Heidegger et Goethe : Nature et Poésie
Heidegger et Goethe : Nature et Poésie
Abstract
"Eyes Clearly Open onto Nature": Heidegger and Goethe
Goethe is both absent and present in Heidegger. Absent as poet, except inasmuch as a master of German; present as prose
writer, inasmuch as his nature writings resist overly rational approaches; in all, his metaphysical poetry is never commented for
its meaning precisely because it considers man part of nature, the metaphysical error par excellence
for Heidegger.
Lacoste Jean. « L'œil clairement ouvert sur la nature », Heidegger et Goethe. In: Littérature, n°120, 2000. Poésie et
philosophie. pp. 105-127 ;
doi : https://doi.org/10.3406/litt.2000.1699
https://www.persee.fr/doc/litt_0047-4800_2000_num_120_4_1699
«L'œil clairement
Heidegger et Goethe
N'érigez aucun
simplement chaque
monument.
année éclore
Laissez
en sa la
faveur.
rose
Rilke, Sonnets à Orphée, I, v.
I
soit, «reste encore dans le cône d'ombre d'une métaphysique
nietzschéenne un peu tempérée» (2). Pour Heidegger la pensée authentique
de l'Ouvert, celle qui a affaire à «l'éclaircie plus originelle de l'être»,
est « radicalement étrangère » à la poésie de Rilke. Mais pas une
référence n'est faite à Goethe, au poète-penseur de «La métamorphose des
plantes» et de «La métamorphose des animaux», alors même qu'il est
question chez lui des rapports de l'homme avec la nature, les plantes et
les animaux, en d'autres termes avec ce qu'on pourrait appeler die
Kreatur, dans l'esprit de la Huitième des Élégies de Duino. «Par tous
ses yeux la créature / Voit l'Ouvert.» (3) En d'autres termes, pourquoi
Rilke, le poète «métaphysique» de la «pleine nature» {Sonnets à
Orphée, II, xiii), qui oppose l'Ouvert et la «configuration» (Gestaltung)
dans la Huitième Élégie, est-il, plus que Goethe, l'interlocuteur
privilégié de Heidegger quand il s'agit de répondre à la question «pourquoi
des poètes ? »?
Ce silence et cette réticence de Heidegger pourraient s'expliquer
par le jugement de Goethe lui-même sur Hôlderlin. Le jeune poète, né
en 1770, est précepteur chez Charlotte von Kalb quand il rencontre
Goethe pour la première fois chez Schiller, à Iéna, en novembre 1794.
Une rencontre qui se déroule sous le signe du malentendu, si l'on croit
la lettre de Hôlderlin à Neffer de novembre 1794 : Hôlderlin ne sait pas
que l'étranger qui, en attendant Schiller, feuillette la revue Thalia, où
viennent d'être publiés un fragment d' Hyperion et le poème «Au
destin», est Goethe. La conversation se limite à quelques propos
«monosyllabiques», puis à un échange sur le théâtre. Ce n'est que le
lendemain que Hôlderlin découvre qu'il a passé un moment avec le
poète (4). En décembre, il rend visite à Goethe — « calme, beaucoup de
majesté dans le regard» — , et dit son émotion dans une lettre
enthousiaste à Hegel du 26 janvier : «Frère, j'ai parlé à Goethe, c'est la plus
belle jouissance de notre vie que de trouver tant d'humanité dans tant de
grandeur.» (5) II n'y a pas lieu de s'étonner du silence de Heidegger
quand, après avoir lu ce touchant aveu d'admiration, on lit le jugement
de Goethe sur Hôlderlin, lorsque Schiller lui envoie deux poèmes pour
expertise, «Der Wanderer» et «An den Àther», sans donner le nom de
leur auteur (27 juin 1797). Goethe répond, par retour du courrier, avec
une pédante prudence : «Je ne me prononce nullement contre les deux
poésies que vous m'avez communiquées, [...] elles sont sûres de
trouver des amis parmi le public », mais « la peinture du désert africain et du
pôle Nord n'a rien qui fasse vraiment image, ni pour les sens, ni pour
I
tante, «éternelle». Heidegger conteste implicitement la valeur et la teneur
philosophiques des poèmes de Goethe, surtout ceux, d'inspiration
métaphysique, qui, dans l'édition de dernière main, seront regroupés dans la
section «Dieu, âme et monde» (désormais intitulée «Dieu et monde»).
