Gestion 2000 R
Gestion 2000 R
Alain Klarsfeld
Toulouse Business School, Université de Toulouse
Groupe Travail, Emploi, Santé
Article publié dans la revue Gestion 2000, n°2, mars-avril 2000, p.31-47
Résumé
Abstract
The notion of competence has drawn much attention from many contributors, many of whom
call for a rigorous definition of that concept for fear it becomes meaningless. Indeed, the term
of competence seems to have a wide variety of uses. Since the early 1990’s, some of these
authors try to make sense of that diversity through an attempt to synthesize a variety of
definitions, in order to provide a rigorous, unified, conceptual framework. On the contrary,
our point of view consists in putting forward the irreducible differences between many of
these definitions, while replacing these differences in their contexts, as we hypothesize the
latter account for the former. Definitions and their stakes in such scientific disciplines as
linguistics, ergonomy, psychology, and management, will be presented, as well as their
implications for firms.
1
Introduction
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La compétence : un attribut humain universel
Chomsky sépare nettement compétence et habileté ou capacité (“ ability ”), ce qui relève de la
sphère cognitive proprement dit, de l’ensemble des autres facteurs pouvant avoir une
influence sur la performance : on peut être compétent sans que cela se traduise par une
performance correspondante, car, entre la compétence du locuteur et sa performance,
interviennent un ensemble de facteurs qui semblent autant de perturbations, en tous cas qui ne
peuvent être mis au compte de la compétence : pour Chomsky, un aphasique incapable de
proférer une phrase suite à un accident peut être compétent linguistiquement (Chomsky, N.,
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1986), même si à l’évidence, il est incompétent au regard des définitions que nous allons
aborder ci-dessous.
L’intérêt de la contribution de Chomsky pour les entreprises est d’asseoir la distinction entre
compétence et performance. Il nous rappelle que la compétence n’est qu’un ingrédient,
nécessaire mais non suffisant, de la performance. La limite est que, alors que les entreprises
doivent le plus souvent construire des compétences spécifiques (cf. infra), Chomsky prend le
parti d’étudier la compétence dans ce qu’elle a de plus général et universel, inférant cette
dernière à partir de la compétence telle qu’elle se manifeste chez les locuteurs de langues
différentes. De plus Chomsky s’intéresse avant tout à l’activité langagière à l’exclusion de
toute activité non langagière, par exemple technique. D’un point de vue gestionnaire, l’étude
de la compétence telle que l’entend Chomsky est à la fois trop transversale, et trop
circonscrite à la seule activité langagière. Ainsi, si l’étude de la compétence linguistique
comporte des avancées évidentes du point de vue des sciences cognitives et de la
compréhension du fonctionnement humain, les retombées opérationnelles, pour les
entreprises, semblent très lointaines. Ceci n’invalide nullement la possibilité d’applications
pratiques dans des domaines techniques pointus tels le traitement automatisé du langage, dont
l’un des débouchés visibles est la mise au point d’outils de traduction automatique. Par
ailleurs, l’idée de compétences universelles, ou du moins génériques, dans des domaines
autres que le langage, présente un intérêt certain et se retrouve dans d’autres courants de
recherche, courants que nous aborderons plus loin dans l’exposé.
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formation. Or, remarque de Montmollin - et c’est en cela qu’il est proche de Chomsky - la
seule observation des comportements de travail s’avère insuffisante pour comprendre ce
dernier : les travailleurs “ manifestent une activité qui ne se résume pas à leurs
comportements instantanés, mais qui suppose quelque chose comme des structures
disponibles” (de Montmollin, M.,1986). Ces structures disponibles, quoique mises en oeuvre
dans l’action, n’en sont pas le simple décalque. La notion de compétence fournit ce niveau
plus profond prenant en compte l’existence de quelque chose qui est déjà là, qui a été
construit tout au long de la vie professionnelle : les compétences, “ ensembles de savoirs et
de savoir-faire, de conduites-types, de procédures standards, de types de raisonnement, que
l’on peut mettre en place sans apprentissage nouveau, (...) sédimentent et structurent les
acquis de l’histoire professionnelle” (de Montmollin, M., 1986). Cependant, à l’inverse de
Chomsky, de Montmollin envisage des compétences en dehors de la seule sphère du langage.
