relate les dernières tentatives de résistance
des rois sénégalais à la colonisation française. Leurs efforts restent
cependant dispersés et voués à l’échec. On peut citer parmi eux, Maba
Diakhou Ba, Lat Dior etc.
* Un texte romanesque : Les trois volontés de Malic d’Amadou
Mapaté Diagne, instituteur natif de Gandiole, près de Saint-Louis. Ces
3 volontés sont :
- aller à l’école française
- Continuer ses études en ville
- Devenir forgeron malgré ses origines nobles.
L’auteur y pose le problème des traditions, de la coexistence entre
l’école française et l’école coranique. Il évoque aussi le problème de la
modernisation et de ses conséquences, l’ébranlement des structures
sociales, la question très sensible des castes, de l’individualisme etc.
Sa qualité d’instituteur, plus tard d’inspecteur de l’enseignement
élémentaire en 1942, sa formation littéraire et son contact avec des
écrivains de l’Outre- mer lui garantissaient la création d’autres œuvres
romanesques, mais A. Mapaté n’est plus revenu à la création
romanesque.
Papa Sada ANNE : 103
*Bakary Diallo : Force bonté
L’autre œuvre marquante de cette période est le roman
autobiographique du tirailleur sénégalais Bakary Diallo : Force –
Bonté.
L’auteur y raconte sa vie de soldat à Saint-Louis, au Maroc, en France
pendant la 1ère guerre mondiale et l’ostracisme dont il a été victime
quant au respect de ses droits d’ancien combattant et de citoyen
français. Malgré tous ces manquements, B. Diallo croit mordicus aux
bienfaits de la colonisation.
Il développe dans ce livre le thème de l’aventure européenne du héros
africain ; thème qui sera repris plus tard par O. Socé Diop (Mirages de
Paris) ; Aké Loba (Kocumbo, l’étudiant noir), Sembène Ousmane (Le
docker noir) etc.
Au-delà
D’autres noms vont marquer plus tard la littérature Saint-Louisienne
mème s’il ne s’agit pas d’auteurs natifs de Saint-Louis mais dont la
création romanesque porte sur Saint-Louis et que l’on peut taxer de
romans de mœurs. Il s’agit notamment de :
Ousmane Socé Diop
Dont le roman Karim se déroule principalement dans la cité de Ndar ou
l’auteur, par le biais d’une aventure amoureuse entre deux jeunes
(Karim / Marième) s’est évertué à décrire les mœurs sénégalaises
pendant la période de l’entre- deux- guerres car l’action circulaire du
roman a pour cadres Saint-Louis, puis Dakar, Rufisque et Gorée. Ce qui
en fait un roman des « quatre communes ». On retient, par ailleurs, de
104 : Autour de la littérature saint-louisienne
cet auteur, cette envolée lyrique qu’évoquent avec beaucoup de fierté
les Saint-Louisiens : « Saint-Louis du Sénégal, centre d’élégance et du
bon goût sénégalais… »
Abdoulaye Sadji
Rufisquois bon teint, éducateur averti, il raconte dans Nini les états
d’âme d’une jeune mulâtresse coincé entre deux cultures- la noire et la
blanche – mais qui refuse d’assumer sa Négrité et s’agrippe
désespérément- la blancheur de la peau aidant- à une civilisation
blanche qui ne la reconnaît pas en son sein et qui la rejette violemment,
malgré son désir ardent de partir vers un ailleurs de rêve inconnu et
incertain qui ne lui assurera sans doute pas le bonheur escompté auprès
d’un mari toubab.
La nouvelle tendance
Tita Mandeleau
Antillaise mariée à un Saint-Louisien, elle s’est signalée par un grand
roman : « Signare Anna « qui raconte la saga d’une belle dame, métisse
de son état avec ses états d’âme où se mêlent amour, esprit de grandeur,
caprices, frivolités, parfois rancœurs dans une société multicolore où
blancs, noirs, mulâtres gardent leurs distances, se mêlent parfois par le
jeu de l’amour puis gardant chacun son quant-à-soi, sans se dissoudre
dans des relations profondes et pérennes. Ce roman sera couronné par
le grand Prix du Président de la République pour les Lettres.
Papa Sada ANNE : 105
Malick Fall
Il s’est façonné comme écrivain à l’ombre de Birago Diop à Tunis. Très
tôt disparu, il nous laisse deux œuvres (La Plaie- roman) et Reliefs
(Poésie)
Les épigones
Louis Camara
Il a connu les feux de l’actualité grâce à son roman (conte ?) « Le choix
de l’Ori », couronné en 1995 par le grand prix du Président de la
République pour les Lettres. Cet auteur original qui se définit comme
panafricaniste campe la plupart de ses œuvres sur la société Yoruba du
Nigéria.
On peut retenir principalement de lui :
La foret aux milles démons,
Le tambour d’Orumyla,
Histoire d’Iyewa
Il pleut sur Saint-Louis (nouvelles)
Confluences (recueil de Poèmes co-écrit avec Khadre Diallo)
106 : Autour de la littérature saint-louisienne
Alioune Badara Seck
Cet enseignant est connu pour la fertilité de son talent. Son terrain de
prédilection, c’est le roman, la nouvelle et l’essai.
Principales œuvres
Le monde des grands
La mare aux grenouilles
Quand les génies entraient en colère
Séniles escapades ou petit tour dans Dounya
Du petit saint au tableau noir (Essai)
Gorgui Robert : un toubab vagabond en quête d’Afrique
Propos à propos de ; etc.
Alioune Badara Bèye : Président de l’Association des Ecrivains du
Sénégal (AES)
Homme multidimensionnel, il excelle surtout dans le genre théâtral, le
théâtre historique essentiellement où il s’efforce de mettre en exergue
les épopées des royaumes anciens du Walo pour susciter un nouvel élan
dans la littérature sénégalaise. Récemment, il a amorcé un nouveau
virage en s’engageant dans le roman et la poésie.
Principales Œuvres :
Théâtre
Dialawaly, terre de feu (un plaidoyer à l’unité des peuples)
Papa Sada ANNE : 107
Nder en flamme : Appel à l’unité et à la réconciliation nationale
Le sacre du Ceddo : histoire des peuples païens à la pénétration de
l’islam
Les larmes de la patrie : réquisitoire contre le syndicalisme
participationniste, la dictature et l’obscurantisme religieux
Demain la fin du monde : une pièce qui dénonce les coups d’état
militaires en Afrique.
Poésie
Les bourgeons de l’espoir
Roman
Raki, la fille lumière
Essai
De l’uniforme à la plume : hymne à l’amitié forgée autour d’idéaux
communs.
Colonel Moumar Gueye
Cet ex-homme de tenue est connu grâce à son essai intitulé : ¨Itinéraire
d’un Saint-Louisien¨ où il raconte ses souvenirs d’antan à Saint-Louis.