Ainsi «Durée dans le changement» («Dauer im Wechsel»), qui, après le
constat de la fugacité de toutes choses, propose dans son dernière
paragraphe une «sagesse» qui associe l'abandon presque nietzschéen au flux
des choses et la célébration idéaliste de la forme poétique :
Consens à ce que se rejoignent
Et ne soient qu'un début et fin !
Consens à t' écouler toi-même
Plus vite que ne font les choses !
Rends grâce à la faveur des Muses
Qui te promet l'impérissable,
La teneur (Gehalt) dans ton cœur
Et la forme dans ton esprit (s).
Il est à ce propos peut-être éclairant de faire état de l'anecdote du
Séminaire de Fink et Heidegger sur Heraclite, même si, ce jour-là,
Heidegger n'est pas présent (9). La discussion porte en effet lors de
cette séance sur « Le Chant du destin » de Hôlderlin, et, précisément, sur
l'opposition entre les dieux immortels et les mortels. Fink oppose la
pensée d'Heraclite et celle de Hôlderlin. Selon Heraclite, dans le
fragment 62, tel qu'il est lu par Fink, les dieux ne peuvent se comprendre
comme immortels que «sur l'horizon du passager» et par rapport aux
mortels, qui vivent dans «la sphère du changement dans le temps».
Cette formulation d'Heraclite subordonne la permanence des immortels,
leur vie éternelle, au temps et au changement ; elle « implique un regard
sur les mortels», tandis que, pour le poète allemand, «le domaine des
dieux et celui des hommes sont séparés comme deux sphères qui ne se
rencontrent pas». Un participant anonyme au séminaire croit pouvoir
dire alors que «l'attelage de l'être-toujours des dieux et de l'être
changeant avec le temps des hommes a son analogon dans l'idée goethéenne
de la durée dans le changement», allusion directe au poème «Dauer im
Wechsel ». En fidèle disciple de Heidegger, Fink élève tout de suite une
objection, un contre-feu, face à cette référence goethéenne, qui, par un
geste significatif, est renvoyée au kantisme, considéré comme une
métaphysique : «II y a une durée qui est une constance dans le temps; c'est
de cette manière que Kant par exemple pense la persistance de la
matière dans le monde». Hélas, le Participant anonyme insiste : «L'idée
goethéenne de la durée dans le changement ne signifie pas la constance
dans le temps, mais va dans le sens de la pensée héraclitéenne».
8 Goethe, Poésies/Gedichte, 2, Du voyage en Italie jusqu'aux derniers poèmes, traduites et préfacées
par Roger Ayrault, Paris, Aubier/Éditions Montaigne, 1982, p. 517. 9 Martin Heidegger et Eugen
LITTÉRATURE Fink, Heraclite. Séminaire du semestre d'hiver 1966-1967, trad. fr. Jean Launay et Patrick Lévy,
N" 120 -déc. 2000 Gallimard, 1973, p. 142.
« L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
I
Rosée de joie,
sois propice à cet arbuste qui t'attend !
Il s'élance vers le ciel, mille rameaux
en jaillissent, s'épanouissent en fleurs. (21)
2 1 « O Witterung des Glticks / Begiingste dièse Pflanze noch einmal ! / Sie strebt gen Himmel, tausend
Zweige dringen / Aus ihr hervor, entfalten sich zu Bliiten.» Torquato Tasso, II, 2 (v. 1189 et suiv.).
22 Arion L. Kelkel, La Légende de l'être. Langage et poésie chez Heidegger, Paris, Vrin, 1980,
p. 449. 23 Martin Heidegger, Vortràge und Aufsatze, Pfullingen, Neske, 1954, I, p. 31; Essais et
conférences, trad. fr. André Préau, Paris, Gallimard, 1958, p. 42. 24 Martin Heidegger, Unterwegs zur
LITTÉRATURE Sprache, Pfullingen, Neske, 1959, 19714, p. 166; Acheminement vers la parole, trad. fr. Jean Beaufret,
n° 120 - déc. 2000 Wolfgang Brokmeier et François Fédier, Paris, Gallimard, 1976, p. 150 et suiv.
« L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
30 Heidegger, Vortràge und Aufsàtze, I, p. 53; Essais et conférences, p. 57. «Le mot objet
Gegenstand apparaît seulement au XVIIIe siècle, comme traduction allemande du mot objectum.»
