Retrouver ce titre sur Numilog.
com
Retrouver ce titre sur Numilog.com
HÉLÉNA BLAVATSKY
LES SEPT ESPRITS
DE LA RÉVOLTE
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Jean-Michel Thibaux
HÉLÉNA BLAVATSKY
LES SEPT ESPRITS
DE LA RÉVOLTE
Edition°1
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Du même auteur
Les Âmes brûlantes, Olivier Orban, 1983.
Les Cités barbares, Olivier Orban, 1984.
Programme MZ, Jean-Claude Lattès, 1985.
Les Tentations de l'abbé Saunière, Olivier Orban, 1986.
L'Or du diable, Olivier Orban, 1987.
Le Bal des banquiers, Robert Laffont, 1988.
Psywar, Olivier Orban, 1989.
La Cantatrice, Olivier Orban, 1990.
© Édition°1Paris, 1992.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Les courbes fléchées figurant sur ce planisphère indiquent
l'incroyable périple accompli par Héléna Blavatsky.
Les cartes suivantes (Europe/Égypte; États-Unis; Asie)
montrent de manière détaillée quelles en furent les étapes.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Retrouver ce titre sur Numilog.com
LA SEDMITCHKA
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Russie, été 1831...
Les rues d'Ekatérinoslav sont jonchées de cadavres et de
véhicules abandonnés. Le cocher peste, jure, invoque tous les
saints et fouette ses chevaux, mais les obstacles se multi-
plient. Il a peur. Il s'est recouvert le visage de chiffons pour
ne pas respirer les miasmes. Par moments, la main qui tient
le fouet se porte au cœur, là où sont accrochées les médailles
bénites qui le protègent du mal : le choléra.
- Place! Place!
Personne ne se soucie de ses cris, ni de sa passagère, une
jeune princesse de six ans comme il en existe des milliers
entre le Dniepr et le Don. Mais celle-ci va devenir la mar-
raine d'une autre princesse; et c'est pour cela qu'il traverse
la ville maudite, livrée aux pillages et aux lamentations.
Dans la berline hermétiquement close, le visage collé à la
vitre, la petite Sonia est fascinée par la fête macabre. Rien
ne saurait l'en détourner, pas même la voix gutturale de sa
préceptrice allemande :
- Restez assise, mademoiselle! Ne regardez plus ces hor-
reurs, sinon vous ne serez pas pure pour le baptême de votre
nièce. Vous allez devenir marraine, ne l'oubliez pas!
Pourquoi n'a-t-elle pas ajouté «marraine de l'enfant du
malheur »? se demande Sonia. Tous les serviteurs nomment
ainsi ce bébé, né cinq jours plus tôt, dans la nuit du 30 au
31juillet qui est, selon les croyances populaires russes, la
Retrouver ce titre sur Numilog.com
nuit la plus maléfique de l'année. Les plus superstitieux
affublent la pauvre petite Héléna Pétrovna von Hahn d'un
surnom magique : la Sedmitchka.
C'est joli, la Sedmitchka, se dit Sonia. Mais elle est trop
jeune pour connaître la signification d'un tel surnom. Si elle
avait le droit d'écouter les serfs, à la veillée, elle apprendrait
que ce mot est plus vieux que le monde, que les dix lettres
qui le composent cachent de noirs secrets. Il évoque l'esprit
des Grands Anciens, des sept révoltés qui furent autrefois
enchaînés sous terre et dans l'espace par les premiers dieux.
C'est ce que murmurent les paysans lorsque les maîtres sont
absents; c'est ce que chuchotent les femmes en se signant.
En ces moments tragiques qui frappent la Sainte Russie, la
Sedmitchka, «celle qui est possédée par les sept esprits de la
révolte », appartient déjà à la légende populaire.
- Couchez-vous sur la banquette! ordonne la préceptrice.
- Non! Je vais froisser ma robe.
- Vous serez punie dès notre retour au château.
Sonia hausse les épaules. Punie, comme ce mot paraît
dérisoire! Que représentent dix coups de badine sur les
fesses face au châtiment divin qu'elle voit se manifester
alentour?
Àla lueur des torches portées par les serfs, elle distingue
les visages grimaçants des morts jetés en tas sur les char-
rettes, les cercueils aux flancs frappés de croix dorées, épar-
pillés devant les maisons condamnées, les moribonds vomis-
sants, l'éclair des sabres et des baïonnettes et le sang des
pillards répandu sur le sol.
- Ce n'est pas toi, Héléna, ma gentille Sedmitchka, qui
est responsable de cela, murmure-t-elle en se signant.
- Que marmonnez-vous?
- Je prie pour ces malheureux.
- Ils n'ont que ce qu'ils méritent!
- La princesse Dolgorouky, le méritait-elle? crie avec
véhémence Sonia.
- Non... non... bien sûr que non.
Lorsque la princesse Dolgorouky, première dame d'Ekaté-
rinoslav et grand-mère de la future baptisée, a été atteinte
Retrouver ce titre sur Numilog.com
par la terrible maladie, puis emportée par une syncope,
Sonia a vu le moment où tout était condamné à périr dans
l'infection générale, où elle serait elle-même contrainte de
quitter la ville avec ses parents et de l'abandonner peut-être
pour toujours à la pourriture et au venin.
- Allez! hue! crie le cocher d'une voix un peu plus
enthousiaste.
Ils arrivent sur l'esplanade du palais où les hussards du
père de Sonia assurent l'ordre et où des moines en prière
semblent dresser une barrière mystique. Tout a été mis en
œuvre pour protéger Héléna Pétrovna von Hahn, la Sed-
mitchka, née avant terme, au cœur du fléau.
- Tenez-vous droite, mademoiselle Sonia, on vous
observe... Voici vos parents, dit la préceptrice en bombant le
torse.
Partis plus tôt pour aider Mmevon Hahn à préparer le
baptême, le prince et la princesse attendent leur fille en haut
d'un escalier de marbre. Tout le palais est illuminé. Les
lustres chargés de bougies sont allumés et les valets habillés
de bleu et d'argent portent de lourds candélabres. Ils sont
plus de cent à former une haie d'honneur pour les invités qui
arrivent. Sonia et ses parents rejoignent les nombreux nobles
massés dans une vaste salle d'apparat transformée en cha-
pelle pour la circonstance. La jeune princesse peut mettre
des noms et des titres sur tous les survivants; elle a un soupir
de déception en reconnaissant la silhouette sombre de
Bardeïev, homme détesté de son père et de tous ceux qui
craignent la police secrète du tsar Nicolas I Tour à tour,
des fronts ceints de diadèmes et des têtes dégarnies
s'inclinent devant la maîtresse des lieux : Hélène Fadeev von
Hahn, la mère de la future baptisée, la première femme écri-
vain de Russie; elle n'a que seize ans et elle vient de publier
son deuxième roman.
À la vue de Sonia, son visage très pâle s'éclaire d'un sou-
rire. Elle a une caresse pour la fillette et dit :
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Voici la plus jeune des tantes de ma fille. Merci de
l'avoir emmenée, ajoute-t-elle en s'adressant à ses parents.
- Est-il vrai que je suis marraine? demande Sonia.
- Oui, répond Hélène, tu vas l'être, avec les comtesses
Vorotynski et Menchikov, le conseiller Bardeïev, le comte
Kouzmitch et l'aide de camp de mon époux, le capitaine
Aksakov.
Aunomde Bardeïev, Sonia a tressailli, mais la main ferme
de son père sur son épaule l'a contrainte à ne pas répliquer.
- Avez-vous des nouvelles du colonel von Hahn?
demande-t-il.
- J'ai appris qu'il était sous les murs de Varsovie.
Que d'implications derrière cette petite phrase. Tous ici
ont un parent à la guerre. Le malheur ajoute au malheur. En
ces temps de peine et d'effroi, il a fallu que les Polonais se
révoltent contre l'autorité du tsar via son représentant, le
grand-duc Constantin, vice-roi de Pologne et commandant en
chef des troupes du royaume. L'insurrection a éclaté il y a
huit mois. Varsovie s'est réveillée, le 5décembre 1830, au cri
de «Vive la liberté !». Et ce cri affreux, tant redouté par
Nicolas I a été repris par les intellectuels de Moscou.
L'empire allait-il éclater alors que son glorieux chef, le
maître de toutes les Russies, venait de gagner la guerre
contre les Turcs*? Nicolas s'est juré d'écraser la révolte
dans le sang. La destitution du roi de France Charles X a
porté un rude coup au principe de légitimité et aux idées
contre-révolutionnaires de Metternich et de Nesselrode. Une
Europe nouvelle et libérale est en train de naître, mais il ne
sera pas dit que la Pologne en fera partie. Nicolas a lancé la
machine de guerre russe à travers les tourbières et les forêts
chères aux Polanes **.
En ce moment, le canon tonne au-dessus des régiments
russes de Paskévitch. Cent mille hommes maudissent le nom
du dictateur polonais Krukowiecki en chargeant, sabre au
* LaguerrecontrelesTurcss'est terminéeparlapaixd'Andrinoplele
2septembre 1829.
** Dunomdela tribu qui s'imposa, auIXsiècle, sousla conduite du
légendaire Piast.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
clair. Des rangs entiers de soldats sont hachés par la
mitraille. Les baïonnettes trouent les cuirasses des dragons.
Chevaux et cavaliers s'effondrent. Et peut-être, parmi eux, le
colonel von Hahn. Hélène ferme les yeux et tente de répri-
mer son angoisse.
L'arrivée du vénérable protopope et de ses coadjuteurs
met un terme à ses visions d'horreur. Un vide se fait autour
du prêtre dont la barbe s'étale généreusement. Sonia
découvre alors le bébé porté par la nourrice, petite chose
vêtue de blanc, dont le visage minuscule et froissé émerge à
peine d'une guirlande de rubans mauves. À la vue de la
petite Héléna Pétrovna, beaucoup se signent et prient. Sonia
se dresse sur la pointe des pieds et se demande si le petit être
respire encore. Elle n'a pas le temps de voir tressaillir sa fil-
leule; un prêtre à la robe dorée et aux longs cheveux blonds
lui met un gros cierge entre les mains et la conduit vers le
centre de la pièce où le père entame les prières.
Limpides, les yeux bleus du protopope se posent parfois
sur Sonia. Son regard semble déchirer le voile qui sépare le
mondedes mortels de celui des cieux. Sa voix agit comme un
baume, la berce, la transporte au creux d'un rêve. Elle ne
voit plus rien, ne comprend guère plus. Parfois quelques
paroles fragmentaires, des impressions fugitives lui resti-
tuent, fugitivement, le monde extérieur.
- Sonia...
Quelqu'un la secoue; c'est le conseiller Bardeïev. Elle se
redresse fièrement, se sentant soudain en point de mire. Elle
aperçoit le visage des officiants levé vers les christs crucifiés
et glorifiés, vers les saints aux yeux ardents, vers les murs où
une myriade d'icônes d'or et d'argent ont été accrochées par
des mains pieuses... Ona dévêtu le nouveau-né. Le vénérable
protopope procède à l'immersion du corps blanc et frêle. Les
cris du bébé rassurent la fillette qui doit maintenant jouer
son rôle de marraine. Comme le conseiller Bardeïev, elle
renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres en crachant
trois fois à la face du prince des ténèbres avant de rejoindre
sa place, face au protopope.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Le rite se poursuit. L'effet insidieux de la chaleur et des
prières entraînent à nouveau Sonia vers les songes. Elles sent
la fatigue dans ses jambes. Nul ne fait plus attention à elle.
Elle s'assied sur le sol et écoute vaguement les chants,
jusqu'à ce que ses paupières se ferment et que le cierge
lourd, lisse et mou glisse dans ses mains moites.
