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223 M36
Dberg
en
1
..
!
HISTOIRE
DU ROYAUME
D'ALGER ,
Avec l'Etat préfent de fon Gouvernement ,
de fes Forces de Terre & de Mer,de fes
Revenus, Police,Juftice Politique
& Commerce ..
· PAR
MR. LAUGIER DE TASSY ,
Commiffaire de la Marine , pour SA MA-
JESTE TRES- CHRETIENNE ,
en Hollande,
WITAM MORTUIS REDDO.
[Link] del.172.
A AMSTERDAM,
Chez HENRI DU SAUZET ,,
M. DCC. XXV.
KONINKL .
BIBLIOTHEEK
TE'SHAGE.
A MONSIEUR
DURAND DE BONNEL ,
CONSUL DE LA NATION FRAN-
ÇOISE , RESIDENT POUR LE
ROI A ALGER.
ONSIEUR ,
C'eft affez la coûtume des Au-
teurs de Dédier leurs Ouvrages à
des Puiffances , dont ils font quel-
quefois à peine connus , ou à des
perfonnes riches que la fortune a
élevées à de brillants Emplois. Ces
* 2 Aw
EPITRE.
Auteurs n'ont d'autre but que de
fe donner du relief , ou de s'attirer
quelque recompenfe , par les louanges
& les flatteries qu'ils étalent dans
PEpitre Dédicatoire . Pour moi ,
MONSIEUR , j'ai crû ne pouvoir
mieux faire que de dédier mon Li
vre à un bon ami , que j'eftime in-
finiment ; & je n'ai eu en cela d'au-
tre vue que de fuivre les fentimens
de mon cœur. Si l'Ouvrage eft ap-
prouvé, mon amitié fera fatisfaite ;
& s'il est défectueux , Vous le con-
noitrez mieux que perfonne , & vous
aurez, fans doute , l'attention de me
faire part de vos obfervations , pour
les mettre à profit dans l'occafion.
Il n'est pas néceffaire que je vous
prévienne en aucune chofe , fur le
Livre que je vous préfente : votre
long séjour à Alger & votre expe-
rience vous en feront juger faine-
ment.
Quoique vous foviez. ennemi des
louanges & de tout ce qui s'apelle fa-
Cons , je ne puis m'empêcher en cette
OCCA
EPITRE.
otcafion , de rapeller le jour que vous
me laiffates à Alger , pour aller en
Candie , d'où la Cour vous retira
bien tôt pour l'utilité du Service. Je
ne faurois oublier combien les diffé-
rentes Nations qui habitent cette Vil-
le furent fenfibles à votre départ
& l'empressement avec lequel elles
vous le témoignerent publiquement en
vous accompagnant à la Marine , les
uns par leurs regrets & les autres
• par leurs larmes. Fe me fouviens fort
bien que M.... manquant feul à la
M....
nombreuse compagnie qui vous con-
duifit à bord du Navire , fur lequel
vous fites voile , Bekir Rais Amiral ,
qui l'avoit remarqué , m'en parla à
mon retour , & me dit avec chagrin ,
que M ... avoit bien tort d'être le
Jeul dans Alger qui ne vous eût point
accordé cette marque d'eftime & de
diftinction. Cela prouve affez, MoN-
SIEUR , que le mérite fe fait remar-
quer par tout, même parmi les Na-
tions les moins cvilifées . Et quoique
vôtre Caractere bienfaisant , officieux,
* 3 géné
EPITR E.
généreux , franc & fincere foit toû-
jours préſent à ma memoire , je n'en
parlerai point , afin de ne pas bleffer
votre modeftie. Il me fuffit de dire ,
pour faire votre éloge , que Vous étes,
dans l'Emploi que vous exercez , un
digne fucceffeur de M. Durand vo-
tre frere, & de M. de Clairembault
votre beaufrere.
Je fuis avec beaucoup d'estime &
une amitiéfincere ,
MONSIEUR ,
d'Amfterdam
ce 20. Decem-
bre 1724.
Votre très-humble & très-
obéïffant Serviteur ,
LAUGIER DE TASSY.
PREFACE.
Omme on n'aaucune Relation
exacte de ce qui fe paffe
actuellement dans la Bar-
barie, l'impreffion de ce Li-
vre pourra faire quelque plaifir aux
perfonnes qui fouhaittent de s'en inftrui-
re. J'avois compofé ces Memoires pour
mon utilité particuliere, & ils n'auroient
jamais vû le jour, fi des Amis queje con-
fidére ne m'euffent confeillé de les donner
au Public. La guerre que les Provinces-
Unies des Païs- Bas ont avec la Regence
d'Alger , fournit fouvent la matiére des
converfations dans ce Païs. On parle des
Algeriens , mais on les connoit auffi peu
que les Nations les plus éloignées de no-
tre continent.
Je ne donne qu'un abregé , où pour
mieux dire un idée de l'ancienneté de ce
Royaume & de fes revolutions ; je ne me
fuis attaché qu'à l'Etat de fon Gouverne-
ment préfent , en écrivant ce que j'ai vû ,
ce que j'ai appris fur les lieux, & ce que
j'ai trouvé dans des Memoires que j'ai
recueillis dans les Maifons Chrêtiennes
qui y font établies .
J'ai inferé dans cet Ouvrage quelques
avan-
PREFACE.
avantures ou hiſtoriettes , qui ont du ra-
port aux fujets qui y font traittez . Il y en
a dont j'ai été témoin , & d'autres de fi
fraîche date, & dont la vérité eft fi pofiti-
vement affirmée par les habitans du Païs,
qu'on ne fauroit les revoquer en doute ,
ians pouffer trop loin l'incrédulité. Pour
celle des amours d'Aruch Barberouſſe 2-
vec la Princeffe Zaphira , il y a peu de
perfonnes qui la fachent dans le Païs mê-
[Link] pourroit paffer pour un Roman,
& je ne voudrois pas être garant de ſa vé-
rité. Je l'ai mife telle qu'on l'a traduite
d'un manufcrit en Velin , qui eft entre
les mains de Cidi Abcmed ben Haraam ,
Morabout du Territoire de Conftantine,
qui prétend defcendre de la Famille du
Prince Arabe Selim Eutemi , mari de
Zaphira.
Ceux qui voudront s'inftruire plus au
long de l'ancien état de ce Païs, peuvent
fe fatisfaire en lifant les Hiftoires & les
Descriptions exactes qu'en ont faites Efe-
bruardi Schravardenfem , favant Auteur
Arabe , Ibnu Alraquik , Hiftorien Afri-
cain, Grammaye, Louis de Marmol, Pierre
Davity , Jean Leon, dit l'Africain, Diego
de Haeda & Dapper , qui a fait une com-
pilation très- foigneufe de toutes les meil-
leures
PREFACE.
leures Hiftoires & anciennes Deſcrip
tions , qui ont parû de l'Afrique.
Les préjugez de la plupart des Chrê-
tiens font fi terribles contre les Turcs &
les autres Mahometans , qu'ils n'ont
point d'expreffions affez fortes pour
faire voir le mépris & l'horreur qu'ils en
ont. C'eft fouvent fur la foi de quel-
ques Moines Espagnols , qui debitent
mille fables , pour faire valoir les fervi-
ces qu'ils rendent au Public en allant
dans la Barbarie , faire le rachat des
efclaves , ou fur des contes fuppofez que
font de prétendus efclaves qui courent
le monde en gueufant , avec de chaînes
qu'ils n'ont jamais portées en Afrique ,
mais qui fe fervent adroitement de quel-
que certificat des Religieux de la Re-
demption des captifs , qu'un véritable
efclave racheté leur aura donné ou ven-
du . Pour enjuger fainement , on verra
dans le Chapitre XVI, la maniére dont
les efclaves font traitez .
Plufieurs perfonnes ne font point de
différence entre les habitans de Barba-
rie & les Brutes , & les nomment fim-
plement des Bêtes , s'imaginant que ces
gens-là n'ont ni raifon , ni fens commun,
qu'ils ne font capables de rien de bon,
S &
PREFACE.
& même que les animaux font plus efti-
mables qu'eux. Quelques - uns m'ont de-
mandé auffi fi ces Peuples avoient quel-
que notion de Dieu. Les noms de
Turcs , de Mahometans , d'Arabes &
de Maures fuffifent à ces fortes de per-
fonnes pour leur infpirer de telles opi-
nions. Mais je fuis perfuadé que fi ces
mêmes perfonnes pouvoient converſer ,
fans le favoir avec des Mahometans qui
n'euffent point le Turban , & qui fuf-
fent habilez à la maniére des Chrêtiens,
ils trouveroient dans eux ce qu'on trou-
ve dans les autres Peuples. Mais s'ils
avoient le Turban , cela fuffiroit pour
les faire opiniâtrer dans leurs préven-
tions . Il faut avouer que parmi toutes
les Nations nous reconnoiffons l'hom
me dans fa nature , telle qu'elle eft définie
par lejudicieux Mr. de la Bruyere; c'eſt-
à - dire , fa dureté , fon ingratitude , fon
injuftice, fa fierté , l'amour de lui- mê-
me & l'oubli des autres , & tout ce que
nous apellons vices & vertus n'en font
que des modifications, qui different fui-
vant les Lieux , l'Education , les Loix ,
l'Ufage & le Temperament . Cela eft fi
vrai, que ce qui eft vice dans un Païs eſt
une chofe louable dans une autre.
Les
PREFACE.
Les Chapitres II. III . VII. & VIII.
peuvent fervir aux perfonnes que je
viens d'indiquer , à détruire leurs pré-
jugez , & à leur faire voir , que parmi
leur Nation , il y en a qui ne font gué-
res plus civilifées que quelques-uns des
Peuples dont nous parlons , & qui ont
des ufages auffi ridicules , s'ils y veulent
faire quelques reflexions.
Il n'eft pas étonnant de voir tant de
perfonnes qui ont l'eſprit faſciné par des
préjugez contre ces Peuples , puisqu'il
fuffit àbeaucoup de gens d'être d'une Re-
ligion & d'un Païs different des autres
pour les avoir en averfion , fans vouloir
convenir qu'ils puiffent avoir quelque
bonne qualité , ni s'éclaircir fur ce qui
pourroit les rendre eux- mêmes raiſonna-
bles & fociables . C'est ainsi que plufieurs
fuyent le grand jour & la vérité, & res-
tent toute leur vie dans des opinions, qui
n'ont que l'erreur & le menfonge pour
fondement.
Examinons nous donc nous- mêmes
avec attention,& nous y trouverons bien-
tôt les mêmes vices que nous imputons
aux autres Nations. D'où vient que les
Voyageurs font plus raifonnables & plus
modérez que ceux qui restent dans leur
Pais ?
PRE FACE.
Pais ? C'eft qu'ils font obligez de voir les
différentes Nations , de converfer avec
les étrangers ; ils en ont besoin, ils trai-
tent avec eux , ils découvrent néceffaire-
ment leurs bonnes & leurs mauvaifes qua-
litez , & font fort ſouvent étonnez de les
reconnoître tout differents de l'idée
qu'ils en avoient conçûë Je ne parle
point de ces Voyageurs de caprice , ou
que leurs Peres arrachent de leur foyer
pour leur faire voir le monde. La plû-
part courent le Païs, & ne le voyent que
par l'ecorce. Boufis d'orgueil , eny-
vrez d'amour propre pour eux- mêmes &
pour leur Nation ; & prévenus contre
toutes les autres , ils commencent par
9
condamner & mépriser fans difcerne-
ment dans les Païs étrangers tout ce qui
ne s'accorde point aux modes , aux coû-
tumes & aux usages du leur. On n'y fert
pas Dieu à leur maniére , on s'y habille ,
on y mange, on y eft logé, on fe recrée
tout differemment: un efprit de la trempe
de ces Voyageurs s'écrie d'abord , Ha le
miferable Pais ! Les miferables gens ! Ils
n'ont pas le fens commun. Je parle de ces
Voyageurs que le bon fens & la raison
guident ; de ces perfonnes qui cherchant
à s'inftruire & à inftruire les autres, met-
tent
PREFACE.
tent tout à profit , examinent , & font
un bon ufage du tems qu'ils employent ,
pénétrent les caufes & les raifons de tout
ce qu'ils voyent dans le monde , & ren-
dentjuſtice à la vérité.
J'ai fait quelques reflexions dans le
dernier Chapitre, fur ce qu'on peut trou-
ver de bon & de mauvais dans le Gou-
vernement & la conduite des Algeriens.
Mon intention n'eft point de faire leur
apologie , mais de montrer feulement
que les vices qu'on condamne en eux
& contre lefquels on fe recrie tant , leur
font communs , du plus au moins
avec les autres Nations , malgré leur
Education , leur favoir , le bon ordre
& la bonté des Loix ; & qu'il ne
manque aux Algeriens que plus de mé-
nagement & la Politique qui n'eft
point en ufage chez eux . Je fais ob-
ferver que la conftitution de leur Gou-
vernement , & le caractere de ceux qui
le compofent , les entraîne comme
malgré cux à tous les excez qui s'y
commettent..
TABLE
TABLE
DES
CHAPITRES
1 Contenus dans cet Ouvrage.
LIVRE PREMIER
DU ROYAUME D'ALGER.
CHAPIT RE I. des Revolutions de ce
Royaum e, Page 3
CHAP. II. des Habitans du Royaume d'Al-
ger. Des Maures. 53
CHAP. III. des Arabes du Royaume d'Al-
ger , 68
CHAP. IV. des Juifs du Royaume d'Al-
ger, 74
CHAP. V. des Turcs du Royaume d'Al-
ger, 77
CHAP. VI. des Chrêtiens du Royaume d'Al-
ger, 85
CHAP. VII. de la Religion du Royaume
d'Alger, 88
CHAP. VIII. des Mours & des Coûtumes
des Peuples d'Alger , ΙΟΙ
CHAP. IX. divifion du Royaume d'Alger.
Du Gouvernement du Levant, 126
CHAP. X. du Gouvernement du Ponent, 149
CHAP. XI. du Gouvernement du Midi , 153
LIVRE
TABLE DES CHAPITRES.-
LIVRE SECOND.
DE LA VILLE D'ALGER.
CHAPITRE I. de la fituation & de la dif-
pofition de la Ville d'Alger, 154
CHAP. II. des Edifices de laVille d'Alger, 157
CHAP. III. des Bains chauds qu'on prend à
Alger , 167
CHAP . IV. des dehors & de la campagne de
la Ville d'Alger , 199
CHAP. V. de la Milice d'Alger , de fon
Gouvernement , & de fes Forces , 204
CHAP. VI. du Dey , ou Roi d'Alger , 212
CHAP. VII. de l'Aga & des autres Off-
ciers de la Mitice , 226
CHAP. VIII. des Beys on Vice-Rois & Gé-
neraux des Armées , 231
CHAP. IX. des Hojas , du Cady , du Caze-
nadar , & de divers autres Officiers, 233
CHAP. X. de la Justice Civile & Crimi-
nelle , 245
CHAP. XI. des Monnoyes d'Alger, 250
CHAP. XII. de la Paye de la Milice , 252
CHAP . XIII. des Camps ou Armées , de
leur Marche , & de leur maniére de com-
battre
256
CHAP. XIV. de la Marine d'Alger , & des
Armemens, 260
CHAP. XV. des Prifes & de leur Vente ,
270
CHAP.
TABLE DES CHAPITRES
CHAP. XVI. de la Vente des efclaves , du
traitement qu'on leur fait, & de la ma-
niére dont ils font rachetez , 274
CHAP. XVII . des Refidens Etrangers à
286
Alger,
CHAP. XVIII. du Commerce d'Alger , 292
CHAP. XIX . des Revenus de la Régence
d'Alger, 298
CHAP. XX. des Intérêts de la Republique
Alger avec les Puiffances d'Afrique , &
avec les Princes Chrêtiens. 300
CHAP. XXI. Conclufion de l'Ouvrage, 308,
HISTOR
M
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[Link].
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************
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કે
HISTOIRE
DU
ROYAUME D'ALGER ,
Avec l'Etat préfent de fon Gouvernement ,
de fes Forces de Terre & de Mer , de fes
Revenus , Police , Juflice , Politique &
Commerce.
TIIDIDDAVEIDEEEN YS☆ DOVSTVISPAWSDWYDIR
LIVRE PREMIER
DU ROYAUME D'ALGER.
E Royaume d'Alger porte le nom de
la Ville , qui en eft à préfent la Capi-
L tale, de tout tems fi renommée par fes
Corfaires , qui ont inquieté tour à tour les
plus puiffantes Monarchies. Cet Etat fait
partie de la Barbarie dans l'Afrique , & c'eſt
pour cette rifon que fes peuples & ceux des
Royaumes voifins font communément ap-
pellez Barbares ou Barbarefques.
Les mots de Barbarie & de Barbare , fe-
lon nos idées , & nos préjugez , renferment
tout ce qu'il y a de cruel, d'injufte & de plus
oppofé à toute Religion & même à la natu-
A re
HISTOIRE *
re. Les perfonnes peu éclairées croyent, qu'un
barbare a le naturel d'un Monftre d'Afrique,
& ne fe conduit que par un inftinct fembla-
ble à celui des bêtes feroces ; & que c'eſt
pour cela que cette partie de l'Afrique a été
apellée Barbarie & les habitans Barbares.
Mais ceux qui font prévenus en faveur de
cette opinion , s'en defairont aisément , s'ils
prennent la peine de lire l'hiftoire & les re-
lations de plufieurs Voyageurs. Ils fe con-
vaincront qu'il y a une infinité de Peuples
dans le monde , & qu'il y en a dans l'Euro-
pe même , qui vivent dans une plus grande
ignorance , & qui font par conféquent plus
groffiers , plus feroces ; & qui approchent in-
finiment davantage des brutes que les habi-
tans de la Barbarie , dont la plus grande par-
tie eft à préfent fort civilifée & fort traita-
ble.
L'origine du mot de Barbarie , felon Mar-
mol , vient du mot Ber , qui fignifie Defert
en langue Arabe ; parce que cette partie de
l'Afrique étoit deferte lorsque les Arabes la
vinrent habiter ; d'où l'on a tiré le nom de
Barbarie , pour defigner le Païs , & dans la
fuite des tems Barbarie . D'autres Auteurs
ont prétendu prouver cette opinion , parce que
les habitans difent-ils , s'appellent encore
aujourd'hui Bereberes . Mais comme , outre
les Bereberes , il y a plufieurs autres Na-
tions ou Tribus d'Arabes , fous differens
noms , le fentiment de ces Auteurs ne fem-
ble pas fuffifamment prouvé. Jean Leon ,
ancien Hiftorien , dit que les Arabes ont apel-
lé les Africains blancs Barbares , de Barbara,
qui
DU ROYAUME D'ALGER. 3
qui marque le fon que forme une perfonne
qui parle entre les dents , parce que le lan-
gage des Africains ne leur paroiffoit qu'un
jargon inintelligible ; mais je ne crois pas que
cette Etymologie puiffe bien fatisfaire le Lec-
teur. J'aime beaucoup mieux obferver avec
plufieurs Auteurs , que les Romains avoient
en ufage d'appeller Barbares tous les Peuples
étrangers , dont les mœurs & les coûtumes
étoient differentes des leurs , de quelque par-
tie du monde qu'ils fuffent ; ainfi Barbare &
étranger étoit la même chofe parmi les Ro-
mains . Et lorsque les armes de Jules- Cefar
& d'Augufte eurent conquis la partie de l'A-
frique , que l'on apelloit Mauritanie , cette
partie qui étoit d'une affez grande étendue ,
fut apellée Barbarie , par diftinction , à caufe
que les Peuples qui habitoient ce vaſte Païs ,
étoient les hommes les plus farouches que
les Romains euffent encore vûs.
CHAPITRE I.
Des Revolutions de ce Royaume.
LE Royaume d'Alger, autrefois la Mauri-
tanie Cefarienne , felon le fentiment de
prefque tous les Auteurs , eft fitué entre les
33. & 37. degrez 20. minutes de latitude Sep-
tentrionale , & entre les 16. & 26. degrez de
longitude, en comptant le premier Meridien à
' lfle de Fer. Il a pour bornes au Nord la
Mer Mediterrannée ; à l'Eft le Royaume de
Fez , autrefois la Mauritanie Tingitenfe ou
Tingitane ; à l'Oueſt le Royaume de Tunis ;
A 2 &
4 HISTOIRE
& au Sud le Biledulgerid ou l'ancienne Nu-
midie. Sa longueur de l'Eft à l'Oueſt eſt
d'environ 200. lieuës communes de France ,
& fa plus grande largeur du Nord au Sud
d'environ la moitié.
Je dirai peu de chofe de l'antiquité & des
Revolutions de ce Royaume , qui a été fuc-
ceffivement occupé par les Romains, les Van-
dales , les Grecs , & pendant long-tems par-
tagé entre plufieurs Souverains ou Cheques
Arabes. Les armes victorieuſes de l'Eſpa-
gne ont fouvent fait pancher la balance du
côté qu'elle a voulu , lorsque les Rois, Che-
ques ou Gouverneurs Arabes étoient en guer-
re enfemble ; & les Efpagnols ont fait plu-
fieurs Conquêtes , qu'ils ont enfin perdues
par une revolution naturelle à toutes chofes .
Je pafferai legerement là-deffus , parce que
plufieurs autres Auteurs en ont traitté fort au
long. Je m'attacherai feulement à décrire ce
qui fe paffe à préfent dans ce Royaume , qui
a changé prefque entierement de face , tant
par raport au Gouvernement , que par raport
aux mœurs , & aux coûtumes des habitans.
L'an 46. avant l'Ere Chrêtienne , les ar-
mes de Jules-Cefar furent victorieufes en A-
trique de Scipion & de Juba Roi de Mauri-
tanie , qui étoient du parti de Pompée. Ce
Roi fut tué, & fon fils encore jeune fut con-
duit à Rome. Ce Prince captif s'apliqua aux
belles lettres , & trouva dans la vertu qu'il
pratiquoit , dequoi fe confoler d'un Royau-
me qu'il avoit perdu. Cette vertu fut bien-
tôt recompenfée , car l'Empereur Augufte
fuccedant à Jules-Cefar prit une affection
parti-
DU ROYAUME D'ALGER. 5
particuliere pour cet illuftre captif. Non-
feulement , il lui donna la liberté , mais il lui
rendit encore la Mauritanie , & le maria
avec Silene fille d'Antoine & de Cléopatre
Reine d'Egypte , dont il eut un fils apellé
Ptolomée 2 qui lui fucceda peu avant que
Caligula parvint à l'Empire. Mais bien-tôt
aprez cet Empereur voulant réunir à fes Etats
cette partie de l'Afrique , fit mourir le Roi
Ptolomée & fe rendit maître de toute la
Mauritanie. Il divifa ce Royaume en deux
Provinces , dont l'une fut apellée Mauritanie
Cefarienne , du nom d'une Ville , que Juba
Pere de Ptolomée nomma Jol Cefaria ou Ju-
lia Cefaria , en reconnoiffance des bienfaits
d'Augufte, & qui, felon l'opinion la plus pro-
bable , eft la Ville d'Alger. L'autre partie
de la Mauritane fut apellée Tingitenfe du
nom de Tanger , aujourd'hui Ville Capitale
de la Province de Habad dans le Royaume de
Fez. Tanger eft la même Tingis , autrefois
Capitale de la Mauritanie Tingitenfe , lieu de
la refidence des Gouverneurs Romains &
fort illuftrée par les franchifes & les Privile-
ges , qui lui furent accordez par l'Empereur
Claude Succeffeur de Caligula.
L'an 427. de l'Ere Chtětienne les Vanda-
les , fous la conduite de leur Roi Giferic ,
ayant conquis l'Espagne pafferent en Afri-
que , fe rendirent maîtres des deux Maurita-
nies , & détruifirent entierement les plus bel-
les Villes & les Ouvrages que les Romains
y avoient faits, pendant quatre fiécles qu'ils en
avoient été, paifibles poffeffeurs . Les Van-
dales y exercerent leur domination & leur
A 3 tiran-
6 HISTOIRE
tirannie jufqu'en_l'an 553. que Belifaire
Lieutenant de l'Empereur Juftinien les en
chaffa. Les Grecs y dominerent jufqu'en.
l'an 663. que les Arabes Mahometans rava-
geant & pillant toute l'Afrique , fous pretex-
te de Religion , firent irruption dans la Mau-
ritanie. La plupart de ces Arabes fe retire-
rent chargez de butin , & les autres s'y éta-
blirent . Mais quelque tems après la puiffance
des Mahometans vint à décliner. Les Afri-
cains originaires en fecouerent le joug , & fe
rendirent maîtres d'une grande partie de l'A-
frique , particuliérement de la Barbarie , & le.
Gouvernement paffa fucceffivement dans dif-
ferentes Familles ou Nations . La Race
d'Idris & celle des Abderames regnerent long-
tems , & firent beaucoup de conquêtes en
Efpagne. Une Branche des Zenetes & celle
des Mequineces les dépoffeda : après eux vin-
rent les Magaroas , autre branche des Zenetes,
qui regna jufqu'en 1051. qu'un nommé Aben
Texfin de la Nation des Zinhagiens, vainquit
& fubjugua entierement les Arabes , à l'aide
de plufieurs Prêtres ou Morabouts , qui com-
mandoient fes troupes : Et c'eft de là qu'on
apella les defcendans de cette Nation Mora-
bites , & par corruption Almoravides. Le
Vainqueur prit alors fe tître d'Amir al Mu-
minin, ou Empereur des Fidéles. La Race
des Almoravides ne dura pas long-tems ; car
dans le XII. fiécle un Prêtre nommé Moha-
vedin , par le fecours de la Nation des Muça-
mudins s'éleva contre eux , ravagea tout le
païs , détrôna Brahem Hali dernier Empereur
des Almoravides, qui prit la fuite & fe jetta
de
DU ROYAUME D'ALGER. 7
de defefpoir dans des précipices , où il périt
avec fa femme & quelques-uns de fa Famil-
le. Alors Mohavedin monta fur le Trône -
d'Afrique , & fa pofterité fut nommée la
race des Mohavedins , & dans la fuite Almo-
hades . Ceux-là furent dépoffedez par les
Benimerins de la Nation ou Tribu des Ze-
netes , fous la conduite d'Abdulac Gouver-
neur de Fez ; & ceux-ci fubjuguez & dépof-
fedez par les Benioates , autre branche de la
Nation ou Tribu des Zenetes. Ces derniers
furent vaincus dans le XIII. fiécle par les
Cherifs d'Hefcein , defcendans des Princes
Arabes. Ils diviferent l'Afrique en plufieurs
Royaumes ou Provinces , fous l'autorité de
plufieurs Chefs de Nations ou Tribus , pour
ne pas la perdre une feconde fois.
Le Royaume d'Alger fut divifé en quatre
Provinces ou Souverainetez. Rabmiramiz le
plus puiffant de ceux entre lefquels ce Royau-
me fut partagé , promit de reconnoître les
autres pour Souverains dans leurs Provinces .
Il en choifit une dont la Ville capitale étoit
Telemicen , puis Telenfin, & aujourd'hui Tre-
mecen, & il y établit fon fiége & fa réfiden-
ce. Trois autres Chefs poffederent les Pro-
vinces de Tenes , d'Alger & de Bugie. Ils
prirent tous quatre le Titre de Rois , & ils
avoient dans leurs Royaumes , plufieurs au-
tres Chefs de Tribus Arabes ou Republiques,
qui étoient leurs tributaires.
Les chofes refterent dans cet état pendant
quelques fiécles , que chaque Roi ou Chef
fuivoit les regles que leurs Prédeceffeurs s'é-
toient prefcrites. Mais le Roi de Tremecen
A4 ayant
8 HISTOIRE
ayant voulu les violer , Albuferiz Roi de
Tenes , qui étoit devenu très-puiffant & fort
ambitieux , profita de cette occafion pour
prendre les armes. Il s'empara de la Ville
de Bugeya ou Bugie , & pouffant fes Con-
quêtes , il obligea le Roi de Tremecen de fe
foumettre à fes armes , & de demander la
paix. Ils convinrent que le Roi de Tenes
garderoit ce qu'il avoit conquis, & que celui
de Tremecen lui payeroit Tribut ; ce qui
s'executa jufqu'à la mort du premier qui
partagea fes Etats à fes trois enfans. L'aîné
eut le Royaume de Tenes , le fecond celui
de Gigery, & le plus jeune nommé Abdala-
nafiz eut celui de Bugie. Ce dernier rompit
avec le Roi de Tremecen, & lui fit la guerre
avec autant d'ardeur que de fuccez . Deforte
que les Algeriens qui avoient toûjours été
tributaires du Roi de Tremecen , voyant fa
protection trop foible pour les garentir des
fureurs & des incommoditez de la guerre ,
furent contraints de fe rendre tributaires du
Roi de Bugie, dont la puiffance augmentoit
de jour en jour. Ce Prince fe feroit rendu
maître de toute la Mauritanie , fi l'Eſpagne
informée de la divifion qui la déchiroit , n'y
avoit envoyé une armée , qui profita du de-
fordre & changea entierement la face des af-
faires.
Pendant le Miniftere du Cardinal Xime-
nez , Ferdinand V. Roi d'Arragon , envoya
en 1505. Pierre Comte de Navarre avec une
armée , qui fe rendit en peu de tems maître
d'Horan . Cette Ville étoit peuple de Maures ,
chaffez de Grenade , de Valence & d'Arra-
gon
DU ROYAUME D'ALGER .
gon en 1492. lefquels fachant la langue &
les chemins , caufoient beaucoup de domma-
ge à l'Eſpagne par leurs courſes tant fur mer,
que par les débarquemens frequens , qu'ils
faifoient fur les côtes de la Terre-ferme &
dans les Ifles dépendantes de cette Couron-
ne. Après la conquête d'Horan , l'armée
d'Espagne gagna du terrain , & s'empara de
Bugie & de plufieurs autres places avec beau-
coup de rapidité. Les Algeriens craignant le
même fort pour leur Ville & leur Païs , ap-
pellerent à leur fecours Selim Eutemi, Prince
Arabe d'une grande reputation , & diftingué
par fa valeur. Il vint avec plufieurs braves
Arabes de la nombreuſe Nation qui lui étoit
foûmife dans la plaine de Mutija ou Moftigie,
& amena Zaphira fa femme , Princeffe douée
de rares qualitez , & un fils qui étoit âgé
d'environ douze ans. Mais il ne pût empê-
cher que la même année , Ferdinand , ayant
envoyé une puiffante armée Navale & des
troupes de débarquement, n'obligeât la Ville
d'Alger à lui faire hommage , & à fe rendre
tributaire. Les Algeriens fouffrirent même ,
que les Espagnols conftruififfent un Fort fur
une Ifle vis-à-vis de la Ville , où ils mirent
de l'artillerie , & une garnifon pour les te-
nir en bride , & empêcher le départ & l'en-
trée des Corfaires Algeriens. Ils fuporterent
avec tranquilité le joug fàcheux que les Chrê-
tiens leur avoient impofé, jufqu'en 1516. que
Ferdinand étant mort 2. ils refolurent de le
fecouer. Pour y réüffir, ils firent une députa-
tion à Aruch Barberouffe , Corfaire Maho-
metan , auffi fameux par fa fortune que par
A L fai
ΙΟ HISTOIRE
fa valeur , & natif de l'Ifle de Lesbos , à pré-
fent Metelin dans l'Archipel . Il étoit occupé
à croiſer avec une Efcadre de Galéres & de
Barques , lorsque les Deputez Algeriens vin-
rent le prier de les délivrer du joug des
Efpagnols , & lui promirent une recompenfe
proportionnée aux grands fervices qu'ils en
attendoient : il leur répondit très-favorable-
ment , & tint fa parole.
Ce Corfaire envoya à Alger 18. Galéres
& 30. Barques fous les ordres de fon Lieu-
tenant , & il marcha lui-même par terre avec
tout ce qu'il pût trouver de Turcs & de
Maures affectionnez . Les Algeriens furent
tranfportez de joye en apprennant la diligen-
ce de Barberouffe , qu'ils regardoient comme
ane foudre de guerre , & un homme invinci-
ble. Selim Eutemi , Géneral d'Alger & tous
les principaux de la Ville furent le recevoir
à près de deux journées . Ils lui rendirent des
honneurs extraordinaires , l'amenerent en
triomphe dans Alger aux acclamations du
Peuple, & le logerent dans le Palais du Prin-
ce Selim Eutemi , qui le reçût avec toute la
diftinction poffible. Les troupes furent auffi
traitées avec beaucoup d'amitié & de géne
rofité ; mais elles en abuferent bien-tôt , le
befoin qu'on avoit d'elles leur aiant infpiré
beaucoup de fierté. Le Pirate Barberouffe
s'enfla auffi d'orgueil , & conçût le deffein de
s'emparer d'Alger & de fon Territoire , & de
s'en rendre Souverain. Il le communiqua à
fon Miniftre & à fes principaux Officiers , &
il fut refolu dans fon Confeil particulier,qu'on
garderoit un fecret inviolable , & qu'on ne
fe
DU ROYAUME D'ALGER , ΙΣ
fe mettroit pas en peine de reprimer la licen-
ce des foldats Turcs. Ceux-ci firent d'abord
les maîtres dans la Ville & à la Campagne ,
& maltraiterent fort les Bourgeois ; & Bar-
berouffe étoit perfuadé , que cette conduite
donneroit lieu à des troubles dont il profite-
roit.
Cependant le Pirate, pour faire voir qu'il
agiffoit de bonne foi , peu de tems après fon
arrivée , fit dreffer une batterie de Canons à
la Porte de la Marine , vis-à-vis le Fort des
Espagnols , conftruit fur l'Ile éloignée d'en-
viron 500. pas. Il le fit battre inutilement
pendant un mois , parce que le canon étoit
trop petit , & il remit fon expedition à un
autre tems..
Selim Eutemi ne fut pas long-tems à s'ap
percevoir de la faute qu'il avoit faite, d'appel-
ler au fecours d'Alger , le fier Barberouffe
qui ne faifoit aucun cas de lui , & ne prenoit
jamais fon avis. Les habitans traitez avec
autant de hauteur que de tirannie par la Sol-
• datefque , reconnurent auffi le deffein du Pi-
rate , & le publierent ouvertement .
Barberouffe fe voyant découvert ne garda
plus de mefures , & s'abandonnant à fon na-
turel violent , il refolut d'ôter la vie au Prin-
ce Selim , de fe faire proclamer Roi par fes
troupes , & reconnoître de gré ou de force
par les habitans .
Voici ce qui contribua à faire hâter l'exe-
cution de cette barbare entreprife. Le Pirate
ayant été d'abord vivement touché de la
beauté & du mérite de la Princeffe Zaphira,
fe fervit inutilement de toute forte de voyes de
A 6 dou-
12 HISTOIRE
douceur pour ſe rendre maître de fon cœur.
Le mépris avec lequel Barberouffe en fut
reçû, alluma toute fa rage, & lui fit prendre
la réfolution d'acquerir Zaphira par un cri-
me, que fon ambition avoit commencé de
Jui infpirer. Il fe flattoit d'époufer la Prin-
ceffe dès qu'elle feroit Veuve , & qu'il feroit
Souverain du Pais . Comme Barberouffe étoit
un homme de fortune , né miferable , & dont
l'origine étoit inconnue , il tiroit beaucoup
de vanité de ce projet ; parce que Zaphira
defcendoit des plus illuftres Arabes , & que
fa famille étoit alliée à tous les plus puiffans
Cheques de ces Nations. Il fe flattoit auffi, que
par ce mariage il deviendroit refpectable à ces
Nations Arabes , & qu'elles ne fe ligueroient
pas contre lui pour le chaffer d'un Païs, dont
il auroit été l'ufurpateur .
Barberouffe ne differa pas long-tems l'exe-
cution de fon projet. Il avoit obſervé que le
Prince Arabe reftoit ordinairement quelque
tems feul dans le Bain , avant la prière du
midi. Comme Barberouffe étoit logé dans
fon Palais , il eut un jour la commodité d'y
entrer fans être vû des gens du Prince. Il
le furprit nud & fans armes , & l'étrangla
avec une ferviete , fans lui donner le tems de
fe reconnoître. Le Pirate fortit fur le champ,
& rentra dans le Bain peu après avec nom-
bre de perfonnes qui l'accompagnoient, com-
me pour fe baigner felon fa coûtume. Il af
fecta une furpriſe extraordinaire de la mort
du Prince. Il fit publier qu'il étoit tombé
en foibleffe , felon toute apparence , & mort
faute de fecours ; & il ordonna en mê-
me
DU ROYAUME D'ALGER. 13
me tems à fes troupes de prendre les ar-
mes.
Les habitans d'Alger ne douterent point,
que ce ne fût un coup du perfide Barbe-
rouffe. Chacun d'eux craignant le même
fort , ils s'enfermerent dans leurs maifons
abandonnant la Ville aux foldats Turcs, qui
profiterent de cette occafion pour s'en ren-
dre entierement les maîtres. Ils conduifirent
Barberouffe à cheval & en grande pompe
par toute la Ville , & le proclamerent Roi
d'Alger , en criant : 22 Vive Aruch Barbe-
,, rouffe l'invincible Roi d'Alger , que Dieu
" a choifi pour gouverner fon Peuple & le
"" délivrer de l'oppreffion des Chrêtiens . Mal-
"" heur à ceux qui ne le reconnoîtront point,
"" & qui refuferont de lui obéir comme à
"" leur légitime Souverain ". Après avoir
jetté la terreur & l'épouvante parmi les
Bourgeois , qui s'attendoient à quelque maf-
facre, ils placerent Barberouffe fur le Siége
Royal dans le Palais du Prince Selim , en-
vironné de gardes bien armez. Les troupes
fe répandirent dans les principales maifons
des habitans , pour leur faire part de ce qui
fe paffoit , & les prier fort honnêtement de la
part du nouveau Roi de lui aller rendre
hommage, & de lui prêter ferment de fide-
lité ; on leur promettoit beaucoup d'égards
& d'avantages de cette démarche , s'ils la
faifoient de bonne grace. Ces Bourgeois
craignant d'être immolez à la cruauté de
Barberouffe s'y laifferent conduire. Il les
combla de belles paroles , de promeffes &
de témoignages d'amitié , & leur fit prêter
A7 Ser-
14 HISTOIRE
Serment, & figner l'Acte de fon Couronne
ment. Enfuite les Officiers de Barberouſſe.
accompagnez de foldats , ménerent avec eux
les principaux Bourgeois, & furent de maiſon
en maifon exhorter les autres habitans à faire
la même démarche, & ils fe rendirent fans ré--
fiftance. L'Ufurpateur fit enfuite publier par
un crieur public fon Couronnement & les
promeffes qu'il faifoit à fon Peuplede le bien
traiter , & de le défendre contre les Chrê--
tiens & tous fes autres Ennemis. Il fit un
Reglement pour l'ordre & la difcipline , qui
ne fut pas obfervé . Il ordonna que tous les
habitans fortiroient de leurs maiſons & va-
queroient à leurs affaires comme auparavant,
fans crainte d'être inquietez ; il leur faifoit
efperer au contraire fa protection comme à
fes fujets & à fes enfans.
Le fils du Prince Selim " encore jeune
craignant pour lui-même le fort de fon Pere,
prit la fuite fecretement avec l'aide d'un Ara-
be Officier de fa Maifon , & d'un efclave af-
fectionné. Il fe refugia à Horan fous la pro-
tection de l'Efpagne , & fur la parole du
Marquis de Comarez Gouverneur de cette
place, qui le reçût avec honneur, & le traita
avec beaucoup de diſtinction.
Barberouffe ayant été declaré Roi , & re-
connu de gré ou de force , fit reparer les for-
tifications de l'Alcaçave , y plaça beaucoup
d'artillerie avec une bonne garnifon Turque,
& y fit battre la Monnoye en fon nom.
Le Peuple ne refta pas long-tems fans ref-
fentir le poids de la tirannie , & de l'op-
preffion de fon nouveau Roi. Ce Prince fit
étran→
DU ROYAUME D'ALGER. It
étrangler tous ceux qu'il foupçonnoit d'être
fes ennemis , ou pour mieux dire , tous ceux
qu'il craignoit ; car ils étoient tous fes enne
mis. Il s'empara de leurs biens , & exigea
des amendes confiderables de tous ceux qui.
avoient de l'argent. On conçût tant d'hor
reur pour lui & pour les foldats , que lors-
qu'il fortoit pour le faire voir en public
tous les habitans fe cachoient & fermoient
les portes de leurs maifons..
Pendant que la défolation regnoit dans.
Alger la Princeffe Zaphira devenuë la
proye d'un perfide , fit éclater fa conftance
& fa vertu , & fe fit admirer malgré les
rigueurs du forte qui l'accabloit. De Souve
raine qu'elle étoie , elle fe vit fujette & ef
clave du meurtrier de fon mari , & de l'U
furpateur du Royaume. La douleur que fon
état lui caufoit , & le fouvenir des déclara
tions de tendreffe que Barberouffe avoit ofé
lui faire , lui donnoient lieu d'aprehender que
ce Tiran qu'elle avoit traité avec mépris , ne
voulut s'en vanger, & ufer à ſon égard de
tout fon pouvoir. Ces frayeurs troublerent
fon efprit elle devint furieufe , & s'armant
d'un poignard , elle refolut de le plonger dans
le fein du Tiran , ou de fe tuer elle-même ,
fi elle manquoit fon coup. Mais fes fide-
les compagnes s'oppofant à fon deffein , la
defarmerent & l'enfermerent jufqu'à ce que
la douleur , & l'agitation où l'avoient mife
fes malheurs , furent un peu calmez.
Barberouffe de fon côté toûjours amou
reux de l'infortunée Princeffe, ne douta point
qu'il ne fût le maître de l'époufer , après
que
16 HISTOIRE
que la douleur , difoit-il , & la bienfeance
auroient joué leur rôle , & refolut de donner
tout le tems néceffaire à l'une & à l'autre.
Il ne parût pas devant la Princeffe , & ne
lui envoya faire aucun compliment de con-
doleance , pour ne pas l'irriter. Il ordonna
feulement dans fon Palais , qu'on lui four-
nît tout ce qui feroit néceffaire ou qu'elle
pourroit defirer ; & fous prétexte qu'elle fût
mieux fervie , il lui fit préfent de deux bel-
les Efclaves , qui avoient ordre d'informer
le Tiran de tout ce qui fe pafferoit dans
l'apartement de cette Veuve affligée. Za-
phira revint bien-tôt de fon trouble , & fa
fureur fe changea en une douleur muette &
tranquille , qu'elle fentoit plus vivement que
la premiére. Elle donna encore quelques
jours à fes larmes & à fes regrets ; & étant
revenue peu à peu à elle-même , elle fit les
reflexions convenables à fon état. Elle con-
fidera qu'il n'y avoit plus de remede à fon
malheur; que Barberouffe étoit trop puiffant
pour combattre fon parti , & pour pouvoir
vanger fur lui la mort du Prince Selim Eu-
temi : & après avoir confulté parmi les fem-
mes de fa fuite , celles qui étoient les plus
raifonnables & les plus fidéles , elle refolut
de faire ſes efforts pour obtenir du Tiran la
liberté de retourner dans fon Païs avec fa
fuite.
Barberouffe agité de penfées bien differen-
tes , ayant appris que Zaphira fe portoit beau-
1
coup mieux , prit cette occaſion pour lui
écrire , n'ofant paroître devant elle ,. fans
l'avoir adoucie par quelque endroit. Il lui
en:
DU ROYAUME D'ALGER. 17
envoya la Lettre , dont voici la Traduc
tion.
ARUCH BARBEROUSSE , Roi Alger,
àla Princeffe ZAPHIRA.
, Belle Zaphira , image du Soleil , & plus
" belle par tes rares qualitez que par l'éclat
99 radieux qui environne ta perfonne , le plus
"" fier & le plus heureux Conquerant du Mon-
,, de , à qui tout céde , ne céde qu'à toi &
99 eft devenu ton efclave. Je fuis extrême-
"" ment touché de ton affliction & de tes
,, malheurs ; mais mon cœur reffent encore
,, plus vivement l'effet de tes charmes , qui
"9 feroient dignes de l'attention de nôtre
"" Grand Prophete , s'il revenoit fur la tér-
99 re. J'ai une joye inexprimable de ce que
,, tu as refifté au torrent d'affliction , qui
fembloit devoir te faire fuccomber , & de
99
» ce qu'on me donne efperance d'un prompt
,, retabliffement de ta fanté. J'en loue Dieu,
"9 feul & tout puiffant , par lequel tout eft
,, reglé de toute éternité. Adore fes décrets
"9 & ne l'irrite point par un excez de dou-
39 leur , puisqu'il eft le maître de la vie des .
,, hommes , & que ce qu'il a ordonné depuis
"" le commencement qui n'a point de com
,, mencement , doit arriver , foit le bien, foit
"" le mal. Ne crains pas que j'ufe de mon
99 droit de Souveraineté pour te forcer d'être
99 à moi ; mais je te confeille de me donner
ton cœur de bonne grace. Ton fort, Belle
Zaphira, fera envie à toutes les femmes
du monde. Tu regneras , non comme tu
22 as
18 HISTOIRE
,, as fait , mais en véritable Souveraine de
,, ton Roi & de tes fujets , avec une autorité
,, pleine & abfolue. J'efpere qu'en peu de
,, tems , ma valeur fecondée par mes invin-
99 cibles Troupes , mettra toute l'Afrique à
tes pieds. En attendant ce glorieux fort ,
99 fois Maîtreffe dans mon Palais , fais , de--
,, fais , tout fera bon venant de ta part : Et
"" malheur à ceux ou à celles qui auront l'in-
99 folence de te desobeïr & qui ne rampe-
99 ront pas en baifant la pouffiere de tes
,, pieds , après l'augufte commandement que
, j'en fais à tous mes Sujets
Une des efclaves que Barberouffe avoit
données à la Princeffe fut chargée de lui ren-
dre cette Lettre , & de la prévenir en lui re-
prefentant la tendreffe du Roi , & le fort
glorieux qui l'attendoit fi elle favoit en pro-
fiter. Ces difcours & la vue d'une Lettre
du meurtrier de fon mari, jetterent cette Prin-
ceffe infortunée dans fon premier trouble.
Elle ne répondit que par des larmes & des fou-
pirs , & fut pendant quelque tems dans l'in-
certitude , fi elle devoit recevoir cette Lettre..
Elle la prit pourtant, & s'étant enfermée avec
fes plus fidéles fuivantes pour délibrer fur la
conduite qu'elle devoit tenir, on lui confeil-
la de ménager le Tiran , & de lire fa Let-
tre. Quel fut fon defefpoir , lorsquelle l'eut
lûe ! Peu s'en falut qu'elle n'expirât de dou-
leur. Elle ne revint à elle-même que par l'efpe-
rance que lui donnerent fes fidéles compa-
gnes , qu'elle pourroît revoir avec elles fa
chere Patrie , en diffimulant fa haine pour
Barberouffe. Après avoir fait de férieuſes.
re-
DU ROYAUME D'ALGER. 19
reflexions , elle répondit en ces termes à Bar-
berouffe..
L'infortunée ZAPHIRA, au Roi d'Alger.
22 Seigneur , toute autre que mof , plus fen-
"2 fible à la gloire , à la grandeur " & aux
,, richeffes , qu'à la reputation qui eft la vé-
ritable gloire , la fuprême grandeur & la
,, plus grande richeffe, s'eftimeroit heureuſe
"" de fe donner à toi , & de partager l'écla-
"" tante fortune que tu m'offres fi genereufe--
,, ment. Je ne puis l'accepter , fans me ren-
dre à jamais un objet d'horreur & d'abo-
"" mination à tous les vrais croyans. Per-
,, mets , Seigneur, que je te reprefente, que
,, mon Epoux a péri depuis peu d'une mort
"" violente , comme tous ceux qui ont veu
99 fon refpectable Cadavre en ont été con-
vaincus. A peine étoit-il expiré , que tu
" t'es emparé de la Ville par la force : tes.
foldats ont commis des cruautez qui font
"" frémir.. Ils ont tué , violé & fe font tout
,, approprié . Enfin tu regnes par la force ,.
99 n'aiant pu regner autrement , & toutes tes
"2 violences ont perfuadé le public , que tu
»
, es coupable de la mort demon Epoux. Si
,, je me donne à toi , n'auroit-on pas raiſon
99 de dire , que je fuis auffi complice de
39 ce crime , & que de concert nous lui a
"" vons donné la mort pour nous unir & re-
,, gner enſemble ? Pour moi , Seigneur , je.
"9 ne te crois pas capable d'un tel crime
99 mais ce n'eft pas affez. Je ne puis, vivre
fi je ne prouve que je fuis innocente ; ni
39 les
20 HISTOIRE
"" les fuplices , ni la mort n'ont rien d'affez
,, effrayant pour me faire changer de fenti-
,, ment. Il faut que je me juftifie , Seigneur.
"2 & il eft de ta grandeur de me laiffer
,, pour cet effet la maîtreffe de ma conduite,
" pour ton honneur & pour ta juftification .
"" Il eſt naturel de vouloir regner quand on
"" le peut ; mais pour faire voir que tu ne re-
" gner pas par un crime fi énorme, que celui
"" d'avoir ôté la vie & le Royaume à un Prin-
,, ce qui t'avoit reçeu dans fa maiſon com-
99 me fon Frere , pour lui aider à conferver
l'une & l'autre , & pour convaincre le pu-
22 blic que je fuis pure & innocente comme
""
22 un agneau que fa mere allaite , fais un grand
29 & genereux effort fur toi , s'il eft vrai que
tu aimes l'infortunée Zaphira. Donne
,, moi la liberté d'aller dans la plaine de Mu-
,, tija avec mes femmes & mes efclaves, pour
99 mêler mes regrets avec les leurs. Dans
22 un fi grand malheur permets que je tâche
de me confoler avec ceux qui m'ont don-
né la vie , après Dieu feul & tout puiffant;
& laifle moi donner carriere en liberté à
29+ mes juftes & innocentes larmes. Je te le
,, demande , Seigneur , au nom du maître de
99 l'univers , à qui rien n'eft caché , qui or-
2° donne la pratique de la vertu , la droiture
& la generofité, & qui eft ennemi de tout
mal. Puiffe le St. Prophete , fon bien-ai
2.5 mé Mahomed , t'infpirer de m'accorder ce
,, que je te demande, & te guérir d'une paf-
99 fion qui me rendroit trop criminelle , fi je
,, la favorifois , & qui ne pourroit avoir que
des fuites funeftes.