Par ailleurs, alors que pour Chomsky il existe une compétence linguistique universelle innée,
propre à l’espèce humaine, indépendante des contextes d’utilisation, l’ergonomie ne donne
sens au terme de compétence qu’en référence à un contexte par définition unique : la situation
de travail. De Montmollin, tout en introduisant la compétence, reste très prudent quant à
l’utilisation qui pourrait en être faite, notamment tout mentalisme, toute tentative qui tendrait
à assimiler la compétence à une caractéristique ou composante fixe de la personne. Même si
les compétences sont des structures internes à la personne, elles n’existent pas dans l’absolu,
et ne prennent sens que dans un contexte déterminé : il n’y a de compétence (au sens
ergonomique) qu’en situation.
C’est là sans doute une des limites de l’approche ergonomique prônée par Maurice de
Montmollin, limite à la fois pour les personnes porteuses de compétences et pour les
entreprises qui les développent et les utilisent : pour l’ergonome, les situations de travail sont
incommensurables, les compétences n’existent pas en dehors de leur contexte d’utilisation, et
donc toute prédiction s’avère impossible. De même il n’est plus possible d’envisager des
passerelles entre des emplois, voire entre des postes différents. Pour les personnes, cette
approche est également limitative, parce qu’elle suggère que l’expérience ne peut être
capitalisée, “ sédimentée ” que par rapport à un parcours et des situations professionnelles
précisément définies. Sorties de ce parcours et de ces situations, la personne se trouve en
quelque sorte sans aucun bagage transférable. L’intérêt de l’approche ergonomique n’est
toutefois pas à sous-estimer : elle est sans doute la plus rigoureuse, car la seule à prescrire
l’observation - complétée de verbalisations et entretiens auprès d’acteurs variés - comme
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seule méthode valable de recueil de données sur le travail. Son coût apparamment élevé se
justifie aisément dans des contextes industriels, où les enjeux en termes financiers et de
sécurité liés à un seul poste ou à un petit nombre de postes sont considérables : conduite de
trains, de réacteurs nucléaires ou encore d’installations pétrochimiques. Au-delà de ces
situations particulières, l’analyse des situations de travail est particulièrement adaptée dans
tout projet de formation qui aurait pour ambition d’avoir un impact réel sur l’amélioration de
l’efficacité et des conditions de travail.
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Pour Michel Parlier par exemple, la notion de compétence répond avant tout à un “ impératif
de flexibilité ” (Parlier, M., 1994). Or l’outil privilégié de gestion des hommes est, depuis les
années 1920, le poste. Mais, parce qu’il spécifierait des prescriptions étroitement pré-définies,
le poste n’est pas à même de rendre compte des besoins des organisations actuelles, lesquelles
évoluent dans un environnement marqué par une très forte concurrence et une grande
instabilité. Ceci le conduit à proposer, avec Patrick Gilbert, et à partir d’une revue de
littérature faisant une large place à l’ergonomie, la définition suivante de la compétence (ou
plutôt des compétences) : “ ensembles de connaissances, de capacités d’action, et de
comportements, structurés en fonction d’un but, et dans un type de situation données ”
(Gilbert, P. et Parlier, M., 1992). Proches par leur définition de l’ergonomie, Parlier et Gilbert,
tout comme Malglaive, insistent particulièrement dans leur définition sur la notion de but, de
performance, de situation, ce qui est cohérent avec le thème de la flexibilité évoqué ci-dessus,
ainsi qu’avec la vision ergonomique d’un travail situé dans un contexte d’action.