- Seigneur! Protégez-nous!
- Au feu!
Sonia ouvre soudain les yeux. Un cri s'étrangle dans sa
gorge. Devant elle monte un rideau de flammes. Le cierge
qu'elle a laissé tomber a mis le feu à la robe du prêtre.
- De l'eau!
- À moi!
Le vénérable hurle. Le cercle des fidèles s'élargit et
regarde, fasciné, cette vieille poupée chamarrée qui grille, se
tord et tend les bras vers le crucifix. Son hurlement monte
d'un ton, accompagne la douleur et le grésillement des
jambes. En quelques secondes, les flammes gagnent la cha-
suble, courent sur le velours, mangent la soie, sautent l'entre-
lacs des fils d'or et partent à l'assaut du visage terrifié. La
barbe s'embrase.
- Sauvez-le! crie la comtesse Menchikov.
Le cercle se brise. Les diacres qui se portent au secours de
leur père et tentent d'étouffer les flammes avec leurs mains
sont à leur tour transformés en torches vivantes. C'est l'affo-
lement général, la retraite à coups de poing. Sonia se sent
saisie à la taille et soulevée. Le conseiller Bardeïev l'emporte
au-dessus de la mêlée, à travers la fumée. Elle a juste le
temps d'apercevoir la petite Sedmitchka entre les bras de la
nourrice qui se rue vers l'extérieur. Et quelqu'un crie ces
mots qu'elle n'oubliera jamais :
- Ce nouveau-né est maudit! Protège-nous Seigneur!
Les mois ont passé, mais à Ekatérinoslav on se souvient
toujours du feu envoyé par Satan lors du baptême.
- C'est la Sedmitchka? demande d'une voix effrayée la
Retrouver ce titre sur Numilog.com
vieille lingère attachée à la maison des Dolgorouky von Hahn
depuis la fin de l'épidémie.
- Oui, répond sourdement Galina, la nourrice, en mon-
trant le paquet qu'elle tient contre sa poitrine.
La Sedmitchka, l'enfant habité par les sept esprits de la
révolte, celle qui est née de la volonté des Grands Anciens,
Héléna Pétrovna von Hahn lui fait peur. A-t-on déjà vu un
bébé avec de tels yeux gris? Galina se dit parfois que ce
regard glacé n'appartient pas à ce monde.
Après avoirjeté un coup d'œil inquiet sur la frimousse rose
prisonnière des dentelles, la lingère noue ses mains parchemi-
nées et se met à implorer le saint de son village.
- Ce n'est pas le moment, souffle Galina. As-tu l'eau
bénite?
La vieille hoche la tête et montre la gourde suspendue à la
ceinture de chanvre qui lui enserre la taille. Quelque part à
l'étage de la grande bâtisse, une pendule égrène ses dix
coups, troublant le silence. Les deux femmes tressaillent et
se rencognent. Elles restent figées une minute ou deux, guet-
tant les moindres bruits, essayant de percer les mystères de
cette nuit sans lune qui précède l'un des jours maudits de
l'année, le 30 mars.
Des ombres glissent vers elles. Ce sont les serfs, les valets,
les humbles et les pauvres attachés à la maison des Dolgo-
rouky von Hahn. Galina leur adresse une exhortation émue.
Des chuchotements courent, on se pousse du coude, on
regarde Héléna, puis Galina qui s'impatiente.
- Nous devons commencer. Après minuit il sera trop tard.
- Nous d'abord, s'enhardit la vieille servante en présen-
tant la gourde.
Elle retire le bouchon du récipient et verse quelques
gouttes de liquide sur la main d'Héléna, puis s'agenouille.
Guidant les doigts du bébé, Galina bénit le front décrépit.
La face usée devient radieuse lorsque la nourrice prononce
les mots protecteurs. Aussitôt la valetaille et les moujiks,
avides de miracles, tombent à genoux et tendent leurs têtes
vers la menotte du bébé.
- Protège-nous, Héléna.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Éloigne le Domovoy de nos isbas, petite Sedmitchka.
Superstitieux, ils se souviennent du vénérable grillé par le
diable, mais ils savent aussi que la Sedmitchka, née au cœur
d'une nuit maléfique, possède le pouvoir d'éloigner ses sem-
blables - les démons et les sorcières. Après cette première
bénédiction, tout le groupe, Galina et le bébé en tête, se
dirige vers les étables à la lueur d'un flambeau. Les reflets
orangés de la flamme vacillent sur les croupes des animaux.
Se servant toujours de la main d'Héléna, Galina répète son
opération sur les bêtes, le fourrage et les charpentes. Des
mots étranges aux sons rauques sortent de ses lèvres. Tous
surveillent les yeux des bœufs et des chevaux, l'esprit habité
de visions délirantes. Lesjambes flageolantes, ils repartent à
reculons.
- Au tour des caves maintenant, dit Galina en entraînant
sa troupe.
Après les caves, ils se rendent aux cuisines, dans les salles
d'armes, les salons, puis se contentent de bénir les portes des
chambres derrière lesquelles dorment les maîtres.
- Veille sur ta maman, Héléna, dit une dernière fois la
nourrice en aspergeant le seuil des appartements de
Mmevon Hahn. Veille bien sur elle, et sois aussi bonne
avec nous...
Retrouver ce titre sur Numilog.com
ÀEkatérinoslav, la légende court. Elle gagne les faubourgs
et les campagnes environnantes :au palais des Dolgoroukyvit
une fillette de sept ans qui parle à des êtres invisibles et
commande les fantômes.
Malgré sonjeune âge, Héléna n'ignore rien decesbruits. Ce
que les adultes appellent prodiges lui semble tout naturel.
Dans ses pérégrinations nocturnes, elle rencontre souvent des
gens que personne n'a jamais vus, des hommes et des femmes
qui n'appartiennent pas à ce monde. Ce sont ses amis. Ils lui
racontent des histoires extraordinaires qu'elle répète à sa
nourrice et aux servantes apeurées.
- Le vieil homme m'a conduite dans la forêt bleue, dit-elle
à Galina.
- Je ne veux rien savoir! Rien, tu entends!
Elle remonte les draps sur le visage d'Héléna dont les yeux
pâles la sondentjusqu'au tréfonds. Elle déteste cevieil homme
qui hante les rêves de sa protégée.
Héléna se libère et sourit.
- Tu ne me crois pas!
- Si... si, répond la nourrice qui redoute ses colères.
- Il yavait un animal à longs poils, avec le regard acéré de
ceux qui ont faim. Ses pattes crochues étaient repliées et sa
tête plate tournait d'un côté et del'autre à la recherche d'une
proie...
- Assez!
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Galina quitte le rebord du lit oùelle était assise et s'enfuit
d'un pas claudicant. Elle voudrait aller plus vite, mais son
poids la gêne dans ses mouvements. Arrive alors ce qu'elle
redoutait. Hélénabondithorsdulit et s'interposeentreelle et
la porte.
- Il a ouvert sa mâchoire et j'ai vu ses dents pointues.
- Par le Seigneur! Vas-tu te taire!
- Que se passe-t-il ici?
Héléna se retourne brusquement. Son père la contemple
avec sévérité. Il est impressionnant dans sa tenue de colonel,
avec son air martial de hussard, ses moustaches et sa barbe
couvertes depoussière après le galop qu'il s'impose à chaque
aube.
- Mademoiselle von Hahn, j'attends une réponse!
- C'est de mafaute, monmaître, pleurniche Galina en se
jetant à genoux.
- Relève-toi... Je sais bien ce qu'il en est : elle t'a encore
effrayée avec ses histoires de fantômes. Laisse-moi seul avec
elle.
Galina disparaît en reniflant. VonHahn repousse la porte
dupied. Àcemoment-là,unesortededouceurinachevéetem-
père la crispation de ses traits. Et c'est un autre hommequi
prend Héléna entre ses bras et la soulève.
- Personne ne veut me croire, père, dit-elle en posant sa
joue sur son épaule.
- Je voudrais bien que personne ne te croie; hélas! c'est
le contraire. J'aurais dû davantage m'occuper de toi, ma
Sedmitchka.
Il lui caresse les cheveux, regrette, sait déjà qu'il est trop
tard pourchangerquoi quecesoit àla destinée desafille que
les moujiks disentpossédéeparlesseptesprits dela révolte. Il
n'est pasfait pourle métier depèremaispourcelui desoldat.
Il vientdepasserplusieurs annéesdansl'odeurdelapoudreet
dusang. Il s'est battu en 1831souslesrempartsdeVarsovieet
contre les insurgés des provinces lituaniennes, puis l'an passé
sur la rive asiatique du Bosphore. Quels mots tendres sait-il
prononcer? Il n'a pas le talent dePouchkine qui écrit demer-
veilleux contes de fées en vers.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Tu devrais aller embrasser ta mère, dit-il en la déposant
sur le sol.
- Père...
- Oui?
Elle le regarde intensément, puis baisse la tête pour ne pas
montrer sa déception.
- Je vais chez maman.
Elle se détache de lui et se met à courir. Letemps d'un bat-
tement decœur, il veutla rappeler et la serrer très fort, lui dire
qu'il l'aime, maisses muscles sont tétanisés :il neparvient pas
à briser en lui la rigueur germanique héritée de ses ancêtres.
L'écho des petits pieds nus battant le marbre du couloir dimi-
nue. Il soupire, puis remet en place son baudrier et le sabre
marqué auxarmes des vonHahn. Àune verste *du palais, ses
officiers l'attendent pour la revue du régiment.
Le battant délicatement repoussé, Héléna se glisse en
silence dans le boudoir-bibliothèque. Dans cet univers de taf-
fetas et de dentelles, de tailles-douces et d'aquarelles, la des-
cendante des Dolgorouky, des duPlessy et desFadeev, la fille
du conseiller privé de Nicolas I Hélène, sa mère, cherche
l'inspiration. Elle n'a pas entendu entrer sa fille. Son beau
visage fragile est penché sur l'écritoire d'acajou. Son porte-
plume enivoire, incrusté de motifs floraux argentés, court sur
le parchemin. Tout proches d'elle, ses livres préférés
s'entassent sur une table marquetée : La Dame de pique et
Boris Godounov d'Alexandre Pouchkine, LeMeunier sorcier
d'Alexandre Ablessimov et LeJournal d'unfou de Gogol. Le
regard d'Héléna est irrésistiblement attiré par les brouillons
roulés en boule et éparpillés sur les tapis persans. Il lui arrive
depouvoirenramasser un, dele lisser et del'emporter comme
une voleuse pour le dissimuler pieusement avec d'autres dans
l'une des nombreuses cachettes des combles du palais.
Mmevon Hahn vient de sentir la présence de sa fille et lui
ouvre les bras. Héléna s'y précipite.
- Mon âme, mon amour, balbutie-t-elle, encore en proie
aux émotions que lui procure l'écriture.
* Une verste équivaut à 1067mètres.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Son enfant se serre contre elle et lui murmure des mots
doux. Hélène soupire de bonheur. D'autres tendresses lui
reviennentenmémoire,d'autres habitudes, d'autres manières
d'aimer, plusfortes quecelles despersonnagesdesesromans.
Soudain un bruit de galop, la fait tressaillir. Elle lève les
yeux; le colonel vonHahn, houspillant sa monture, s'enfonce
dansunebrècheouvertedansleparc. Sursonpassage,descor-
neilles s'envolent et frôlent de leurs ailes les cimes des bou-
leaux.
- Le voilà encore parti, murmure-t-elle en étreignant sa
fille avec emportement. Désespérée, elle songe : «Voilà donc
ce que c'est que le mariage. » Elle caresse les cheveux
d'Héléna, lui souhaite detoutes ses forces uneautre destinée
quela sienne. Enfinrassérénée, elle lui déposeunpetit baiser
dans le creux satiné de l'oreille.
