CONSEIL COUNCIL
DE L’EUROPE OF EUROPE
COUR EUROPÉENNE DES DROITS DE L’HOMME
EUROPEAN COURT OF HUMAN RIGHTS
AFFAIRE BERNARD c. FRANCE
CASE OF BERNARD v. FRANCE
(159/1996/778/979)
ARRÊT/JUDGMENT
STRASBOURG
23 avril/April 1998
Cet arrêt peut subir des retouches de forme avant la parution de sa
version définitive dans le Recueil des arrêts et décisions 1998, édité par
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qui se charge aussi de le diffuser, en collaboration, pour certains pays, avec
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reproduction in final form in Reports of Judgments and Decisions 1998.
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i
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ii ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
SOMMAIRE1
Arrêt rendu par une chambre
France – dépositions de deux experts-psychiatres lors d’une audience devant une cour
d'assises
I. EXCEPTION PRÉLIMINAIRE DU GOUVERNEMENT (non-épuisement des voies de
recours internes)
Requérant aurait négligé de demander au juge d'instruction une contre-expertise.
Le moyen se réfère aux expertises présentées pendant la phase de l'instruction, alors que
le requérant conteste les propos tenus par deux experts lors de l'audience d'assises.
Requérant a soulevé le grief litigieux devant la cour d'assises, puis la Cour de cassation.
Conclusion : rejet (unanimité).
II. ARTICLE 6 DE LA CONVENTION
Rappel de la jurisprudence de la Cour.
But des expertises psychiatriques : déterminer si le requérant souffrait d'une quelconque
anomalie mentale ou psychique, si, dans l'affirmative, il existait un lien entre ces affections
et les faits qui lui étaient reprochés et s’il était dangereux. Les deux experts durent en toute
logique partir de l'hypothèse de travail selon laquelle le requérant était l'auteur des crimes
en question. Leurs conclusions avaient été déposées au cours de l'instruction et contenaient
les propos litigieux.
Devant la chambre d'accusation, le requérant eut la possibilité de contester les
expertises et d'en demander l'annulation – aucune tentative de ce genre de la part de ses
conseils.
Devant la cour d'assises, le requérant souleva un incident contentieux, mais la cour
n'accepta pas de déclarer nulle l’audition des experts, estimant que les phrases contestées
n'établissaient pas que leurs auteurs avaient préjugé du fond ni qu'ils s'étaient prononcés sur
la culpabilité de l'accusé. Procès-verbal des audiences montre que tous les témoins cités par
le requérant furent entendus et que la défense eut la possibilité de formuler des observations
après chaque audition et présentation de preuves. Cour de cassation repoussa le moyen du
requérant, portant sur l’atteinte à la présomption d'innocence, au motif qu'aucun
manquement au serment des experts d'apporter leur concours à la justice en leur honneur et
en leur conscience, ne pouvait être déduit des propos incriminés.
Condamnation du requérant repose sur l'ensemble des charges retenues et les preuves
recueillies lors de l'instruction et discutées au cours des audiences – la Cour ne saurait
considérer les déclarations litigieuses, élément parmi d'autres soumis à l'appréciation du
jury, comme contraires aux règles du procès équitable et à la présomption d'innocence.
Conclusion : non-violation (huit voix contre une).
1. Rédigé par le greffe, il ne lie pas la Cour.
iii ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
RÉFÉRENCES À LA JURISPRUDENCE DE LA COUR
27.2.1980, Deweer c. Belgique ; 25.3.1983, Minelli c. Suisse ; 16.12.1992, Edwards
c. Royaume-Uni ; 10.2.1995, Allenet de Ribemont c. France ; 18.3.1997, Mantovanelli
c. France
1 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
En l'affaire Bernard c. France1,
La Cour européenne des Droits de l'Homme, constituée, conformément à
l'article 43 de la Convention de sauvegarde des Droits de l'Homme et des
Libertés fondamentales (« la Convention ») et aux clauses pertinentes de
son règlement A2, en une chambre composée des juges dont le nom suit :
MM. R. BERNHARDT, président,
F. GÖLCÜKLÜ,
F. MATSCHER,
L.-E. PETTITI,
me
M E. PALM,
MM. R. PEKKANEN,
G. MIFSUD BONNICI,
P. JAMBREK,
U. LŌHMUS,
ainsi que de MM. H. PETZOLD, greffier, et P.J. MAHONEY, greffier adjoint,
Après en avoir délibéré en chambre du conseil les 31 janvier et 25 mars
1998,
Rend l'arrêt que voici, adopté à cette dernière date :
PROCÉDURE
1. L'affaire a été déférée à la Cour par la Commission européenne des
Droits de l'Homme (« la Commission ») le 5 décembre 1996, dans le délai
de trois mois qu'ouvrent les articles 32 § 1 et 47 de la Convention. A son
origine se trouve une requête (n° 22885/93) dirigée contre la République
française et dont un ressortissant de cet Etat, M. Jean-Paul Bernard, avait
saisi la Commission le 29 mai 1993 en vertu de l'article 25.