LITTÉRATURE ^1 Unterwegs, p. 211 ; Acheminement vers la parole, p. 196. 32 Goethe, Werke, HA, 12, p. 262. 33
n° 120 - déc. 2000 Martin Heidegger, Hebel. Der Hausfreund, Neske, 1957, p. 22 et 28.
<€ L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
I
fins dernières, dans l'eschatologie, mais cette «représentation
familière», ce «sentiment» ont mis longtemps avant de parvenir au statut de
principe. Il a fallu ce que Heidegger appelle un «temps d'incubation»
inhabituellement long, un temps de dormition, pourrait dire un botaniste
comme Goethe : «C'est seulement au XVIIe siècle que Leibniz a reconnu
comme principe fondamental l'idée depuis longtemps courante que rien
n'est sans raison et qu'il l'a présentée comme le principe de raison».
Heidegger ouvre ainsi la polémique avec la tradition rationaliste qui
veut trouver son origine dans les Lumières — et l'on peut songer ici
encore une fois à Cassirer — en contestant que la découverte ou
l'invention de ce principe ait été un réveil (Erwachen) dans le plein jour
d'une veille. Certes, Leibniz élève cette proposition à la dignité d'un
principe suprême, le principe de raison suffisante : la vérité conçue
comme connexion d'un prédicat et d'un sujet dans une proposition
repose sur une base, un fondement ou une raison (Grund). Heidegger cite la
lettre de Leibniz à Arnauld du 14 juillet 1686, en français : «II faut
toujours qu'il y ait quelque fondement de la connexion des termes d'une
proposition, qui se doit trouver dans leurs notions. C'est là mon grand
principe [...] dont un des corollaires est cet axiome vulgaire que rien
n'arrive sans raison». La raison est ratio : elle doit rendre compte à
l'homme qui détermine ce que sont les objets qu'il se représente en les
rapportant à soi, au «je», et en en faisant un objet (Gegenstand) par
opposition à un sujet. Le principe de raison suffisante fait donc qu'une
chose n'est acceptée que lorsqu'elle est admise par le sujet comme objet
calculable, dont il peut être rendu compte. Ce principe exprime une
prétention : celle de décider ce qu'est l'être de l'étant.
Mais à ce point de sa méditation Heidegger renverse la perspective :
le principe de raison n'apparaît plus comme une pensée qui aurait été
découverte ou inventée à un moment par un penseur qui aurait nom
Leibniz; il devient quelque chose qui se manifeste par la voix de
Leibniz, et qui exerce sur l'homme sa puissance. Dans une perspective
historique très ample, la raison (Vernunft) est assimilée à un calcul au
sens large, c'est-à-dire moins à une branche élémentaire des
mathématiques qu'à une manière d'emprise sur les choses : «La manière dont
l'homme accueille, entreprend et assume, c'est-à-dire d'une façon
générale appréhende, ap-prend quelque chose». Une affinité se manifeste ici
entre Vernunft et vernehmen, et donc avec le verbe nehmen, prendre. La
raison prend les choses en mains et cette puissance, cette violence (en
allemand Gewali) marque de son sceau «les temps modernes», et son
emprise est d'autant plus forte qu'elle passe presque inaperçue. Le prin-
116 c*Pe — pouvoir autonome et anonyme — fait entendre ce que le philo-
sophe appelle un « appel » (Anspruch), autrement dit une prétention, une
N°littérature
120 -DEC. 2000 réclamation, ou une revendication, à laquelle n l'homme moderne doit se
« L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
I
té : «Le trait fondamental de l'existence (Dasein) contemporaine est la
recherche partout de la sécurité», une sécurité que, ailleurs, notamment
dans sa lecture de Hôlderlin, Heidegger opposera au danger et au risque
authentiques.
Heidegger, qui rappelle que Leibniz a été aussi l'inventeur de
l'assurance sur la vie, établit un lien particulier entre cette volonté de
maîtrise et de sécurité et cette forme nouvelle de langage qu'il appelle
l'information, définie comme la «communication de nouvelles aussi
rapide, complète, claire et abondante que possible», dans le but de
rassurer l'homme moderne, en lui permettant d'échapper à ce qui est le
vrai péril, le seul risque. En résulte une certaine conception du langage
humain rabaissé au rang d'instrument d'information (Heidegger utilise à
dessein les mots d'origine latine d'Instrument der Information) et sur
laquelle repose la construction des «machines à penser et à calculer».