Après cette rentrée fracassante dans le monde des lettres, il publie
ensuite :
Racines de fidélité (poèmes)
La malédiction de Raabi (Roman)
108 : Autour de la littérature saint-louisienne
Une étude portant sur l’eau ; la faune et la flore
Cheikhou Diakité
Lauréat du 1er Salon International du livre de Saint-Louis organisé par
le CEPS (Cercle des Ecrivains et Poètes de Saint-Louis). Pour lui «
toute la vie Saint-Louisienne reste attachée à la magie du verbe…qui
est le prétexte à tous les épanchements tant poétiques que
philosophiques «
Le parler succulent est son crédo et il le couvre d’un manteau hautement
identitaire, tant par la forme que par le fond.
Principale œuvre sur Saint-Louis : Nafi ou la Saint-Louisienne.
Les femmes
Elles ont aussi leur ¨mot à dire¨ dans ce passage en revue des écrivains
saint-louisiens.
Aminata Sow Fall
Dont l’œuvre romanesque est ondoyante et diverse tant par la chaleur
évocatrice du verbe que par la verve et la densité des thèmes évoqués.
Œuvres maitresses :
Le revenant
La grève des battu
Papa Sada ANNE : 109
L’appel des arènes
Le jujubier du patriarche (conte épique)
L’ex-père de la Nation
Douceurs du bercail
Amina Sow Mbaye
Ancienne directrice d’école, poète, romancière et nouvelliste,
collaboratrice de plusieurs revues, elle figure dans diverses anthologies.
Ses textes sont proposés dans le manuel des collèges de France
(Editions Hatier) et dans la revue éducatrice Le Pédagogue (NEA).
Principales œuvres
Mademoiselle
Essai sur la vieillesse
Fatou Niang Siga
Enseignante de profession. Très attachée à la tradition et à l’art du
terroir.
Œuvres
Reflets de Modes et traditions Saint-Louisiennes
Saint-Louis du Sénégal et sa mythologie
Costume Saint-Louisien et sénégalais d’hier à aujourd’hui
110 : Autour de la littérature saint-louisienne
Poésie : on retient les noms des ainés, vieux de la veille qui ont crevé
le plafond de la rime et de la mesure : Ibrahima Sourang, Charles
Carrère, Lamine Diakhaté.
Mais aussi les noms de :
Alioune Badara Coulibaly
Président du Cercle des Ecrivains et Poètes de Saint-Louis, il fut l’ami
de Senghor et trouve son inspiration la plus vive dans la poésie lyrique
et chante l’amour, l’amitié, la beauté, toutes les beautés féminines ; le
royaume d’enfance, l’hommage aux parents disparus.
Œuvres
Bon anniversaire Sédar (1996)
Senefobougou natal I et II (1997)
Chant du soir (1999)
Rumeurs des Alizés (2007)
Rayons du soleil sur Saint-Louis
Roman : Sur le long chemin de l’exil.
Papa Sada Anne : Professeur de lettres, critique littéraire et poète ;
Surnommé par son préfacier « prince » en poésie, il s’est illustré par la
publication successive de deux recueils de poèmes et d’un ouvrage
Papa Sada ANNE : 111
critique (en co-écriture) sur le roman Une si longue lettre de Mariama
Ba.
Parfums d’exil
Aborde un thème d’une actualité brulante en Afrique, celui de
l’émigration clandestine des africains vers l’Europe.
Aux confins des rivages de pénombre
Ce long poème constitue une sévère mise en garde à l’adresse de « ceux
qui s’en vont «, animés qu’ils sont par un « désir vénérien d’Occident «
mais qui ne leur promet en réalité qu’enfer et damnation au fond des
océans, dans les nouveaux camps de concentration appelés par
euphémisme « camps de rétention ».
P.S : Papa Samba Sow Alias Zoumba.
Artiste jusqu’au bout des ongles, il est poète, romancier, animateur
culturel.
Œuvres
Les anges blessés (roman)
L’arc en fleuve (poème)
L’Essai
C’est le genre choisi par Alfa Sy pour analyser sur le vif les différents
événements politiques au Sénégal au cours de la décennie.
112 : Autour de la littérature saint-louisienne
Conclusion
Cette étude se veut comme un bref survol de l’activité littéraire à Saint-
Louis à travers les différentes générations qui ont nourri grâce à leur
plume la vieille Cité de Ndar qui ne désire guère être sevrée de si tôt.
Nous espérons que le C.E.P.S. et d’autres qu’on a certainement omis
veillent au grain jalousement et continueront à travers ce relais à écrire
davantage pour tenir haut le flambeau de la littérature saint-louisienne
d’expression française.
Lifongo VETINDE : 113
«Ndar ou Saint Louis?»: La question identitaire dans le roman
sénégalais de Saint-Louis
(Lifongo VETINDE)1
Berceau de la littérature africaine d’expression française, la ville de
Saint-Louis du Sénégal se distingue aujourd’hui par une production
littéraire considérable malgré la carence de maisons d’édition et les
difficultés relatives à la publication. En effet, comme l’a observé Louis
Camara, une figure de proue de la littérature de la ville, Saint-Louis est
l'une des villes au monde qui compte le plus d'écrivains au kilomètre
carré2. De nombreux auteurs dont Abdoulaye Sadji, Malick Fall,
Aminata Sow Fall, Aminata Sow Baye, Louis Camara, Alioune Badara
Seck, Chekhou Diakhité, Alioune Badara Coulibaly, Zoumba Sow, le
Colonel Mouma Guèye pour ne citer que ceux-là ont marqué de leurs
sceaux le paysage littéraire de l’île.
Avant de poursuivre ma communication, je voudrais faire un petit
éclairage sur son titre. Pourquoi "le roman sénégalais de Saint-Louis"
au lieu du roman sénégalais tout court ? Certains écrivains
contemporains de Saint-Louis ont suggéré l’idée de la littérature saint-
louisienne comme un genre à part, malgré les parallèles thématiques
avec le reste de la littérature sénégalaise. La question qui s’impose c’est
celle de savoir si en faisant l’état des lieux de la littérature de la ville il
peut se dégager une écriture qui se distingue du reste de la littérature du
Sénégal.
1
Lawrence University, USA.
2
Cité dans Ndèye Astou Guèye Comprendre la littérature saint-louisienne : histoire,
homme et oeuvres. Thèse pour le doctorat de l’université Gaston Berger de Saint-
Louis 2008-2009.
114 : Autour de la littérature saint-louisienne
Hippolyte-Adolphe Taine identifie trois facteurs qui déterminent la
constitution d'une littérature nationale : la race (le peuple), l'époque et
le milieu3. La ville de Saint Louis possède un patrimoine matériel et
immatériel qui fait d’elle une entité à part au sein de la nation
sénégalaise. Les éléments constituants de ce patrimoine comprennent
entre autres l’histoire, l'architecture, le paysage, le parler, etc. De
manière générale, les romans saint-louisiens ont pour cadre la ville de
Saint-Louis et ses environs ce qui fait que l’identité du romancier saint-
louisien est lié à cet attachement à son terroir. On peut donc définir le
romancier saint-louisien comme celui ou celle dont l’œuvre est ancrée
dans ce milieu quelques soient ses origines.
