Biographie et analyse de La Supplication
Biographie et analyse de La Supplication
HICHOU
Svetlana Alexievitch est née en 1948 en Ukraine. Elle a fait des études de journalisme en Biélorussie, où ses parents
étaient instituteurs. Sa première publication, La guerre n'a pas un visage de femme, en 1985, sur la Seconde Guerre
mondiale, dénoncée comme "antipatriotique, naturaliste, dégradante" mais soutenue par Gorbatchev est un best-seller.
Chaque nouveau livre est un événement et un scandale : Les Cercueils de zinc, en 1989, sur la guerre d'Afghanistan, qui
la fait connaître en France et sera adapté pour le théâtre par Didier-Georges Gabily ; Ensorcelés par la mort, en 1993,
sur les suicides qui ont suivi la chute de l'urss ; et La Supplication, en 1997, sur Tchernobyl. Elle vit de nouveau à Minsk,
après un long séjour à Berlin.
Son ouvrage La Fin de l'homme rouge. Le temps du désenchantement (Actes Sud, 2013), sur la fin de l'urss et ce qui
a suivi, a été classé meilleur livre de l'année 2013 par le magazine Lire et a reçu le prix Médicis Essai. Lauréate du prix
Nobel de Littérature en 2015.
Svetlana Alexievitch présente deux extraits de journaux : un extrait de l’Encyclopédie biélorusse et un extrait d’un
rapport du Haut Collège international de radioécologie A. Sakharov de Minsk (devenu aujourd’hui Université
internationale de l’environnement A. Sakharov). Il s’agit de faire un bilan de la catastrophe dix ans après l’accident (les
documents datent des années 1992-1996). Trois points sont mis en valeur :
1- Il s’agit de rappeler que, parmi les trois pays immédiatement touchés par la catastrophe, l’Ukraine, la Russie et la
Biélorussie (patrie de Svetlana Alexievitch), le territoire de celle-ci a été particulièrement contaminé. Un parallèle est
fait avec la Seconde Guerre mondiale. Les nazis détruisirent 619 villages biélorusses ; à la suite de Tchernobyl, 485
villages sont enterrés ou perdus. La guerre tua un quart de la population ; la catastrophe nucléaire touche un biélorusse
sur cinq.
2. Il s’agit d’insister sur le caractère planétaire de la catastrophe. Tous les pays sont, à diverses échelles, touchés,
même les États-Unis et le Canada.
3. La catastrophe est encore en cours. Le sarcophage est fissuré et laisse passer des aérosols radioactifs ; de plus, il
menace de tomber en ruine.
Prologue « Une voix solitaire » : C’est le témoignage de Lioudmila Ignatenko qui raconte son amour fou pour son
mari, Vassili, un jeune pompier qui intervint pour éteindre l’incendie à la centrale et fut gravement irradié. Lioudmila
raconte la prise en charge de son mari par l’hôpital de Pripiat et l’ordre que celui-ci lui donne immédiatement : « Pars !
Sauve le bébé ! » Elle est en effet enceinte de six mois et les radiations pourraient avoir des conséquences funestes pour
l’enfant. Vassili est transféré avec les autres irradiés dans un établissement radiologique de Moscou. Lioudmila se rend
elle-même à Moscou et, grâce à la complaisance du chef de service et des infirmières, elle retrouve son mari. Il n’a que
quelques jours à vivre et son état se détériore à toute vitesse. Lioudmila, faisant fi des dangers de la contamination,
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devient son infirmière et l’accompagne dans sa terrible déchéance. Alors que les médecins lui affirment qu’il n’est plus
un homme mais un objet radioactif, elle continue à chérir ce corps qui n’est plus qu’une énorme plaie. Après la mort de
Vassili, Lioudmila accouche d’une petite Natacha qui ne vit que pendant quatre heures. Elle perd tout désir de vivre et
se rend régulièrement « chez » son mari et sa fille, c’est-à-dire sur leur tombe. Deux ans après le drame, elle trouve un
homme qui lui fait un enfant et elle donne naissance à un petit garçon. Victime d’une hémorragie cérébrale, elle retrouve
la force de vivre car elle a maintenant « quelqu’un pour qui vivre et respirer ». L’amour, et l’amour seul, surmonte
l’horreur et la mort.
« Interview de l’auteur par elle-même sur l’histoire manquée » : Svetlana Alexievitch définit son projet littéraire.
Elle ne s’intéresse pas à l’événement en lui-même mais aux sensations et aux sentiments qu’il a provoqués chez ceux
qui l’ont vécu. Elle affirme ne pas s’intéresser à Tchernobyl mais au « monde de Tchernobyl », c’est-à-dire, au-delà du
récit de l’accident, au territoire de Tchernobyl et aux hommes qui le peuplent. L’histoire « manquée », c’est-à-dire qui
n’a jamais été écrite jusqu’à présent, est cette histoire à hauteur d’homme. C’est seulement ainsi, croit-elle, qu’on pourra
prendre la mesure de l’importance de la catastrophe, de sa dimension politique (c’est l’effondrement d’un système social)
et métaphysique (en tant qu’il bouleverse le rapport de l’homme à la nature et met en question ce qu’il est). Svetlana
Alexievitch insiste sur le grand nombre de témoignages qu’elle a récoltés et sur leur diversité : le livre n’est pas une
simple somme de confidences personnelles mais un réseau de voix qui se répondent les unes aux autres et dessinent une
vérité « générale ». Enfin, c’est le premier livre qu’elle écrit tout en étant elle-même un des témoins de l’événement et
elle insiste sur son identité d’écrivain biélorusse. « Les Biélorusses, affirme-t-elle, constituent le peuple de Tchernobyl ».
Svetlana Alexievitch insiste davantage sur l’aspect mystérieux de Tchernobyl (c’est un « saut dans une réalité nouvelle »
pour lequel notre expérience passée et notre culture savante et littéraire ne nous servent à rien) et sur la rupture définitive
que la catastrophe signifie dans l’histoire de l’humanité. C’est en effet le temps lui-même qui est bouleversé. Par les
radiations, le temps cosmique des particules a rencontré le temps humain. De plus, raconter cette catastrophe passée,
c’est, selon l’auteure, « noter l’avenir ». À la différence des autres catastrophes historiques, Tchernobyl n’a pas
seulement tué des hommes mais a mis en question « la vie elle-même », et c’est pour cette raison que « Tchernobyl est
au-delà d’Auschwitz et de la Kolyma ». En particulier, Svetlana Alexievitch souligne l’importance des victimes oubliées
de Tchernobyl, les plantes et les animaux, qui sont selon elle plus à plaindre encore que les hommes. Après l’irradiation
et les massacres massifs d’innombrables êtres vivants, il est impossible que l’homme ne se sente pas responsable de
l’existence de toutes les formes de vie, même les plus humbles.