L'information informe, mais elle in-forme aussi : elle donne forme à
l'expérience humaine, dont elle dispose et qu'elle dirige. Elle donne une
forme qui tend à assurer la domination de l'homme sur la terre entière.
L'information, malgré sa transparence affichée, est donc en fait le
«masque» sous lequel le principe de raison suffisante, ce destin de
l'Occident, régit toutes les représentations.
Mais une nouvelle perspective révèle qu'il est possible de
percevoir autrement cet appel, cette exigence du principe de raison. Un
changement discret d'accent ouvre une nouvelle compréhension de la
formule «nihil est sine ratione» et fait entendre non plus un appel
impérieux (Anspruch), mais un «message», une demande (Zuspruch) :
alors que jusqu'ici l'accent était mis sur «rien» et «sans», voici que les
deux termes «est» et «raison» semblent nouer une alliance nouvelle.
Le principe de raison en allemand se dit Satz von Grund et désormais il
faut entendre par «raison» ce mot ambigu de Grund, autrement dit de
fondement. «À l'être appartient la raison (le fondement, der Grund)».
Dans la lecture nouvelle que Heidegger fait maintenant de cette énigma-
tique formule, il apparaît que le principe est en fait une «parole
concernant l'être», ein Wort von Sein, voire une parole de l'être lui-même.
«Être veut dire raison (Grund)», ce qui ne veut pas dire que l'être a une
raison. Nous touchons ici à la distinction essentielle chez Heidegger
entre l'être qui laisse être et les étants (die Seienden), l'ensemble des
choses (y compris la nature ou Dieu) qui sont susceptibles de devenir
des objets de représentation pour un sujet. Une différence essentielle,
entr'aperçue par les Grecs, mais que la métaphysique n'a cessé
d'oublier en confondant l'un et l'autre : Leibniz et la métaphysique, dit
118 Heidegger, dans un raccourci saisissant, se sont arrêtés en chemin en
voyant dans le principe de raison un principe concernant l'étant, les
étants, les choses du monde, alors qu'il s'agit d'une parole sur l'être et
« L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
n°LITTÉRATURE
120 - déc. 2000 ^7Die
— VersGôtter
tirés bleiben
de «Dieu,
stumm!
âme et/ Du
monde»
halte dich
(1815),
ansPoésiesIGedichte,
das Weil und frage2, nicht
p. 578Warum.
: « Wie»? Wann ? und Wo ?
« L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
Quels que soient pli pour pli les terrains qui s'y mirent,
Irrésistiblement il descend dans le val (38).
Le fond est ce sur quoi tout repose, ce qui, pour tout étant, est déjà
et le porte. Le « parce que » nomme cette présence qui porte.
Mais weil est un mot dont l'étymologie est révélatrice, car il vient de
dieweilen, «cependant que». Le terme a donc une dimension
temporelle : weil, au lieu de signifier simplement « parce que », veut dire
«pendant que», et le verbe weilen veut dire «durer», « rester
tranquille», « s'arrêter», « se tenir là», « en repos». Là encore, Heidegger
semble jouer avec la connaissance que ses auditeurs pouvaient avoir du
contexte goethéen, dans la mesure où il est impossible de ne pas songer
à ce propos au mot que Faust prononce au moment fatidique, devant
l'instant sublime de la fin du Second Faust : «Verweile, du bist so
schôn » (« Demeure, tu est trop beau ») et qui doit décider de sa
damnation. Le «parce que» (das Weil) s'oppose à toute
justification-explication et désigne la pure et simple présence qui est sans pourquoi, une
présence dont tout dépend et sur laquelle tout repose.
C'est cette parole, interprétation de l'être comme Grand, qui sert
de fondement à tout le reste, c'est-à-dire à cette pensée de la
représentation qui est à l'œuvre dans les progrès des sciences et de la technique.