La demande de la Commission renvoie aux articles 44 et 48 ainsi qu'à la
déclaration française reconnaissant la juridiction obligatoire de la Cour
(article 46). Elle a pour objet d'obtenir une décision sur le point de savoir si
les faits de la cause révèlent un manquement de l'Etat défendeur aux
exigences de l’article 6 §§ 1 et 2 de la Convention.
Notes du greffier
1. L'affaire porte le n° 159/1996/778/979. Les deux premiers chiffres en indiquent le rang
dans l'année d'introduction, les deux derniers la place sur la liste des saisines de la Cour
depuis l'origine et sur celle des requêtes initiales (à la Commission) correspondantes.
2. Le règlement A s'applique à toutes les affaires déférées à la Cour avant l'entrée en
vigueur du Protocole n° 9 (1er octobre 1994) et, depuis celle-ci, aux seules affaires
concernant les Etats non liés par ledit Protocole. Il correspond au règlement entré en
vigueur le 1er janvier 1983 et amendé à plusieurs reprises depuis lors.
2 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
2. En réponse à l'invitation prévue à l'article 33 § 3 d) du règlement A, le
requérant a exprimé le désir de participer à l'instance et a désigné son
conseil (article 30).
3. La chambre à constituer comprenait de plein droit M. L.-E. Pettiti,
juge élu de nationalité française (article 43 de la Convention), et
M. R. Ryssdal, président de la Cour (article 21 § 4 b) du règlement A). Le
20 janvier 1997, celui-ci a tiré au sort le nom des sept autres membres, à
savoir M. F. Gölcüklü, M. F. Matscher, M. R. Macdonald, Mme E. Palm,
M. G. Mifsud Bonnici, M. P. Jambrek et M. U. Lōhmus, en présence du
greffier (articles 43 in fine de la Convention et 21 § 5 du règlement A).
4. En sa qualité de président de la chambre (article 21 § 6 du
règlement A), M. Ryssdal a consulté, par l'intermédiaire du greffier, l'agent
du gouvernement français (« le Gouvernement »), l’avocat du requérant et
le délégué de la Commission au sujet de l'organisation de la procédure
(articles 37 § 1 et 38). Conformément à l'ordonnance rendue en
conséquence, le greffier a reçu les mémoires du requérant et du
Gouvernement les 28 et 31 octobre 1997 respectivement.
5. Le 10 décembre 1997, la Commission a fourni le dossier de la
procédure suivie devant elle, comme le greffier le lui avait demandé sur les
instructions du président.
6. Le 7 janvier 1998, M. R. Bernhardt, vice-président de la Cour, a
remplacé à la présidence de la chambre M. Ryssdal, empêché (article 21 § 6
du règlement A).
7. Le 26 janvier 1998, le conseil du requérant a déposé des documents
au greffe.
8. Ainsi que M. Ryssdal en avait décidé le 15 mai 1997, les débats se
sont déroulés en public le 28 janvier 1998, au Palais des Droits de l'Homme
à Strasbourg. La Cour avait tenu auparavant une réunion préparatoire.
Ont comparu :
– pour le Gouvernement
M. J.-F. DOBELLE, directeur adjoint des affaires juridiques
au ministère des Affaires étrangères, agent,
me
M M. DUBROCARD, magistrat détaché
à la direction des affaires juridiques
du ministère des Affaires étrangères,
MM. A. BUCHET, chef du bureau des droits de l'homme
du service des affaires européennes
et internationales du ministère de la Justice,
B. DALLES, magistrat détaché au bureau de la justice pénale
et des libertés individuelles, direction des affaires
criminelles et des grâces, ministère de la Justice, conseils ;
3 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
– pour la Commission
M. J.-C. SOYER, délégué ;
- pour le requérant
Me C. BRUN-SCHIAPPA, avocate au barreau de Marseille, conseil.
La Cour a entendu en leurs déclarations M. Soyer, Me Brun-Schiappa et
M. Dobelle.
9. M. Macdonald se trouvant empêché de participer à la délibération du
25 mars 1998, il a été remplacé par M. R. Pekkanen, suppléant (articles 22
§ 1 et 24 § 1 du règlement A).
EN FAIT
I. LES CIRCONSTANCES DE L'ESPÈCE
10. Dans le cadre d'une instruction suivie contre M. Bernard, inculpé de
vols avec arme, un juge d'instruction de Nevers ordonna deux expertises ; il
commit le docteur Guggiari aux fins de procéder à une expertise
psychiatrique de l’intéressé et le docteur Debitus en vue d'une expertise
médico-psychologique.
11. Le 13 juillet 1988, le docteur Guggiari rendit son rapport. Il
concluait ainsi :
« Le sujet ne se reconnaissant ni malade ni coupable, on ne saurait le considérer
comme curable. De quel mal devrait-on le guérir ?
Quant à sa réadaptation, elle passe bien plus par les données sociales et affectives de
son entourage que par toute intervention médicale ou psychiatrique pour lesquelles il
n'a aucune demande.
Au total, ses chances de réadaptation semblent largement compromises tant par son
passé judiciaire que pour ses traits de personnalité. »
12. Le requérant demanda une contre-expertise. Celle-ci fut ordonnée le
19 mai 1989 par le juge d'instruction qui désigna à cet effet le docteur
Dumoulin.