- Va maintenant.
Héléna se détache à regret. Parvenue sur le seuil du bou-
doir,elle seretourneetfixe unregardvidedetouteexpression
surlevisagedesamère.Dansunétat second,elledistingueun
halo. L'aura corporelle éclate d'un or plus profond que la
lumièredusoleilet palpitegracieusement, commeunsignede
l'harmonie dela vie intérieure de lajeune femme. Héléna en
esttrès satisfaite. Ellelemanifesteenpartant d'unrire cristal-
lin, puis quitte le boudoir en courant.
Quelques secondes plus tard, sa voix claire retentit :
- Galina! Dimitri! Marina! Basile! Oùêtes-vous? Je veux
aller sur les bords du Dniepr.
Ils sont aux cuisines. Elle y pénètre tout essoufflée.
- Je veux merendre au fleuve!
- Il estencoretroptôt!répliqueGalinaenpétrissantrageu-
sement sa pâte à pain.
Les autres serviteurs se sont misà travailler avec fébrilité.
Aucun ne veut se heurter à la Sedmitchka. Qui sait de quoi
elle est capable?
Hélénas'avanceenconquérante, picorantpar-ci, par-là,des
miettes de fromage. Elle fait mine de s'intéresser au géant
Dimitri qui brique un énorme chaudron, puis à Marina qui
épluchedespommesdeterre aussi ridées qu'elle. Etelle reste
Retrouver ce titre sur Numilog.com
longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les profils tendus de
cesmoujiksauxtraits grossiers. Àlafin, elleparaît s'impatien-
ter, et demande d'une voix attristée :
- Vous ne voulez donc pas m'obéir?
Puis, avec une nuance de mauvaise humeur :
- Ne suis-je pas votre maîtresse?
Galina se raidit. Héléna sourit : la nourrice est à sa merci.
Elle se rapproche de la grosse femme et tire sur sa robe.
- Laisse-moi, Héléna.
- Tu veux que j'enlève vos protections?
- Mon Dieu!
Galinajette un regard sur ses compagnons. La superstition
lestorture tous. LaSedmitchkavalibérer desesprits mauvais.
Elle se met à frapper le sol du pied.
- J'attends!
- Nous allons à la promenade tout de suite, balbutie
Galina, les yeux pleins de larmes. Héléna, tout d'un coup
remuée, se jette à son cou et la baise tendrement.
- Pardonne-moi, ma bonne Lina... Ce n'est pas vrai, au
contraire, je suis là pour vous protéger. Tant queje serai à vos
côtés, il ne peut rien vous arriver, rien, tu comprends?
Galina rit de bonheur. Oubliant leur détresse, les serviteurs
cèdent brusquementàunejoie folle, seprennentpar lesmains,
dansent et poussent des cris inarticulés.
- Nousironstous voirle Dniepr, dit Dimitri desavoixtoni-
truante. Basile! Basile! où es-tu, fils de porc? Viens immé-
diatement ici!
Unjeune serf surgit soudain, haletant et roulant des yeux
effarés.
Il rougit en apercevant Héléna.
- D'où viens-tu, cancrelat?... Tu sais que la petite maî-
tresse ne doit jamais attendre! Tu veux dix coups de verge?
Sale vermine!Le prince aurait dû te vendre avec tes parents
au marché de Smolensk.
Ceméchantcoassementdebaryton seperd dans le crâne de
Basile. Il resserre les chiffons crasseux qui entourent sa
maigre poitrine. D'une violente bourrade, Dimitri le pousse
vers la petite fille. De la paille tombe de ses cheveux roux
ébouriffés.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- À genoux! continue Dimitri.
- Cela suffit, dit Héléna. Tiens, prends ces galettes.
Elle tend deux friandises au bon goût de beurre à son serf,
qui les accepte la tête baissée. Il n'ajamais eu le courage dela
regarder en face, ni l'audace de lui parler sans autorisation. Il
l'observe quelquefois de loin, commeil observe l'icône sacrée
de la chapelle. Alors ses joues deviennent vermeilles et il
montre en souriant ses dents de neige. Se doute-t-elle qu'un
misérable tel quelui puisse sourire? Il atant pleuré depuisque
sonpère et samère ontété vendus. L'acheteur, unpropriétaire
terrien de Briansk, n'a pas voulu de lui : «Trop chétif », a-t-il
dit en faisant la moue.
Il se souvient du bétail humain parqué dans les enclos aux
abords du marché, des hobereaux alléchés par les petites
annonces, du sifflement des cravaches sur les dos courbés, de
l'odeur des excréments et des essaims de mouches piqueuses.
Onvenait les voir. Desfemmesvêtues develours et desatin et
des hommes aux montres d'argent discutaient et riaient, énu-
mérant à voixhaute les prix et les qualités dela marchandise :
«À vendre : couple et un enfant d'une bonne conduite,
habiles à travailler la terre et à soigner les bêtes. La femme
sait faire de la dentelle et, en plus, a la taille et le visage
agréables. »
C'étaient eux. L'affaire conclue, malgré un décret du tsar
Nicolas qui interdit la séparation des familles lors des ventes,
l'intendant l'a ramené à Ekatérinoslav et il y a retrouvé sa
place, parmi les douze mille serfs des Dolgorouky...
- Je vais merendre sur les bords du Dniepr, tu sais ce que
tu as à faire, dit Héléna.
Il acquiesce en silence, et maîtrise du mieux qu'il peut ses
tremblements. Se rendre au fleuve avec la Sedmitchka relève
du pur défi. Mille dangers vont le guetter. Mais il doit obéir,
même si les perspectives de cette promenade le rendent
malade. Il souffre déjà et craint de nepas se montrer digne de
sajeune maîtresse. Danssaviedegrisaille et depeines, elle est
un éclat de soleil; il préférerait mourir si elle décidait de se
passer de ses services.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Rougissantsousl'effort, Basile peinedans les ornières et sur
les bosses du chemin. Avecsonharnais decordes, il ressemble
à une haridelle. Sur la carriole bariolée trône Mlle von Hahn.
Galina, Dimitri et Marina suivent l'équipage qu'il tire de
toutes ses forces. LeDnieprest proche. L'angoisse lestenaille.
Nul ne dit mot afin d'éviter les complications, mais tous res-
sentent comme des coups d'aiguille à chaque bruissement
venant de la forêt. Là vit la Roussalka, la cruelle ondine qui
torture et noie ses victimes. Ils redoutent l'instant oùelle vase
montrer à la petite maîtresse. Seule la Sedmitchka a le pou-
voir de lui parler sans risque.
Bercée par les mouvements de la carriole, Héléna écoute.
Sonesprit sefond dansles troncs, les branches et les feuilles, il
montevers le halo blanc du soleil qui inonde le ciel. Elle capte
le message des lieux, le saut des grenouilles aux yeux phos-
phorescents, le signe des oiseaux noirs aux ailes en forme de
faucille, le déplacement du rat d'eau et de toutes les autres
bêtes. Et elle perçoit ce que clament leurs sifflements, leurs
grattements, leurs cris : «Fuyez... fuyez tous! La Roussalka
quitte les tourbillons sombres du fleuve. »
Basile ahane sur les derniers mètres qui le séparent de la
rive sablonneuse. Sonvisage ensueur est la cible des mouches
et destaons. Maisil nese soucie pas deleurs dards. Sonatten-
tion reste fixée sur l'eau grise qui clapote contre les pieux ver-
moulusenfoncés dans la vase. Nulle trace dela Roussalka. La
faim se met alors à lui tenailler le ventre. Il songe à une carpe
grillée. Le fumet imaginaire et le grésillement de la peau
grasse et noircie deviennent si réels que seule la voix toni-
truante de Dimitri le ramène à la vie.
- Arrête-toi, abruti! Tu ne vois pas que tu marches dans
l'eau?
Il regarde ses pieds mouillés, ses oreilles bourdonnent dou-
cement, aurythme dubattement desonsang. Levertige passe
aussivite qu'il estvenu. L'intervention duvalet l'a arraché àsa
faim. Il dépose les bras de la carriole et file s'accroupir à
l'ombre d'un saule pleureur. Delà, il se sent capable d'obser-
ver Héléna sans trembler.
Ayant quitté son siège, la fillette se campeface au fleuve et
Retrouver ce titre sur Numilog.com
murmure des paroles inintelligibles. Il remarque le haut du
front légèrement bombéet les mâchoires proéminentes qui lui
rappellent le colonel von Hahn. Il se demande quelle sorte de
pensées flottent derrière la glace de ce visage.
«Voilàla source »,serépète Héléna, pénétrée dela force du
Dniepr. Sur l'autre rive, unepoignée debateliers enhaillons se
battent contre le courant. Reliés par des cordes à un radeau
couvert de tonneaux, ils plient des jarrets, poussent sur leurs
jambes et prient pour que le fouet du convoyeur ne leur
arrache pas la peau.
Fermant les yeux, Héléna regarde vers un lointain passé,
vers ces sauvages chevelus, les premiers humains, vers cette
époque où le langage était encore réservé aux anges et aux
démons; puis vers les grands sauriens, les larves, la naissance
du fleuve. Mais elle sait d'instinct qu'elle n'atteint pas encore
la source. Pour toucher au commencement, il faut rêver plus
loin que les fougères envahissant les marais, plus loin même
quela lavedesvolcans,jusqu'à cetempsoùlemonden'existait
que sous la forme d'un jardin merveilleux...
Quelque chose trouble la surface del'eau. Elle se retient de
respirer. Une chevelure verte émerge. Un corps lisse et blanc
se déplace dans sa direction. La Roussalka, enfin. Elle se
retourne vers ses serviteurs et s'étonne de les voir rester indif-
férents àl'apparition. Galina et Marina discutent àvoixbasse.
Dimitri taille une branche avec son coutelas. Basile la guette
entre les branches de saule. Elle est la seule à voir l'ondine.
Elle regarde à nouveau la Roussalka. La créature se tient
debout, à moins de deux mètres. Cen'est pas la première fois
qu'elle vient à elle. Elle ne s'est jamais montrée bavarde.
Héléna n'éprouve aucun sentiment de peur et demande :
- Que meveux-tu? Est-ce toi qui as noyé Igor et Kirka, le
mois dernier?
Le visage de pierre s'anime d'un souffle, mais les yeux
d'émeraude demeurent vides et désespérés.
Dansleurcoin, la nourrice et sacompagnesesonttues. Elles
enfoncent leurs ongles dans leurs paumes. Leur petite maî-
tresse parle avec quelqu'un d'invisible. Leurs têtes résonnent
du nom magique : «La Roussalka! La Roussalka! La Rous-
Retrouver ce titre sur Numilog.com
salka! »Quefaire? Qu'attend Dimitripouragir? Lecolossea
laissé choir son coutelas, hypnotisé par ce qu'il entend :
- Quand m'apprendras-tu les secrets du fleuve? Où
caches-tu tes trésors? Qu'as-tu fait de tes serpents?
Toutenposant sesquestions, Hélénaafait unpasenavant
et cherche à toucher la gardienne du Dniepr. Mais cette der-
nière plonge soudain et nage vers l'amont.
- Ne t'en va pas! crie Héléna.
Elle setait, commeattentive àuneréponse qu'on lui ferait,
puis s'adresse à Galina :
- Nous allons nous rendre à la crique.
- Non!dit la nourrice en se blottissant contre Marina qui
marmonne :
- Paslacriquemaudite... c'est là qu'ils ontretrouvé Igoret
Kirka.
- Je veux y aller!