Heidegger engage ici une confrontation avec le rationalisme d'un
philosophe comme Cassirer, qui, en s' autorisant précisément de Goethe, veut
se résigner aux limites de la raison et s'interdit tout saut hors de la
métaphysique et des sciences, dans une pensée qui serait différente. Au
contraire, la seule évocation de «la parole de l'être comme raison»
(fond, Grund) fait découvrir ce que Heidegger appelle une autre
puissance, différente de celle, très impérieuse, du principe de raison, et qui,
elle, ne contraint personne et qui dit simplement le sens du mot être. En
même temps nous ne pouvons nous empêcher de demander «pourquoi»
(au sens de warum (39)), de chercher la loi, le lieu, le moment, bref la
cause, car il nous est impossible de nous évader de l'époque présente.
Heidegger ne cherche pas à leurrer les esprits par l'évocation
passablement utopique d'un autre monde, qui échapperait à la puissance
universelle du principe de raison, et de la pensée calculante, mais il veut faire
entendre la voix plus discrète, et pourtant perceptible, «en temps de
détresse», d'une autre pensée, qui se réfugie dans la poésie. Nous
38 Poésies/G edichte, 2, p. 534 : « Was auch sich spiegeln mag von Grund zu Griïnden,/Er wandelt
unaufhaltsam fort zu Taie. » On peut s'étonner de voir Heidegger citer, pour éclairer le sens de Grund
dans Satz von Grund (principe de raison), un exemple dans lequel le terme est pris dans une acception
géographique et géologique précise, et semble en fait renvoyer à l'idée d'une vallée encaissée, d'une
gorge. 39 II semble toutefois que, dans ce poème, comme ailleurs chez Goethe, «warum»
(«pourquoi») désigne moins la question de la cause efficiente que l'interrogation sur la finalité, la
considération des fins, cette téléologie fréquente au xvme siècle, et que Goethe et Kant repoussent l'un
et l'autre. (J.W. von Goethe, Sàmtliche Gedichte, Band II, Francfort-sur-le-Main, hrsg. von Karl Eibl,
DKV, 1988, p. 380 et note p. 1006; voir Ernst Cassirer, Rousseau, Kant, Goethe, trad. fr. Jean Lacoste, LITTÉRATURE
Paris, Belin, 1991). n° 120 - déc. 2000
POÉSIE ET PHILOSOPHIE
I
devons nous plier à la contrainte du principe de raison, mais nous
pouvons toujours rester attentifs à la parole de l'être; nous devons essayer
de méditer (nachsinnen) une parole qui semble receler un message
(Zupruch) plus ancien que l'appel (Anspruch). Un message sans lequel
il n'y aurait pas eu de pensée sous la forme philosophique, ce qui veut
dire qu'il n'y aurait pas eu de science occidentale et de technique.
L'histoire humaine apparaît ainsi dépendante d'une certaine parole de
l'être, d'un certaine interprétation de l'être qui est aussi une certaine
manière pour l'être lui-même de dire, de manière voilée, ce qu'il est.
Cette parole qui est une invitation aux « mortels » — pour reprendre
l'expression de Holderlin — à se tenir sous l'appel de l'être et donc à
être capables de mourir, d'assumer la mort comme mort — sans les
illusions et les consolations de la religion — est, elle aussi, une parole
«très puissante», pour qui sait l'entendre et renonce à demander
«pourquoi» sans croire pour autant céder à l'absurde. Or, cette formule de
Goethe est ce que Heidegger appelle une indication (ein Wink), terme
que le penseur utilise également dans ses commentaires de Holderlin.
Ce n'est pas une affirmation et un énoncé qui dirait quelque chose de
certain, ou même seulement de vrai sur le présent, mais une instruction
et un conseil (Rat) pour celui qui est désemparé et dans le désarroi
(ratios). Grâce à la poésie l'être humain peut donc trouver un chemin vers
ce qui est «digne de pensée» (das Denkwurdige), vers ce qui depuis
toujours, en même temps qu'il se voile, se révèle à notre pensée comme
ce qui mérite d'être pensé. Il est légitime et peut-être nécessaire de se
demander, avec le secours des poètes comme Goethe, et Rilke, si la
définition de l'homme comme animal calculant épuise son essence et
résume sa vocation, et, avec leurs «indications» (Winke), de poser à
nouveau la question, à bien des égards vitale, de la pensée (die
Weltfrage des Denkens).
Et tout se tut. Mais cependant ce silence lui-même
fut commencement neuf, signe (Wink) et métamorphose (40).