13. Le 24 juin 1989, ce dernier déposa son rapport, dans lequel on peut
lire :
4 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
« M. Bernard est un gangster (de l'anglais : « gang », qui signifie : bande organisée).
En effet, le déroulement des faits montre à la fois (cf. dossier de procédure) :
– une opération très bien préparée :
- personnel menacé à l'insu des clients (action à visages découverts),
- « calme remarquable » des malfaiteurs, gantés, armés,
- liasses piégées laissées de côté,
- distributeur de billets chargé pour le week-end,
- vérification que la caméra de sécurité est factice.
– le travail d'une équipe chevronnée :
- de nombreux hold-ups de banques ont été commis selon le même scénario par
les mêmes hommes,
- M. Bernard est quasiment expert en armement et bénéficie de son entraînement
commando (depuis son service national accompli dans l'infanterie de Marine).
L'ensemble des actes de grande délinquance de M. Bernard (antécédents et faits
actuels) peuvent être classés dans les actes de banditisme, avec :
- constitution d'une association de malfaiteurs,
- auteurs de vols qualifiés commis avec port d'armes,
- recherche de profits immédiats et importants.
M. Bernard n'est pas un délinquant occasionnel, mais un véritable professionnel.
Outre les hold-ups, il semble que ses activités délictuelles se soient développées dans
d'autres domaines (cf. autres inculpations). Le support des complices (le gang) est
essentiel, apportant un soutien matériel (véhicules, cachettes, alibis, etc.) et aussi un
soutien moral (la témérité de chacun potentialise l'audace du groupe et incite à répéter
les crimes en maîtrisant davantage les risques.)
La responsabilité de M. Bernard est aggravée par de nombreux facteurs :
- il est multirécidiviste,
- il agit par la violence en menaçant des individus avec des armes,
- il agit en association avec des complices (...)
A aucun moment, il ne relève de l'article 64 du code pénal.
M. Bernard présente une dangerosité extrême et permanente, en raison de son sang-
froid et de sa détermination criminelle. Il se montre habile, tout au long de l'instruction
(comme lors des faits) et de notre entretien, en niant constamment sa participation aux
faits. Il n'est pas intimidable par la justice. Sa dangerosité paraît même élective vis-à-
vis des juges chargés d'instruire ses affaires. M. Roussel et Mlle C. Enfoux sont cités
comme persécuteurs désignés et sont la cible de propos impressionnants par leur
virulence. La dangerosité est exacerbée par l'utilisation habituelle d'armes à feu.
5 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
La dangerosité extrême de M. Bernard impose certaines mesures particulières :
- il doit être désarmé définitivement pour toute arme y compris celles en vente
libre,
- une mise à l'épreuve définitive s'impose après détention,
- une peine « en milieu ouvert » est inconcevable,
- la détention nécessite des conditions de surveillance particulières, compte tenu
de la tentative d'évasion (type : quartier de haute sécurité).
M. Bernard est accessible à la sanction pénale. La sanction doit être directement
proportionnelle à la dangerosité extrême.
M. Bernard n'est pas curable par le traitement pénal (il ne relève en aucun cas du
traitement médical). Plusieurs condamnations n'ont pas suffi à atténuer ses conduites
délinquantes. Au contraire, il adopte une attitude de toute puissance et de défi, encore
renforcée par son emprisonnement. Sa sthénie (sa combativité psychique) est
débordante. Il se sent invincible.
Le traitement par une sanction pénale constitue uniquement une mesure de
protection sociale pour éviter la poursuite certaine des actes de banditisme.
M. Bernard ne sera jamais réadaptable. Son appartenance au milieu du grand
banditisme paraît irréversible. Il ne capitulera devant aucune condamnation, cherchera
toujours à s'évader ou à renforcer ses relations criminelles en milieu pénitentiaire. Les
récidives sont certaines, les antécédents le montrent déjà. »
Ledit rapport fut notifié le 18 juillet 1989 au requérant qui demanda une
nouvelle expertise. Le 25 juillet 1989, le juge d'instruction lui opposa un
refus.
14. Dans le cadre d'une autre instruction ouverte pour tentative
d'évasion, le même magistrat ordonna une expertise psychiatrique et commit
à nouveau le docteur Dumoulin.
A la suite du dépôt du rapport de l'expert, M. Bernard demanda une
contre-expertise, qui fut refusée par le juge d'instruction le 15 septembre
1989. Il fit appel le 25 septembre 1989 mais, par une ordonnance du
3 octobre 1989, le président de la chambre d’accusation de la cour d’appel
de Bourges dit n’y avoir pas lieu à saisine de la chambre d’accusation.