- Il va arriver malheur... Que les saints nous viennent en
aide... Elle a écouté la Roussalka.
La large poitrine de Dimitri se soulève et s'abaisse rapide-
ment. Sous la moustache noire, ses grosses lèvres serrées ne
formentplus qu'untrait. Il regardeversla criquemaudite. Le
goût amer de la vase lui vient à la bouche. Franchir les trois
centspasquileséparentdeseauxglauquesoùseplaîtl'ondine
lui paraît inconcevable. Pasunpope,ni mêmel'empereuràla
tête de son armée, ne se risquerait à défier les habitants de
l'autre monde. À cet instant, il regrette d'appartenir à la
famillevonHahn,devivreaupalais, environnédemarbres,de
tapisseriesetd'horlogesdorées,desavourerlesrestesdesomp-
tueux festins. Il donnerait dix ans de sa vie pour devenir un
humblemoujik terré dans une cabane. N'être rien, mais être
loin de la Sedmitchka.
- Qu'attendez-vous? demandeHéléna enles toisant àtour
de rôle avant d'abaisser son regard vers Basile. Qui va me
conduire? ajoute-t-elle d'un air calme et rusé.
Assis dans l'herbe, l'adolescent triture une touffe d'une
mainnerveuse,biendécidéànepasobéiràsatyranniquemaî-
tresse. Depuis qu'il est venu au monde, il a appris à
s'accommoder du fumier, du froid, de la faim et des coups,
Retrouver ce titre sur Numilog.com
maisil neseferajamais auxpouvoirsdela fantasque Mlle von
Hahn. Il est un garçon très ordinaire. Il croit, parce que le
prêtre le lui a appris, que l'on peut trouver Dieu au fond dela
fange, mais il croit d'abord aux légendes, aux sorcières et aux
démons qui infestent la sainte Russie.
- Retourne à la carriole, commande Héléna.
- Pitié, maîtresse!
Basile sejette à ses pieds. Elle se sent humiliée par tant de
lâcheté. Son serf tremble comme un animal à l'approche du
loup, mais la vraie peur vient lorsqu'elle crie :
- Si tu nem'emmènespas là-bas,je vais te faire chatouiller
à mort par une Roussalka! En voilà une qui descend de cet
arbre. La voilà! Regarde, regarde!
Empoignantla tignasse duserf, elle lui redresse la tête pour
qu'il voie celle qui vient. Basile ferme les yeux, se bouche les
oreilles avec les mains.
- Ouvre les yeux, nigaud! Avec moi tu ne risques rien.
Regarde ses cheveux verts qui pleuvent sur ses épaules.
Regarde comme elle rit.
Hélénaest siconvaincantequeDimitri et lesservantes aper-
çoivent la nympheterrifiante dans l'enchevêtrement desfeuil-
lages. Tous trois reculent et se signent. L'apparition révèle sa
face cruelle, ses yeux vides chevauchés de longs sourcils
soyeux. Elle ouvre grand ses mâchoires, découvrant un rec-
tangle d'ombre rouge où luit l'éclat brutal de deuxrangées de
dents courtes et pointues.
C'est ainsi qu'Héléna la décrit au serf épouvanté.
- Maintenant, je t'ordonne de venir avec moi à la crique.
- Non... non... bégaie Basile entre deux hoquets.
Il cherche à échapper à l'emprise d'Héléna. Il se redresse
aux hurlements de Galina et de Marina. Autour de lui, l'air
n'est qu'un hallucinant kaléidoscope de couleurs. Il devient
fou.
- La Roussalka! crie-t-il en détalant soudain à travers les
bosquets.
- Basile, reviens! se lamente Galina. Seigneur... Seigneur
tout-puissant, faites qu'il ne lui arrive rien.
Marina pousse Dimitri à courir après le garçon, mais le
Retrouver ce titre sur Numilog.com
colosseest paralysé. Hélénaenrage, sonjeune esclave arompu
le charme. C'est la première fois qu'il désobéit; elle scrute en
vain la végétation. Tout est calme à nouveau.
- C'est de ta faute! entend-elle derrière son dos. Tu aurais
dû le maîtriser.
- Et le ramener à la raison!
Lesdeuxfemmes s'en prennent maintenant à Dimitri. Elles
l'abreuvent de reproches, le tiennent pour responsable. À
aucun moment elles ne détournent leur colère vers l'impas-
sible petite fille. Ceserait la pire deschosesàfaire :offenserla
Sedmitchka.
- Nous le retrouverons, marmonne Dimitri pour qui la vie
de ce jeune serf ne vaut pas plus que celle d'une poule.
«Pas même le millième d'un rouble », pense-t-il en allant
s'incliner devant Héléna. Maintenant, c'est lui qui doit traîner
la carriole.
Ils l'ont retrouvé, deuxsemainesplus tard, dans les filets des
pêcheurs. Son corps gonflé repose dans la chapelle. La nour-
rice a entraîné Héléna pour prier. Sous le chœur fleuri se sont
réunis les deuxdouzaines dedomestiques attachés àla maison
des von Hahn. Tirés de leur recueillement par l'arrivée de
Galina et de la demoiselle, ils lèvent la tête, les paupières
enflées et le regard un peu ahuri. Héléna s'approche du corps
blafard déposé sur undrap, au pied du Sauveur. Elle a du mal
à reconnaître Basile tant ses traits sont déformés. Ses cils
battent unpeu et elle se met àgenoux, pourlui demander par-
don.
Unmurmure parcourt les rangs des fidèles. Galina prend la
tête d'Héléna entre ses mains et la renverse un peu en arrière
pour mieux la regarder. Elles se dévisagent, un peu étonnées
toutes les deux. Héléna a pitié de ces yeux globuleux et naïfs;
et la nourrice est troublée par ce regard où elle lit autant de
regrets que de secrets.
- Acceptes-tu l'eau bénite? lui demande-t-elle avec un
infini respect.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Héléna acquiesce. Aussitôt une très vieille femme se
détache du groupe des serviteurs et vient auprès de Galina.
Ses mains noueuses, aux ongles noirs et cassés, tiennent une
fiole.
- Tu peux, dit Galina.
Lavieille verse maladroitement le contenu du récipient sur
le front de la Sedmitchka, récite à voix basse des incantations
d'un autre âge, et demande, entre deux signes de croix, que
soient chassés les démons qui habitent cet enfant.
Héléna se laisse faire et accomplit tous ces gestes auxquels
elle attache peu d'importance. Elle s'incline devant les minus-
cules icônes de bois peint et les baise religieusement. Elle se
tourne ensuite vers les croyants à peine rassurés par le rite et
leur demande de lui pardonner ses fautes et deprier pour elle
le Seigneur. Àcet instant, la porte du sanctuaire se rabat vio-
lemment et le colonel von Hahn pénètre dans la nef.
- Quelle est cette mascarade?
Toutes les têtes se courbent.
- Cen'est rien, père. Neleur enveuxpas. Ils croient queje
suis possédée. J'ai voulu leur faire plaisir en mepliant à leur
cérémonie. Ils veulent s'épargner le sort de Basile. N'ayez
crainte, je n'abandonnerai jamais aucun de vous à la Rous-
salka.
Les domestiques, unis dans la superstition, ont l'impression
que le toit de l'église va s'effondrer sur eux. Cette gamine
impie a prononcé le nom de l'ondine dans la maison de Dieu.
Le colonel vonHahn est suffoqué par l'aplomb sacrilège de
sa fille.
- Toi, n'aggrave pas ton cas... Quantàvous,je vousinterdis
désormais de vous approcher d'elle.
Furibond, il s'empare du poignet d'Héléna et la tire sans
ménagement.
- Il est temps de te donner une gouvernante commeenont
toutes les filles bien nées. Je trouverai quelqu'un qui t'extir-
pera du crâne toutes ces histoires de fées et de sorcières...
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Au bout de six mois, miss Augusta Sophia Jeffries, gou-
vernante de son état, renonça à ses fonctions. Héléna l'avait
rendue folle. Il fut impossible à la demoiselle anglaise
d'inculquer les bonnes manières à son élève. Les derniers
temps, à chaque confrontation, miss Jeffries paraissait si
pâle et si frêle que, avec ses bras qui pendaient mollement,
on l'eût dite clouée au mur. Les rôles avaient été inversés.
Héléna en fut navrée pour elle.
Un matin, alors que la Sedmitchka revenait de l'une de ses
escapades nocturnes, elle demanda timidement :
- Où étiez-vous passée, mademoiselle von Hahn?
- Je suis allée rendre visite au fantôme du moulin en
ruine.
- On vous avait interdit de rôder là-bas. Surtout la nuit!
Je vais informer votre père.
- Pfttt... Il ne vous écoutera même pas. Il est bien trop
occupé à étudier ses cartes d'état-major et à préparer la
guerre contre les Turcs.
- Gracious! Où suis-je tombée? Que puis-je faire pour
vous, Héléna, si vous ne respectez pas un semblant de disci-
pline?
- Boucler vos malles et retourner en Angleterre.
Ainsi s'acheva le règne de miss Jeffries. On l'oublia aussi-
tôt car Mmevon Hahn mit au monde une autre fille, Véra.
La joie fut de courte durée : alors que le bébé gagnait en
Retrouver ce titre sur Numilog.com
force, la mère s'étiolait. Au cours de l'automne 1838,
Mmevon Hahn prit froid et, de rechute en rechute, elle fut
emportée par une pleurésie purulente. Elle allait fêter ses
vingt-cinq ans.
Héléna revoit le visage aimé, la blancheur de la peau, les
veines délicates sous le duvet des tempes, la mousse des che-
veux, le lac vert et fiévreux du regard.
Elle revoit la main carrée du pope poser l'étole sur la tête
fragile de la mourante qui retient son souffle, comme le font
ceux qui attendent avec appréhension le jugement de leur
Dieu. Elle s'entend encore dire : «Maman! maman!
maman!», alors que les servantes la maintiennent prison-
nière de leurs bras. Elle a pleuré, crié sa révolte, puis elle
s'est dit qu'elle pouvait la sauver, ne fût-ce que par la force
de son amour. Elle a pensé au moyen de combattre la mort
lorsque le regard maternel a terni sous la bénédiction libéra-
trice du prêtre.
Dans les livres interdits, les magiciens pactisent avec la
mort lorsqu'ils ne peuvent pas la repousser. Les larmes aux
yeux, elle aussi a essayé de lutter en prononçant tout bas des
paroles qui auraient fait frémir les servantes si elles les
avaient perçues : «Mort, épargne maman. Prends la vie de
Grisha le voleur ou celle de la louve qui a tué le cheval de
notre intendant. Prends quelques-unes de mes années. Mais
je t'en prie, va-t'en!»
Toutes ses forces et tout son amour n'ont pu arrêter la fau-
cheuse. Il y a eu toutes ces lamentations, ces prières, ces
visages mouillés et résignés, ces yeux lâches levés vers ce
Dieu cruel qu'Héléna, alors, a définitivement rejeté.
Tout est si loin maintenant : les funérailles, leur départ
d'Ekatérinoslav, l'installation dans la ville de garnison où
avait été muté son père. C'est là qu'elle apprit à monter à
cheval avec les meilleurs des hussards. Elle devint la mas-
cotte du régiment. Celle qui filait comme le vent.
Aujourd'hui, celle qui file comme le vent est à Saratov,
dans le fief de ses grands-parents, bien décidés à lui donner
l'éducation qui sied. Ils devraient pourtant se rendre compte
Retrouver ce titre sur Numilog.com
qu'elle ne veut pas ressembler à ces petites choses bouclées
qui rêvent de devenir des dames, confient leurs fautes déri-
soires aux popes et des secrets ridicules à leurs poupées, et
pleurnichent à la vue d'une abeille.