L’enseignement général et professionnel s’est justement construit, en tous cas en France, sur
la notion de savoir, qui à défaut de refléter les compétences réelles en situation, présente
l’avantage d’une grande transversalité. Très malmenés dans les débats récents, les savoirs
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présentaient au moins cet intérêt pour ceux qui ont mis sur pieds l’enseignement public tout
au long de la IIIème République : donner lieu à un standardisation poussée, garante
d’homogénéité, mais aussi réduire les “ dangers ” liés à l’exercice d’un pouvoir ou d’une
autorité évaluative locale et armer les individus de références transférables. La critique du
savoir en tant qu’instrument de domination et de reproduction sociale, mais aussi le constat,
dans la sphère productive, de son inadéquation aux situations de travail, a conduit à sa remise
en cause au sein même de l’institution scolaire, dans l’enseignement professionnel : comme le
rappelle Françoise Ropé (Ropé, F., 1994) à propos des premières expérimentations fondées
sur la définition d’objectifs pédagogiques, “ le principe de base est (...) : échapper à une
notation susceptible, par son caractère implicite, de valoriser l’implicite culturel non mesuré
à l’école ; refuser une évaluation bilan qui fabrique l’excellence scolaire, expliciter les
critères utilisés ”. Indissociable de la notion de compétence, celle d’explicitation des critères
au travers de la définitions d’objectifs pédagogiques. Dans l’acception développée par
l’Education Nationale, il y a des “ capacités ” générales qui se déclinent en “ compétences ”
qui elles-mêmes se déclinent en “ objectifs ” qui permettent de les traduire en faits
observables en situation. La compétence est un agrégat intermédiaire qui permet de passer
des capacités générales aux objectifs particuliers. Néanmoins la différence entre capacités,
compétences et objectifs est rien moins qu’évidente au vu des référentiels de l’Education
Nationale.
Une utilisation concrète des concepts portés par l’Education Nationale dans les entreprises, est
la démarche des groupes métiers à travers le réseau des DAFCO et GRETA. Ces opérations
répondent à des exigences de formalisation très élevées liées notamment à la nécessité
d’objectiver la détention des compétences et de les ancrer dans les situations concrètes de
travail, tout en garantissant leur compatibilité avec des références nationales : “ la notion de
compétence englobe non seulement les qualifications requises mais encore l’ensemble des
comportements observables jugés nécessaires. L’expression de ces compétences se fait en
termes d’objectifs : comportements attendus, conditions d’exercice de ces comportements,
niveaux d’exigence ” (Duprouilh, F., 1992).
La naissance et la diffusion des groupes métiers est étroitement liée à des grands groupes
industriels tels Péchiney ou Usinor, groupes à la fois porteurs de moyens importants en terme
d’ “ ingénierie pédagogique ”, et d’une philosophie de développement des compétences,
d’employabilité, dans un contexte de fortes réductions d’effectifs. La richesse des démarches
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proposées comportent des limites certaines lors de leur transposition dans des entreprises de
petite taille, moins outillées pour faire face à l’exigence d’instrumentation présente dans les
projets les plus médiatisés. La recherche de démarches de gestion des compétences facilement
appropriables par des PME, voire des TPE, a déjà débuté et doit sans doute être poursuivie
(Defelix et al., 1999)..
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nature prédictive, la compétence est un attribut de la personne qui préexiste au travail et peut
être décrit indépendamment de ce dernier, même si elle est en relation causale avec le succès
au travail. Au contraire, c’est l’accès à l’emploi - ou l’appréciation positive - qui sera déduite
ou non de la réussite ou non à une épreuve portant sur des “ competencies ”. Par ailleurs, le
lien (prédictif) avec la performance dans l’emploi a une place importante dans la définition,
ce qui place cette acception de la compétence en opposition radicale avec celle de Chomsky,
pour qui compétence et performance sont nettement dissociés. En revanche, on retrouve la
notion d’atteinte d’un résultat implicite chez Gilbert et Parlier.
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renforcement de la prescription en matière de comportements : au travers de l’utilisation des
modèles de compétences, “ les salariés se voient rappeler que le comment faire compte
autant que le quoi faire ”.