15. Le requérant fut renvoyé devant la cour d’assises du Rhône par un
arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Lyon du 11 octobre
1991. La chambre d’accusation rappela que M. Bernard avait avoué dans un
premier temps sa participation à un vol à main armée le 5 juin 1987 d’un
montant de 430 350 francs français (FRF) au préjudice du Crédit agricole de
Nevers. En outre, elle précisa que, présenté parmi un groupe de
cinq personnes, le requérant avait été reconnu par les témoins comme étant
l’individu surveillant les entrées lors du vol. La chambre d’accusation
considéra également qu’il résultait de l’information des charges suffisantes
contre le requérant pour établir qu’il avait frauduleusement soustrait une
somme de 190 000 FRF au préjudice du Crédit agricole du Mans le
6 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
26 novembre 1986 avec la circonstance aggravante que ladite soustraction
avait été commise à l’aide ou sous la menace d’une arme.
16. Lors de l’audience du 9 juin 1992, à l’issue de l’audition des experts,
l’avocat de M. Bernard sollicita par conclusions qu’il lui fût donné acte que
les experts s’étaient prononcés sur la culpabilité du requérant.
17. Par un arrêt incident du 12 juin 1992, la cour d'assises rejeta les
conclusions dudit conseil tendant à voir déclarer nulle l'audition de deux
experts qui s'étaient prononcés à l'audience, par les motifs suivants :
« Attendu que l'un des conseils de l'accusé Bernard Jean-Paul sollicite par
conclusions qu'il lui soit donné acte que l'expert Dumoulin a affirmé « il est dangereux
du fait des faits » et que l'expert Guggiari a affirmé « il ne se reconnaît ni malade, ni
coupable donc, il n'est pas curable » ;
Que ces experts se sont donc prononcés à l'audience sur la culpabilité de Bernard
Jean-Paul ;
Et qu'il convient de dire nulle et non avenue l'audition desdits experts ;
Attendu que le conseil de Bernard Jean-Paul a relevé au cours des dépositions des
experts des phrases, voire des bribes de phrases, qui auraient été prononcées par eux et
qui établiraient qu'ils se sont prononcés sur la culpabilité de Bernard Jean-Paul ;
Mais attendu que ces phrases ou ces bribes de phrases, même si elles ont été
prononcées, sont sorties du contexte dans lequel elles ont été dites et n'établissent pas
que les experts aient préjugé du fond ou se soient prononcés sur la culpabilité dudit
accusé alors même qu'au cours de leurs auditions, ils ont toujours pris soin de préciser
qu'ils exposaient le résultat de leur mission par rapport à des faits qui étaient niés par
Bernard Jean-Paul ;
(…) »
18. Le 12 juin 1992, la cour d'assises condamna le requérant à dix ans de
réclusion criminelle pour vols avec port d'armes.
19. M. Bernard se pourvut en cassation. Dans un de ses moyens, il fit
valoir que les phrases prononcées par les experts étaient contraires au
principe de la présomption d'innocence selon lequel ils ont le devoir de ne
pas manifester leur opinion sur la culpabilité de l'accusé.
20. Le 31 mars 1993, la Cour de cassation rejeta le pourvoi au motif que
les propos rapportés au moyen ne constituent pas un manquement au
serment des experts d'apporter leur concours à la justice en leur honneur et
conscience, tel que prévu par l'article 168 du code de procédure pénale.
7 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
II. LE DROIT INTERNE PERTINENT
A. La désignation des experts
21. La désignation des experts obéit aux dispositions suivantes du code
de procédure pénale :
Article 156
« Toute juridiction d'instruction ou de jugement, dans le cas où se pose une question
d'ordre technique, peut, soit à la demande du ministère public, soit d'office, ou à la
demande des parties, ordonner une expertise.
Lorsque le juge d'instruction estime ne pas devoir faire droit à une demande
d'expertise, il doit rendre une ordonnance motivée.
Les experts procèdent à leur mission sous le contrôle du juge d'instruction ou du
magistrat que doit désigner la juridiction ordonnant l'expertise. »
Article 157
« Les experts sont choisis parmi les personnes physiques ou morales qui figurent
soit sur une liste nationale établie par le bureau de la Cour de cassation, soit sur une
des listes dressées par les cours d'appel, le procureur général entendu. Les modalités
d'inscription et de radiation sur ces listes sont fixées par un règlement d'administration
publique. A titre exceptionnel, les juridictions peuvent, par décision motivée, choisir
des experts ne figurant sur aucune de ces listes. »
Article 160
« Lors de leur inscription sur l'une des listes prévues à l'article 157, les experts
prêtent, devant la cour d'appel, du ressort de leur domicile, serment d'apporter leurs
concours à la justice en leur honneur et en leur conscience. Ces experts n'ont pas à
renouveler leur serment chaque fois qu'ils sont commis. »
Article 168
« Les experts exposent à l'audience, s'il y a lieu, le résultat des opérations techniques
auxquelles ils ont procédé, après avoir prêté serment d'apporter leur concours à la
justice en leur honneur et en leur conscience (...) »
8 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
B. La mise en œuvre des expertises
22. La mise en œuvre des expertises est réglée en ces termes par ledit
code :
Article 158
« La mission des experts, qui ne peut avoir pour objet que l'examen de questions
d'ordre technique, est précisée dans la décision qui ordonne l'expertise. »