La
1
DU ROYAUME D'ALGER. 21
La même Efclave qui avoit porté à Za-
phira la Lettre du Roi , remit entre fes mains
celle de la Princeffe. Il fentit en la lifant
mille remords ; & ne pouvant fans injuftice
condamner les fentimens de Zaphira , il re-
folut d'attendre du tems ce qu'il defiroit avec
tant d'ardeur. Plus elle témoignoit de fer-
meté & faifoit paroître fa vertu , plus il en é-:
toit épris. Comme il trouvoit dans cette
Veuve une illuftre naiffance , de la beauté ,
beaucoup de grandeur d'ame , & toutes les
bonnes qualitez & les vertus raſſemblées dans
fa perfonne , il jugea à propos d'employer
les voyes de la douceur pour fe l'acquerir ,
fans ufer d'aucune violence. Il laiffa la Prin-
ceffe à fes reflexions pendant quelque tems ,
après quoi il lui écrivit de la maniere fuivante.
Le Roi d'Alger à la Princeffe ZAPHIRA.
99 Incomparable Zaphira,j'aifrémi d'horreur
,,
"" en lifant dans la Lettre écrite de ta précieuſe
,, main,qu'on me foupçonnoit d'être le meur-
"" trier du Prince Selim. Dieu feul le fçait , &
99 puis que ce faux bruit t'empêche de te
"" donner à moi , je ferai fi bien que je m'en
99 laverai m'en dût-il coûter mon Royau-
99 me. Il y va de ma gloire & de mon bon-
29 heur: & s'il eft néceffaire , je ferai couler
un torrent de fang_innocent pour décou-
,, vrir le coupable. Je vais ordonner qu'on
199 le cherche, & malheur à lui & à tous fes
99 complices s'il en a eu. Je me fuis empa-
"" ré du Royaume , il eft vrai, belle Zaphira ,
22 après la mort du Prince Selim , n'y ayant
point
22 HISTOIRE
point de Souverain plus légitime que moi;
"" tout le Pais étoit expofé à devenir la con-
" quête des Chrêtiens , fans mon courage,
21 & les troupes que j'ai amenées à mes dé-
,, pens. Je me flatte qu'avec le tems tu me
21 croiras auffi innocent que je t'ai paru cri-
,, minel ; & que tu te refoudras à jouir d'u-
,, ne gloire éclatante , & à être adorée de tes
22. fujets , comme je t'adore.
Pour venir à bout de fon deffein & faire
ceffer le foupçon de fon crime , ou plûtôt
afin d'ôter à la Princeffe tout prétexte de ne
pas l'époufer , Barberouffe communiqua le
même jour, tout ce qui fe paffoit entre Za-
phira & lui à Ramadan Choulak fon vieux
Miniftre , qui avoit perdu un bras à fon fer-
vice , & qui lui avoit aidé à fe défaire du
Prince Selim & à fe rendre maître d'Alger.
Il dit à ce confident, qu'il falloit lui trouver
quelques victimes pour le laver & fatisfaire à
la Princeffe , & ils convinrent de la ſcene
tragique qui fe paffa bientôt à ce fujet.
Ramadan fit publier par un crieur public ,
que le Roi aiant aprís que le Prince Selim
avoit péri d'une mort violente , & qu'il étoit
injuſtement accufé d'en être l'auteur , il étoit
commandé à celui ou à ceux qui connoî- .
troient ou foupçonneroient le meurtrier &
les complices de les déclarer , à peine de la
mort la plus cruelle pour ceux qui les con-
noiffant ou en aiant foupçon , les celeroient;
& qu'on donneroit une recompenſe confi-
derable en or ou en argent aux délateurs . Il
parût bientôt un accufateur gagné à cet ef
fet , difant qu'un Arabe ferviteur du Prin-
ce
DU ROYAUME D'ALGER. 23
ce Selim , lui avoit declaré avant fa fuite ,
les complices qui étoient au nombre de tren
te ; & qu'il avoit ajoûté qu'ils s'étoient pro-
mis de fouffrir la mort plûtôt que de reveler
le fecret , fi Barberouffe n'avoit pas eu le
deffus ; mais qu'étant à préfent le maître
ils n'avoient rien à craindre quand même on
le fçauroit. Ce miferable , qui avoit été au
fervice du Prince , reçeut en or la recom-
penfe promiſe , & en même tems le Roi lui
fit arracher la langue , fous prétexte qu'il ne
l'avoit pas déclaré plûtôt , mais en effet afin
qu'il ne peut reveler fa trahiſon. On ' fit
venir devant lui les trente prétendus compli-
ces , qui étoient des plus mauvais foldats
des troupes de Barberouffe , qui avoient auffi
été gagnez . Ramadan les avoit fait confen-
tir , pour fauver l'honneur du Roi , d'avouër
publiquement qu'ils étoient complices. Il
leur promit que quoi qu'on les fit mettre en
prifon avec grand bruit & pour la forme , on les
feroit fauver , & qu'on les combleroit de
biens , pour aller vivre à leur aiſe en Egypte
d'où ils étoient originaires. Sur cette pro-
meffe , ces miferables s'avouerent complices
dans les Interrogatoires ; & dans le moment
des Chaoux poftez à cet effet , les faifirent &
les étranglerent. Il y en eut un parmi eux ,
qui pour fe vanger de Ramadan qui les tra-
hiffoit , ou gagné par le Roi dont il efperoit
fa grace , cria tout haut avant d'être faifi ,
que c'étoit par ordre de Ramadan que le
Prince Selim avoit été étouffé. Barberouffe
ordonna en même tems qu'on étranglât Ra-
madan , qui fut executé fans avoir le loifir
de
24 HISTOIRE
de fe reconnoître , de même que fon accu-
fateur. Ainfi ce malheureux Miniftre , con-
fident du crime de l'Ufurpateur , fubit la
peine que méritoient fes mauvais confeils ;
& Barberouffe , fur qui les remords fem-
bloient ne faire plus aucune impreffion , crût
que rien ne s'oppoferoit plus à la conquête
du cœur de la Princeffe. Pour faire éclater
davantage fa prétendue juftice , il fit atta-
cher les têtes de tous ceux qui avoient été é-
tranglez , aux murailles de fon Palais , &
traîner leurs corps ignominieufement hors
la Ville , & fit courir là-deffus tel bruit qu'il
jugea à propos pour fa juftification.
Les habitans d'Alger furent extrêmement
furpris , que le Tiran eût fait mourir fon
Miniftre & fon plus cher confident , pour fe
laver d'un crime qu'on lui imputoit , & cet
acte prétendu de juftice , fembla defabufer le
public. Il n'y eut que Zaphira , qui pleine
de jugement & de pénétration , ne donna
point dans ce piége. Elle prit une ferme
refolution de mourir plûtôt , que de devenir
l'Epoufe d'un Tiran qui lui étoit en horreur.
Barberouffe tout glorieux de cette cruelle
expédition , écrivit ainfi à la Princeffe.
Le Roi d'Alger , à la Princeſſe ZAPHIRA .
Me voila lavé , belle & incomparable
,, Zaphira , du crime affreux qu'on a ofé
99 m'imputer. J'ai fait mourir les complices
,, qui l'ont eux-mêmes avoué. Leur prompt
,, aveu a épargné bien du fang , car j'aurois
, plûtôt fait périr tous mes fujets , que de
> ne
DU ROYAUME D'ALGER. 25
"" ne pas fat isf air e à mo n ho nn eur & à tes .
99 fcrupules . Rien ne peut à préfent t'em-
,, pêcher de me donner la main. Hâte toi
99 de regner avec plus d'éclat & d'empire
,, que tu n'as fait , & tâche de redonner par
99 moi à tes illuftres ayeux , les vaftes Païs
,, qu'ils avoient conquis par leur courage & 1
"" la force de leurs armes .
La Princeffe qui s'attendoit à de pareils
.
difcours, & qui s'étoit fortifiée dans la refolu-
tion de refifter , répondit fur le champ. •
L'infortunée ZAPHIRA au Roi d'Alger.
,, Seigneur , mes fcrupules n'ont point
99 ceffé par le trépas de ces miferables , qui
99 viennent d'expirer par tes ordres. L'om-
bre de mon mari me pourfuit. Elle m'a
,, apparu en fonge cette nuit , par ordre du
21 Prophete , & m'a dit que tu avois immolé
"" des victimes innocentes , excepté Rama-
,, dan, lâche confeiller de la mort du Prince
"3 Selim . Ainfi , Seigneur , pour ne pas te
,, tromper , je dois te dire que j'accepterai
99 plûtôt la mort que ta main , & que je
"" m'eftimerai heureufe d'être bientôt délivrée
de ma miferable vie , fi tu veux m'y con-
99 traindre & agir en Tiran. Mais fi tu es
"" véritablement jufte , ne me retiens pas com-
99 me une efclave ; au contraire ouvre moi
"1 les portes , rends moi à ma Patrie avec
"" toute fûreté , & accorde à mon illuftre
دوnaiffance & à mon rang la juftice que je
39 mérite.
Barberouffe fut au defeff oir des fentimens
B de
E
26 HISTOIR
de la Princeffe. Il entra en fureur , & refo-
lut d'employer toute forte de moyens pour
la reduire de gré ou de force. Il fe rendit
à l'apartement de cette affligée , fans fe faire
annoncer. Elle s'attendoit à une telle viſi-
te , en étant avertie par les Efclaves que le
Roi avoit mis auprès de cette Princeffe. El-
le le vit entrer avec mépris , & lui dit d'un
ton ferme , quoi qu'affligé Eh bien Sei-
gneur , viens-tu m'annoncer la mort ? J'y
fuis préparée. Epargne toi la peine de vou-
loir me féduire par des promefles ou par des
ménaces. Elle feroit inutile , & je te deman-
de moi-même la mort ou la liberté. C'eſt
le feul moyen de me plaire ; & puis que tu
as été affez inhumain & affez perfide pour
m'ôter mon mari & la gloire qui l'environ-
noit , ce ne fera plus qu'un demi crime , de
m'ôter la vie.
Barberouffe fut fi faifi de ce difcours , pro-
noncé avec tout la fierté d'une perfonne qui
ne ménage plus rien , qu'il demeura pendant
- quelque tems confus , interdit & fans pou-
voir proferer une feule parole : mais revenant
à lui il employa les termes les plus ref-
pectueux & les plus doux pour apaifer la Prin-
ceffe. Ses foumiffions ne fervirent qu'à irri-
ter Zaphira , qui pleine d'une noble & gene-
reufe audace , l'accabla des reproches les plus
fanglans, & lui fit perdre toute eſpérance de
la gagner.
La paffion du Tiran irrité n'eut plus de
frein , & fon amour fe changeant en fureur , il
accabla Zaphira d'injures & de ménaces , &
fe retira en lui accordant encore vingt-
quatre
DU ROYAUME D'ALGER. 27
quatre heures pour fe refoudre à l'époufer.
L'affligée Princeffe fut plus troublée par
la hauteur avec laquelle fon Tiran lui avoit
parlé , que de la crainte que fes mauvais
traitemens pouvoient lui infpirer. Elle ju-
gea bien qu'il falloit abfolument fe rendre
ou périr , & c'eft fur ce fujet qu'elle eut un
terrible combat à livrer avec des Femmes ,
qui firent tout ce qu'elles purent pour la
porter, au moins , à feindre pour gagner du
tems ; non feulement toute leur éloquence
fut inutile , mais encore , le courage & la
ferme refolution de Zaphira leur firent chan-
ger de fentiment . Elles auroient toutes vou-
lu mourir pour leur Maîtreffe , & il ne leur
reftoit plus qu'un leger efpoir de voir le Ti-
ran radouci.
Cependant la Princeffe qui s'attendoit à a-
voir une rude fcene à foûtenir le lende-
main , mit un poignard fous fa robe , & pré-
para une dofe de violent poifon , pour ne
pas furvivre à l'affront qu'elle craignoit de
Barberouffe ou pour le prévenir. Le Roi
qui avoit pris une violente refolution de la
poffeder à quelque prix que ce fût , fe ren-
dit dans fa chambre le lendemain, à la mê-
me heure que le jour précedent. Avant que
de fe faire voir à la Princeffe , il fit apeller
toutes fes femmes , fous quelque prétexte ,
& les aiant faites mettre fous la clef , il en-
tra & ferma la porte de la chambre où la
Princeffe étoit affife , fur fon Sopha, les lar-
mes aux yeux & le cœur pénétré de dou-
leur. Barberouffe employa encore la dou-
ceur pour la porter à fe rendre ; mais elle lui
B 2 aiant
28 HISTOIRE
aiant répondu dans les termes que la rage
& le defefpoir font capables d'infpirer à u-
ne femme outragée , il ne garda plus aucu-
ne mefure & fe jetta fur elle pour s'en ren-
dre maître. Cette Heroine fe faifit du poi-
gnard qu'elle tenoit prêt , & voulut le lui
enfoncer dans le cœur. Mais le Tiran aiant
paré le coup , ne reçût qu'une bleffure au
bras dont il fut fort irrité. Il la laiffa un
moment pour bander fa playe , dans la re-
folution de s'en vanger en fe rendant maî-
tre de fa perfonne : mais comme il fe pré-
paroit à faire entrer un de fes Satellites
qui étoit de garde à la porte de la cham-
bre , afin de defarmer Zaphira qu'il ne mé-
nageoit plus que pour la deshonnorer elle
avala le poifon qu'elle avoit préparé, & qui
la fit expirer peu de tems après.
Barberouffe fe vangea contre les femmes
de la Princeffe, qu'il fit toutes étrangler. Il-
les fit enterrer fecretement avec leur Maî-
treffe , & fit courir le bruit qu'elles s'étoient
évadées à ſon inſçû & déguiſées .
Cependant les foldats de Barberouffe , qui
l'avoient fait Roi , & qui faifoient fa force
& foutenoient fa puiffance , s'abandonnoient
au libertinage & vivoient avec toute forte de
licence. Ils maltraitoient les Bourgeois &
les chargeoient d'injures & de coups . Ils
prenoient ce qui leur convenoit dans la Vil-.
le & à la campagne ; & le malheureux Peu-
ple fut obligé d'abandonner les maifons de -
campagne & les Jardins , parce que les
Turcs les voloient & faifoient toute forte
d'outrages aux hommes , aux femmes &
aux entans. Tel-
DU ROYAUME D'ALGER. 29
Telle étoit la défolation de ce Peuple in-
fortuné , qui avoit apellé Barberouffe , com-
me un Protecteur capable de le délivrer des
Efpagnols. Le joug de ces derniers étoit
bien plus fupportable pour lui , & il avoit
cherché les moyens de s'en affranchir plûtôt
pour l'honneur de la Religion que pour le
mal qu'il en recevoit. Son defeſpoir fut fi
grand qu'il chercha le remede à fes maux ,
chez ceux-là même qu'il regardoit aupara-
vant comme fes plus formidables ennemis.
Les principaux Algeriens envoyerent fe-
cretement une Amballade aux Arabes de la
plaine de Mutija , où le Prince Selim Eute-
mi avoit été Cheque de la Nation qui y ha-
bitoit , & d'où ils l'avoient tiré pour fe fou-
mettre à fa conduite. Le motif de cette
Ambaffade étoit de porter cette Province à
s'unir à eux , afin de vanger la mort du
Prince Selim, qui étoit également aimé des
uns & des autres & fe délivrer du Tiran,
qui opprimoit Alger & qui pourroit avec
le tems fe rendre auffi maître de la fertile
plaine de Mutija. Les Algeriens trouverent
en même tems le moyen d'entretenir une
correfpondance fecrete avec leCommandant
du Fort des Efpagnols, bâti fur l'Ile vis-à-
vis d'Alger ; & il fut refolu entr'eux de maf-
facrer Barberouffe avec tous les Turcs , &
qu'Alger payeroit encore tribut au Roi d'Ef-
pagne. On fixa un jour pour cette grande ex-
pédition , & il fut arrêté qu'un grand nombre de
Maures viendroient au marché vendre leurs
fruits & leurs herbes comme à l'ordinaire ,
avec des armes cachées fous leurs haïcs; que
B 3 d'au-
30 HISTOIRE
d'autres Maures iroient mettre fecretement
le feu à plufieurs Bâtimens à rames qui é-
toient tirez à terre de chaque côté de la Vil-
le , & que lors que les Turcs fortiroient pour
y remedier , les Bourgeois fermeroient_les
Portes de la Ville, & qu'en même tems la Gar-
mifon du Fort viendroit avec des bateaux ar-
mez pour incommoder les Turcs , dans le
tems qu'on tireroit de la Ville fur eux. Mais
cette Confpiration fut découverte par la vigi-
lance de Barberouffe , qui s'attendoit bien
que les Algeriens feroient leurs efforts pour
fecouër fon joug. I diffimula avec beau-
coup de prudence , & aiant mis une bonne
garde tant aux Portes de la Ville qu'aux Bâ-
timens à rames 2 fous prétexte qu'il crai-
gnoit les Efpagnols , l'entrepriſe ne pût réüf-
fir; & les Algeriens ne croyant pas être dé-
couverts , remirent l'expédition projettée àun
tems plus favorable.
Dès que Barberouffe trouva l'occafion de
s'en vanger il ne la négligea point . Etant
allé bientôt après à la Mofquée accompa-
gné de fes Courtifans , plufieurs des princi-
paux Habitans d'Alger y entrerent après lui
pour faire leurs priéres. Les Portes de la
Mofquée furent d'abord fermées , felon les
ordres qu'il en avoit donné , & les foldats
Turcs entourerent la Mofquée pour la gar-
der des approches des Habitans . Barberouf-
fe reprocha alors aux Algeriens leur Confpi-
ration, & fit couper la tête à vingt des plus
diftinguez de la Bourgeoifie , fit jetter
leurs cadavres dans les rues , pour fervir
d'exemple aux Habitans , & confifqua leurs.
biens
DU ROYAUME D'ALGER . 31
biens à fon profit. Cette action jetta une fi
grande épouvante dans cette Ville , que per-
fonne n'ofa plus rien entreprendre contre
l'Ufurpateur.
Cependant le Fils de Selim Eutemi , que
nous avons laiffé à Horan " animé par fon
defefpoir & fe croyant auffi capable de fe
vanger de l'Ufurpateur , qu'il en avoit d'en-
vie , propofa au Marquis de Comarez Gou-
verneur de la Place , des moyens pour ren-
dre le Roi d'Espagne maître d'Alger. Il of-
frit d'y aller lui-même , fi on vouloit lui
confier des troupes , répondant du fuccès de
cette entrepriſe. I preffa tant ce Gouver-
neur, qu'il l'envoya au Cardinal Ximenez.
Ce Miniftre fit aprouver le projet du jeune
} Prince Arabe au Roi d'Efpagne , qui envoya
en 1517. une flotte avec dix-mille hommes
de débarquement , commandée par Don
Franciico de Vero , dans le deffein de chaf-
fer Barberouffe & tous les Turcs qui étoient
à Alger , & de s'en emparer en faveur du
Prince Arabe. Celui-ci devoit conduire cet-
te expédition , fecondé par quelques Arabes
expérimentez , qui étoient à fa fuite , & par
ceux avec qui il entretenoit correspondance
dans la campagne d'Alger. Mais cette flot-
'te infortunée ne fut pas plûtôt aux environs
d'Alger , qu'une tempête la difperfa & la
brifa prefque entiérement fur les Rochers.
La plus grande partie des Eſpagnols fut noyée,
& prefque tous ceux qui échaperent aux on-
des , furent maffacrez par les Turcs ou ſouf-
frirent un efclavage plus rude que la mort.
Le trifte fuccès de cette entrepriſe enfla
B 4 beau-
32 HISTOIRE
beaucoup le cœur de Barberouffe , qui fe
voyant fecondé de la fortune crût être invin-
cible, & augmenta fes cruautez & fa tiran-
nie fur les Habitans de la Ville & de la cam-
pagne.
Les Cheques de differentes Nations ou
Tribus Arabes firent une Affemblée genera-
le , dans laquelle il fut refolu d'envoyer une
Ambaffade à Hamidalabdes Roi de Tenes ,
pour lui demander fa protection & dufecours
contre Barberouffe & lui offrir un tribut , s'il
les délivroit des Turcs. Quatre Arabes des
plus habiles furent députez au Roi de Te-
ncs & traiterent avec lui , conformement au
pouvoir qu'ils en avoient. Hamidalabdes
craignant de fon côté la trop grande puiffan-
ce de Barberouffe , fut charmé des propofi-
tions des Arabes. Il refolut de profiter de
l'occafion , & il promit aux Ambaffadeurs de
fe joindre à eux pour chaffer les Turcs du
Royaume d'Alger ; à condition que s'il en
venoit à bout , lui & fes defcendans poffe-
deroicnt ce Royaume. Les Arabes ne juge-
rent pas à propos de rien contefter , & accor-
derent au Roi de Tenes tout ce qu'il deman-
da. Hamidalabdes ne perdit point de tems
pour faire cette conquête , & dans la même
année 1517. , il marcha vers les frontieres
d'Alger avec une armée de dix-mille Maures
à cheval. A fon arrivée lcs Arabes de la
campagne fe déclarerent hautement contre
le Tiran , & cette armée groffit confiderable-
ment.
Barberouffe averti de ce qui fe tramoit , fe
prépara tout de bon à la guerre & s'en pro-
mit
DU ROYAUME D'ALGER. 33
mit un heureux fuccès à caufe des armes à
feu de fes troupes Turques , les Arabes &
les Maures n'aiant que des zagayes & des
flêches . II partit d'Alger , qu'il confia à
fon Frere Cheredin avec une foible Garni-
fon. Et pour le garantir de la haine des Ha-
bitans , il mena avec lui les principaux Bour-
geois. Il n'avoit que mille Turcs avec des
Arquebufes , & cinq-cens Maures Grenadins.
Avec ce peu de monde , il marcha vers Ha-
midalabdes & battit fes troupes qui furent
bientôt diffipées. Ce Roi prit la fuite & fe
retira à Tenes. Mais Barberouffe animé par
fa victoire s'avançant vers Tenes , le Roi fe
refugia vers le mont Atlas. Barberouffe prit
Tenes , pilla le Palais , abandonna entiere-
ment la Ville à fes troupes pour la piller , &
fe fit par force déclarer Roi par les Habitans.
Le bruit de cette victoire , & de la répu
tation de Barberouffe fe répandit dans tou-
te l'Afrique , où on fe le repréfentoit com-
me un autre Hercule. Les Habitans du
Royaume de Tremecen , voifin de celui de
Tenes , & au couchant , étant très-mé-
contens de feur Roi Abuzijen refolurent
pour s'en vanger d'apeller Barberouffe , à qui
ils promirent de lui livrer le Royaume & de
l'en rendre maître.
Barberouffe profitant de fi belles difpoff-
tions pour aggrandir fon pouvoir , manda à
Chercdin fon Frere à Alger de lui envoyer
inccflamment quelques piéces d'artillerie avec
des boulets , de la poudre & tout l'attirail né-
ceffaire pour fon expédition , ce qu'il reçût
en peu de tems. I lifa à Tenes fon troi-
B5 fiéine
H
34 HISTOIRE
fiéme Frere Ifaac Bemi , pour y commander
avec deux cens moufquetaires Turcs & quel-
ques Maures Grenadins. Il marcha lui-mê-
me à grandes journées vers Tremecen , avec
un grand nombre de chevaux chargez de
provifions. Ses troupes groffirent en che-
min, & plufieurs Nations Maures s'y joigni-
rent dans l'efpérance d'un gros butin.
Le Roi de Tremecen ignoroit l'infidélité
de fes fujets , mais fachant que Barberouffe
s'avançoit dans fon Pais avec des troupes
il marcha pour s'y oppofer avec les fiennes,
qui confiftoient en fix mille chevaux & 3000.
hommes de pied. Les Ennemis fe rencon-
trerent dans la plaine d'Aghad des dépen-
dances d'Horan , & donnerent bataille avec
beaucoup de courage & de fermeté de part
& d'autre : mais l'artillerie & la moufquete-
rie de Barberouffe lui donna bientôt la vic-
toire fur le Roi de Tremecen , qui fut con-
traint de fe retirer. Ses fujets lui firent tran-
cher le tête & l'envoyerent au Vainqueur
avec les Clefs de la Ville , & lui prêterent
ferment de fidélité par leurs Députez . Bar-
berouffe fit fortifier cette Place , jugeant
bien que le Païs d'Horan n'aimeroit pas fon
voifinage. Il fit Alliance avec Muley-hamet ,
Roi de Fez , qui étoit en guerre avec celui
de Maroc.
Pendant le mois de Septembre 1517. Char-
les V. étant arrivé en Eſpagne avec une gran-
de armée navale , pour y prendre poffeffion
du Royaume , le Marquis de Comarez Gou-
verneur d'Horan fe rendit auprès de Sa Ma-
jeſté, pour lui rendre compte de ce qui fe paf-
foit
DU ROYAUME D'ALGER. 35
foit en Afrique , & 1 lui donna les avis qu'il
crût néceffaires. Il avoit mené avec lui le
Prince Abuchen-men , Héritier légitime du
Royaume de Tremecen , qui s'étoit refugié
à Horan , pendant la Révolution arrivée dans
le Royaume , & qui follicita fortement
Charles V. de lui accorder des Troupes pour
chaffer l'Ufurpateur. Le Roi d'Efpagne fe
rendit aux inſtances du Prince Arabe , & ju-
geant à propos de s'oppofer à la puiffance
& à la rapidité des conquêtes de Barberouf-
fe , il confia dix-mille hommes au Gou-
verneur d'Horan. Celui-ci y étant arrivé ,
marcha vers Tremecen guidé par Abuchen-
men , auquel le jeune Prince Selim & plu-
fieurs Arabes & Maures de la campagne fe
joignirent .
Barberouffe aux premiéres nouvelles de
cette expédition, fomma le Roi de Fez de lui
envoyer le fecours dont ils étoient conve-
nus. Mais voyant qu'il ne venoit point , &
fachant le Marquis de Comarez arrivé à Ho-
ran avec fes Troupes , il crût qu'il étoit
mieux de fortir avec 1500. Turcs armez d'ar-
quebuzes & fooo. Maures à cheval. A pei-
ne fut-il forti hors les Portes de la Ville, que
fon Confeil fut d'avis d'y rentrer & de s'y
retrancher. Mais pour fon malheur , à l'ap-
proche des Troupes Efpagnoles , s'aperce-
vant que les Habitans de Tremecen avoient
quelque mauvais deffein contre lui , 1 il prit
le parti de fe retirer à la faveur de la nuit
avec tous fes foldats Turcs feulement , &
de prendre la route d'Alger.
Le General Efpagnol, averti de fon éva
B 6 fion ,
36 HISTOIRE
fion., lui coupa chemin & le joignit au paf
fage de la Riviere Huexda à 8. lieues de Tre-
mecen. Barberouffe fe voyant perdu fit fe-
mer dans le chemin tout fon or & fon argent,
fes bijoux & fa vaiffelle , pour amufer les
Chrêtiens & avoir le tems de paffer la Ri-
viere avec fes Troupes. Mais les Eſpagnols
méprifant ces richeffes , chargerent vigoureu
fement les Turcs qui faifoient l'Arriere-gar-
de. Le Pirate repaffa auffi-tôt la Riviére a-
vec fon Avant-garde , & après avoir tous
combattu comme des Lyons , ils céderent
au nombre ; & Barberouffe fut inaflacré avec
toutes fes Troupes .
Le Marquis de Comarez après cette Vic-
toire marcha vers Tremecen & y entra ; fai-
fant porter la tête du Tiran au bout d'une
pique pour preuve de fa victoire. I mit
Abuchen-men en poffeffion du Royaume ,
fans trouver aucune oppofition.
Quelques jours après la Bataille , le Roi
de Fez arriva au voifinage avec 20000. Mau-
res à cheval pour fecourir Barberouffe fon
allié ; mais aiant appris fa défaite & fa mort,
il fe retira en toute diligence , craignant d'ê-
tre attaqué. Le Marquis de Comarez re-
tourna dans fon Gouvernement , & renvoya
en Espagne les Troupes qui lui avoient été
confiées.
La nouvelle de la mort d'Aruch Barbe-
roufle étant arrivée à Alger , les foldats Turcs
& les Capitaines des Bâtimens Corfaires élû-
rent Cherediu fon fecond Frere pour Roi
d'Alger & General de la Mer. Il regna a-
vec affez de tranquilité pendant la premiére
année ;
DU ROYAUME D'ALGER . 37
année; mais au commencement de l'année
1519. aiant conçu du foupçon contre les
Habitans d'Alger qui confpiroient toûjours
de concert avec les Arabes & les Maures de la
campagne contre le Gouvernement & la
tirannie des Turcs , il eut recours à Selim
premier Empereur Óttoman de ce nom. Che-
redin de concert avec fa Milice chargea
l'Ambaffadeur de faire part au Grand Sei-
gneur des conquêtes , & de la mort d'Aruch
fon Frere , & de lui offrir de mettre le Royau-
me fous fa Protection , en lui payant un tri-
but: à condition que Sa Hauteffe lui fourniroit
les forces néceffaires pour s'y maintenir. En
cas de refus Cheredin offrit de céder la Sou-
veraineté du Royaume d'Alger , pourvû qu'il
en fût nommé Pacha ou Viceroi.
L'Empereur Ottoman accepta avec plaifir
la derniére propofition , & envoya en même
tems à Alger 2000. Janiffaires Turcs bien
armez, & qui unis avec les foldats de Che-
redin , fe voyoient Maîtres abfolus des Ara-
bes & des Maures . Ces derniers furent ré-
duits infenfiblement dans l'efclavage , & for .
cez à fouffrir la domination tirannique des
Turcs , fans ofer même s'en plaindre.
La Porte Ottomane avoit foin d'envoyer
tous les ans des recruës, pour remplacer les
foldats morts ou hors d'état de fervir, & des
fonds pour payer les Troupes . Plufieurs Turcs
du Levant chargez de crimes ou de mauvaiſes
affaires s'y refugioient , de même que tous les
miférables qui n'avoient aucune reffource.
Ainti peu-à-peu le nombre en devint confi-
dérable , & les Turcs fe trouverent en état
B7 de
RE
38 HISTOI
de réfifter aux Chrêtiens , & de dompter en-
tiérement les Arabes & les Maures.
Comme la Fortereffe des Efpagnols, qui
étoit fur l'Ile vis-à-vis de la Ville, les incom
modoit beaucoup par fon voifinage , Chere-
din Pacha réfolut en 1530. de la détruire, ou
d'en chaffer les Efpagnols par toute forte de
Voyes. Il avoit auffi deffein de faire devant
Alger un Port commode , pour mettre fes
Vaiffeaux à l'abri du vent & de la Mer de
Nord , en conftruifant un Môle depuis la
Ville jufqu'à l'Ile.
Cheredin après avoir cherché tous les
moyens imaginables pour venir à bout de
fon entreprile , s'avila d'un ftratagêine qui
ne lui réuffit pas . Il envoya à la Forteref-
fe des Espagnols deux jeunes Maures de
bonne mine, qui demanderent à entrer, fous
prétexte qu'ils vouloient fe faire Chrêtiens.
Ils furent conduits chez le Commandant ,
qui ordonna de les garder chez lui & de les
inftruire dans la Religion Chrêtienne avant
de les baptifer. Ils y refterent pendant quel-
ques jours, fans que perfonne s'en méfiât.
Mais le jour de Pâques , le Gouverneur é-
tant à l'Eglife avec prefque toute la Garni-
fon , à la réſerve des Sentinelles un do-
meftique du Gouverneur aperçut les deux
jeunes Maures fur le haut d'une Tour de
garde , faifant fignal à la Ville avec la Mouf-
feline de leurs Turbans. Il foupçonna quel-
que intelligence , & en aiant fur le champ
averti fon Maître , ce Commandant fit
mettre les Troupes en Bataille de peur de
ſurpriſe. Aiant interrogé & ménacé des
tour
DU ROYAUME D'ALGER.
39
tourmens les deux jeunes Maures s'ils ne
confeffoient la vérité de leur deffein , ils a
vouërent qu'ils avoient été envoyez par Che-
redin pour fe faire Chrêtiens , & prendre le
tems qu'ils auroient trouvé commode pour
faciliter aux Turcs l'entrée du Fort par fur-
prife. Ces deux efpions furent pendus fur le
champ à une Potence fort élevée , en forte
que de la Ville on pouvoit les voir & con-
noître qu'ils avoient manqué leur coup. Ce-
la anima la rage de Cheredin , qui jura de
s'en vanger ; & après en avoir propofé le
projet dans un Divan general , il y fut réfo-
lu qu'on fe ferviroit de toute forte de moyens.
pour ſe rendre Maître du Fort des Espagnols,
& qu'on ne fe donneroit aucun relâche juf-
qu'à ce qu'il fût pris ou détruit.
Dès le même jour Cheredin envoya une
chaloupe avec un Officier Turc , fommer le
Commandant Martin de Vargas de fe ren-
dre ; promettant qu'en ce cas , on lui accor-
deroit une Capitulation honorable & une re-
traite avantageufe ; au lieu que fi la Forte-
reffe étoit prife par la force des armes , il
feroit paffer toute la Garnifon au fil de l'é-
pée. Ce Commandant répondit avec fierté
qu'il étoit Efpagnol ; qu'il fe mocquoit des
ménaces du Pacha & de tous les Turcs
& qu'il attendoit d'être attaqué pour lui
donner des marques de fon courage & du
mépris qu'il faifoit de fes ennemis .
Cette réponſe aigrit tellement la Milice ,
qu'elle jura par l'Alcoran , dans un Divan
affemblé à cet effet , de commencer le fiége
& de ne plus le quitter fans avoir tous péri
ou emporté le Fort. Le
1
40 HISTOIRE
Le même jour Cheredin fut averti, que le
mauvais tems avoit fait échouër fur la côte
d'Alger un Navire François , & que le Ca-
pitaine demandoit du fecours , & la protec-
tion du Pacha , pour débarquer ce qui étoit
dans le Navire , & racommoder le Bâtiment.
Cheredin lui accorda tout ce qu'il demanda ;
mais en attendant qu'il fût prêt pour repartir,
'il fit prendre les canons de ce Navire , qui
étoient affez gros pour battre la Fortereffe.
Il en fit drefler une batterie à la Porte de la
Ville; il y joignit les petites piéces de cam-
pagne qu'il avoit , & fit battre le Fort pen-
dant quinze jours & quinze nuits fans inter-
ruption. Après une attaque auffi violente ,
voyant que les murailles étoient prefque ruï-
nées , & que les Efpagnols ne faifoient plus
qu'une très-foible défenfe , il jugea que la
garnifon étoit reduite à l'extremité. Il s'em-
barqua avec environ 2000. Turcs armez d'ar-
quebufes , fur un nombre de Galiotes à ra-
mes ; & étant arrivé au pied du Fort fans
aucune oppofition de la part des Efpagnols ,
il mit pied à terre, & entra dans la Place
fans aucun obſtacle. Cheredin trouva le Gou-
verneur dangercufement bleffé , & prefque
tous les foldats de la garnifon tuez ou blef-
fez. Il s'en rendit ainfi le maître , & fit
arborer le Pavillon Ottoman avec des grands
cris de réjouiffance.
Le Commandant Efpagnol fut tranfporté
dans la Ville , où il fut traité & guéri de fes
bleffures. Mais quelques mois après Chere-
din le fit mourir fous le bâton , parce qu'il
tenoit des difcours injurieux à ce Pacha & à'
fa
DU ROYAUME D'ALGER, 41
fa Milice, dont il menaçoit de fe vanger lors-
qu'il feroit en liberté ; il fut même accufé de
tramer une confpiration avec quelques - uns
des principaux Arabes & Maures.
Cheredin ne differa point l'execution du
projet qu'il avoit fait de conftruire un Mô-
le, pour former un Port : il y fit travailler
tous les efclaves Chrêtiens fans interruption ,
& il fut achevé en moins de trois ans , fans
qu'il lui en coûtât rien. Il fit rétablir le Fort.
& y tint garnifon , pour empêcher qu'aucun
Bâtiment étranger n'entrât dans le Port fans
être connu , & pour fe garantir de toute fur-
priſe.
Ce Pacha s'étant ainfi rendu maître du
Fort de l'Ile , & ayant un Port affûré pour
fes Vaiffeaux , en devint plus puiffant & plus
redoutable tant aux Chrêtiens qu'aux Arabes
& aux Maures . Ces derniers fe flattoient tou-
jours de fecouer le joug des Turcs , par le
moyen des Espagnols , & le Gouverneur du
Fort leur avoit toûjours fait efperer de puif-
fans fecours , pour entretenir leur haine con-
tre les Turcs. Mais Cheredin prévoyant que
les Espagnols pourroient venir avec des for-
cer confiderables , reprendre le Fort , bloquer
l'entrée du Port , brûler les Bâtimens , & fai-
re quelque entrepriſe confidérable fur la Vil-
le , envoya au Grand Seigneur pour lui faire
part de tout ce qui étoit arrivé. Il lui de-
manda en même tems des fonds , afin de
conftruire un Fort plus confidérable & d'éle-
ver des batteries aux endroits où l'on pour
roit faire quelque débarquement. On lui ac-
corda fa demande , & en même-tems on tra-
vailla
42 HISTOIRE
vailla aux fortifications qu'on a toûjours
augmentées , à mesure qu'on en a eu be-
foin.
Après cette expedition Cheredin fut fait
Capitan-Bacha du Grand Seigneur pour re-
compenfe de fes fervices ; & on nomma à
fa place de Pacha d'Alger , Affan Aga, re-
negat natif de Sardaigne, homme courageux
& intrepide , élevé à la guerre par Chere-
din.
Les Corfaires d'Alger qui n'avoient plus
tant à ménager les Efpagnols , firent de fré-
quentes courfes & plufieurs débarquemens
fur les côtes d'Efpagne. Ils en enlevoient de
tems en tems un grand nombre de familles,
ravageoient le païs , brûloient les maifons dé
campagne , & commettoient toute forte
d'hoftilitez contre les Efpagnols .
En 1541. fous le Pontificat de Paul III.
Charles V. refolut avec fon Confeil de ré-
tablir les affaires d'Alger. Comme un petit
Fort , avec une foible garnifon , avoit été
-capable de tenir long-tems en bride les Al-
geriens , il ne douta pas que des forces con-
fiderables ne les reduififfent bientôt fous le
joug. Ce Prince déja irrité des mauvais trai-
temens qui avoient été faits au Commandant
de la Fortereffe , & des actes d'hoftilité que
ces Corfaires faifoient tous les jours fur les
côtes de fes Royaumes , fut animé par les
principaux d'entre les Arabes , qui avoient
fuivi la fortune de Selim leur Prince légiti-
me, & que le Marquis de Comarez , Vice-
Roi d'Horan , encourageoit dans l'efperance
qu'on les foutiendroit. La Cour de Rome ,
allar-
DU ROYAUME D'ALGER. 43
allarmée des courfes que ces Pirates faifoient
quelquefois fur les terres de l'Etat Ecclefiafti-
que , follicita fortement Charles V. de pren-
dre les armes pour les reprimer. Tous ces
motifs déterminerent l'Empereur à équiper
une puiffante Flotte , & il refolut de fe met-
tre à la tête de fes troupes pour faire la
conquête de la Ville & du Royaume d'Al-
ger, & affujettir enfuite tout le refte de la
Barbarie. La defcription qu'on lui avoit fai-
te de fon état & de fes forces , lui promet
toit un heureux fuccez de fon expedition ;
& il fe flattoit d'immortalifer fon nom , en
rangeant ces vaktes contrées fous les Eten-
darts de Jefus-Chriſt.
On publia une Bulle du Pape , qui exhor-
toit tous les Chrêtiens à feconder les inten-
tions de ce grand Empereur. Cette Bulle ab-
folvoit de tous péchez , ceux qui mourroient
en combattant contre les Infidéles & leur
promettoit la couronne du Martire. Elle
accordoit auffi plufieurs Indulgences à ceux
qui reviendroient bleffez , & à tous ceux qui
auroient contribué à cette entrepriſe de leur
perfonne ou de leur bien , à proportion de
leurs fervices.
Sur la fin de l'Eté cet Empereur mit à la
voile avec une Flotte de cent Vaiffeaux &
vingt Galeres avec un Tréfor confidérable,
& environ 30000. hommes des troupes les
plus leftes pour le débarquement .. Il fut fui-
vi de plufieurs Seigneurs & de quantité de
jeunes gens de diftinction , qui allerent fer-
vir volontairement à leurs frais , pour ac jue-
tir de la gloire. Plufieurs . Dames partirent
avec
44 HISTOIRE.
avec la Cour; & un grand nombre de fem-
mes & de filles s'embarquerent auffi avec
leurs parents qui étoient au fervice , pour s'é-
tablir avec eux dans la Barbarie , lorsqu'elle
feroit conquife .
Le vent fut favorable & la redoutable
Flotte parût bientôt devant Alger. Chaque
Vaiffeau avoit la Banniere de l'Espagne à
poupe , & une autre fur l'avant , où il y
avoit un Chrift crucifié pour leur fervir de
guide.
La Ville d'Alger n'avoit encore qu'une
fimple muraille , fans aucun ouvrage avancé.
La garnifon ne confiftoit qu'en 800. Turcs
armez & 6000. Maures peu aguerris & fans
armes à feu , le refte des Turcs étant alors
en campagne pour exiger les Tributs des Ara-
bes & des Maures. La peur y faifit tout le
monde. Le Divan refta toûjours affemblé
pour déliberer fur le parti qu'on devoit pren-
dre , & il ne trouva d'autre moyen , que de
fe défendre le mieux qu'on pourroit dans la
Ville , fans expofer les troupes à périr pour
empêcher le débarquement , en attendant cel-
les qui étoient en campagne , & qui devoient
être bientôt de retour . On leur envoya des
courriers pour les faire hâter , afin de pou-
voir obtenir une Capitulation .
La Flotte d'Eipagne mouilla près du Cap
Matifux , diftant d'environ deux lieues d'Al-
ger du côté de l'Eft. L'Empereur débarqua
avec toutes fes Troupes fans oppofition &
s'avança au bruit des Trompettes & des Tim-
bales fur une Colline qui domine la Place ,
où l'Etendart de Chrift fut planté. Les
Trou-
DU ROYAUME D'ALGER. 45
Troupes qui travailloient nuit & jour avec
zéle & avec courage , y conftruifirent bientôt
un Fort garni de canons , qui a retenu le
nom de Fort de l'Empereur.
Le Camp fut dreffé à couvert de l'artille-
rie de ce Fort. Les Espagnols trouverent
dans cette Colline une fource qui fourniffoit
toute l'eau qu'on avoit dans la Ville. Ils la
détournerent & reduifirent les habitans à boi-
re de l'eau gâtée & corrompue. Charles V.
envoya fommer le Pacha & la Milice de fe
rendre à difcretion , fous peine d'être taillez
en piéces , fi la Ville étoit emportée d'affaut.
Le Pacha Affan répondit que la propofition
étoit fort dure , qu'il voyoit bien qu'il ne
pouvoit point fe défendre contre une armée
fi redoutable , mais qu'il demandoit quelques
jours pour déliberer avec fon Divan .
Il avoit réfolu de demander à capituler ,
lorsqu'il apprit par un Exprez que le Géne-
ral qui étoit en campagne lui envoya , que
les troupes du Gouvernement de l'Ouest de-
voient arriver inceffamment; ce qui fit refou-
dre le Divan de tenir bon autant qu'il feroit
poffible.
Charles V. n'ayant aucune réponſe de la
Ville , & voyant qu'il ne pouvoit la bloquer
ni par mer ni par terre, tant à caufe de la fi-
tuation du Païs , que parce qu'il ne vouloit
pas divifer fon armée , refolut de l'attaquer
avec vigueur. Il fe maintint dans un pofte
commode pour fe rembarquer , s'il y étoit
contraint ; & afin de prévenir l'arrivée des
troupes qu'on attendoit inceffamment de la
campagne, il fit grand feu fur la Place qui
fe
46 HISTOIRE
fe défendoit foiblement , & il fe croyoit à la
veille de s'en rendre maître.
On raconte dans le Païs , que la Ville
d'Alger étoit prête à capituler , lorsqu'un
Eunuque Noir qui étoit parmi le Peuple en
grande réputation de Devin , mais méprifé
des Grands , fe préfenta au Divan & deman-
da d'être écouté. Tout le Peuple qui avoit
pour lui beaucoup de vénération le fuivit
dans la Cour du Palais , où le Divan étoit
affemblé ; & l'Eunuque après avoir loué hau-
tement Dieu & le Prophete Mahomet , parla
en ces termes.
199 Seigneur Affan , je fuis le pauvre Ifouf,
l'efclave des efclaves , le plus abject de
tous les Mufulmans , méprifé des Grands
& des Morabouts , qui m'ont jufqu'à pré-
29 fent perfecuté & fait paffer pour un fol
9° dans l'efprit de ton prédeceffeur & auprès
99 de toi. Depuis long-tems tous m'ont re-
,, jetté, tous m'ont couvert d'ignominie , &
,, j'ai fervi de rifée , & de jouet à eux , à
leurs enfans & à leurs efclaves. Le Cady,
"9 Juge de la Loi , m'a fouvent fait châtier
"9
"" & fervir de fpectacle au public , avec des
,, marques d'infamie ; parce que Dieu feul
,, tout puiffant & véritablement incompré-
" henfible , m'a devoilé quelques fois l'ave-
,, nir , & que j'ai parlé des chofes qui de-
99 voient arriver qu'on n'ajamais voulu écou-
ter. Je me fuis teu , & il n'y a que quel-
,, ques pauvres gens qui m'ont aidé dans ma
,, mifére , auxquels j'ai fait favoir des chofes
,, dont ils ont profité. Mais aujourd'hui , ô
Affan qui commandes dans cette Ville ,
"" écou-
DU ROYAUME D'ALGER. 47
écoute le danger eft preffant , & je ne
, puis plus me taire.
Affan plus doux qu'à l'ordinaire , à caufe
du péril où la Ville fe trouvoit , & preflé par
la multitude du Peuple qui avoit confiance
• au Devin , lui permit de parler , ce qu'il fit
en ces termes : "" Voila une armée d'lufi-
"3 déles , puiffante en hommes & en armes.
دوElle eft venue fi fubitement qu'il femble
,, que les flots de la mer l'ont enfantée , &
,, placée dans le lieu où elle eſt. Nous fom-
,, mes depourvûs de tout pour lui refifter ,
"" & il ne nous reſte aucun eſpoir que celui
29 d'être traittez avec quelque humanité par
99 une Capitulation , fi l'on en peut trouver
"
"9 parmi ces Chrêtiens. Mais Dieu feul , qui
"" fe mocque des deffeins des hommes , en
penſe autrement. Il délivrera fon Peuple
des mains des Idolâtres , & méprifera les
39 Dieux des Chrêtiens , quoi qu'ils foient en
,, grand nombre. Seigneur Affan , vous Mi-
niftres & Grands du Royaume , & vous
,, gens favans dans la Loi , prenez bon cou-
,, rage : confiez vous pour cette fois au vil
& abject Ifouf, que vous avez tant mépri-
99 fé, & fachez qu'avant la fin de cette Lu-
,, ne , la volonté de Dieu feul combattra les
" Dieux des Chrêtiens. Nous verrons périr
"" leurs Vaiffeaux & leur armée. La Ville
"7 fera libre & triomphante. Leurs biens &
99 leurs armes nous feront acquis , nous au-
rons des efclaves qui ont déja travaillé à
99 conftruire des Forts pour nous défendre
29 contr'eux à l'avenir , & peu de ces gens
" endurcis & aveugles retourneront dans leur
Pais.
48 HISTOIRE
99 Pais. Gloire foit au Dieu feul puiffant
"" mifericordieux & incomprehenfible " . Il-
n'eut pas plutôt fini , que la multitude qui
l'environnoit jetta des cris d'allegreffe , & le
Divan refolut de refifter encore neuf à dix
jours pour attendre la fin de la Lune.
S'il en faut croire la tradition , la Prédi-
tion de l'Eunuque ne fut que trop accomplic-
pour le malheur des affiégeans. Le 28. d'Oc-
tobre il fe leva un vent de Nord accompa-
gné d'un orage fi furieux , d'une pluye & d'u-
ne grêle fi violente & de fecouffes de trem-
blement de terre , qu'on auroit dit que la
nature alloit fe bouleverfer. La nuit fuivan-
te 90. Vaiffeaux & 15. Galéres périrent avec
leurs équipages & toutes les proviſions de
l'armée. Le Camp qui étoit dans la plaine
fous le Fort , fut innondé par des torrens
qui tomboient des Collines ; & la terreur fai-
fit tellement les affiégeans , que dès que le
jour parut , la tempête étant un peu calmée,
l'Empereur ne trouva d'autre parti , que de
tâcher de fe fauver avec les débris de la Flot-
te. Il marcha vers le Cap Matifux , à la tê-
te de fes troupes effrayées , laiffant toute l'ar-
tillerie & les tentes. Affan qui les obſervoit
les laiffa arriver à la Marine , & ayant remar-
qué leur frayeur & leur empreffement à s'em-
barquer , il fit fortir la garnifon , & tous les
habitans d'Alger qui les attaquerent avec fu-
rie. Ils firent un grand carnage de Chrêtiens
& beaucoup d'efclaves . Lorfque les troupes
de la campagne arriverent , elles trouverent
la Ville délivrée, & on en rendit à Dieu des ac-
tions de graces,avec toute la folemnité poffible.