- Va, Vilka! Va comme le vent!...
D'un coup de talon sur les flancs de sa jument, Héléna se
lance à la charge d'un ennemi invisible. Son poing levé vers
le ciel, elle jette son cri de guerre et défie l'horizon. À dix
ans, elle monte comme un homme et ne craint pas de rivali-
ser avec les cavaliers cosaques qui sillonnent parfois son nou-
veau territoire.
Elle est la princesse d'un domaine qui s'étend de la plaine
sarmatique à la mer Caspienne. La ville de Saratov est sur
les bords de la Volga, et la Volga est son amie. Sur ses
berges, elle rencontre les longues caravanes qui arrivent des
steppes kirghizes, les messagers du tsar, envoyés vers des
villes aux noms magiques : Kazan, Astrakhan, Tashkent,
Samarkand... Tous les voyageurs qu'elle aborde sans peur lui
parlent d'immensité, de déserts, de temples, de magiciens, de
dieux barbares et de prodiges.
Elle bénit le jour où son père a pris la décision de les
envoyer, elle et Véra, chez leurs grands-parents. Elle a réelle-
ment l'impression d'être au bout du monde, à l'ultime fron-
tière de la civilisation. Au-delà du grand fleuve s'étendent
des pays de légende qu'elle visitera unjour, elle en a la certi-
tude.
- Va, ma belle!
Elle se couche sur l'encolure de sa monture pour se mettre
dans l'odeur, dans la chair de la bête lancée au galop. Les
sabots ferrés arrachent des mottes de terre. Alentour, la
plaine est balayée par un vent brûlant qui vient de la loin-
taine mer d'Aral. A l'horizon, une ligne de serfs grignote à
coups de serpe un champ d'orge. Elle se dirige vers la route
poudreuse qui longe le fleuve. L'air siffle à ses oreilles. Ses
cheveux se soulèvent, son cœur bat très vite. «Je suis libre!»
Elle dépasse en trombe un convoi de marchands persans,
bouscule quelques chameaux chargés de ballots, puis repère
le cavalier.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Le messager de Tsaritsyne! Plus vite, Vilka, faisons la
course avec le cosaque.
D'un clin d'œil par-dessus son épaule, le messager a vu
arriver la jeune hussarde qui le met si souvent au défi.
- Qui arrivera le premier au château? lui lance-t-elle en
parvenant à sa hauteur.
Le cosaque esquisse un sourire. Sous son bonnet de feutre,
ses yeux noirs, comme des fentes qui remontent vers les
tempes, luisent de ruse. D'un mouvement souple, il cale son
sabre, puis flatte son cheval tartare qui part telle une flèche.
Aumoment où il rejoint Héléna, son rire est spontané, jaillis-
sant. Il crie :
- Tu devrais changer de carne, petite fille!
Vexée, Héléna chevauche comme si elle avait le diable à
ses trousses. Devant elle grandit le bois semé d'embûches.
Elle serre les dents, coupe à travers les fougères. Elle a beau
les faucher, il s'en trouve toujours davantage entre le poitrail
de sa jument et la croupe du pur-sang tartare. Elle se met à
jurer. Vilka bondit par-dessus les troncs d'arbres abattus,
s'engouffre dans une vaste pagode délabrée que le cosaque a
préféré contourner.
- On va l'avoir! On va l'avoir!
Des planches pourries volent en éclats, des cloisons de bois
s'effondrent. Dans un nuage de poussière et de copeaux,
Héléna surgit de la bâtisse abandonnée. Un simple coup
d'œil sur sa droite lui apprend qu'elle est à la même hauteur
que son adversaire.
Le château de Saratov n'est plus qu'à un quart de verste.
Il se dresse, inquiétant, avec ses tourelles, sa façade ouvragée
surmontée de créneaux et son mur d'enceinte en partie
détruit et livré aux corbeaux.
- C'est Héléna! crie Véra.
Aussitôt les petites filles qui jouaient à la poupée devant
l'entrée du bâtiment principal se redressent. Elles contem-
plent bouche bée les deux cavaliers qui luttent, flanc contre
flanc.
Héléna voit le bouquet des robes blanches, reconnaît en un
éclair les visages de ses amies.
- Écartez-vous!
Retrouver ce titre sur Numilog.com
C'est la débandade. Les petites abandonnent poupées,
ombrelles et parures de dentelles et se jettent sur les côtés.
Vilka se cabre. Avec grâce, Héléna saute sur le sol et se
retourne, triomphante. Son «J'ai gagné!»s'étrangle dans sa
gorge. Le messager est déjà en haut des marches de marbre.
Il se découvre et s'incline.
- Mes respects, mademoiselle von Hahn.
Cesoudard se moque d'elle. Elle cherche une réplique cin-
glante, mais la voix de son grand-père retentit :
- Bienvenue à Saratov, lieutenant.
Le cosaque se recoiffe de son bonnet et se met au garde-à-
vous, s'attendant à une réprimande du général von Hahn,
gouverneur de Saratov et féal du prince de Tsaritsyne, capi-
tale du Kazakhstan. En fait, le vieux général se soucie peu
des exploits de sa petite-fille. Il commence, d'ailleurs, de
renoncer à vouloir la mater.
- Avez-vous des nouvelles de mon fils?
- Le colonel von Hahn est en bonne santé. Son régiment
se replie sur Azov. La guerre n'éclatera pas. La convention
des Détroits a été signée le 13juillet * Il sera bientôt parmi
vous.
Le gouverneur ne cache pas sa satisfaction. Il attire
Héléna à lui.
- Tu entends, Léna; il va nous revenir sain et sauf. Ces
satanés Turcs ont eu peur.
Héléna embrasse son grand-père puis court annoncer la
bonne nouvelle à sa sœur, à sa grand-mère un peu sourde, à
qui il faut crier chaque mot, à sa nouvelle gouvernante enfin;
la très adorable MmeHenriette Peigneur.
La vieille Française, héroïne de la Révolution, autrefois
célèbre pour sa beauté - elle a incarné la «déesse de la
Liberté » aux fêtes des sans-culottes -, passe son temps à
pomponner son visage marqué de rides et de vilains poils.
Elle laisse tomber son miroir à main lorsque Héléna entre
chez elle avec fracas :
- Monpère va être bientôt ici !Nous allons faire la fête! Il
y aura du vin pétillant que vous aimez bien.
* 1841.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Du Champagne, corrige Henriette de sa voix cassée.
Mademoiselle von Hahn, pour la fête, il est encore bien
temps d'y songer, mais que diriez-vous de quelques pages de
lecture?... Venez près de moi.
La main hésitante de la gouvernante s'empare d'un gros
livre sur la tranche duquel Héléna lit : «Itinéraire de Paris à
Jérusalem, François-René de Chateaubriand ». Sa seule pen-
sée est de sortir de cette chambre aussi vite que possible.
Elle franchit d'un trait la distance qui la sépare de la fenêtre.
- Mademoiselle von Hahn!
Mme Peigneur est médusée. Son élève, encore toute crot-
tée, est en équilibre sur le rebord de la fenêtre. Ce ne sont
pas les deux mètres de haut qui effraient Héléna, mais la
syntaxe et la grammaire de ce français qu'elle comprend
moins bien que l'anglais. Elle saute, se reçoit sur ses deux
pieds et détale en riant.
Héléna frissonne. Il fait humide et froid. Ici, personne ne
vient jamais la déranger. Les souterrains du château
s'étendent très loin sous le domaine. Ils forment un réseau
compliqué, un monde parallèle à celui de la surface, mais
combien plus intéressant pour qui sait voir et écouter. Elle
avance doucement en s'éclairant d'une torche. Son ombre
déformée glisse sur les parois de pierre mal équarrie. Sur une
poutre est gravé le nom de Boris Tavline, suivi de deux croix
lunées. Ce Tavline était l'intendant des Pantchoulidzev,
anciens maîtres des lieux pendant des générations. Il avait la
réputation d'être cruel. C'est dans ces galeries qu'il torturait
les serfs. Chassant sa peur naissante, Héléna crache sur l'ins-
cription et poursuit son chemin. Elle visite les anciens
cachots où pendent les chaînes rouillées. Dans le dernier, il y
a encore quelques restes humains. Des os et trois crânes.
- Soyez sans crainte, je chasserai le fantôme de Tavline et
prierai pour que vos âmes n'errent plus sans fin.
Les minutes s'écoulent. Elle perçoit des murmures, des
souffles, des rires légers.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Je sais que vous êtes là; montrez-vous.
Quelque chose lui caresse la joue. Une forme floue et
phosphorescente se tient au-dessus des ossements. En plis-
sant les yeux, elle distingue vaguement un homme jeune et
bossu. Au moment où elle esquisse un pas dans sa direction,
l'apparition s'évanouit.
- Je reviendrai, dit-elle en quittant le cachot.
Elle a encore beaucoup à faire dans le labyrinthe. Depuis
des semaines, elle est à la recherche d'une autre âme perdue,
celle d'une jeune fille étranglée et violée par Tavline. Elle
n'est pas encore parvenue à entrer en contact avec elle. Pen-
dant plus de deux heures, elle tourne en vain dans les boyaux
et finit par renoncer. Elle se sent un peu fatiguée. Combien
de torches a-t-elle brûlées?... Cinq, six... Il faudra qu'elle en
prévoie davantage pour sa prochaine visite. Elle pousse une
porte vermoulue et soupire de contentement. Là réside son
coin secret, sa salle d'étude. Un soupirail éclaire faiblement
l'endroit.
Sous le rai de lumière se découpe un amas de chaises cas-
sées, de paniers crevés et d'objets hétéroclites. Héléna
grimpe sur le petit monticule et parvient sous la voûte où une
corbeille pleine de livres est suspendue. Ses précieux livres.
Ils étaient cachés dans la bibliothèque; elle les a trouvés et
dérobés. Son préféré s'intitule La Sagesse de Salomon. Il
contient des secrets anciens, des litanies interdites par les
popes, des recettes compliquées pour les philtres d'amour,
des moyens pour ouvrir les portes du ciel et de l'enfer... Elle
s'en saisit avec prudence, l'époussette avec un pan de sa robe
et l'ouvre au hasard.
En tête de page, elle lit : «Bélial, esprit de la Perfidie ».
Sous ce titre évocateur, calligraphié en rouge, est décrite la
façon d'appeler ce démon et celle de le plier à sa volonté.
Elle se plonge dans sa lecture, en oublie le souterrain. Elle
est loin, très loin. Les lignes défilent, les pages se succèdent,
ses bornes, ses repères, ses refuges s'effacent. Elle est à la
fois magicienne, sorcière, devineresse. Elle prononce et
répète les mots étranges, sésames des mystères et des pou-
voirs. Elle est si convaincue de leur force que, à un moment,
Retrouver ce titre sur Numilog.com
elle relève la tête et guette ce qui peut, ce qui doit venir des
profondeurs de la nuit. La salle soudain devient immense,
elle a peur.
Refermant le volume, elle fait d'abord un large et rapide
signe de croix puis, avec une promptitude déconcertante, se
faufile sous le ventre de la corbeille et se glisse sous l'imposte
d'une arcade. Ce qu'elle espérait et craignait est en train
d'arriver. Des voix sourdes et lointaines brisent le silence.
Des portes battent. Elle imagine les habitants des cachots,
aux paupières sèches, aux yeux crevés; ce ne sont pas eux
qu'elle redoute mais celui qui les conduit : Tavline, mi-bête,
mi-démon, devenu le disciple de Bélial.
- Non, non, murmure-t-elle; mais elle ne peut rien contre
son imagination qui lui fait sentir maintenant l'odeur mor-
telle.