(1) Monologue sur la nécessité du souvenir : Piotr S. Psychologue. C’est un homme qui a connu la guerre lorsqu’il
était enfant. Il livre en vrac des souvenirs horribles et « tabous » de cette époque où il perçoit une identité entre la
violence de la naissance et celle de la mort. L’horreur est pour lui consubstantielle à la vie. Cependant, il affirme enfin
que cette connaissance de l’horreur ne lui a pas permis de comprendre et de surmonter celle de Tchernobyl.
(2) Monologue sur ce dont on peut parler avec les vivants et avec les morts : Zinaïda, résidente sans autorisation
(paysanne). Zinaïda est une vieille paysanne qui a refusé d’être évacuée. Elle ne croit pas aux conseils absurdes des
savants sur les radiations (qu’elle parvient à voir et qui ne l’effrayent nullement). Elle vit seule avec un chat dans une
nature épanouie (« C’est beau ici, tout fleurit, tout pousse ») et inquiétante (les rats prolifèrent ; ils ont dévoré son chat
précédent, et dévorent même les sans-logis qui s’endorment ivres dehors). Elle va sur la tombe de sa fille, morte de la
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typhoïde pendant la guerre, et sur celle de son homme. « On peut parler avec les morts comme avec les vivants. Je ne
vois pas la différence ».
(3) Monologue sur une vie entière écrite sur une porte : Nikolaï Fomitch Kalouguine, un père. C’est un habitant
de Pripiat, évacué après l’accident. Sa fille est morte des suites des radiations, dans d’atroces souffrances. Il est d’usage
dans cette famille d’allonger les morts sur la porte d’entrée de la maison et d’y inscrire la croissance des enfants. Le père
a emporté la porte de son appartement de Pripiat lors de l’évacuation et y allonge le corps de sa fille.
(4) Monologue d’un village : Comment appeler les âmes du paradis et manger avec elles (village Belyï Bereg de la
région de Gomel en Biélorussie) Ce sont des gens âgés qui sont revenus vivre dans le village dont ils ont été évacués.
Ils n’ont pas peur car ils en ont vu d’autres : Staline, la guerre. Loin de chez eux, ils dépérissaient. Ils sont donc revenus.
Dans la zone, l’État a disparu, c’est la liberté et le véritable communisme. Ils haïssent les miliciens qui veulent les
déloger et les scientifiques qui racontent des fables. La nature est redevenue sauvage et l’endroit progressivement se
peuple des âmes de ceux qui sont morts. Des histoires de fantômes circulent. Peut-on voir l’âme ?
(5) Monologue sur la joie d’une poule qui trouve un ver : Anna Petrovna Badaïeva, résidente sans autorisation.
Anna est une vieille femme qui raconte « la première peur ». Ce ne fut pas la peur engendrée par l’explosion du réacteur
mais celle qu’elle ressentit quand elle s’aperçut de l’absence de hannetons et de vers dans son potager. Elle envisage une
vie qui continuerait sans les humains. Mais elle se ravise. Les scientifiques ont tout inventé. Si tout est contaminé, même
l’eau, prendre des précautions devient un combat contre Dieu lui-même. Or, il faut vivre.
(6) Monologue sur une chanson sans paroles : Maria Voltchok, une voisine. Cette voisine lance un appel à retrouver
Anna Souchko, une dame âgée, mentalement attardée, muette de naissance, qui gémit une chanson quand elle a mal.
(7) Trois monologues sur une peur très ancienne : Les deux premiers monologues sont ceux d’une mère et de sa
fille ; elles ont fui le Tadjikistan, après l’indépendance, au moment de la guerre civile et se sont réfugiées dans la région
de Tchernobyl. La fille évoque la barbarie des Tadjiks indépendantistes. Elle raconte une scène atroce qui s’est passée
dans l’hôpital où elle était infirmière : des bandits ont défenestré un enfant qui venait de naître. Comment vivre après
ça ? se demande-t-elle. La mère affirme avoir peur de l’homme plus que de la terre ou de l’eau irradiées. Les hommes
s’étonnent ici de voir un cheval ou un lapin mourir tout seuls. Mais ils ont pris l’habitude de voir un vagabond mourir.
Troisième monologue : une femme de Kirghizie a fui son pays après l’indépendance par fidélité envers l’Union
soviétique et s’est réfugiée avec ses cinq enfants dans la région de Tchernobyl, malgré les radiations. Elle « continue de
vivre ».
(8) Monologue sur l’homme qui n’est raffiné que dans le mal, mais simple et accessible dans les mots tout bêtes
de l’amour : C’est un vagabond qui s’est « enfui du monde » et a rompu avec sa vie passée de pécheur. Il jeûne, prie,
ramasse du blé sauvage, ou les aliments qu’on dépose pour les morts, sur les tombes. Il se sent proche des oiseaux, des
arbres et des fourmis. Aux animaux terrestres, il oppose l’animal céleste qu’est l’homme. Si l’homme est debout, c’est
qu’il est pécheur : il tend ses bras et son visage vers le ciel et prie pour que Dieu lui pardonne ses péchés. L’homme,
subtil dans le péché, rejoint l’innocente nature en aimant et en priant.
(9) Le chœur des soldats (dix-sept intervenants) : Ce sont des liquidateurs, des pilotes d’hélicoptère, des miliciens
qui ont été chargés de s’occuper des conséquences immédiates de l’accident : nettoyer la centrale, évacuer la zone
interdite et ne pas laisser les habitants rentrer, faire régner un semblant d’ordre, survoler la centrale en hélicoptère,
enterrer les maisons, les bêtes, et la terre elle-même. Beaucoup parlent de l’héroïsme typiquement russe, de la nécessité
de sacrifier sa vie à la cause sacrée de la patrie et du socialisme. Certains parlent de la curiosité qui les anime et de la
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sensation de mener dans la zone une vie plus intense. Par ailleurs beaucoup dénoncent les mensonges et les non-dits.
Les hommes du KGB les surveillent et leur demandent de ne rien communiquer. On leur dissimule les mesures de
radiation. On les utilise comme « des robots » ou comme « du sable que l’on jette sur le réacteur ». Les conséquences
de leur action ont été terribles pour eux. Leur espérance de vie a beaucoup diminué. À son retour, un homme a offert
son calot à son fils et le petit a eu une tumeur au cerveau. Les soldats comparent Tchernobyl à l’Afghanistan. La guerre
afghane, c’était le risque d’une mort brutale et rapide. Tchernobyl, c’est la mort lente, le long empoisonnement de la vie
et certaines rumeurs mentionnent les corps monstrueux des irradiés : gros comme un tonneau, noir comme du charbon,
ou de la taille d’un enfant… Même en ayant de la chance, tous deviendront des « Tchernobyliens », des hommes dont
on fuit la compagnie et qui sont parfois abandonnés par leur femme.
