“Fin de Partie” : sourire face au
néant
Par Nehuel Jaramillo Ponton
Publié le 11 décembre 2024, à 13h – Lecture 4 min.
Une chambre, de grands murs gris, deux fenêtres, un fauteuil roulant, deux
poubelles, un escabeau, Hamm, Clov, Nagg et Nell. Ainsi est créé Fin de Partie, le
1er avril 1957, au Royal Court Theater à Londres. Son auteur, l’irlandais Samuel
Beckett, né en avril 1906, étudie le français et l’italien au Trinity College de
Dublin. En 1928, il s’installe à Paris où il commence la rédaction de nouvelles et
de poèmes en français. En 1939, avec l’arrivée de la guerre, il entre dans la
résistance, puis se réfugie dans le Roussillon. Après la guerre, il se consacre au
théâtre, menant à sa première pièce, en 1953, En attendant Godot, qui connaitra
un succès tardif. Le menant à sa seconde pièce, Fin de Partie, en 1957, qui
connut un succès immédiat.
Hamm est un vieillard paralysé et aveugle. Il porte autour du cou son sifflet,
signe de son pouvoir sur Clov. Clov est son valet, son serviteur, son esclave. Clov
et Hamm, Hamm et Clov, couple dérisoire de par leurs noms symboliques :
Hamm, le marteau et Clov, le clou. Dans les poubelles, Nagg et Nell, les parents
de Hamm. De temps en temps, ils soulèvent leur couvercle pour réclamer de quoi
se nourrir, se plaignant inlassablement, ressassant avec nostalgie leurs souvenirs
amoureux. Tous attendent, sans que rien ne se produise, laissant le temps couler
vers la fin de partie.
En attendant Godot était une tragédie, un drame. À l’inverse, Fin de Partie vacille
davantage dans la comédie. Les personnages y rient sur eux-mêmes et sur les
autres, associant le spectateur à ce ricanement cynique. Fin de Partie est
typiquement une pièce de théâtre, soulignant la volonté de Beckett de rentrer
dans l’univers du théâtre. Cela apparait dès l’ouverture de la pièce avec deux
poubelles au milieu de la scène, provenant directement du théâtre d’Ionesco.
Aussi, tout au long de la pièce, les personnages sont placés dans des situations
burlesques et confrontés au non-sens de la vie. Même la scène finale, censée
être émouvante, avec la mort de Hamm, ne provoque pas l’émotion du
spectateur, car elle est ressentie comme la mort d’un comédien. Ici, nous
sommes spectateurs de personnages qui sont eux-mêmes spectateurs, voire
étrangers, de leurs propres destins, de leurs propres vies. Malgré l’atrocité de la
situation, nous acceptons d’en sourire, car l’absurdité à laquelle nous sommes
confrontés nous empêche de nous y immerger. Cela forme une barrière avec la
pièce, à laquelle nous ne pouvons croire, allégeant ainsi le poids de l’atmosphère
à laquelle elle nous confronte.
Cependant, derrière ce cynisme apparent et ce rire détaché, il est impossible
d’ignorer le sentiment de délabrement qui plane sur l’ensemble de la pièce. Les
personnages semblent coincés dans un présent perpétuel, incapables d’avancer
ou de reculer, comme figés dans un tableau où le mouvement serait interdit.
Cette immobilité est renforcée par une mise en scène précise, mais déconstruite,
Hamm est dans son fauteuil roulant, Clov va et vient sans but, et Nagg et Nell
sont enfermés dans leurs poubelles. Tout est symbole d’un enfermement, d’une
impossibilité d’échapper à une condition absurde, mais insurmontable. Ainsi
Samuel Beckett, à travers ce monde à l’échelle miniature, nous confronte à
l'attente et à notre propre rapport au temps.
On retrouve ici, l’appartenance de Beckett, bien que non voulue, à la lignée des
auteurs du théâtre de l’absurde. C’est l’alliance entre cette subversion des codes
et cette « dérision tragique » qui fait la parenté des différents auteurs de ce
théâtre de l'absurde. Les actions ne construisent rien et nous enlisent dans une
attente qui ne sera jamais comblée. Mais aussi dans une logique de répétition
dans laquelle un processus de dégradation remplace la progression d'un conflit
qui ne mènera à rien. Samuel Beckett est réputé pour écrire des pièces dans
lesquelles la gravité se cache sous la comédie. Ainsi, son œuvre est réputée
pessimiste, voire sinistre, mais c’est un lieu paradoxal par sa définition,
provoquant des hoquets de rire chez plus d'un lecteur ou d'un spectateur,
lesquels ont alors découvert son extraordinaire tonicité. Notre auteur est, en
vérité, maitre en humour, que ce dernier soit ou non la politesse du désespoir.
La pièce sort 12 ans après la Seconde Guerre mondiale, elle est un miroir de la
société de cette époque. Dans une période d’après-guerre, où le monde cherche
à tourner la page de toutes ses atrocités. Évoluer, s’émanciper des sentiments
terribles provoqués par la guerre, où la destruction semble inéluctable. Alors,
devant Fin de Partie, les spectateurs de l’époque se retrouvent dans ces
personnages si atroces, si aveugles. Comme eux, ils commencent à ne plus croire
au néant inéluctable et imminant, ils refusent d’y croire. Ils retrouvent un peu
d’espoir, se rendent bien compte qu’ils ne peuvent vivre des années dans
l’attente d’une catastrophe. Ainsi, le spectateur, assistant en 1957 à la pièce
dans un tel contexte, sourit légèrement, se laissant mener dans une pièce qui
exprime ouvertement son désespoir.
En plaçant ses personnages au cœur d’un vide existentiel, Samuel Beckett invite
le spectateur à rire de l’absurde, à contempler l’inéluctable, mais aussi à trouver
un étrange réconfort dans cette représentation du néant. Fin de Partie dépasse
ainsi son époque, devenant une œuvre universelle où l’humour et la tragédie se
mêlent pour rappeler que, face à l’angoisse du temps qui passe, le théâtre peut
être à la fois un miroir et une échappatoire. C’est donc ce que, cette deuxième
pièce de Samuel Beckett, cherche à développer, à travers sa cynique morbidité.