D'aucuns diraient que circonscrire les oeuvres de fiction saint-
louisienne de cette manière tend vers la revendication d'un
particularisme susceptible de promouvoir un repli sur soi à cette ère de
la mondialisation. A l’instar d’Aimé Evengué, je suis d'avis que la
mondialisation ne devrait pas entrainer la disparition de la spécificité :
Miser local pour émerger global est une démarche plutôt
respectueuse des différences et de leurs richesses. Il nous semble
qu’il serait opportun à quiconque voulant marquer de son
empreinte l’Histoire du monde de veiller sur ses racines et de les
entretenir, comme pour garder les pieds sur terre, savoir d’où il
vient, et réclamer, que dis-je, déclamer, haut et fort son
identité...4
En effet, l'universel, c'est-à-dire le global, et le particulier ne devraient
pas être conçus comme des termes qui s’excluent. A mon avis, ils sont
3
Hyppolyte Taine History of English Literature. California: University of California
Libraries (January 1, 1900).
4
Aimé Eyengué « Littérature-monde : une imposture ! » in
[Link]
Lifongo VETINDE : 115
plutôt dans une relation symbiotique, d'interdépendance mutuelle. On
ne saurait parler de la globalisation sans tenir compte des spécificités
des peuples issus de milieux divers. Parler donc de littérature saint-
louisienne, n'est pas une démarche limitative ou régionaliste ; c'est une
démarche qui s'inscrit dans la logique senghorienne de "l'enracinement
dans l'ouverture"5
La nation, a écrit Homi Bhabha, “est un espace marqué par des
différences culturelles internes et les histoires hétérogènes des peuples
rivaux…” [is a space that is internally marked by cultural differences
and the heterogeneous histories of contending peoples"] (pp. 75-86) La
composition ethno-culturelle du Sénégal et les histoires qui ont marqué
le pays illustrent bien le propos de Bhabha étant donné que l’espace
sénégalais, malgré l’harmonie qui règne dans le pays, est marqué par
son hétérogénéité car chaque région a sa spécificité. Mais il faut
souligner le fait que ce sont les Saint-Louisiens qui revendiquent leur
spécificité le plus pour établir une identité à part : ils sont doomu ndar
(Saint-Louisien de souche) ou doli ndar (Saint-Louisien d’origine
étrangère). Saint-Louis est une ville métisse par excellence qui était
pendant longtemps le carrefour des cultures comme le soulignent
Samba Diop (1999), Marc Sankalé et beaucoup d'autres auteurs qui ont
écrit à propos de la ville. Pour le professeur Sankalé,
La grande originalité de Saint-Louis tient à l’ancienneté, à
l’intensité et à la qualité des brassages d’idées, de races et de
cultures qui se sont opérées dans son sein. Dans ce creuset unique
en son genre, après l’inévitable maturation, est sortie une société
qui a marqué d’une profonde empreinte le destin de l’Afrique.
Ce sont ces brassages de populations qui ont fait de Ndar ou de
Saint-Louis ce qu’elle est et qui ont donné naissance à ce type
5
Cette idée constitue la clé de voûte de la pensée culturelle senghorienne. Leopold
Sedar Senghor a théorisé sur la nécessité de conserver notre culture tout en restant
ouvert au reste du monde. En d’autres termes l’ouverture ne devrait pas entrainer la
perte de notre identité.
116 : Autour de la littérature saint-louisienne
humain très particulier qu’est le Saint-Louisien, le Doomu
Ndar.6
Les propos du professeur Sankalé sont d’une grande exactitude étant
donné qu’une ville reflète une histoire, un passé. C’est le dépositaire
d’une mémoire dont ses habitants sont marqués. Il n'existe pas
d'individu qui ne fasse pas corps avec le milieu qu'il habite et cet espace
est un élément incontournable de son être. En plus de la spatialité
comme élément constituant de l'identité, il y a l'histoire et la mémoire.
Comme Antonio Gramsci nous l'a bien montré, chaque individu est le
produit de l’histoire et sa vie est empreinte de traces indélébiles qui
participent à l'échafaudage de son identité :
The starting-point of critical elaboration is the consciousness of
what one really is, and is ‘knowing thyself’ as a product of the
historical processes to date, which has deposited in you an
infinity of traces without leaving an inventory …7 [‘therefore it
is imperative at the outset to compile such an inventory.8]
[Le point de départ d’une élaboration critique c’est la
conscience de qui on est, et de se connaìtre soi-même” comme
un produit du processus en date, qui a deposé en vous une
infinité de traces sans laisser d’inventaire…Il est donc impératif
qu’un tel inventaire soit compilé dès le départ]
La question identitaire est manifestement l'une des préoccupations
thématiques majeures de l'écrivain saint-louisien. Mon objectif dans
6
Marc Sankalé cite dans Saint-Louis du Sénégal: d’hier à aujourd’hui, d’Abdoul
Hadir Aïdara.
7
. Antonio Gramsci Gramsci, Antonio. The Prison Notebooks : Selections. Trans. and
ed. Quintin Haore and Geoffrey Nowell, 1989.
8
Dans son célèbre livre Orientalism (1978) Edward Said déplore le fait que la
traduction anglaise du livre de Gramsci omet cette partie de sa réfléxion qui se trouve
dans le texte original.
Lifongo VETINDE : 117
cette communication est d'analyser la représentation romanesque de
Saint-Louis pour mettre en exergue la relation qu'entretiennent ses
écrivains avec leur ville et le concours de l’histoire et de la mémoire
dans l’échafaudage de l'identité. Il s’agit d'une réflexion sur la manière
dont les choix représentatifs de ces écrivains font partie des appareils
culturels qui contribuent à la construction de l'identité saint-louisienne,
à travers quelques ouvrages : Nini, Mulâtresse du Sénégal, d'Abdoulaye
Sadji, Quand les génies entraient en colère d'Alioune Badara Seck,
Nafi, La Saint-Louisienne de Cheikhou Diakhité et Les Anges Blessés
de Pape Samba Sow. Pour ce faire, je m’appuie sous trois angles
principaux : l’espace, la mémoire et l’identité.
Pour commencer, je vais examiner un peu comment le Saint-Louisien
conçoit son terroir. Selon Madan Sarup un lieu est construction sociale
et idéologique: “places are socially constructed and this construction is
about power”9 [les lieux sont socialement construits et cette
construction implique le pouvoir]. Dans Peau noire, masques blancs,
Frantz Fanon présente de manière saisissante la place qu'occupe la
France dans l'imaginaire du colonisé et la métamorphose qui s'opère
chez celui-ci quand il va en France. Fanon prend plus particulièrement
le cas des Antillais qui se vérifie parmi les autres peuples noirs
colonisés par la France :
Le Noir qui entre en France change parce que pour lui la
métropole représente la Tabernacle...Il y a une sorte
d'envoûtement à distance, et celui qui part dans une semaine à
destination de la Métropole crée autour de lui un cercle magique
ou les mots Paris Marseille, la Sorbonne, Pigalle représentent la
clé de voûte. Il part et l'amputation de son être disparaît à mesure
que le profil du paquebot se précise. Il lit sa puissance, sa
9
Madan Sarup Culture and Identity and the Postmodern World Athens: The
University of Georgia Press, 1996, p. 4.