(1) Monologue sur de vieilles prophéties : Larissa Z., une mère. Une femme accouche d’une petite fille sans vagin
et sans anus, avec un seul rein. Elle ne pourra plus avoir d’enfants. La prophétie serait dans la Bible et annoncerait un
temps d’abondance au cours duquel l’homme ne pourra plus enfanter. Les médecins et les fonctionnaires parlent de
malformations congénitales et la soupçonnent de vouloir des privilèges en tant que victime de Tchernobyl. La petite
grandit mais la mère regarde avec envie les femmes enceintes, ainsi que « la chienne enceinte des voisins ».
(2) Monologue à propos d’un paysage lunaire : Evgueni Alexandrovitch Brovkine, enseignant à l’université de
Gomel. Cet homme se souvient que juste après la catastrophe, les livres sur Hiroshima ont été retirés des bibliothèques
pour prévenir la panique générale. Les oiseaux se cognaient aux parebrises des voitures comme s’ils se suicidaient. Le
sable de dolomie répandu sur les champs pour atténuer la réactivité donnait à la terre un aspect lunaire. Il imagine un
homme mutant dans ce paysage lunaire. Si on écrit si peu sur Tchernobyl, c’est qu’on n’a ni vaincu, ni compris la
catastrophe.
(3) Monologue sur un témoin qui avait mal aux dents et qui a vu Jésus tomber et gémir : Arkadi Filine,
liquidateur. C’est un réserviste qui a été déclaré « volontaire » pour devenir liquidateur. Sa femme le trompe et il en est
désespéré. Pour lui les liquidateurs qui prétendent être des héros et qui se sacrifient pour le bien commun sont simplement
des gens comme lui, « des fous qui n’en avaient rien à foutre de leur vie ». Il ironise sur le goût des Russes pour la lutte
et la victoire, leur besoin de surmonter des catastrophes, de se sacrifier au nom du « culte païen soviétique ». Il est chargé
d’enterrer des maisons, des arbres, des puits, « la terre dans la terre ». Il aime « le petit peuple de la terre », la « matière
vivante » formée d’insectes, d’araignées et de larves. Le monde de Tchernobyl est un monde fantastique, « un mélange
de fin du monde et d’âge de pierre ». Après l’étonnement, la vie ordinaire reprend le dessus : saouleries, coucheries,
corruption… tout cela mêlé à des actes vraiment généreux et désintéressés, bref « le bordel russe habituel ». Aujourd’hui,
il a l’impression d’être comme Lazare, revenu de chez les morts et étranger parmi les vivants (il cite une nouvelle de
Léonid Andreïev intitulée « Lazare », très célèbre en Union soviétique). Il se compare aussi à un autre héros d’Andreïev
(Ben-Tovit), un témoin de la Passion du Christ, tellement absorbé par sa rage de dents qu’il n’assista pas vraiment à la
tragédie qui se déroulait sous ses yeux. « Moi, au moment de Tchernobyl, ma femme venait de me quitter », conclut
Arkadi Filine.
(4) Trois monologues sur « la poussière qui marche » et « la terre qui parle » : Trois chasseurs ont pour mission
de tuer tous les chiens et tous les chats abandonnés par les habitants évacués. Un philosophe vagabond dans la zone
contaminée a baptisé les animaux la « poussière qui marche » et les hommes « la terre qui parle ». Ils tuent des chiens
et des chats en masse puis les jettent dans une benne à ordures qu’ils déchargent dans une fosse. Puis ils remplissent la
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fosse de terre. Les animaux qui ne sont que blessés meurent étouffés. L’un des chasseurs considère que tirer sur des êtres
vivants est un simple boulot. Un autre pense qu’ils ont une conscience et qu’au moment de leur tirer dessus, leur regard
exprime une supplication. Il reste marqué par un caniche noir qui s’est jeté sur lui avant qu’il lui mette une balle. Un
autre affirme que les hommes meurent comme des animaux.
(5) Monologue sur la difficulté de vivre sans Tchekhov ni Tolstoï : Katia P. Katia était enfant à Pripiat lorsque
l’accident du 26 avril a eu lieu. Elle évoque l’insouciance des premiers temps. Les habitants observaient l’incendie aux
jumelles, les pêcheurs à la ligne revenaient noirs de la rivière : le bronzage atomique. Puis c’est l’évacuation à Minsk.
Sa mère, enseignante, se plaint d’avoir dû laisser sa bibliothèque : elle ne peut vivre sans Tchekhov ni Tolstoï. Katia
pense au contraire que, concernant Tchernobyl, ni les écrivains ni les savants ne peuvent donner de conseils.
Aujourd’hui, elle a l’impression d’être une hibakusha (victime des bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki)
de Tchernobyl. La mère de son fiancé désapprouve le mariage. Dans la tête de Katia résonne cette phrase terrible : « Pour
certains, c’est un péché d’enfanter ». Elle craint par-dessus tout de devenir l’objet de la curiosité morbide de ses
semblables : elle soupçonne son intervieweuse de la percevoir ainsi et met fin à l’interview.
(6) Monologue sur ce que saint François prêchait aux oiseaux : Sergueï Gourine, opérateur. Ce cadreur de cinéma
résidant à Minsk avec sa femme et son fils, est allé volontairement à Tchernobyl pour vivre une expérience de guerre
qui pourrait faire de lui « un véritable écrivain ». Très vite, il comprend l’ampleur du danger des radiations et dit :
« J’étais vraiment con de me retrouver là ! ». On lui donne à filmer des « héros » et des officiels. Devant un pommier en
fleur, il s’aperçoit qu’il a perdu le sens de l’odorat et il a l’impression de vivre comme dans un film. Il se souvient d’une
histoire de la guerre qui lui ôta toute envie de vivre, celle d’une femme qui étrangla son bébé dont les cris risquaient de
la faire découvrir par des soldats allemands. Il a compris le sens de sa vie quand il a eu un fils. Il ne comprend pas
pourquoi Minsk n’a pas été évacué. Il pense que nous calquons toutes nos attitudes sur quelque chose que nous
connaissons déjà. Il pense que, comme les autres hommes, il n’est pas un héros mais « un vendeur d’apocalypse ».
Maintenant, il ne filme que des animaux et des arbres ; il voudrait faire un film et tout voir à travers les yeux d’un animal.
Il se demande si saint François parlait aux oiseaux dans la langue des hommes ou dans leur langue.
(7) Monologue sans titre – un cri : Arkadi Pavlovitch Bogdankevitch, assistant médecin. Il refuse l’interview. Il lit
des cartes médicales où sont consignés les taux d’irradiation de patients et dit : « Comment veulent-ils vivre avec une
thyroïde pareille ? ». Il ne veut pas faire commerce de leur malheur ou philosopher. « Bonnes gens, laissez- nous ! C’est
à nous de rester vivre ici ».