Le
DU ROYAUME D'ALGER. 49
Le Devin Ifouf fut reconnu & déclaré pu-
bliquement le Liberateur d'Alger ; auffi reçût-
il une grande recompenfe, & il lui fut permis
de faire profeffion de fon talent .
Les Morabouts & gens de la Loi , jaloux
de l'honneur qu'on faifoit à l'Eunuque Ifouf
& des biens dont on le combloit , furent
trouver le Pacha , & lui dirent qu'il étoit
ridicule & fcandaleux d'attribuer la délivran-
ce d'Alger , au favoir d'un homme qui fai-
foit mêtier de fortilege ; qu'ils favoient qu'el-
le devoit être attribuée au Morabout Cid-
Utica , qui avoit été en retraite , en jeune
& en priéres depuis l'arrivée des Chrê-
tiens ; que le jour que l'orage avoit com-
mencé , il avoit été par une infpiration d'en-
haut battre la Mer avec un bâton , laquelle
fut tout auffi-tôt agitée ; que ce Morabout
étoit reconnu pour un faint homme , qui vi-
voit depuis long-tems dans la retraite & paf-
foit les jours & les nuits à prier Dieu ; & que
par humilité , il n'avoit pas voulu reveler
fon infpiration.
Tous les Grands du Confeil , par politique,
parurent croire que c'étoit le Morabout Cid.
Utica , qui par fes priéres avoit délivré le
Ville. Après fa mort on fit bâtir une petite
Moſquée au lieu de fon tombeau , hors la
Porte de Babazon ; & les Morabouts infpire-
rent depuis au peuple , que dans un danger
preffant on n'auroit qu'à battre la Mer avec
les os de ce Saint , pour exciter une fembla-
ble tempête ; & c'eft une opinion qui dure
encore parmi le peuple.
Malgré tout cela l'accompliffement de ce
C qu'a-
HISTOIRE
50
qu'avoit dit l'Eunuque fit tant d'impreffion
fur l'efprit de tout le monde, que les Grands
du Païs , les Prêtres & les Santons s'aplique-
rent à la dévination , qu'ils apelloient des
Révelations de Mahomed.
Depuis la malheureuſe expedition de Char-
les-Quint le Royaume d'Alger a refté long-
tems en proprieté au Grand Seigneur , qui le
Gouvernoit par un Pacha ou Vice-Roi qu'il
y nommoit. Mais comme ces Vice-Rois
avoient ufurpé uue Domination tirannique ,
ils s'emparoient de tous les revenus de l'Etat
& des fonds que la Porte envoyoit pour la
Milice Turque , dont la paye manquoit fou-
vent , & do t le nombre n'étoit jamais com-
plet. Au commencement du XVII. Siécle
cette Milice fit une députation de plufieurs
d'entr'eux à la Porte. Îls repréſenterent les
tirannies des Pachas , qui ufurpoient tous les
revenus de l'Etat & les fonds envoyez de
Conftantinople pour l'entretien de la Milice
1 Turque , qui s'affoibliffoit tous les jours fau-
te de payement. Ils ajoûterent que fi ce de
fordre continuoit, le mal empireroit , & que les
Arabes & les Maures fe trouveroient bien-tôt
en état de ſecouer le joug des Ottomans , &
pourroient apeller les Chrêtiens avec lesquels
ils entretenoient toujours quelque intelligen-
ce fecrete. Ces Députez propoferent d'élire
parmi la Milice un homme de bon fens , de
bonnes mœurs , de courage & d'expérience ,
afin de les gouverner fous le nom de Dey ; que
ce Dey fe chargeroit des revenus du Païs &
des contributions fur les Arabes & les Mau-
res de la campagne , qui feroient employez à
payer
DU ROYAUME D'ALGER.
payer les troupes qu'on entretiendroit toù-
jours complétes , & qu'il feroit obligé de
pourvoir à tous les befoins de l'Etat , qui
pourroit fe foutenir ainfi par fes propres for-
ces , fans aucun fecours de la Cour Ottoma-
ne. Ils s'engagerent cependant , à reconnoî-
tre toûjours le Grand Seigneur pour le Sou
verain du Royaume ; à relpecter fon Pacha ,
à qui on rendroit toûjours les honneurs ac-
coûtumez , en lui continuant les mêmes a-
pointemens qui lui avoient été attribuez. Le
Gouvernement devoit le loger & l'entrete-
nir avec toute fa maifon comme auparavant,
à condition qu'il n'affifteroit qu'aux Divans
Géneraux , où il n'auroit de voix , que lors
qu'on lui demanderoit fon avis. Les Dépu-
tez répréfenterent avec force , que fi on réfu
foit leurs offres, le Royaume d'Alger courroit
rifque de paffer fous une autre Domination,
par la foibleffe & le mécontentement de la
Milice. Le Grand Vizir goûta d'autant mieux
ces raifons , que cette nouvelle maniére de
gouverner, épargneroit des fommes confidé
rables à la Porte , & que la Milice y feroit
mieux entretenue , & vivroit en meilleure in-
telligence. Il la fit approuver au Grand Sci-
gneur , qui ordonna qu'on expediât un com-
mandement conforme aux propofitions de la
Milice d'Alger. Les Deputez y étant arri-
vez le communiquerent au Pacha , qui fut
contraint de s'y foûmettre. La Milice élût
un Dey pour la gouverner. On établit de
nouvelles Loix , tant pour lui que pour les
fujets , & on le fir jurer de les obferver & de
les maintenir à peine de la vie ; &tout fut exe-
.C 2 cuté
52 HISTOIRE
cuté felon l'ordre prefcrit. Le Pacha avoit
fa maifon, fon train , fes apointemens aux dé-
pens du Gouvernement , & ne fe mêloit de
rien , que lors qu'il en étoit requis . Maist
quelque tems après , il fe fit des partis par-
mi la Milice pour l'élection d'un Dey. Il y
en avoit , qui par leur credit , & leur pou-
voir faifoient étrangler les Deys , les dépo
foient & en mettoient d'autres qui leur é-
toient dévouez . Mais Baba-Ali qui étoit Ba-
chaoux ayant été élû Dey en 1710. mal-
gré le Pacha, qui vouloit avoir trop de part à
l'autorité & aux affaires du Gouvernement ,
le fit arrêter & embarquer pour Conftanti-
nople fur un Bâtiment qui alloit au Royau-
me de Tunis 9 en le menaçant de le faire
mourir , s'il étoit affez hardi de revenir à A1-
ger pour y caufer du trouble. En même
tems ce politique Dey envoya une Ambafla-
de à la Porte avec des préfens pour les Vi-
zirs , pour les Sultanes & pour les grands
Officiers du Serrail. Il expofa fes griefs con-
tre le Pacha , & fit repréfenter au Grand Vi-
zir , que cet Officier méritoit la mort par
fon efprit de parti & de divifion ; que c'étoit
à la confidération du Grand Seigneur & à la
fienne qu'on ne l'avoit pas fait mourir , &
qu'on s'étoit contenté de le faire fortir du
Royaume ; mais que la fidéle Milice étoit
fi rebutée & fi outrée contre les Pachas , que
fi la même chofe arrivoit encore , on ne
pourroit la contenir ; qu'elle les maffacreroit,
ce que feroit un grand fcandale & un affront
irréparable aux fublimes commandemens de
la Porte. Il finit fes repréfentations en fandi
t,
"
DU ROYAUME D'ALGER.
53
fant , que , puifqu'un Pacha étoit inutile &
préjudiciable aux intérêts du Gouvernement ,
il convenoit mieux de n'en plus envoyer , &
d'honnorer le Dey du tître glorieux de Pacha ,
' ce qui fut accordé.
Depuis ce tems-là le Dey s'eft regardé &
a gouverné comme Souverain , allié feule-
ment de la Porte Ottomane , dont il ne re-
çoit aucun ordre , mais feulement des Capi-
gi-Bachis ou Envoyez extraordinaires , lorf-
qu'il s'agit de traiter quelque affaire. Le Gou-
vernement d'Alger ne les regarde pourtant
jamais de bon œil , parce qu'ils y font entre-
tenus à fes dépens & reçoivent des préfens
felon l'ufage , & qu'ils affectent un air de
grandeur qui femble reprocher à la Milice
d'Alger fa baffeffe & fa dépendance de la Por-
te auffi s'en débaraffe-t-on le plûtôt que
l'on peut , & on ne leur fait des honnête-
tez , qu'autant que la bienfeance & la poli-
tique le demandent.
CHAPITRE II.
Des Habitans du Royaume d'Alger. Des
Maures.
L'On peut compter fix fortes d'habitans
dans le Royaume d'Alger. Les Afri-
cains originaires du Païs , dont il y en a de
blancs & de mixtis. Les originaires font ordi-
nairement de couleur blanche , mais les Nu-
midiens en établiffant des Colonies dans les
Païs Septentrionaux d'Alger, y amenoient des
Negres & des Negreffes , avec lefquels ils
C 3. fai-
14 HISTOIRE
faifoient des alliances. Ils amenoient auffi
des Efclaves qu'ils faifoient fur leurs Voifins
Meridionaux de l'Afrique ; mais ces Negres
font à préfent en petit nombre , & il n'y a
que ceux qui font faits efclaves par les Con-
tributions, que le Bey du Midi exige ou prend
de force , lorsqu'il peut pénétrer dans les
deferts du Biledulgerid avec fes troupes . De
là viennent les differentes couleurs.
Les Maures du nom de Mauritanie , que
portoit autrefois ce Royaume. Il y a deux
fortes de Maures ceux de Ville & ceux de
campagne. Les premiers habitent les Villes
& les Villages , & font le commerce par
Iner & par terre. Ils exercent fous les ordres
du Dey d'Alger , des Beys , ou Agas des
Places , les Emplois pour ce qui regarde les
gens de leur Nation. Ils ont des métiers &
font les proprietaires des maifons & des biens
de campagne , qu'ils acquierent par leur ar-
gent. En un mot ce font les Bourgeois des
Villes de ce Royaume .
Les Maures de la campagne font des fa-
milles errantes fans patrimoine & fort pau-
vres , ne poffédant aucun bien immeuble. Ces
familles fe font tellement multipliées , qu'el-
les compofent des Nations ou Tribus , de
même que les Arabes, diftinguées par le nom
du Pais qu'elles habitent , ou quelquefois par
les noms des Chefs dont elles defcendent.
Chacune de ces Nations forme un Village
ambulant qu'ils nomment Adouar , compofé
de tentes comme un camp. Chacune de ces
tentes fert de logement à une famille ; & tout
cet Adouar eft gouverné par un Cheque ou
Chef,
DU ROYAUME D'ALGER. 55
Chef , qui eft le premier entre fes égaux ,
qui les gouverne en République & prend foin
du bien commun. Ce Chef eft ordinaire-
ment d'une race , qui tire , ou qui croit tirer
fon origine des anciens Rois ou Princes. Ces
Nations louent des habitans des Villes , des
terres pour les enfemencer & les cultiver . Ils
payent leurs loyers avec les mêmes chofes
qu'ils recueillent , grains , cire , fruits &c.
& viennent vendre tout le refte dans les Villes
voifines , dans le tems qui leur paroit le plus
favorable. Ils choififfent les endroits du ter
rein les plus commodes & les plus agréables,
& changent , quand il leur plaît , leur do-
micile , en tranfportant leurs Villages porta
tifs , lors qu'ils peuvent trouver un terrein
plus beau & meilleur felon les faifons , ou
le voisinage des troupes Turques , dont ils
s'éloignent le plus qu'ils peuvent. Chaque
Adouar paye la garame ou taille au Dey
d'Alger , proportionelement au nombre des
habitans & du Pais où ils demeurent. Le
Cheque répond pour tous , & tous folidaire
ment l'un pour l'autre.
Un Adouar forme un camp : les tentes
font de laine blanche , de couleur de brebis ,
ou noires & blanches , mais toutes en géne
ral font fort fales & fort puantes . La tente
du Cheque eft au milieu du camp , par di-
ftinction , & plus élevée que les autres . Les
Maures y vivent fort miférablement , & avec
une grande mal-propreté. Dans une tente il
y a quelquesfois deux ou trois familles ; fa-
voir pere, mere & enfans , qui font toûjours
en grand nombre , & les Brûs , jufqu'à ce
C. 4 qu'elles
RE
Ja HISTOI
qu'elles ayent des enfans. Alors le mari doit .
acquerir une tente pour loger fa famille , &
toutes les utencilles de ménage qui confiftent
en peu de chofe c'eft à quoi l'on penfe
quand la femme eft enceinte.. Il ne leur faut
qu'un moulin portatif fait de deux pierres ,
& une manivelle pour écrafer leurs grains.
Ils paîtriffent la farine avec de l'eau fans le
vain dans un pot de terre , & en forment de
petits pains ou gâteaux plats , qu'ils cuifent
fous les cendres, chaudes. Ils ont quelques
autres pots de terre , les uns pour cuire du
ris , & les autres pour faire des gâteaux avec
du lait. Ils ne boivent que de l'eau. Leur
regal, quand ils peuvent en avoir, eft de l'huile
& du vinaigre, dans lefquels ils trempent leur
pain. Ils mangent auffi quelquefois de la
viande, mais en des Fêtes extraordinaires ,
parce qu'ils en peuvent faire de l'argent. I
n'y a que des fruits , dont ils mangent beau-
coup. Dans la même tente , il y a des che-
yaux , des ânes , des vaches , des chevres , des
poules , des chiens & des chats. Ils ont foin
de ces animaux plus que d'eux- mêines , par-
ce que c'eft leur unique bien. Les chiens
gardent la barraque , en avertiffant des entre-
prifes des lyons , & donnant la chaffe aux
renards ; & les chats les garantiſſent des rats
& des ferpens , qui font en certains endroits
en très-grande quantité.
Les hommes ont pour tout habillement fur
leur corps une haïk , qui eft une pièce d'é-
toffe de laine blanche fort groffiere de quatre
ou cinq aunes dans laquelle ils s'entortil-
lent jufqu'à la tête. D'autres ne l'ont pas, fi
longue.
DU ROYAUME D'ALGER. $7
longue & s'entortillent la tête avec quelque
autre morceau de ce même drap ou autre
haillon. Le Cheque eft diftingué par l'ha-
billement. Il porte une chemife & un Abur-
nus ou Barnus , qui eft une cape de laine
blanche ou de couleur, d'une feule pièce, avec
une feule couture , qui les couvre jufqu'à
mi-jambe , & qui a un capuchon. Quelques
Maures des plus aifez ont auffi des capes
femblables , qu'ils confervent foigneufement.
C'eft ordinairement pour la vie , fi bien que
lorsqu'il plût pendant leur voyage , ils la
plient le plus proprement qu'ils peuvent , la
mettent fur une pierre , s'y affoient deffus &
attendent tous nuds que la pluye foit paffée ,
& que leur peau foit féchée pour remettre
leur cape , & continuer leur voyage.
Les femmes n'ont fur le corps qu'une pié-
ce de drap de laine, depuis le deffous des épau-
les jufqu'aux genoux . Elles ont leurs che-
veux treffez , & pour ornemens des dents de
poiffons , du corail , ou des perles de verre.
Leurs bracelets aux bras & aux jambes, font
de bois ou de corne. Leur beauté confifte
en des marques noires qu'on leur fait étant
jeunes , aux jouës , au front , au mento
aux bras , aux bouts des doigts & aux cuiffes,
avec la pointe d'une aiguille , & qu'on frotte
avec de la poudre d'un certain caillou noir
& bien broyé .
Leurs barraques font foutenues par deux
grands pieux , & forment une efpéce de pa-
villon. La porte eft formée
T avec des rameaux
d'arbres ; au milieu est une espéce de cour
quarrée , qui sépare l'apartement des Maures
C F de
É
OIR
8 H IST
+
de celui des bêtes . Ils couchent fur la terre,,
& n'ont deffous eux qu'une natte de fueilles
de palmier , qui leur fert de lit & de table.
Les hommes ont foin de cultiver la terre
& d'aller vendre les grains & les denrées ,
tant aux marchez des Villes qu'aux forains .
Ils ont quantité de ruches à miel , qui font
leur principal profit . Les femmes & les en-
fans ont foin de faire paître les beftiaux , &
du dedans de la barraque pour la nourriture
de la famille . Elles vont couper le bois à
brûler , chercher de l'eau , & s'occupent à
faire des vers à foye. On ne met point les
enfans dans les langes ; on les laiffe nuds
jufqu'à l'âge de 7. à 8. ans qu'on leur donne
quelques guenilles, plûtôt pour ornement que
pour couvrir leur nudité . On les fait cou-
cher fur de la paille , du foin ou des feuilles
d'arbres , & il n'eft pas étonnant de les voir
courir à l'âge de 5. à 6. mois . Tant qu'ils
têtent , les meres les portent , quand même
il y en auroit deux , dans une mandille der-
riere le dos , lorsqu'elles vont au travail foit
pour faire du bois ou travailler à la terre ;
dans le chemin & pendant l'ouvrage , elles
deur donnent le têton par-deffus l'épaule . Ils
font tous bazannez par l'ardeur du Soleil ,
forts , robuftes & endurcis à toutes les inju-
res de l'air. Leurs armes font l'azagaye , qui
eft une espéce de lance courte qu'ils portent
toûjours à la main , & un grand coutelas
dans un fourreau , qu'ils portent pendu au
bras derriere le coude . Ils font très -habiles
à manier un cheval , dont ils font tout ce
qu'ils veulent. Ils s'y tiennent de la meil-
leure
DU ROYAUME D'ALGER. 59
leure grace du monde , & ramaffent avec fa-
cilité , en courant à toute bride , ce qu'ils
veulent prendre à terre.
Lorsqu'ils fe vifitent , ils fe baifent à la
bouche , il n'y a qu'au Cheque & aux Mora-
bouts qu'ils baifent la main avec beaucoup de
refpect. Leurs converfations roulent ordi-
nairement fur la féconduité de leurs femmes,
de leurs filles , de leurs juments , de leurs
vaches & de leurs poules. Quoi qu'ils vivent
miférablement , ils font fiers & s'eftiment
heureux de ne pas vivre dans les Villes fer-
mées , & regardent les Maures qui y font
comme des efclaves & des gens vendus à
l'iniquité des Turcs.
Lorsqu'un Aga Turc ou Gouverneur de
la Ville de leur voifinage leur fait quelque
injuftice , ils lui déclarent la guerre. Alors
les habitans, de peur de manquer du néceffai-
re , ou d'être expofez à leurs courfes , fer-
vent de Mediateurs & font faire la Paix.
Lorsqu'un garçon veut fe marier , il va
demander au pere de la fille fur laquelle il a
jetté les yeux , de la lui accorder en maria-
ge. S'il y confent , il le reçoit avec diftin-
ction. Il lui exagere le mérite de fa fille , fa
vie laborieufe & la fécondité de fa mere , qui
fait préfumer qu'elle feta telle . Après la lui
avoir promife , il lui demande un certain
nombre de bœufs , de vaches , & autres bê-
tiaux pour recompenfe de la faveur qu'il lui
accorde. Quand ils font d'accord le garçon
ya raffembler fes troupeaux, & fes autres effets,
& fait tout conduire devant la barraque de
fon beaupere futur , qui à ce fignal déclare à
C 6 fa
60 HISTOIRE 1
fa fille fon mariage. Elle fe prépare alors à
recevoir l'époux. Les amies font conviées à
venir dans la barraque , & lorsque l'époux
eft à l'entrée 3 . on lui demande ce que l'é-
poufe lui coûte ? A quoi il répond. ordinai-
rement , qu'une femme fage & laborieuſe ne
coûte jamais cher. Après que l'époux &
l'époufe fe font félicitez , ils demeurent dans
la tente jufqu'à ce que toutes les filles de
l'Adouar foient arrivées. Etant venues el-
les font monter l'époufe fur un cheval de
fon mari, devant la tente ou barraque duquel
elle eft conduite par fes compagnes à pied ,
qui chantent & pouffent des cris de joye. A
fon arrivée les parentes de l'époux donnent
à l'épouſe un breuvage compofé de lait &
de miel , dans lequel elles mettent un mor-
cean de la tente. Tandis qu'elle boit , fes
compagnes chantent toutes enſemble avec de
grands cris , & leur fouhaittent que Dieu ré
pande fa benediction fur eux , qu'ils multi-
plient en enfans & en troupeaux , & que leur
tente foit toûjours pleine de lait. Cette cé
rémone finie , l'époufe met pied à terre à
l'entrée de la barraque , fes compagnes lui
préfentent un bâton qu'elle plante en terre,.
fi avant qu'elle peut & leur dit, que comme
le bâton ne peut fortir de là fans qu'on
l'en ôte , " de même elle ne quittera pas fon
mari, qu'il ne la chaffe. Dès que cette cé
rémonie eft finie , avant que d'entrer dans la
tente , on la met en poffeffion du troupeau
qu'elle va paître , pour lui faire connoître
qu'elle doit travailler au bien de la maifon.
Toutes ces cérémonies effentieles , felon leur
ufage
DU ROYAUME D'ALGER. 61
ufage étant faites , l'époufe revient à la ten-
te ou elle chante , danfe & fe rejouit avec
fes compagnes jufqu'au foir , qu'on la remet
à fon mari , & chacun fe retire.
Lorſque le mariage eft confommé, la fem-
me porte pendant un mois le vifage couvert
d'un voile , où il y a deux trous pour les
yeux , & ne fort point de la maiſon pendant
tout ce tems-là.
On marie les enfans fort jeunes parmi les
Maures . On marie les garçons quelque-
fois à l'âge de quatorze à quinze ans , & les
filles à l'âge de dix & même de huit ans .
On en a vû enfanter à onze , à dix & mê- .
me à neuf ans , fuivant le raport des gens
du Pars.
Tous les foirs les Chefs des tentes mon-
tent à cheval & s'affemblent en cercle dans
une prairie , comme lorfqu'un Major donne
l'ordre dans un camp ou dans une place de
guerre. Le Cheque de l'Adouar eft auffi à
cheval au milieu du cercle. L'on y propofe
toutes les affaires qui tendent au bien de la
Société, & l'on y délibere fur tout ce qui
fe doit faire le lendemain. S'il arrive quel-
que cas extraordinaire , on fait auffi à toute
heure & en tout tems une affemblée extraor-
dinaire de la maniére que je l'ai dit.
Les femmes n'ont jamais aucune part aux
affaires publiques. Les hommes ne leur en
parlent jamais & elles font fi bien accou-
tumées à n'en fçavoir rien , qu'elles n'efti-
meroient pas leurs propres maris , s'ils ne
gardoient pas le fecret là-deffus .
Toutes leurs fêtes & leurs cérémonies:
C. 7 font
62 HISTOIRE
font fort fimples , fans politique & fans dé-
guiſement.
Parmi les Maures , ou originaires du Royau-
me d'Alger , font confondus les defcendans
des premiers Africains qui occupoient le Païs
avant la conquête des Romains , & les def-
cendans des Peuples de toutes les autres Na-
tions qui l'ont conquis tour-à-tour , juſqu'à
ce que les Turcs s'en font entiérement ren-
dus les maîtres. On y comprend auffi tous
les Mahometans 2 qui ont été chaffez des
Provinces d'Espagne. Mais la plupart de
ceux-là reftent dans les Villes , où ils ont
acquis du bien par leur induftrie. Ce font
eux qui ont planté toutes les vignes , de-
friché & cultivé quantité de terres qu'ils ont
acquifes par leurs travaux , & qui fe font ad-
donnez au commerce des efclaves .
Ces Maures parlent un Arabe corrompu,
qui eft différent dans chaque contrée ; mais
ils contractent toûjours en bon Arabe. Leur
Réligion eft la Mahometane ; mais elle n'eft
pas connoiffable de la maniére qu'ils la pra-
tiquent. Ce n'eft qu'un affemblage de fuper-
ftitions caufées par l'ignorance, autorifée par
un long ufage , & par celle des Morabouts
qui s'en tiennent à ce qu'ils ont appris par
la coûtume , & qui ne fréquentent pas les
Villes où ils en pourroient trouver de plus-
éclairez qui les inftruiroient .
C'eft une opinion prefque generalement
reçûë parmi eux , que c'eft une œuvre bien
méritoire devant Dieu , de lui facrifier un
Chrêtien , & d'autres croyent qu'ils ne peu-
vent mériter tout le bonheur de la gloire
cé→
DU ROYAUME D'ALGER. 63
céleste , s'ils ne tuent pas un Chrêtien a-
vant que de mourir. Ceux qui foutiennent
cette opinion font partagez fur la maniére
dont il faut l'entendre. Les uns croyent
qu'il faut tuer un Chrêtien par le fort des
armes , & les autres qu'il fuffit de le tuer ,
quoi qu'il ne foit pas en état de fe défen-
dre. On raconte à ce fujet , qu'un jour Ha-
li Pegelini , Renegat Italien , General des
Galéres d'Alger, étant arrivé à la côte d'Al-
ger avec un Bâtiment Efpagnol qui avoit
bien combattu & d'où l'on tira beaucoup
de morts & de bleffez , il s'attroupa une
quantité de Maures , comme c'eft l'ordi-
naire , qui jettoient des cris de joye , & qui
obfervoient curieufement toutes chofes. Un
vieux Maure , fort fuperftitieux , fe jetta
aux pieds de ce General , & lui dit d'un
on fort fupliant : " Seigneur , vous étes bien.
99 heureux d'avoir tué tant de Chrêtiens &
99 d'avoir occafion d'en tuer tous les jours ;
99 & vous ferez bien glorieux dans le Royau-
" me de Dieu & fort agréable au Prophe-
" Pour moi , j'ai toujours vêcu en ob-
99 fervant religieufement la Loi , autant que
j'ai pû , & il ne me manque plus avant
99 mourir , que d'avoir le bonheur de facri-
" fier un Chrêtien au Dieu tout puiffant.
23 Puis que vous en avez tant vous pouvez
99 me rendre heureux en m'en abandonnant
un, tel que vous voudrez m'accorder pour
le tuer ". Hali qui n'étoit guéres Maho-
,, metan lui dit : je t'accorde ta demande
& en lui montrant un Eſpagnol jeune &
robuſte , il ajouta : va t'en dans le bois voi-
fin ,
64 HISTOIRE
fin , où je t'envoyerai le Chrêtien pour le
tuer 2 fi tu veux te fatisfaire. Le Mau-
re lui fit de grands remercimens , & s'en
alla cacher dans le bois. Hali apella l'ef-
clave , & l'aiant fait armer d'un fufil , d'un
fabre & d'un bâton, lui commanda d'aller
dans le bois , où il trouveroit un Maure à
qui il diroit , que le General fon maître
Fenvoyoit-là pour ce qu'il fçavoit ; & que
file Maure vouloit lui faire quelque tort ,
il falloit lui donner quelques coups de bâton
& faire femblant de le tuer. L'esclave o-
béït & fe rendit au bois , mais le Maure le
voyant venir armé prit la fuite & revint au-
près de Hali lui dire , que le Chrêtien étant
armé il ne pouvoit pas exécuter ce qu'il
fouhaitoit. Alors Hali lui dit, vieux Coquin
c'eft en tuant , comme moi , des Chrétiens
qui fe défendent , qu'on fait des actions a-
gréables à Dieu & à fon Prophéte , & non
pas en tuant des gens qui ne peuvent fe
défendre. Il renvoya ainfi le Maure tout
confus du mépris qu'on avoit fait de lui ,
après l'efpérance dont il s'étoit flatté.
Les Maures de la campagne font naturele
lement très-grands voleurs , de forte qu'on
ne peut fans efcorte traverfer les campagnes
un peu éloignées des Villes fans être volé.
Leur raifon eft que le Païs leur apartenant ,
& aiant été ufurpé fur eux par differentes Na-
tions , dont celle qui refte eft la plus forte ,
il leur eft permis de prendre tout ce qu'ils
peuvent trouver fans aucun fcrupule , puis
qu'on à la cruauté de les laiffer dans une af-
freufe indigence. Sur ce principe les enfans
font
DU ROYAUME D'ALGER. 65
font naturellement enclins au brigandage , &
à voler tout ce qui n'apartient pas à aucune
Nation des Maures. Ils ont en cela les
mêmes idées & le même prétexte que les
Juifs , qui à ce qu'on dit , ne croyent pas
faire une mauvaiſe action detromper & de vo-
ler les perfonnes d'une autre Religion que là
leur.
Ces Peuples , Nations 9 ou Tribus de
Maures , étoient autrefois diftinguées par
le nom des premiers Chefs qui étoient venus
de loin en Barbarie , pour y fonder des co-
lonies, & qui par leurs travaux s'étoient ac-
quis une portion du Pais qu'ils avoient peu-
plé. " Les Nations devenoient célébres &
riches , à mesure qu'elles étoient laborieufes
& appliquées à la culture de leurs terres.
& à faire multiplier leurs troupeaux .
Ils s'apelloient autrefois Bereberes , à cau-
fe que le Pais qu'ils venoient occuper étoit
defert. Les Africains prétendent que ceux
qui ont habité les premiers la Barbarie , étoient.
iffus de la Tribu des Sabéens qui vinrent s'y
établir , fous la conduite du Roi Melek Ifri-
qui. Cette Tribu s'étant multipliée fe par-
tagea en cinq autres , qui furent célébres fous
les noms de Zanhagiens , Muçamudins , Ze-
netes , Haoares & Gomeres d'où il fortit
600. familles qui formerent auffi des Tribus ,
la plupart fous les mêmes noms & diftin-
guées des premiéres , par le Païs qu'elles ha-
bitoient , & les autres fous des noms diffé-
rens. Ces Nations aiant eu des conteftations
enfemble , fe firent la guerre , les plus forts
refterent maîtres de la campagne & du plat:
Païs ,
66 HISTOIRE
Païs , & les autres fe retirerent dans les
montagnes & dans les terrains ingrats, où ils
bâtirent des maifons & defrichérent les ter-
res. Mais les Romains , les Grecs & autres
Peuples d'Europe s'étant rendus maîtres de
l'Afrique , toutes les Nations de Bereberes
Africains furent maffacrées , captives , affu-
jeties ou difperfées jufqu'au commence-
ment du VII. Siécle , que les Arabes Ma-
hometans fous le commandement d'Occuba.
ben Nazic, fous prétexte d'introduire la nou-
velle, Religion de Mahomet , vinrent en A-
frique , battirent & chafferent les Européens
& s'emparerent de la Barbarie . Les débris
des cinq races des Bereberes , dont nous a-
vons parlé fe trouverent libres , aiant aidé
aux Arabes Mahometans à chaffer les Peu-
ples étrangers. Mais comme les Bereberes.
n'étoient plus maîtres du Païs que les A-
rabes s'étoient partagez , & que la guerre &
la divifion regnoit parmi eux , il y eut vingt-
cinq Rois ou Cheques Bereberes & trente-
deux Familles ou Tribus des plus nobles ,
qui pafferent au commencement du VIII.
Siécle en Espagne , qui étoit fous la domi-
nation des Goths. Ce fut Muley Almoha-
bez , Roi de Maroc , qui avoit pris le titre
de Emir-Almuminin , ou Empereur des fidé-
les , qui convoqua cette armée pour éviter
la guerre entré tant des Rois ou Cheques Pré-
tendans , & nomma pour commander cette
grande entrepriſe qui réüffit fi bien , Muley
Alboaly fon fils, fous la conduite d'Abdera-
me Prince de fa race des plus vaillans de fon
tems .
Ainfi
DU ROYAUME D'ALGER. 67
Ainfi les Arabes Mahometans furent les
maîtres du Royaume d'Alger , jufqu'à ce
que les Turcs s'en emparerent. Il n'y eut
que ceux qui habitoient les montagnes du
Mont Atlas ou d'autres endroits peu acceffi-
bles , & qui étoient joints avec les anciens
Bereberes qui s'étoient retirez depuis long-
tems , qui ne furent pas dépouillez par les
Turcs. Ceux des plaines furent fubjuguez ,
reduits à la fervitude , fans bien , errans &
vagabonds & contraints dans la fuite de louër
les terres qu'ils poffédoient auparavant , pour
y demeurer fous des tentes & y vivre en les
cultivant ; & ce font ceux que l'on appelle
Maures.
On ne voit prefque dans les Villes que
les Maures , qui ont été chaffez d'Eſpagne.
Ils s'y font établis en faifant la cour aux
Puiffances Turques , fe font adonnez à des
· mêtiers & au commerce , ont pris les fermes
des droits & des Tailles , & ont fait la cour-
fe & le trafic des efclaves. Mais ceux-ci font
fouverainement méprifez par les Maures de
la campagne ; c'eft pourquoi ces derniers fe
piquent qu'on les apelle Bereberes..
Parmi les Maures qui demeurent dans les
Villes il y en a de fort riches , & qui font
un grand commerce tant en Marchandifes
qu'en efclaves , comme nous avons déja dit .
Ce font ordinairement ceux qui ont été chaf-
fez d'Espagne , ou les defcendans des Rene-
gats Chrêtiens , lefquels ont beaucoup plus.
d'induftrie que les autres naturels du Païs.
Ceux qui ont du bien vont fort propre-
ment habillez , mais ils ne peuvent pas l'être
comme
68 HISTOIRE
comme les Turcs. Il y a une différence de
façon au haut du devant des veftes & aux
Babouches , de même qu'aux Turbans , lors
qu'ils en portent , ce qui n'arrive guéres.
Outre cela leurs Aburnus ou Barnus font de
laine blanche , & les Turcs les portent or-
dinairement de foye noire , mais ils en ont
rarement.
CHAPITRE III.
Des Arabes du Royaume d'Alger.
LEs Arabes font des Peuples , Nations ,
ou Tribus defcendans des anciens Ara-
bes Mahometans , qui conquirent l'Afrique ,
& qui aiant été depoffédez par les Turcs ,
de leurs Souverainetez dans le Royaume
d'Alger , fe retirerent dans les montagnes
ou deferts avec leurs troupeaux & leurs au-
tres effets. Ils y ont maintenu leur liberté ,
& fe font faits un domaine d'un Païs qu'ils
ont cultivé avec beaucoup de peine & de foin.
Ils fe font toûjours piquez de ne pas mêler
leur fang avec celui des autres Peuples , &
ils s'eftiment les plus nobles de tous ceux de
l'Afrique. Il y en eut qui refterent dans les
Villes , pour ne pas quitter leurs maifons &
leurs terres ; les premiers ont un grand mé-
pris pour eux & les apellent Hadares ou
Courtifans ; & comme les derniers fe font
Alliez avec les Etrangers , ils font tous répu-
tez Maures.
Bien de perfonnes ne font aucune différen-
ce entre les Turcs , Maures & Arabes du
Royau
DU ROYAUME D'ALGER. 69
Royaume d'Alger. Il y a même plufieurs
Auteurs qui confondent les Arabes avec les
Maures , pour n'avoir pas affez approfondi
le fujet dont ils traitent, & ce n'eft que par de
bonnes inftructions que l'on prend dans le
Païs même , qu'on peut débrouiller ce que
les anciens ont confondu. Les Turcs mê-
me qui font à Alger confondent les Arabes
& les Maures de la campagne , & les apel-
lent tous Maures.
Lors que les Turcs fe furent rendus maî-
tres du Royaume d'Alger , n'aiant pas enco-
re une exacte connoiffance de l'intérieur du
Païs, les Arabes qui occupoient les montagnes
& les deferts s'étoient emparez des paffages des
Royaumes de Fez & de Tunis , ce qui obli-
geoit les trois Puiffances voilines de traiter
avec eux pour avoir ces paffages libres.
Les Turcs aiant enfuite reconnu le fort &
le foible du Païs , éleverent des Fortifica-
tions aux endroits néceffaires , & fe rendi-
rent redoutables par les armes à feu dont
les Arabes font dépourvus . Ils augmente-
rent leurs troupes , & devinrent puiflans par
l'induftrié des Maures & des Juifs chaffez d'Ef
pagne. Ils contraignirent enfin quelques-
unes de ces Nations Arabes à leur payer el-
les-mêmes un tribut annuel , & les autres à
refter tranquilles & cachées dans leurs habi-
tations peu acceffibles. C'eft pourquoi lorf-
que la faifon approche , que les trois armées
d'Alger vont en campagne , ceux qui habi-
tent les forêts & les deferts " enterrent leurs
grains & les effets qui ne font pas portatifs,
dans de grands fouterains qu'ils ont à cet ef-
fet ,
70 HISTOIRE
fet , & errent avec deurs troupeaux jufqu'à
ce que les troupes fe foient retirées. C'eſt
ce qui oblige à préfent les Turcs de porter
pour les troupes des provifions d'huile , de
boeufs & de moutons , que les Arabes & les
Maures font pourtant obligez de fournir.
Mais lorsque les Arabes font furpris par les
troupes , elles en exigent un double tribut.
Les Arabes habitent le Mont Atlas , &
ceux qui errent dans les deferts près du Royau-
me de Tunis , font la plûpart affez riches par
le commerce qu'ils font avec les Royaumes
de Tunis & de Fez. Ils vivent avec diſtin-
tion. Ils ont de belles tentes , des habits
fort propres , de très-beaux chevaux & en
quantité. Ils s'apliquent principalement à l'a-
griculture , à la chaffe des bêtes féroces , à l'A-
ftronomie , & à la Poëfie. Leurs vers qu'ils
mettent en chanfons expriment toûjours
leurs amours , leurs chaffes ou leurs com-
bats d'une maniére pompeufe. Les Poëtes y
font toûjours affez bien récompenfez de leurs
Princes ou Cheques , & diftinguez par des
marques d'honneur. Ils font polis entr'eux
& grands faifeurs de complimens , mais d'u-
ne fierté fauvage à l'égard des étrangers , par-
ce qu'ils mépriſent toutes les Nations diffé-
rentes , par le mépris qu'ils font de toute
autre que la leur.
Ils portent des chemifes de Gaze fine , des
caleçons , des veftes & par deffus un Abur-
nus ou Barnus de couleur rouge ou blue, des
treffes de foye à la coûture qui eft par devant,
& une grande houpe de laine ou de foye au
bout du capuchon. Ils en ont auffi avec
des
DU ROYAUME D'ALGER. 71
des treffes d'or , des agraffes de foye , d'ar-
gent ou d'or & les houpes de même. Ils
font extraordinairement adroits à la lance &
au javelot , par l'exercice continuel qu'ils en
font contre les bêtes féroces.
Lorfqu'ils ont la guerre avec leurs voifins,
ils menent au camp avec eux leurs femmes
& leurs enfans " afin que leur préfence &
la honte de les perdre & les voir emmenez
captifs , les anime à bien faire leur devoir.
Les femmes des principaux font habillées
fort noblement. Elles portent des chemifes
de Gaze fort fine , des caleçons comme les
hommes & une efpéce de vefte d'étofte de
foye. Elles ont par deffus une longue robe
de couleur qui va à mi-jambe avec des man-
ches extrêmement larges. Lorfqu'elles doi-
vent paroître en habits de cérémonie , elles
mettent fur leurs épaules un long manteau
de couleur ordinairement rouge ou bleue
dont elles attachent les deux bouts fur les
épaules avec des boucles d'argent . Elles por-
tent de grandes boucles d'argent aux oreilles;
elles en ont de même aux doigts , aux bras
& au bas de la jambe.
Celles qui ne font pas diftinguées portent
des habillemens à peu près de même , mais
ils font de laine, au lieu que les autres font
de foye.
Leurs cheveux font treffez & entrelaffez.
avec des tours d'ambre ou de corail. Elles
ont auffi au col quantité des mêmes tours ,
qui leur pendent jufqu'au fein. Lorfqu'elles
fortent, elles ont une efpéce de mafque, qu'el-
les mettent lorfqu'elles rencontrent des hom-
mes.
7.2 HISTOIRE #
mes. Mais s'ils font de leurs Parens ou Al-
liez , elles l'ôtent & ne le remettent point par
politeffe tant qu'ils font préfens.
Le fard eft affez en ufage parmi les filles.
Elles le font avec des couleurs qu'elles pré-
parent elles-mêmes , & s'en mettent au vifa-
ge , au fein & au bout des doigts . Elles fe
teignent les paupiéres & les fourcils , fe font
de petites taches rondes fur les joues ou des
triangles . Elles y deffignent même des fleurs
ou des feuilles de laurier , de myrthe , ou au-
tres chofes femblables , ce qui paffe pour un
ornement propre à relever la beauté.
Ces Nations fe piquent de parler l'Arabe
dans fa plus grande pureté , & fe vantent auffi
de fuivre de même la Religion de Mahomed,
mais on remarque pourtant que les Mora-
bouts les jettent dans de grandes fuperftitions.
Les Princes ou Cheques de ces Arabes
prennent eux-mêmes foin de leurs troupeaux.
Lorfqu'ils les laiffent paître ou qu'ils les
conduifent 22 ils s'occupent à faire des vers
& des chanfons fur les douceurs de la vie
champêtre & libre , dont ils font des para->
lelles avec celle des anciens Patriarches
grands amis de Dieu . Ils font des recueils
de ces ouvrages, & s'en fervent dans les éco-
les pour l'inftruction des enfans.
Ils vivent fort fobrement des légumes , des
fruits de leur terre , du lait , du miel & des
agneaux de leurs troupeaux. Ils font eux-
mêmes leurs tentes , qui font fort propres ,
& de belles nates des feuilles de Palmier qui
leur fervent de tapis de pied.
Les Bereberes qui habitent le Païs de La-
bez
DU ROYAUME D'ALGER. 73
bez en font de très-belles avec des joncs peints
de différentes couleurs.
Les Arabes font fort curieux en chevaux.
Ils ont fans doute les meilleurs qu'on puiffe
trouver, tant pour la legereté que pour la beau-
té , & il n'y a point de Peuple auffi habile
à les dompter & à s'en fervir. C'est une paf-
fion que les enfans ont en naiffant ; & lorf-
que les Spahis Turcs rencontrent dans leur
route quelques Arabes montez " ils ne font
pas de façon de troquer leurs chevaux avec
eux , s'ils peuvent attraper ces Arabes qui s'en
méfient , & qui fe tirent fouvent d'affaires par la
legereté de leurs montures. Ce font eux qui
ont ces beaux chevaux qu'on apelle chevaux
d'Arabie , qui proviennent de chevaux fauva-
ges , dont les Arabes en dompterent les pre-
miers un grand nombre , & les amenerent en
Afrique , où ils en firent des haras . C'eſt-
là le fentiment de ces Peuples , & tous les
Hiftoriens en font foi , comme le rapporte
Jean Leon l'Africain .
Il y a dans les forêts des deferts que les
Arabes habitent , des chevaux & des ânes fan-
vages , mais ils ne les peuvent prendre que
dans des piéges , rien n'étant égal à l'agilité
de ces animaux. Ils les tuent lorfqu'ils font
embaraffez & en mangent la chair , qu'ils'
eftiment très-délicate fur tout celle des ânes .
Il y a dans ces forêts des Lyons , des Leo-
pards , des Tigres , des Ours , des Aufiraches ,
de Porc-epics , des Sangliers , des Cerfs , des
Cameleons , des Elais , des Chevres au
Mufc , des Civettes , des Gazelies , des Vaches
fauvages faites tout autrement que les privées,
D d.s
74 HISTOIRE
des Chats qu'ils apellent Garde- Lions , parce
que , difent-ils , ils font la garde hors de l'an-
tre & la découverte de la proye , en avertif
fent le Lyon, & ne mangent qu'après qu'il en
eft raffaffié. On y trouve plufieurs autres a-
nimaux fur lefquels les Hiftoriens Africains fe
font fort étendus. Dapper en parle ample-
ment dans fa Defcription de l'Afrique , &
nous y renvoyons nos Lecteurs.
CHAPITRE IV.
1
Des Juifs du Royaume d'Alger.
LEs Juifs font en très-grand nombre à
Alger. Il y en a , felon Grammaye des
defcendans de ceux qui fe refugierent en A-
frique après la deftruction de Jerufalem par
Vefpafien , ou qui abandonnerent la Judée
-
pendant les perfécutions qu'ils eurent à ef-
fuyer de la part des Romains , des Perfans .
des Sarrazins & des Chrêtiens. Mais le plus
grand nombre vient de ceux qui ont été chaf-
dez de l'Europe , de l'Italie en 1342. des
Païs-Bas en 1350. de France en 1403. de
J'Angleterre en 1422. & d'Eſpagne en 1462.
Chaque Nation a fes Tribus & fes Syna-
gogues. Ils font réputez Maures reduits
dans une grande pauvreté , & dans la fervi-
tude , méprifez & maltraitez de tous les au-
tres Peuples. Dans chaque Ville , ils ont
-
- des Juges de leur Nation pour leurs affaires
particuliéres & de peu de conféquence. Mais
lorfque les parties ne font pas contentes des
décifions de leur Juge , elles portent leurs
caufes
DU ROYAUME D'ALGER.. 75
caufes devant la Juftice Turque , qui décide
fouverainement & fait exécuter les Jugemens.
Le fupplice ordinaire des Juifs , lorsqu'ils
font condannez à mort eſt le feu , pour met
tre un différence entre les Turcs,les Maures &
les Chrêtiens & eux,par un genre de châtiment
particulier à la Nation Juive. Ils y font con-
damnez fur le moindre préjugé ou foupçon ,
qu'ils ont agi contre l'intérêt du Gouverne
ment. Ils font auffi brûlez , lorfqu'ils font
jugez avoir fait une banqueroute frauduleuſe ,
qui eft regardée telle lorfqu'ils ont négocié
par fpéculation , & entrepris au delà de leurs
forces , & qu'ils fe trouvent hors d'état de
payer entiérement leurs créanciers , lorfqu'ils
font Mahometans fur tout ; car lorfqu'ils font
Juifs , on en laiffe l'accommodement à leurs
Rabbins ou Juges .
Ils font obligez d'être habillez de noir de-
puis les pieds jufqu'à la tête, pour les diftin-
guer par une couleur que les Turcs mépri-
fent. Ils portent une robbe longue à mi-jam-
be & un turban noir , ou tout au plus autour
de leur bonnet noir un turban d'une couleur
obfcure rayée.
C'eſt un ufage de ne recevoir aucun Juif
dans la Religion Mahometane , qu'il ne fe
foit fait Chrêtien , pour fuivre l'ordre des
Religions. Mais on paffe à préfent legére-
ment là-deffus , car il fuffit qu'ils ayent man-
gé publiquement de la chair de Cochon ou
de Sanglier , ou fait quelque acte ſemblable,
pour être réputez Chrêtiens.
Ils ne peuvent fortir du Royaume qu'ils
n'aient donné caution pécuniaire de leur re-
D 2 tour,
1
76 HISTOIRE
tour , aucun ne voulant courir le rifque d'ê-
tre brûlé fur la foi d'autrui.
Il y a dans toutes les Villes du Royaume
d'Alger des Juifs d'Italie , qu'on apelle Juifs
Francs , & particuliérement ceux de Livour-
ne. Ils font le principal Commerce de ce
Royaume , tant en Marchandiſes que pour
Je rachat des efclaves , où ils font valoir leur
induſtrie ou leur friponnerie , comme il fera
dit en parlant du rachat des efclaves. Ceux-
là font libres & confidérez comme Marchands
étrangers , fujets des Princes des Lieux d'où
ils font originaires , ou des Villes où ils ont
été domiciliez. Ils peuvent s'en aller quand
ils veulent , pourvû qu'ils ne laiffent aucune
dette , de même que les autres étrangers
Turcs , Maures & Chrêtiens. Ce font les
Juifs de Livourne qui ordinairement , de fo-
ciété avec les principaux Juifs de la Ville
d'Alger , prennent les fermes de l'huile , de
la cire & autres femblables , ou ils font des
profits confidérables. Les Mahometans re-
gardent les fermiers & les traitans , comme
autrefois on regardoit les Publicains , & ne
veulent point entrer dans ces fortes d'affaires.
Ces Juifs étrangers fe mettent en arrivant
fous la Protection du Conful de France ; &
lorfqu'ils ont quelque chofe à démêler avec
les François ou entr'eux , ils portent leur
caufe devant le Conful. Ses Jugemens font
exécutez, & on lui renvoye les parties lorf-
qu'elles s'addreffent à la Juftice Turque ; le
Conful de France y étant le Protecteur & le
Juge de toute les Nations étrangeres qui n'y
ont point de Coniul. Mais il dépend de ces
étran-
DU ROYAUME D'ALGER. 77
étrangers d'aller en premierr lieu devant le
Dey , qui felon les cas en décide , ou les ren-
voye au Conful pour en décider.
Les Juifs Maures ont un quartier affigné
pour leur demeure , & il ne leur eft pas
permis de fe mêler parmi les Mahometans ,
comme il eft libre aux autres Nations. Mais
les Juifs Européens peuvent fe loger où ils
veulent : auffi fe diftinguent-ils des autres ,
& ne demeurent-ils jamais dans leur quartier.
Il leur eft auffi permis d'aller habillez à leur
maniére , & on les nomme ordinairement les
Juifs Francs. Le Peuple les apelle commu-
nement les Juifs Chrétiens > à caufe de la
conformité de leurs habits.
Les femmes Juives vont habillées comme
les femmes Maures des Villes , & auffi pro-
prement qu'elles veulent. Mais elles doi-
vent aller à vifage découvert pour les diftin-
guer des Mahometanes , dont on ne voit que
les yeux comme il fera expliqué dans la fuite.
CHAPITRE V.
Des Turcs du Royaume d'Alger.
Es Turcs qui font dans le Royaume d'Al-
ger en font les maîtres & les Souverains,
fous un Chef qu'ils appellent Dey , ou Roi.
Ils compofent une Milice de 12000. hom-
mes , tant infanterie que cavalerie , qui for-
ment une République. Ils font tous habiles
à fuccéder au Deylik ou Gouvernement "
lorfque leurs fervices ou leurs bonnes quali-
tez les en font juger dignes , ou qu'ils ont
D 3 le
IRE
78 HISTO
le parti le plus fort de leur côté , comme il
arrive dans tous les Gouvernemens Répu-
blicains.