La puanteur monte, si forte qu'elle en est palpable. Les
voix se rapprochent. Des lueurs orangées les précèdent.
- Héléna! Héléna! Où es-tu?
Cette voix rauque d'Ukrainien, c'est celle de Sergueï
Zakharovitch Ossipov, le gendarme en chef de son grand-
père. Elle sort de sa cachette, prend position au sommet de
son échafaudage et se prépare à faire front.
Ossipov apparaît dans son uniforme noir, suivi par une
demi-douzaine de moujiks portant des flambeaux. Figés, ils
fixent sur Héléna un regard ahuri. Anxieuse, la face étroite
d'Ossipov se détend un peu.
- Dieu merci, il ne vous est rien arrivé, mademoiselle. Le
gouverneur était inquiet; c'est lui qui m'a donné l'ordre
d'organiser des recherches.
- Ce cher Ossipov, siffle-t-elle. Ce bon Ossipov; l'homme
à tout faire de Sarapov. Le valet du gouverneur... L'impla-
cable pourfendeur de voleurs de poules... Le pisse-vodka.
Les paysans éclatent de rire. Le gendarme pâlit mais se
contient. Sa réputation de buveur a largement dépassé les
frontières de sa juridiction. Dans la bouche de la fillette,
cette insulte prend des proportions énormes. Énormes
comme son désespoir et ses charges. Le sort l'a fait gardien
d'une si vaste région... Et le maintien de l'ordre, l'améliora-
Retrouver ce titre sur Numilog.com
tion des règles civiles, le respect des lois qu'il s'efforce
d'imposer, tous les bafouent ouvertement. Cent pendaisons
par mois ne changeraient pas la mentalité de ce peuple
ignare et brutal.
- Brutes! brutes infâmes!murmure-t-il tout bas avant de
houspiller les moujiks. Allez, vous autres, allez me cueillir
cette demoiselle impudente.
Caftans, blouses et barbes font cercle autour de la
construction.
- Prenez garde! lance Héléna. Vous savez ce qu'il en
coûte aux hommes non libres de lever la main sur une prin-
cesse.
Un poids gigantesque pèse soudain sur les épaules des
serfs. Ils se représentent trop bien les maux que leur vaudrait
leur acte, les bastonnades et les flagellations publiques. Le
spectre de la déportation vers la glaciale et légendaire Sibé-
rie les effleure. Ossipov comprend qu'il ne tirera rien de ces
esclaves stupides.
Inspirant profondément, il se met à gravir le fragile édi-
fice. C'est alors qu'il reçoit le premier coup sur le crâne. Il
retombe en arrière. Les yeux levés, il contemple Héléna
armée d'un bâton.
- Vous ne me ferez pas descendre de chez moi.
- C'est ce qu'on va voir, gronde Ossipov, en ajoutant pour
lui seul : «Petite peste, s'il le faut je t'arracherai de là par les
cheveux et je te traînerai jusqu'à la chapelle pour te faire
exorciser!»
Il repart à l'assaut. Le gourdin improvisé s'abat sur son
épaule. Il crie de douleur et recule. Sa troisième tentative se
solde par une chute.
Héléna frappe, lutte, sourit à chacune des reculades du
chef de la police. Dans les regards des moujiks, elle devine
des encouragements, la joie de la revanche. Tous se
retiennent de crier : «Vas-y! Fends le nez de cet oiseau de
malheur!»
Ossipov jure. La sueur dégouline le long de son visage et
de son dos, des gouttes salées lui piquent les yeux. Ses bras
levés en guise de bouclier commencent à lui faire mal, mais
Retrouver ce titre sur Numilog.com
soudain la douleur disparaît. Dansune rage à serrer le cœur,
il bondit et empoigne la taille d'Héléna. Tous deux dégrin-
golent. Il la tient, la relève avec vigueur et l'entraîne.
- Lâchez-moi! Lâchez-moi!
- Nous verrons si vous avez la langue aussi bien pendue
chez monsieur le gouverneur. Taisez-vous!
Legénéral vonHahn tire les poils d'un de ses lourds favo-
ris. Les livres interdits ont été déposés sur sonbureau. Il ya
là La Clefdela magie noire, LaSagessedeSalomon, et plu-
sieurs fascicules sur la démonologie russe. Il paraît serein,
maisle raidissement desoncorps contient àpeine la tempête
qui se déchaîne en lui.
Ladouble rangée deboutons dorés et les médailles étince-
lantes impressionnent ceux qui ont été appelés pour
complément d'enquête. Bonnes, valets, cochers, sergents,
moujiks et affranchis évitent le regard du maître et celui,
plus terrifiant encore, du tsar Nicolas dont le portrait est
accroché au mur.
- Belle littérature, dit le général d'une voix sonore.
Toutes les têtes se baissent, sauf celle d'Héléna. L'œil de
son grand-père devient de plus en plus bleu, de plus en plus
dur, mais il n'est pas un fardeau pour la fillette.
- J'ai appris que tu refusais de lire des ouvrages en fran-
çais?
- Ils ne m'apprennent rien. Ils sont mortellement
ennuyeux, répond sans ciller Héléna, tout en maudissant
cette délatrice de Peigneur.
- Qu'est-ce qu'on va faire de toi? Une diseuse de bonne
aventure?
- Pourquoi pas, puisque Dieu m'a fait grâce du don de
connaître l'avenir?
- Tais-toi! Nous mêlerons Dieu à cette histoire plus tard.
Héléna lui tient tête. Il en est à la fois contrarié et fier. Il
reconnaît là le sang des von Hahn. Dommage qu'il soit cor-
rompu par celui des Dolgorouky. C'est de la branche russe,
pense-t-il, qu'elle doit tenir son étrange comportement. Il
n'ignore rien des visions de sa petite-fille, de ses crises de
Retrouver ce titre sur Numilog.com
somnambulisme, de son pouvoir de prémonition... Tout cela
filtre d'étage en étage, court à travers champs, se sait
jusqu'au centre de la ville. Ne lui a-t-on pas déjà demandé de
présenter son extraordinaire petite-fille dans les salons de
Saratov?
- Ossipov!
Le policier, jusque-là invisible, fend les rangées du per-
sonnel.
- Oui, monsieur le gouverneur?
- Avez-vous une suggestion à me faire?
- Dans un premier temps, je crois qu'il serait sage de nous
conformer aux désirs de votre épouse, Madame la générale.
- Je vois, répond le gouverneur en hochant plusieurs fois
la tête en signe d'assentiment. Vous veillerez personnelle-
ment à ce que tout soit réalisé dans les plus brefs délais.
Qu'avez-vous encore à nous dire, Ossipov?
- Heu... c'est que...
- Parlez!
- Il serait souhaitable que Mademoiselle von Hahn soit
confiée au pope.
- Ce sera fait.
Il y a comme un grand soulagement dans l'assistance.
Seule Héléna montre son mécontentement avec une grimace.
Une fois de plus, elle va subir le babil de ce pope stupide...
En y réfléchissant, cela n'a aucune importance. Bien plus
grave, en revanche, est la première mesure que préconise
grand-mère depuis l'hiver dernier : murer l'accès aux souter-
rains.
Héléna est tirée de sa rêverie par une sensation de brûlure
à la main droite. Son cierge, qui penche un peu, laisse couler
sur elle des gouttes de cire fondue. Elle ouvre lentement les
yeux. Devant elle, le pope se livre à ses simagrées. Elle a
reçu des litres d'eau bénite depuis le début de son séjour à
Saratov. Un nouveau torrent se déverse aujourd'hui sur elle.
Le pope lui demande de prier. Elle prie. Elle joue le jeu,
Retrouver ce titre sur Numilog.com
sous les yeux compatissants de ses grands-parents, des valets
et des paysans. Elle ne manquera aucune des exigences du
rite d'exorcisme; ils sont si heureux qu'elle se prête au bon
vouloir du prêtre et qu'elle prenne des airs de sainte.
Le pope invoque, s'agenouille, se frappe la poitrine, pose
son front sur les dalles froides. Elle l'imite, rompue aux exer-
cices de piété, s'engageant avec aisance dans le monde des
cieux. Qu'elle fasse les gestes consacrés, qu'elle fixe ses yeux
sur les objets de culte, elle ne croit toujours pas aux vertus de
l'Eglise. Cette foi-là, elle ne l'a pas. Elle voit au-dessus d'elle
l'image du Jugement dernier, peinte en couleurs vives,
rehaussées d'or et d'argent. Des anges diaphanes aux ailes
déployées piétinent des diables rouges. Sur l'azur du ciel où
converge la multitude des séraphins vainqueurs resplendit le
Sauveur. Le visage de ce Christ glorieux est sévère. Héléna
contemple la face émaciée. Le paradis tant désiré est beau-
coup trop loin; et elle ne ressemble en rien à ces bienheureux
qu'énumère l'Écriture...
Elle est Héléna Pétrovna von Hahn, la Sedmitchka, l'élue
des sept esprits de la révolte, et tous les pacificateurs, les
martyrs et les saints ne la changeront pas.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Où vas-tu te cacher, maintenant? demande d'un air
consterné sa meilleure amie, Natacha.
Héléna ne répond pas. Toutes les filles l'observent. Toutes
sont un peu méfiantes. Elles sont venues voir les maçons à
l'œuvre et attendent la réaction d'Héléna.
- Dansl'un des kiosques du bois, répond-elle sourdement.
- Dans le bois!
- Avec les rôdeurs et les déserteurs!
Lesboisenvironnantssontréputésdangereux.Plusieursper-
sonnesyont été assassinées. Héléna se fiche bien de l'avis de
ces peureuses. Elle a le cœurgros et éclate ensanglots quand
les maçons érigent les premiers moellons devant l'entrée des
souterrains. Ellesemetàcrier, àhurler. Soncorpssetend.Les
muscles tétanisés, elle sombre dans l'inconscience pendant
quelquessecondes.Lorsqu'elleretrouvesesesprits, lesvisages
inquiets de ses amies sont penchés sur elle.
- Ça va, Héléna?
- Veux-tu qu'on appelle l'intendant?
- Laissez-moi, dit-elle en se relevant.
Toutes ont ressenti le choc; toutes s'écartent vivement et
frissonnent à l'expression de son regard. Natacha, qui la
connaît vraiment, tente d'intervenir :
- Que comptes-tu faire?
Elle essaie de prendre Héléna par la main, mais une force
démente la repousse, et elle s'étale dans l'herbe commeune
Retrouver ce titre sur Numilog.com
poupée de chiffon. Maintenant, Héléna se dirige vers
l'équipe des ouvriers qui chantent en préparant le mortier.
Elle les maudit. Et ce sort lui fait mal à la tête, se fixe entre
ses yeux en un point de migraine. Elle doit enfoncer ses
ongles dans la chair de ses bras pour retrouver son calme.
Les hommes, qui riaient et s'interpellaient pour casser la
monotonie de leur labeur, tombent dans un silence complice
lorsque la demoiselle du château arrive près d'eux. Héléna
tourne autour des moellons, évalue leurs poids; elle ne
pourra jamais les desceller. Avec tristesse, elle contemple le
trou noir au fond duquel dorment ses fantômes, puis s'en
prend brusquement au chef de l'équipe, Vaska Saltykov :
- Vous ne devriez pas le boucher!
Vaska dresse le sourcil. Sa large face matoise et rou-
geaude feint l'incompréhension. Il a été averti par Ossipov :
«Méfiez-vous de la petite von Hahn; elle viendra vous
ennuyer pendant les travaux. » Comme tout le monde, il
connaît les rumeurs qui courent sur le compte de la demoi-
selle, mais il ne croit pas aux sorcières. Il se gratte le menton
et fait mine de réfléchir. À l'aise dans son corps et dans sa
tête imbibés de vodka, il se sent enclin à l'indulgence.