Heidegger fait donc intervenir la figure de Goethe dans ces pages
de «La Conférence» sur le principe de raison, non plus comme le
maître de la langue allemande, comme la référence des vertus de la
langue ancienne, comme l'expression authentique de l'usage auf dem
deutschen Grund und Boden, sur le sol allemand, mais cette fois comme
un poète au plein sens du mot. À la hauteur de l'époque. Cette référence
est rare dans l'œuvre de Heidegger, car, dans les textes qu'il consacre
dans les années 35-40 à la poésie (notamment dans Approches de
Holderlin) comme dans les textes des années cinquante, avec «Das
YZZ Ding» (1950), «Bauen wohnen denken» (1951), «Dichterisch wohnet
n°LITTÉRATURE
120 - déc. 2000 40 R.M. Rilke, Sonnets à Orphée, I, i.
« L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
41 Holzwege, p. 257; Chemins qui ne mènent nulle part, p. 335. 42 Hegel, Esthétique, L'art symbo-
lique, Paris, Aubier, 1964, p. 120. Hegel insiste en fait sur le caractère subjectif de la mystique chré- LITTÉRATURE
tienne d' Angélus Silesius, par opposition à la mystique orientale. n° 120 - déc. 2000
POÉSIE ET PHILOSOPHIE
I
des liens de cause à effet. Mais Silesius suggère dans son distique qu'il
ne faut pas confondre le «pourquoi» qui demande et exige une
raison/fond (die Frage nach dem Grund, dit Heidegger) et le «parce
que». La rose en effet «n'a, dit le poète, souci d'elle-même, ne désire
être vue». Sans souci, la rose n'a pas à penser à elle-même, elle n'a pas
à faire attention, elle fleurit parce qu'elle fleurit, tandis que l'homme,
pour rester dans les possibilités essentielles de son existence, doit
chaque fois considérer ce que sont pour lui les raisons déterminantes. Il
y a donc bien une opposition entre la rose et le monde — comme chez
Rilke dans la huitième des Élégies de Duino entre l'homme et l'animal
— , car l'homme observe ce que le monde attend de lui, en jetant sur lui
un regard oblique et envieux. L'homme prête attention au monde, son
souci. Mais Silesius n'en reste pas à cette différence entre l'homme et la
rose (43). La rose pour fleurir n'a pas besoin de se représenter
expressément la raison de sa floraison. Pourtant la rose n'est pas sans raison. Le
«parce que» renvoie à la floraison elle-même, qui est fondée en elle-
même, qui trouve en elle-même sa justification. La rose est alors « pure
éclosion hors de soi», « pur éclat de ce qui brille». La beauté est ce
mode suprême de l'être, cette pure éclosion, cette apparition pour
lesquels les Grecs avaient forgé le terme de «phusis» que l'on dénature,
«irrémédiablement», en le traduisant par «nature». En disant «parce
que » nous introduisons la raison, mais cette raison/Grand est la simple
floraison de la fleur, le fait qu'elle est une rose (das Rose-sein). Loin
d'être purement et simplement nié, le principe de raison, grâce à une
légère modification de l'accentuation, fait deviner une autre vision de la
«nature».
Curieuse, dans ces conditions, est la réticence de Heidegger, qui,
dans «La Conférence», cite les vers de Goethe sur la «recherche»,
autrement dit la science, sans faire aucune manière de lien entre le
poème dont ils sont tirés et le distique d'Angelus Silesius. Dans le
poème d'inspiration orientale des Saisons, à la gloire de la rose, par un
étrange parallèle entre le mystique silésien et le poète de Weimar, la
floraison de la rose est présenté comme un «événement» (Ereignis), en
fait comme un «phénomène originaire» — un Urphànomen (44).
C'est bien toi, tu n'es pas une simple apparence,
En toi perception et croyance s'accordent;
Mais la recherche aspire en luttant, inlassable,
À la loi, à la cause, au Pourquoi et Comment. (45)
La floraison de la rose n'est pas une simple «apparence», derrière
laquelle la science pourrait mettre en évidence des corrélations causales,
124
43 Der Satz von Grund, p. 63-74; Le principe de raison, p. 96-111. 44 Sur cette notion
LITTÉRATURE à'Urphdnomen cf. Jean Lacoste, Goethe. Science et philosophie, PUF, p. 225. 45 Goethe,
n° 120 - déc. 2000 Poésies/Gedichte, 2, p. 741.