Les Turcs , qui font tous foldats , puffe-
dent les dignitez & les emplois du [Link],
par rang & par ancienneté. Ils gouvernent.
despotiquement ce grand Royaume , à peu
près comme les Nobles des Républiques d'I-
talie , ou comme les Chevaliers de Malte.
Ils font tous réputez nobles , hauts & puif-
fants Seigneurs , quand même ils n'auroient.
ni biens ni naiffance. Le tître de foldat leur
fuffit & il renferme une portion du Gouver-
nement , la grandeur , la nobleffe & la bra-
voure. Ils traitent les originaires du Païs &
les habitans du Royaume avec tant de hauteur,
de mépris & de cruauté , que ces Peuples.
font plûtôt des vils efclaves que des fujets.
Les Turcs au contraire font regardez par eux
avec tant de refpect & de crainte , qu'un feul
fait trembler une Ville peuplée de Maures..
Il est étonnant & il paroît prefque impoffible,
qu'y aiant dans ce Pais plus de 200. Maures
ou Arabes pour un Turc, ils ayent fubi la
domination & le joug d'une poignée de Le-
vantins , & qu'ils ne puiffent faire aucune ef-
fort pour le fecouër.
Les Chrêtiens Renegats ont les mêmes
priviléges que les Turcs , & font réputez tels.
Dès qu'ils ont embraffé la Religion Maho-
metane , ils font reçus à la paye & peuvent
parvenir à toutes les dignitez , même au Dey-
lik , pourvû que les uns & les autres n'épou-
fent pas de femmes Arabes ou Maures. Dans
ce cas , ils ne parviennent jamais à de gran-
des
DU ROYAUME D'ALGER. 79
des Dignitez , & les enfans qui viennent du
mariage d'un Turc & d'une femme Maure
ne font point réputez Turcs & on les apelle
Coulolis. Ils font reçûs à la paye de foldat ,
mais ils ne parviennent jamais aux Charges
du Gouvernement. Ils font même peu efti-
mez , quelque mérite qu'ils ayent , à caufe
que le fang Turc eft mêlé avec le fang
Maure.
Il n'y a point de femmes Turques dans le
Royaume d'Alger. Elles ont en abomina-
tions les Turcs qui y dominent , parce qu'ils
font le mêtier de Corfaires & d'écumeurs de
Mer qui eft en horreur parmi les Turcs du
Levant , lefquels regardent les Gouverne-
mens de Barbarie comme des receptacles de
voleurs & de brigands. En effet tous les
Turcs qui y paffent pour s'enrôler dans la
Milice , font des miférables ou des profcripts .
Voici un exemple qui confirme ce que j'a-
vance. Deux Dames Turques , qui pafloient
de Marſeille en Levant fur une Barque Fran-
çoiſe furent obligées de relâcher à Alger.
Pendant le tems que la Barque refta dans lePort,
ces Dames fe refugierent au Palais du Conful
de France. Quelque inftance que leur fit
Affan Dey, d'accepter un Palais apartenant
au Deylik, elles le refuferent , & ne voulu
rent avoir aucune communication avec les
Turcs d'Alger. On s'étendra davantage fur-
cette matiére , en parlant des forces du Gou-
vernement & des priviléges de la Milice.
Comme les Turcs n'aiment pas la conti-
nence , les plus vertueux ou ceux que leur
rang ou leur âge oblige de paroître tels , é-
D4
pouſent
80 HISTOIRE
poufent des efclaves Chrêtiennes, qui ordinai-
rement à la fuite du tems deviennent Maho-
metanes. Les enfans qui en proviennent font
réputez véritables Turcs , & en ont tous les
priviléges. Les autres moins fcrupuleux ont
des concubines du Païs, dont les enfans font ré-
putez Maures , & ne font point admis à la
Milice.
La Sodomie eft fort en ufage , & impunie
parmi les Turcs d'Alger. Les Deys , les
Beys & les Principaux en donnent l'exemple,
fur tout depuis qu'ils ont reconnu par l'ex-
périence de leurs Prédéceffeurs , que leurs fem-
mes ou leurs maîtreffes caufoient le plus fou-
vent leur perte. Ils ont à préfent à leur pla-
ce de jeunes & beaux efclaves. En 1710.
il arriva fur ce fujet une avanture tragique
& fort touchante. Un jeune Portugais d'en-
viron 18. ans , efclave d'un Turc qui l'ai-
moit paffionnement , après avoir refifté plu-
fieurs fois aux follicitations & aux efforts de
ce maître brutal , en parla dans la confeffion
au Pere Adminiftrateur de l'Hôpital d'Efpa-
gne & lui demanda fon confeil dans un cas
fi preffant. Le Prêtre lui ordonna de conti-
nuer à réfifter de toutes fes forces , & de
mourir plutôt que de laiffer commettre en fa
perfonne ce péché qui attira autrefois le feu
du Ciel fur Sodome. Le jeune Portugais lui
promit d'être ferme dans la réfolution qu'il
avoit prife , de réſiſter à quelque prix que ce
fût . Son maître voyant que fes careffes &
toutes les voyes de douceur étoient inutiles
en vint à la force ouverte , & le faifit d'une
maniére à ne pouvoir plus fe défendre. Cet
efclave
DU ROYAUME D'ALGER. 81
efclave arracha un coûteau que fon maître
avoit à la ceinture , & le lui enfonçant dans
le corps , le mit hors d'état de fatisfaire fa
paffion. Comme c'eft un crime digne de
mort pour toute forte de Nations , & fur-
tout pour les efclaves à l'égard de leurs maî-
tres de porter la main fur un Turc , & par-
ticuliérement de le bleffer , le Portugais fut
condamné à être traîné fur le pavé par tou-
te la Ville , attaché par les pieds à la queue
d'un cheval. Tous les Miniftres Etrangers
s'employerent inutilement, & offrirent beau-
coup d'argent pour lui fauver la vie. Tou-
te la grace qu'on offrit , ce fut d'avoir deux
témoins qui déclaraffent , que cet efclave a-
voit deffein de fe faire Mahometan avant que
de commettre cette action , & qu'il ratifiât
publiquement ce témoignage en embraflaut
le Mahometiſme. Mais le jeune efclave é-
tant exhorté par tous les Chrêtiens de préfe-
rer la mort , il la reçut avec une confiance
heroïque & digne de la plus grande admira-
tion. Le Pere Adminiftrateur de l'Hôpital
d'Efpagne le conduifit pendant tout fon fup-
plice en l'exhortant , le confolant & en lui
repréfentant la gloire de Dieu dont il alloit
jouir. Le fpectacle étoit d'autant plus tou-
chant , que les habitans & fur tout les fem-
mes animées d'une compreffion naturelle à
la vuë de ce jeune homme , jettoient des cris
épouvantables & l'exhortoient à fe faire Ma-
hometan , jufqu'à ce qu'il perdit la vie avec
la même fermeté qu'il l'avoit méprifée.
Les jeunes efclaves font tous fujets à pa-
reille tentation, & l'on verroit une infinité de
D. 5 mat .
82 HISTOIRÊ
martyres , s'ils fuivoient l'exemple du jeune
Portugals qui n'a point eu d imitateur.
Les Turcs d'Alger font habillez fort mo--
deftement , & font diftinguez des Maures par
plufieurs endroits de leur habillement. Le
Dey & les Principaux portent une chemiſe de
Gaze , dont les manches font extrêmement
larges ; une culote de drap fin auffi large, ou
de cotton fin blanc ou de couleur , pendant
les grandes chaleurs , qui fe ferme avec un
cordon de foye au moyen d'une gaine , le
bas eft fort étroit & va au gras de jambe.
Ils ont une chemife fans manches de drap
ou d'étoffe de foye avec de fort petits bou-
tons , & par deffus une vefte de drap de cou-
leur, qui va jufques aux chevilles avec de
fort petits boutons d'argent fondu , ou de foye,
argent oulor, avec une treffe d'argent , d'or
ou de foye autour du col & tout le long de
la vefte , avec des treffes de même qui for-
ment les boutonnieres. Leurs manches é-
troites , comme celles de nos veſtes , ferment
avec des boutonnieres & des boutons commne
le devant , mais fort ouvertes pour les re-
trouffer pendant les chaleurs. Ils ont de pe-
tites poches en dedans & à chaque côté de cet-
te vefte fur le fein , où ils tiennent leurs
montres , leurs papiers & autres chofes fem-
blables. Une ceinture de foye leur fait plu-
fieurs tours fur les hanches. Ils y paffent un
ou plufieurs coûteaux , dont les manches font
d'Agathe , de quelque autre pierre précieuſe
ou garnis & travaillez en argent. Ils ont par
deffus tout une robbe auffi longue que la
vefte , qu'ils apellent Caffetan. Il en por-
toient
DU ROYAUME D'ALGER. 83
toient autrefois d'étoffes d'or , d'argent ou de
foye; mais à préfent leurs plus beaux font
de drap fin de couleur verte , bleuë , jaune ,
rouge ou gris clair. Ils rejettent toute autre
couleur. Ces Caffetans ont les manches larges
& jufqu'au coude , & font ornez de chaque
côté d'agraffes ou broderies d'or & d'argent.
Ils ne portent point de bas , à moins que leurs
infirmitez le demandent , étant honteux à un
Turc de la Milice d'en avoir. Ils ont de pe-
tites pantoufles pointues de marroquin jaune
ou rouge , fans talons avec un petit fer à che-
val à la place du talon. Il les laiffent à la
porte , lors qu'ils entrent dans les apparte-
mens. Leur turban eft très différent de ceux
des Levantins. Ils ont une petite calote fine
de laine rouge & entortillent autour fort a-
droitement une piéce de mouffeline de quel-
ques aunes de long , qu'on appelle tulbend ,
d'où vient le mot de turban. Tout le mon-
de convient , que cette maniére de turban eſt
la plus agréable & d'un meilleur goût que les
turbans des Turcs du Levant , qui ont une
toque large , platte au deffus , piquée ou ma- ?
telaífée , avec un tour d'une largeur éton
nante.
Les Turcs âgez ou dans les Charges du
Gouvernement portent la barbe entiere , cou
pée en pointe. Ils fe font rafer le poil qui
eft fur les joues pour la rendre plus regulié-
re , & la tête à caufe que le turban les é-
chauffe affez. Ce feroit une folie aux gens
âgez , ou aiant un caractere , de n'en point
porter.
Les jeunes Turcs ne portent ni barbe , ni
D 6 turban,
84 HISTOIRE
turban , mais feulement une moustache , dont
ils ont beaucoup de foin , & un petit bonnet ou
calotte de laine fort fine. Il y en a plu-
fieurs , &principalement ceux qui vont en mer,
qui ne portent pour tout habillement qu'une
grande culotte de cotton ou d'étoffe de lai-
ne, une vefte fort courte, une ceinture entor-
tillée fur les hanches & un petit caban qu'ils
apellent capotin , qui ne va que jufqu'au def-
fous de la ceinture des culottes .
Quelques jeunes Turcs , Arabes & Mau-
res laiffent un toupet de cheveux longs der-
riere leur tête. Plufieurs Auteurs ont écrit ,
fuivant l'opinion vulgaire des Chrêtiens , que
les Mahometans s'imaginent que Maho-
med les doit prendre par ce toupet pour les
mener en Paradis ; mais je puis affûrer
qu'aucun ne m'a parû de cette opinion.
Ceux à qui j'en ai parlé m'ont dit , que la
jeuneffe laiffoit ce toupet par fantaiſie , ou
plûtôt pour faire voir la couleur de leurs
cheveux , ou qu'ils ne font point chauves .
Les femmes qui habitent les Villes vont
habillées à peu près comme les hommes.
Leurs caleçons vont jufqu'à la cheville ; les
uncs portent des bas ou bottines de cuir &
des pantoufles, & la plûpart ne portent que
les pantoufles fans bas. Les veftes & les
caffetans de celles qui ont du bien , font d'é-
toffes de foye , d'or ou d'argent avec des
treffes de même. Elles portent leurs che-
veux treffez , entrelaffez de perles , de dia-
mans , de turquoifes , d'émeraudes ou d'au-
tres pierres précieufes. Elles ont des pen-
dans d'oreille , des colliers qui font quelque-
fois
DU ROYAUME D'ALGER. 85
fois cinq ou fix tours , & qui pendent fur la
gorge, des bracelets & des bagues fuivant
leur opulence. Les pauvres portent à la
place des pierreries, du corail, de l'ambre jau-
ne , des bracelets & des bagues d'argent.
Lorsqu'elles fortent , elles fe couvrent le vi-
fage d'un mouchoir blanc , depuis le menton
jufqu'au deffous des yeux , & s'envelopent
tout le corps depuis la tête jufqu'aux pieds ,
d'une pièce d'étamine blanche fort fine &
fort claire , à travers de laquelle , lorsqu'on
y fait attention on voit les cheveux , les
bijoux & quelque chofe des habits ; mais on
ne fauroit les reconnoître n'ayant rien de dé-
couvert que les yeux.
Les petits enfans des perfonnes riches ont
des bonnets ou calotes d'étoffe picquées, gar-
nies de fultanins d'or coufus tout autour. It
y en a qui en font tous remplis. C'eſt là une
grande diftinction ; mais à mesure que les
peres ou meres ont befoin d'argent , ils de-
garniffent les bonnets , en attendant qu'ils
ayent d'autres fultanins pour les remplacer .
CHAPITRE. VI .
Des Chrétiens du Royaume d'Alger..
Es Chrêtiens qui font dans le Royaume
LE
d'Alger , fi on en excepte les efclaves ,
font en fort petit nombre. Le Commerce y
eft fort petit , & d'ailleurs les Juifs originai-
res , qui font en grand nombre dans ce Païs,
ne laiffent échaper aucune occafion où il y
a quelque chofe à gagner.
D 7 Les
86 HISTOIR´E
Les efclaves font un corps confidérable .
Ils feroient fans doute affez forts pour s'em--
parer des principales Villes , s'ils pouvoient
bien s'entendre enfemble , & s'ils n'étoient
épouvantez par la féverité des châtimens
deftinez à ceux qui font convaincus de re-
volte.
Il n'y a point de domeftiques libres . De-
puis la Maifon du Roi jufques dans celle du
dernier des habitans , pour pauvre qu'il foit ,
il y a des efclaves Chrêtiens pour s'en faire
fervir. C'eſt d'ailleurs leur principal Commer-
ce, & ils y gagnent toûjours , fur tout lors-
que les efclaves ont dequoi fe racheter , ou
que les redemptions vont à Alger pour em
ployer les deniers des charitez publiques.
Les Maîtres qui ont beaucoup d'efclaves ,
les louent aux Armateurs des Corfaires pour
travailler aux armemens ou pour aller en
mer. Ils les loüent auffi aux étrangers qui
font établis dans les Villes , pour s'en fer-
vir dans leurs maifons ' comme de domeſti-
ques.
Il eft permis aux perfonnes de toute Na-
tion d'y acheter des efclaves Chrêtiens ; mais
il n'eft pas d'ufage que les Chrêtiens en ache-
tent.
Bien de gens croyent qu'on force les efcla-
ves Chrêtiens à fe faire Mahometans , ou du
moins qu'on les y follicite par des careffes ,
des ménaces ou des mauvais traitemens . C'eſt
fur la foi des Moines qui y vont faire des
rachapts mais l'erreur eft très-grande . Bien
loin de travailler à les féduire , les Maîtres
feroient bien fachez que leur efclaves fe fif-
fent
DU ROYAUME D'ALGER. 871
fent Mahometans , quoi qu'ils ne foient pas .
libres en changeant de Religion . Leurs Mat-
tres perdroient le profit qu'ils en retirent ,
lorsque les redemptions viennent à Alger ::
& c'eft pour cela uniquement que la plupart
des Algeriens achetent des efclaves Chrê-
tiens. Il y a certains cas ou le Dey voulant
fauver un efclave Chrêtien qui aura mérité la.
mort , lui donne à opter ou de mourir ou
d'embraffer la Foi Mahometane , pourvû qué
le crime ne foit pas contre l'Etat.
Il n'y a que les jeunes efclaves au deffous
de l'âge de douze ans , dont les Maîtres fe
piquent de faire de bons Mufulmans , croyant
faire un œuvre très-agréable à Dieu. Ce font
les plus riches qui les achetent ; ils n'épar-
gnent rien pour les bien élever , & les adop--
tent pour leurs enfans . Mais lorsque les
efclaves font pris en âge de connoiffance, les
Maîtres les détournent de changer de Reli--
gion ; car outre qu'ils ne peuvent par les re-
vendre , les efclaves trouvent mieux l'occa-
fion de s'évader.
Les Algeriens difent communement, qu'un
mauvais Chrêtien ne peut être bon Muful-
man. Si l'on donnoit la liberté aux efclaves
qui embrafferoient le Mahometifine, on n'au-
roit pas de la peine à faire les redemptions ;
& il n'eft que trop fûr que la plupart des ef-
claves font refufez.
On voit dans des Memoires anecdotes, qui
font dans l'Hôpital d'Eſpagne à Alger, qu'en
1641. un François natif de Marſeille , efcla-
ve de Hali Géneral des Galeres, voulant évi-
ter de s'embarquer , demanda plufieurs fois à
fon
88 HISTOIRE
fon Maître de le faire recevoir dans la Reli-
gion Mahometane. Mais en ayant toûjours
été refufé , & les Galeres étant prêtes à par-
tir , il fe fit prêter à un Renegat de fa Nation
des habits à la Turque , & parut en cet équi-
page devant le Général. Celui- ci le voyant
de loin & connoiffant la rufe , l'apella_Jean.
Jean s'approcha & dit , je ne fuis pas Jean
je fuis Muftapha. Hali fe vifita & le trouvant
incirconcis , pretexta qu'il fe moquoit de la
Religion Mahometane, & le fit mettre fous-
le baton. A mesure qu'il étoit bâtonné, fon
Maître lui difoit , es tu Jean ou Muftapha ?
L'efclave fouffrit un certain nombre de coups ;
mais ne pouvant plus endurer ce fupplice , il
cria , je fuis Jean & non pas Muſtapha ; je
fuis Chrêtien & non Mahometan . De cette
maniere , il perfiſta dans la Foi Chrêtienne ,
& étant racheté quelques années après , il re-
tourna dans fon Païs.
CHAPITRE VII.
De la Religion du Royaume d'Alger.
Es anciens Africains de Barbarie & de ce
Royaume étoient idolâtres. Ils adoroient
le Soleil & le feu , à l'honneur duquel ils
bâtiffoient des Temples fuperbes , où ils con-
fervoient un feù perpetuel , femblable à celui
que les Veftales gardoient parmi les Ro-
mains.
Les Barbares embrafferent la Foi Chrê-
tienne dans le IV . Siécle de l'Ere commu-
ne , à l'occaſion des quelques Seigneurs de
la
DU ROYAUME D'ALGER . 89
la Pouille & de Sicile , qui s'étoient, emparez
des Royaumes de Tunis & de Tripoly. En-
fuite plufieurs Princes Chrêtiens de la Secte
d'Arius , abandonnerent l'Italie pour évi-
ter la fureur des Gots , & allerent demeu-
rer en Barbarie , où les Chrêtiens fe multi-
plierent , & firent de grands progrez dans
toute la Mauritanie , le long de la Mer Me-
diterranée. Il fe gliffa dans cette Religion
une infinité d'hérefies , & il s'y forma diver-
fes Sectes , dont la plupart n'étoient pas de la
Communion de Rome. On peut juger du
nombre des Chrêtiens qu'il y avoit , [Link]-
lui des Paſteurs, puisqu'en l'année [Link] af-
fembla un Concile National à Cartage , où
il fe trouva 286. Evêques ortodoxes fans
compter ceux qui étoient abfents , au nom-
bre de 120. Dans l'interieur du Païs ce n'é-
toit qu'un mélange impénetrable d'idolâtrie
& de Chriftianifme. Mais enfin le Maho-
metiſme ayant pris naiffance , au commence-
ment du VII . Siécle , les Arabes porterent
cette Religion de toutes parts par la force des
armes , pillant , ravageant & jettant par tout
l'épouvante. Ils vinrent en Barbarie aidés de
24000. Turcs commandez par Occuba ben
Nazic en 663. Après s'en être emparez, plu-
fieurs y refterent , & cette nouvelle Religion
y fit de grauds progrez , & devint la domi-
nante. La plupart des Chrêtiens fe refugie-
rent en Espagne & en Italie.
Les Chrêtiens qui y refterent & les idolâ-
tres y furent perfecutez fans diftinction . A
la faveur des revolutions , il en refta toûjours
des uns & des autres ; jufqu'au XIII. Siécle,
que
E
90. HISTOIR
que les Cherifs Princes Arabes defcendans
de Mahomed , ufurperent la Barbarie. Après
avoir remporté une pleine Victoire , ils en
chafferent entierement les Chrêtiens , qui s'en-
fuirent en Europe , & les Africains idolâtres
furent contraints par les tourmens d'embraffer
le Mahometifme ..
Quoi que la Religion foit la même dans
ce Royaume , que celle qui domine dans tous
les Etats du Grand Seigneur , on y compte
comme dans le refte de l'Afrique 72. Sectes
principales , toutes foûtenues par chaque par-
ti comme véritables , & conduifant au falut ;
fans compter les Sectes particulieres des Mo-
rabouts & Santons ou Moines , qui ont cha-
cun des ufages ridicules. Mais toutes ces
Sectes fe reduifent à deux principales , à cel-
le de Mahomed dominante dans l'Empire
Ottoman; & à celle de Hali qui eft feule re-
çûe dans les Etats de Perfe. On fuit la pre-
miére dans le Royaume d'Alger ; on ne prend
pas garde à ceux qui fuivent l'autre. On les
laiffe dans leur opinion , pourvû qu'ils ne
parlent ni n'écrivent contre la Religion do--
minante.
Ces deux Sectes différent en ce que les
Sectateurs de Mahomed croyent , que Dieu
eft la Caufe du bien & du mal ? &. foutien-
nent la Prédeſtination abfolue ; que Dieu eft
éternel & la Loi de même ; que Dieu fe ren-
dra vifible dans fon Effence même; que Ma-
homed fut élevé en la préfence de Dieu en
corps & en ame ; qu'il faut néceſſairement
prier Dieu cinq fois par jour..
Les autres croyent au contraire , que Dieu
ne
DU ROYAUME D'ALGER. 91
ne produit que le bien ; que Dieu feul eft: é-
ternel , mais que la Loi ne l'eft point ; que
les ames bien-heureufes ne voyent Dieu que
dans fes operations ; que l'amé de Mahomed
fut enlevée dans le Ciel fans le corps ,- &
qu'il fuffit de prier Dieu trois fois par
jour.
Il y a encore plufieurs autres fentimens, qui
différent entr'eux dans l'interprétation de
l'Alcoran , qu'on peut voir dans divers Au-
teurs qui ont traité de la Religion Mahome-
tane , comme Camerarius , Bochart & au-
tres..
Toutes les Sectes différentes fe traitent re-
ciproquement d'héretiques ; mais parmi tous
les Sectaires , les plus remarquables font les
trois Sectes de Morabouts apellées Santons ,
Cabaliftes & Sunnaquites .
Les Santons font de differentes regles, fui-
vant l'efprit de leurs fondateurs. Il y en a
qui font obligez de courir perpetuellement
couverts de haillóns , & d'autres tous nuds.
•
comme des infenfez & de fanatiques. Ils
croyent que les bonnes œuvres , les jeunes ,
les auftéritez & les fouffances les purifient &
les rendent femblables aux Anges ; & que
lorsqu'ils ont atteint un certain degré de per-
fection , ils ne peuvent plus pêcher , ce qui
donne lieu à leurs extravagances & à pluſieurs
crimes.
Les Cabaliftes obfervent de jeunes très-
rigoureux , ne mangeant d'aucun mets qui ait
eu vie , mais des herbes , des legumes , des
fruits , des racines & autres chofes fembla-
bles. Ils ont des formulaires de prières pour
tous
92 HISTOIRE
tous les mois, tous les jours & toutes les heu-
res. Hs fe vantent d'avoir des Vifions céleftes
& des entretiens avec les Anges , qui leur a-
prennent tout ce qu'ils veulent favoir ; & ils
portent fur eux des Talifmans quarrez avec
des chitties & des caracteres. Cette regle fut
inftituée par un nommé Beni, reputé pour un
célebre Docteur Arabe.
Les Sun aquites font de vrais Milantropes .
Ils vivent dans des deferts éloignez de tout
commerce avec les hommes , qu'ils fuyent a-
vec grand foin . Ils ne fe nourriffent que
d'herbes & de racines. Ils tiennent du Judaïf-
me , du Chriftianifine , du Mahometiline &
même du Paganifme. Ils facrifient des ani-
maux. Ils ne fe font circoncire qu'à l'âge de
30. ans , après quoi ils le font baptifer au
nom du Dieu Vivant. Ils difent que toutes
les Religions ont été envoyées de Dieu ;
qu'ils font les plus parfaits de toutes les hom-
mes ; qu'ils fouffrent & prient pour tous les
autres , & prétendent détourner la colére de
Dieu du rette du genre humain.
Dans les Villes du Royaume d'Alger , on
a peu de foi pour ces fortes de gens , auffi
n'y voit-on guéres paroître de ces Santons
qui feroient punis s'ils faifoient quelque lar-
cin ou autres crimes , qui fous prétexte d'in-
fpiration leurs font permis parmi les Arabes.
Les Turcs n'ont aucun égard à leurs mome-
ries , & font étrangler les Morabouts tout
comme les autres , lorsqu'ils fe mêlent des
affaires du Gouvernement.
Parmi la plus grande partie des Turcs
d'Alger , il n'y a que l'apparence de la Reli-
gion ;
DU ROYAUME D'ALGER . 93
gion ; le libertinage , le vice & l'ignorance
y triomphent. Il ne faut pas s'en étonner ,
puifque la Milice qui gouverne eft un mêian-
ge de la lie des Turcs du Levant , des Re-
negats Chrêtiens & des Juifs . Il eft vrai que`
les Chefs tiennent la main à ce que toutes
les Cérémonies foient obfervées exactement,
& qu'ils fe contraignent eux-mêmes en pu-
blic pour ne pas donner mauvais exemple.
Mais pour cela , ils n'en valent pas mieux en
géneral , & l'on n'en trouve point qui vivent
en gens de bien , fi l'on excepte les Hagis
qui fe piquent de fainteté , & quelques autres
que l'âge a dégagez des paffions ; c'est tout
comme ailleurs.
Les Hagis font ceux qui ont fait le voya-
ge de la Meque & vifité le Sepulchre de Ma-
homed. His font fort diftinguez & regardez
comme déjà fanétifiez . La vénération qu'on
a pour eux fait fouhaitter à tous de pouvoir
faire le même voyage ; mais outre la lon-
gueur & la fatigue , il faut avoir dequoi s'en-
tretenir , & faire quelque préfent au Temple
de la Meque.
Les Cherifs font ceux qui defcendent de la
Race de Mahomed. Ils font diftinguez par
un Turban verd , & il n'y a qu'eux qui ayent
droit de le porter. Il y en a parmi eux de
très-miferables, qui ne laiffent pas d'être très-
attentifs à porter cette marque de diftinction.
Ils n'ont pour prouver leur extraction , ni ti-
tres , ni papiers , ni parchemin ; mais feule-
ment l'ufage de leurs ancêtres de l'un à l'an-
tre fans interruption : & l'impofture en ce
cas feroit punie de mort.
La
94 HISTOIRE
La plupart des habitans de ce Royaume
portent un chapelet de grains de Corail, d'Am-
bre ou d'Agate pour s'amufer , & prononcent
en les parcourant avec les doigts , & plûtôt
par habitude que par dévotion , les attributs
de la Divinité.
Les pauvres ignorans ne difent à chaque
grain que Sta f-or-dila , ou Dieu me garde,
D'autres moins ignorans difent à chaque
grain , Alla Illa Mebumed rafoul Alla. Il n'y
a point d'autres Dieux que Dieu , & Maho-
med eft l'Envoyé de Dieu . Ceux qui font
plus éclairez ajoûtent à cette conreffion de
Foi , une Kirielle des attributs de Dieu , à
mefure qu'ils font paffer les grains. Par exem-
ple,,, au nom de Dieu feul & unique Dieu,
loué foit Dieu feul & unique Dieu ; au
97 nom de Dieu tout puiffant , loué foit Dieu
15 dans fa puiffance ; au nom de Dieu tout
,, bon , loué foit Dieu dans la bonté ; au
21 nom de Dieu tout fage , loué ſoit Dieu
" dans fa fageffe ; au nom de Dieu miferi-
,, cordieux , loué foit Dieu dans fa miferi-
corde ; au nom de Dieu éternel , loué foit
11 Dieu dans fon éternité &c. ; & à la fin ils
,, difent, loué foit Dieu le Seigneur du Mon-
,, de. Seigneur qui jugeras les hommes , je
99 t'adore , je mets toute ma confiance en
,, toi , je confeffe que tu n'as ni engendré ,
29 ni été engendré , & qu'il n'y a aucun qui
19 te foit femblable ou égal . Seigneur que ta
Benediction foit fur ton Prophete Maho-
59 med, & fur tous les Mufulmans " . Mais
les dévots fe font une fi grande habitude de
dire le chapelet , qu'ils le parcourent même
en
DU ROYAUME D'ALGER. 95
en parlant des affaires les plus intereffantes &
les plus férieufes ; ce qui fait voir que ce
n'eft qu'une grimace de dévotion , & non pas
une véritable dévotion . Cela n'a rien qui doi-
ve furprendre , puifqu'on voit en Europe des
Chrêtiens , qui fe poignardent le Rōfaire
à la main.
On ne parlera point ici de leurs priéres gé
nerales & particulieres des Mofquées , de la
Circoncifion , de leurs Mariages , & de leurs
enterremens. Je renvoye le Lecteur aux Au-
teurs qui ont amplement traité de la Religion
des Mahometans & de leurs Cérémonies ;
tout étant à peu prez de la même maniére
dans le Royaume d'Alger.
Il y a liberté de Religion pour tous les é-
trangers tant libres qu'etclaves. Ils y ont
des Eglifes & des Prêtres , felon leur rîte : &
même toutes les Religions y font protegées ,
pourvû que ces étrangers ne fe mêlent point
des affaires du Gouvernement , ni de ce qui
concerne la Religion Mahometane , auquel
cas il y a prompte & févére punition.
Il y a peu de femmes qui ayent de Reli-
gion. L'on y croit indifferent qu'elles prient
Dieu ou non , & qu'elles aillent aux Mof-
quées & l'on ne les y oblige point. Bien de
gens doutent qu'elles ayent une ame immor-
telles. Elles font élevées dans la plus craffe
ignorance qu'on puiffe s'imaginer ; & la plu-
part de ces hommes groffiers , & même des
femmes croyent , qu'elles ne font faites que
pour fervir à la génération & au plaifir do
l'homme. Cette opinion jointe à l'ardeur du
climat , les rend fort luxurieufes. Elles fe
fervent
HISTOIRE
fervent de toute forte de moyens pour fe di-
vertir au dépens de l'honneur de leurs maris,
quelque rifque qu'elles courent ; fur tout les
femmes dont les maris font aifez , & qui vi-
vent dans la moleffe & la fainéantife. Lors-
qu'elles font enſemble , toute leur converfa-
tion roule ordinairement fur les plaifirs de
Venus , & les moyens de fe réjouir de ce
côté-là. Ce qui prouve affez ce qu'on m'a
affuré là-deffus , c'eft que dès que les fem-
mes font vieilles & inutiles au plaifir des
hommes , elles font méprifées & maudites ,
même de leurs enfans. On les fouffre tout
au plus comme un vieux animal domeſtique,
qu'on tient dans un coin d'une cour ou dans
une cahute , & à qui l'on donne les reftes de
la table. Les enfans ont beaucoup de refpect
pour leurs Peres , mais ils n'en ont aucun
pour leurs meres ; parce que les hommes
époufent indifféremment de femmes de toute
Nation & Religion , libres & efclaves , uni-
quement pour leur plaifir ou par vanité. Il
eft d'un ufage univerfel que les hommes re-
pudient leurs femmes , dès qu'elles ne font
plus propres à la génération ou au plaifir.
Voici un fait qui prouve ce que je viens d'a-
vancer.
Un nommé Clement fujet du Pape & né
dans le Comtat d'Avignon, ayant été pris jeu-
ne des Algeriens fe fit Mahometan , & on
lui donna le nom d'Ibrahim. Etant devenu
grand , i fut mis dans la Milice , & fe re-
gardant comme Turc d'origine , il fit tout ce
qu'il pût pourparoître digne de l'être. Il per-
dit un œil à la guerre , & étant dans un âge
mûr
DU ROYAUME D'ALGER . 97
mûr il donna dans le Commerce. Il y réüffit
& s'établit à Bonne. Voulant mener une
vie reguliére pour maintenir fon crédit , il fe
maria & fit bon mênage. Il fit une alliance
peu avantageufe , parce qu'il fentoit toûjours
le Chrêtien , pour me fervir du terme du
Païs à l'égard des Renegats. Sa femme de-
vint vieille , infirme , & hors d'âge d'avoir
des enfans. La dot qu'Ibrahim lui avoit
reglée en fe mariant , n'étant pas fuffifante
pour la faire vivre fans autre fecours , elle dit
à fon mari , qu'elle voyoit bien qu'elle étoit
devenue vieille & peu propre à lui donner du
plaifir ; qu'elle avoit projetté de lui faire é-
poufer une jeune fille fort belle , & qui feroit
certainement de fon goût , quoique fes pa-
rens fuffent pauvres ; à condition qu'elle fe-
roit gardée , & entretenue dans la maiſon
jufqu'à fa mort , & non pas repudiée , fui-
vant la coûtume de beaucoup de maris, lorf-
que leurs femmes étoient dans l'âge . Elle a-
joûta qu'elle travailleróit autant qu'elle pour
roit pour le bien du ménage , & qu'ainfi elle
feroit délivrée de la mifére, qui eft le partage
des vieilles femmes qui n'ont pas du bien.
Ibrahim , qui étoit d'un âge encore à pren-
dre femme & d'un temperainment fort & ro-
bufte , remercia fa femme de fon attention.
Il la trouva fort raifonnable , accepta fa pro-
pofition , & lui promit verbalement de l'en-
tretenir malade ou faine jufqu'à fa mort. Cet-
te bonne femme fut en même-tems faire
propofition de mariage , & demander la- fille
en queftion à fes parens de la part d'lbra-
him. Les parens qui fe trouvoient très- hon-
E norez
E
O IR
ST
98 HI
norez de s'allier avec un Turc de la Milice ,
qui paffoit pour avoir du bien & qui en ga-
gnoit par fon commerce , furent furpris de
cette propofition & qu'Ibrahim daignât jetter
les yeux fur cette fille ; mais comme la fem-
me d'Ibrahim avoit été de tout tems la bon-
ne amie de la mere de la fille , elle lui expli-
qua toutes chofes , & le mariage fe fit aux dé-
pens du repos de la vieille. Comme elle é-
toit la Gouvernante de la maifon , elle vou-
lut auffi l'être de la jeune femme en certaines
Occations , & la corriger lorfqu'elle en avoit
befoin. La derniére ne trouvoit pas cela à
fon gré, & voulant être abfolument la maî-
treffe , & n'avoir aucune furveillante , elle
porta fon mari à repudier la vieille. Il fe laif-
fa gagner aux careffes & aux larmes de cette
jeune femme , ' qui employa la rufe & l'artifi-
ce pour venir à bout de fon deffein, qui réüf-
fit , & la vieille fut renvoyée. Mais Ibrahim
reçût quelques années après la peine de fon
ingratitude. Il paffoit pour riche , & fa fem-
me faifoit une dépenfe fort confidérable , ou-
bliant la baffeffe de fon origine , & qu'elle
étoit femme d'un Chrêtien Renegat Les
principaux de la Ville de Bonne prirent oc-
cafion d'en blâmer en particulier Ibrahim . Un
d'eux lui dit, qu'il avoit fort mal fait d'épou-
fer une femme de la lie du peuple , qui ne
lui dépenfoit pas moins qu'une autre ; & que
s'il lui arrivoit quelque accident , il ne feroit
foutenu de perfonne, & fe verroit générale-
ment méprifé. Il lui repréfenta que pour ob-
vier à un malheur femblable , il falloit, étant
riche comme il étoit , répudier fa femme , &
en
DU ROYAUME D'ALGER . 99
en épouser une autre qui lui fit quelque hon-
neur, & fût bien aparentée. Il ajoûta qu'il
lui donnoit ce confeil en ami , & qu'il en
feroit l'ufage qu'il jugeroit à propos. Ibra-
him fentit flatter fon amour propre par ce
difcours , & donna dans le piege qu'on lui
tendoit adroitement , parce qu'on n'en vou-
loit qu'à fon argent : il remercia celui qui fe
cachoit , fous le mafque d'un d'ami véritable
& fincére. Il lui dit qu'il s'en remettroit à
lui , & qu'il feroit tout ce qu'il trouveroit
bon. Suivant fes avis il répudia fa jeune
femme , & époufa la fille de cet ami préten-
du , qui obligea Ibrahim de lui conftituer une
bonne dot. Il le fit volontiers , flatté par
l'alliance qu'il faifoit avec une des premiéres
familles de la Ville. Dès que cette femme
fut chez Ibrahim , qui la traitoit avec toute
forte de complaifance & de diftinction , elle .
fe donna carriére , & voulut tout ce qu'il y
avoit de plus riche en habits & en bijoux. Sa
magnificence donna bientôt une violente ja-
loufie à toutes les femmes les plus confide-
rables , qui faifoient enrager leurs maris par
-leurs demandes continuelles , leur difant qu'el-
les ne pouvoient fouffrir que la femme d'un
Renegat fût plus magnifique qu'elles. On
repréfenta à Ibrahim qu'il devoit obliger fa
femme à être plus modefte , & qu'il ne lui
convenoit pas de vouloir briller plus que les
autres ; qu'autrement la vanité de fa femm;
cauferoit quelque defordre & peut-être fa
perte. Ibrahim méprifa cet avis , fe faifant
fort de la protection de fon beaupere , & fit
au contraire plus de dépenfes pour fa fem-
E 2 me ,
100 HISTOIRE
me, tant en bijoux qu'en habits . L'envie des
autres femmes augmenta , & elles querellerent
leurs maris fur leur œconomie. Ceux- ci por-
terent plainte au beaupere d'Ibrahim , lui fi-
rent un grand crime de fa maniére de vivre &
lui imputerent quelques fautes contre le Gou-
" vernement. Le beaupere qui n'en vouloit
" qu'à l'argent de fon gendre , le querella vi-
vement , & lui fit peur en lui difant , que
Ile Dey étoit prévenu contre lui , qu'il crai-
gnoit pour la tête , s'il ne prévenoit fon
malheur par la fuite ; qu'il y donneroit la
mail , mais qu'il étoit de la bienféance qu'a-
vant toutes chofes , il répudiât fa femme en
lui donnant la dot & les nipes dont elle
étoit pourvûë. Ibrahim le fit de bonne gra-
ce , voyant bien qu'autrement il y feroit
contraint. Dès qu'il eut donné à fa femme
fes Lettres de divorce , le beaupere lui con-
feilla de fe cacher pour quelque tems , en
attendant qu'on eût fait fa paix avec le Dey.
Mais dès qu'il eut difparu " on l'accufa de
divers crimes contre la Religion & contre
l'Etat , & tout fes biens furent confifquez.
Il fe refugia à la Calle, Colonie de la Com-
pagnie Royale d'Afrique , établie à Marfeil-
le, fous les aufpices de Mr. Phoenix , qui en
étoit alors Gouverneur. On lui fit abjurer
la Religion Mahometane, & il paffa en Fran-
ce fur le Navire le Parfait , apartenant à cet-
te Compagnie.
CHA
DU ROYAUME D'ALGER. 101
CHAPIRRE VIII.
Des Mours & des Coûtumes des Algeriens.
'Ous les Peuples qui habitent le Royau-
Tous
me d'Alger ont en général des mœurs
déreglées , beaucoup de hauteur & de bruta-
lité à l'égard des étrangers. Il faut en excep-
ter quelques anciens Officiers du Gouverne-
ment , quelques Marchands qui voyagent , &
ceux qui ont été efclaves chez les Chrêtiens.
L'ignorance & la mauvaiſe éducation caufent
leur déreglement.
Les Algeriens accoûtumez dès leur bas
âge à voir dans leurs maifons des efclaves de
toutes les Nations , fe perfuadent aisément
que les autres Peuples ne font nez que pour
leur être foumis ; ce qui leur infpire un mé-
pris extrême pour tous les étrangers. Ils
haiffent fur tout les Efpagnols & les Portu-
gais , qu'ils regardent comme les Ufurpa-
teurs des Royaumes & des Païs qui ont ap-
partenu à leurs ancêtres .
Les foldats qui compofent la Milice , & qui
fortent ordinairement de la lie du peuple du
Levant, fiers de fe voir les maîtres d'un grand
Royaume , & habiles à parvenir à leur tour ,
ou par cabale , aux plus hautes dignitez , font
d'une infolence infuportable à l'égard des
Maures & des Arabes , auxquels ils font du-
rement fentir leur fuperiorité.
Ils font regardez comme les Hauts & Puif-
faus Seigneurs. On leur donne le nom
d'Effendi , qui fignifie Seigneur , au lieu que
E 3 les
102 HISTOIRE
les Arabes ou Maures , quelques puiffans.
" qu'ils foient par leur naiffance ou par leurs
14
richeffes " n'ont que le nom de Cidi , qui
fignifie Sieur ou Monfieur.
Le Dey eft apellé Effendi par les foldats
& par les Confuls étrangers ; mais les Arabes
& les Maures l'appellent Sultan ou fimple-
ment Maître ou Grand Maître. Tous les
étrangers qui ont à faire à lui , & qui ne
font point caracterifez , lui font plaifir de lui
donner le titre de Sultan .
Ce qui infpire de la modération aux Grands,
fur qui roule le Gouvernement , c'eft qu'on
s'en prend à eux , lorfque les affaires ne tour-
nent pas avantageufement , & qu'ils font dé-
pofez ou étranglez ; de forte que la crainte
des mauvais évenemens leur infpire de la
douceur & de la prudence.
Ler Marchands du Païs qui voyagent, font
fort traitables , parce qu'ils ont à faire à tou-
te forte de Nations ; & ils guériffent par là
des préjugez de leur éducation.
Les Turcs & les Maures qui ont été efcla-
ves , font les plus raifonnables. Lorfqu'ils
font chez les Chrêtiens , ils fe defabuſent de
l'opinion qu'ils ont de la force & de la gran-
deur de leur Païs. Ils voyent les forces des
Chrêtiens , leur grandeur , leurs richeffes "
leur éclat , & éprouvent les bienfaits de quel-
ques-uns. Ce font ordinairement ceux qui
:
font le plus de bien aux efclaves Chrêtiens ,
ayant éprouvé le même fort , & craignant
pour eux ou pour leurs enfans de retomber
dans l'efèlavage. Alors ils demandent aux
Confuls des Nations étrangeres des certifi-
cats ,
DU ROYAUME D'ALGER. 103
cats du bien qu'ils ont fait aux efclaves
Chrêtiens .
Tous les étrangers qui arrivent dans la
Ville d'Alger , font conduits , dès qu'ils ont
débarqué , devant le Dey par le Capitaine du
Port ou un de fes Officiers. Le Dey leur
donne la main à baifer , & leur demande en
langue Franque d'où ils viennent , ce qu'ils
viennent faire , & des nouvelles du lieu de
Feur départ & de la route qu'ils doivent fui-
vre ; après quoi ils font renvoyez . Ordinaire-
ment le Truchement de leur Nation eft avec
eux , pour leur fervir de Guide & d'Inter-
prête.
Les étrangers ne doivent point porter l'é-
pée dans les Villes du Royaume , principale-
ment à Alger, Les Confuls & les Officiers
des Princes étrangers n'en portent point ,
quoi qu'il leur foit permis de le faire. Mais
les rues font fi étroites , qu'une épée emba-
raffe les paffars , & peut donner lieu à des
querelles avec les Janiffaires , ce qu'il faut
abfolument éviter.
Lorfqu'un Turc paffe , il faut fe ranger le
mieux que l'on peut , & lui faire place fi l'on
ne veut effuyer des paroles injurieufes . On va
rarement dans les rues fans en recevoir des
jeunes Turcs & des Maures ; mais c'est à
quoi il faut fermer les oreilles & ne pas ré-
pondre , de peur que la canaille ne s'attrou-
pe , & qu'il n'arrive un plus grand mal . On
ne fauroit agir avec trop de circonſpection &
de patience. Ce n'eft pas qu'en fe plaignant
au Dey, on n'obtienne une bonne & prompte
Juftice , comme il eſt arrivé à Mr. Tho-
E 4 mas
104 HISTOIRE
mas Thompson Conful Anglois , il y a peu
' d'années. Mais quelquefois le remede eft
pire que le mal , & pour un coupable qu'on
fait châtier , on fe fait un nombre d'ennemis
dont il faut fe méfier continuellement.
En 1716. le Sr. Thomas Thompion, Con-
ful Anglois , allant à la Loge où s'affemblent
les Capitaines de Vaiffeau , rencontra fur le
Môle un jeune Maure , qui felon ce qu'on
en a crû étoit yvre. Le Môle eſt fort étroit ,
& comme d'ailleurs il avoit beaucoup plû , le
paffage n'étoit guérés commode. Le Maure
difputa le terrain au Conful, & le pouffa mê--
me: Le Conful lui demanda s'il vouloit le
faire fauter en bas du Môle , & lui,dit , qu'il
le trouvoit bien plaifant de lui difputer le pas.
Le Maure répondit en colere , que c'étoit
bien à un Chrêtien à vouloir la préference
fur lui , & en même-tems fauta fur le Con-
ful , lui donna un foufflet & un croc enjam-
be , le jetta par terre & lui mit un genou
fur l'eftomac. Le Capitaine du Port ayant vû
de loin ce manége s'avança , & menaça de
Join le Maure , qui ne jugea pas à propos de
l'attendre & s'enfuit ; l'autre conduifit le Con-
ful à l'affemblée des Officiers de Marine pour
le confoler , & réparer fon defordre. L'A-
miral lui témoigna le chagrin qu'il avoit de
ce qui lui étoit arrivé. Il lui dit qu'il alloit
en informer le Dey ; & que ce Maure reçe-
vroit bientôt le châtiment de fon crime. L'A-
miral avoit beaucoup de confidération pour
la famille de ce jeune homme , dont le Pere
étoit un honnête Marchand de fes amis . Ain-
fi dès qu'il eut raporté l'affaire au Dey dans
tou-
DU ROYAUME D'ALGER. 105
toutes fes circonftances , il le pria de ne pas
faire mourir le coupable , comme il le méri-
toit , parce qu'il apartenoit à d'honnêtes gens,
& que d'ailleurs des libertins l'ayant fait boi-
re , l'yvreffe l'avoit conduit à cette mauvaiſe
action. Le Dey répondit à l'Amiral que cet-
te action méritoit la corde , & qu'à fa confidé-
ration , il vouloit bien lui en faire grace. Mais
comme il falloit pour l'exemple & la fatis-
faction du Conful outragé , châtier cet info-
lent , le Dey demanda à l'Amiral de s'expli-
quer fur le châtiment qui devoit être ordon-
né. L'Amiral conclut à la baftonade, & alors
le Roi lui dit : à ta confideration je lui fais
grace de la corde. Le Conful arriva un peu
après. Le Dey l'aperçevant lui dit , Conful ,
je fai ce que tu veux. Je fuis fâché de ton
accident , mais tu auras juftice : refte-là . Il
ordonna en même tems ay Bachaoux Maure
de faire chercher le criminel & de l'amener
devant lui. Comme il ne s'étoit point caché,
il fut bientôt trouvé & amené devant le Dey,
qui lui dit fort en colere , malheureux qu'as-
tu fait ? Le Maure fans beaucoup s'émouvoir
lui répondit , eh Seigneur qu'ai-je fait ? J'ai
battu un Chrêtien , un chien qui vouloit être
plus que moi , & qui m'a dit des injures. Le
Dey , outré de fon arrogance , lui dit : eft it
vrai que tu as traité le Conful Anglois de la
maniére qu'on me l'a dit ? Our , dit-il , Sei-
gneur. Cela vaut-il la peine de m'envoyer
chercher ? Alors le Dey comme furieux ,
s'écria : c'eſt affez , & prononça fa fentence,
qui fut de deux mille deux-cens coup de bâ-
ton. Elle fut executée fur le champ , en
Es pré-
106 HISTOIRE
préſence du Conful. On mit le criminel à la
falaque , & on lui appliqua 1000. coups de
bâton fous la plante des pieds , de forte que
les pieds lui tomberent jufqu'à la cheville, ou
tenoient fi peu que Mehemed Effendi , Ca-
zenadar , tira fon coûteau de la ceinture , &
coupa la peau à laquelle ils pendoient. Com-
me il ne pouvoit pas en fuporter d'avantage
fans mourir , & que le Dey étoit bien aife de
le faire bien fouffrir pour éviter un pareil ac-
cident , il ordonna que le criminel fût con-
duit en prifon , afin qu'il fe remit un peu.
Le lendemain à neuf heures du matin , le
Dey envoya chercher le Conful Anglois , &
enfuite le criminel auquel on apliqua pour
l'entiére execution de la fentence les 1200.
coup de bâton reftans , fur les feffes , qu'on
lui emporta auffi . Il en perdit la parole & la
refpiration maistomme il n'étoit pas mort,
le Dey ordonna de le conduire en prifon , de
l'y enfermer & de l'y laiffer feul & fans fe-
cours. Cet ordre fut executé : & on laiffa
inourir ce malheureux , de douleur , de faim
& de foif.