Article 161
« (...) Les experts doivent remplir leur mission en liaison avec le juge d'instruction
ou le magistrat délégué; ils doivent le tenir au courant du développement de leurs
opérations et le mettre à même de prendre à tout moment toutes mesures utiles. »
Article 165
« Au cours de l'expertise, les parties peuvent demander à la juridiction qui l'a
ordonnée qu'il soit prescrit aux experts d'effectuer certaines recherches ou d'entendre
toute personne nommément désignée qui serait susceptible de leur fournir des
renseignements d'ordre technique. »
Article 167
« Le juge d'instruction donne connaissance des conclusions des experts aux parties
et à leurs conseils (...) Dans tous les cas, le juge d'instruction fixe un délai aux parties
pour présenter des observations ou formuler une demande, notamment aux fins de
complément d'expertise ou de contre-expertise. Pendant ce délai, le dossier de la
procédure est mis à la disposition des conseils des parties. Lorsqu'il rejette une
demande, le juge d'instruction rend une décision motivée qui doit intervenir dans le
délai d'un mois à compter de la réception de la demande (...) »
Article 186-1
« L'inculpé et la partie civile peuvent aussi interjeter appel des ordonnances prévues
par (...) le quatrième alinéa de l'article 167. »
9 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
C. L'expertise psychiatrique
23. Quant à l'expertise psychiatrique, elle fait l'objet des dispositions ci-
après :
Article 164
« (...) S'ils [les experts] estiment qu'il y a lieu d'interroger l'inculpé (...) il est procédé
à cet interrogatoire en leur présence par le juge d'instruction ou le magistrat désigné
par la juridiction en observant dans tous les cas les formes et conditions prévues par
les articles 118 et 119. »
Article 81, septième alinéa
« Le juge d'instruction peut prescrire un examen médical, confier à un médecin le
soin de procéder à un examen médico-psychologique ou ordonner toutes autres
mesures utiles. Si ces examens sont demandés par l'inculpé ou son conseil, il ne peut
les refuser que par ordonnance motivée. »
PROCÉDURE DEVANT LA COMMISSION
24. M. Bernard a saisi la Commission le 29 mai 1993. Il se plaignait
d’une violation de son droit à un procès équitable et du principe de la
présomption d'innocence ; il invoquait l'article 6 §§ 1 et 2 de la Convention.
25. La Commission (deuxième chambre) a retenu la requête
(n° 22885/93) le 18 octobre 1995. Dans son rapport du 22 octobre 1996
(article 31), elle conclut, par sept voix contre sept avec la voix
prépondérante de la présidente, qu’il y a eu violation de l’article 6 § 1 et
qu’il n’est pas nécessaire d’examiner le grief tiré de l’article 6 § 2. Le texte
intégral de son avis et de l’opinion dissidente dont il s'accompagne figure en
annexe au présent arrêt1.
CONCLUSIONS PRÉSENTÉES À LA COUR
26. Le Gouvernement invite la Cour à relever l’absence de violation de
l’article 6 §§ 1 et 2 de la Convention.
1. Note du greffier : pour des raisons d’ordre pratique il n’y figurera que dans l’édition
imprimée (Recueil des arrêts et décisions 1998), mais chacun peut se le procurer auprès du
greffe.
10 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
27. Le conseil du requérant demande à la Cour de constater que
l’article 6 § 1 a été enfreint et d’allouer à son client une satisfaction
équitable.
EN DROIT
I. SUR L'EXCEPTION PRÉLIMINAIRE DU GOUVERNEMENT
28. Le Gouvernement excipe, comme déjà devant la Commission, du
non-épuisement des voies de recours internes. Le requérant aurait négligé de
demander au juge d'instruction une contre-expertise à la suite du dépôt du
rapport du second expert. L'appel du 25 septembre 1989, mentionné dans le
rapport de la Commission, contre l'ordonnance du juge d'instruction rejetant
sa demande de deuxième contre-expertise concernerait une ordonnance
prise par un autre juge d'instruction, dans le cadre d'une procédure
diligentée contre le requérant pour tentative d'évasion avec violences.
Selon le Gouvernement, la nomination d'un troisième expert-psychiatre
aurait incontestablement été de nature à remédier au grief tiré de
l'article 6 § 1 de la Convention.
29. Avec le délégué de la Commission, la Cour souligne d'abord que le
moyen se réfère aux expertises présentées pendant la phase de l'instruction
menée par le juge de Nevers, alors que M. Bernard conteste les propos tenus
par les experts Guggiari et Dumoulin lors de l'audience du 9 juin 1992
devant la cour d'assises du Rhône.
Ensuite – la Commission l'a à juste titre reconnu dans sa décision sur la
recevabilité de la requête –, le requérant a soulevé le grief litigieux devant la
cour d'assises, par le biais d'un incident contentieux, puis en saisissant la
Cour de cassation. Il y a donc eu épuisement des voies de recours internes.
30. Au demeurant, le juge d'instruction de Nevers suivait à l'époque
deux instructions ouvertes à l'encontre du requérant : l'une pour vols avec
arme et l'autre pour tentative d'évasion. Si l'appel du 25 septembre 1989
(paragraphe 14 ci-dessus) concernait l'expertise psychiatrique présentée par
le docteur Dumoulin dans le cadre de la seconde instruction – M. Bernard le
concède d'ailleurs –, on peut raisonnablement présumer que toute nouvelle
demande de contre-expertise introduite après le dépôt du rapport du docteur
Dumoulin du 24 juin 1989 (paragraphe 13 ci-dessus) eut été vouée à l'échec.