118 : Autour de la littérature saint-louisienne
mutation, dans les yeux de ceux qui l'ont accompagné. "Adieu
madras, adieu foulard"10 (18)
Cette fascination avec la France, et l’Europe en général, chez les
Africains est mise en évidence dans bon nombre de romans africains.
Le protagoniste éponyme du roman Kocoumbo, l'étudiant noir par Ake
Loba présente une image dorée de Paris :
Un autre monde où scintillaient des miracles, où résidait le
bonheur[...] l'image d'un monde où l'on travaillait peu, où chacun
possédait sa propre villa aux couleurs éclatantes, entourée de
grands jardins en fleurs durant toute l'année; c'étaient de grandes
avenues de marbre; le long de celles-ci, on entendait nuit et jour
des musiques suaves11
Ce rêve d’émigrer vers les pays occidentaux, surtout chez les anciens
maîtres coloniaux, n’est que l’épiphénomène du complexe d’infériorité
que beaucoup d’anciens colonisés ont vis-à-vis de leurs pays. Attaché à
sa ville, l'écrivain saint-louisien ne semble pas participer pas à ce genre
de glorification de la France et l’Europe. Les Saint-Louisiens sont
généralement épris de leur ville et cet attachement est souvent exprimé
de manière lyrique dans les œuvres de fiction. Mouma Guèye, par
exemple, dans sa dédicace à son premier roman, La Malédiction de
Rabbi, est dithyrambique à propos de la ville: «A tous ceux qui, avec
fureur, aiment Saint-Louis du Sénégal, la plus belle ville du monde»12
Dans Quand les génies entraient en colère d’Alioune Badara Seck, qui
se déroule à la langue de Barbarie (aux quartiers Ndar Toute et Guet
Ndar) et sur l’île Fadel exprime son amour pour la ville. "L’Europe ! Y
vais-je même penser d'ailleurs, une seule fois ? Moi cet amoureux de
mon petit coin paradisiaque de Ndar ? Moi qui en avais assez vu ici,
10
Frantz Fanon. Peau noire masques blanc. Paris: Editions du Seuil, 1952, p.31.
11
Ake Loba. Kocoumbo, l’étudiant noir. Paris: Présence Africaine, 1962, p.31.
12
Moumar Guèye. La malédiction de Raabi. Abidjan: NEI/CEDA 2011, p.5.
Lifongo VETINDE : 119
nos rapports avec les Blancs ! Me laisser gagner par l'idée d'aller à la
conquête de l'Europe »13. Fadel n'est pas tenté par l'aventure
européenne non seulement parce qu'il adore son île mais aussi parce que
les rapports qu'entretiennent les maîtres coloniaux et ses compatriotes,
toujours sous le joug colonial bien que finissant, ne lui inspirent pas
confiance.
Ici, le toubab était encore puissant, maître incontesté des lieux,
comme il le fut toujours. […] Sa puissance et son autorité
n’avaient fait que s’assouplir pour les grands que nous étions
devenus. Un air supérieur, un mépris discrètement manifesté
dans toutes ses attitudes, jusque dans ses sourires.14
C'est une relation de domination empreinte de mépris envers les
indigènes. Le roman se passe vers la fin de la période coloniale, période
au cours de laquelle les Saint-Louisiens et d’autres Africains colonisés
entretenaient une relation différente avec leur milieu étant donné que
c’est le colon qui le gérait à sa guise. Le colonialisme, comme le
souligne pertinemment Valentin Mudimbe, est synonyme de contrôle et
de réorganisation15. Dans le contexte colonial, le colonisé est carrément
dépossédé de sa terre, et il a donc l’impression de vivre en exil dans son
propre pays et l’univers qu'il habite semble carcéral. Dans le roman de
Seck, les indigènes ne sont pas libres de leurs mouvements car ils sont
contraints d’obéir aux lois imposées par les colonisateurs dans la
gestion de leur espace. La lutte du vieux Balla pour conserver son petit
coin sur la plage illustre bien le phénomène de dépossession qui
caractérise l'occupation coloniale. Les indigènes voient d'un très
13
Alioune Badara Seck. Quand lse génies rentraien en colère. Dakar: NEA, p.173.
14
Alioune Badara Seck. Quand les génies rentraient en colère. p.151.
15
Voir Valentin Mudimbe. The Invention of Africa: Gnosis, Philosophy and the Order
of Knowledge: Bloomington: Indiana University Press, 1998, Pp. 1-2.
120 : Autour de la littérature saint-louisienne
mauvais oeil les mutations que subit leur terroir à cause de la présence
des Blancs qu’ils qualifient de « diables » et de « profanateurs »,
Bien des Anciens de Santhi-Kaw adoptaient une attitude réticente figée
vis-à-vis de toutes les nouveautés imposées par ces étrangers considérés
comme des profanateurs qui avaient osé braver les Maîtres des eaux :
Des diables ! Ces toubabs sont des diables d’un autre monde…ils ne
peuvent coexister avec nos génies. (…) Dieu nous préserve de leurs
inventions maléfiques. 16 (C’est moi qui souligne)
Dans Le Discours antillais, Edouard Glissant affirme que,
Toute communauté vit un espace-temps qui est plus ou moins
médiatisé, ... cette proportion singularise le comportement de
chaque membre de la communauté, 'à travers' les épisodes de
l'histoire individuelle et les déterminations psychologiques... si
l'espace-temps n'est pas maîtrisé (c'est-à-dire vécu comme
globalement sécurisant), cet individu-collectivité subit des
formes spécifiques de déséquilibre.17
Le vieux Balla et les habitants de Guet Ndar sont désemparés par la
gestion de leur espace par les Blancs. Ils n'ont aucune maîtrise de leur
milieu. Si le vieux Balla s’illustre par des agissements bizarres c’est
parce qu’il est arraché à sa terre.
La colonisation a joué un grand rôle dans le sentiment de fierté que l’on
peut observer chez certains natifs de Saint-Louis. Le fait que la ville
était l’une des quatre communes et la première capitale de l’AOF a
engendré chez eux un complexe de supériorité envers leurs congénères
et Seck met très bien cet esprit en exergue dans son roman :
16
Badara Seck p 118 [op. cit., 118]
17
Edouard Glissant. Le Discours antillais. Paris: Editions Gallimard, 1997, p.86.
Lifongo VETINDE : 121
Et que si la qualité des premiers citoyens, parce natifs d’une
commune – ma famille en était – nous engonçait encore dans
quelconque complexe de supériorité face à ceux appelés
indigènes, la deuxième guerre et les réformes qui l’avaient suivie
avaient effacé bien de différences entre colonisés18.
A travers l'amitié entre Bouba et Fadel nous apprenons que ce dernier
se réclame l'espace aquatique comme faisant partie de son identité.
Mais Seck tente de minimiser cette différence en nommant ses
protagonistes rats de ville et rats de champs et on constate que Bouba
nage aussi bien que son fidèle compagnon Fadel. Bouba est un enfant
de Djéri.