Le Gouvernement d'Alger fe fait un prin-
cipe de Religion de laiffer exercer à chacun
la fienne en toute liberté ; & mieux on ob-
ferve fa Religion , plus on y eft eftimé &
protegé.
Les Algériens aiment beaucoup mieux les
efclaves de la Religion Catholique Romaine
que de toute autre , à caufe de la confeffion
qui les rend quelquefois plus fidéles . De for-
te que les Maîtres fouhaiteroient qu'ils fe
confeffaffent chaque femaine. Plufieurs vont
aver-
DU ROYAUME D'ALGER . 107
vertir les Confeffeurs des mauvaiſes actions
de leurs efclaves , & les conduisent eux-mê-
mes aux Eglifes aux Fêtes folemneles de
Noël , de Pâques , de Pentecôte & autres ;
& s'informent exactement s'ils fe font con
feffez.
Il faut que les Chrêtiens & les Juifs fe don-
nent bien de garde de parler contre la Loi
de Mahomet ; en ce cas ils y font punis très- .
févérement. Il y a environ fept ans , qu'un
Capitaine d'un petit Bâtiment Anglois ayant
dit à un Mahometan , Fé de merde , ou Foi
de merde , fut mené devant le Dey, où ayant
été accufé & convaincu du fait , il fut punk
fur le champ de 500. coups de bâton fous la
plante des pieds. Ce Capitaine refolut de s'en
vanger par quelque endroit. Il partit feule-
ment avec fon left , & cacha dans fon bord
fept efclaves du Deylik dans des caiffes qu'il
avoit placées fous le left, & à chaque caiffè il
y avoit un foupirail avec un tuyau pour pren-
dre de l'air. Avant que le Bâtiment mît à la
voile , les Officiers prépofez à cet effet fu-
rent faire la vifite par forme, & pour recevoir
leur droit. Il partit , mais dès qu'il fut en
mer , on fit la vifite des efclaves ainfi qu'il fe
pratique ; & comme les fept fe trouverent de
moins , le Fort de la marine tira un coup de
canon , qui eft le fignal ordinaire pour faire
revenir les Bâtimens qui viennent de partir,
lorfqu'on foupçonne la fuite de quelque et-
clave. Le Capitaine Anglois n'eut garde de
revirer de bord , il fit toûjours force de voi-
les , & le Capitaine du Port s'embarqua dans
la Galiote de garde pour courir après lui.
E 6 Le
108 HISTOIRE
Le Bâtiment Anglois s'étaut trouvé bientôt
malheureufement pour lui en calme , & les
gens de l'équipage voyant qu'ils ne pouvoient
s'empêcher d'être pris,le Capitaine s'embarqua
dans un petit Canot qu'il avoit acheté à Alger,
ayant perdu fa chaloupe par accident dans la
route ; mais ce Canot ne pouvoit contenir
que fept hommes . Le Capitaine & fix autres
des plus courageux d'entre les matelots & les
efclaves refolurent d'affronter la mer , & de
fe fauver à Mayorque avec le Canot. Ils y
embarquerent des vivres s'éloignerent du
Navire à force de rames , avant que la Ga-
liote de garde y arrivât , & ils fe fauverent.
La Galiote ramena dans le Port le Navire ,
qui fut declaré confifqué. Les matelots &
les efclaves qui avoient refté à bord furent
bâtonnez & mis à la chaîne ; le Conful An-
Anglois , le Chancelier & les Marchands de
cette Nation furent arrêtez & le fcellé fut
mis à leurs maifons & fur leurs effets, jufqu'à
ce qu'enfin le Conful accommoda & paya.
graffement les efclaves qui s'étoient fauvez
avec le Capitaine. On rendit la liberté à
tous les Anglois , mais le Bâtiment fut con-
fifqué.
Les Banqueroutiers font punis de mort à
Alger. Les Turcs coupables de banquerou-
te font étranglez , les Maures pendus , les
Juifs brûlez , & à l'égard des Chrêtiens , leur
Conful ou la Nation font forcez de payer
pour eux. On apelle Banqueroutiers ceux
qui fe fauvent fans payer. Ceux qui ne peu-
vent pas fatisfaire à leurs Créanciers doivent
s'abandonner à leur difcretion avec tout ce
qu'ils
DU ROYAUME D'ALGER. 109
qu'ils ont , pour ne pas fe rendre coupables.
Il faut obferver de ne faire aucun préfent
ou don aux Turcs ou Maures par pure libé-
ralité , de peur que cela ne paffe en ufage 1
qui a force de Loi dans ce Païs-là , lorfqu'il
leur eft avantageux , de même que dans tout
le Levant. De là vient que les Confuls font
obligez de faire continuellement à ceux qui
gouvernent , des préfens que leurs prédécef-
feurs n'avoient faits que par générosité & pour
faire leur cour.
Si un étranger, dans quelque occafion par-
ticuliére, offre un préfent à un Turc ou à un
Maure , il le demande toutes les fois que la
même occafion fe préfente , & après fes Suc-
ceffeurs en font de même , fur tout fi ce font
gens dans l'emploi.
Si un étranger domicilié dans le Païs prie
à dîner un Turc,qui vient le voir par honnê-
teté ou pour affaires , toutes les fois que ce
Turc a affaire dans la maifon de l'étranger ,
s'il s'y trouve à l'heure du dîner , il n'attend
plus d'être prié. Il croit faire honneur au
maître du logis de refter , & deshonneur de
fortir fans dîner chez lui ; il s'affied , prend
un couvert ou en demande un. Il y auroit
de l'imprudence à le faire fortir , & ce feroit
beaucoup s'expofer.
Si un Capitaine ou maître de Bâtiment, qui
a coûtume de faire des voyages à Alger avec
des fruits frais , ou fecs , des confitures &
d'autres chofes femblables , en donne une
fois par bienséance aux Turcs dont il croit
avoir befoin , toutes les fois qu'il y retour-
ne avec des mêmes denrées , chaque Turc
E 7. vient
110 HISTOIRE
vient demander la même portion qu'il avoit
déja une fois reçûë : ce qu'on apelle deman-
der l'ufance. Ainfi il ne faut leur donner
que conditionellement , & par pacte exprès ,
en s'expliquant pour l'avenir en ce cas ils
n'ont rien à dire.
On a vû tant d'exemples de ces fortes de
cas , qu'on ne fauroit être trop circonfpect.
· Je n'en raporterai qu'un arrivé en l'année
1691. fous le regne de Hagi Chaban Dey.
Un Marchand Grec , domicilié dans la Ville
d'Alger , faifoit prefque toutes les années un
voyage à Tunis ou en Egypte , & en rapor-
toit chez lui des marchandifes , dont il fe fait
le plus de confommation, qu'il vendoit en dé-
tail. Un homme de fa Nation étant mort ,
le chargea de l'exécution de fon teſtament
& entre autres legs pieux , il laiffa une fom-
me pécuniaire pour diftribuer aux pauvres.
Le Marchand revenant un jour à fon logis ,
vit un Maure affis dans une rue fur une pié-
ce de natte , & appuyé contre le mur d'une
maifon. Ce Maure eftropié des deux jam-
bes & n'y voyant prefque pas , demanda la
charité à ce Marchand , qui en fut d'autant
plus touché , que ce pauvre travailloit & fai-
foit des cordons ou laffets de fil & de laine
pour ne pas perdre fon tems . Il lui donna
par charité un Real chique, ou la huitiéme par-
tie d'une piaftre courante d'Alger. Comme
Il fit cette charité en petite monnoye , le pau-
vre reçut foixante- dix-fept afpres , & en eut
la main pleine. Il fut fi tranfporté de joye
de fe voir tant d'argent , qu'il fe traîna après
le Marchand avec fes bequilles , en lui fou-
haitant
DU ROYAUME D'ALGER . FIE
haitant mille bénédictions . Il difoit à tous
ceux qu'il rencontroit , que ce Chrêtien luf
avoit fait une grande libéralité pour l'amour
de Dieu, dont tous les paffans étoient édi-
fiez ; parce , difoient-ils , qu'il ne faifoit ac-
ception de perfonne en faifant la charité.
Le pauvre fuivit fon bienfaiteur pour fçavoir
fon logis , & prit pofte dans un endroit par
où le Marchand étoit obligé de paffer tous
les jours pour aller & venir de chez lui. Le
lendemain le pauvre demande la charité , &
le Grec donne la même fomme en même
monnoye. Cette action le fit fi bien remar-
quer , & lui attira une fi bonne réputation
que chacun voulut acheter de lui par préfé-
rence. Cela lui procura beaucoup de pro-
fit , & tous les Prêtres Mahometans par-
loient de la recompenfe que Dieu donnoit à
ce Grec charitable ; de forte que fe trouvant
fi bien de fa charité , qui ne lui coûtoit rien ,
il donna la même fomme au pauvre tous les
jours pendant environ un mois. Après ce
tems-là , le Marchand partit pour aller au
Levant acheter des marchandifes . Le pau-
vre gardoit toûjours fon pofte , & ne voyant
plus fon bienfaiteur , il en demanda des nou-
velles , & apprit avec regret qu'il étoit allé
voyager ; mais il fut confolé par l'eſpérance
de fon retour. Lorfque fon commis paf-
foit, il faifoit à haute voix des priéres pour
l'heureux retour de fon maître , qui arriva
cinq ou fix mois après , & que le pauvre
revit avec plaifir. Le Marchand après avoir
reçû fon compliment, voulut lui donner quel-
que charité ; mais le pauvre répondit , qu'il
valoit
112 HISTOIRE
valoit mieux qu'il payât tout à la fois ce qu'il
lui devoit. Le Grec dit qu'il ne lui devoit
rien ; à quoi l'autre repliqua , qu'il manquoit
depuis près de fix Lunes , & par conféquent
qu'il lui devoit environ 180 Reaux. Le Grec
fe mocqua du pauvre , & l'injuria.
Le Mendiant en porta plainte au Dey, qui
envoya chercher le Marchand Grec , pour
qu'il plaidât fa caufe devant fa partie. Le
Maure allegua que le Marchand lui avoit
donné pendant une Lune un Real tous les
jours , & que cette charité lui avoit attiré un
debit confidérable de fes marchandiſes & un
grand profit ; que fe voyant une rente com-
me celle-là , il avoit ceffé de travailler , d'au-
tant mieux qu'aiant prefque perdu la vue , il
ne pouvoit rien faire qu'avec beaucoup de
peine ; que le Marchand étant allé en voyage
fans lui rien dire , ni lui déclarer qu'il ne
vouloit plus lui continuer fa penfion quo-
tidienne, il avoit toûjours resté à fon pofte ,
comptant fur fa libéralité en priant Dieu
pour fon retour ; que fe fiant fur la pention,
lorfque le Marchand feroit revenu , il avoit
emprunté pour vivre , en attendant fon arri-
vée, & que lui aiant après fon retour 2 de-
mandé les arrerages , il en avoit reçû des in-
jures. Le Marchand convint de tout ce que
le pauvre venoit de dire , & voulut prouver
que l'aumône étant une action volontaire , il
étoit permis de la faire ceffer quand on vou-
loit. L'affaire fut examinée , & le Marchand
condamné à payer au mendiant un Real par
jour , depuis celui qu'il étoit parti d'Alger juf
qu'au jour de la déciſion , & une piaftre de plus
pour
DU ROYAUME D'ALGER. 113
pour les injures dites ; fauf à lui de déclarer
dans le moment , que fon intention étoit de
ne plus lui faire aucun don à l'avenir. Le
Marchand en fit fa déclaration, & promit bien
de ne pas oublier un pareil jugement.
Lorfque les Algeriens fe font vifite , après
s'être faits annoncer par un esclave il re-
ftent dans une petite cour ou parloir fait pour
cela. Le maître du logis vient à ce parloir &
fait apporter du tabac , des pipes & du caffé.
S'il juge à propos de faire monter ceux qui
le demandent , il en fait avertir les femmes
& les filles , afin qu'aucune ne fe trouve dans
l'apartement où dans la chambre où ils doi-
vent aller. De forte que s'il fe rencontre
quelqu'un fur l'efcalier d'une maison , ou dans
quelque autre endroit , fans être conduit par
le maître , il eft reputé pour un voleur , ar-
rêté fur le champ & denoncé. On fait faire
des informations de fes vie & mœurs ; s'il eft
convaincu de quelque larcin , il eft puni de
mort , finon on fe contente de lui faire infli-
ger une peine pécuniaire ou corporelle , s'il
n'a pas de quoi payer. On préfume qu'un
homme qui pénétre dans une maifon , fans
fe faire annoncer, y va pour voler , ou pour
deshonnorer les femmes.
Si ce font des femmes qui vifitent la maî-
treffe du logis on fait avertir le mari , afin
qu'il ne paroiffe point tant que la vifite dure-
ra. Ces fortes de vifites donnent lieu à une
grande débauche avec les efclaves Chrêtiens,
qui fe trouvent en fûreté , parce qu'ils font
regardez fans conféquence & comme des a-
nimaux domestiques . Le mari n'oferoit en-
trer
114 HISTIORE
trer dans l'apartement des femmes , tant qu'il
y a des étrangeres dans la maifon.
Lorfque les Chrêtiens vont vifiter les Al-
geriens dans leur maifon , ils font reçus
comme les gens du Païs au parloir. Il y
en a même qui ne font pas difficulté de leur
faire voir leurs femmes & leurs filles , & qui
regardent tous les Chrêtiens libres & les ef-
claves fans conféquence. Mais les Chrêtiens
ne font guéres de ces vifites qui font hors
d'ufage , parce que les Algeriens qui ont des
emplois dans le Gouvernement ou des mê-
tiers , ont tous leurs lieux de rendez-vous où
on les trouve toûjours.
La Loi défend aux femmes , comme dans
tous les Païs Mahometans , de fe laiffer voir
à d'autres qu'à leurs maris. On y marie les
filles fans que les Epoux les puiffent voir , avant
l'engagement devant le Cady. De cette ma-
niére , ils ne peuvent connoître les défauts
perfonels l'un de l'autre. Tout ce qu'ils
peuvent faire , quoique cela foit auffi défendu
par la Loi, c'eft de fe faire informer de ce
qui concerne les filles qu'ils veulent époufer,
par des parentes qui vont leur faire vifite , à
deffein de les examiner.
Les Algeriens , foit Turcs , foit Maures
ou Arabes , qui veulent être réputez gens de
bien , menent une vie fimple & laborieufe
& n'ont aucun de ces amuſemens agréables
qu'on a dans tous les autres Païs . Leur u-
fage eft de fe lever au point du jour , pour
fe purifier & faire leur premiére priére nom-
mée Caban. Il dînent à dix ou onze hèu-
res , pour avoir le loifir de faire leur ablu-
tion
DU ROYAUME D'ALGER. IIS
tion avant la feconde prière du midi , nom-
mée Dobor. Ils fe retirent le foir chez eux
avant la troifiéme priére , apellée Lazero
qui fe fait toûjours avant la nuit , en quel-
que faifon que ce foit. Après ce tems-là ,
on ne voit dans les rues que des libertins
ou des gens qui ont des affaires bien pref-
fantes. Ils obfervent auffi religieufement de
fe lever pour la quatriéme & la cinquiéme
priére , qui fe font toûjours pendant la nuit ,
& qu'on nomme Magarepa & Latumar.
Ils n'ont ni jeux , ni fpectacles publics ni
particuliers. Ils paffent plus de la moitié de
leur vie à boire du caffé & à fumer , fans
autre compagnie de femmes que celle des
leurs , de leurs concubines & de leurs ef-
claves.
Tous jeux leur font défendus , excepté
ceux des Echecs & des Dames ; encore ne
leur eft-il pas permis de jouer de l'argent.
Ils jouent pour quelques prifes de caffé
pour du tabac , du forbet ou autre chofe
femblable.
Leur Lune de Ramadan , ou leur Carê-
me, eft une espéce de Carnaval pour la jeu-
neffe libertine , mais plus moderé que celui
des Chrêtiens , dont-ils méprifent fort les.
mafcarades & les bals. Ils appellent le Car-
naval , le tems où tous les Chrêtiens de-
viennent fous. Comme ils paffent tout le
jour fans manger ni boire , dès que le So-
leil eft couché " les jeunes gens courent
par la Ville avec des guittares & des tam-
bours " en criant & chantant , & vont de
tems en tems manger & boire ; mais les
per-
116 HISTOIRE
perfonnes de bonnes moeurs & qui veulent
ménager leur réputation , fe gardent bien de
faire de femblables chofes , & reftent chez
eux comme à l'ordinaire.
Il eft bon d'obferver que les dévots , Ou
ceux qui veulent paroître bons Mahometans ,
fe couvrent pendant le jour d'une gaze ou
d'une toile claire , afin de ne refpirer aucune
odeur de viande ou de boiffon. Je me ref-
fouviens à ce fujet , que je demandai à un
Maure qui avoit été ci-devant à la Cour du
Roi de Maroc , fi ce que j'avois ouï dire é-
toit vrai ; fçavoir , que ce Prince avoit don-
né audience le vifage couvert , à Mr. de St.
Olon Ambaffadeur de France , parce qu'il
eftimoit , difoit-on , qu'un Chrêtien n'étoit
pas digne de voir fon vifage. Le Maire ré-
pondit qu'on s'étoit trompé ; que dans le
tems de l'audience on étoit en jeune , & que
c'est la coûtume du Roi de Maroc d'avoir
en ce tems-là le vifage couvert. D'ailleurs ,
ajoûta-t-il , comme les Chrêtions boivent fré-
quemment du vin & des liqueurs , le Roi
s'étoit couvert le vifage pour n'en avoir au-
cune odeur , qui l'auroit fans doute incom-
modé ; parce que ce Prince qui n'a jamais
bû ni vin , ni liqueurs , & qui les a toûjours
eu en averfion , craint même de les fentir.
Les habitans du Royaume d'Alger font
naturellement fort avares , & ils ne font pas
difficulté de fe reconnoître tels. Ils difent
communement , que lorfque les Chrétiens
veulent peindre un Algerien ; ils repréfentent
un homme à qui on bouche un œil avec
une piaftre , pendant qu'on lui crêve l'autre
avec
DU ROYAUME D'ALGER. 117.
avec un coûteau ; ce qu'il fe laiffe faire
pour gagner la piaftre. Ils font fort fobres
& vivent avec prefque rien. Mais_c'eſt un
ancien ufage , que chaque Pere de Famille ,
ou chaque Chef de Maiſon , ait un tréfor en-
terré.
La plupart des Chrêtiens s'imaginent , que
c'eft à caufe qu'ils croyent la Metempficofe ,
ou qu'ils penfent jouir de cet argent dans
l'autre monde. Mais m'en étant informé de
plufieurs perfonnes fenfées dans le Païs , el-
les m'ont affuré que ce n'étoit pas-là leur
motif. La véritable raiſon de cette condui-
te , c'eft que perfonne ne veut paffer pour ri-
che crainte d'avanie ; car dans les befoins
preffans de l'Etat , vrais ou fuppofez , le Dey
prend de l'argent comptant par tout où il en
trouve , & il n'y a aucun exemple qu'on l'ait
rendu. D'ailleurs Alger étant fujet à des ré-
volutions fréquentes , un habitant perfécuté
par ceux qui gouvernent , & contraint de fe
fauver pour éviter la mort , efpere de con-
ferver fon tréfor , s'il n'a pû l'emporter , en
l'indiquant à quelqu'un de fes enfans à un
bon parent ou à un fidéle ami . C'eft auffi
l'unique moyen de conferver de quoi vivre
aux enfans 2 en cas de malheur ; car lorf-
qu'un homme eft étranglé , tous fes biens
font confifquez par ordre du Gouvernement,
ce qui arrive fouvent. Dans de femblables
occafions le Pitremelgi , ou Receveur des re-
venus cafuels , fait fo iller la terre , dans les
maitons des fugitifs ou des criminels exécu-
tez , & bouleverier le terrcin qui leur apar-
tient à la campagne.
Les
118 HISTOIRE
Les meubles dans ce Païs-là confiftent en
fort peu de chofe , chez les perfonnes même
les plus riches. On n'y connoît ni tapiſſe-
ries , ni fauteuils , ni chaifes , ni armoires , ni
chofes femblables. Les murailles feulement
y font bien blanches . Dans la chambre la
plus propre il y a un tapis de pied ou une na-
te de joncs ou de palmier ; les gens du Païs
quittent leurs babouches à la porte avant que
d'e
' entrer , les ruës étant en toute faifon très-
mal propres. Au milieu de la chambre con-
tre un mur , il y a un enfoncement & une
large marche élevée d'un pied, couverte d'un
tapis avec des couffins , qui fert pour s'af-
feoir pendant le jour & pour dormir la nuit,
en y mettant de petits matelas que l'on ôte
le matin. A un bout de la chambre , qui
eft ordinairement fort longue , on fait une
féparation avec un rideau de toile fans trin-
gle , & feulement attaché d'une muraille à
l'autre avec un cordon. Cet endroit fert à
enfermer les matelas , les couffins , & les
couvertures inutiles pendant le jour , que l'on
met fur un repofoir fait de planches . Il y
a dans cet endroit une caifle de bois peint ,
où font les hardes & les nipes. Celles dont
on fe fert journellement font pendues à des
chevilles à la muraille. On a des rideaux
aux fenêtres & aux portes , de toile fort clai-
re avec des rubans de foye de couleur entre
deux lez. Ces rideaux font auffi fans tringle,
& tiennent avec un clou ou cheville de cha-
que côté. A côté des fenêtres il y a de pe-
tites niches dans le mur , qui fervent d'ar-
moires, où l'on enferme les utenciles de table
&
DU ROYAUME D'ALGER. 119
& autres bagatelles de peu de confidération.
On n'y voit prefque point d'argenterie ; les
cuilliers font de buis , on ne s'y fert point de
fourchettes , la vaiffelle eft de terre , excepté
quelques grands plats ou baffins de laiton.
On mange ordinairement fans table , & l'on
met les plats fur une piéce de natte qu'on
enleve après avoir mangé. 1
Les plus diftinguez ont une table baffe &
ronde , couverte d'une lame de laiton fa-
çonnée au tour & en plufieurs autres endroits.
On fert à manger fans nape , mais une fer-
viéte affez longue pour faire le tour de la
table , fert à tous ceux qui y font. Quelques-
uns ont des fourchettes d'argent , mais il s'en
trouve très-peu , & ils ne fçavent pas même
s'en fervir commodement.
C'eft affez l'ufage des femmes , qui veu-
lent paffer pour belles , de fe frotter le bout
des doigts avec une herbe nommée Gueva
qui les teint en bleu , & de fe noircir les
cheveux & les paupieres avec de l'antimoine
brûlé. C'eft- là tout leur plus beau fard.
Il y en a qui pour exciter leurs maris ou
leurs amans au plaifir de l'amour , leur font
prendre de la poudre d'une racine , apellée
en Arabe Surnag , laquelle a une vertu toute
particuliére pour cela. Elle fe trouve en plu-
fieurs endroits du Mont Atlas du côté de
l'Oueft , & les Arabes affûrent que c'eft af-
fez qu'une fille y urine deffus pour perdre fa
virginité.
On aprend aux enfans à lire & à écrire en
même tems , comme dans les Pais du Le-
vant. Les maîtres crayonnent leurs leçons
dans
120 HISTOIRE
dans le commencement , & les écoliers fui-
vent les Lettres crayonnées avec la plume ,
dont on leur apprend en même tems le fon,
jufqu'à ce que leur main foit ferme & accou-
tumée à donner le tour aux Lettres .
Le châtiment des enfans , loriqu'ils man-
quent à leur devoir eft la baftonade. Com-
me ils font toûjours affis fur des nattes , les
jambes croifées & nuës , le maître leur prend
les jambes qu'il paffe & joint enfemble dans
une Falaque, inftrument fait exprès , qui les
tient faifies , & tenant ou faifant tenir les
pieds élevez il leur donne fur les plantes un
nombre de coups , fuivant la faute commife
avec une regle ou une baguette .
Ils condamnent l'ufage de feffer les enfans,
comme très-indecent , fcandaleux & abomi-
nable ils en font méme un grand crime.
La raiſon en eft , qu'étant très-portez à ce
qu'un de nos Poëtes appelle l'amour Socra-
tique , ils trouvent en cela un grand fujet de
tentation. Tellement que fi un maître d'é-
cole s'avifoit de le faire , on le puniroit très-
rigoureuſement.
Il arriva un jour de canicule , que les do-
meſtiques du Conful Anglois à Alger étoient
fous les galeries de la cour de la maison , en
chemiſes & en culotes feulement , tête nuë
& pieds nuds occupez à tirer du vin d'une
pićce & à le mettre en bouteilles. Le bou-
ton de laculotte d'un des domeftiques rompit ,
& les autres pour fe rejouïr , voulurent le feiler.
Tandis qu'il fe défendoit de fon mieux.
un Turc qui alloit voir quelquefois le Con-
ful paffant devant la porte , & entendant de
grands
DU ROYAUME D'ALGER .
grands éclats de rire , entra dans la maifon
par curiofité. Il vit un jeune garçon nud
la chemife fur la tête , fe défendant de fon
mieux. Il crût qu'on fe rejouïffoit autrement
qu'on ne faifoit , & prétendit avoir part au
plaifir. Il mit fon deini-fabre à la main pour
écarter les autres domeftiques , & fe faifit de
celui qu'on vouloit feffer. Ils coururent tous
effrayez vers leur maître , avec qui nous é-
tions en bonne compagnie , & raconterent
ce qui fe paffoit. Nous y accourumes tous ,
& eumes bien de la peine à faire fortir le
Turc , & à lui perfuader que ce n'étoit pas
ce qu'il penfoit , & que le jeu des domefti-
ques n'étoit pas fi férieux. Il fe retira avec
peine & comme un furieux , en nous acca-
blant d'injures & en nous menaçant. Mais
c'eft tout ce qui en arriva ; car nous étions
tous accoûtumez aux injures & aux ménaces
des Hauts & Puiffans Seigneurs , les foldats
Turcs, qui font affez liberaux de ce côte-là
envers les Chrêtiens .
C'eft un ufage affez reçu parmi les Maho-
metans , mais particuliérement à Alger, de ta-
xer les denrées comme le pain, le vin , les
légumes & generalement les autres chofes
néceffaires à la vie , qui fe vendent en détail .
Aucun Marchand n'oferoit outrepaffer le
prix , de peur de s'expofer à de rudes peines.
Ce prix eft augmenté ou diminué , felon l'a-
bondance ou la difette , les faifons ou les
conjonctures. Cette taxe eft regardée com-
me un article effentiel de la Religion ; & c'eft
par où commence un Dey nouvellement élû.
Ibrahim Dey furnommé le Fou , élû au
F mois
122 HISTOIRE
mois de Mai 1710. voulut faire , quelques
jours après fon électión , un acte Juftice
pour fe faire craindre des mauvais & aimer
des bons. Un matin il prit l'habit d'un ef-
clave Hambourgeois , qui étoit de fa taille , &
fortit de chez lui à la petite pointe du jour-
avec un autre efclave , qui lui fervoit de ca-
marade. I le fit entrer dans une boutique
'où l'on vendoit en détail toute forte de den-
rées , & dont il foupçonnoit le maître de
mauvaiſe foi. Cet efclave dit au Marchand
que leur maître les envoyoit à la campagne
pour travailler , & que comme ils n'y fai-
foient pas bonne chere , ils venoient acheter
du ris & des raifins pour faire un mets à la
mode de leur Païs ; qu'ils l'alloient faire cui-
re à la taverne avant que de partir , mais qu'ils
le prioient de ne pas le dire à leur Patron
qu'ils lui nommerent ; parce qu'il étoit fort
brutal , & qu'il ne manqueroit pas de les
châtier , s'il fçavoit qu'ils euffent refté fi tard
en Ville. Ce Marchand leur promit tout ce
qu'ils voulurent & leur vendit , pour le fe-
cret , le ris & les raifins fecs beaucoup au
delà de la taxe qui venoit d'être publiée ; par-
ce que c'étoit pour des efclaves , à ce qu'il
penfoit , & que cela ne tireroit à aucune con-
féquence. Le Dey revenu à fon Palais prit
fes habits & fe mit fur fon fiége ordinaire.
L'efclave qui étoit avec lui , vint lui porter
plainte publiquement peu de tems après , con-
tre le Marchand Maure , qui lui avoit vendu
le ris & les raifins fecs beaucoup au delà
de la taxe. Le Dey envoya un Chaoux pour
amener ce Maure , qui étant devant lui nia
le
DU ROYAUME D'ALGER. 123
le fait comme uneimpofture de l'efclave, qui
aparemment vouloit avoir fa marchandife &
l'argent. Le Dey fans vouloir dire qu'il é
toit avec l'efclave > lors de l'achat du ris &
des raifins , le garda auprès de lui & envoya-
un crieur ordinaire publier dans la Ville , que
fi quelque Turc , Maure , Chrêtien , ou Juif
avoit des plaintes à faire contre un tel Mar-
chand , il eut à aller inceffamment à la Mai-
fon du Roi , & qu'on ne feroit plus re-
çû après la feconde priére. Plufieurs per-
fonnes s'y rendirent , & accuferent le Mar-
chand de concuffion , dont il fut plus que
fuffifamment convaincu. Le Dey prononça,
en attendant la fentence deffinitive , qu'il lui
feroit donné par provifion 5oo. coups de bâ-
ton fous les pieds , & qu'il payeroit 500. pia-
ftres d'amende , lefquelles feroient mifes dans
le tréfor. de l'Etat, & ce à caufe qu'il avoit
menti devant le Dey. Cette expédition étant
faite on fut aux opinions , & la pluralité des
voix le condamna à être pendu pour l'exem-
ple , étant le premier prévaricateur depuis la
Regence d'Ibrahim Dey ; ce qui fut exécuté
fur le champ.
Peu de jours après ce même Dey allant fe
promener du côté de la Marine avec la Cour,
rencontra un Maure des plus miférables por-
tant fous fes haillons un gros paquet ; & en
marchant il y portoit fouvent la main & en
tiroit dequoi manger. Le Dey curieux s'ap-
procha de lui , & l'arrêtant lui dit , que man-
ges-tu la ? En même tems il leva fes haillons
& vit un cabas rempli de prunes de brignole.
Le Dey lui dit , où as-tu pris cela ? Le Ma-
F 2 re
324 HISTOIRE
se répondit , je viens de l'acheter d'un Ma
rinier qui vient de Marſeille , afin de regaler
ma famille. Le Dey , qui le connoifloit
pour être des plus pauvres , lui repliqua ; tu
n'as pas du pain à donner à tes enfans , & tu
dis avoir acheté ce cabas de prunes : il faut
que tu l'ayes volé. Et quand même tu l'au-
rois acheté , tu es puuiffable de prodiguer
ainfi tant d'argent " comme pourroit faire
un grand Seigneur . Il ordonna à un Chaoux
de le mener à la Maifon du Roi , & de le
garder jufqu'à fon retour. Etant à la Mari-
ne , il fit apeller le Capitaine & tout l'équi-
page d'une Tartane qui venoit de Provence,
& leur demanda s'ils avoient vendu leurs
marchandiſes & furtout les prunes ; s'ils é-
toient bien contens , & s'ils avoient été bien
payez ? Le Capitaine répondit qu'il n'y a-
voit pas trop profité , & qu'au furplus on
avoit volé à un d'eux un cabas de prunes 9
dans le tems qu'il le faifoit debarquer. Le
Dey demanda s'il reconnoîtroit le cabas.
On lui répondit qu'il étoit aifé , puis qu'il
étoit marqué du nom du Marinier à qui il
avoit été pris. Le Dey ordonna à l'équipa-
ge de ce Bâtiment de le fuivre au Palais
où la marque aiant été reconnuë ainfi qu'on
lui avoit dit , il fit rendre le cabas à qui il
appartenoit. Le Maure fut regalé fur le
champ de 500. coups de bâton pour avoir
menti au Dey , & condamné à être pendu ;
& la fentence fut exécutée une heure après.
Le même Ibrahim Dey , fat mis à mort le
mois fuivant , pour avoir manqué à fon de-
voir, comme on le verra dans le Chapitre
du Dey. On
DU ROYAUME D'ALGER. 123
On s'étoit toûjours piqué dans le Royau
me d'Alger , de ne prendre aucune précau-
tion pour prévenir la pefte, ou pour en em
pêcher le cours On auroit crû s'oppofer
aux decrets éternels de Dieu & au Dogme
de la Prédeſtination abfoluë , fi on avoit
fait autrement. J'ai vû même en 1718. arri-
ver un Navire Anglois , qui avoit chargé à
Alexandrie où la pefte étoit violente. Le
Capitaine de ce Bâtiment en étoit mort en
route , de même que quelques - Marchands >
Mahometans. Nonobftant les repréfenta-
tions qui furent faites au Dey par les Con
fuls , l'équipage , les foyes & les cottons fu-
rent debarquez le même jour de fon arri-
vée , fans qu'il furvint aucun accident. Ce
pendant ( chofe étonnante ) la peſte qui ra-
vageoit la Provence en 1720. avoit répandu
une telle terreur par tout , qu'à Alger on y
oublia la Prédeftination , & Mehemed Dey
renvoya non feulement les Bâtimens qui ve-
noient de Marfeille , mais il refufa même
la permiffion de recevoir les Lettres qui é-
toient fur ces Bâtimens.
Il n'y a aucun Medecin à Alger, n'y dans
aucun endroit du Royaume. On en con-
damne Pufage ; & les perfonnes qui veulent
être reputées vertueufes difent , que c'eſt ten-
ter Dieu que de vouloir prendre des remedes
au hazard pour de maladies internes . J'ai
vû mourir Baba Hali Dey d'une violente fie-
vre 9 fans vouloir prendre aucune remede "
quoi qu'il eût un Chirurgien François pour
fon efclave , qui étoit habile homme, & qui
lui promettoit de rétablir fa fanté. Mais il
F 3 le
126 HISTOIRE.
le rejettoit en difant , que le nombre de fesjours
étoit marqué de toute éternité . Les Al-
geriens aprouvent feulement les remedes ex-
térieurs , & chaque famille a fes petits reme-
des particuliers en cas d'accident. Il y a peu
de malades ; les gens y vicilliffent & y font
forts & robuftes , ce qu'on doit attribuer à
la fobrieté, à l'ufage des viandes les plus fir-
ples , & à l'exercice du corps dès le bas age.
CHAPITRE IX..
F
Divifion du Royaume d'Alger. Du Gouver
nement du Levant..
TE Royaume d'Alger a été divifé en plu-
Jficurs Souverainetez , Provinces , Gou-
vernemens , Seigneurics , ou Républiques "
Tivant les Révolutions qui y font arrivées,
& la volonté des Peuples qui s'en font ren-
dus maîtres tour à tour , par la force des ar-
mes. C'est pourquoi les Auteurs qui ont é-
crit en différens tems , en parlent différem-
ment.
Les Turcs qui en font aujourd'hui les
maîtres , ou plûtôt les tirans , quoi qu'en
très-petit nombre eu égard à la grandeur du
Païs & au nombre des habitans , l'ont divifé
en trois Gouverne nens.
Il y a peu ac Villes fermées & d'autres
habitations bâties . Prefque tous les Peuples
qui y font en grand nombre , logent fous des
tentes à la campagne. Un certain nombre
de familles , qu'on apelle Nation ou Tribu ,
s'affemble fous l'autorité d'un Cheque où
Chef,
DU ROYAUME D'ALGER. 127
Chef, qui répond du Carache , ou taille pour .
fa troupe , & compofe un Adouar , village ,
ou campement qui change de lieu , felon les
tems & les faifons , foit pour la commodité
des femences , foit pour le pâturage & la
nourriture des beftiaux.
Tout le Gouvernement de ce Royaume
dépend de la Ville d'Alger , où fe tient la
Cour. Sa domination fe répand dans les
trois Provinces , ou Gouvernemens , fous
l'autorité de trois Beys ou Gouverneurs Ge-
neraux Commandans les armées , que l'on
diftingue par Bey du Levant , Bey du Ponent-
& Bey du Midy..
Sous le Gouvernement du Levant font les
Villes de. Conftantine , où fe tient le Bey &
fa Cour , de Bone , de Gigery , de Bugie , de
Steffa , de Tebef, de Zamoura & de Pilca-
ra , où les Turcs tiennent garnifon . Dans
l'étendue de ce Gouvernement , font auffi
les Païs du Couco & de Labez , autrefois
deux Royaumes différens. Mais les habitans
ne reconnoiffent point la domination d'Al-
ger, parce que ces Païs font inacceffibles aux
troupes des Turcs ; ils y vivent en 鲦 liberté
fous l'autorité d'un Cheque , tel que chaque
Adouar veut bien l'élire. Il y a auffi le
comptoir de la Calle , Colonie Françoife fous
la direction de la Compagnie du Baſtion de
France...
Sous le Gouvernement du Ponent font les
Villes d'Horan où fe tient le Bey & fa Cour;
de Tremecen , où étoit la Refidence du Bey,
lorfque Horan appartenoit à l'Eſpagne , de
Mouftagan, de Tenes & de Sercelles , où il ya
garniſon. F 4 Sous
128 HISTOIRE
Sous le Gouvernement du Midi il n'y a
aucune Ville ni habitation bâtie. Tous les
Peuples y font campez fous des tentes ; &
le Bey qui y commande y eft auffi campé a-
vec les troupes .
Il y a encore , outre les Villes dont on a
parlé ci-devant , des débris de plufieurs au-
tres ; mais elles font entiérement ruinées &
fans aucune fortification.
Gouvernement du Levant.
Conftantine feule Ville qui refte de la Pro-
vince qui porte fon nom , a été long-tems
le fiége des Princes Arabes qui en étoient
Souverains. Elle fut fondée par les Numi-
diens , fous le nom de Cirta. On prétend
qu'elle fut nommée Conftantine par une fil-
le de l'Empereur Conftantin le Grand , qui
la fit rebâtir , & la mit dans un grand luftre.
Les Maures la nomment Cuffuntina.
Cette Ville eft, bien fortifiée , & dans une
fituation avantageufe, à trente lieuës Françoi
fes du rivage de la mer. On connoit qu'el-
le a été fa fplendeur & fa magnificence , par
de très-beaux monumens des ouvrages des
Rómains . L'Empereur Caligula en avoit
fait la Capitale de la Mauritanie Cefarienne.
Cette Province eft frontiére du Royaume
de Tunis , & eft renfermée entre le Mont
Atlas , la Mer Mediterranée & la Province
de Gigery.
Le Bey du Levant y fait fa refidence. Il
a une garde de 300. Spahis ou Cavaliers
Turcs , & de 1500. Maures entretenus à
fes
DU ROYAUME D'ALGER. 12
fes dépens ; ces troupes ne faifant point par-
tie de la Milice entretenue par l'Etat.
Près de Conftantine & dans fon reffort fur
la côte de la Mediterranée , font les débris
de la Ville du Collo , bâtie par les Romains,
& détruite par les guerres qui fe font fucce-
dées. Il refte encore un Château bâti fur un
rocher , où il y a garnifon & un Aga qui
commande. Il y a dans le Village un Com-
mis de la Compagnie du Baſtion de France ,
qui y a une maifon ou Comptoir , & qui eft
fort protegé par le Gouvernement d'Alger
fuivant les Traitez. Il achete des Maures
peu à peu des cuirs de boeuf, de la cire & de
la laine , & lorfqu'il y en a une quantité fuf-
fifante pour les charger , il en informe le Di-
recteur de la Calle , qui envoye des Bâti-
mens à la Rade pour y charger ces Marchan-
difes.
Sur les montagnes de Collo il y a une
grande quantité de Singes très-feroces & très-
difficiles à domeftiquer. Les Maures ont le
fecret d'en prendre autant qu'ils en veulent ;
mais il ne le font que lorfqu'ils ont occafion
d'en vendre. Il y en a qui font de hauteur
d'homme , lorfqu'ils font debout.
Sur la même côte on voit des reftes de
quelques maifons d'une fort ancienne Ville
apellée Stora , où il y a un golphe ſpacieux
& fort commode. C'eſt-là où les Genois
& puis les François ont commencé le Com-
merce , que la Compagnie du Baſtion de
France a continué & étendu. On voit dans
toute cette Province beaucoup de ruïnes des
Villes & Châteaux bâtis par les Romains.
F Le
130 HISTOIRE
Le Territoire de cette Province eft coupé
par des montagnes fort hautes , habitées par
des Arabes & des Maures jaloux de leur li-
berté , & qui forment une efpéce de Répu-
blique . Ils font divifez en Nations , & com-
mandez par des Cheques qui s'uniffent , lorf-
que le Bey de Conftantine veut violer leurs
droits. Ils peuvent compofer une armée de
30. à 40000. hommes ; mais ils n'ont point
d'armes à feu , & feulement des azagayes ou
lances & des flêches.
Lorfque les femmes de ces montagnes ne
font pas contentes de leurs inaris ou qu'el-
les en font maltraitées , elles fe refugient d'u-
ne montagne à l'autre. C'eſt ce qui donne
fouvent occafion à la guerre entre deux ou
plufieurs Nations , fur tout lorfque les fem-
mes emportent avec elles des bijoux , de l'ar-
gent ou d'autres effets de quelque valeur.
Conftantine a eu des Rois , depuis que les
Arabes Mahometans s'emparerent de l'Afri-
que jufques en l'année 1420. que les Tuni-
ciens s'en rendirent maîtres . Mais en 1520.
Barberouffe après la conquête d'Alger , aiant
auffi conquis le Collo , les habitans de Con-
ftantine voyant leur commerce tout à fait
ruiné par cette prife , fe donnerent à ce con-
quérant , & depuis elle fait partie du Royau-
me d'Alger.
Bonne Port de Mer , qu'on croit être l'an-
cienne Hippone , étoit autrefois la Capitale
d'une Province de la dépendance des Rois
de Conftantine. Cette Ville bâtie par les
Romains , & renommée par fon Evêque St.
Auguftin, étoit autrefois belle & floriffante.
Les
DU ROYAUME D'ALGER . 131
Les gens du Païs prétendent , qu'elle n'eft
pas la même que l'ancienne Hippone ; que
cette derniére aiant été prife, reprife & détrui-
te plufieurs fois dans les différentes guerres ,
on avoit bâti de fes ruïnes , une Ville à u-
ne petite lieuë de là , nommé Baled el Ugned,
ou la place des Jejubes , à caufe qu'il y en a
beaucoup d'arbres autour de la Ville , que
l'on prend à préfent pour l'ancienne Hip-
pone..
Il eft affez problable que ce n'eft pas la
même ; car à la diftance d'une petite lieuë ,
il y a dans un champ de Figuiers , des ruï-
nes qu'on dit être de l'Eglife Epifcopale de
St. Auguftin.. On voit encore parmi ces
ruïnes une Statuë de marbre toute mutilée ,
& dont on ne peut connoître la repréfen-
tation. Il y a auprès une fource d'une eau
très-belle & excellente , que les gens du Païs
apellent communement la Fontaine de St.
Auguftin , de même que les Figuiers. Les
Matelots Italiens & Provenceaux qui y abor-
dent , ne manquent pas d'aller boire de cet-
te eau , & de faire leur priére à genoux devant
cette Statue mutilée pour y adreffer des prié-
res à St. Auguftin.. J'en ai vû quelques-uns
qui en rompoient de petites piéces pour les
garder , ou qui en détachoient & racloient ce
qu'ils pouvoient. A chacun de ces Figuiers,
dont le fruit eft très-beau & très-bon , on y
voit pendre entre les branches des chapellets
de figues ameres & feches. Les Maures pré-
tendent que les figues amercs attirent toute
l'amertume da figuier , & que le fruit en de--
vient plus doux.
F 6 Cette
132 HISTOIRE
Cette Ville fut prife fur les Tuniciens &
annexée au Royaume d'Alger , lorfque Bar-
berouffe s'en rendit le maître. En 1535. el-
le fut reprise par les Tuniciens , mais peu de
tems après les Algeriens s'en rendirent en-
core les maîtres & l'ont gardée depuis . Au def-
fus de la Ville il y a un petit Fort qui la do-
mine , avec une garnifon de 300. foldats
Turcs, fous les ordres d'un Aga qui com-
mande la Place.
La rade de Bonne ou l'on mouille ordi-
nairement , eft le Port Genois à une lieuë
à l'Ouest de la Ville , devant laquelle le
mouillage ne vaut rien , outre qu'il n'y a
pas de fonds..
On trouve dans fon reffort les reftes d'u-
ne Ville maritime , qu'on nomme Melle ,
mais elle eft de peu de confidération , de
même que Tabarca , qui eft à 20. lieues à
l'Eft de Bonne apartenant à préfent aux Tu-
niciens, & féparant la côte maritime d'Alger
d'avec celle de Tunis . Vis-à- vis de cette
Ville , il y a une Iſle de même nom , à de-
mi-lieuë de la terre ferme. Cette Ifle fut au-
trefois conquife par l'Efpagne ; elle appar-
tient à préfent en Souveraineté à Mrs. Lo-
mellini Nobles Genois qui y tiennent un
Gouverneur. Il y a un Fort , une garnifon ,
plufieurs maifons de particuliers qui y habi-
tent, & un Comptoir pour la pêche du Co-
rail & le Commerce avec les Maures.
Tout auprès de Tabarca il y a une petite
Place , qu'on apelle la Calle , Comptoir a-
partenant à la Compagnie du Baſtion de
France. Il y a un Fort & quelques piéces
de
1
17
DU ROYAUME D'ALGER. 133
de canon ; un grand corps de logis pour to-
ger les perfonnes qui font au fervice de cette
Compagnie ; un jardin , un hôpital , une cha-
pelle, & un cimetiere. C'eft-là où fe tiennent
les bâteaux qui pêchent le corail , le long de
la côte de Barbarie.
En 1560. les Marſeillois firent bâtir à peu
de diſtance de cette place , un efpéce de Fort,
qui fervoit de Magazin pour les grains qu'ils
achetoient ? & de retraite aux pêcheurs du
corail ; mais [Link] fut démoli par les trou-
pes d'Alger , qui accuferent les François d'a-
voir enlevé tous les bleds & caufé la fa-
mine.
En 1628. Louis XIII. envoya un de fes
Architectes pour conftruire un Fort à la pla-
ce du premier , fous le nom de Baſtion de
France. Cet Architecte en jetta les fonde-
mens , mais les Arabes & les Maures l'em-
pêcherent de continuer , renverferent ſes tra-
vaux & l'obligerent de fe rembarquer. Quel-
ques années après Sa Majefté le fit rebâtir .
& les François s'y établirent ; mais cet endroit
n'étant pas commode pour fon Port, la Com-
pagnie du Baſtion de France s'eft depuis ac-
commodée avec les Algeriens pour obtenir
la Calle , petite place voifine , refte d'une
belle & ancienne Ville. Cette Compagnie a
fait un Traité avec le Dey d'Alger , pour y
négocier tranquilement avec les Arabes & les
Maures.
Tebef eft une ancienne Ville peu confidé-
rable à préfent , aux confins du Royaume de
Tunis & du Biledulgerid , fur la riviére de
Magradat.
F1 Giges
HISTOIRE
134
Gigery , Village diftant de yo . lieuës com-
munes de France à l'Eft d'Alger , où il y a
une Fortereffe qui commande un grand ter--
ritoire.. C'étoit autrefois une Province dé-
pendante du Royaume de Bugie.. Il eſt bâti
fur une langue de terre qui avance dans la
mer , & forme avec des rochers qui s'y trou--
vent deux Havres affez commodes , un à
l'Eft & l'autre à l'Oueſt.. Il n'y a point de
Ville ni d'habitation fermée dans le territoire
qui en dépend , & les habitans ne s'y tien--
nent que dans des Adouars. Ce territoire en-
ferme une haute montagne de 25. à 30. lieuës
de longueur appellée le Mont-Aurax d'un
accez extrêmement difficile. Elle eft habitée
par des Arabes nommez Cabeylezen , fiers ,
jaloux de leur liberté & indomptables à cauſe
de quelques endroits inacceffibles de la mon-
tagne , où ils fe retirent pour ſe mettre à
l'abri des infultes. Ils font efclaves , fans
diftinction , tous les étrangers. qui abordent
fur leurs côtes depuis l'année 1664. que les
François furent obligez d'abandonner Gige-
ry. Avant ce tems- là ils y avoient un Comp-
toir , & la Compagnie du Baftion de France
y tenoit des Commis pour acheter des cuirs ,
de la cire & des grains. Mais la France é-
tant en guerre avec le Royaume d'Alger , le
Roi ordonna au Duc de Beaufort Amiral , de
faire conftruire un Fort auprez de la mer
pour s'y maintenir , & tenir en bride les A-
rabes. Il en fit jetter les fondemens , & ayant
appris qu'un grand nombre de ces Árabes a-
voit formé un Camp pour le venir atta-
quer, il prit la refolution de les aller com--
battre,
DU ROYAUME D'ALGER.. 135
battre, à la tête de 800. hommes . Mais la
longueur & la difficulté des chemins lui fi-
rent changer de deffein.. S'étant mis en
mer par ordre de la Cour pour croifer fur
les Vailleaux d'Alger , les Barbares profite-
rent de fon abfence pour attaquer les Fran-
çois dans leur Fort , qui fut bientôt renver-
fé ; deforte que fe voyant expofez dans le
Village aux irruptions des Barbares , ils pri-
rent la refolution . de les aller attaquer & de
faire tout l'effort poffible pour s'en débaraf
fer. Le Sr. Du Fretoy , Commandant ,
marcha à la tête de la Cavalerie fuivi de l'In-
fanterie , contre les ennemis , quoi qu'infi-
niment fuperieurs en nombre aux François..