11 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
II. SUR LA VIOLATION ALLÉGUÉE DE L'ARTICLE 6 DE LA
CONVENTION
31. Le requérant affirme que les propos tenus par les deux experts-
psychiatres lors de l'audience du 9 juin 1992 devant la cour d'assises du
Rhône ont porté atteinte à son droit à un procès équitable et au principe de
la présomption d'innocence. Il en infère une violation de l'article 6 §§ 1 et 2
de la Convention, ainsi libellé :
« 1. Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement (...) par un
tribunal (...) qui décidera (...) du bien-fondé de toute accusation en matière pénale
dirigée contre elle (...)
2. Toute personne accusée d'une infraction est présumée innocente jusqu'à ce que sa
culpabilité ait été légalement établie. »
32. Selon le Gouvernement, les modalités de l'intervention des
psychiatres à l'audience, eu égard au contenu de leurs rapports déposés
pendant l'instruction, n'ont pas méconnu le droit du requérant à un procès
équitable et à la présomption d'innocence.
Il rappelle que les experts ne sont pas des membres de la juridiction
appelée à statuer sur la culpabilité de l'accusé et n'ont pas davantage pour
tâche d'intervenir dans l'établissement de la matérialité des faits reprochés à
l'inculpé. Leur contribution viserait uniquement à apprécier la personnalité
de celui-ci, afin de déterminer en particulier son degré de responsabilité au
moment des faits, à supposer ceux-ci établis. En d'autres termes, les
opinions émises par les experts-psychiatres dans le cadre de leur mission
n'auraient d'incidence ni sur les investigations menées par le juge
d'instruction sur les faits à l'origine des poursuites, ni sur la détermination
de la culpabilité de la personne poursuivie.
33. Le Gouvernement affirme que les questions soulevées en l'espèce
doivent être appréciées en tenant compte du contexte général de l'ensemble
du procès ce qui implique nécessairement en droit français que soit incluse,
dans l'examen global du procès d'assises, la phase de l'instruction, préalable
à l'audience.
En effet, le nouvel examen de l'ensemble des charges pesant contre
l'accusé intervient après toute une procédure au cours de laquelle l'ensemble
des faits reprochés à la personne poursuivie ont été examinés d'abord par un
juge d'instruction, puis par la chambre d'accusation d'une cour d'appel.
En l'occurrence, M. Bernard a été renvoyé devant la cour d'assises du
Rhône par un arrêt rendu le 11 octobre 1991 par la chambre d'accusation de
la cour d'appel de Lyon, qui avait préalablement entendu ses conseils. Ceux-
ci auraient parfaitement pu, à l'occasion de cette audience, faire valoir
12 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
les griefs tirés du contenu des rapports des experts-psychiatres, et demander
l'annulation de ces rapports, au motif qu'ils portaient atteinte au principe de
la présomption d'innocence. En outre, dans l'hypothèse où la chambre
d'accusation n'aurait pas fait droit à leur demande, ils auraient également pu
se pourvoir en cassation contre l'arrêt de renvoi. Aucune contestation ne fut
cependant émise.
Enfin, devant la cour d'assises le requérant a soulevé un incident
contentieux visant à obtenir un « donné-acte », mais la cour, après examen
des faits incriminés, le lui a refusé et la Cour de cassation a confirmé cette
décision.
En tout état de cause, à supposer que les déclarations des deux experts-
psychiatres aient été de nature à influencer les jurés en faveur de la
culpabilité de M. Bernard, la condamnation de celui-ci reposerait sur un
ensemble d'éléments de fait, dont l'identification par plusieurs témoins.
34. La Commission estime que la question de savoir si les rapports
psychiatriques ont constitué une violation du droit du requérant à un procès
équitable, doit être résolue par un examen de ces rapports dans le contexte
de l'ensemble du procès. Elle reconnaît toutefois que cette tâche n'est pas
aisée eu égard à la spécificité de la procédure devant la cour d'assises,
l'instruction devant se faire oralement à l'audience, l'arrêt de condamnation
n'étant pas motivé et un compte rendu officiel des débats n'étant pas prévu
par le code de procédure pénale.
En l'occurrence, les membres du jury ont pour la première fois entendu
les experts à l'audience d'assises. Or l'investiture des experts et leur serment
spécial, différent de celui des simples témoins, ainsi que leur aura de
spécialistes peuvent conférer une importance particulière à l'opinion qu'ils
émettent pour des juges non professionnels que sont les jurés. La
Commission considère dès lors que le président de la cour d'assises aurait
dû rappeler aux experts leur mission, à savoir prêter leur concours à la
justice en leur honneur et en leur conscience, et permettre ainsi au
requérant, au moyen d'un incident contentieux, de remédier le cas échéant à
une situation contraire aux exigences de la Convention.