« L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
I
sans doute pas celle que recherche la «science» des causes et ne se
confond certes pas avec les lois de la botanique; elle permet de décrire
le comment sans chercher le pourquoi. Mais la vision de Goethe
s'inscrit totalement dans l'interprétation de la phusis comme natura; la loi
éternelle dont il se réclame est celle de la métamorphose : seule celle-ci,
dans un monde en perpétuel devenir, fournit un élément de stabilité
(Beharren) ; seul le changement offre une permanence. Telle est bien la
leçon, héraclitéenne, de Goethe, celle de «Dauer im Wechsel». La
réticence de Heidegger trouve donc son origine dans le souci qu'il a
d'éviter, à propos de sa critique de la science, toute confusion entre l'attitude
esthétique et panthéiste de Goethe, tournée vers la nature, et la sienne
propre, au fond de laquelle se trouve la question de l'individu dans sa
relation avec la mort, de l'individu qui doit affronter sa finitude comme
sa responsabilité la plus essentielle. En ce sens la réticence de Heidegger
se trouve marquée par la nécessité et la logique même.
En même temps, comme Rilke, Goethe est un poète qui, s'il se
trouve placé fondamentalement dans l'ombre de la métaphysique,
critique de manière prophétique l'emprise moderne de la science et cet âge
démoniaque de la vitesse qu'il appelle, dans une lettre de 1825,
l'époque «vélocifère» (48).
Pour tout l'acquis la machine est une menace, aussi longtemps
Qu'elle se croit ici pour penser, non pour obéir (49)
II existe des affinités évidentes entre la dénonciation de la pensée
calculante chez Heidegger et la manière dont, dans les écrits
scientifiques, Goethe refuse la mathématisation de la physique et défend les
droits de la vision naturelle des phénomènes chromatiques (au point
qu'on a pu parler, ajuste titre, d'un Goethe phénoménologue). Des
affinités également entre la vision historiale de Heidegger et la perspective
ouverte par la partie historique de la Farbenlehre {Zur Geschichte der
Farbenlehre) qui repose sur l'idée d'une première vision grecque de la
vraie nature de la couleur comme mélange d'ombre et de lumière (chez
Aristote), vision qui aurait été plus ou moins bien transmise et altérée,
défigurée, trahie et oubliée par la science moderne (50). Au demeurant
Heidegger est sensible à la pensée scientifique de Goethe et notamment
«à sa malheureuse querelle avec Newton» — une expression qu'il
semble reprendre du physicien Helmholtz qui parle dans sa conférence
de 1892 de «l'effort malheureux du poète» (51). Mais il s'agit du
48 Lettre de Goethe à G.H.L. Nicolovius, fin novembre 1825 (brouillon) (Goethe, Briefe, hrsg. von
Karl Robert Mandelkow, Munich, C.H. Beck, 1976, Band 4, p. 159). 49 Rilke, Sonnets à Orphée, II,
x, p. 205 {«Ailes Erworbne bedroht die Maschine, solange / sie sich erdreistet, im Geist, statt im
Gehorchen, zu sein»). 50 Goethe Werke, «Zut Geschichte der Farbenlehre», HA, 14, p. 33 et suiv.
51 Hermann von Helholtz, «Goethe's Vorahnungen kommender naturwissenschaftlicher Ideen»
LITTÉRATURE (1892) dans Goethe im Urteil seiner Kritiker, III, hrsg. von Karl Robert Mandelkow, Munich, C.H.
n° 120 - déc. 2000 Beck, 1979, p. 237.
« L'ŒIL CLAIREMENT OUVERT SUR LA NATURE »
52 Martin Heidegger Der Satz von Grund, p. 88; Le principe de raison, p. 125. 53 Gelassenheit, ^ ._
Pfullingen, Neske, 1959, p. 24. 54 Cette formule apparaît dans Zur Morphologie I, 2 (1820) suivie de YZ, l
ces vers latins qui ne pouvaient que frapper le philosophe des formes symboliques : «natura infînita
est, / Sed qui symbola animadvertit / omnia intellegit / licet non omnino. » («La nature est infinie, mais LITTÉRATURE
celui qui comprend les symboles comprendra tout, même s'il ne comprend pas entièrement. ») n° 120- déc. 2000