(8) Monologue à deux voix pour un homme et une femme : Nina Konstantinovna enseignante en littérature. Les
enfants à qui elle enseigne ont changé après la catastrophe. La mort est omniprésente. Ils sont faibles, somnolents, pâles,
incapables de se concentrer longtemps, ils s’évanouissent pendant les cours. Une petite fille de onze ans s’est pendue.
Les médecins disent que beaucoup meurent de stress, de phobie de la radiation. Les parents sont d’une insouciance
coupable : ils ne lavent pas les vêtements tous les jours, donnent à manger à leurs enfants des aliments irradiés, etc. Les
élèves préfèrent désormais la science-fiction (des récits où « l’homme se détache de la terre et manipule le temps ») à
Pouchkine : « Et si toute notre culture n’était qu’une caisse avec de vieux manuscrits ? », se demande-t-elle. Nikolaï
Prokhorovitch Jarkov enseigne le travail manuel. Pour lui, Tchernobyl n’est pas une guerre. Il a vécu le blocus de
Leningrad et il a vu des êtres humains redevenir de véritables animaux sous l’emprise de la faim. Il veut comprendre ce
qui s’est passé pour ne pas « mourir de Tchernobyl ». Il rappelle que la Biélorussie est un territoire particulièrement
contaminé et qui est devenu « un gigantesque laboratoire du diable ». Quant aux élèves, « ils observent au lieu de vivre ».
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(9) Monologue sur une chose inconnue qui rampe et se glisse à l’intérieur de soi : Anatoli Chimanski, journaliste.
Il pense aux fourmis : nous allons disparaître et elles ne s’en rendront pas compte. Une guerre atomique, Hiroshima,
Nagasaki, c’est horrible, mais compréhensible. Tchernobyl dépasse l’entendement. Les radiations sont partout et elles
sont éternelles : « Je sens qu’une chose totalement inconnue de moi (…) rampe, se glisse à l’intérieur de moi-même ».
Il ne sait pas comment écrire sur Tchernobyl. Il est si facile de tomber dans la « mythologie » de Tchernobyl : les
champignons gros comme une tête humaine, etc. Il note en vrac des anecdotes vraies ou fausses dans un carnet et il en
lit quelques-unes : les officiels du Comité central viennent dans la zone avec leurs sandwiches et leurs bouteilles d’eau
minérale et promettent aux habitants de la vodka et du saucisson ; une vieille femme compare les miliciens qui surveillent
les personnes déplacées aux Allemands pendant la guerre ; des pillards prennent des risques insensés et franchissent le
seuil de l’instinct de conservation ; un déserteur trouve refuge près du réacteur ; des mélanges de chiens et de loups
apparaissent ; la veille de l’explosion, un engin extraterrestre volait dans le ciel ; on va déporter la population en Sibérie ;
des poissons sortent de l’eau et marchent sur leurs nageoires ; l’intelligence des irradiés va augmenter prodigieusement.
Nous résumons ici trois monologues, absents de la traduction française de 1998, que Svetlana Alexievitch a rajouté dans
l’édition russe de 2006.
(9’) Monologue sur la philosophie cartésienne et la façon dont vous mangez un sandwich contaminé pour ne
pas avoir honte : Guennadi Grouchevoï, député au Parlement biélorusse, président de la Fondation « Les enfants de
Tchernobyl ». Un universitaire, philosophe, spécialiste de Malebranche et du rationalisme cartésien, a adhéré à la
perestroïka et est devenu en Biélorussie un député de l’opposition démocratique. C’est à ce titre qu’il a visité la zone
contaminée. Il se souvient d’avoir mangé un sandwich irradié pour ne pas froisser les habitants qui le lui offraient. Il se
souvient surtout de la grande manifestation du 26 avril 1989, le jour du troisième anniversaire de la catastrophe, menée
par l’opposition démocrate à Minsk. Vingt à trente mille personnes ont vaincu leur peur du régime. Les orateurs se
succédèrent : c’était le tribunal de Tchernobyl. Comme organisateur de la manifestation, il a fait quinze jours de prison
pour hooliganisme. Il se souvient aussi d’une femme de la zone qui, sachant qu’il habitait Minsk, le suppliait de prendre
son enfant pour le sauver. Le garçon de sept ans avait un cancer de la thyroïde et est mort à l’hôpital. Il a décidé de
sauver les enfants et de créer la fondation « Les enfants de Tchernobyl ». Il s’agissait de ravitailler les enfants en
nourriture saine et de les envoyer à l’étranger. Cette décision l’a changé. En ce sens, comparant le socialisme soviétique
à un « mélange de prison et de jardin d’enfants », il affirme que « Tchernobyl lui a appris à être libre ». Les enfants de
Tchernobyl sont particuliers. Ils imaginent un monde sans animaux ou éprouvent un étonnement étrange à s’assoir sur
l’herbe, cueillir des fleurs, se baigner dans une rivière, grimper aux arbres.
(9’’) Monologue sur le fait que nous sommes descendus de l’arbre il y a longtemps et que nous n’avons pas
trouvé le moyen de lui faire pousser une roue : Slava Konstantinovna Firsakov, docteur en agriculture : Alors que
tout le monde crie qu’il est impossible de vivre sur la terre de Tchernobyl, Slava Firsakov affirme le contraire. Il ne faut
pas avoir une peur irrationnelle de Tchernobyl. La circulation automobile fait bien plus de morts que n’en a fait l’accident
nucléaire et nous n’arrêtons pas la production de voitures pour autant. Il faut vivre avec l’accident, contrôler les niveaux
de radiation, cultiver du colza pour en faire de l’huile de moteur. Mais les paysans veulent vivre comme leurs ancêtres.
(9’’’) Monologue au puits fermé : Svetlana Alexievitch rend visite à Maria Fedótovna Velichko, une célèbre
chanteuse et conteuse de Polésie, spécialiste de la culture populaire de cette région. Elle va déménager et s’apprête à
partir pour la ville. Sa voix nous entraîne dans le monde fabuleux de la vieille culture paysanne polésienne, où l’on
devine l’avenir dans le feu et dans l’eau (« l’eau sait tout »), où le diable sort des miroirs, où les jeunes filles mortes se
transforment en ondines, où les puits parlent en renvoyant d’une manière particulière l’écho de la voix. Mais les soldats
ont fermé tous les puits, dit-elle, et les ont recouverts de planches. Elle fréquente la tombe de son mari et de sa fille et
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leur parle, car les morts ont leur vie à eux. Mais il ne faut pas rester près des tombes après cinq heures du soir, car les
morts veulent qu’on les laisse tranquilles pendant la soirée et la nuit. Le jour de l’accident, elle a rêvé d’abeilles. Or les
abeilles signifient le feu : la terre allait brûler. « Dieu nous a envoyé le signe que l’homme ne vit plus sur terre comme
dans sa propre maison, mais qu’il est un hôte », conclut-elle.