Dans la pratique, la généralisation de ces modèles, qui répond sans aucun doute à un impératif
de flexibilité, n’est pas exempte de risques. Tout d’abord, si l’identification et le
développement de compétences doit être un facteur de différenciation et d’avantage
concurrentiel, on est en droit d’émettre un doute sur la pertinence des grilles de compétences
génériques telles qu’elles se diffusent, sous l’influence de cabinets de conseil. Une autre
critique est que les compétences ainsi diffusées consistent souvent en traits de personnalité
dont l’évaluation et la mesure soulèvent des difficultés. Or, dans la pratique, les procédures
d’évaluation des “ compétences génériques” issues des modèles dérivés de Spencer et Spencer
peuvent être proches de celles en vigueur dans les systèmes d’évaluation du mérite en vigueur
depuis plus de trente ans (Lawler, E., 1996). Les entreprises qui envisagent d’utiliser ces
approches doivent donc être conscientes de leurs limites, donc adapter et compléter les
modèles de compétences génériques à leur contexte respectif, et mettre en place des
procédures d’évaluation rigoureuses.
Créer un avantage concurrentiel : tel est l’objectif et l’intérêt opérationnel d’une approche
gestionnaire, celle développée en stratégie pas les théories dites des ressources. Le concept de
compétence vient pallier les insuffisances supposées dans la littérature en stratégie sur les
portefeuilles d’activités et les marchés : pour Prahalad et Hamel (Prahalad, C.K., 1990), la
firme ne peut être considérée comme un simple portefeuille d’activités déterminées par une
technologie, un produit, un prix et un marché. Prenant appui sur l’exemple de NEC et d’autres
entreprises japonaises, ils soutiennent la thèse suivante : les entreprises qui réussissent sont
celles qui pensent en termes de portefeuilles de compétences clés et non en termes de
portefeuille d’activités. Ce disant, leur contribution peine à donner une définition claire de ce
qu’est une compétence clé (“ core competence ”), concept qui sert pourtant de clé de voûte à
leur argumentation. Prenant appui sur la métaphore végétale, ils comparent la firme
diversifiée à un arbre, dont le tronc et les branches principales sont les produits clés (“ core
products ”), les ramifications sont les centres de profit (business units), les feuilles, les fleurs
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et les fruits sont les produits finis, et les compétences clés “ le système de racines qui nourrit,
et apporte croissance et stabilité ”. Ils donnent à la compétence une dimension collective,
intégrative, comprenant des savoir faire et des technologies : “ les compétences clés sont
l’apprentissage collectif dans l’organisation, surtout la façon de coordonner des savoir faire
(skills) de production différents et d’intégrer des courants multiples de technologies. ”. Plus
tard, Hamel prolonge ce propos : une compétence est “ un ensemble de savoir faire (skills) et
de technologies, plutôt qu’une compétence ou qu’une technologie isolée” (Hamel, G., Heene,
A., 1994) : tout savoir-faire, toute technologie, n’est pas une compétence. L’auteur soulève
une difficulté : celle du niveau d’agrégation à partir duquel on peut parler de compétence clé :
“ si une équipe de managers identifie 40 à 50 compétences-clés, alors il s’agit probablement
de savoir-faire plutôt que de compétences clés. A l’inverse, s’ils listent seulement une ou deux
compétences, ils désignent probablement des méta-compétences plutôt que des compétences
clés ”. Comme le rappelle un auteur de ce courant de recherche “aucun savoir faire, aussi
poussé soit-il, ne peut prétendre au statut de compétence-clé s’il ne donne pas à l’entreprise
un avantage [concurrentiel]” : il n’y a de compétence qu’en référence à un environnement
donné : tout savoir-faire n’est pas une compétence-clé. Une compétence clé tombant dans le
domaine public perd son caractère distinctif, et du même coup, sa substance de compétence
clé.
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ses savoir-faire internes, il faut qu’elle puisse conduire le même type d’analyse auprès de
l’ensemble ses concurrents actuels et potentiels pour faire émerger ses propres compétences
clés, par différence, ce qui semble hors de portée étant donné les moyens à mettre en oeuvre,
mais plus encore l’accessibilité des terrains nécessaires pour ce faire. Pour innovante qu’elle
soit, l’approche de l’entreprise par les compétences clés pose clairement un problème
d’opérationnalisation, alors même qu’elle se présente comme une notion “ dure ” : que l’on
pense, en France, aux expressions “ noyau dur ” ou encore “ coeur de notre métier ”,
adaptations fréquentes du concept de “ core competence ”. Malgré ces critiques de fond,
l’effort d’introspection et d’explicitation porté par l’approche stratégique a le mérite de
fournir aux dirigeants d’entreprises un “ bâton d’aveugle ” (Claveau et al, 1998) suscitant des
questions essentielles et pertinentes - que savons nous et que souhaitons nous faire mieux que
les autres ? - même si de telles questions ne peuvent trouver de réponse autre que
conjecturale.