- Tu peux nous regarder travailler, si tu veux.
- Pauvres fous! On ne dérange pas impunément les
esprits des morts. Les plus mauvais d'entre vous paieront
cher ce sacrilège.
Devant cette ardeur infernale, le maître maçon se sent fai-
blir. Ses sept compagnons suspendent leurs tâches. L'appré-
hension les gagne. Certains se signent quand, tournant les
talons, Héléna répète : «Les plus mauvais paieront avant la
nouvelle lune. »
Moins d'une minute plus tard, après une bonne rasade
d'alcool, ils se remettent à chanter. Auloin, Mlle von Hahn a
repris le commandement des filles en robes blanches et les
conduit au goûter. Qui se soucierait d'une pimbêche de
dix ans?
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Décidément, ça ne va pas. Le général von Hahn ne trouve
rien à dire. Il est aux prises avec un problème inconnu, que
lui seul peut résoudre. Le docteur est un bouseux, plus apte à
soigner les vaches que les hommes. Le pope ne rêve que
d'ascèses et d'iconostase dorée. Son embarras est considé-
rable; il ne supporte plus les chuchotements des uns et des
autres sur son passage.
- Que comptez-vous faire pour éviter que cela se renou-
velle?
La voix d'Ossipov, tendue d'appréhension, s'insinue dans
les replis les plus secrets de son cœur.
- Rien.
Ossipov écarquille les yeux. Ses entrailles se nouent; il
risque d'être la prochaine victime d'Héléna puisqu'il a servi
d'intermédiaire entre les maçons et l'intendant du gouver-
neur. Submergé d'une envie désespérée de prendre la fuite,
de s'embarquer sur le premier radeau qui descend la Volga,
il reste immobile, enraciné sur place. À la merci du tout-
puissant gouverneur et de sa terrifiante petite-fille. Cette
dernière avait prédit que les plus mauvais des ouvriers paie-
raient cher leur labeur. C'est arrivé dans les jours qui ont
suivi la fin des travaux. La première victime a été Vaska
Saltykov. Le maître maçon, qui passait plus de temps à
battre sa femme et ses enfants qu'à travailler, a été renversé
par une téléga dont les chevaux se sont emballés. Il a eu les
deuxjambes broyées. Quelques heures plus tard, son second,
Tychko Teter, ivre comme d'habitude, a été ébouillanté dans
les étuves. Quant à son frère, Arkadi, sesjours sont comptés :
il vient d'être empoisonné par un plat de champignons
vénéneux.
- Tout le monde a peur, balbutie Ossipov.
- Et toi, tu trembles plus que les autres!
Von Hahn pense à sa petite Héléna, au regard bleu-gris, à
cette chevelure de soleil, à ces mains légères. «Ma pauvre
Léna, une fois de plus je vais devoir te livrer au pope pour
calmer tous ces lourdauds. »
- C'est bon, conclut-il. Nous irons la faire bénir en notre
chapelle.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Ossipov est délivré. Son sourire, découvrant des gencives
noires, ouvre comme une plaie dans son visage.
- Je vais tout de suite rassurer vos administrés.
- Faites, Ossipov, faites... répond d'une voix lasse le
général.
Il est si vieux tout à coup. Son dos, ses reins lui font mal. Il
traîne avec peine ses bottes pesantes. Il se sent enfermé dans
la sénilité; par bonheur, sa terrible Léna perpétue la vie et la
liberté. Il fera tout pour que ni l'une ni l'autre ne soit entra-
vée par Ossipov et ses semblables.
Stoïque, Héléna a subi la messe de désensorcellement,
puis a repris ses occupations journalières comme si rien ne
s'était passé. Sa plus grande joie a été d'apprendre la muta-
tion d'Ossipov à Tsaritsyne.
- Revenez, mademoiselle von Hahn!
La voix de MmePeigneur se perd dans le vent d'est.
Héléna court à perdre haleine vers ses amies. Le cercle des
robes à volants se referme sur elle au moment où elle tombe
en riant dans les bras de Natacha.
- Tu as pu lui échapper facilement?
- Avec la Française, c'est toujours facile.
Héléna s'assied dans l'herbe odorante, aussitôt imitée par
les demoiselles, avides d'entendre ce qu'elle a à leur
raconter.
- Tu auras cinq enfants, Natacha.
Au choc imprévu de cette prédiction, lancée soudain au
milieu des piaillements et des bavardages, Natacha devient
toute rouge. Les autres échangent des coups d'œil, ébahies
par ce qu'elles viennent d'entendre, puis se rapprochent
d'Héléna, essaient de comprendre ce qui se passe derrière la
neige bleutée de ses yeux.
Héléna, dans une vision trouble de malade, découvre des
bribes de leurs vies futures. Des images se suivent par sac-
cades. La Sedmitchka file à une vitesse folle dans ces
tranches d'existence, elle s'y jette avec enthousiasme. Et les
petites boivent ses paroles en frémissant... À l'une, elle
annonce la mort d'un oncle de Moscou; à l'autre, un très long
Retrouver ce titre sur Numilog.com
voyage à travers le pays des fourrures et son installation à
Iakoutsk.
- Toi, Véra, dit-elle à sa sœur, tu vivras à Pskov et tu
publieras des articles dans un périodique... Quel drôle de
nom pour un journal : Le Rébus...
Tout s'accélère en un tourbillon étincelant. Puis le présent
la reprend, dans une attraction vertigineuse et sa vision rede-
vient normale. Des visages excités sont tendus vers elle, des
«encore, Héléna!»la supplient de continuer, mais le fil est
rompu.
Elle se sent lasse soudain, comme après trente verstes à
cheval; un morne découragement l'envahit. Que faire? Mais
que faire maintenant? Retourner auprès de MmePeigneur
et éviter ainsi une punition? Elle songe déjà à l'interminable
leçon de français quand elle aperçoit les merles posés sur les
branches de l'arbre le plus proche. Leur immobilité lui donne
une idée.
- Suivez-moi!
Des cris de joie saluent l'initiative.
- Chut! fait Héléna en se dirigeant vers la porte des
cuisines.
Comme elle le prévoyait, à cette heure il n'y a personne.
S'engageant la première sur la pointe des pieds dans la
longue salle pleine de bonnes odeurs de borchtch, elle tend
l'oreille, tout est calme.
- Ne craignez rien, murmure-t-elle, le château est
enchanté.
Véra s'empare de la main de Natacha et la serre très fort.
Aux respirations retenues, à quelques soupirs échappés,
Héléna comprend qu'elle tient déjà sa petite troupe.
- Je... Je préfère vous attendre dans le parc, balbutie
Tania, une grosse fille joufflue.
- Eh bien, reste où tu es!dit Héléna en reprenant sa pro-
gression.
Tania hésite, puis suit la file. Non sans essuyer une larme.
Et ce n'est pas sans raison, puisqu'elle sait d'expérience que
l'imagination débridée d'Héléna va bientôt les mener au
bord de la crise de nerfs.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
À l'étage, sur un signe de leur guide, les filles redoublent
de précautions. Elles se font petites souris et glissent silen-
cieusement jusqu'à une porte entrouverte. Héléna jette un
œil dans la pièce. Face à la fenêtre, toute baignée de lumière,
grand-mère dort, le menton posé sur la guipure ajourée de
son col. Tout juste entamé, un livre repose sur ses genoux.
- On peut y aller, dit Héléna qui montre un escalier à ses
compagnes.
Son plan est bien établi lorsqu'elle les mène au musée zoo-
logique aménagé dans l'une des ailes du second étage. Pen-
dant le trajet, elle prend de temps à autre le bras de l'une de
ses amies, marque un temps d'arrêt et s'arrange pour qu'elle
surprenne son regard, tourné vers les tableaux des ancêtres.
- Ils nous observent, dit-elle.
Et les jeunes exploratrices du château enchanté ont réelle-
ment l'impression que les regards poussiéreux les suivent.
- Non, pas là-dedans! s'exclame Véra au moment où elle
comprend que sa sœur les conduit droit vers la double porte
du musée de grand-mère.
- Qu'y a-t-il là-dedans? bégaie la grosse Sonia.
- Rien qui puisse vous faire du mal, dit en souriant
Héléna. Venez.
Elle repousse le battant. Les yeux et les bouches des fil-
lettes s'arrondissent. Le squelette gigantesque d'un animal
préhistorique trône au milieu d'un entassement d'os. Le
monstre aux crocs aussi longs que des sabres semble les fixer
de ses orbites vides.
- Celui-là ne vous dévorera pas de sitôt.
Ce n'est pas l'avis de Sonia. Elle voit bien que ce saurocto-
nus va bondir, malgré les fils de fer qui l'attachent au pla-
fond. Et là-bas, cet oiseau affreux aux dents acérées appelé
dimorphodon, est-il prêt, lui aussi, à fondre sur elle? Les
cubitus de toutes tailles sont comme autant de mauvais pré-
sages; les omoplates grisâtres aux bords rongés par les para-
sites la soulèvent de dégoût. Tout suggère la mort et l'enfer :
les profils coupants des mâchoires, les griffes mordant le par-
quet, l'odeur qui monte du lent pourrissement de cette col-
lection antédiluvienne... Sonia veut crier, mais la main
d'Héléna se plaque sur ses lèvres.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Inutile de réveiller toute la maison... La visite n'est pas
terminée. Tu veux continuer ou repartir?
La perspective de rebrousser chemin toute seule à travers
les sombres couloirs hantés est une épreuve insurmontable.
- Alors, tu viens avec nous? demande Héléna avec une
pointe d'impatience.
Sonia balbutie un consentement forcé. Aussitôt, Héléna
reprend la tête du cortège et s'engage dans la salle suivante.
Bien plus grande que celle où sont exposées les pièces préhis-
toriques, elle contient des centaines d'animaux naturalisés.
Bien qu'elles appartiennent à des espèces contemporaines,
ces bêtes à poil, à plume ou à écailles ne rassurent guère les
demoiselles. Dans la demi-pénombre, les yeux de verre
luisent étrangement, surtout ceux des faucons, des balbu-
zards et des hiboux. Le courage de la troupe fléchit au
moment où la Sedmitchka raconte qu'autrefois tous ces ani-
maux étaient des hommes et des femmes.
- Lorsqu'on est méchant, explique-t-elle, on renaît dans le
corps d'une espèce inférieure. C'est écrit dans les livres, ça
s'appelle la métempsycose. Quelquefois, je viens ici la nuit et
ils me confient leurs secrets.
- Menteuse!
Natacha se rebelle; admettre ce que dit son amie, c'est
s'enfoncer un peu plus dans l'effroi. Elle est bien la seule à
résister à l'enchantement, mais pour combien de temps? Le
regard flamboyant d'Héléna s'accroche au sien. Elle sent sa
volonté faiblir.
- Ai-je menti une seule fois? Tout ce que j'ai prédit ne
s'est-il pas réalisé? N'entends-tu pas gémir les âmes autour
de toi?... Écoute-les, Natacha. Regarde ce singe; il y a bien
longtemps, c'était un voleur de la cité de Palmyre; et cette
louve, bien avant que le père de ton grand-père voie le jour,
elle avait l'apparence d'une femme très belle mais infidèle...
Je connais leur histoire à tous; ils me parlent pendant des
heures. Quelquefois, ils me montrent même les endroits où
ils ont vécu. Surtout celui-ci! ajoute-t-elle en tendant brus-
quement son index vers une grande armoire vitrée.