Ceux-ci furent battus , obligez de prendre la
fuite , d'abandonner Gigery & de s'embar-
quer fur des Bâtimens qui étoient dans le
Port avec tout ce qu'ils pûrent. fauver. On
en attribua la faute au Commandant de l'In-
fanterie dont le Sieur Du Fretoy fe plai-
gnit de n'avoir pas été bien . fecondé. Les
Barbares avertis de la retraite précipitée des
François , s'avancerent pour les combattre à
leur tour , les furprirent en defordre & maf-
facrerent ou firent efclaves 400 .. hommes.
qu'on avoit mis dans un pofte avancé pour
leur tenir tête , dans le tems qu'on embar
quoi le bagage & l'artillerie , dont il refta
aux Algeriens une bonne partie. Cette Pro-
vince fut acquife au Royaume d'Alger par
Barberouffe en 1514
Lorfque quelque Bâtiment fait naufrage
fur les côtes de Gigery , les habitans de la
F
montagne defcendent en foule , & viennent
s'em
"
136 HISTOIRE
s'emparer fur le champ de ce qu'ils peuvent
fauver , de quelque Nation que foit le Bâti
ment , quand même il feroit Turc. Mais ;
en ce cas-là , ils renvoyent les Mahometans
avec les provifions néceffaires pour fe con-
duire jufqu'en un lieu , où ils puiffent trou-
ver du fecours. Ils font efclaves les Chrê
tiens , les Grecs & les Juifs , quand même
la Regence d'Alger feroit en paix avec la
Nation à laquelle le Bâtiment naufragé ap-
partient; le Dey d'Alger n'en peut rien tirer
que comme ami & non x comme Souverain.
En voici plufieurs exemples.
En l'année 1679. une Barque de Tunis
ayant fait naufrage fur les côtes de Gigery
par une tempête, ils s'emparerent du Bâti-
ment qui avoit refté fur la plage enfoncé
dans le fable. Ils renvoyerent les Turcs &
les Maures qui avoient échapé , & après a-
voir ôté tous les cordages , les armes & uten-
ciles , ils voulurent aufli en prendre le fer
qu'ils aiment beaucoup . Comme ils ne pou-
voient en venir à bout fans depecer le Bâ-
timent , ce qu'ils ne favent pas faire , ils mi-
rent le feu aux poudres , comptant que le
corps du Bâtiment fautant en l'air , & fe fé-
parant par ce moyen , une partie du fer reſte-
roit fur la plage , & qu'ils pêcheroient l'au-
tre. Mais ne s'étant pas affez éloignez , les
éclats du bois en tuerent environ cinquante,
& en blefférent plufieurs autres . Ils empor-
terent dans leur montagne tout le fer qu'ils
trouverent fur la plage , ou qu'ils purent pê-
cher , avec les Chrêtiens efclaves qui étoient
fur la Barque.
En
DU ROYAUME D'ALGER. 137
En 1718. le Navire François le St. An
toine , commandé par le Capitaine Guiguou
de Toulon , étant parti de Genes dans le
mois de Janvier pour Cartagene , fe trouva
au Sud-Eft du Port Mahon avec une tempê-
te , ayant une voye d'eau confidérable , qui
ne lui permettoit pas de gagner aucun Port.
Le Capitaine réfolut de faire mettre Canot
& Chaloupe à la mer , pour tâcher de fe fau-
ver avec fon équipage & fes paffagers. Mais
comme le Bâtiment rouloit beaucoup , &
qu'on travailloit avec précipitation , & avec
toute la confufion que caufe d'ordinaire la
vue du peril ,& l'envie de fe fauver , le Canot
refta fufpendu fur les apparaux. Le Croc de
la Calliorne de poupe fe décrocha ou rom--
pit , & le Canot qui s'enfonçoit dans l'eau
couroit rifque de fe brifer contre le Navire,
avant qu'on eût eu le tems de remedier à ce
qui étoit arrivé. Sept matelots qui étoient .
dans ce Canot décrocherent la proue , & fe
trouverent tout d'un tems éloignez par les
vagues , du Navire qu'ils ne purent plus ap
procher. Ces matelots furent obligez d'aller
avec ce Canot au gré du vent & de la mer ;
ils firent voile avec des avirons & leur cami-
foles qu'ils ajufterent le mieux qu'ils pûrent ,
pour foutenir un peu ce Bâtiment fur l'eau.
Ils ne refterent pas long-terns fans voir cou--
ler à fonds le Navire. Ils naviguerent de
cette façon pendant fept jours , fans favoir de
quel côté ils faifoient route , n'ayant vû pen-
dant ce tems-là ni le Solcil ni les Etoiles. Le
cinquième jour de leur féparation du Navire,
deux de ces matelots furent emportez par les
coups
RE
TOI
1387 HIS
coups de mer. Le feptiéme deux autres mou--
rurent de froid & de faim ; car ils n'avoient eu
à manger en tout que fix bifcuits de fix on-
ccs chacun , & une piéce de cochon falé de
deux livres , qui s'étoient par hazard trouvez
dans le caiffon du maître du Canot. Les
trois autres fe nourrirent le même jour avec
de la neige qui tomba en abondance
qui n'étoit pas arrivé depuis très- long-tems
dans ce parage , & qui leur fit juger qu'ils
n'étoient pas loin de terre. Le huitième jour
au matin , ils fe trouverent à terre fans favoir
où ils étoient , fur une plage entre Bagie &
Gigery. Une bande de Cabaylezen , ou Ca--
bailes vinrent en même tems les prendre , &
piller ce qui étoit dans le Canot qui con-
fiftoit en peu de chofe. Mais ayant vû que
ces matelots étoient prefque morts de faim
de froid & de fatigue , & qu'ils avoient les
jambes toutes ouvertes 9 ils jugerent bien
qu'ils n'en pourroient rien faire , & qu'ils
leurs feroient à charge. Ils les couvrirent
pour les rechauffer , tuerent un mouton pour
leur donner quelque aliment , & les remi--
rent à un Morabout qui demeuroit dans un
hermitage affez prez de là. Ce Prêtre envoya
un Maure à Alger pour avertir le Dey , qu'il
y avoit chez lui trois Chrêtiens naufragez à
la côte , qui étoient dans un miférable état.
Le Dey en avertit le Conful de France , lui
accorda trois Spahis ou Cavaliers Maures ,
avec ordre d'aller prendre les trois naufragez
& d'en amener chacun un en croupe. Ils le
firent pour une petite recompenfe , & les re-
mirent à Alger entre les mains du Conful.
En
DU ROYAUME D'ALGER . 139)
Ea 1719. Madame la Comteffe du Bourk-
s'embarqua à Cette en Languedoc le 23 ..
Octobre , fur une Barque Genoife , avec.
1 fils , fa fille , Mr. l'Abbé du Bourk fon
Beaufrere , un Gentilhomme Irlandois & fix
domestiques , quatre femmes & deux hom-
mes. Elle alloit en Efpagne auprez de Mr.
le Chevalier Tobias Comte du Bourk fon
mari , Officier Irlandois au fervice du Roi
d'Elpagne , & qui avoit fuivi le Roi Jaques
en France. Le fecond jour étant à la côte
de Catalogne près de Barcelone , la Barque
fot enlevée par un Vaiffeau d'Alger. Mais la
Comteffe ays ar un Paifeport de la Cour de
France , le Capitaine la traita avec toute for
te de douceur & de diftinétion , & la raffrá
de fu frayeur, en lui promettant qu'on ne lui
feroit aucun tort, ni à aucun de fa fuite. Elle
deananda à refter dans la Barque Genoife a--
vec fa famille & fes domeftiques , ce que le-
Corfaire lui accorda. Il prit l'équipage Ge-
nois fur fon Vaiffeau , & mit à la place , des
Turcs pour conduire la Barque , qu'il prit à
la remorque , en faifant route pour Alger.
Mais le 30. du même mois , étant furvenu
une furieufe tempête de Nord-Oueſt près des
côtes de Barbarie , le Corfaire fut obligé de
couper l'Amarre de remorque , pour pouvoir
gouverner. La Barque ne put pas tenir la rou-
te du Corfaire , & le vent l'ayant contrainte
d'aller vent arriere , elle échoua entre Bugie
& Gigery , où elle fut entiérement briſée fur
la plage. Les Maures Cabayles , qui lorf-
qu'il tait des tempêtes de vent de Nord, font
extrêmement attentifs à obferver du haut de
leur
140 HISTOIRE
leur montagne ce qui fe paffe à la côte, ayant
vû venir ce Bâtiment , } defcendirent en foulo
au bord de la Mer, pour l'attendre & le pil-
ler. Les Algeriens qui s'étoient fauvez à la
nage , dirent au Chef de ces Maures qu'il
y avoit dans le Bâtiment une Princeffe de
France. En même tems , plufieurs Cabay-
lés fe jetterent dans l'eau pour la fauver ;
mais ils nepûrent avoirque Mademoiſelle Du
Bourk , l'Abbé Du Bourk, une fille de cham-
bre & les deux valets . Madame Du Bourk ,
perit avec trois filles de chambre & le Sr.
Artur Irlandois fon Gentilhomme. Ils mirent
Madelle. Du Bourk fur les épaules de l'Ab-
bé , & les conduifirent à un endroit le moins.
acceffible des montagnes , à quelques jour-
nées de la mer. Lorsqu'ils y furent arrivez ,
ils mirent dans une tente Madelle . Du Bourk,
fon oncle l'Abbé & un domestique , & dans
un autre la fille de chambre & le fecond do-
meftique. Le lendemain les Cheques des
Adouars , ou Nations , s'affemblerent pour
favoir ce qu'on en feroit ; fi on écriroit à
[Link] de Gigery , pour faire avertir le Con-
ful de France à Alger de racheter la Demoi-
felle avec fa fuite , ou s'il convenoit mieux
d'attendre que ce Conful les reclamât pour
en avoir une meilleure rançon. Il fut reſolu
qu'on attendroit qu'ils fuffent reclamez , ce
qui obligea. Mademoiſelle Du Bourk , qui
n'étoit alors que dans fa dixiéme année , d'é-
crire le 4. Novembre. fuivant une Lettre fort
touchante au Conful de France à Alger , par
laquelle elle lui donnoit avis de fon trilte fort.
Elle le conjuroit de la racheter à quelque prix
que
DU ROYAUME D'ALGER. 141
que ce fût , & de la délivrer des horreurs où
elle fe trouvoit . Les Maures envoyerent cet-
te Lettre à un Morabout près de Bugie , qui
[Link] en odeur de fainteté , & pour lequel on
a une fi grande vénération , que lors qu'une
perfonne du Païs demande l'aumône ou quel-
que grace, il la demande au nom de Dieu
& de ce Morabout . Ce Prêtre envoya incef-
famment un exprez à Alger , qui remit la
Lettre au Conful . Celui-ci la communiqua à
Mr. Du Sault, alors Envoyé Extraordinaire de
France à Alger, qui y étoit arrivé depuis peu.
Pendant cet intervalle , un jeu e Arabe ,
fils unique d'un Cheque des plus confidérables ,
demanda Mademoiſelle Du Bourk en maria-
ge à fon Pere, lequel en fit la propofition aux
autres Cheques. Ceux-ci s'imaginerent qu'il
pourroit en retirer degrands biens, deforte que
plufieurs autres des plus puiffans fe la difpu
toient. Mais aucun ne l'obtint, & il fut réolu
dans leur Confeil , qu'il falloit la lailler ra-
cheter.
L'Envoyé de S. M. T. C. fut trouver
Mehemed Dey d'Aiger , & lui demanda avec
toutes les inftances poffibles , & les termes
les plus forts la liberté de Mademoiſelle Du
Bourk & de fa fuite. Le Dey lui répondit ,
que les Cabayles ne reconoiffoient pas fa do-
mination ; parce qu'il ne pouvoit pas les
dompter dans les montagnes inacceffibles
qu'ils habitoient ; & que lorsqu'il envoyoit
des troupes pour les contraindre à obéir à fes
ordres , on leur dreffoit des embufches où
elles tomboient infailliblement. Il ajoûta que
tout ce qu'il pouvoit faire, c'étoit de donner
des
142 HISTOIRE
des ordre très-preffans à fes Agas de Gigery
& de Bugie , deretirer ces Chrêtiens par tou-
te forte de moyens , & de les rançonner au
meilleur prix qu'ils pourroient. Il expedia fes
ordres fur le champ , & y joignit une Lettre
pour les premiers Morabouts de ces deux
Places , pour agir en conféquence avec les
Agas. Le 24. du même mois de Novem-
bre , Mr. l'Envoyé de France fit mettre à la
voile un Bâtiment François qui étoit dans le
Port d'Alger, fur lequel Ibrahim Hoja Tru-
chement du Conful de France s'embarqua
por porter ces ordres aux Agas & aux Mo-
abouts. Dès qu'ils les eurent reçûës , ils
monterent à cheval & fe rendirent à l'Adouar,
où étoit Mademoiſelle Du Bourk. Ils trai-
terent de fa rançon & de celle de fa fuite , &
les obtinrent tous les cinq , moyennant 1300.
piaftres courantes d'Alger , du poids de deux
piftoles & demi , & ce en confideration des
Morabouts. Dès que cette infortunée trou-
pe eut été rendue , les Agas les conduisirent
à Bugie, où ils n'arriverent que le 9. De-.
cembre fuivant , à caufe de la difficulté des
chemins. Le 1o. la troupe s'embarqua fur
le Bâtiment François , qui les attendoit dans
le Port de Bugie , & le 12. elle arriva à Al-
ger avec un vent favorable , d'où elle fut
renvoyée en France en toute fûreté.
Il n'en eft pas de même lorsque les Bâti-
mens d'une Nation , amie de la Regence
d'Alger , échouent ou font naufrage für les
autres côtes de ce Royaume , foit par le mau-
vais tems , foit pour éviter leurs ennemis,
Alors le Dey, le Bey ,.où les Agas obfer-
vent
DU ROYAUME D'ALGER. 143
vent de leur donner tout le fecours néceffai-
re. Mais quelquefois , avant que les Com-
mandans des Villes voifines en foient infor-
mez pour envoyer des fauvegardes, les Mau
res de la campagne profitent de la trifte fi-
tuation des équipages pour butiner. Dans ce
cas on ne laiffe pas de faire bonne & promp-
te juftice , fi les Voleurs peuvent être recon-
nus , ce qui eft prefque toûjours bien diffi-
cile.
Bugie , que les Africains apellent Bugeya ,
eft une Ville maritime entre Gigery & Alger,
affez forte & bien peuplée , Capitale de la
Province ou territoire qui porte fon nom,
Elle eft fituée fur le penchat d'une haute
montagne , & a une Baye affez commode.
C'étoit autrefois un Royaume fous la domi-
nation des Arabes . Cette Ville fut bâtie par
les Romains, & les Gots s'étant rendus maî-
tres de l'Afrique y établirent le fiége de leur
Empire. Abni , Roi Sarrazin , les en chaffa
en 762. Jofeph, premier Roi de Maroc , con-
quit ce Royaume , & le donna à Hucha Ur-
meni Prince de fa Race , laquelle regna juf
qu'au XII. Siécle. Alors le Roi de Tenes
le conquit , & le donna à Albuferez un de
fes fils , à la race defquels elle demeura juf-
qu'en 1510. que Pierre Comte de Navarre
prit la Ville fous Ferdinand V. Roi d'Eipa-
gne, & la fortifia.
L'an 1512. Barberouffe y mit le fiége avec
douze Galeres & 3000. Maares & Arabes ,
que le Roi dépoffedé y amera ; mais le Pira-
te ayant été bleffé , l'abandonna. Il y revint
en 1514. & après s'être emparé de la Ville
&
144 HISTOIRE
& d'un Fort , un fecours qui arriva fort à
propos aux Efpagnols le fit encore retirer.
Après la défaite de l'Empereur Charles V.
devant Alger , ies Algeriens profiterent de
Poccation & marcherent avec toutes leurs
troupes vers Bugie. Is prirent le Château de-
la Marine & la Citadelle de l'Empereur ; de
forte que Alonfo de Peralta Gouverneur
pour l'Espagne , fe voyant renfermé dans la
Ville , & batu par les Forts qui le domi-
noient , demanda Capitulation . Elle lui fut
accordée , & il fe retira avec 400. hommes
en Espagne , où le Roi lui fit trancher la
tête.
Steffa ou Difteffa , Ville à préfent peu con-
fidérable, eft au Sud de Bugie ; elle étoit au-
trefois de fa dépendance. Elle eft fituée dans
une plaine de grande étendue , très-agréable
& très-fertile en fruits , en fleurs & en plan-
tes. Son terroir touche aux montagnes de
Labez , dont il fera parlé dans la fuite.
Tebef & Zamora font auffi des reftes des
anciennes Villes de la Province de Bugie.
Elles font à préfent peu de chofe.
Le Païs de Bugie eft prefque entouré de
montagnes , de même que celui de Gige-
ry , dont les quartiers en font diftinguez
par les noms de Benijubar , d'Auraz & de
Labez. Ces montagnes ne font peuplées
que des familles les plus anciennes d'Ara-
bes , Maures ou Sarrazins , & la plupart de
ces montagnards portent , fuivant un ancien
ufage , une Croix ineffaçable fur la main, &
plufieurs en portent une à chacune des joues,
fans pouvoir en donner d'autre raifon, finon,
que
DU ROYAUME D'ALGER . 145
que c'eft une coûtume que leurs ancêtres leur
ont laiffée. Mais la raifon de cela eft que
les Gots s'étant rendus maîtres de ce Païs ,
& n'éxigeant aucune contribution des Chrê-
tiens , & ne leur faifant aucun mal , chacun
vouloit paffer pour tel . Ainfi pour arrêter la
fureur du foldat , on lui montroit de loin
cette marque de Chriftianifine , qui s'eft per-
petuée jufqu'à préſent par l'uſage.
Bifcara eft de la Province de Zeb dans la
Numidie , au Sud du Royaume de Labez .
Les Algeriens en y faifant des courfes toutes
les années pour enlever des efclaves , s'en
font enfin rendus maîtres , pour pouvoir pé-
nétrer dans le Païs du Sud avec plus de fa-
cilité. On y voit les reftes d'une ancienne
Ville , dont ce Païs porte le nom , où il y a
toûjours garnifon pour contenir les habitans
de cette Province , qui campent fous des ten-
tes. Le Païs eft fort miférable. Ce font les
Bifcaras qui aportent dans les Ports de Mer
du Royaume d'Alger , les lyons , les tigres ,
& les autres bêtes feroces qu'on y trouve do-
meftiquées , & ils les vendent aux étrangers
qui veulent en avoir. Il y a toûjours dans
Alger un nombre de ces Arabes , connus
fous le nom de Bifcaras , qui y viennent pour
faire les plus vils ouvrages . Ils charrient de
l'eau dans les maifons, ils nettoyent les lieux,
les puits , ramonent les cheminées , portent
les fardeaux ; & lorsqu'ils ont gagné une
dixaine d'écus , ils retournent chez eux , ой
ils font regardez comme très-riches , l'argent
y étant prefque invifible. Nous parlerons
dans la fuite de l'ordre qu'il y a à l'égard de
G CCS
RE
146 HISTOI
ces gens-là , de leurs fonctions pour le bien
& la fûreté de la Ville d'Alger , & du profit
qu'ils y donnent .
Le Païs du Couco qu'on apelle commu-
nement la montagne de Couco , étoit autre-
fois un Royaume qui a donné des Princes
d'une grande reputation , qui aiderent à con-
querir l'Efpagne. Mais à préfent les Arabes
Bereberes & Azagues , qui habitent cette
montagne , quoique fiers de leur origine , &
aimant l'indépendance , font dans la baffeffe
& dans la mifére. Ils n'ont point de commer-
ce avec leurs voifins , de peur d'être reduits.
par les Algeriens dans l'efclavage , où font
la plupart des autres Arabes & Maures de la
Barbarie. Quoique le Dey d'Alger faſſe tout
fon poffible pour en retirer les tributs , ga-
rames ou tailles qu'il exige des autres , il ne
peut en venir à bout , à caufe de la difficulté
de la montagne où les troupes ne peuvent
aller fans s'expofer à tomber dans des em-
bufcades. On ne peut y parvenir que d'un
côté avec beaucoup de peine ; & les Arabes
qui l'habitent peuvent facilement , en faisant
rouler des rochers feulement , abîmer une
grande armée.
Ce Païs eft fitué entre Alger & Bugie. Il
tire fon nom d'une ancienne Ville à préfent
détruite. Elle étoit le féjour des Rois qui y
avoient fait conftruire de fuperbes Palais . Cet-
te Ville étoit entourée de rochers au pied de
la montagne , qui étoit couverte de Villages
& de Hameaux fort peuplez. Elle avoit un
Port apelle Tamagus , où elle faifoit le com-
merce du miel , de la cire & des cuirs avec les
Marfcillois . Les
DU ROYAUME D'ALGER. 147
Les habitans de cette montagne , qui eft
leur unique retraite , font ennemis irreconci-
liables des Turcs , depuis le commencement
du XVI. Siécle que Selim Eutemi Prince
Arabe 7 Chef de la Nation qui habitoit le
Païs de Mutijar ou Motigie , ayant été apel-
lé pour gouverner les Algeriens à caufe de
fon mérite , fut tué par Aruch Barberouffe.
Seremeth-ben-el-Cadi pour lors Roi du Cou-
co , parent du Prince , craignant que l'ufur-
pateur ne s'emparât auffi de fon Royaume , fit
alliance avec l'Eſpagne & promit d'aider aux
Efpagnols à faire des conquêtes dans le
Royaume d'Alger , & il les favorifa de tout
fon pouvoir.
En 1541. lorsque Charles V. fut arrivé de-
vant Alger avec une puiffante armée , ce
Roi de Couco lui envoya des provifions &
3000. Arabes armez pour lui faciliter les che-
mins , & fervir de guides aux troupes ; mais
dès que le fecours fut parti , le Roi ayant ap-
pris le mauvais fuccez de l'Empereur , les ra-
pella inceffamment. Les Algeriens voulu--
rent fe vanger de cette action . Affan Pacha
envoya une armée de 3000. Turcs pour af
fiéger le Roi de Gouco dans fa Ville , qui
ne fe fentant pas affez fort demanda la Paix.
Elle lui fut accordée moyennant une fomme
confidérable; & en attendant cette fatisfaction,
afin d'obliger les troupes d'Alger à fe retirer,
il leur remit en ôtage Hamet-ben-el-Cadi fon
fils. Peu de tems après les deux Nations fe
reconciliérent & s'alliérent par le mariage
d'Affan avec la fille du Roi , qui fut condui-
te à Alger.
G 2 Cette
1148 HISTOIRE
Cette alliance attira beaucoup d'habitans
du Couco dans la Ville d'Alger , pour lef
quels le Pacha avoit beaucoup de complai-
fance ; & leur ayant même permis d'acheter
des armes dans la Ville , ils venoient en fou-
le pour s'en munir. Les foldats Turcs ja-
loux de ces voifins , qui pouvoient dans l'oc-
cafion fe fervir de ces armes contre eux , fe
mutinerent là-deffus ; & n'ayant pû obtenir
du Pacha que cette permiffion fût revoquée ,
ils fe revolterent contre lui , s'en faifirent &
l'envoyerent lié à Conftantinople , où ils fi-
rent repréſenter à l'Empereur Soliman Se-
cond , que ce Pacha vouloit fe faire Roi
d'Alger , par le fecours des habitans du Cou-
co. Ces deux Etats fe firent fouvent la guer-
re; mais elle fut toûjours terminée à l'avan-
tage des Algeriens.
Au commencement du XVII . Siecle le
Roi de Couco livra aux Efpagnols fon Port
de Tamagus , dont les Algeriens fe faifirent
bientôt après. Dans la fuite voyant que les
Arabes voifins avoient toûjours quelque in-
telligence avec l'Espagne , ils s'emparerent
de la Ville du Couco & du plat Païs , &
obligerent le Roi de fe retirer dans la mon-
tagne avec tous fes fujets.
Les montagnes du Couco font abondan-
tes en grains , en fruits & en beftiaux. Il y
a de belles valées , de charmants coteaux ,
d'agréables prairies , & d'abondantes fources
de très-bonne eau. C'eft là où fe refugient
ordinairement avec leur argent les Deys d'Al-
ger lors qu'ils craignent la mort , ou qu'ils
veulent abandonner le pefant fardeau du
Gou-
DU ROYAUME D'ALGER. 149
Gouvernement. Mais quelquefois ils ne font
pas les maîtres de prendre ce parti , & on les
prévient lorfque leur deffein eft pénétré. Ils
y paffent tranquilement le refte de leurs jours
dans la tranquilité & dans l'abondance , où
ils ne s'y arrêtent qu'en attendant l'occation
de paffer au Royaume de Tunis ou en Le--
vant.
Labez , autrefois Royaume , eſt un païs de ...
montagnes , confinant à l'Eſt de Couco , ha-
bité par des peuples femblables. Ils ont les-
mêmes mœurs & les mêmes maximes ; mais
comme ils ne peuvent empêcher l'abord des
troupes d'Alger , ils font obligez de payer le
tribut au Dey. Ce tribut confifte ordinairement
en chevaux. Cette montagne n'eft pas beau-
coup fertile en grains , ni en fruits , & il n'y
a prefque que du glayeul , qui eft une espéce
de jonc dont on fait les nattes , qu'on nomme
en Arabe Labez ; & c'eft delà qu'eft venu le-
nom au Royaume de Labez.
CHAPITRE X.
Gouvernement du Ponent.
Oran eft fitué fur la côte de Barbarie ,
Horan
Nord & Sud avec Cartagene fur la côte-
d'Espagne. Cette Ville , qui eft la mieux for-
tifiée du Païs après celle d'Alger , en eft à
ro. lieues de diftance. En l'année 1505. fous
le regne de Ferdinand V. & pendant le Mi--
niftére du Cardinal Ximenez , elle fut con-
quife par les Espagnols , qui en font demeu-
rez poffeffeurs jufqu'en 1708. que les Algeriens
G3 . la
150 HISTOIRE
la réprirent. Plufieurs Fortereffes & Châ--
teaux couvrent cette Place , tant du côté de
la terre que du côté de la mer ; & l'entrée .
de fa rade fe trouve deffendue par un Fort
très-confidérable ..
L'Efpagne a beaucoup perdu en perdant
cette Ville. Elle en tiroit un grand nombre
d'efclaves , des grains , de l'huile , des cuirs ,
de la cire & quantité d'autres denrées ; fans
compter que c'étoit une entrée favorable pour
exécuter quelque deffein fur les Algeriens ,
ayant auffi le Village & la Rade de Marfal-
quibir , qui en langue Arabe , fignifie grand
Port. En effet il elt mis au nombre des plus
grands qu'il y ait au monde. Il n'eſt éloigné
que d'une lieuë à l'Oueft de Horan.
Depuis que les Algeriens ont conquis cet-
te Place , qu'ils eftiment de la derniére im-
portance , ils donnent tous leurs foins à la
conferver ; & le Bey du Ponent , qui fe te-
noit à Tremecen avec fa Cour , y fait à pré-
fent fa Réfidence. Outre la Garnifon ordi-
naire , ce Bey entretient toûjours avec lui &
à fes dépens 2000. Coulolis , nom dont on
apelle les fils des Turcs ou Renegats_mariez
à des femmes Arabes ou Maures , & 1500.
Maures qui le fuivent toûjours.
A deux petites lieuës au Sud de Horan ,.
font quelques reftes d'une ancienne Ville
qu'on nommoit Batha , qui fut détruite au
commencement du VII . Siécle par les guer-
res entre les Africains. Elle eft de quelque
confidération par une Chapelle bâtie à l'hon-
neur du Morabout Cidi- ben-Cena , dont la
memoire eft en grande vénération. Ce Mo-
rabout
DU ROYAUME D'ALGER. ISDI
rabout fe piquoit d'exercer l'hofpitalité & d'ai-
der les malheureux . Il demeuroit feul parmi
les ruines de cette Ville, & étoit prefque toû
jours à la découverte des Voyageurs . Dès
qu'il en apercevoit quelqu'un qui lui paroif--
foit pauvre , il le conduifoit dans fa mazure , •
où il lui donnoit du pain , de l'eau , du fruit
& dequoi coucher à l'abri des injures de l'air..
Il le confoloit de fes malheurs , & le faifoit
prier ; & en ce cas , il ne diftinguoit ni amis
ni ennemis , & leur donnoit également du
fecours. Ce Morabout en fut bien recom--
penfé ; car par fa bonne reputation , les gens .
aifez lui firent tant d'aumônes , qu'il en ac-
quit des troupeaux & un revenu confidérable,,
qu'il employoit à l'entretien de co. Difci--
ples , qu'il obligeoit à reciter à certaines heu--
res du jour les attributs de Dieu . Par exem--
ple ; Dieu eft feul , Dieu eft jufte , Dieu eft :
bon , Dieu est tout puiffant &c . ce qui fai--
foit une longue Litanie , pour laquelle ils fe
fervoient de Chapelets. Il a laiffé une Secte :
qui dure encore quoique peu nombreuſe . Les
Arabes nomment à préfent ce lieu-là la plai--
ne de Cena, du nom de ce Morabout.
Tremecen , qu'on apelloit autrefois Teli-
micen , étoit la Capitale du plus grand Royau-
me qu'il y eut dans la Mauritanie Céfarien-
ne. Elle eft à 12. lieues de la mer & à 30..
de Horan. Ses murailles font affez bonnes ,:
& flanquées de Tours. Il y a cinq Portes .
avec des Pont-levis & quelques fortifications 、
fuffifantes pour la défendre contre les Rois
voifins du Royaume d'Alger. Mais on ne
reconnoit plus que des trifles reſtes de cette
G 4% Ville,
152 HISTOIRE
Ville , dont les anciens Hiftoriens parlent:
avec tant d'éclat & de diftinction , & où les.
fciences & les arts fleuriffoient. Elle eft peu--
plée comme les autres Villes d'Alger de
pauvres Arabes , de Maures & du Juifs. Il y
a toûjours bonne garnifon . Le Bey du Po-
nent y a fait fa refidence , jufqu'à ce que la
Ville de Horan a été repriſe fur l'Espagne.
• Le Territoire de Tremecen confine aux
montagnes du grand Atlas , qui fépare le
Royaume d'Alger de celui de Fez . Cette .
Ville eft très-recommandable aux Maures , à.
caufe du Sepulchre qui eft auprez , dans le-
quel a été enfeveli un Morabout apellé Cidi-
ben-Median reputé pour Saint , & auquel on.
attribue des miracles . Il y avoit autrefois dans
fon diſtrict de grandes & belles Villes , qui
ne font à préfent que de miferables Villages.
Mouftagan eft une fort petite Ville à 20..
lieues à l'Eft de Horan. Elle n'a rien de re-
commandable qu'un bon Port , défendu par .
une Citadelle qui domine auffi la Ville. Au-
prez eft le Mont-Magarava , qui s'étend en-
viron dix lieuës Eft & Oueft. 11 a pris fon
nom de la Nation d'Arabes qui l'habitent
qu'on nomme Magaravas , qui defcendent
des Zenetes , & originairement des Bereberes.
Tenez eft une Ville à 7. lieuës à l'Eft de
Moftagan , bâtie fur le penchant d'une mon-
tagne , à une lieuë de la mer , où il y a un
Port. Cette Ville & fon Territoire étoient
anciennement de la dépendance du Royaume
de Tremecen , & enfuite il y eut un Roi de
de Tenez indépendant de celui de Tremecen.
Elle eſt à préfent peu confidérable. Les Alge-
riens
DU ROYAUME D'ALGER . 153
riens y tiennent garniſon , & le Païs fournit
beaucoup de grains , du miel , de la cire &
du betail.
Sercelles eft une petite Ville ruinée , fur le
bord de la mer à 8. lieues à l'Oueft d'Alger.
Il y a garnifon , & un Port pour les petits
Bâtimens .
CHAPITRE. XI. -
Gouvernement du Midy.
L n'y a dans ce Gouvernement aucune
14
Ville , ou habitation fermée. Tous les
Peuples y campent fous des Tentes , dont
ils forment des Adouars ou Villages portatifs ,
qu'ils tranfportent où bon leur femble , fui-
vant la commodité des lieux pour les pâtu-
rages , ou l'enfémencement des rerres .
Le Bey campe de même avec la Cour &
fa Garde, qui confifte en cent Spahis ou Ca--
valiers Turcs , & 500. Maures qu'il a à fa fol--
de , en attendant la faifon où le Dey d'Al-
ger lui envoye un corps d'armée pour retirer
les contributions dans fon diftrict , & dans
les Païs du Bilcdulgerid , lorsqu'il y peut pé--
nétrer par fa valeur ou par fon adreffe,
G& LIVRE
154 HISTIORE
LIVRE SECOND..
DE LA VILLE D'ALGER..
VSIDESDAVEFQESTOYS☆DDESIDESIDFSDWESTD
CHAPITRE I;
De la fituation & de la difpofition de la
Ville d'Alger..
LA Ville d'Alger , Capitale du Royaume
de ce nom , où refide perpétuellement
la Cour avec le gros de la Milice , eft l'ame
du Gouvernement , & toute la force de l'E-
tat. Elle eft fituée à 36. degrez & 30. minu-
tes de latitude Nord , & à 21. degrez 20.
minutes de longitude .
Cette Ville eft, felon l'opinion la plus pro--
blable, celle à qui Juba II. Pere de Ptolomée
donna le nom de Jol ou Julia Cefaria , en
reconnoiffance des bienfaits qu'il avoit reçûs
de l'Empereur Cefar Augufte ; & l'on trou-
ve encore actuellement dans le revers de quel-
ques Medailles des Empereurs Claude & An--
tonin , une Ville avec le nom de Julia Ce-
faria.
Vers la fin du VII . Siécle , par un motif
ou fous prétexte de Religion , les Arabes Ma--
hometans aiant ravagé toute l'Afrique , s'em-
pa-
DU ROYAUME D'ALGER. 1557
parerent de la Mauritanie Cefarienne , & fe
faifant un plaifir & une gloire d'abolir le nom
Romain , ils détruifirent non feulement tous
leurs beaux ouvrages , mais encore change--
rent le nom de cette Ville , & lui donnerent -
celui d'Algezair qui fignifie en Langue A-
rabe de l'Iйle , parce qu'il y avoit une Ifle de-
vant la Ville , dont on s'eft fervi pour for
mer le Port qu'on y voit à préfent. Ce fu-
rent des Bereberes defcendans d'un Chef A--.
1
rabe , apellé Moztgana , qui s'emparerent de :
cette Ville , c'eft pourquoi les Arabes lat
nomment encore aujourd'hui Gezaira Al-Be- ·
ni-Moztgana.
Cette Ville eft entre le Pais de Tenes &
celui de Bugie , baignée de la Mer Mediter-
ranée du côté du Nord , & fon circuit eft
d'environ une lieue. Elle eft bâtie fur le :
penchant d'une colline jufqu'au bord de la
Mer. Elle forme un parfait amphitheatre ,
aucune maifon ne borne la vue de l'autre 9
& des Terraffes de celles qui font au bout.
de la Ville , on y découvre la Mer , com-
me de celles qui font à la Marine . Sa for- -
me eft celle d'une voile de hunier de vaiffeau, -
lorfqu'on l'approche ; les terraffes qui font
toutes bien blanchies en rendent la vue tou-
te particuliére , & l'on diroit en la décou-
vrant , que c'est une blancherie où l'on a é--
tendu du linge .
Ses rues font fi étroites qu'à peine deux
perfonnes y peuvent aller enfemble commo-
dement , le milicu étant plus bas que les cô
tez, qui forment une efpéce de parapet par
où l'on paflè. Elles font d'une grande fal-
GL6 té ',
156- HISTOIRE
té , & on y marche avec beaucoup de defa--
grément. On y trouve un grand nombre de
chameaux , de chevaux , de mulets , & d'â-
nes chargez , pour lefquels il faut fe ranger ,
& fe coller contre les maifons au premier a-
vertiffement. La rencontre des foldats Turcs
eft encore plus fâcheufe ? car les Chrêtiens
libres doivent leur céder le pas , & attendre
•. qu'ils foient paflez , pour éviter toute que-
relle avec eux , à caufe de leur brutale fier-
té qui eft au delà de toute expreffion.
Il n'y a qu'une rue affez large , qui va
d'un bout de la Ville à l'autre de l'Orient
à l'Occident. Elle eft plus grande en cer-
tains endroits où font les boutiques des prin-
cipaux Marchands , & où fe tient tous les
jours le marché des grains & des denrées qui
s'y confomment..
On a difpofé les rues fi étroites , felon
l'opinion commune , pour n'y être pas in-
commodé de l'ardeur du Soleil , mais l'on
voit clairement que les tremblemens de ter-
re qui y font affez fréquens y ont auffi con-
tribué , puifque prefque toutes les façades des
maifons y font étayées les unes avec les au-
tres par des chevrons qui croifent la rue. On
en fentit de violentes fecouffes pendant neuf
mois dans l'année 1717. Tous les habitans
abandonnerent la Ville , & il n'y refta que le
Divan, ou les Officiers de l'Etat,auprès du Dey
& dans fon Palais . Tous les chemins é-
toient pleins de tentes où campoient les pau-
vres habitans , qui n'avoient pas de biens de
campagne , & la mifere y fit périr beaucoup
de monde. Il y eut une demi- licuë de ter-
rein .
1
1
Chateau
P
DU ROYAUME D'ALGER . Ty
rein auprès de la Ville , où les maifons de
campagne furent abbatues par les différentes
fecouffes , & le terrein tout bouleverfé .
CHAPITRE II..
Des Edifices de la Ville d'Alger.
LEs murailles de la Ville ont les fonde--
mens & le bas de pierre de taille , & le
haut de brique. Elles ont environ 30. pieds
dans leur plus grande élevation du côté de
la Terre , & 40. du côté de la Mer. La
Ville eft entourée de vieilles tours quarrées ,
qui font partie des murailles . Il y a un an-
cien Fort dont le rempart fait partie , fitué
entre le Sud & l'Ouest de la Ville , qu'on ap-
pelle Alcaçavar , où il y a toûjours garni-
fon , & qui eft le feul qu'on y avoit lorfque
les Arabes la poffedoient. Une muraille
fépare ce Fort de la Ville. Les foffez ont
environ 20. pieds de largeur & 7. pieds de
profondeur.
Il n'y a point d'eau douce dans la Ville ,
& quoi que chaque maifon y ait une citer-
ne , on en manque très-fouvent à caufe de la
rareté des pluyes. Autrefois les habitans é-
toient obligez d'en envoyer chercher à la
campagne pour remplir leur citernes , mais
en 1611. un Maure de ceux qui avoient été
chaffez d'Espagne , aiant vu une belle four-
ce fur une colline auprès du Château de
l'Empereur , à un bon quart de lieuë de la
Ville , propofa au Dey de faire conduire
cette eau dans la Ville. Ce projet fut exé-
G 7 cuté,
E
758 HISTOIR
cuté , en faisant un Aqueduc , & par le
moyen de plufieurs Tuyaux , on donna de
l'eau à plus de cent Fontaines qu'on conftrui-
fit tant à la Ville qu'à la campagne . Tous
les tuyaux aboutiffent à un refervoir , qui eft
au bout du Môle , où tous les Bâtimens de
Mer font leur eau avec beaucoup de com-
modité. A chaque Fontaine il y a une taffe
ou gobelet attaché , pour le befoin des paf-
fans. L'eau qui regorge de l'évier de ces
Fontaines , des cruches qu'on y remplit , ou
qui fe répand en beuvant , fe ramaffe toute
par des tuyaux & paffe par une infinité de
foffez ou cloaques , où fe vuident les lieux
de chaque maison . Le tout fe rend à une
grande foffe qui eft près de la Marine , par
où toutes les immondices font roulées nuit
& jour , & précipitées dans le Port , ce qui
donne beaucoup de puanteur à la Porte du
Môle , pendant les chaleurs.
Ceux qui vont boire à ces Fontaines , ou
remplir des cruches , doivent attendre chacun
leur rang felon leur arrivée. Les Turcs fe
font toûjours faire place à tous les autres ; &
les Juifs doivent toûjours attendre les der-
niers , jufqu'à ce que les Maures & les ef-
claves foient fervis . Il y a cinq portes , qui
font toûjours ouvertes depuis la pointe du
jour jufqu'au Soleil couchant. La Porte de
la Marine ou du Môle eft à l'Orient . L'on
y voit à l'entrée cinq cloches , qui ont été
prifés dans la Ville d'Horan en 1708. Les
A
Turcs les y gardent pour trophée de cette
conquête , qui leur eft véritablement d'une
très-grande importance , tant pour mettre le
Païs
DU ROYAUME D'ALGER.. SO
Païs en fûreté , que pour le profit qu'ils en
retirent. En 1717. le Dey avoit vendu ces
cloches à un Juif de Livourne , qui les avoit
chargées fur une barque prête à partir pour
l'Italie. Mais quelqu'un s'étant avifé de di-
re au Dey qu'il y avoit de l'argent dans les
cloches , & que ce Juif fçauroit bien en fai-
re féparer le metal pour profiter de l'argent ,
le Dey très-ignorant là- deffus , fut credu-
le , & dit au Juif qu'il ne s'étonnoit pas
s'il n'avoit pas beaucoup marchandé pour le
prix des cloches , & s'il les avoit faites promp-
tement embarquer ; que fans doute il avoit
fait un bon marché puifqu'il y avoit beaucoup
d'argent dans la compofition du metal. Le
Juif eut beau lui repréfenter , que le plus
grand prix des cloches confiftoit dans la fa-
çon ; qu'on ne s'avifoit jamais de fondre les
cloches à moins qu'elles fuffent rompuës &
hors de fervice , & qu'en ce cas même , on
ne pouvoit pas en extraire le peu d'argent
qu'on y mettoit felon l'opinion commune
pour donner un beau fon. Toutes ces rai-
fons ne fervirent de rien , parce qu'il étoit
Juif, & il fut obligé de rendre les cloches &
de reprendre fon argent. Depuis il fut réfo-
lu qu'on les garderoit à l'entrée de la Porte
de la Marine , pour fervir de trophée fur les
Espagnols ..
La Porte de Babbazira eft un peu au Sud
de celle de la Marine & a iffue dans le
Port. Elle eft nommée communement la
Porte de la Pefcaderie , à caufe que les pê-
cheurs y tiennent leurs bâteaux. En dedans
il y a un chantier où l'on conftruit des Vaif-
feaux... Lai
160 HISTOIRE
La Porte Neuve ou de Babaxedit au Sud
Sud-Oueft, conduit au Château de l'Empereur.
La Porte de Babazon eft au Midi. C'eſt
fur les remparts tout près de cette Porte ,
où l'on fait les exécutions. L'on y pend
les malfaiteurs , & l'on y jette aux crocs qui
font attachez à la muraille de diftance en
diſtance , les voleurs de grand chemin .
La Porte de Babaloüet eft au Septentrion.
Au dehors de cette Porte font les cimetié-
res des Chrêtiens & des Juifs & le lieu de
leurs fuplices , lorfqu'ils font jugez dignes de
mort. Le teu eft ordinairement le fupplice
des Juifs.
Il y a quatre Forts autour de la Ville , du
côté de la Terre le plus confidérable eft
le Château de l'Empereur , commencé par
les troupes de l'Empereur Charles V. en
1541. & achevé & fortifié par Affan Pacha
en 1545. Il eft fitué au Sud Sud-Oueft de
la Ville , fur une montagne qui là domine
avec tous fes dehors.
Le Château neuf , qu'on apelle commu-
nement le Château de l'étoile , eſt un Fort
eptagone fur une colline au Sud-Ouest de
la Ville , qui y fut bâti par le même Affan,
& perfectionné par fes Succeffeurs , à caufe
que les troupes Efpagnoles s'étoient logées
fur cette colline & y avoient dreffé une
batterie...
Les deux autres font les Forts de Babazon
& de Babaloüet , vis-à-vis & tout près des
Portes de même nom ; mais ils font de peu
de conféquence .
Au Sud-Est de l'entrée du Port , for la
pointe
DU ROYAUME D'ALGER. 161.
pointe du Cap Matifuz qui forme la Rade
à deux lieues de diftance ou environ , il y a.
un Fort de vingt piéces de canon nommé le
Fort de Matifuz . C'étoit un Fort ruiné qui
avoit refté des debris de la Ville qu'on apel--
loit autrefois Metafuz. I1, fut rebâti , parce.
que les Galeres de France lors du bombarde-
ment de 1685. , mouillerent dans une anfe.
qui eft fous ce Cap .
Le long du rivage du côté de l'Oueſt , il'
y a deux autres petits Forts . A demi-lieuë .
de la Ville eft le Fort des Anglois de douze
piéces de canon. Il fut conftruit & nommé.
tel , parce que de Navires Anglois étant en.
calme le long de cette côte , en fondant
trouverent un mouillage & donnerent l'ancre.
à peu de diſtance de terre , étant en Paix.
Mais cela fit préfumer aux Algeriens , que.
leurs ennemis pourroient y faire un débar-
quement & fe rendre maîtres de la cam-
pagne.
L'autre Fort eft à une demi-lieuë de ce-
lui des Anglois , bâti fur une pointe ou pe-
tit Cap nommé la pointe de Peſcade ,. à
caufe que les bateaux pêcheurs vont s'amar-
rer. dans une anfe qui eft fous cette pointe.
Il y a quatre piéces de canon & garnifon
comme dans tous les autres. Il fut con-
ftruit fur cette pointe, parce qu'une Galere
étrangere fe mit pendant la nuit dans l'an-
fe qui eft entre des rochers , pour être à l'a-
bry d'un coup de vent , & fe fauva en plein
jour & à la vûë des Algeriens .
Tous ces Forts ne tiendroient pas beau-
coup , fi on pouvoit faire un débarquement
de
162 HISTOIRE
de bonnes troupes & d'artillerie ; parce qu'ils
font dominez par de terreins élevez . Les ..
fortifications les plus confidérables font à
l'entrée du Port , qui fe défend déja affez
par fa fituation, & par le danger où les Vaif-
feaux font expofez dans la Rade & fur la
côte , lorfque le vent du Nord foufle. Ce
vent eft toûjours très-violent , & donne une.
groffe Mer.
Le Port eft artificiel de 15. pieds dans fa
plus grande profondeur. On a joint à la ter-
re ferme une petite Ifle ou rocher pour for--
mer ce Port , par un Môle d'environ 500..
pas Geometriques > qui va Nord-Eft &
Sud Oueft. On en a pratiqué un au--
tre fur le même rocher ,༡ ་ prefque auffi long T
que le premier , fitué Nord & Sud , qui cou-
vre le Port. A l'angle de ces deux Môles il
y a une hale quarrée , au milieu de laquelle
eft une cour auffi quarrée avec des baluftra-
des & quatre Fontaines qui fervent pour les
ablutions lorfque l'heure de la prière eft an-
noncée. Aux quatre côtez regne un banc
de pierre couvert de natte. C'eft-là où s'af--
femblent tous les jours l'Amiral & les Offi-
ciers de Marine & du Port. Il y a au bas &
tout le long du Môle une espéce de Quay, où
les Bâtimens à rames vont s'amarrer & où
l'on charge & decharge.
Du côté du Nord du Rocher eft le Fort
du Fanal , où il y a une lanterne affez élevée
qu'on allume pour guider les Bâtimens qui
arrivent pendant la nuit. Il y a trois belles
batteries de canons de fonte. Au Sud de ce
Fort il y en a une autre pour défendre l'en-
trées
DU ROYAUME D'ALGER 163 ;
trée du Port , & des batteries du Nord au
Sud très-bien fituées . Il y a en tout quatre
vingt piéces de canons de 36. 18. & 12. livres ,
de bale , dont la plûpart proviennent d'une
victoire que les Algeriens remporterent fur
les Tuniciens en l'année 1617. Il y en a auffi
quelques-uns aux armes de France , que les
François abandonnerent à Gigery en 1664..
Outre cela il y a fix petites piéces de canon
en batterie fur un boulevart près de la Porte
du Môle qui domine le Port.
Sur le Môle Nord & Sud il y a quelques
Magazins, pour l'armement des Vaiffeaux &
pour les Marchandifes des Prifes , & un
chantier de conftruction fort étroit.
Les Bâtimens font les uns fur les autres
dans le Port , & ufent beaucoup de cables
pour s'y maintenir pendant l'hyver. Lorf-
qu'il vente du Nord qui eft le traverfier de
la Rade , la Mer fait un grand reffac dans
le Port , & fait quelquefois brifer les Bâtimens
les uns contre les autres. Comme le grand
Môle eft expofé directement au Nord , pour
empêcher qu'il ne foit emporté par les fu-
rieux coups de Mer qui roule avec impétuo-
fité fur un banc de fable qui regne tout le
long de ce Môle en dehors du Port , on eft
obligé de faire travailler pendant toute
l'année les efclaves du Deylik à une carriere
de pierre dure qui eft près de la pointe de
Pefcade , & à porter ces pierres & les jetter
dans la Mer tout le long du Môle pour le
garantir. La Mer emporte peu à peu les
rochers qu'on y jette , mais on a toûjours
foin de les remplacer .
On
164 HISTOIRE
On voit dans la Ville dix grandes Mofquées .
& cinquante petites ; trois grands Colléges ou
Ecoles publiques & une infinité de petites
pour les enfans ; & cinq Bagnes pour y loger
& enfermer les efclaves du Deylik ou Gou-
vernement. Ces Bagnes font de grands &
vaſtes Bâtimens , fous la direction d'un Gar-
dien Bachi ou Gouverneur Chef , qui a des
Officiers fous fes ordres , auxquels il remet
le foin du détail & des revues & qui lui
rendent compte de tout ce qui fe paffe dans
ces maifons. Nous en parlerons plus ain--
plement dans la fuite.
Les maifons d'Alger font bâties de pierre
& de brique , affez fortes & ordinairement
quarrées. Il y a une Cour pavée au milieu ,
quarrée & grande à proportion de la maiſon.