La seule possibilité laissée à la défense de « demander à acter » les
propos litigieux et d'ordonner leur nullité ne serait pas suffisante au regard
du droit du requérant à un procès équitable au sens de l'article 6 § 1 vu
l'importance de l'enjeu et la gravité de la sanction encourue, mais surtout la
spécificité de la procédure devant la cour d'assises.
35. Quant à la violation alléguée de la présomption d'innocence, la
Commission n'a pas estimé nécessaire d'examiner ce grief eu égard à son
constat de violation du paragraphe 1 de l'article 6.
13 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
36. Selon le requérant, les caractéristiques particulières de l'expertise
psychiatrique font que l'objectivité et l'impartialité des experts doivent être
irréprochables.
L'expert-psychiatre, à la fois auxiliaire de justice et médecin, passerait
outre les principes habituels régissant le déroulement d'une procédure
pénale et la déontologie médicale.
Lors d'un examen, l'accusé ne pourrait se faire assister ni par un conseil
ni par un autre médecin expert, et ne pourrait pas présenter d’observations.
Le seul recours à sa disposition consisterait en une demande de contre-
expertise.
En revanche, le psychiatre recueillerait quelquefois des confidences assez
intimes et, malgré cela, il les rapporterait au juge d'instruction puis devant
une juridiction en audience publique. Cette spécificité devrait conduire les
experts à observer beaucoup de prudence et à apporter une justification
scientifique ou médicale aux réponses qu'ils peuvent donner aux questions
posées.
En l'espèce, les propos litigieux ne feraient référence à aucune base
médicale ni scientifique, mais démontreraient, au contraire, la partialité de
leurs auteurs.
Selon M. Bernard, ces propos ont eu une grande influence sur les jurés,
qui, dès la première audience, ont vu en lui le coupable.
37. La Cour rappelle d'abord que « la présomption d'innocence
consacrée par le paragraphe 2 de l'article 6 figure parmi les éléments du
procès pénal équitable exigé par le paragraphe 1 » (voir notamment les
arrêts Deweer c. Belgique du 27 février 1980, série A n° 35, p. 30, § 56,
Minelli c. Suisse du 25 mars 1983, série A n° 62, p. 15, § 27, et Allenet de
Ribemont c. France du 10 février 1995, série A n° 308, p. 16, § 35). Par
conséquent, elle examinera les griefs du requérant sous l'angle de ces deux
textes combinés. En se livrant à cette analyse, elle doit considérer la
procédure pénale dans son ensemble. Certes, il n'entre pas dans ses
attributions de substituer sa propre appréciation des faits et des preuves à
celle des juridictions internes, à qui il revient en principe de peser les
éléments recueillis par elles. La tâche de la Cour consiste à rechercher si la
procédure litigieuse, envisagée comme un tout, y compris le mode
d'administration des preuves, revêtit un caractère équitable (voir, mutatis
mutandis, les arrêts Edwards c. Royaume-Uni du 16 décembre 1992, série A
n° 247-B, pp. 34 et 35, § 34, et Mantovanelli c. France du 18 mars 1997,
Recueil des arrêts et décisions 1997-II, pp. 436–437, § 34).
38. Les expertises psychiatriques subies par M. Bernard tendaient à
obtenir, entre autres, une réponse à la question de savoir si l'intéressé
souffrait d'une quelconque anomalie mentale ou psychique et, dans
14 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
l'affirmative, s'il existait un lien entre ces affections et les faits qui lui
étaient reprochés. Elles devaient également évaluer la dangerosité de
l'individu. Les deux spécialistes nommés par le juge d'instruction durent en
toute logique partir de l'hypothèse de travail selon laquelle le requérant était
l'auteur des crimes à l'origine des poursuites. Leurs conclusions avaient été
déposées respectivement les 13 juillet 1988 et 24 juin 1989 au cours de
l'instruction (paragraphes 11 et 13 ci-dessus) et contenaient les propos
litigieux. M. Bernard avait d'ailleurs lui-même demandé la seconde
expertise et s'était vu refuser une troisième.
Lors de l'audience devant la chambre d'accusation de la cour d'appel de
Lyon, le 11 octobre 1991, le requérant eut la possibilité de contester les
expertises et d'en demander l'annulation, mais l'arrêt de renvoi du même
jour ne mentionne aucune tentative de ce genre de la part de ses conseils.
39. A l'audience du 9 juin 1992 devant la cour d'assises du Rhône, à la
suite de l'audition des docteurs Guggiari et Dumoulin la défense de
M. Bernard souleva un incident contentieux, mais la cour n'accepta pas de
déclarer nulle ladite audition, estimant que les phrases contestées
n'établissaient pas que leurs auteurs avaient préjugé du fond ni qu'ils
s'étaient prononcés sur la culpabilité de l'accusé. Dans son arrêt incident du
12 juin 1992, la cour nota que les experts avaient toujours pris soin de
préciser qu'ils exposaient le résultat de leur mission par rapport à des faits
qui étaient niés par le requérant (paragraphe 17 ci-dessus). Le procès-verbal
des audiences montre en outre que tous les témoins cités par M. Bernard
furent entendus et que la défense eut la possibilité de formuler des
observations après chaque audition et présentation de preuves.