Les visages se tournent, de plus en plus pâles. Véra déteste
Retrouver ce titre sur Numilog.com
l'oiseau empaillé qui lui fait face. C'est un flamant blanc au
bec ouvert et aux ailes déployées. Elle a un regard désespéré
en direction de sa sœur. Elle rassemble ses misérables forces,
lutte contre le vide bourdonnant de sa tête et proteste faible-
ment.
- Que dis-tu, Véra? s'inquiète Héléna.
- Rien... rien.
- Avant d'être un habitant des marécages africains, ce
flamant était un Tartare cruel. Je me souviens d'avoir che-
vauché à ses côtés, au milieu d'une horde sauvage de guer-
riers. Je me souviens de son épée maculée de sang, des feux
qu'il allumait, des ruines et des montagnes de têtes coupées
qui jonchaient son passage. J'ai grimpé aux branches
d'arbres calcinés pour découvrir d'en haut le monde dévasté.
C'est ce monde qu'il a laissé derrière lui, il y a des siècles et
des siècles...
Héléna a la voix rauque. Elle commence à sentir la fumée
des incendies et force peu à peu la barrière du temps et de
l'espace.
- ... Sans que je sache comment, il le parcourt encore. Il
file comme le vent vers l'horizon et sa monture piétine les
femmes et les enfants des villes conquises. Alors, il rit
comme un dément et salue ses dieux barbares enfouis dans
les profondeurs de la terre. Il a été transformé en oiseau par
un génie, mais peut-être reviendra-t-il un jour sous la forme
d'un homme?.. Peut-être rêve-t-il de raser Saratov, Kiev et
Saint-Pétersbourg? Regardez! Ses ailes frémissent!
Le hurlement de Sonia s'étrangle dans sa gorge. Natacha
met un bras devant son visage. Les autres se cachent derrière
un buffle. Dans quelques secondes, le flamant brisera les
vitres de sa prison à coups de bec. Dans un sursaut, Véra tire
sur la tresse de sa sœur. Héléna sort de sa transe, cligne des
yeux. Le flamant n'a pas bougé. Elle trouve les mots qui
réconfortent ses amies et leur redonne de la vaillance. Mais il
est plus difficile d'apaiser Sonia. La grosse fille gît sur le sol,
les yeux révulsés.
- Il lui faut un cognac! dit Héléna.
- Un quoi? demande Natacha.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
- Un cognac, répète Héléna. C'est de la vodka française.
MmePeigneur m'a dit un jour que c'est le meilleur des
remontants. Il y en a une bouteille dans le bureau de grand-
père. Aidez-moi à la transporter.
Tout essoufflées, Héléna et ses complices déposent Sonia
dans le fauteuil du gouverneur. Il leur a fallu presque un
quart d'heure pour se rendre discrètement à l'autre bout du
château.
- Qu'est-ce qu'elle est lourde, se plaint l'une des por-
teuses.
- Elle passe ses journées à avaler des kissels *.
- Elle se bourre de harengs.
Elles se mettent à pouffer en pinçant les joues de la mal-
heureuse qui n'a toujours pas recouvré ses esprits.
- Du calme, vous autres !intime Héléna qui s'est saisie de
la bouteille.
«Eau-de-vie de Cognac », lit-elle sur l'étiquette au liseré
doré. Eau-de-vie!... L'expression a une résonance presque
magique, qui implique des vertus souveraines. Exactement
ce qu'il faut à Sonia.
- Ouvrez-lui la bouche.
L'opération effectuée, Héléna visse le goulot entre les
lèvres de la grosse fille qui tousse aussitôt et se dresse sur son
séant avant de recracher le liquide.
- Je vous l'avais dit, triomphe Héléna. C'est mieux qu'un
médicament.
- Quel horrible goût!Qu'est-ce que vous me faites boire?
- De la vodka française, dit Natacha.
- Une potion magique, corrige Véra.
- Tu étais mourante, cette eau-de-vie t'a sauvée; il faut
que tu en prennes encore.
- Ce n'est pas dangereux? s'inquiète Sonia.
- Le cognac, dangereux!MmePeigneur ne connaît pas de
meilleur élixir. Bois!
- Bois, si tu ne veux pas avoir les fièvres malignes, renché-
* Bouillies sucrées composées de fruits cuits au lait, liés par de la
fécule de pomme de terre.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
rit Natacha en s'emparant de la bouteille qu'elle introduit de
force dans la bouche de Sonia.
La seconde rasade arrache à leur amie une grimace.
- C'est fort! dit-elle en reprenant son souffle.
- Quel effet ça te fait?
- Je sens commeun feu très doux qui se répand en moi. Je
vais beaucoup mieux.
Se concertant du regard, Héléna et Natacha lui admi-
nistrent une nouvelle rasade.
Goulée après goulée, Sonia ingurgite l'alcool, passant d'un
état de béatitude à la griserie avant de sombrer dans un pro-
fond sommeil. Et c'est une demoiselle complètement ivre
que ramène à Saratov l'intendant du château.
À l'arrivée de la furie, MmePeigneur a réveillé en toute
hâte Héléna. Maintenant elle la pousse sans ménagement
dans le couloir.
- Où va-t-on? demande Héléna entre deux bâillements.
- Chez monsieur le gouverneur.
Chez grand-père? En chemise de nuit et pieds nus? À
quelle catastrophe doit-elle tant de précipitation? Qui crie
ainsi dans le bureau de grand-père? La porte s'ouvre sur une
grosse femme gesticulant sous le portrait du tsar. Héléna
ressent un choc : la comtesse Vsévolodovitch, la mère de
Sonia.
Au bruit du battant qui se referme, la comtesse se
retourne d'un bloc. La boule de graisse qui lui sert le visage
tremble de colère. Ses yeux se font petits et malfaisants. Elle
tend un doigt boudiné et crache sa bile :
- Te voilà, petite dévergondée!
- Comtesse, mesurez vos paroles, intime le général.
- Vous voulez que je fasse preuve de mesure alors que
cette diablesse a saoulé ma fille!
- Est-ce vrai, Héléna?
- Elle ne se sentait pas bien; nous lui avons donné un peu
de cognac.
- Vous avez entendu : elle avoue son crime. Oh! ma
pauvre Sonia, quand je pense à tout ce que tu as enduré
auprès de cette créature...
Retrouver ce titre sur Numilog.com
La comtesse geint, passe de la protestation à l'agitation
hystérique. Elle prend à témoin les saints et les illustres
ancêtres, rappelant au passage au gouverneur von Hahn
qu'elle est la descendante des Vsévold et des princes qui ont
lutté avec héroïsme contre les Mongols de la Horde d'or.
Héléna n'a que mépris pour cette veuve qui se pare de
titres et de bijoux. Elle lui tient tête et résiste à la montée
des larmes. Grand-père n'aimerait pas qu'elle pleure. Elle se
met à réciter mentalement un long poème de Pouchkine,
«Rousslan et Ludmila », pour apaiser sa souffrance.
- Savez-vous, monsieur le gouverneur, que votre petite-
fille converse avec les animaux empaillés de votre muséum?
- Ah?
- Selon elle, ce sont des réincarnations d'êtres mauvais!
Mais il y a plus grave : elle terrorise nos enfants avec
d'incroyables histoires. La semaine dernière, madouce Sonia
n'a pas pu dormir; elle était obsédée par un certain Boris
Tavline, un assassin, un fantôme inventé par votre Héléna.
- Ah?
- Elle jure être devenue l'amie d'une des victimes de ce
Tavline, une jeune fille appelée Maremka, avec qui elle se
promène la nuit.
Un nouveau monosyllabe ponctue cette dernière révéla-
tion, mais la comtesse, aveuglée par sa fureur, n'en perçoit
pas l'ironie. Von Hahn connaît les aventures extraordinaires
de sa petite-fille; son domaine ne manque pas d'informa-
teurs. Les moujiks prétendent qu'elle tient ses pouvoirs de
Baranig Bouyrak, un sorcier centenaire qui vit non loin de là.
Qu'elle passe des heures dans sa cabane, gardée par des mil-
lions d'abeilles qui ne les piquent jamais. Lui-même s'est
rendu un jour chez le vieillard pour y soigner sa goutte.
Baranig a simplement mis ses mains au-dessus du pied
atteint et le mal a aussitôt disparu. Et lorsqu'il a dû deman-
der au vieil homme de ne plus recevoir Héléna, celui-ci a eu
l'air navré et lui a répondu : «Nul n'a jamais pu empêcher le
soleil de se lever ni le vent de courir sur la plaine; cette
petite dame est tout à fait différente de vous tous. De grands
événements l'attendent. Je regrette de penser queje ne vivrai
Retrouver ce titre sur Numilog.com
pas assez pour voir mes prédictions se réaliser; mais elles se
réaliseront... »
- Je me demande qui voudra d'elle ! Vous ne la marierez
jamais, conclut la comtesse quijure, une dernière fois, que sa
Sonia ne fréquentera plus cette impie.
Retrouver ce titre sur Numilog.com
II
LA FUITE EN ÉGYPTE
Retrouver ce titre sur Numilog.com
Jean-Michel Thibaux a publié de
nombreux romans, dont Les Tentations
de l'abbé Saunière et L'Or du diable,
adaptés l'un et l'autre pour la
Photo : PIERRE DIOT
télévision.
Ekatérinoslav, 1831..
Parce qu'elle naît dans une ville ravagée par le choléra, et au
cours de la nuit la plus maléfique de l'année, les moujiks
surnomment lapetite princesse Héléna Pétrovna von Hahn la
Sedmitchka —l'enfant du malheur et de la révolte.
Révoltée, celle qui va devenir Héléna Blavatsky, figure maî-
tresse delathéosophie, l'est eneffet dèsl'enfance. Cette petite
fille qui étonne par ses pouvoirs, par sa connaissance de la
démonologie et sesvoyages dans les mondes invisibles, refuse
de sacrifier aux conformismes de son siècle et de son milieu.
Fuyant àseize ans un mariage brillant et honni, elle part pour
l'Egypte où elle s'initie, en se faisant enfermer dans un sarco-
phage, auxmystères des Pyramides. AParis, elle fréquente les
cercles spirites et sert de médium àla comtesse de Ségur. Elle
débarque aux Etats-Unis aumomentmêmede la conquête de
l'Ouest, participe à la ruée avec un groupe de mormons, et
choisit devivreavecles Indiens algonkins. Lorsqu'elle reprend
soninsatiable quête, c'est pourconnaître lessortilèges duculte
vaudou à La Nouvelle-Orléans. Mais son grand œuvre reste,
après unlonget fructueux passageenInde, sachevauchéevers
Lhassa, qu'elle sait être la rive ultime et sacréedesarecherche.
Ce récit passionnant —roman autant que biographie —nous
offre dedécouvrir les tumultes et les mystères d'une vieplacée
sous le double signe de l'aventure et de la spiritualité.
Participant d’une démarche de transmission de fictions ou de savoirs rendus difficiles d’accès
par le temps, cette édition numérique redonne vie à une œuvre existant jusqu’alors uniquement
sur un support imprimé, conformément à la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012
relative à l’exploitation des Livres Indisponibles du XXe siècle.
Cette édition numérique a été réalisée à partir d’un support physique parfois ancien conservé au
sein des collections de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.
Elle peut donc reproduire, au-delà du texte lui-même, des éléments propres à l’exemplaire
qui a servi à la numérisation.
Cette édition numérique a été fabriquée par la société FeniXX au format PDF.
La couverture reproduit celle du livre original conservé au sein des collections
de la Bibliothèque nationale de France, notamment au titre du dépôt légal.
*
La société FeniXX diffuse cette édition numérique en vertu d’une licence confiée par la Sofia
‒ Société Française des Intérêts des Auteurs de l’Écrit ‒
dans le cadre de la loi n° 2012-287 du 1er mars 2012.