Dans l’ensemble des définitions qui précèdent, la compétence a une raison d’être, elle est
objet d’étude. Sa présence est “ objectivement ” justifiée : par la recherche d’une théorie
linguistique et cognitive puissante pour Chomsky ; par la volonté d’expliquer les conduites
des travailleurs en situation, pour de Montmollin ; par la réponse à des contraintes imposées
par la sphère technico-économique, pour Gilbert et Parlier ; par la recherche d’outils de
gestion des ressources humaines plus performants, pour Mc Clelland ; par le rejet de la notion
de savoir et l’étude des méthodes les plus à mêmes de favoriser leur développement dans les
sciences de l’éducation ; par la recherche d’avantages concurrentiels durables pour Prahalad
et Hamel. Ces derniers, en utilisant la métaphore végétale, laissent supposer qu’il existerait
une compétence dotée d’une véritable substance. Un point de vue complémentaire, au
demeurant admis par des auteurs tels que Parlier ou de Montmollin, est que la compétence n’a
pas - seulement - un statut “ objectif ”, de capacités plus ou moins observables ou que l’on
peut inférer de l’observation des conduites “ réelles ”.
Un regard décalé peut donc être produit sur les compétences, dont la finalité n’est pas la
recherche sur le fonctionnement cognitif, les conditions de travail, la performance de
l’entreprise ou encore le développement desdites compétences. Les compétences peuvent
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revêtir un intérêt dans la mesure où celles-ci sont construites collectivement : c’est le point
d’entrée de la sociologie mais aussi de plusieurs auteurs en gestion. L’étude du
développement cognitif de la personne pris isolément n’a à la limite pas de sens ou d’intérêt
en sociologie. Ce sont donc les mécanismes ou les actions qui produisent la compétence et
l’incompétence qui intéressent les sociologues, plus que le contenu même de ces
compétences. Le terme de compétence apparaît d’ailleurs tardivement en sociologie. Avant de
parler de compétence, les sociologues s’intéressent à la division du travail, à ce qu’elle a ou
non de nécessaire et de moral (Dürkheim, E., 1930), et aux divisions sociales qui en résultent,
que celles-ci soient ou non fondées sur un ordre cognitif “ naturel ”. En tant que catégorie
produite par la société, la qualification est un objet de recherche sociologique avant la
compétence, considérée comme le “ résidu ” objectif ayant échappé à la codification. La
qualification est une articulation : entre valeur d’usage et valeur d’échange (Paradeise, C.,
1987) ; entre ce qui est fait et ce qui est reconnu ou revendiqué (Reynaud, J.-D., 1988). La
qualification qui a donné lieu à d’abondantes recherches n’ “ existe ” pas en tant que
substance : aucune mesure satisfaisante ne peut être trouvée (Naville, P., 1954). Aussi, la
compétence fait son apparition en creux en sociologie, c’est le “ je ne sais quoi par lequel la
qualification devient efficiente” (Demailly, L., 1995) . La compétence serait-elle donc plus
réelle que la qualification ? L’intérêt des sociologues pour la notion de compétence en tant
que telle va se prendre la forme de plusieurs courants de recherche distincts : le premier porte
sur la façon dont la sphère productive produit ou pas de la compétence, et prolonge le débat
sur la déqualification (Zarifian, P., 1988) : y-a-t-il ou non élévation du niveau de compétences
requises par les nouvelles configurations socio-productives ? Comment ? Le second porte sur
les conditions et les modalités de la formation du jugement de compétence : pour être
compétent, il faut être capable de, mais aussi être reconnu tel. Ainsi, Merchiers et Pharo
(1992) s’appuient-ils sur la définition donnée par le Larousse : “ capacité reconnue en telle ou
telle matière ”. Cette définition a pour ces deux auteurs l’intérêt de poser “le problème de la
reconnaissance de cette capacité ”, c’est à dire de “ qui la reconnaît [et] comment ” même si
elle ne donne pas la réponse. C’est dire que les distances sont prises par rapport à toute
tentative de considérer la compétence comme une substance objectivement mesurable. Le
processus compte ici autant ou plus que la substance jugée.