Dans Nafi la Saint-Louisienne Cheikhou Diakité évoque le passé de
Saint-Louis et attire l'attention du lecteur à la place qu'occupe
l'idéologie coloniale dans la mentalité de certains personnages. Il
dénonce l'attitude d'une femme comme Adja Lisse Gustave Ndiaye qui
vit dans le passé, se croyant toujours au temps des Signares :
Adja Lisse Ndiaye de son vrai nom Marie Louise Jaffrey de la
cendrière était fille et petite fille de mulâtre. La marche
inexorable vers les indépendances avait accentué la déchéance
de ces vieilles familles Saint Louisiennes jadis opulentes. La
grande majorité d’entre elles avait émigré vers d’autres cieux
quand elle ne s’était pas fondue, les mariages aidant dans le noir
creuset du grand chaudron nègre19
18
Alioune Badara Seck. Quand les genies rentraient en colère. Dakar: NEA, 2003,
p.54.
19
Cheikhou Diakite. Nafi ou la Saint-Louisienne. Saint-Louis: Editions Novelles
Lumières, 2010 pp. 64
122 : Autour de la littérature saint-louisienne
Le roman de Diakité est une véritable vitrine des valeurs saint-
louisiennes. Nous apprenons au sujet de ces valeurs à travers sa
discussion sur l’éducation de Tanta Marie Mendy :
Elle qui avait été éduquée dans la pure tradition saint-louisienne,
caractérisée par le respect des convenances la discrétion mais
surtout le sens aigu de l’observation : des notions qui semblent
au prime abord contradictoires. Elle se souvenait des moments
où, confinée au fond d’une pièce, au pied du lit, il lui fallait
sagement s’asseoir des heures entières auprès de sa grande mère
à l’écouter passer sa propre généalogie à celle des autres.
Apprendre à connaître dans les moindres détails tous les secrets
de la famille ; des épisodes les plus sombres aux plus beaux
souvenirs
-Pourquoi telle famille portait tel sobriquet
-Quel lien unissait telle famille à telle autre ?
-Qui était l’esclave de qui ?
-Quel ancêtre avait fait quoi ?
-Qui avait mangé qui ?
Il fallait connaître tout cela et surtout se taire...se taire… savoir
se taire, ne répondre et circonscrire sa réponse qu’en cas
d’attaque avérée car autant on en savait sur les autres autant, ils
en savaient sur vous.
« Ayez conscience sur ce que vous dîtes aux autres mais pensez
surtout à ce qu’on vous retorquera »
C’était là un des aspects majeurs de la pensée saint-louisienne:
le parler succulent20
En plus, comme toutes les petites filles, elle devait maîtriser l’art
culinaire faute de quoi elle serait répudiée « par son mari et devenir la
20
Op. cit. pp. 37-38.
Lifongo VETINDE : 123
risée du quartier » 21 Un autre trait marquant de la vision saint-
louisienne du monde est l’esprit familial : « Le sentiment d’appartenir
à une famille, un groupe, une collectivité distincte est très marqué chez
le saint-louisien. C’est ce qui explique en partie son esprit
clanique… »22 Pape Samba Sow dit Zoumba aussi attire l’attention
du lecteur aux éléments qui constituent la particularité des Saint-
Louisiens dans Les Anges Blessés. En réfléchissant sur ce que sa mère
pense de ses amis, Saga, le protagoniste du roman pense plutôt que
« C'est du Saint-Louis tout cru, j'ai simplement dû agir certains jours
contre les convenances sociales et on m'adresse cette forme de devinette
qui n'est pas du goût de ma mère. Tôt ou tard, en bon saint-louisien,
j’aurai la bonne réponse »23 (C’est moi qui souligne). Il est intéressant
de noter comment le personnage insiste sur la spécificité de son milieu
qui le démarque du reste du pays.
Je vais terminer avec une brève discussion du roman Nini Mulâtresse
du Sénégal d’Abdoulaye Sadji où l’auteur y aborde la problématique
identitaire chez les mulâtres à travers son protagoniste éponyme :
Nini est l’éternel portrait de la mulâtresse qu’elle soit du Sénégal
des Antilles ou des deux Amériques. C’est le portrait de l’être
physiquement et moralement hybride qui, dans l’inconscience de
ses réactions les plus spontanées, cherche toujours à s’élever au-
dessus de la condition qui lui est faite, c'est-à-dire au-dessus
d’une humanité qu’il considère comme inférieure mais à laquelle
un destin le lie inexorablement24.
21
Diakité, p. 38
22
Op. cit. 82
23
Pape Samba Sow Les Anges Blessés. Saint-Louis : Editions Nouvelles Lumières,
2010, p.22.
24
Abdoulaye Sadji Nini mulâtresse du Sénégal Paris: Présence Africaine, 1988, p.7.
124 : Autour de la littérature saint-louisienne
A l’époque coloniale, Saint-Louis était un monde compartimenté et il
n’y avait aucune ambiguité en ce qui concerne l’occupation ou la
fréquentation des espaces divisés selon l'identité raciale de l’individu :
les Blancs, les Mulâtres et les Noirs vivaient dans des mondes à part.
Le Cercle Civil, Cercle Sous-Off et le Saint-Louisien Club 25 Nous
apprenons que « Le monde mulâtre de Saint-Louis constitue un clan, un
milieu aussi fermé que le Cercle Civil »26 Nini garde ses distances avec
la communauté noire et s'identifie avec les Blancs alors qu’elle n’est
pas tout à fait accepté dans leur milieu. Elle procède par une mémoire
sélective pour faire table rase du côté africain de son identité. Elle
déteste sa race au point qu'elle trouve que la demande en mariage de
Mactar, un grand fonctionnaire noir à Saint Louis est une énorme
insulte.
Je trouve que cette lettre est une insulte, un outrage fait à mon
honneur de fille blanche. Ce nègre est un imbécile, un malappris
qui a besoin d’une leçon. Et je la lui donnerai, cette leçon ; je lui
apprendrai à être plus décent et moins hardi ; je lui ferai
comprendre que les peaux blanches ne sont pas pour les
‘bougnouls’ 27
Le fait d’être une descendante d’ancêtres noirs la hante et la traumatise
au point qu’elle a souvent des cauchemars « Nini fait un cauchemar
quand elle rêve d’un Noir » 28 Sadji montre que quoi qu'elle fasse, Nini
ne peut pas échapper à son identité même sur le plan physionomique:
« un petit nez écrasé », des « lèvres fortes » Le problème est qu'une
« identité ne se compartimente pas, elle ne se repartit ni par moitiés ni
25
Abdoulaye Sadji. Nini mulâtresse du Sénégal. Paris: Présence Africaine, 1988, p.56.
26
Sadji. Nini la Mulâtresse, p.94.
27
Sadji, p.73.
28
Sadji, p.73.