Le 31 mars 1993, la Cour de cassation repoussa le moyen du requérant,
tiré du fait que les propos litigieux étaient contraires au principe de la
présomption d'innocence, au motif qu'aucun manquement au serment des
experts d'apporter leur concours à la justice en leur honneur et en leur
conscience, tel que prévu par l'article 168 du code de procédure pénale, ne
pouvait être déduit des propos incriminés (paragraphe 20 ci-dessus).
40. Le dossier montre que la condamnation du requérant repose sur
l'ensemble des charges retenues et sur les preuves recueillies lors de
l'instruction et discutées au cours des audiences devant la cour d'assises.
Dans ces circonstances, la Cour ne saurait considérer les déclarations
litigieuses, élément parmi d'autres soumis à l'appréciation du jury, comme
contraires aux règles du procès équitable et à la présomption d'innocence.
41. En conclusion, il n'y a pas eu violation de l'article 6 §§ 1 et 2.
15 ARRÊT BERNARD DU 23 AVRIL 1998
PAR CES MOTIFS, LA COUR
1. Rejette, à l'unanimité, l'exception préliminaire du Gouvernement ;
2. Dit, par huit voix contre une, qu'il n'y a pas eu violation de l'article 6
§§ 1 et 2 de la Convention.
Fait en français et en anglais, puis prononcé en audience publique
au Palais des Droits de l'Homme, à Strasbourg, le 23 avril 1998.
Signé : Rudolf BERNHARDT
Président
Signé : Herbert PETZOLD
Greffier
Au présent arrêt se trouve joint, conformément aux articles 51 § 2 de la
Convention et 53 § 2 du règlement A, l'exposé des opinions séparées
suivantes :
– opinion concordante de M. Bernhardt ;
– opinion dissidente de M. Lōhmus.
Paraphé : R. B.
Paraphé : H. P.
16 ARRÊT BERNARD
OPINION CONCORDANTE DE M. LE JUGE BERNHARDT
(Traduction)
J'ai voté avec la majorité pour la non-violation de l'article 6 de la
Convention. J'aurais toutefois préféré que l'arrêt exprime les doutes
éprouvés par la Cour quant à la manière dont les experts se sont en l'espèce
acquittés de leur tâche. Les extraits des rapports d'expertise cités aux
paragraphes 11 et 13 du présent arrêt contiennent des affirmations que je
trouve inacceptables et qui peuvent difficilement passer pour compatibles
avec la neutralité et l'objectivité du travail de l'expert.
Cependant, ayant considéré tous les aspects de l'affaire, je suis parvenu à
la conclusion que ces affirmations n'ont pas conféré un caractère inéquitable
à l'ensemble du procès. La défense avait la possibilité de répondre aux avis
des experts et de les commenter. On doit aussi supposer que tous les
membres de la cour d'assises connaissaient le rôle particulier dévolu aux
experts en matière pénale et ont pris leur décision en leur âme et conscience.
17 ARRÊT BERNARD
OPINION DISSIDENTE DE M. LE JUGE LŌHMUS
(Traduction)
Au paragraphe 37, la Cour rappelle que « la présomption d'innocence
consacrée par le paragraphe 2 de l'article 6 figure parmi les éléments du
procès pénal équitable exigé par le paragraphe 1 ». J'approuve entièrement
ce principe, exprimé dans le présent arrêt ainsi que dans d'autres arrêts de la
Cour.
Au contraire de la majorité, je suis parvenu à la conclusion qu'il y avait
eu une atteinte dans le chef du requérant aux droits garantis par l'article 6
§§ 1 et 2.
Il m'apparaît que la majorité a fondé son raisonnement sur le fait que les
rapports psychiatriques ne constituaient qu'une partie des éléments de
preuve soumis au jury et que la condamnation du requérant était étayée sur
ceux obtenus au cours de l'enquête et examinés lors de l'audience de la cour
d'assises (paragraphe 40).
J'estime que le raisonnement conduisant à conclure qu'il n'y a pas eu
violation de l'article 6 §§ 1 et 2 est à certains égards en contradiction avec le
principe exposé au paragraphe 37. Il n'appartient pas à la Cour de substituer
sa propre appréciation des faits et preuves à celle des juridictions internes,
mais de déterminer si la procédure dans son ensemble revêtait un caractère
équitable.
Les expressions utilisées dans les rapports d'expertise allaient au-delà de
la terminologie médicale ou psychiatrique. Les experts ont outrepassé les
limites de leurs compétences en se prononçant sur la culpabilité du
requérant. Les deux experts étaient nommés par le juge d'instruction, à
savoir l'autorité judiciaire. Le jugement de la cour d'assises n'étant pas
motivé, on ne peut pas savoir dans quelle mesure les jurés ont pris en
compte les rapports psychiatriques pour déclarer le requérant coupable. Les
jurés sont très sensibles aux avis exprimés par les experts qualifiés. En
employant de telles expressions dans leurs rapports, les experts ont renforcé
le point de vue selon lequel le requérant était coupable, ce qui est à l'origine
d'un manque de respect des principes de présomption d'innocence et d'équité
de la procédure.