Autour de cette Cour il y a quatre galeries
où font les apartemens bas . Au deffus de
ces galeries , foûtenues par de colonnes il y
en a quatre de même , foûtenues auffi par des
colonnes. Les portes des chambres , qui funt
ordinairement prefque de la hauteur de la ga-
lerie touchent au plancher qui eft fort haut.
Elles font à deux battans . Il y a de petites
fenêtres à côté qui donnent fort peu de jour,
celui de la porte étant fuffifant. Ces gale-
ries foûtiennent une terraffe , qui fert ordi-
nairement de promenade aux hommes & aux
femmes , & pour étendre & faire fécher le
linge. Plufieurs y font un petit jardin pour .
s'y occuper & s'y recréer. A un côté de
la terraffe il y a ordinairement un petit Pa-
villon pour y travailler à l'abri des injures
de l'air, & pour' y obferver ce qui fe paffe
du .
DU ROYAUME D'ALGER. 165
du côté de la Mer ; car la plus grande atten-
tion des Algeriens eft d'obferver fi leurs Cor-
faires reviennent avec des prifes .
Les cheminées n'ont rien de défectueux à
la vue. Elles font ménagées pour être pla-
cées à chaque côté fur la terraffe en dôme &
bien blanchies . Elles font même un orne-
ment. Les chambres ne prennent du jour
que par la Cour. Il n'y a fur la ruë que
quelques petites fenêtres grillées , pour don-
ner du jour aux chambres des proviſions &
à celles des domeftiques , qui font ménagées
à côté du grand efcalier , & qui n'y commu-
niquent point. On a foin de blanchir toutes
les années tout le dedans des maifons & les
terraffes .
Il y a plufieurs maifons très-belles , qui
n'ont pourtant aucune apparence par dehors.
Ce font celles qu'ont fait batir les Pachas &
les Deys. Il y en a plufieurs qui font pavées
de marbre du haut en bas , dont les colonnes
qui foutiennent les galeries font auffi de
marbre , & dont les lambris font d'une
fculpture fine ; peinte & dorée.
Il n'y a ni place ni jardin dans la Ville, de
forte qu'on peut prefque aller par toute la
Ville de terraffe en terraffe , où l'on tient
toûjours une échele pour monter & defcen-
dre dans celles des maifons voifines , lorf-
qu'on veut voifiner le foir à la fraîcheur , Y
aiant des maifons plus hautes les unes que
les autres , comme par tout ailleurs. Mais
quoi qu'il y ait cette facilité d'aller dans les
maifons qui font toûjours ouvertes par le
haut , on n'y découvre jamais de voleurs ;
parce
E
166 HISTOIR
parce qu'une perfonne inconnuë trouvée dans
une maifon eft punie de mort , comme il a
été obfervé au Chapitre des mœurs & des
coutumes .
L'on compte environ cent mille habitans
dans la Ville , y compriſes 5000. maiſons ou
familles Juives originaires de Barbarie , fans
compter les Chrêtiens .
En 1650. on conftruifit cinq Bâtimens , ou
corps de logis , très-beaux , qu'on apelle caf-
feries. Ce font des cazernes pour loger les
foldats Turcs , qui ne font point mariez. Ils
y font logez de trois en trois dans une cham-
bre fpacieufe , proprement , & bien fervis par
des efclaves que le Deylik donne à cet effet,
parmi lefquels il y en a qui font unique-
ment pour nettoyer & entretenir ces maifons.
Il y a des Fontaines dans les cours de ces
Bâtimens , pour faire les ablutions avant leur
Sala ou priere. Dans chaque cazerne on lo-
ge 600. foldats . Ceux qui font mariez ( &
ce ne font ordinairement que les Renegats )
-logent où ils veulent à leurs frais , & font
exclus des cazernes du Gouvernement. Il
en fera plus amplement parlé dans le Cha-
pitre de la Milice.
Il y quatre funducs , ou alberges en lan-
gage Franc. Ce font de grands corps de
logis apartenant à des particuliers , où il y
a plufieurs cours , des magazins & de cham-
bres à louer. Les Marchands Turcs du Le-
vant , ou autres qui viennent avec des Mar-
chandifes à Alger , vont loger dans ces fun-
ducs , où ils ont toutes les commoditez né-
ceffaires pour leur Commerce. Les foldats
auffi '
DU ROYAUME D'ALGER. 167
auffi , qui ne veulent pas loger dans les ca-
żernes , y prennent des chambres à leurs dé-
pens.
Il n'y a aucun cabaret ni auberge dans
Alger , ni dans les autres Villes du Royau-
me, où les Chrêtiens puiffent aller . Ils fe-
roient inutiles , à caufe du peu d'étrangers-
qui y abordent. Tous les Chrêtiens qui y
vont pour affaires , ou par quelque accident,
logent chez ceux à qui ils font addreffez
ou chez le Conful de leur Nation. Ces
Miniftres fe font un plaifir de donner un a-
partement dans leur Palais & leur table aux
perfonnes de quelque figure , & un devoir
de donner le couvert & la nourriture à tous
ceux que quelque accident y conduit. Pour
les pauvres voyageurs du Païs , ou Grecs ,
il y a des tavernes ou gargotes, que des efclaves
du Deylik tiennent par privilége dans les
Bagnes , où ils trouvent avec de l'argent
tout ce qui leur eft néceffaire pour la vie.
Il en fera plus amplement parlé dans le
Chapitre des Efclaves. Les Juifs tiennent
auffi des chambres garnies à louer , pour les
gens de leur Nation.
CHAPITRE .
III
Des Bains chauds qu'on prend à Alger.
N trouve dans Alger une infinité de
Ο manons publiques , où l'on prend les
Bains chauds , & à très-bon marché ; car
outre les différentes ablutions que font les
Algeriens avant les cinq priéres quotidien-
nes
168 HISTOIRE
nes , leur ufage eft d'aller tous les jours pren-
dre les Bains , lorfqu'ils en ont la commodi-
té. Il y en a de grands & de petits plus ou
moins commodes , pour les gens de diffé-
rens états ; mais ils font tous conftruits à
peu près de même. J'eus un jour la curio-
fité d'y aller avec Mr. Baume , alors Con-
ful de France , & nous y fumes conduits
par Ibrahim Hoja ou Cogia, Truchement de
la Maifon de France. On nous fit repofer
en entrant dans une chambre ou falon fort
éclairé , couvert de nates , où l'on nous des-
habilla ; & l'on couvrit notre nudité avec
deux fervietes , une grande en forme de ju-
pe , & l'autre fur fes épaules . Nous paffa-
mes dans une autre chambre , où nous fen-
times une chaleur moderée , afin que la gran-
de chaleur que nous devions fupporter ne
nous furprit pas. Nous allames enfuite dans
la grande fale du Bain faite en dôme , fort
fpatieufe & pavée de marbre blanc , de mê-
me que plufieurs cabinets qu'il y avoit au-
tour , où l'on frotte & lave les perfonnes en
particulier. On nous fit affeoir fur un banc
de marbre qui forme un cercle au milieu de
cette fale. Dès que nous y fumes " nous
fentimes une grande chaleur , & nous fuames
abondamment , de forte que nos fervietes fu-
rent bientôt mouillées . Dès-lors on nous
conduifit , chacun en particulier , dans un
Cabinet d'une chaleur moderée. On éten-
dit une nape blanche fur le pavé , fur laquel-
le on nous fit coucher , après avoir ôté nos
fervietes ; & on nous abandonna à deux Ne-
gres forts & robuftes , & entiérement nuds
pour
DU ROYAUME D'ALGER. 169
pour nous frotter & nous laver. Comme
les Negres qui me fervoient étoient nouvel-
lement venus du Biledulgerid , & que non
feulement ils n'entendoient pas la Langue
Franque , mais qu'ils parloient même un A-
rabe différent de celui d'Alger , il me fut
impoffible de me faire entendre & fervir à
ma fantaitie ; & ils m'accommoderent com-
me ils auroient fait un Maure des plus en-
durcis à la fatigue & au travail. Ils mirent
l'un & l'autre un genou à terre > & m'aiant
pris chacun une jambe , ils me frotterent le
deffous des pieds avec une pierre ponce pour
ôter les duretez du talon. Après cette opé-
ration , ils mirent une main dans une petite
poche de camelot faite exprès , & me frotte-
rent bien les jambes , les cuiffes , les bras &
generalement tout le corps , devant & derrie-
re. Quelque grimace que je fiffe pour leur
faire connoître combien je fouffrois > ils
continuerent , & loin d'avoir pitié de moi
ils ne faifoient que rire avec des fignes de
flatterie & de douceur. A mefure qu'ils me
frottoient & m'écorchoient la peau , ils m'in-
nondoient d'eau tiede avec de grands Gobe-
lets d'argent , qui étoient dans la cuve d'une
Fontaine attachée au mur. Le frottement
fini , ils me releverent & mirent ma tête fous
le robinet de la Fontaine qui m'arrofoit tout
le corps ; dans le tems que mes fatellites
m'innondoient encore d'eau avec les Gobelets.
Après cela ils m'effuyerent bien avec des
fervietes blanches , & me baiferent chacun
une main. Je crûs pour lors mon martyre
fini ; & comme je voulois fortir pour aller
H res
170 HISTOIRE
reprendre mes habits , un de ces Negres me
retint " & l'autre alla chercher d'une ter-
re qu'il aporta en même-tems , avec laquelle
ils frotterent fans me confulter toutes
les parties de mon corps , dont tout le poil
tomba bientôt ," mais non fans qu'il m'en
cuifit ; car cette terre brûlante fait en
peu de tems fon effet , & brûle la peau lorf-
qu'on la laiffe trop long-tems. Ils me lave-
rent encore une fois , m'effuyerent ; & un
d'eux m'aiant pris par derriere & par les é-
paules , appuyant fes deux genoux contre mes
feffes , fit craquer mes os d'une maniére que
je crûs être tout difloqué. Après quoi il
me fit tourner comme une toupie , à droit &
puis à gauche , & me remit à fon camarade
qui m'en fit autant & me mit hors du Cabi-
net , d'où je gagnai la chambre où étoient
mes habits , à mon grand contentement. Cet-
te fcene me parut bien longue , & je fus fort
étonné de voir à nos montres qu'elle n'avoit
duré que demi-heure , tant ces domeftiques
font adroits & faits à ce manége. Le Con-
ful fut regalé tout comme moi. Nous repro-
chames au Truchement de nous avoir aban-
donnez dans un fi grand befoin ; mais il s'é-
toit auffi fait frotter fur le marché , & il nous
dit qu'il auroit falu avertir le maître , en en-
trant , de la manière que nous voulions être
fervis ; qu'autrement on étoit fervi avec tou-
tes les cérémonies que je viens de décrire.
LeTruchement donna un quart de piastre cou-
rante pour chacun , afin de payer graffement ,
ce qui eft les trois quarts de plus qu'on ne
prend ordinairement , fuivant le reglement.
Nous
1
DU ROYAUME D'ALGER.
Nous en fumes bien remerciez , & conviez
par le maître d'y revenir fouvent ; mais nous
avions été trop bien frotte & fecouez , pour
fouhaiter davantage un pareil régal .
Les femmes ont leurs Bains particuliers ,
où les hommes n'oferoient entrer , fous quel-
que prétexte que ce foit. Ce font des aziles.
inviolables & très-propres pour la galanterie ;
car les femmes s'y faifant fervir par leurs
femmes efclaves , elles y introduifent fouvent
de jeunes efclaves déguifez en filles . Lacho-
fe eft d'autant plus facile , que les perfonnes
du Sexe différent du notre font couvertes &
cachées d'une maniére à ne pouvoir être con-
nues , comme nous l'avons dit. Il y a eu
cependant de terribles exemples de celles, qui
ont été découvertes.
En 1680. un Turc fort riche nommé Ha-
gi Seremeth Effendi , qui avoit été Chef d'un
parti contre le Pacha d'Egypte , aiant eu le
deffous & craignant pour la tête , prit la fui-
te, & fe refugia à Alger où il apporta beau-
coup de bien. Il y vivoit avec plus de di-
ftinction qu'aucun autre ; & fans briguer au-
cun emploi dans le Gouvernement , il réfo-
lut d'y mener une vie privée , agréable , &
libre de toute ambition & de tous foins. Il
y acheta des terres , beaucoup d'efclaves, & y
époufa plufieurs femmes. C'étoit un hom-
me des plus laids de vifage qu'on puiffe s'i-
maginer , extraordinairement gros & grand ;
mais comme il étoit opulent , il faifoit de-
mander les plus belles filles en mariage. On
les lui accordoit facilement & avec plaifir
tant à caufe de fes richeffes , que de l'hon-
H 2 neur
172 HISTOIRE
4 neur que fait l'alliance d'un Turc aux gens
du Païs.
Hagi Seremeth avoit été General de l'Ar-
tillerie du Grand Seigneur , fous le Regne de
Mahomet IV. & s'étoit fignalé dans plufieurs
combats. Il avoit été bel homme & aimé
des femmes ; mais par un accident imprévu ,
un barril de poudre aiant pris feu auprès de lui
à l'armée , il cut tout le vifage , les bras &
les mains brûlez. Il ne lui reftoit ni four-
cils , ni paupieres : ce n'étoient que des cica-
trices rouges qui bordoient fes yeux , & qui
lui couvroient le vifage. Son nés étoit tout
noir des grains de poudre , qui l'avoient cou-
vert & pénétré , n'aiant pas été d'abord trai-
té avec toute l'attention que le mal le de-
mandoit. Il avoit des cicatrices à chaque
côté de la bouche , qui faifoient paroître fa
tête coufue en deux. Il n'avoit point de che-
veux , & fa tête , qui avoit été la plus mal-
traitée par l'embrafement du Turban , étoit
encore pleine de playes qui fentoient mau-
vais : fa barbe & fa mouftache ne confiftoient
qu'en quelques poils féparez par des cicatri-
ces ; en un mot il étoit auffi laid qu'un homme
puiffe l'être.
Il fut informé par fes émiffaires , qu'un
Jardinier avoit une fille de 12. ans , qui étoit
d'une beauté fupérieure à tout ce qu'on pou
voit lui en dire. Il la fit demander en ma-
riage à fes parens , qui lui répondirent auffi
favorablement qu'il l'efpéroit. Il l'époufa ,
& dès qu'il l'eut vûë il en , fut fi transporté
qu'il fit un préfent confidérable à fon beau
pere , de maniére qu'il le mit à fon aife. La
fille
DU ROYAUME D'ALGER . & 173
fille au contraire , qui s'attendoit à être des
plus heureuſes , & à laquelle on avoit caché
la laideur énorme de fon mari , fut fi furpri-
fe de le voir , qu'elle s'évanouït & tomba
malade. Elle n'ofoit témoigner la caufe de
fon mal , & verfoit continuellement des lar-
mes qu'elle ne pouvoit retenir. Son mari en
pénétroit bien le motif, qui irrita davantage
la paffion qu'il avoit pour cette jeune beau-
té. Il efpéra par fes foins & fa complaiſance ,
de fe faire fouffrir d'elle avec le tems , & ne
penfoit qu'à s'en faire aimer , pour être le
plus heureux mortel qui fût fur la terre. Il
donnoit toute fon attention à cette femme ;
il la prévenoit en tout dans fes befoins ; & il
n'épargnoit rien de tout ce qu'il jugeoit pou-
voir lui faire plaifir. Il étoit doux avec el-
le ; il la flattoit en toutes chofes , & entre au-
tres , il lui promettoit que lorsqu'elle auroit
pour lui la complaifance qu'il devoit atten-
dre d'une femme , il répudieroit toutes fes
autres femmes & la garderoit feule ; qu'il
lui donneroit nombre d'efclaves " des com-
moditez & des agrémens qu'elle ne connoif-
foit pas encore ; qu'elle paroîtroit avec di-
ftinction ; en un mot qu'elle feroit la maî-
treffe de tout fon bien. Les parentes de la
femme , de leur côté , tâchoient de la con-
foler. Elles lui repetoient fouvent qu'elle
ne connoiffoit pas fon bonheur , & que tou-
tes les filles envioient fon fort ; parce qu'el-
le avoit épousé un Seigneur Turc , d'ailleurs
puiffamment riche , & qui parviendroit´ai-
fément à être Dey , s'il vouloit entrer dans
"la Milice & dans les Charges du Gouverne-
H 37 ment ;
174 HISTOIRE
ment ; & que dès à préfent Hagi Seremeth
protégeoit la famille , de maniére qu'elle n'a-
voit plus rien à défirer. Elle fembla fe ren-
dre à ces raifons , fes larmes cefferent , l'am-
bition fufpendit fes douleurs ; & ne connoil-
fant point encore la tendreffe , elle réfolut
de vaincre l'averfion qu'elle avoit pour fon
mari , croyant ce triomphe plus facile qu'il
n'étoit. Elle guérit de fa maladie , & un an
après fon mariage aiant recouvré un peu de
fon embonpoint & de fes forces , le mari
charmé de fa conquête , voulut confommer
le mariage. Mais il ne pût le faire à caufe
de la difproportion de leurs corps , dont l'un
étoit celui d'un geant au prix de l'autre qui
étoit petit , mignon & tendre. Cet effai re-
nouvella les douleurs & les chagrins de la
belle elle le témoigna à fon mari par des
cris , des évanouiffement fréquents & des lar-
mes continuelles. Elle n'avoit encore ofé
parler à fon mari , tant parce que les Mau-
res font élevez à regarder les Turcs avec un
refect & une crainte infinie , comme leurs
Maîtres & leurs Souverains , que parce qu'el-
le ne pouvoit fouffrir fes regards qui étoient
affreux; mais dans cette occafion , le defef-
poir l'enhardit. Elle lui demanda en trem-
blant , s'il vouloit être fon bourreau , & fi
c'étoit ainfi qu'on aimoit les gens & qu'on
les rendoit heureux. Elle ajoûta , que fa
mere l'avoit bien inftruite des devoirs du ma-
riage , & de ce qui pouvoit s'enfuivre ; mais
que ne pouvant fouffrir fa compagnie , il de-
voit y avoir égard , & attendre que le tems
le permit ; & que s'il s'obtinoit à vouloir
con-
DU ROYAUME D'ALGER. 175
confommer le mariage , elle mourroit infail-
liblement. Elle le fupplia de ne point la jetter
dans un defefpoir, dont elle ne reviendroit peut-
être pas; & elle l'affura que la vie , à ce prix , lui
étant infuportable , elle ne ménageroit plus
rien & qu'elle prendroit du poifon pour finir des
jours fi miférables. Seremeth fe rendit à ces
raiſons , touché au vif des larmes de la belle
enfant , malgré fa paffion qui s'irritoit de plus
en plus , par les obftacles qui s'oppofoient à
l'accompliffement de fes defirs. Mais de peur
que fa femme ne demandât à être repudiée ,
il la conjura de déclarer que le mariage étoit
confommé , d'étaler la chemife fanglante &
de recevoir les vifites de félicitation à ce fu-
jet , comme il eft d'ufage parmi les Maho-
inetans. Elle le fit , y étant d'ailleurs forcée
par tous les parents , qui la ménaçoient de
l'abandonner & de la rendre malheureufe , fi
elle obligeoit fon mari à la repudier , & elle
fut comblée de préfens de fon mari & de fes
amies. Seremeth tint fa parole , mais étant
animé de colere & de rage contre le fort qui
l'avoit enlaidi , & fait fi difproportionné à
celle qu'il aimoit fi paffionnement , il devint
hargneux & infuportable dans fa maifon. II
négligeoit fes autres femmes , qui avoient fait
l'objet de fon attention , & qui avoient été
toutes contentes de lui. Il les grondoit , il
les maltraitoit fur le moindre prétexte , il ne
faifoit plus les mêmes dépenfes pour elles ; en
un mot , tout étoit bouleverfé , & cet hom-
me terrible étoit plus doux qu'un agneau avec
celle qui le déteftoit. Il reftoit auprès d'elle
autant de tems qu'il lui étoit poffible ; & ne
H 4 pouvant
176 HISTOIRE
pouvant la pofféder , il fe foûlageoit auprès
d'elle le mieux qu'il pouvoit. Il combloit de
préfens les efclaves qui fervoient fa femme ,
afin qu'elles la portaffent à répondre à fon
inclination . Mais c'étoit envain , car elles
le haïffoient autant qu'elles aimoient la jeune
femme , dont la trifte fituation attiroit leur
pitié & leur tendreffe. Toute la réponſe qu'il
en tiroit c'étoit qu'avec le tems tout iroit
bien , & il paffoit ainfi fes jours dans des ef-
pérances féduifantes qui le calmoient un peu.
La belle étoit dans fa 14. année , lorfque Se-
remeth fut obligé d'aller à l'armée , où le
Dey fut en perfonne pour combattre les trou-
pes du Roi de Maroc , qui étoient fur les
frontiéres du Royaume d'Alger. Il ne put
refufer de marcher dans une expédition ой
toutes les perfonnes confidérables du Gou-
vernement alloient ; & s'il avoit reſté fans
raifon légitime , on lui auroit ôté la vie &
les biens , fous prétexte qu'abufant de la pro-
tection du Deylik , il vouloit refter dans la
Ville pour s'en emparer. La jeune femme
ne fe rejouït jamais tant qu'en aprennant cet-
te nouvelle , efpérant que la bravoure de fon
mari & la multitude des ennemis , que les
Algeriens avoient à combattre , pourroient
l'en délivrer. Elle fit la malade & dit à Se-
remeth , qu'elle étoit bien mortifiée qu'il par-
tît fans être venu à bout de fes defirs , parce
qu'ils étoient juftes ; qu'elle voudroit bien y
contribuer , mais qu'au retour de l'armée ,
elle eſpéroit d'être en état de le fatisfaire.
Seremeth y confentit , ne voulant point la
tourmenter, & s'attirer pendant fon abfence
ce
DU ROYAUME D'ALGER. 177
ce que les hommes craignant tant , & fur
tout les Turcs . Il partit après lui avoir té-
moigné le chagrin qu'il avoit de fe féparer.
d'elle , & la conjura- de vaincre l'averfion
qu'elle avoit pour lui , en lui faifant confi-
dérer l'honneur & l'avantage qui lui reve-
noient d'être fa femme. En prenant congé
de fes autres femmes , il leur défendit , fous
des grandes peines , de caufer le moindre
chagrin à la belle Zulpha ; c'étoit le nom de
cette jeune femme infortunée. Il leur ordon-
na de lui faire la cour , les affûrant que
de là dépendoit tout leur bonheur. Il leur
promit même , que fi elles pouvoient vaincre
fa prévention contre lui , il leur auroit beau-
coup d'obligation , & les recompenferoit fi
bien qu'elles ne s'en repentiroient pas.
V
Il ajouta que lorfqu'il feroit content , fa
nouvelle tendreffe allumée par la réfi-
ftance & la difficulté , fe ralentiroit fans dou-
te , & qu'il ne donneroit plus à cette jeune
femme une préférence qui n'étoit pas vérita-
blement jufte ; mais qu'alors il partageroit
fon tems avec toutes , comme il avoit accouû-
tumé de faire auparavant, Elles lui promi--
rent de faire tout ce qu'il fouhaitoit ; mais el-
les comploterent fur le champ pour perdre
Zulpha. Elles ne fongerent plus qu'à cher-
cher les occafions pour la faire trouver coupa-
ble , afin de tirer vangeance du tort que fa
beauté leur avoit fait , & pour fatisfaire à leur
dévorante jaloufic.
Dès que Seremeth fut parti , elles tinrent
compagnie à la belle , elles l'accablerent de
careffes feintes; & comme elles avoient appris
Hy tout
178 HISTOIRE
tout ce qui s'étoit paffé par les efclaves qui
la fervoient , & même par leur mari , elles
lui témoignerent le chagrin qu'elles avoient
de fa fituation . Elles la confolerent avec
tant de démonftrations d'amitié & de feinte
ouverture de cœur , que la jeune femme ou-
blia bientôt fes chagrins paffez & ceux qu'elle .
avoit apprehendé & fe confia entiérement à
fes rivales ennemies . Elles fçûrent enfin lui
arracher fon fecret & découvrir tous fes fen-
timens & toutes fes penfées , pour en profi-
ter dans l'occafion .
Seremeth avoit depuis un an un eſclave â-
gé feulement de feize ans. Il étoit fils d'un Né-
gociant Portugais qui paffoit pour Chrêtien ,
mais qui étoit Juif, & Judaïfoit en fecret ,
quoi qu'il fit publiquement les exercices du
Chriftianifme. Le fils avoit été circoncis, &
élevé à vivre de même que le Pere ; de forte
que ne fe déclarant pas , il étoit regardé
comme Chrêtien. Seremeth aimoit cet en-
fant comme il auroit fait une maîtreffe , & le
menoit toûjours avec lui richement habillé ,
efpérant de fe l'attacher par de bons traite-
mens , & de le porter à fe faire Mahometan.
Il l'auroit volontiers mené à l'armée ; mais
cet efclave étant tombé malade lors de fon
départ , il fut contraint de le laiffer. Il lui
donna deux efclaves pour le fervir , & re-
commanda à fes femmes d'en faire prendre
un grand foin , parce que , difoit-il , ce
jeune homme étoit fils d'un riche Marchand,
& qu'il en efpéroit une rançon affez confi-
dérable pour en acheter cinq ou fix au-´
tres. Il ordonna qu'on le fît aller à une de
Les
DU ROYAUME D'ALGER. 179
fes maifons de campagne , dès qu'il feroit
bien , afin que le Jardinier l'occupât juſqu'à
fon retour .
Il y avoit dans la maifon une efclave Ve-
nitienne , devenue Mahometane , qui avoit
fuivi Seremeth , dans fa fuite d'Égypte , &
dont il avoit eu plufieurs enfans. Cette Ve-
nitienne avoit l'inſpection de la maiſon, com-
me maîtreffe d'Hôtel . Elle étoit fous les or
dres des femmes de Seremeth, qui la faifoient
fouvent maltraiter lorsqu'elle ne faifoit pas
les chofes à leur fantaifie , & la ménaçoient
de la faire chaffer , ce qui étoit le plus grand
malheur qui pouvoit lui arriver fur fes vieux
ans , & ce qu'elle craignoit le plus. Ainfi
cette pauvre efclave , qu'on appelloit Fati-
me , tâchoit de les contenter le mieux qu'elle
pouvoit.
L'Efclave Portugais étant en convalefcen-
ce, Fatime le nettoya , le lava , le purifia &
lui donna le parfum. Elle fut touchée de
voir un fi beau garçon dans l'efclavage , & à
la difcretion de Seremeth. Un foir qu'elle
rendoit compte aux femmes , qui étoient au
nombre de cinq , de ce qui s'étoit paffé dans
la maiſon & au dehors pendant la journée , &
qu'elle les amufoit par des contes de ce qui
s'étoit paffé en Levant lorsqu'elle y étoit ,
comme elle faifoit ordinairement tous les
foirs , elle ne pût s'empêcher de leur parler
du jeune Portugais. Elle les affûra avec des
tranfports d'admiration , qu'on ne pouvoit
voir un plus beau corps que le fien , & qu'il
auroit été d'une dangereufe tentation pour
elle , fi elle étoit dans un âge à avoir de de-
H 6 firs.
180 HISTOIRE
firs. Les femmes à ce reçit furent piquées
de la curiofité de le voir , & le dirent en
` riant à la Gouvernante. Elle qui cherchoit
à s'en faire fupporter , ne demanda pas mieux
que d'être maîtreffe d'un fecret de cette im-
portance , pour être plus ménagée qu'elle ne
l'étoit ordinairement. Elle leur dit qu'elle
trouveroit le moyen de l'introduire dans une
de leurs chambres , fans qu'aucun des autres
efclaves le fût. Les femmes firent quelque
difficulté de le fouffrir , fous pretexte que
cette action de curiofité tireroit à conféquence,
fi Seremeth en étoit informé , mais Fatime
les affûrant d'un fecret inviolable de fa part ,
elles y confentirent à ce prix. Elle introdui-
fit la même nuit , l'efclave dans un aparte-
ment où elles fe rendoient tous les foirs. Dès
que tous les domeftiques furent couchez , el-
les vérifiérent ce que Fatime leur avoit dit ;
elles badinerent fur ce fujet pendant long-
tems , & enfin elles demanderent au beau
Portugais , laquelle des cinq lui plairoit le
plus. L'efclave déja trop confus ne deman-
doit qu'à fortir ; il ne vouloit pas parler , &
craignoit d'en trop dire. Mais ayant été raf-
füré par les femmes , qui lui firent entendre
qu'il ne devoit rien craindre , & que c'étoit
pour rire & fans conféquence qu'on l'avoit
fait venir , & qu'on lui faifoit cette queſtion,
cela l'enhardit à fe déclarer pour la belle Zul-
pha , qui de fon côté fouhaitoit cette répon-
fe, ayant été touchée de la beauté du garçon,
dont elle fit d'abord la comparaifon avec
la laideur de Seremeth. Les autres femmes
le renvoyerent avec une espéce de dépit , &
dirent
DU ROYAUME D'ALGER . 181 1
dirent à Fatime que c'étoit affez badiné , &
qu'elle ne l'amenât plus : ce qui fit beaucoup
de peine à la jeune femme qui en étoit éprife.
Le lendemain Zulpha fe trouvant feule avec
la Gouvernante , lui demanda des nouvelles
de la fanté du bel efclave , en ajoûtant quel-
ques reflexions fur le fort qui l'avoit reduit
dans la captivité , dans un tems qu'il pourroit
peut-être faire les délices de quelque femme ;
car la converfation des Mahometanes ne rou-
le que fur cette matiére. La Gouvernante
répondit qu'il fe portoit bien , & que felon
les ordres de Seremeth , il devoit bientôt par-
tir pour la campagne , afin de travailler avec
le Jardinier, à qui fon Maître avoit bien re-
commandé avant fon départ , de le bien mé-
nager. La belle Zulpha lui repliqua , qu'il
pourroit retomber malade , s'il alloit au tra-
vail avec une fanté fi foible ; que ce feroit'
rendre un fervice agréable à Seremeth de le
lui conferver , parce qu'il l'aimoit beaucoup,
& qu'il en efpéroit une rançon conſidérable :
qu'elle lui confeilloit de le retenir à la Ville
encore quelque tems , & de lui faire même
garder la chambre, tant que fa fanté feroit
foible. La rufée Gouvernante étoit trop fai-
te aux intrigues pour ne pas connoître par
les difcours de Zulpha , que la part qu'elle
prennoit à la confervation de la fanté de
l'efclave , ne venoit ni de pitié , ni d'af-
fection pour les intérêts de Seremeth , mais
plutôt d'une tendreffe que cette jeune & ti
mide beauté tâchoit de voiler aux autres &
de fe cacher à elle-même. Elle voulut ap-
profondir ce que Zulpha penfoit , perfuadée
H 7 que
182 HISTOIRE
que ce fecret lui donneroit un petit empire
fur fa maîtreffe , dont elle profiteroit dans
l'occafion. Effectivement elle feignit de fe
rendre aux raifons que la pitié fembloit dicter
à Zulpha , qui faifoit de plus en plus des
careffes & des préfens à Fatime. On croyoit
que l'efclave n'attendoit que d'avoir reparé
fes forces pour retourner à la campa-
gne , où il fe plaifoit plus qu'à la Ville , a-
vant que d'avoir vu Zulpha ; mais depuis
ce tems-là il ne parloit plus d'y aller , & il
reftoit au logis avec beaucoup de patience ;
furtout depuis que pour pénétrer les fenti-
mens , Fatime lui avoit dit, que Zulpha s'in-
téreſſoit à ſa ſanté , il feignoit toûjours au
contraire quelque indifpofition ; ce qui con-
firma fi bien Fatime dans fon opinion, qu'el-
le réfolut de lui arracher l'aveu de fa paffion.
Un jour elle lui dit , en riant ; Ferdinand je
vois bien que vous étes malade , mais ce n'eft
pas de la maladie que vous me dites ; & fi
vous continuez comme vous faites , à ne
point manger & à ne point dormir , vous
pourrez le devenir tout de bon.
Il y a long-tems'que je vis : j'ai été esclave à
Conftantinople dès l'âge de 13. ans : Seremeth
qui m'acheta dans la fuite , m'a fait voyager en
bien des endroits , j'ai beaucoup apris , & je
fai qu'en tous maux , il y a du remede. Je
vois bien que vous étes amoureux de la bel-
le Zulpha , & qu'elle fait toute votre occu-
pation , comme elle mérite celle de tous les
hommes par fa beauté & par fes belles qua-
litez. Je fçai qu'elle vous aime auffi. Voi
là d'abord dequoi foûlager vôtre mal. Mais
comme
DU ROYAUME D'ALGER. 183
comme ce n'eft pas affez d'être aimé , &
que vous afpirez fans doute au feul bon-
heur de la vie , qui eft de pofféder ce qu'on
aime, cela vous inquiéte par les difficultez
qui fe préfentent à vous parce que vôtre
jeuneffe & vôtre peu d'experience ne vous
font voir que des obftacles infurmontables ,
qui s'opposent à vôtre félicité. Mais fi vous
voulez vous confier à moi , je vous ferai
voir que la poffeffion d'une perfonne qu'on
aime , n'eft pas fe difficile que celle de fon
cœur. Sur cela elle lui raconta plufieurs a-
vantures arrivées à des efclaves , qui étoient
dans la même fituation que lui , & qui avec
un peu de patience étoient venus à bout de
leurs deffeins. Ferdinand avala le poiſon
flatteur que Fatime lui gliffa fi fubtilement ,
& il lui avoua que depuis qu'il avoit vû Zul-
pha , il en étoit fi touché qu'il n'étoit plus
le même , & qu'il croyoit que les femmes
de Seremeth avoient fait pour le tourmen-
ter , quelque fortilege dans un bifcuit qu'el-
les lui donnerent avec du Sorbet ; que véri
tablement il ne fe foucioit plus de rien au
· monde, & que malgré lui il fongeoit toû
jours à Zulpha ; qu'il vouloit bien lui confier
fa paffion , étant perfuadé pourtant que fi
Seremeth venoit à le favoir , il feroit perdu;
mais qu'il aimoit autant mourir que de refter
plus long-tems dans la fituation terrible où il
étoit. La Gouvernante lui dit quede mal n'é-
toit pas fans remede , qu'il avoit bien fait de
décharger fon cœur , qu'elle prendroit foin
de cette affaire , & qu'il pouvoit être tran-
quille. Elle fut voir Zulpha à fon ordinai-
re;
184 HISTOIRE
re , qui lui demanda des nouvelles du pauvre
efclave. Elle lui répondit , qu'il étoit fort
malade , mais que fon mal ne feroit rien , fi
elle vouloit. La belle rougit à cette réponſe ;
& feignant de ne pas comprendre ce qu'elle
vouloit dire , elle lui repliqua qu'elle ne fa-
voit aucun remede ; que fi elle én favoit elle
le lui donneroit d'autant plus volontiers, que
fon mari aimoit beaucoup cet eſclave , &
qu'il en efperoit beaucoup d'argent pour ſa
rançon. Fatime perfuadée de plus en plus
que Zulpha l'aimoit , lui dit qu'elle avoit par
fubtilité pénétré le fecret de l'efclave , qui
lui avoit fait l'aveu d'une forte paffion pour
elle; que Zulpha ne devoit plus feindre, qu'el-
le feule pouvoit les rendre heureux par fon
habileté , & qu'elle lui confeilloit de s'y con-
fier fans aucune crainte. La belle fe défen-
dit pendant quelque tems , mais à la fin , elle
lui avoua, les larmes aux yeux , qu'elle n'a-
voit pu s'empêcher de l'aimer. Et fi vous
youlez me favorifer , dit elle à Fatime , je
vous promets & je vous jure par tout ce qu'il
y de plus terrible , que vous ne manque-
rez jamais de rien , tant que j'aurai quelque
chofe. Mais j'ai befoin de vos foins & de
vos confeils , & je m'y abandonne entiere-
ment , d'autant mieux que j'aime autant rifquer
de mourir que d'être à Seremeth , que je hais
& que je détefte. Si je puis trouver le moyen
de m'enfuir avec Ferdinand en quelque en-
droit du monde que ce foit , mon fort me
femblera toûjours très- doux , en comparaiſon
de celui qui m'eft préparé , & que j'ai com-
mencé à reffentir. La Gouvernante lui pro-
mit
DUROYAUME D'ALGER . 185
mit mervei lle " & fur tout un fecret invio-
lable. Elle étoit habile à conduire des intri-
gues ; & elle y étoit fi fort accoûtumée, qu'el-
le ne pouvoit s'en paffer , quelque rifque
qu'il y eût à courir. Elle laiffa donc Zul-
pha dans des efperances flatteufes jufqu'au
lendemain , qu'elle avoit accoûtumé de faire
fa vifite dans les appartemens des femmes .
En attendant elle confola l'amoureux Fer-
dinand , par les bonnes nouvelles qu'elle lui
donna. Dès qu'elle revit Zulpha , elle ne
perdit point de tems pour lui dire , qu'elle
avoit trouvé un moyen pour lui ménager une
entrevue avec Ferdinand fans aucun rifque ,
mais qu'avant que d'entreprendre une chofe
de cette conféquence , il falloit bien la con-
certer , & que l'affaire ayant réüffi , il falloit
au retour de fon mari , feindre de l'aimer au
moins par devoir , & fouffrir fa compagnie
dès qu'il feroit arrivé. Elle l'affura , que la
difproportion de Seremeth & de Ferdinand
n'occafionneroit aucun foupçon , & que fi
l'armée tardoit à revenir , elle prendroit fur
elle d'empêcher toute groffeffe. La belle
promit de fuivre exactement ce que Fatime
lui propofoit, & lui fit un préfent comme à
fon ordinaire. Comme cette Gouvernante
accompagnoit , par ordre du mari , Zulpha
dans le Bain avec une efclave qui la fervoit
dans le Cabinet du Bain, tandis qu'elle reftoit
à la porte qu'elle tenoit fermée à clef, elle
difpofa les chofes d'une façon que de tems
en tems elle menoit Ferdinand , à qui elle
donnoit un habit de femme. Les deux Amans
goûtoient fans doute alors des plaiſirs inex-
prima-
186 HISTOIRE
primables. J'en laiffe les [Link] qui ont
furmonté en amour des obitacles qui leur
avoient paru invincibles , & qui ont paffé du
defeſpoir à la poffeffion de l'objet aimé. Mais
comine il eft rare qu'un grand bonheur ne
foit fuivi de quelque revers , auffi s'en pré-
paroit-il un terrible contre nos Amans. Les
autres femmes jaloufes de la beauté de Zul-
pha, & irritées de la préference que Seremeth
lui donnoit fur elles , ne manquerent pas de
faire obferver cette rivale depuis la déclara-
tion que Ferdinand avoit faite en fa faveur.
Elles employerent pour cela un eſclave Ne-
gre , qu'elles avoient mis dans leurs intérêts ,
& dont on ne fe méfioit pas ; parce qu'il é-
toit regardé comme imbecille , & que les autres
domeftiques le commandoient à tous momens
pour aller & venir d'un côté & d'autre. Ce
Negre , guidé par les leçons des rivales éclai-
rées de Zulpha , découvrit en peu de tems ce
qui fe paffoit. Il les en informa , & conti-
nua par leur ordre , à obferver les deux A-
mans , fans faire femblant d'avoir aucun def-
fein. Les jaloufes furent au comble de la
joye , & attendoient avec impatience -Sere-
meth , pour faire éclater leur vangeance. El-
les feignirent pourtant de ne rien favoir , &
ne laifferent rien échaper devant la belle ,
qu'elles alloient fouvent vifiter , & à laquelle
elles faifoient de plus en plus des honnêtetez
comme à la favorite. Elles fe garderent
bien auffi de rien dire à la Gouvernante ; &
la maligne joye de fe voir bientôt vangées ,
les rendoit de fi bonne humeur , qu'elles ne
faifoient que rire & chanter en préſence de la
belle
DU ROYAUME D'ALGER. 187
belle Zulpha. Enfin Seremeth arriva. Il trou-
va fa jeune femme plus belle qu'elle n'avoit
jamais été. Tout le monde étoit content
dans la maifon , à la referve de Ferdinand , qui
étoit malade pour s'être épuifé avec Zulpha,
qui prévoyoit que l'arrivée du mari les empê-
cheroit de fe voir commodement. Seremeth
plein de feu & de flamme pour Zulpha , vou-
lut ufer des droits de mari. Elle fe rendit de
bonne grace , pour faire voir qu'elle étoit de-
venue raisonnable ; mais quelque effort qu'il
fit, il reconnut qu'il n'étoit pas fait pour elle.
Il fallut remettre fon bonheur à un autre
tems , & jufqu'à ce que la Belle eût atteint
un âge plus avancé. Il fut fatisfait de n'avoir
pas été rebuté , comme il l'étoit au commen-
cement de fon mariage. Il prit patience , &
en attendant il donna quelque attention à fes
autres femmes . La Gouvernante trouva ce-
pendant le moyen de continuer de tems en
tems les rendez-vous des Amans , malgré
l'arrivée de Seremeth . Le Negre en informa
les jaloufes , qui en inftruiferent le mari &
lui offrirent de le convaincre de la verité, par
fes propres yeux. Seremeth picqué au vif de
cette nouvelle , & d'autre part connoiffant la
jaloufie que ces femmes avoient conçûë con-
tre Zulpha , leur répondit dans les premiers
mouvemens de fa colére , que fi cela étoit
vrai il les immoleroit tous deux à fa fureur
mais qu'au contraire fi c'étoit une calomnie,,
elles pouvoient s'attendre à mourir toutes
quatre de fa main. Il s'abandonna à des
tranſports fi violents , que fes femmes crai-
gnirent d'en avoir trop dit , & de ne pouvoir
pas
188 HISTOIRE
pas le prouver , faifant reflexion que le Negre
auroit pu les tromper , ou fe tromper lui-
même. Elles radoucirent Seremeth par tou-
tes les careffes qu'elles pûrent imaginer, & lui
repréfenterent que ne pouvant légitimement
être le mari de Zulpha , il devoit la repudier
fans bruit , & recouvrer par ce moyen le
repos que cette jeune femme lui avoit fait
perdre. Il s'adoucit effectivement , & fans
vouloir aprofondir davantage une chofe qu'il
craignoit, il monta à cheval & fe retira à la
campagne , pour y faire des reflexions. Tout
bien confideré , il reconnut qu'il avoit tort,
& fe condamna de vouloir prétendre , d'être
aimé de Zulpha fi jeune , fi belle , fi délica-
te , & dont la perfonne avoit fi peu de pro-
portion avec la fienne. Il reconnut fon in-
juftice & le bon droit de cette jeune femme ;
& pour la dédommager de ce qu'elle avoit
fouffert depuis qu'il l'avoit épousée , & met-
tre fin à la jaloufie de fes autres femmes , il
refolut de la repudier & de la faire épouſer
par Ferdinand , à condition qu'il embrafferoit
la Religion Mahometane. Par ce moyen , il
devoit être toûjours leur Maître & leur Pro-
tecteur,Ferdinand étant fon efclave, & n'ayant
d'autre bien que celui que Seremeth avoit re-
folu de lui procurer. Il fit apeller Ferdinand,
qui ne favoit rien encore de ce qui fe paffoit,
& qui fut bien furpris lorsque fon Maître lui
dit , qu'il avoit appris fon inclination pour
Zulpha & leur rendez -vous au Bain. Lepau-
vre efclave , qui connoiffoit le genie des
Turcs , fut comme frappé de la foudre , &
penfa expirer de frayeur für le champ . Mais
voyant
DU ROYAUME D'ALGER. 189
voyant que fon Maître lui parloit avec dou-
ceur , il fe jetta à fes genoux , & lui avoua
qu'il méritoit la mort . Il le pria de la lui
donner au plûtôt , mais d'épargner Zulpha ,
qui étoit innocente , & qu'il avoit féduite.
Seremeth lui impofa filence , & lui répondit,
qu'il ne vouloit point entrer dans les circon-
fances de cette affaire ; mais que pour le ren-
dre heureux , il avoit refolu de repudier Zul-
pha & de la lui faire époufer , à condition
qu'avant toutes chofes il fe feroit Mahome-
tan , & que comme il étoit fon eſclave , il
auroit foin de lui & de fa femme , en forte
qu'ils ne manqueroient jamais de rien. Sere-
meth conjura Fardinand , qui paroiffoit tout
embaraffé , de bien penfer à ce qu'il venoit
de lui propofer , & de lui rendre une répon-
fe précife dans 24. heures. Il partit auffi-tôt
pour la Ville , laiffant le pauvre efclave dans le
plus grand trouble qu'on puiffe s'imaginer.
Ce n'étoit pas le changement de Religion ,
qui faifoit de la peine à Ferdinand , puif-
qu'il avoit appris de fes parents qu'on pou-
voit profeffer exterieurement toute forte de
Religions , pourvû qu'on fût attaché inte-
rieurement à la Judaïque; mais il étoit né de
parents riches , qui l'aimoient beaucoup , &
on lui avoit fait favoir qu'il feroit bientôt ra-
cheté & mis en liberté. Cette efperance l'occu-
poit tout entier & faifoit tout fon plaifir , depuis
que la grande paffion de Zulpha avoit rallenti
la fienne , en épuifant fes forces. Il s'aban-
donna alors à ces reflexions les plus cruelles
du monde , fans pouvoir fe déterminer. Si
j'accepte , difoit-il , la propofition de mon
Maî-
roc HISTOIRE
Maître , me voilà privé pour toûjours de
ma patrie , de mes parens , de mes biens &
de mes plaifirs , pour vivre miférable dans un
Païs de fervitude. Si je refufe , je ferai brûlé
fuivant la Loi , & Zulpha noyée. Envain
formoit-il des refolutions , il n'en trouvoit
aucune qui pût s'accorder aves fes defirs. Ce-
pendant Seremeth alla dire à fes femmes qu'il
vouloit fuivre leurs confeils , & qu'il avoit
refolu de repudier Zulpha , qui n'étoit pas
encore fa femme, n'ayant pû confommer le
mariage ; & que pour ne pas pêcher contre la
Loi , il obligeroit Ferdinand de fe faire Ma-
hometan & la lui feroit époufer, puis qu'auffi-
bien il l'avoit poffedée. Les femmes furent
charmées de la répudiation , mais non pas du
mariage avec l'efclave. Elles la croyoient
trop heureufe , & leur jaloufie fe reveillant ,
fans en rien témoigner à Seremeth , elles re-
folurent de perdre les deux Amans , plûtôt
que de les voir unis légitimement. Seremeth
retourna à la Campagne pour favoir la refo-
lution de Ferdinand. Il le trouva refolu à
tout ce que fon Maître lui avoit proposé , y
ayant confenti dans l'efpérance de fe fauver
un jour en Europe avec Zulpha , qu'il ai--
moit toûjours , & qu'il auroit bien voulu pof-
feder loin d'Alger. Les femmes de Seremeth
profiterent de fon abfence, & firent répandre
le bruit dans la Ville , de ce qui s'étoit paffé
entre Zulpha & Ferdinand , pendant que Se-
remeth étoit à l'armée. Le Dey , le Cady ,
le Moufti , les Morabouts , en étoient tous
informez & chacun attendoit avec impa-
tience le dénouement de cette affaire. Il n'y
avoit
DU ROYAUME D'ALGER. 191
avoit que la belle Zulpha qui ne favoit enco-
re rien de ce bruit public , par les précau-
tions que fes rivales avoient prifes pour em-
pêcher qu'elle n'en fût inftruite. Seremeth ,
qui ne refta pas long-tems à la Campagne ,
& qui ne fit qu'y coucher , ayant eu une ré-
ponſe de Ferdinand , telle qu'il la fouhaitoit,
fe hâta de venir lui annoncer une bonne nou-
velle qu'elle reçût avec une furpriſe incroya-
ble , mais qui lui caufa pourtant une joye
qu'elle ne pût diffimuler. Peu après qu'il fut
arrivé , le Dey amplement informé de la ga-
lanterie de Zulpha, fit apeller Seremeth par
un Chaoux , qu'il fuivit inceffamment. Il fut
fort furpris de ce que le Dey lui parla com-
me d'une choſe publique , en préfence de fa
Cour , de ce qui s'étoit paffé pendant fon ab-
fence ; ce que les Officiers du Divan confir-
merent avoir entendu raconter par tout , &
tous lui firent enterdre que Zulpha , & le
Chrêtien devoient être punis felon la Loi.
Seremeth quoi que fort étonné , ne fe décon-
certa pas , & dit que Zulpha n'étoit point en-
core fa femme pour les raifons dont on a ci-
devant parlé , & qu'étant fille elle pouvoit
fe marier avec Ferdinand , pourvû qu'il ſe fit
Mahometan ; que pour lui il étoit prêt à lui
donner fes Lettres de Divorce , & qu'il ne
croyoit pas que de cette maniére , il y allât
de fon honneur. Il raconta enfuite le defef-
poir où il avoit mis cette fille , voulant ufer
des droits de mari , fans avoir pû en venir à
bout. Il demanda grace pour les coupables ,
en faveur de la Religion que Ferdinand em-
brafferoit,dont il fortiroit peut-être des Eleus;
ajoû-
192 HISTOIRE
ajoûtant que cette action ne pouvoit qu'être
agréable à Dieu & au Prophete Mahomet.
Là-deffus tout le Divan fut affemblé ; le Ca-
dy , le Mufti & tous les Savans & gens de
Loi y affifterent, & il fut refolu , qu'on fe-
roit grace aux coupables , à condition que Fer-
dinand fe feroit Mahometan , & qu'il épou-
feroit Zulpha, à laquelle Seremeth donneroit
en la repudiant , la dot qu'il lui avoit confti-
tuée par fon contract de mariage ; mais que
comme l'affaire étoit publique , il falloit auffi
que l'efclave fit, publiquement profeffion de
la Foi Mahometane. Seremeth fit préparer
Ferdinand & Zulpha à cette cérémonie , qui
devoit fe paffer dans la grande Cour du Pa-
lais de Seremeth. Le jour ayant été pris pour
cela , & publié par un Crieur , il s'y rendit
une quantité prodigieufe de monde pour y
affifter. Ferdinand ne penfant point à la Cir-
concifion qu'on devoit lui faire , car il l'étoit
fans y avoir fait beaucoup de reflexion , fut
conduit au lieu deftiné pour la cérémonie.