Lifongo VETINDE : 125
par tiers, ni par plages cloisonnées » 29 Au début de son essai Les
identités meurtrières l’écrivain franco-libanais, Amin Maalouf, parle de
son appartenance identitaire en ces termes:
Depuis que j'ai quitté le Liban en 1976 pour m'installer en
France, que de fois m'a-t-on demandé, avec les meilleures
intentions au monde, si me sentais « plutôt français » ou « plutôt
libanais. » Je réponds invariablement : L'un et l’autre !" Non par
quelques soucis d'équilibre ou d'équité, mais parce qu'en
répondant différemment, je mentirais. Ce qui fait que je suis
moi-même pas un, ce que je suis à la lisière de deux pays, de
deux ou trois langues, de plusieurs traditions culturelles. C'est
précisément cela qui définit mon identité. Serais-je plus
authentique si je m'amputais d'une partie de moi-même30
L’échec de Nini de se réconcilier avec les racines provient de son refus
d'assumer toutes les composantes de son identité comme le fait Maalouf
ou Henri Lopès. Dans son essai, Ma grand-mère bantoue et mes
ancêtres les Gaulois, Lopès assume son statut contrairement à Nini :
« Je suis fier d’être un SIF, Sans Identité Fixe. De fait je me réclame
non d’une mais de mes trois appartenances. Trois, pour faciliter ma
présentation, car mille serait plus juste »31
Le comportement de Nini était aux antipodes du paysage socio-culturel
où elle évoluait. La ville de Saint-Louis est, depuis ses débuts, marquée
par des brassages et de l’hybridité comme l’a bien affirmé le prof
Sankalé. Elle refuse d’épouser tous les éléments qui ont concouru à
l’élaboration de sa personne. Ce refus la pousse à émigrer en France un
pays où son intégration n’est nullement assurée.
29
Amin Maalouf, p.9.
30
Amin Maalouf. Les Identités Meurtrières. Paris: Editions Grasset, 1998, pp.7-8.
31
Henri Lopès. Ma grande mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois. Paris:
Gallimard, 2003, p.11.
126 : Autour de la littérature saint-louisienne
De toute évidence, Saint-Louis du Sénégal recèle bons nombres
d'éléments qui lui octroient une identité à part qui fait la fierté de ses
natifs et ces éléments occupent une place de choix dans les romans de
la ville. Je me suis attaché à démontrer, à travers les œuvres choisies la
manière dont les écrivains se sont servis de l’histoire, l’espace, la
mémoire et la vision de soi pour tisser le discours sur la problématique
identitaire dans leurs œuvres. En conclusion, je reviens rapidement à la
première partie du titre de cette communication : « Ndar ou Saint-Louis
? » A l’instar de Maalouf parlant de son identité, je dirais les deux car
si je choisissais l’appellation traditionnelle « Ndar » ou le nom colonial
« Saint-Louis » j’'amputerais l'espace saint-louisien d'un pan de son
patrimoine faisant ainsi un grand tort à l’identité métisse de la ville.
Edris MAKWARD : 127
L’Amour à la Saint-Louisienne. Un itinéraire: Saint-Louis - Louga -Dakar
et retour
(Edris MAKWARD1)
Ousmane Socé Diop et Abdoulaye Sadji sont deux écrivains de la
génération de l’entre - deux guerres, natifs de la ville de Rufisque mais
ayant tous les deux, des attaches intimes avec la ville de Saint-Louis-
du-Sénégal.
“Karim, roman sénégalais” paru en 1935 et “Maïmouna, la petite fille
noire” paru en 1953, à presque 2 décennies d’écart, traitent cependant
de la même période, dans l’histoire des transformations profondes des
moeurs africaines au contact de l’Occident.
“Karim”, c’est l’histoire d’un jeune sénégalais, un Saint-Louisien,
sensible aux traditions et aux moeurs d’antan symbolisés par l’habit
traditionnel, le beau boubou, le fez, les babouches et les “gestes” de
“grand seigneur” envers la belle Marième. La rencontre dans la ville
de Diourbel avec la ferveur du Mouridisme naissant de Cheikh
Ahmadou Bamba le fondateur, le confirme dans sa méfiance envers
cette “européanisation” immédiate que prônaient ses cousins dakarois,
“l’instituteur et le bachelier”. Ces 2 personnages fictifs sont, en fait,
l’incarnation d’une certaine France-Afrique qui circulait entre Paris et
les capitales de l’Union française, à la fin de la deuxième guerre
mondiale.
“Maïmouna” : c’est un autre itinéraire, un ‘voyage’ résumé par le
souvenir de son séjour dans la grande métropole de Dakar : “Un
1
Professeur émérite, University of Wisconsin-Madison, USA.
128 : Autour de la littérature saint-louisienne
souvenir de pierre, froid, imposant. Un monde étriqué, ne permettant
aucune détente du corps et de l’esprit…”
Ces deux textes peuvent nous paraître parfois d’un autre âge par
le style, peut-être plus dans le cas de Socé Diop que dans celui de Sadji.
Ils restent cependant très attachants par leur évocation du processus de
la déculturation tel qu’il pouvait être vécu par des personnages réels de
l’époque.
Dans sa préface à l’édition de 1948 aux Nouvelles Editions
Latines du roman d’Ousmane Socé Diop, Robert Delavignette,
Gouverneur de l’A.O.F. , nous laisse quelques lignes très évocatrices
sur la complexité et la diversité de notre continent, et ses mots sont
empruntés à un grand “Africaniste”- de l’époque, quand ce terme
n’était pas encore dans le vocabulaire, le Professeur Théodore Monod,
premier Directeur de l’IFAN, ou Institut français d’Afrique noire,
devenu depuis les indépendances, Institut fondamental d’Afrique noire.
La citation commence par une intérrogation :
A la surface de l’énorme continent se succèdent, du désert à la
forêt, de la mangrove aux glaciers, une riche diversité de milieux
physiques…Quant à l’homme, bien loin d’être partout identique,
il présente des types physiques très variés – quoi de commun
entre un Négrille et un Peul, entre un Bushman et un Ouolof ? Le
Noir n’est pas un homme sans passé, il n’est pas tombé d’un
arbre avant-hier. L’Afrique est littéralement de vestiges
préhistoriques et certains se demandent même depuis peu si elle
n’aurait pas, contrairement à l’opinion courante, vu naître
l’homme proprement dit… ([Link]. p.9)
Lisez ci-dessus, “Koi Koi”, qui est le nom que se donnent les membres
de cette communauté d’Afrique australe, à la place de cette appellation
pleine de sous-entendus désobligeants… Cette référence à “l’homme
noir sans passé” qui serait “tombé d’un arbre” nous ramène à ce
qu’affirmait le grand philosophe Allemand du XIXe siècle, Hegel
Edris MAKWARD : 129
(1770-1831) dans un livre important intitulé : “Philosophie de
l’Histoire” que “L’Afrique n’avait ni histoire, ni religion à proprement
parler”, seulement, “Le culte des ancêtres et la croyance à l’existence
des fantômes”. Et pire que Hegel il y avait évidemment Immanuel
Kant, un autre grand philosophe allemand qui proclamait, bien avant
Hitler, que “La nature n’a doté le nègre d’Afrique d’aucun sentiment
qui s’élève au-dessus de la niaiserie.”
Mais nous avons heureusement l’ethnologue Allemand Leo Frobenius
qui conquit l’admiration inconditionnelle des grands prêtres du
Mouvement de la Négritude, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire,
Léon Damas, et bien d’autres membres du groupe de l’Etudiant noir,
quand il déclara, avec certitude, même avant d’avoir mis les pieds sur
le sol Africain, que l Afrique “était riche de civilisations, de cultures et
de pratiques artistiques et religieuses diversifiées, et d’une rare
complexité.”