Le troisième courant porte sur l’usage du terme de compétence, ses conditions et ses enjeux.
La littérature initiale - peu abondante en la matière - semble retenir de la compétence
l’affaiblissement des repères collectifs et la montée d’une nouvelle forme d’individualisation.
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Pour Elizabeth Dugué (1994), l’utilisation de la notion de compétence occulte un
renforcement du pouvoir des directions vis-à-vis des salariés, et n’est pas la résultante d’un
accroissement de la complexité du travail. Courpasson et Livian (1991) voient de même dans
l’usage de la compétence l’expression d’une “ idéologie ” managériale individualiste lancée à
l’encontre des identités de métier traditionnelles négociées collectivement.
L’intérêt de ces approches est évidemment variable pour les entreprises. Le débat sur la
“ déqualification ” est davantage un débat de société, qu’une question présentant une
quelconque urgence, même s’il peut être utile et souhaitable, pour les différents acteurs
(directions, syndicats, salariés) de connaître les tendances lourdes affectant le contenu du
travail en termes de compétences. Les travaux sur la façon dont se forme le jugement de
compétence rappellent que l’évaluation des compétences est toujours une construction sociale
reposant sur des processus variés, processus produisant à ce titre des résultats disparates.
L’intérêt - pour le gestionnaire mais aussi pour le syndicaliste - de ces travaux, est non
seulement une plus grande connaissance des conditions et modalités concrètes de l’évaluation
des compétences, mais également des implications, intérêts et limites des pratiques ainsi
mises en évidence. Enfin, repérer les différents usages de la notion de compétence permet une
lecture plus fine - au-delà des enjeux scientifiques explicites présentés jusqu’ici - de la
diffusion d’un concept “ éponge ”. S’ils courent le risque inévitable de voir leurs résultats
limités à des contextes sociaux particuliers, de tels travaux peuvent donner matière à réflexion
sur les différents enjeux que la notion de compétence peut être amenée à servir, dans et hors
l’entreprise.
En gestion, quelques travaux ont déjà adopté une approche similaire, permettant à la fois de
décrire finement l’utilisation de la notion de compétence et d’en comprendre les enjeux, sur le
terrain (Dietrich, A., 1995 ; Marbach, 1995 ; Retour, D., 1997 ; Dejoux, 1998 ; Joyeau, 1999).
La piste de recherche qu’ils ont ouvert est des plus fécondes, et devrait s’enrichir de
contributions supplémentaires.
Tableau récapitulatif
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...linguistique Performance Mieux comprendre Peut inspirer une A la fois trop général
l’activité langagière réflexion sur des et trop limité à une
et au-delà, le compétences activité (le langage).
fonctionnement universelles dans Faiblement
cognitif de l’être d’autres domaines distinctif.
humain
...ergonomie Activité, Mieux comprendre Amélioration de Utilisation restreinte
comportements le travail l’efficacité, de la à des contextes
sécurité, des précis. Faible
conditions de travail transversalité
...sciences de Savoir, poste Meilleure Construction Difficulté à trouver
l’éducation représentation des d’actions de la “ juste maille”
capacités développement des entre transversalité
Justice sociale compétences + et contingence
efficaces
...psychologie Savoir, aptitude Prédire la réussite Approche fine des Faible avantage
appliquée dans l’emploi comportements, concurrentiel, faible
outils pré-existants lien avec l’activité
rôdés réelle, risques liés à
une utilisation
biaisée
...stratégie Portefeuille Construire un Portée heuristique : Niveau purement
d’activités avantage aide à l’explicitation conjectural,
concurrentiel des buts de difficulté
l’entreprise d’opérationnalisation
...sociologie Qualification Comprendre le Rendre compte de la Approche non
travail, et les diversité des usages prescriptive mais
pratiques de la notion et des compréhensive
d’entreprises enjeux qu’elle peut
servir
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