(10) Monologue sur ce regret du rôle et du sujet : Sergueï Vassilievitch Sobolev, vice-président de l’association
biélorusse « Le bouclier de T ». La traduction n’est pas claire : il s’agit du désir de jouer un rôle dans une histoire qui a
un sens. C’est un ancien spécialiste des fusées qui a travaillé à Baïkonour. Il travaille désormais à la création d’un musée
de Tchernobyl. Ce musée, qui collectionne des objets ayant appartenu à des victimes de la catastrophe, ressemble selon
lui à un bureau des pompes funèbres. Sobolev rend hommage au colonel Iarochouk qui a servi de « robot biologique »
en déterminant les niveaux d’irradiation dans les zones les plus contaminées et qui est désormais paralysé ; à ceux qui
ont nettoyé le toit du réacteur, surnommés les « robots verts » à cause de la couleur de leur uniforme et qui sont en train
de mourir actuellement ; aux gars qui ont vidé le réservoir d’eau lourde sous le réacteur et qui sont morts. Il rejette la
thèse du faible prix de la vie humaine chez les Soviétiques et l’explication de leur sacrifice par le désir de jouer un rôle
de premier plan dans l’histoire pour donner un sens à leur existence. Il rend hommage aux pilotes d’hélicoptère qui ont
survolé la centrale et au colonel Vodolajski qui a en toute connaissance de cause dépassé les doses maximales et en est
mort, aux mineurs qui creusaient une galerie sous le réacteur (ils agonisent aujourd’hui). Et il y a toutes les autres
conséquences dont la pudeur slave interdit de parler comme la fragilisation des os et l’impuissance sexuelle. Il mentionne
les « sépulcres » où sont enterrés la « forêt rousse », des milliers de véhicules radioactifs etc., mais qui sont régulièrement
pillés. Pourquoi s’occuper d’un musée et ne pas tout abandonner ? Pour toute réponse, il mentionne la formidable énergie
vitale que communique la catastrophe.
(11) Le chœur populaire (17 participants) : La référence à la guerre est constante. Des enseignants acceptent sans
broncher d’enlever à la pelle la couche de terre contaminée parce qu’ils ont intériorisé l’expérience de la guerre.
Néanmoins, un membre du chœur dit qu’il est possible de comprendre la guerre, « mais cela ? ». On dénonce les
mensonges des journalistes à la télévision, l’incompétence des apparatchiks, la réduction des hommes de la zone à des
« boîtes noires », les tentatives vaines pour refourguer la viande irradiée. Beaucoup parlent des enfants, des cauchemars
particuliers des femmes enceintes. Une femme accouche d’un bébé mort-né à qui il manque des doigts. Une autre parle
de son enfant intersexué et chauve qui meurt lentement d’une leucémie. Un pédiatre dit que les enfants s’étonnent de
leur propre mort et meurent « avec un visage étonné ». Une mère à l’hôpital veille sur son fils mourant et s’effraye
chaque fois qu’il s’endort. Le dernier témoin parle de son réveillon dans la zone. Lui et ses convives boivent et mangent
de la nourriture contaminée et ils chantent des airs révolutionnaires pour se donner du courage.
III-Admiration de la tristesse
(1) Monologue sur ce que nous ignorions : La mort peut être si belle : Nadejda Petrovna Vygovskaïa, évacuée de
la ville de Pripiat. Résidant à Pripiat le jour de l’accident, elle se souvient de la magnifique lueur framboise qui éclairait
le réacteur de l’intérieur et que les habitants admiraient. « Nous ignorions que la mort peut être si belle ». Elle ajoute :
« L’idée que l’atome pacifique pouvait tuer n’entrait pas dans nos esprits ». Avec son fils et son mari, elle a été évacuée
à Kiev et est devenue une « Tchernobylienne ». Son fils est surnommé « la luciole » en classe. Elle n’a été qu’une
spectatrice passive de l’événement et elle fait le rêve de se promener avec son fils dans Pripiat ensoleillée, entourée de
parterres de roses.
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(2) Monologue sur la légèreté de devenir poussière : Ivan Nikolaïevitch Jmykhov, ingénieur chimiste. Envoyé
dans la zone de Tchernobyl en tant que soldat, il dénonce l’impréparation du personnel. Personne ne leur explique
vraiment ce que sont les radiations. On lui donne pour seules armes une pelle et un masque à gaz qu’il ne met pas,
comme beaucoup d’autres, parce qu’il fait une chaleur étouffante. Il transporte de la terre contaminée dans des
« sépulcres » et lave les maisons. Mais le réacteur n’étant pas fermé, les radiations continuent de s’échapper du réacteur
et tout est toujours à recommencer. C’est un « théâtre de l’absurde ». On surveille les lettres qu’il écrit. Avec des
camarades, il lave dans la précipitation une maison contaminée : un mariage y sera fêté et filmé pour la propagande.
L’Union soviétique est une « usine de rêves ». Il conclut : « Ce qui est resté dans ma mémoire de cette période ? L’ombre
de la démence… La manière dont nous creusions… J’ai noté dans mon journal ce que j’ai compris. Dès les premiers
jours, j’ai su à quel point il était facile de devenir poussière… ».
(3) Monologue sur les symboles d’un grand pays : Marat Philippovitcn Kokhanov, ancien ingénieur en chef de
l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie. Comme membre de l’Institut, il est chargé
de contrôler les denrées alimentaires en provenance de la zone de Tchernobyl. C’était moins des aliments, dit-il, que des
« déchets radioactifs ». Mais ces produits restaient en vente dans les magasins. L’État trompait les gens. Au cours d’un
déplacement dans la zone, il mesurait la thyroïde des habitants. Elle était entre cent et mille fois supérieure à la normale.
Sa certitude était qu’il fallait faire partir de là « tout être vivant ». Mais il n’a rien dit, comme beaucoup, parce qu’il était
communiste : il croyait que c’était une guerre dont il fallait sortir vainqueur et que l’homme était la valeur suprême de
la nouvelle société « belle et juste ». C’est la disparition de cette foi qui a conduit certains, comme Legassov, à se
suicider. À chacun ses symboles : un religieux verrait un sens particulier dans le fait que la catastrophe a eu lieu à la
centrale pendant un test de sécurité, pas un ingénieur.