Pendant ses années d’études dans la région parisienne, à Maisons
Alfort, Socé Diop participa aux activités du groupe de l’Etudiant noir
et du Mouvement de La Négritude. Il fréquenta les écrivains et
intellectuels Africain-Américains de passage à Paris dont Mercer Cook,
professeur de Français à l’historique Howard University de
Washington. Ainsi son deuxième roman Mirages de Paris porte la
marque reconnaissable du Mouvement de la Harlem Renaissance des
années 1920, 1930, et en particulier l’influence du roman Banjo de
Claude McKay, un classique de cette riche période de créativité
littéraire et artistique, nous présente son héros, Karim Guèye, un natif
de Saint-Louis, donc “un citoyen d’une des quatre communes de plein
exercice :
“Karim entrait dans sa vingt-deuxième année ; un grand garçon, noir
tabac, bien découplé ; les yeux marrons, une broussaille de cheveux
130 : Autour de la littérature saint-louisienne
courts, en vrille, entassés les uns sur les autres ; un sourire paré de fines
dents nacrées”.
“Karim”, c’est l’histoire de l’amour à la Saint-Louisienne, dans les
villes du Sénégal à l’époque coloniale, dans les années 1920, 1930. Le
rôle néfaste de l’argent est mis en évidence dans les joutes et les rivalités
entre les amants de la belle Marième. On dépense au-dessus de ses
moyens, pour gagner le coeur de la bien-aimée, on chante au son de
la kora, ou du Xalam, un instrument traditionnel Wolof que l’auteur
appelle parfois, Guitare ; on danse au rythme effréné du tam-tam.
Le roman est plein de références et d’allusions aux joutes oratoires
d’antan lors des visites nocturnes à la belle de son choix, en compagnie
d’amis sûrs et fidèles, et bien sûr, de griots, dialis, joueurs de Xalam,
de koras et de chanteurs et chanteuses :
“Ses compagnons habituels, comme toujours, devaient servir
d’‘état-major’.
A la maison, il endossa son plus beau boubou, s’arma ensuite de
son diali, de griots réputés bons-chanteurs et beaux-diseurs.
C’était un soir velouté d’un doux clair de lune. Les boubous
blancs bien parfumés faisaient un grand et bel effet.
Chez Marième, ils occupèrent lits, nattes, fauteuils.
Et l’attente dans une attitude de défi : les ‘dialis’ emplissaient le
salon d’une musique, non plus tendre, mais héroïque,
entraînante, celle des jours de bataille !
Marième attendait, anxieuse, encerclée par les amis de Karim.
Elle avait désobéi à sa maman qui avait recommandé de se mettre
sur une chaise en signe de neutralité.
Badara [le rival de Karim Guèye pour les beaux yeux de la
ravissante jeune femme] apparut, escorté de son ‘état-
major’composé aussi de griots, amis et dialis.
Edris MAKWARD : 131
En voyant Marie, dissimulée au milieu de ses rivaux, un éclair
de mécontentement rendit son regard furieux.”
Naturellement, dans un roman dont l’auteur également connu pour ses
“Contes et légendes d’Afrique noire”, on devait s’attendre à trouver
maints examples de la sagesse traditionnelle africaine. Nous avons
ainsi des proverbes du terroir, cités en Wolof, et aussi en Français : ”Ku
dem ci dek bu nep di fece ben tank, nga fece bena tank”. La traduction
est donnée en Français en note en bas de la page :
“ Dans un pays où l’on danse sur un seul pied, le visiteur doit
danser sur un seul pied”. Et il en donne le sens profond : “Il faut
savoir faire comme tout le monde”. Pour ma part, je disais à ma
fille Binta Mireille, alors adolescente : “Si tu es une vraie bonne
danseuse, même en dansant sur un seul pied, tu auras
l’admiration de tous”.
Comme la vie devenait difficile pour Karim et certains de ses
compagnons, financièrement et personnellement, il décida, avec
deux de ses compagnons d’aller chercher fortune dans la grande
ville de Dakar, “un prolongement de la métropole”, nous dit
l’auteur : “ Là-bas, on ne les connaissait pas ; de la belle ils
pourraient faire des économies ; ils reviendraient à Saint-Louis,
épouser la jeune fille de leur rêve !”.
A Dakar, il y aura de nouveaux amours, il y aura la belle
Aminata, et Marie N’Diaye la catholique de Gorée.
Finalement, ce sera le retour à Saint-Louis, et les adieux à “Marie
N’Diaye, les goumbés au son de l’accordéon et de la mandoline,
rythmés par le tam-tam des “assicots”-sortes de tambourines.
Adieu à Aminata, les griseries de l’encens, l’imprévoyante
générosité dans le cadre prestigieux des Khalams !
Adieu Assane, Samba, Abdoulaye, compagnons de jeunesse !
Adieu la vie fantaisiste, sans souci du lendemain !
132 : Autour de la littérature saint-louisienne
Le roman Maimouna d’Abdoulaye Sadji, est l’histoire d’une jeune fille
de ce qu’était alors le petit bourg de Louga. L’auteur nous la présente
comme
La fille des homes” qui “portait en puissance une énorme
hérédité faite de tristesse sans causes et de faiblesse sans raisons.
Encore petite, fille à peine nubile, la voilà qui entrait de plain
pied dans la pénible voie où il faut se défendre contre ses propres
défaillances. Elle devenait consciente, c’est-à-dire malheureuse.
Le calcul, à présent, se mêlait à ses moindres actes. Elle
réfléchissait, interprétait, opposait froidement. L’harmonie
universelle qui régnait entre les êtres et les choses, les insectes,
et la poussière, le vent et les cailloux, cessait brusquement, pour
faire place à une vision plus nette, plus concrète du monde.
Souvent, elle se surprenait à méditer pour des riens. Assez
souvent aussi, elle devenait triste sans comprendre pourquoi.
Alors la plus petite bagatelle choquait son amour-propre et
déclenchait sa mauvaise humeur. Elle sentait que quelque chose
craquait dans son petit corps, quelque chose d’irrésistible…
Puis, un beau jour, son esprit retrouvait toute sa sérénité, son
cœur s’emplissait d’un amour très vague et de houleuses
chansons, Elle redevenait la Maimouna de la prime-enfance,
insouciante, spontanée, douce. Alors, une inspiration la
soulevait tout entière et elle passait la matinée à fredonner ou à
psalmodier des mélopées de lutte ou des cantiques de mariage.”
(Op. Cit. p. 44).
Comme dans le roman de Socé Diop, l’influence de l’argent dans les
relations humaines, est souvent néfaste, et pour Maimouna, l’issue sera
tragique :
“Oui. Deux fantômes menaçaient la belle destinée de la fille de
Yaye
Daro. L’un et l’autre étaient l’incarnation des deux principaux
sentiments qui mènent le monde : amour et convoitise. Amour
exorbitant, monstre tapi dans l’ombre, sacrifiant honneur,
dignité, argent à sa réalisation totale et égoiste. Mirage de
l’agent et des clinquants, superstition de la mode plus changeante
qu’un caméléon et rite nouveaux de la vie moderne” (Op. Cit. p.
121).
Edris MAKWARD : 133
Maimouna est donc bien, aux yeux d’Abdoulaye Sadji, “ la grande
vaincue de la Vie, qui l’avait bafouée d’un bout à l’autre. Bafouée,
vilipendée…Elle n’avait pas su dominer la Vie, lui faire donner ce
qu’elle avait promis, la mettre au pas…” ([Link]. p. 246).
134 : Autour de la littérature saint-louisienne
A PROPOS DE L’EDITEUR DE CE NUMERO
Originaire du Cameroun, Lifongo Vetindé est actuellement professeur
tituleur dans le Département d’études françaises et francophones à
Lawrence University aux Etats-Unis où il enseigne, la littérature, le
cinéma et les cultures d’Afrique francophones. Il a enseigné dans la
section Anglais de l’Université Gaston Berger pendant l’année
académique 2012/2013 dans le cadre du programme Fulbright du
département d’Etat américain. Au cours de son séjour dans notre
université, il a enseigné des cours de civilisations américaines et un
cours de littérature comparée (sur les auteurs noirs Américains et Saint-
Louisiens) tout en menant des recherches sur la littérature saint-
louisienne sur laquelle il projette publier un livre.
Le professeur Vetindé a publié de nombreux articles dans des revues
telles que The French Review, Ufahuma, Journal Matatu, et GELL. Il
a édité un ouvrage collectif, Ousmane Sembène and the Politics of
Culture, une anthologie d’articles critiques sur l’oeuvre d’Ousmane
Sembène, chez Lexington Books en 2015. Son prochain ouvrage
collectif, African Cultural Production and the Rhetoric of Humanism
sera publié chez Lexington Books sous peu.
Note de lecture : 135
NOTE DE LECTURE
Au-dessus des dunes1 de Louis CAMARA
(Lifongo VETINDE)
Lauréat du Grand prix pour les lettres du Président de la République du
Sénégal, Louis Camara qui a à son actif de nombreux contes et
nouvelles à succès signe avec Au-dessus des dunes son premier roman,
un récit unique en son genre dans le paysage littéraire d'Afrique
francophone. A l’exception de Temps de chien (Le Serpent à Plumes,
2001) du romancier camerounais Patrice Nganang, il n'y a pas d’autre
roman en littérature francophone ayant pour narrateur un chien. C'est
donc un choix narratif rare, et même osé, que fait M. Camara dans ce
roman.
Le récit s'ouvre avec une description du domaine du chien sis à Guet-
Ndar, le village des pêcheurs à Saint-Louis du Sénégal où l’histoire se
déroule. Nestor, le chien-narrateur, raconte ses quatre vies antérieures
parmi la race humaine au cours desquelles il souffre atrocement entre
les mains de ses différents propriétaires au point que ne pouvant plus
supporter la maltraitance dont il est victime, décide de mettre fin à ses
jours en se jetant devant une voiture en pleine course. Il échappe,
miraculeusement, à la mort grâce à la dextérité du chauffeur. Cette
tentative de suicide ratée lui ouvre la porte à une nouvelle vie de
bonheur avec son nouveau maitre.
Nestor n'est pas un chien comme les autres car il est habité par l'esprit
d'un grand écrivain assassiné à cause de ses écrits d'où sa capacité de
comprendre et parler le langage des êtres humains. Il est non seulement
un narrateur de grande classe mais aussi un observateur averti de la
1
Camara, Louis. Au-dessus des dunes. Dakar : Les Editions et Diffusion Athéna, 2014, 242
pages, ISBN 978-2-37132-004-8, 242.
136 : Autour de la littérature saint-louisienne
société humaine dont il dresse un tableau sombre tout en revalorisant le
statut des quadruplets foulé au pied par les humains.
Nous assistons à un véritable renversement du regard car, comme dans
les fables d'Esope ou de La Fontaine, le chien dit des vérités crues au
sujet des hommes qu’il trouve malfaisants, hypocrites, violents, cruels
et ingrats de surcroît envers la race canine qui leur rend de grands
services. Nestor déplore le fait qu'ils ignorent la vraie nature des chiens
qui éprouvent des émotions comme nous. Il place les chiens au dessus
des hommes : « Plus je connais les hommes et plus j'admire les chiens ».
Suite à un épisode de l’extermination des chiens, il déclare avoir
« ...vraiment compris à quel point l'homme pouvait être une créature
malfaisante, aussi bien pour les animaux que pour sa propre espèce ».
L’auteur semble bien connaître non seulement les espèces des chiens et
leur monde mais aussi leur psychologie. Nestor ne hait pas les hommes
(il affiche un amour indéfectible pour son maître), il est tout simplement
ahuri par le comportement de certaines personnes envers son espèce.
M. Camara convoque presque tous les thèmes qui lui sont chers dans ce
livre : la critique de la dépigmentation, la corruption, le dogmatisme
religieux, les agissements des soi-disant hommes de Dieu, la
prostitution, l’hypocrisie et le paraître pour ne citer que ceux-là. Bref,
il passe au crible les travers de la société saint-louisienne. Les
romanciers de Saint Louis vouent un grand amour pour leur ville et M.
Camara ne déroge pas à cette tendance que le maître de Nestor «
appelait avec humour la "Ndârolatrie."
Il est fort à parier qu’après la lecture de ce roman même ceux qui
n'appartiennent pas au cercle des amis des chiens auront un autre regard
sur l’animal. Parsemé d’anecdotes et des faits divers, Au-dessus des
dunes, un récit aux allures d’une fable, interroge l'état de la société
humaine ainsi que les relations entre les hommes et les animaux surtout
les chiens. Dans ce renversement spectaculaire du regard le chien de M.
Camara dresse un tableau peu reluisant de l'espèce humaine.
Note de lecture : 137
En opérant ce renversement du regard, le dessein de M. Camara ne
serait-il pas de nous inviter à bien peser les actes que nous posons
quotidiennement dans nos sociétés ? En tout cas, nous avons intérêt à
le faire car même les chiens nous jugent.
Lifongo VETINDE
Lawrence University
Instructions aux auteurs d’articles : 139
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BETI, Mongo. Ville cruelle. Paris : Présence Africaine 16, 1954.
MOURALIS, Bernard. “Mongo Beti et la modernité. dans Stephen H.
ARNOLD (dir.), Critical Perspectives on Mongo Beti. Colorado
Springs: Three Continents Press, 1998, p. 367-376.
AWOUMA, Joseph-Marie. « Le mythe de l’âge, symbole de la sagesse
dans la société et la littérature africaines ». In : Thomas Melone (sous
la direction de). Mélanges africains, E.R.L.A.C. Yaoundé : Éditions
Pédagogiques Africaines, p.173-188
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relire votre texte.
TABLEAUX ET SCHÉMAS
Si l’on doit introduire des tableaux, essayer de les faire tenir dans la
justification (115 X 200 mm).
Les schémas seront placés dans des zones de dessin afin d’éviter leur
dissociation.
Instructions aux auteurs d’articles : 141
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Le numéro de revue sera envoyé aux auteurs non-adhérents contre l’envoi au
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