(4) Monologue sur le fait que dans la vie des choses horribles se passent de façon paisible et naturelle : Zoïa
Danilovna Brouk, inspecteur de la préservation de la nature. Elle vient d’une grande ville de Biélorussie, Moguilev, et
fut missionnée dans le district très contaminé de Krasnopolie. Elle rend hommage à Alès Adamovitch, le grand écrivain
biélorusse qui a été le premier à alerter la population sur les dangers de la contamination, soulevant dans la population
une vague d’indignation générale. Zoïa affirma que c’est à cette occasion qu’elle a pour la première fois compris les
purges de 1937. Sur le moment, il y eut très peu d’informations sur l’explosion et beaucoup de soupçons sur ce que
disaient les radios occidentales. Puis ce fut la peur des radiations. Elle se souvient de scènes surréalistes, absurdes : “Une
vieille essayait de vendre son lait, mais personne n’en voulait. « N’ayez pas peur, disait-elle. Je ne sors pas ma vache
dans les champs, je lui apporte de l’herbe moi-même”. Lors d’un déplacement à la campagne, j’ai vu des épouvantails
au bord de la route : une vache couverte d’une bâche plastique broutait l’herbe. À côté d’elle se tenait une vieille,
couverte de plastique, elle aussi. On peut en rire ou en pleurer ». Progressivement, les Soviétiques, qui ont un grand sens
de la communauté, se sont mis à éprouver un sentiment nouveau : chacun d’entre eux avait une vie propre. Elle est
biologiste de formation et aime les autres formes de vie : les fourmis, les guêpes. Elle se souvient d’un dessin d’enfant
dont la légende disait : « Personne n’a rien dit à la cigogne ». Il ne faut pas selon elle blâmer l’insouciance des paysans.
Ils avaient du mal à comprendre ce qui s’est passé à cause de leur relation particulière à la nature, relation de confiance
et non de conquête. En revanche, les discours lénifiants des autorités, la corruption généralisée, l’incurie administrative
sont impardonnables et constituent l’horreur au quotidien.
(5) Monologue sur le fait qu’un Russe a toujours besoin de croire en quelque chose : Alexandre Revalski,
historien. Tchernobyl est devenu un sentiment de crainte diffuse, crainte de la pluie, de la neige, de la forêt etc. Son fils
est malade. Alexandre affirme que les hommes, à la différence des animaux, ne savent pas quand enfanter, d’où les deux
cent mille avortements en 1993, en Biélorussie. C’est tout le système de valeurs russes qui est en question, l’anti-
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instrumentalisme, la haine de la technologie, des machines, du progrès, malgré les déclarations de façade. Les Russes
sont à l’âge de l’atome, avec une mentalité d’hommes de l’âge de pierre, ils conduisent des locomotives avec une
mentalité de cochers, d’où leur indiscipline. C’est aussi le paganisme soviétique qui est mis en question, la conception
de l’homme comme « la couronne de la création ». Il cite le célèbre slogan de Mitchourine (agronome soviétique) :
« Nous ne pouvons pas attendre que la nature nous accorde ses faveurs, notre tâche est de les lui arracher ». C’était tenter
d’inoculer au peuple russe une mentalité de violeur qu’il n’avait pas. Tchernobyl aurait pu être l’occasion d’une grande
révision de l’histoire russe, mais comme toujours le temps n’est pas à la réflexion : on se contente de survivre, une fois
de plus. Résumé d’un monologue introduit par Svetlana Alexievitch dans l’édition russe de 2006.
(5’) Monologue sur le fait qu’une petite vie est sans défense dans cette grande époque : Nina vit dans la zone de
Tchernobyl comme dans un « camp de concentration ». Tchernobyl, c’est aussi les exploits des héros soviétiques, et
c’est pour d’autres la fin du communisme et de l’empire. Pour Nina, c’est d’abord la mort de son mari et une tristesse
insondable. Il fut un temps où elle enviait les héros, où elle aurait voulu participer à la révolution ou à la grande guerre.
Maintenant, elle sent que l’histoire efface sa petite vie. Son mari, avant de mourir, lui a dit : « Nina, c’est bien que nous
ayons nos deux enfants. Une fille et un garçon. Ils resteront ». Cinq ans après sa mort, un ami lui a demandé sa main.
Elle a refusé. Offensé, il l’insulta : « tu vis avec un monument ». Elle conclut que Tchernobyl a rempli sa vie et que son
âme, dans la souffrance, s’est élargie.
(6) Monologue sur la physique dont nous étions tous amoureux : Valentin Alexeïevitch Borissevitch, ancien chef
de laboratoire de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie : Au premier jour de la
catastrophe, il remarqua une forte augmentation de la radioactivité dans le laboratoire. Un nuage nucléaire survolait
Minsk. La centrale de Tchernobyl ne répond pas au téléphone. Il appelle sa femme, lui ordonne de prendre de l’iode, de
fermer les fenêtres, de protéger les aliments, de tout lessiver. Mais, en tant que membre du parti, il garde le silence. Il se
contente de prévenir ses proches et ses amis. Il interdit à l’un d’eux de se rendre au défilé du 1er mai. La physique était
une science toute puissante et admirée et les littéraires méprisés. Sakharov, père de la bombe H soviétique parlait de « la
fraîche odeur d’ozone » après une explosion atomique. On pensait que l’énergie atomique pouvait réaliser des rêves
insensés, conquérir l’espace. Tchernobyl est une humiliation profonde. C’est la fin de l’ère de la physique, de la religion
de l’atome. Aujourd’hui, l’homme se détache de la terre et fantasme des apocalypses. Valentin a lu la Bible et s’est
marié une seconde fois avec sa femme. Il songe à écrire. Il se sait atteint d’un cancer et proclame son amour pour la vie,
sous toutes ses formes.
(7) Monologue sur ce qui est plus insondable que la Kolyma, Auschwitz et l’holocauste : Extraits d’une lettre de
Lioudmila Dmitrievna Polenskaïa, institutrice, évacuée de la zone de Tchernobyl : Elle condamne le centralisme
soviétique : chaque décision doit être prise ou autorisée par Moscou et le sort de millions de personnes est entre les
mains de quelques individus. Elle résume l’accident ainsi : une poignée de techniciens ont décidé de nous assassiner.
Elle ajoute : « Tchernobyl a ouvert un abîme, quelque chose de plus insondable que la Kolyma, Auschwitz et
l’holocauste », parce que l’atome tue tout le monde, sans distinction. Elle fait partie de l’intelligentsia locale : on s’y
disputait sur le fait de savoir s’il faut partir au plus vite ou faire confiance aux déclarations des officiels. Elle dit
appartenir à « la génération soviétique » qui a « l’habitude d’attendre qu’on lui dise les choses ». Elle participa à la
manifestation du 1er mai. Elle se demande : « Mais où sont-ils nos intellectuels, nos écrivains, nos philosophes ?
Pourquoi se taisent-ils ? »
(8) Monologue sur la liberté et le rêve d’une mort ordinaire : Alexandre Koudriaguine, liquidateur. Il était en
première ligne et travaillait au réacteur. C’était la lutte pour la survie, la liberté, une bouffée d’air, loin de la vie ordinaire.
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Au début, dit-il, on avait peur de tout, et puis on s’est habitué, on mangeait des fruits, on se baignait, etc. Les Russes
sont des fatalistes, pas des hommes de raison. Maintenant, il a « le mal des rayons », mais il s’en fout. Quant aux paysans,
ils étaient indifférents à Tchernobyl comme ils ont toujours été indifférents à tout, au tsar, au pouvoir soviétique, aux
vaisseaux spatiaux… Il voulait par-dessus tout aller sur le toit du réacteur. Les soldats avaient entre quarante et cinquante
secondes pour accomplir leur tâche. Ils se fabriquaient des slips de plomb qu’ils mettaient par-dessus le pantalon. Ils
allaient ensuite dans des maisons closes clandestines. C’était une vie fantastique.
(9) Monologue sur ce qu’il faut ajouter à la vie ordinaire pour la comprendre : Victor Latoun, photographe.
C’est un réserviste envoyé dans la zone pour construire des bâtiments de service. Il a emporté son appareil par hasard.
Aujourd’hui, il est devenu photographe. Les Soviétiques sont incapables de penser à la valeur de la vie humaine. La
vodka aide à se désintéresser de sa propre vie et à philosopher. Il se souvient que lors de leurs discussions, ils remettaient
en cause le matérialisme et voyaient dans Tchernobyl une ouverture vers l’infini, un feu céleste, sans fumée. Il voulait
tout mémoriser de ce monde sans l’homme, alors il a pris des photos. Il conclut : « Nous sommes des métaphysiciens…
Nous ne vivons pas sur terre, mais dans un monde de rêves et de bavardages. Il nous faut toujours ajouter quelque chose
à la vie quotidienne pour la comprendre. Même quand on frôle la mort… ».
(10) Monologue sur un petit monstre qu’on aimerait quand même : Nadejda Afanassievna Bourakova, habitante
de Khoïniki. Khoïniki se trouve dans la zone contaminée, au nord de Pripiat. La fille de Nadejda a peur d’accoucher
d’un monstre. Une amie a eu un petit garçon défiguré. Nadejda s’est résignée à rester à Khoïniki et à faire partie du
« peuple de Tchernobyl ». Dans les premiers jours, elle a fui à Minsk chez sa sœur qui a refusé de la recevoir. Sa fille
était traitée de « luciole ». La guerre nous avait donné une formidable énergie vitale, conclut-elle, mais maintenant, nous
avons peur en permanence, la dépression règne.
(11) Monologue sur un soldat muet : Lilia Mikhaïlovna Kouzmenkova, metteur en scène, enseignante au
conservatoire théâtral de Moguilev. Elle s’effraye que les enfants autour d’elle pensent à la mort et elle avoue que la
mort lui est incompréhensible et que la simple idée de la mort lui fait perdre la raison. Elle a connu la guerre : petite, elle
a été déportée dans un camp de concentration avec sa mère. Elle ne fera jamais de spectacle sur la guerre ou sur
Tchernobyl car elle refuse de représenter la mort des êtres vivants. Le seul film de guerre qu’elle aime est l’histoire d’un
soldat muet qui accompagne une femme enceinte et qui éclate de rire quand le nouveau-né urine sur son arme. Elle a
donné un spectacle dans la zone de Tchernobyl mais un spectacle joyeux. Pour elle, la peur de Tchernobyl, à la différence
de la peur de la guerre, est la peur d’une chose invisible : « On ne l’entend pas, on ne la voit pas, elle n’a ni odeur ni
couleur, mais nous change physiquement et psychologiquement. Notre formule sanguine change, notre code génétique
change, le paysage change… ». Quand elle est sortie du camp de concentration, conclut-elle, il lui suffisait de survivre :
« Je pouvais manger de la neige en guise d’eau, ne pas sortir de la rivière, l’été, plonger cent fois… Leurs enfants ne
peuvent pas manger de la neige. Même la plus propre, la plus blanche qui soit… ».
(12) Monologue sur l’éternel et le maudit : que faire et qui est coupable ? Vladimir Matveïevitch Ivanov, ancien
premier secrétaire du comité du parti du district de Slavgorod. Slavgorod est une ville de la zone contaminée, au sud de
Moguilev. Pour Ivanov, les communistes sont les boucs émissaires de la catastrophe. On les accuse d’avoir construit des
centrales bon marché, d’avoir caché la vérité, d’avoir jeté des hommes comme on jette du sable sur le réacteur en feu.
D’abord, les scientifiques eux-mêmes ne comprenaient pas ce qui se passait. Ensuite, notre mission était d’empêcher la
panique. Enfin, tous les membres du parti, même haut placés, ont minimisé la gravité de l’accident. Chtcherbina de la
commission gouvernementale, par exemple, a voulu voir de ses yeux le réacteur éventré, malgré les radiations. La thèse
selon laquelle les officiels du parti étaient planqués dans un bunker est fausse. Ma petite fille est malade, elle aussi,
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confie-t-il. Il avoue avoir cru à la lutte héroïque contre le réacteur, tout en ayant eu à cœur l’impératif de réaliser le plan
et de continuer les récoltes en conséquence. Un soviétique comme lui se dévoue à l’Idéal et n’a pas d’instinct de
conservation.
(13) Monologue d’un défenseur du pouvoir soviétique : L’homme demande à Svetlana Alexievitch et à son équipe
de partir. Il regrette le pouvoir soviétique et le défend, jusqu’à ce que Gorbatchev détruise tout, selon les plans de la
CIA. « Si Tchernobyl n’avait pas explosé, l’État ne se serait pas effondré », dit-il. Il soupçonne son intervieweuse de ne
pas noter ce qu’il dit.
(14) Monologue sur comment deux anges ont rencontré la petite Olga : Irina Kisseleva, journaliste. Elle veut
confier à Svetlana Alexievitch ses archives accumulées pendant sept ans car elle n’arrive pas écrire. Le jour de la
catastrophe une amie qui connaissait un des membres de l’Institut de l’énergie nucléaire lui a procuré des pastilles d’iode.
Mais elle n’a pas pris les cachets et son fils non plus ; elle était confiante. Elle est allée dans la zone dès les premiers
jours. Elle dénonce les mensonges sur le niveau de radiation. Les autorités persuadaient les gens de ne pas partir. On
remplissait le plan en vendant la viande irradiée dans des régions éloignées. Deux grands-mères se moquent de ses
recommandations à propos de la contamination et disent qu’elles ont vu la radiation : une méchante femme avec les
yeux qui brillent, très noire ! À proximité du réacteur, le KGB a donné l’ordre de confisquer les appareils photos et les
caméras. À l’adresse des apparatchiks, elle dit : « Je ne leur pardonnerai jamais ». Elle se souvient d’une petite Olga,
morte à neuf ans des radiations. Sa petite sœur fit un rêve : « Maman, j’ai vu dans mon rêve que deux anges sont venus
et ont emporté notre Olga chérie. Ils ont dit qu’elle serait heureuse là-bas. Qu’elle n’aurait mal nulle part. Maman, ce
sont deux anges qui ont emporté Olga… ».
(15) Monologue sur le pouvoir démesuré d’un homme sur un autre : Vassili Borissovitch Nesterenko, ancien
directeur de l’Institut de l’énergie nucléaire de l’Académie des sciences de Biélorussie. Nesterenko affirme d’emblée
que les criminels de Tchernobyl devront rendre des comptes, comme il a fallu rendre des comptes pour les purges de
1937. Le 26 avril 1986, il était à Moscou et dès qu’il a appris ce qui s’est passé, il a appelé Sliounkov, le premier
secrétaire du Comité central de Biélorussie et, malgré les coupures de lignes dues à la surveillance, il demande à
Sliounkov d’évacuer ceux qui vivent à proximité de la centrale et de traiter toute la population à l’iode. Celui-ci refuse.
De retour à Minsk le 27 avril, il va dans la région de Gomel mesurer les radiations, puis il se rend à nouveau chez
Sliounkov pour le convaincre d’évacuer. Ce dernier est convaincu que la commission gouvernementale contrôle la
situation près de la centrale et qu’ici, tout est normal. Nesterenko pense qu’il a reçu de Moscou l’ordre de ne pas faire
de vagues et conclut : « Nous sommes dans un pays stalinien. Il est encore stalinien à ce jour… », où la valeur de la vie
humaine est réduite à zéro. Il sait que les apparatchiks de Minsk prenaient de l’iode, avaient du bétail, des terres et des
serres non contaminés. L’institut s’est vu confisquer ses dosimètres, Nesterenko est limogé, menacé d’être interné dans
un asile psychiatrique, poursuivi pour activités antisoviétiques, ou pour escroquerie. Il fait un infarctus. Nesterenko se
souvient d’un représentant local du parti qui refusait de distribuer des masques pour éviter la panique. Il s’insurge :
« Vous vous rendez compte de l’étendue de ce pouvoir ! Un pouvoir illimité d’une personne sur quelqu’un d’autre. Ce
n’est plus de la tromperie. C’est une guerre. Une guerre contre des innocents ! ».
(16) Monologue sur des victimes et des prêtres : Natalia Arsenievna Roslova, présidente du comité de femmes de
Moguilev, « Enfants de Tchernobyl ». Elle compare Tchernobyl à la guerre. Tout le monde savait interpréter l’expérience
de la guerre. Pour l’instant, Tchernobyl nous laisse désemparés car aucune vision traditionnelle du monde, celle de
l’homme au fusil ou celle de l’homme à la croix, ne convient. La population de Moguilev était préparée à une menace
de guerre atomique, mais pas à un accident de ce style, à cette « version high-tech de la fin du monde ». Bien que proche
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de la dissidence, Natalia était une Soviétique et elle participa à la manifestation du 1er mai pour faire partie du troupeau
et se rassurer. Elle aimait l’héroïsme de ceux qui combattaient le réacteur. Cependant, Tchernobyl, leur a appris à dire
« je », « Je ne veux pas mourir ». La zone forme un État dans l’État, c’est le cimetière de la science et du communisme.
Mais nous aimons Tchernobyl, dit-elle, qui nous a redonné le sens de la souffrance. Elle s’étonne de la mentalité des
occupants de la zone qui ne cessent de revendiquer des droits tout en crachant sur les autorités et sur les médecins. Mais
ils sont liés à leur terre comme par un cordon ombilical. Être relogé dans un coquet cottage de type européen est une
tragédie. Ils y sont comme dans des volières, en veulent à l’humanité entière et espèrent le retour du communisme. Ils
détestent les étrangers qui viennent au nom de l’aide humanitaire. Ils savent rouler les journalistes : les grands-mères
« ont appris leurs monologues et la larme roule sur la joue au moment voulu ».
(17) Le chœur des enfants (seize intervenants racontent des souvenirs de leur enfance) : Ils parlent du
traumatisme d’avoir dû quitter leur maison, de leurs rêves de mort ou d’abandon. Ils ont vécu avec l’impression d’une
mort imminente et ont peur de tout, de courir pieds nus dans l’herbe, de plonger dans une rivière, de cueillir des fleurs.
Ils se souviennent avoir dû abandonner leurs animaux domestiques, s’inquiètent pour les bêtes de la forêt que personne
ne lave et de la disparition des hannetons. Ils pensent à des formes monstrueuses de vie et les dessinent : des humanoïdes
sans cheveux et sans cils, des fleurs grandes comme des arbres, un enfant qui a une trompe en guise de nez. Enfin, un
jeune homme de seize ans, mourant, fait le décompte de ses amis morts et s’accroche à sa vision : « Pour moi le ciel,
maintenant est vivant. Et quand je le regarde… Ils sont là ».
Conclusion :
Une autre voix solitaire : Valentina Timofeïevna Panassevitch, épouse d’un liquidateur. Le mari de Valentina,
monteur, est parti à Tchernobyl en octobre 1986. À son retour, on lui a « entièrement retiré la thyroïde et le larynx, que
l’on a remplacé par des tuyaux ». Valentina lui injectait de la nourriture avec une seringue. Puis l’homme qu’elle aimait
absolument et charnellement s’est transformé sous ses yeux en un monstre. Son visage s’est déformé, son menton et son
cou ont disparu, laissant pendre sa langue. Ils communiquaient par écrit. Aucune infirmière ne voulait l’approcher.
Valentina lui injectait de la vodka pour le soulager. Malgré ses supplications, elle refusait de le laisser mourir à l’hôpital.
À sa mort, ses collègues lui ont décerné un diplôme d’honneur. Les employés de la morgue ont demandé de la vodka
pour pouvoir laver et habiller le défunt. Natalia pense avoir vu l’âme de son mari, la nuit où il est mort. Elle demande à
Dieu le sens de cette souffrance. Son fils est traité dans un hôpital psychiatrique. Il attend son père. « Alors nous
l’attendrons ensemble. Je réciterai en chuchotant ma supplication (molitva) pour Tchernobyl et lui, il regardera le monde
avec des yeux d’enfant… ».
En guise d’épilogue :
Un extrait de journal affirme qu’une agence de voyage propose de visiter la « Mecque du nucléaire ». Une agence de
Kiev propose le circuit suivant : visite de la ville morte de Pripiat, musée du communisme, visite des villages abandonnés
où rôdent les sangliers et les loups, visite du sarcophage, de la stèle dédiée aux héros, et pique-nique biologique. Vivre
devient ennuyeux. Il faut voir quelque chose d’éternel.
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