Ayant été mis en état d'être circoncis , l'Iman
deſtiné pour faire cette operation , fut fort
furpris de ce qu'elle étoit faite , & dit tout
haut , qu'on fe mocquoit de Dieu & du St.
Prophete ; que ce miférable n'étoit point
Chrêtien ; qu'il étoit circoncis depuis long-
tems , & qu'il falloit qu'il fût né Mahome-
tan ou Juif. Alors il fe leva de grands cris
de la part des affiftans , qui dirent que fi c'é-
toit un Juif, il falloit le brûler pour avoir
féduit une Mahometane : & que s'il n'étoit
pas Juif, il falloit qu'il eût renié la Loi du
Prophete , & qu'il méritoit la même puni-
tion .
DU ROYAUME D'ALGER. 193
tion. Le Peuple s'en faifit & le ména à la
maifon du Roi , où il fut interrogé , & il
avoua qu'il étoit Juif. L'horreur que ce nom
infpira à l'affemblée , parut à la contenance
du Dey & de tout le Divan ; car en le mau-
diffant , il lui dit : "" Quoi fera-t-il dit que
les Mufulmans fouffrent , qu'un Juif efcla-
99 ve mêle fon fang avec le leur , & desho-
99
99 nore un Seigneur auffi génereux que Hagi
99 Seremeth ? Je jure par le St. Prophete.
» qu'on ne fe moquera point de fa Loi ".
Le Cady & le Mufti aprouverent les fenti-
mens du Dey , de même que la plupart des
Officiers du Divan ; & comme on alloit porter
le jugement , Seremeth qui étoit préfent ,
voyant que ce couple devoit périr inévita-
blement , cacha la douleur qui l'accabloit &
parla ainfi à l'Affemblée : ,,Seigneur Dey ,
27 & vous tous mes freres Mufulmans , avant
de prononcer la Sentence contre ces deux
99 miférables , écoutez moi. C'eſt moi qui
29 fuis le plus offenfé. Puisque Zulpha avoit
99
,, encore fa virginité lorsque je l'ai laiffée ,
29 elle n'étoit pas encore ma femme ; mais
99 elle étoit dans ma maifon , qu'elle a des-
27 honnorée avec un vil Juif mon esclave
29 qui a abufé de mes bontez . Afin que je
99 n'aye aucune part à l'ignominie , donnez-
,, moi le tems de la répudier & de la rendre
29 à fes parents ; après quoi , qu'elle fubiffe
99 avec fon complice la peine à laquelle , la
99 Loi & vôtre juftice la condamneront ".
On lui accorda fa demande. Il fit conduire
Zulpha chez le Cady , & fes Lettres de Di-
vorce lui ayant été accordées , il la renvoya
I à fes
194 HISTOIRE
à fes parents. Dès qu'elle y fut arrivée
elle fut mife au pouvoir du Mezouard &
de fes gardes qui la menerent chez le Roi
avec la Gouvernante de la maison de Sere-
meth , que les deux coupables avoient accu-
fée de les avoir féduits . Dès que le Dey vit
paroître Zulpha , il ordonna qu'on lui ôtât
fon voile , ne méritant pas , difoit-il , d'être
traitée comme une Mufulmane , mais com-
me une vile Juive. Lors qu'il vit fon vifage ,
il fut fi touché de fa beauté & de fa jeuneffe,
qu'un mêlange de compaffion & de tendreffe
Pintereffa d'abord pour elle , & il auroit
voulu la fauver. Il l'interrogea fur le crime
dont elle étoit accufée , l'incitant à dire ce
qu'elle avoit pour fa juftification. Mais cette
infortunée étoit fi honteufe & fi effrayée de
fe voir à vifage découvert devant tout le
Divan affemblé , qu'elle ne pût proferer une
feule parole. Elle feroit tombée à la renverfè,
fi elle n'avoit été foutenue par la Gouver-
nante , qui étoit déja faite aux frayeurs de la
mort. Le Dey , pour gagner du tems, propo-
fa au Divan de remettre l'affaire au lende-
main, Zulpha ne pouvant répondre aux griefs
qu'on lui imputoit. Mais les gens de la Loi
pénétrant le deffein du Dey par le calme de
fa colere , qui l'avoit poffedé , avant que Zul-
pha parût & par la maniére dont il lui avoit
parlé , dès qu'il avoit vû fon vifage , crierent
Char-Alla,ou Juftice de Dieu , & tout le Divan
en fit de même. Ils dirent au Dey qu'il n'étoit
pas néceffaire qu'elle parlât ; qu'elle avoit affez
avoué fon intrigue criminelle avec l'efclave ,
qui avoit tout confeffé , & qu'il falloit feule-
ment
DU ROYAUME D'ALGER. 195%
ment faire parler Fatime dont il n'avoit pas
été encore queftion . Elle fut interrogée , &
voyant bien qu'il falloit mourir , elle s'accufa
feule , & tâcha de difculper les Amans le
mieux qu'elle pût. La multitude demanda
qu'on prononçât. Le jugement porta que
Ferdinand feroit brûlé dans le Cimetiére des
Juifs , & Zulpha noyée avec la Gouvernante,
ce qui fut executé en même-tems.
Quoique Seremeth s'attendît à cet évene-
ment , il en fut fenfiblement touché. Il fentit
reveiller toute fa tendreffe pour Zulpha &
pour Ferdinand , & fut aniiné d'une fureur
qui le fuivoit par tout. Il fe retira chez lui
dans le deffein de vanger leur mort par le
maffacre de fes quatre femmes , qui avoient
fi bien fatisfait à leur jaloufie. Mais ayant-
confidéré que cette action lui feroit deshon-
neur, & qu'il pafferoit pour complice de l'in-
trigue de Zulpha , il fe modéra & remit fa ven-
geance àun tems plus favorable. Il les fit af-
fembler toutes dans une chambre , & Y étant
entré feul , il fit éclater fa fureur par des re-
gards affreux , & par des injures atroces dont
il les accabla. Elles fe mirent à genoux pour
l'appaifer , mais inutilement. Il les renverfa
કૈ coups de pied , tira fon fabre & le remet-
tant en même tems dans le fourreau , il leur dit
qu'il les immoleroit aux manes de Zulpha &
de Ferdinand , s'il les croyoit affez punies
par une telle mort , mais qu'il vouloit diffé-
rer fa vengeance pour les faire fouffrir plus
long-tems. Il les quitta de la même maniére
qu'il étoit entré , & demanda l'efclave Negre
qui avoit fi bien fervi les jaloufes. On lui
I2 dit
HISTOIRE
تقدر96
dit qu'il étoit allé à la maifon de campagne
y porter des provifions. Seremeth_partit ſur
le champ pour y aller , après avoir donné or-
dre que les femmes ne fortiffent pas , & y
étant arrivé , le Negre s'approcha pour lui
tenir l'étrier & prendre le cheval . Alors Se-
remeth fentant redoubler fa fureur s'écria , en
lui donnant des coups de fouet fur le vifage ;
malheureux , traître , ofes-tu me toucher? En-
tre , que je te parle avant que tu meures. Le
Negre tranfi d'effroi , obéit , & Seremeth lui
dit , excrement de la terre , tu mériterois la
mort la plus horrible. Qu'as-tu fait pour
complaire à mes femmes ? Tu as caufé la
mort ignominieufe de celle que j'aimois le
plus. Comment as-tu fait cela ? Le Negre
profterné à terre , lui raconta toutes chofes ,
& dit pour fa juftification , que comme il y
alloit de l'honneur de fon Maître , il leur
avoit obéi, d'autant plus volontiers . Eh bien,
dit Seremeth, dis-moi tout à préfent , puifque
tu étois le confident de mes criminelles fem-
mes. Ne m'ont elles pas été infidéles ? Meurs
plutôt que de mentir devant ton Maître &
ton Seigneur , dont tu n'és pas digne de bai-
fer la pouffiére des fouliers. Le Negre avoua
qu'elles lui avoient toutes été infideles, & lui
dévelopa les intrigues qu'elles avoient euës
avec plufieurs efclaves Chrêtiens , lorsqu'elles ,
alloient au Bain , ou qu'elles étoient à la,
campagne pour le vifiter avec leurs amies. La
fureur de Seremeth fut alors à fon comble ,
& tirant fon fabre , il voulut couper la tête à
fon efclave. Mais méditant une cruelle ven-
geance contre fes femmes , il l'enferma dans
Un
DU ROYAUME D'ALGER. 17
un fouterrain avec du pain & de l'eau , &
pour executer cette vengeance il jugea à
propos de diffimuler , jufqu'à une occafion
favorable. Il ne dit plus rien d'outrageant à
fes femmes , qui crûrent , par la modération.
feinte de Seremeth , qu'elles rentreroient avec
le tems en grace En attendant le tems de
fa vengeance , il ramaffa le plus d'argent
comptant qu'il pût , l'envoya à la maifon de
campagne , & refolut de fe retirer dans les
montagnes du Couco & d'y paffer le refte de
fes jours en y menant une vie douce , tran-
quile & champêtre , loin de la Cour & du
grand Monde, après s'être vangé de fes fem-
mes. L'occafion s'en préfenta bientôt , une
députation des principaux Cheques des Na-
tions Maures de la Province du Couco étant
arrivée à Alger. Il s'ouvrit aux Deputez ,
qui furent ravis d'aife d'avoir dans leur Païs,
un homme illuftre par fa valeur, & qui y ap
porteroit des richeffes , & ils confentirent vo-
lontiers de le recevoir en leur compagnie.
Le jour du départ des Deputez étant fixé ,
Seremeth alla à fa maiſon de campagne où
ils fe rendirent pour y coucher , & en partir
le lendemain au point du jour. Les femmes
y étoient déjà arrivées. Lorsqu'on eut foupé,
Seremeth dit aux Maures du Couco qu'il
avoit médité une cruelle vengeance contre
fes femmes , qui s'étoient abandonnées à des
efclaves Chrêtiens , & qui avoient fait d'hor-
ribles débauches avec eux ; & que c'étoit la
raifon qui l'avoit déterminé à aller vivre dans
les montagnes du Couco , & à ne plus fe
marier. Les Maures dirent que fes femmes
I 3 ne
RE
198 HISTOI
ne méritoient pas moins que le fuplice qu'il
avoit prémedité , & offrirent leur aide pour
l'execution . Seremeth fit venir en même
tems fes femmes qu'il dépouilla de leurs
bijoux & de leurs ornemens, les partagea en-
tre les Maures , & les ayant conduites dans
le fouterain où étoit enfermé l'efclave Ne-
gré dont nous avons parlé , ils les empale-
rent avec des piéces de bois préparées à cet
effet , après leur avoir brûlé avec un fer ar-
dent la partie qui avoit été caufe de leur cri-
me. L'execution fe fit en préfence d'une
efclave Numidienne , afin qu'elle apprît à
Alger , ce qui étoit arrivé. Ils planterent en
terre les pals où les femmes étoient ; ils cou-
perent par quartiers le Negre tout en vie,
dont ils en pendirent un au col de chaque
femme , après quoi ils fortirent , fermerent
les portes de la maifon , afin que l'esclave
ne pût aller demander du fecours avant le
jour , & monterent fur de bons chevaux pour
s'acheminer vers les montagnes du Couco ,
où ils arriverent en peu de tems. Le lende
main matin un efclave Chrêtien de Seremeth
arrivant de la Ville avec des provifions, felon
fa coûtume , lorsque fon Maître étoit à la
campagne , fut furpris de ce que la porte é-
toit fermée fi tard. Il apella & fit du bruit ,
& la malheureufe efclave enfermée`dans une
chambre , lui dit par une fenêtre grillée &
d'une voix mourante , de rompre la porte;
que leur Maître avoit pris la fuite, après avoir
fait mourir cruellement fes femmes. L'efcla-
ve effrayé fut fur le chemin dire à tous ceux
qui paffoient ce qu'il venoit d'aprendre ; une
foule
DU ROYAUME D'ALGER. 199
foule de monde le fuivit , & l'efclave enfer-
mée leur repeta la même chofe . On dépê-
cha un homme à la Ville pour en avertir le
Dey , qui envoya un Chaoux pour faire ou-
vrir les portes. Il alla dans le fouterrain ac-
compagné de plufieurs perfonnes , où l'on
vit cette barbare tragedie. On ne put fauver
aucune de ces femmes , deux étoient mortes
& l'on acheva de tuer les deux autres qui
étoient mourantes. On leur donna la fepul-
ture , & les enfans de ces malheureufes meres
eurent les biens que le pere avoit laiffez "
n'ayant pas eu le tems de les vendre , & ne
pouvant les emporter avec foi.
CHAPITRE IV.
Des dehors & de la Campagne de la
Ville d'Alger.
ON N ne voit point de Fauxbourg à Alger.
Il y en avoit de fort grands , lorsque
Charles V. fit defcente à Matifux ; mais a-
près fa retraite , les Turcs les firent abbattre,
craignant que les Efpagnols venant une au-
trefois à faire débarquement , ne s'en empa-
raffent , favorifez par les Maures . Il n'y a
plus que quelques maifons près des Portes
de Babazon & de Babaloüet , qui fervent de
remiſes aux Chameaux des Arabes & des
Maures de la campagne , qui aportent de
provifions à la Ville.
Au dehors des Portes & près de la Ville,
à chaque côté des chemins , on voit une
quantité prodigieufe de tombeaux. Ceux des
I4 Pachas
200 HISTOIRE
Pachas & des Deys font hors la Porte deBa-
baloüet , hauts d'environ 10. à 12. pieds en
rond 2 voutez & bien blanchis . On y en
voit fix qui s'y touchent en rond, & que l'on
diftingue de tous les antres . Ce font les tom,
beaux de fix Deys , qui furent élûs & étran-
glez dans le Divan au moment de leur E-
lection , par diverfes cabales qu'il y avoit. Le
feptiéme qui fut élû , regna. Il en fera parlé
dans le Chapitre du Dey.
Les tombeaux des gens du commun font
fort fimples , & feulement défignez par des
pierres plattes enfoncées dans la terre. Elles
forment la figure d'un cercueil, & celles de la
tête & des pieds font plus élevées que les au-
tres.
Ceux des Pachas & des Deys font diftin--
guez par un Turban de pierre gravé en relief.
Ceux des Agas ou Officiers de diftinction
dans la Milice , font défignez par une pique
plantée auprès du cercueii ; & ceux des Rais
ou Capitaines de Marine, par un bâton d'En-
feigne avec une pomme dorée. Hali Dey ,
mort le 5. Avril 1718. fut enterré par diftin-
tion dans un cimetiére clos dans la Ville.
Le public orna de fleurs fon tombeau pen-
dant 40. jours & y alla pleurer en foule , &
prier Dieu pour fon ame. Ce Dey fut re-
gardé comme un Saint , parce qu'il étoit
mort de mort naturelle ; ce qui n'étoit gué-
res arrivé depuis qu'il y a de Deys à Al-
ger.
Il y a auffi hors des Portes quelques O-
ratoires , Cellules ou Chapelles dédiées à des
Morabouts , qui font reputez Saints ; & les
fem-
1
DU ROYAUME D'ALGER. 201
femmes vont par devotion les vifiter le Ven-
dredi.
La campagne eft très-belle , très-fertile en
toute forte de grains , de legumes , de fruits
& de fleurs . Elle eft fort riante & variée par
des côteaux & des plaines , dont la vûë eſt
très-agréable. La verdure y regne toute
l'année , & la grande chaleur n'y féche pas
les fueilles des arbres à caufe de la fraîcheur
de la terre qui eft toûjours arrofée , & parce
que l'hyver qui eft fort doux ne les fait pas
[Link] peuples d'Alger ne profitent guéres
de cet avantage , ne prennant pas la peine non-
feulement de faire de compartimens & des
allées , mais même de tailler les arbres. Ils
laiffent agir la nature.
Il y a quantité de vignes d'une beauté fur-
prenante , & qui rendent beaucoup. Il y en
a qui montent au haut des arbres fort élevez,
& qui forment naturellement des berceaux
admirables . Elles ont été plantées par les
Maures venus de Grenade ; car avant ce
tems - là , non-feulement on n'en plantoft
point , mais même on avoit arraché celles
que les Chrêtiens avoient plantées , pour fai-
re fervir la terre à un autre ufage. Les ar-
bres commencent ordinairement à être en
fleurs au mois de Février , & aux mois de
Mai & de Juin les fruits font en maturité .
Dans l'espace de quatre lieuës aux envi-
rons de la Ville , qui eft un plat pais enfer-
mé par une montagne , on prétend qu'il y a
20000. Jardins ou biens de campagne , qu'on
apelle mafferies . Il y en a plufieurs où il n'y
a point de maison, mais feulement des cabanes
I5 - faites
282 HISTOIRE
faites avec de branches d'arbres . Mais au-
tour d'Alger , on voit des magnifiques mai-
fons de campagne , faites dans le même ordre
que celles de la Ville. Ce font les eſclaves
qui travaillent à l'entretien de ces maifons.
Du côté de l'Eft , au-delà de cette monta-
gne , il y a une belle plaine bien arrofée &
très-fertile. Elle 9. à 10. lieuës de lon-
gueur & 4. de largeur , & elle eſt peuplée par
d'anciennes Tribus ou Nations d'Arabes . On
la nomme la plaine du Mutijar , & en lan-
gue corrompue Mottigia ou Mottigie. C'eſt-
là où dominoit le Prince Selim Eutemi que
les habitans d'Alger apellerent pour les Gou-
verner dans le commencement du [Link]écle,
lequel fut tué & fa pofterité détrônée par
Aruch Barberouffe , comme nous l'avons ra-
conté. Les terres de cette plaine raportent
deux fois l'an , & quelquefois trois , du fro-
ment , de l'orge, de l'avoine ou des legumes.
Il y a feulement près de la mer quelques en-
droits fteriles , & des bois fort épais , où il y
a beaucoup d'animaux venimeux.
Les biens de campagne & les jardins ne
font point enfermez par des murailles , mais
feulement par des hayes de caramunzenzaras,
que nous apellons figuiers de Barbarie , & les
Algeriens figuiers des Chrêtiens , parce que
les efclaves ont commencé de manger du
fruit qui en provient ; ufage qu'ont fuivi les
Maures de ce païs-là. A peine a- t-on planté
des feuilles de cet arbre pour former ces
hayes , que par la bonté & la force du ter-
roir , elles prennent racine , & on les voit
croître à vue d'œil ,& fe multiplier à l'infini
DU ROYAUME D'ALGER. 203
# en peu d'années . La premiére feuille qu'on
a planté devient tronc , & les autres devien-
nent branches à mesure qu'elles fortent de ce
tronc. Ces hayes deviennent impénetrables ,
à caufe de leur'épaiffeur & des épines qui en-
tourent les fucilles , autour defquelles croit
le fruit qui refte verd même dans fa maturité.
L'écorce ou la peau de ce fruit eſt fort épaif-
fe , & n'eft pas bonne à manger. On la
coupe ordinairement , & le dedans eft d'un
beau rouge foncé. Outre que ces hayes font
d'un. meilleur ufage que les murailles , leur
verdure perpetuelle fait un ornement à la
campagne.
Les Orangers , Citroniers & autres arbres
fruitiers y font en abondance , mais les fruits
n'y font pas géneralement beaux , à caufe
qu'on n'en prend aucun foin , & qu'on laiffe
agir la nature. Il n'y a que les Confuls des
Nations étrangeres, qui embeliffent leurs mai-
fons de campagne ; ils les diftinguent de tou-
tes celles des gens du païs , & en font des
demeures très-agréables. M. Durand de Bon-
nel , à préfent Conful de France, a une mai-
fon de campagne que Mr. de Clairambault
fon prédeceffeur avoit rendu un féjour déli→
cieux. Il y a fur tout un grand & fuperbe
Tilleul fort touffu ; les branches les plus baf-
fes qui forment un berceau , fe joignent avec
des jeunes charmes plantez tout autour , &
forment une fale ronde de foixante pieds ou
environ de circonference , à laquelle on n'a
laiffé du vuide q e pour l'entrée. L'on y eft
à l'abri du Solei , même dans les plus exceffi-
ves chaleurs , & l'on y refpire un air de
1 6 frat-
204 HISTOIRE
fraîcheur en tout tems par fon expofition.
A un côté de cette fale , il y a un puits pro-
fond qui fournit une eau fort claire & fort
bonne; & pendant l'Eté on n'a qu'à y fuf-
pendre des bouteilles dè vin dans un panier,
demie heure avant que de fe mettre à ta-
ble , pour boire frais & auffi délicieufement
qu'il fe puiffe. Des lits de repos , qui font
placez fous l'endroit de l'arbre le plus touf-
fu , laiffent jouir d'un tranquille fommeil ,
dans le tems que la grande chaleur empêche
tout le monde de dormir.
Lorsque les femmes diftinguées du com-
mun vont à la campagne , c'eft fur un che-
val ou fur un âne , dans un Pavillon quar-
ré, dreffé fur une felle faite exprès. Ce Pa-
villon eft d'ofier & entouré d'une étoffe de
laine blanche fort claire avec une frange
au bas , & ouvert par le haut. Elles peu-
vent être deux affiffes les jambes croisées fur
la même felle , & voir les paffans de tous
côtez, fans en être vûës. Un efclave méne le
cheval ou l'âne par la bride. Les femmes.
riches & diftinguées par leur qualité , ont des
Pavillons de gaze peinte & dorée.
CHAPITRE V..
De la Milice d'Alger' , de fon Gouvernement,
& de fes forces.
"Outes les forces & le foûtien du Royau-
Tout
me d'Alger confiftent en 12000. Turcs ,
qu'on apelle ordinairement & par diftinction
foldats ou Turcs de paye. Parmi les foldats
font
DU ROYAUME D'ALGER . 2031
font compris les Deys , les Beys ou Lieute
nants Généraux , Commandans des armées
& dans les Provinces , les Agas ou Gouver-
neurs de place , les Secretaires d'Etat , l'A-
miral & les Capitaines de Vaiſſeau , & gé-
néralement tous les Officiers du Gouverne-
ment.
Tous les Turcs qui viennent à Alger fe
faire incorporer dans la Milice , font ordi-
nairement des gens fans aveu,fans reffource, &
la plupart de la lie du Peuple , des profcripts,
ou gens de mauvaife vie , qui évitent les fu-
plices par leur fuite du Levant. Le nom de
Corfaire d'Alger , y eft fi en horreur , qu'il n'y
a abfolument que des miférables , qui veuil-
lent prendre ce parti ; encore ne le feroient-
ils pas , s'il n'avoient apris que de gens de
rien comme eux avec un peu de genie , font
parvenus aux emplois les plus confidérables,
& même à être Deys. Lorsque le nombre
des foldats eft diminué par mort ou eſclava-
ge , on envoye des Vaiffeaux en Levant pour
remplacer ceux qui manquent. Tous les
Turcs de quelque païs qu'il foient , font re-
çûs à la paye , pourvû qu'ils puiffent prou-
ver qu'ils font Turcs. On reçoit auffi dans
la Milice les Chrêtiens Renegats, & les Cou-
lolis qui font les fils des Turcs nés des fem-
mes Arabes ou Maures ; mais les Maures &
les Arabes en font abfolument exclus , étant
toûjours fufpects aux ufurpateurs de leur
Païs & de leur liberté , qui les tiennent dans
une dépendance qui ne différe pas de la cap-
tivité.
Les foldats qui compofent cette Milice,
I7 ont
+ 206 HISTOIRE
ont de grands priviléges , & ils regardent avec
le dernier mépris tous ceux qui ne le font
pas. Ils font tous les Hauts & Puiffans Sei-
gneurs du Royaume, & ont même plus d'au-
torité que les Nobles de plufieurs Etats d'I-
talie. On leur donne à tous le titre d'Effen-
di ou Seigneur ; au lieu qu'on nomme ceux
qui ne font pas foldats , Cidi , qui eſt la mê-
me chofe que Sieur ou Monfieur. C'eſt par-
mi cette Milice qu'on fait l'élection des
Deys , des Beys & des autres Officiers. Ils
font exempts de toute impofition & des droits
de Capitation. Ils ne peuvent point être châ-
tiez en public , & le font rarement en parti-
culier ; ce n'eft que lorsqu'ils font coupables.
de haute trahison , auquel cas , ils font étran-
glez fecretement chez l'Aga de la Milice , qui
eft Général de l'Infanterie. Ils fe foutien-
nent tous également, foit qu'ils ayent tort ou
qu'ils foient fondez , lorsqu'ils ont à faire aux
Arabes & aux Maures , & le pouvoir tiran-
nique les rends fiers , infolens & difficiles à
gouverner. Le plus miférable Turc fait
trembler par fes regards les Arabes & les.
Maures les plus puiffants ; & fi le plus riche
même de ces deux Nations fe trouve fur
fon paffage , il eft obligé de fe ranger refpe-
Etueufement & de lailler paffer le Turc , fans
quoi il eft maltraité impunément. Ces Turcs
obéiffent pourtant tous au Dey avec une
profonde foumiffion , tant qu'il maintient fon
pouvoir & fon autorité par la douceur , par
la force ou par adreffe , & qu'il n'enfraint
par les loix du Gouvernement , & fur tour
tant que la paye ne manque pas. Mais fi
elle
DU ROYAUME D'ALGER. 207
elle vient à être différée d'un jour ſeulement,
rien ne peut contenir cette Milice hautaine ,
& le Dey eft la premiére victime qu'on im-
mole. Outre la paye , tous les foldats qui ne
font point mariez font logez dans des mai-
fons grandes & commodes , ou cazernes qu'on
apelle Cacheries. Il y ont des baffins ou
fontaines , pour faire leurs ablutions , & tou-
tes les commoditez néceffaires. Ils ont une
grande chambre à trois , & des efclaves en-
tretenus par le Gouvernement pour les fervir
& nettoyer ces maifons.
Le Gouvernement donne à chaque foldat
quatre pains par jour , ce qui eft au delà de
leur néceffaire. Ils ont le privilége d'acheter
la viande à un tiers au-deffous de la taxe pu-
blique ; mais ils font privez du logement , du
pain & du privilége d'acheter la viande à meil-
leur prix , dès qu'ils font mariés . Alors ils
font obligez de fe nourrir & de fe loger , au
dépens de leur paye & de leur induſtrie.
La raifon qui fait ainfi diftinguer les fol-
dats qui font mariez d'avec ceux qui ne le
font pas , c'eft que le Deylik ou Gouverne-
ment par une conftitution de l'Etat , eft hé-
ritier géneralement des Turcs & des Maures
qui meurent , ou qui tombent en efclavage
fans avoir ni enfans , ni freres. Et comme
il eft privé de cette efpérance , lorsque les
foldats fe marient , il eft auffi difpenfé de
leur donner autre chofe que la paye ; & cet-
te confidération en empêche beaucoup de fe
marier. Il y a une autre raifon qui n'eſt pas
moins forte , pour empêcher les Turcs de
fe marier. C'eſt que les enfans des Turcs
ma-
OIRE
208 HIST
mariez à des femmes Arabes ou Maures , no
font point reputez Turcs. Ils font vérita-
blement reçûs à la paye de foldat , mais ils
ne parviennent point aux Charges de l'Etat ,
& ne jouiffent pas des priviléges des foldats
Turcs. C'eft une politique du Gouverne-
ment , qui fans cela crai droit , que la plû-
part des foldats fe mariaffent , & que naiffant
une infinité d'enfans des femmes du Païs , ils
ne fe rendiffent affez forts avec le tems pour
fecouer le joug & la tirannie des Turcs par
amour pour leur Patrie , & l'on ne voit de
foldats mariez que les Renegats Chrêtiens .
Les Maures & les Arabes font abfolument
exclus du Corps de la Milice , pour les mê-
mes raifons expliquées ci-devant. Il eſt à re-
marquer , qu'il n'y a point de femme Tur-
que à Alger. Elles regardent ce Païs- là a-
vec horreur , & l'ont en abomination , com-
me le receptacle des Turcs les plus mal-
heureux & les plus méprifables. Les vérita-
tables Turcs fe contentent d'y avoir des
concubines du Païs , ou des esclaves Chrê
tiennes.
Lorsqu'un foldat Turc tombe en capti
vité , il eft cenfé mort à la Republique ; &
à la premiére nouvelle le Deylik s'empare
de tous fes biens , meubles & immeubles, lors-
qu'il n'a ni frere ni enfant , ainfi qu'il a été
dit. S'il a le bonheur d'échaper d'esclavage ,
ou d'y gagner fa rançon , l'Etat à fon retour
eft quitte envers lui , en lui donnant une an-
née de fa paye , pour fe munir d'un fufil ,
d'un fabre & des autres armes néceffaires,qu'un
foldat en obligé d'avoir à fes dépens‹- ·
Nul
DU ROYAUME D'ALGER. 209
Nul Turc n'eft eftimé à Alger , s'il n'eft
foldat , & tous en general ne refpirent ja-
mais que la guerre.
Les Algeriens ont un extrême mépris pour
toutes les Nations , fondez fur l'habitude
qu'ils ont dès leur bas âge de fe voir maî
tres des efclaves de tout Pais . Mais ce mé-
pris eft encore plus grand pour les Espagnols,
les Portugais , & les Maures , lefquels après
les Turcs fe croyent auffi en droit , par les
préjugez de leur éducation , de fe regarder
comme -les maîtres de toutes les Chrêtiens .
Malgré tous les vices qui regnent parmi les
Turcs d'Alger , on y voit quelques bonnes
qualitez. Le plus débauché d'entre eux n'o-
fe prononcer le nom de Dieu en vain , & le
mêler dans les difcours profanes . Ils ne
jouent à aucun jeu qu'aux Dames & aux
Echets ; encore ne joüent-ils jamais de l'ar-
gent , mais du Caffé , du Sorbet , quelque
pipes de Tabac ou autres chofes femblables
Les défauts naturels ne leur font point de
honte , au contraire , ils en prennent le nom ,
& veulent bien qu'on les diftingue par ceux
de borgne , boffù , boiteux , manchot & au-
tres.
Il leur eft défendu , & ils regardent com-
me un deshonneur de piller la moindre cho-
fe dans un combat , quelque occafion facile
qu'ils en aient. Ils laiffent le pillage aux
Maures , &-à leurs efclaves , & un Turc fe-
roit puni , s'il commettoit une pareille lâche-
té; mais hors du combat , ils ufent de leur
force & de leurs prérogatives .
Ils fe piquent de laiffer toutes les Nations
dans
210 HISTOIRE
dans le libre exercice de leur Religion , &
ils témoignent beaucoup de confidération
pour ceux qui obfervent religieufement celle
dont ils font profeffion.
Quoi que la Milice ait beaucoup de pou-
voir à Alger , le Gouvernement eft plus Mo-
narchique que Democratique. Il dépend ab-
folument d'un feul qu'on nomme Dey. Ce
Dey décide fouverainement du civil & du
criminel. I affemble le Divan general "
quand il lui plait , dans les grandes affaires
feulement & par politique , afin de fe difcul-
per des événemens. Il en fera parlé plus au
long dans la fuite, & nous traiterons par or-
dre des Dignitez & des Officiers du Gou-
vernement.
Il y avoit autrefois un Pacha , ou Vice-
roi , nommé & envoyé par la Porte Otto-
mane. Cet Officier étoit, ainfi que dans tous
les autres Païs dépendans du Grand Sei-
gneur , le Chef du Gouvernement du Royau-
me d'Alger.
Mais comme ce Païs eft éloigné de Con-
ftantinople , & que le Pacha ne fongeoit qu'à
faire fes affaires " comme ils le pratiquent
tous afin de fe dédommager des préfens
confidérables qu'il leur faut donner pour ob-
tenir cet Emploi , la paye du foldat en fouf-
froit ; le Grand Seigneur étoit obligé d'en-
voyer des fonds à Aiger , bien loin d'en
retirer , & le Pacha feul profitoit & s'enri-
chiffoit par fa tirannie fur les Peuples. De
forte que la Milice pour obvier à ces incon-
veniens , aiant repréfenté à la Porte Otto-
mane les fuites fâcheufes qui pourroient s'en-
fuivre ,
DU ROYAUME D'ALGER. 211
fuivre , en obtint , comme nous l'avons ex-
pliqué plus haut dans la page 1. que l'ad-
miniſtration des affaires du Royaume d'Al-
ger feroit confiée à un des plus capables d'en-
tre eux , qui feroit élû leur Chef à la plura-
lité des voix & avec le confentement unani-
me de la Milice , moyennant quoi ce Chef
feroit obligé de donner une fubfiftance ho-
norable au Pacha & de fournir à la paye &
à l'entretien de la Milice & du Pais . On
fixa à ce Pacha 2000. Pataques Chiques *
de paye de deux en deux Lunes , outre fon
logement , fes ameublemens , fes efclaves &
fa nourriture qui devoient lui être fournis
aux dépens du Gouvernement. Il fut reglé
auffi , que ce Pacha affifteroit aux Divans
généraux , pour être témoin de l'ordre & de
l'adminiſtration des affaires ; mais qu'il n'y
auroit aucune voix & ne donneroit fes avis
que lorfqu'il en feroit requis , fans qu'ils pûf-
fent tirer à conféquence ni pour le préſent
ni pour l'avenir.
Mais quelques-uns de ces Pachas n'aiant
pû fe contenir , & s'étant rendus Chefs des
Factions , la Milice obtint de la Porte dans
la fuite , qu'il n'y en auroit plus à l'avenir
& qu'elle gouverneroit feule.
* C'eſt le tiers d'une Pataque gourde ou Piaftre couran,
te, comme on l'expliquera.
CHA
112 HISTOIRÈ
CHAPITRE VI.
Du Dey.
E Dey eſt le maître abfolu du Païs . II
L
gouverne generalement tout le Royaume,
recompenfe & punit à fon gré , ordonne les
camps , les armemens & les garniſons , dif-
pofe des Emplois & des graces , & ne rend
compte de fa conduite à perfonne. Il a
pourtant dans ce haut rang , bien de mefu-
res à garder , pour éviter les fréquentes
& les dangereufes révolutions , que pro-
duit l'inconftance d'une Milice feroce ,
difficile à contenir , & au Gouvernement de
laquelle , il faut ufer d'une extrême rigueur ,
ou de beaucoup de bonté , felon les occa-
fions. C'eft pourquoi il faut qu'un Dey foit
irreprochable dans fa conduite, & qu'il pren-
ne fur foi avec hardieffe les événemens bons
ou mauvais , fans être agité par les réflexions
fur l'avenir .
L'élection d'un Dey , fuivant les confti-
tutions du Païs , fe doit faire par la voix ge-
nerale des foldats. Lorfque cette place fe
trouve vacante par la mort ou la fuite de
celui qui l'occupoit , toute la Milice qui fe
trouve alors dans Alger , s'affemble dans la
Maifon du Roi.
L'Aga de la Milice , Général de l'Infan- ·
terie , demande à haute voix qui elle veut é-
lire pour Dey. Alors chacun peut donner
fa voix , & nommer celui qu'il croit le plus
digne de gouverner . S'il n'eft pas generale-
ment.
DU ROYAUME D'ALGER." 213
ment aprouvé , il eſt refuſé. On en nomme
un ou plufieurs autres à haute voix , & lorf
qu'un eft agréé , ils s'écrient tous enſemble ,
en le revêtant d'un Caffetan & en le por-
tant bon gré ou malgré fur le fiége Royal,
à la bonne heure. Ainfi foit-il. Que Dieu lui
accorde , en le nommant par fon nom , fé-
licité &profpérité , à la bonne heure. Ainfi
foit-il. Le Cady ou Juge de la Loi lui lit
un moment après tout haut , quelles font
fes obligations , dont le précis eft, Que Dieu
l'a appellé au Gouvernement du Royaume
& de la guerriere Milice : Qu'il eft en place
pour punir les mêchans & faire jouir les
bons de leurs Priviléges : Qu'il doit entre-
tenir exactement la paye , employer tous fes
foins pour la profpérité du Païs , fixer le
prix des denrées pour le bien des pauvres &
autres chofes femblables .
Après quoi tous lui baifent la main , & lui
promettent fidélité & foumiffion . Une heu-
re ou deux eft tout le tems qu'il faut pour
cette grande cérémonie , dont toute la fplen-
deur confifte en quelques coups de canon
qu'on tire des fortereffes.
Il faut pourtant obferver , que le choix
d'un Dey fe fait rarement fans trouble &
fans maffacre , y aiant toûjours différentes
cabales fur ce fujet.
Comme tous les Turcs de la Milice d'Al-
ger font fans diftinction habiles à être Deys ,
You Chefs du Gouvernement , il y en a tou-
jours quelques-uns plus ambitieux que les
autres , qui font des partis parmi les plus mu-
tins & les plus intéreffez , pour tuer celui qui
eft
214 HISTOIRE
eft en place , fur divers prétextes , & en pro-.
mettant à fes fatellites les premiéres Charges
de l'Etat. Lorfqu'un de ces partis peut tenir
la chofe fecrete , jufqu'à ce qu'il puiffe en-
trer bien uni dans la Maiſon du Roi le
Dey étant fur fon fiége , il y eft tué à coups.
d'armes à feu ou de poignards.
Le Chef de ce parti elt mis auffitôt en fa
place par fes adhérans , qui le revêtent du
Caffetan tout fanglant , dont ils dépouillent le
mort , & crient à haute voix ; Profpérité à
un tel que Dieu a voulu apeller au Gouverne-
ment du Royaume & de la guerriere Milice
d'Alger ; fans que les Officiers du Divan qui
font préfens , ofent remuer , de peur que la
cabale ne foit plus forte qu'eux ; car alors ils
feroient fûrs de périr , s'ils vouloient lui re-
fifter. Ils vont au contraire fur le champ
baifer la mai au nouveau Dey , & après
eux la Milice ; chacun craignant de per-
dre la vie. Car il affez ordinaire que lors
qu'un Turc fe fait Dey par une voye fem- ·
blable , il fait étrangler tous les Officiers du
Divan , lorfqu'il fe font oppofez à fon en-
trepriſe , aiant déja promis les places vacan-
tes à ceux de fa cabale. Il ne laiffe d'anciens
Officiers que ceux qui lui ont aidé par leurs
avis , ou autrement , & ceux qui ne fe font
pas attachez particuliérement à la perfonne
du Dey précedent.
Hali Dey élû au mois de Juin 1710. & qui
parvint au Deylik par la mort cruelle d'Ibra-
him Dey furnommé le Fou , fit étrangler
noyer ou maffacrer 1700. perfonnes dans le
premier mois de fon regne. Il jugea à pro
pos
DU ROYAUME D'ALGER 215
pos de fe défaire de quelques efprits remuants ,
amis du défunt , qui auroient certainement
vangé fa mort aux dépens de Hali. Mais
cette exécution aiant deplu à pluſieurs perfon-
nes , les mécontens prirent de là le prétexte
de former plufieurs cabales , que Hali Dey
eut le bonheur de détruire , avant qu'elles
euffent le tems d'exécuter leur deffein.
Ibrahim Dey fut maffacré pour avoir vou-
lu féduire la femme de Mahmout Rais
Renegat Portugais , qui commande actuelle-
ment un Vaiffeau de 22. canons nommé la
Galere Hollandoife. Il eſt à propos de ra-
conter ici le fait , pour faire voir combien un
Dey tout puiffant en un fens , eft chancelant
fur fon Trône rempli d'épines .
Ce Dey parvint au Gouvernement dans le
mois de Mai 1710. Il aimoit beaucoup les
femmes & fe hâta de faire valoir fon auto-
rité pour prendre des plaifirs illicites , qui ne
font pardonnez à perfonne dans ce Païs-là.
Il fe faifoit informer par fon confident, des
maiſons où il y avoit de jolies femmes , &
lorfque les maris étoient en mer ou en
campagne , il alloit fecretement à une heure
indue chez elles. Il fe rendoit maître des
efclaves par l'argent qu'il leur faifoit diftri-
buer , & par les ménaces qu'il leur faifoit ,
s'ils parloient. Il trouva peu de cruelles, foit
par crainte ou par obéillance. Mais mal-
heureufement pour lui , à peine gofitoit-il le
fruit criminel de fes intrigues , qu'il y trouva
fa perte. Aiant appris que la femme de
Mahmout Rais , qui étoit alors en courfe ,
étoit une jeune & aimable perfonne , il fe
rendit
1
216 HISTOIRE
rendit un foir chez elle de la même manière
qu'il avoit accoûtumé de faire. Il trouva
un efclave Negre & fort laid , à qui le mari
avoit commis la garde des portes de fa mai-
fon. Cet efclave trembla à la vûë du Dey.
Il fe profterna à fes pieds , & aiant reçu de
l'argent , il le laiffa monter à l'apartement de
la femme , qui effrayée de voir un Turc chez
elle, fe mit à crier. Les efclaves Chrêtiennes
accoururent & furent toutes étonnées lors
qu'Ibrahim fe nomma. Il fit une déclara-
tion des plus tendres à la femme de Mah-
mout 9 à laquelle elle répondit par des in-
jures atroces & par des ménaces. Le Dey
déconcerté s'en alla après quelques inftan-
ces inutiles , fans craindre pourtant que cet-
te tentative tirât à aucune mauvaiſe confé-
quence. Mahmout Rais arriva peu de tems
après ; fa femme lui raconta tout ce qui
s'étoit paffé , & lui demanda vengeance de
l'affront que le Dey avoit voulu lui faire
pendant fon abfence. Mahmout lui répon-
dit , que puifque fa vertu & fon devoir avoient
triomphe , cela ne pouvoit pas lui faire du
tort , quand même le Dey en parleroit ; mais
qu'il fe garderoit bien de divulguer & de
faire parade de fes fottifes & de riſquer
de fe rendre malheureux ; que ce Dey ne fe
conduifoit que par des maximès oppofées à
la raifon & à la prudence , qu'il ne pouvoit
pas durer long-tems dans fon pofte , & qu'il
valoit mieux que ce fuffent d'autres que
lui qui entrepriffent fur fa perfonne. Sa
femme fut outrée d'un difcours fi modéré ,
& lui repliqua par des injures qui le pique-
rent
DU ROYAUME D'ALGER . 217
rent au vif, Elle lui dit qu'elle croyoit a-
voir épousé un Mufulman , ou vrai Croyant,
mais qu'elle n'avoit époufé qu'un Chrêtien,
& qu'elle l'obligeroit bien de la répudier , s'il
ne lui faifoit pas raifon d'un affront fi fen-
fible. Elle confia cette affaire aux femmes
de plufieurs Rais ou Capitaines de Vaiffeau,
auxquelles elle fit entendre que le Dey étoit
un homme fans Religion & fans raison ;
qu'il fe croyoit tout permis , qu'il ne fe
foucioit ni des Loix , ni du droit des gens ; que
fi l'on fouffroit fes crimes & fes folies au
commencement de fon Regne , lorſqu'il fe-
roit devenu encore plus le maître , il les
prendroit de force pour les deshonorer , &
qu'elles feroient toutes fes efclaves. Elle les
engagea par ces difcours , à contraindre leurs
maris de fe défaire d'Ibrahim Dey. Ils en
parlerent à Mahmout , & le porterent à le
faire maffacrer , lui promettant de le fecon-
der. Mahmout fe rendit & prit la réfolu-
tion de fatisfaire à la fureur de fa femme &
de fes confreres , fur les repréſentations qu'ils
lui firent que les- Capitaines Corfaires de-
voient être les plus confiderez & les plus
refpectez de l'Etat ; que c'étoient eux qui
en étoient le plus ferme foutien , qui y apor-
toient le plus grand profit tant en Marchan-
difes qu'en efclaves , & qui expofoient leur
vie pendant toute l'année. Il le dit à fa fem-
me qui en fut ravie d'aife , & qui l'obligea de
fe fervir du Negre pour porter le premier
coup au Dey , afin de punir cet efclave de
ce qu'il l'avoit laiffé entrer & monter dans
fon apartement. L'affaire fut examinée &
K con-
OIRE
218 HIST
concertée , & la réſolution fut priſe de tuer
le Dey à la premiére occafion favorable , &
le fecret fut bien obfervé.
Un jour que le Dey venoit de la Marine
à fon Palais , fuivi des Officiers de fa Maifon
& des principaux du Divan , dès qu'il fut
entré dans la Ville , l'Efclave Negre de
Mahmout , qui avoit été pofté à la Porte de
la Marine avec un fufil chargé , lui tira &
le manqua. Le Dey pâlit & n'ofa pas feu-
lement demander ce que c'étoit , fachant bien
qu'en pareilles occafions il ne peut fe con-
fier à perfonne. Aucun de ceux qui l'accom-
pagnoient n'ofa remuer , craignant un mau-
vais traitement , fi les affaffins étoient les plus
forts.
Le Dey & fa fuite marcherent toûjours, &
arriverent au་ Battiſtan , qui eft le marché
des efclaves , tout près de fa Maifon . Le
Negre qui avoit pris les devans & rechargé
fon fufil , lui tira un fecond coup & le
manqua encore. Le Dey & toute fa troupe
arriverent à la porte du Palais , où les con-
jurez qui fuivoient près de lui , fans qu'on
les foupçonnât , voyant qu'ils avoient man-
qué leur coup & que s'ils n'achevoient pas ce
qu'ils avoient commencé , ils feroient bien-
tôt découverts & étranglez par ordre du Roi,
crierent Char-alla Justice de la part de Dieu.
Le Dey effrayé entra , fans fçavoir quel che-
min il prendroit. Les conjurez le fuivirent
de près , la populace s'y joignit , & l'aiant
accufé hautement de fes crimes , on cria
confufement qu'il falloit qu'il périt . Ce
malheureux Prince eut le tems de gagner fa
cham-
DU ROYAUME D'ALGER, 219
chambre & de s'y enfermer avec deux efcla-
ves Chrêtiens qui étoient fes pages. Les
conjurez vinrent à la porte avec des haches
pour l'ouvrir ; mais comme la chambre du
Dey eft ordinairement embellie des armes cu-
rieufes dont les Princes Chrêtiens lui font
préfent , comme de fufils & de piſtolets à
plufieurs coups , il fit en entrant decrocher
toutes les armes par fes efclaves. Il tiroit
par chaque brêche qu'on faifoit à la porte ;
& tuoit tous ceux qui fe préfentoient , & d'au-
tres même qui étoient derriere parmi la fou-
le. Ainfi les conjurez ne pouvant pas tenir
& venir à bout de leur deffein , monterent
fur la terraffe , qu'ils depaverent au deffus
de la chambre , où ils firent une grande ou
verture ; & aiant fait apporter des grenades ,
ils affaffinerent à la fin ibrahim Dey, & on en
élût un autre fur le champ. C'est ainsi que
ce miférable Prince finit les jours , après a-
voir regné environ un mois. Son cadavre
fut infulté & traîné dans les rues , après quoi
fon Succeffeur lui fit dreffer un maufolée , &
le fit inhumer felon l'ufage.
Un Dey fe trouve l'efclave des efclaves.
Il marche continuellement fur les épines. It
eft dans une méfiance perpétuelle , & toûjours
occupé à découvrir des confpirations , & à
faire mourir ceux qui en font accufez o
foupçonnez , quelquefois même fans fonde-
ment , tant pour détruire les factieux , que
pour l'exemple. Mais ce font des Hydres
d'une tête coupée il en nait une infinité : c'eft
ce qui en a obligé quelques-uns de s'enfuir
fecretement dans les montagnes du Couco
K 2 &
220 HISTOIRE
& d'aller chercher leur repos dans fa folitu
de. Ils n'en ont pourtant pas toûjours les
moyens , & ils s'expofent à être maflacrez
s'ils font découverts ; parce qu'on fuppofe
d'abord , qu'ils ont fait des concuffions , &
qu'ils emportent beaucoup d'argent , ou qu'ils
l'ont déja envoyé dans le Païs où ils veulent
fe retirer.
Lorfqu'un Dey eft tué par fon Peuple, fes
femmes font dépouillées de tout ce qu'elles
ont au delà de leur premier état ; les en-
fans font reduits à la fimple paye de foldat ,
& exclus de toutes les Charges de l'Etat.
Mais lorsqu'il meurt de mort naturelle , ce
qui eft fort rare il est révéré comme un
faint ; on n'inquiéte aucun des fiens , & on
lui rend avec diftinction les honneurs fune-
bres. Cet exemple eft arrivé , lors de la
mort de Hali Dey en Avril 1718. Pendant
fa maladie , & dans le tems qu'on defefpéra
de fa vie; les Officiers de fa Maiſon & du
Divan choifirent fort fecretement un d'en-
tr'eux pour lui fucceder ; & dès le moment
que le malade eut expiré , ce qui arriva la
nuit du 4. Avril , Mehemed Dey , qui étoit
alors Cazenedar , ou Tréforier de l'Etat, fut
placé fur le fiége Royal & revêtu du Caffe-
tan par les gens de fon parti. On ouvrit le
matin les portes du Palais à l'heure ordinaire,
l'on fit tirer le canon , & l'on annonça la
mort de Hali & l'élection de Mehemed.
Alors tous les Officiers , & toute la Milice
vinrent lui baifer la main , & le féliciter , de
même que les Confuls étrangers qu'on en
fit avertir. Mais on ne s'en tient pas toû-
jours
DU ROYAUME D'ALGER 221
jours là , & cet exemple en faveur de Me-
hemet eft l'unique. Quelquefois à l'élection
d'un Dey , il n'eſt pas plûtôt affis fur fon
fiége Royal , qu'il eft tué par un parti , & ce-
lui qu'on a mis à fa place tué par un autre.
On a vû dans un jour fix Deys maffacrez ,
& fept d'élûs. On en voit les fix maufolées
enfemble , qui forment un rond hors de la
Porte de Babaloüet. On ne fait pas plus de
difficulté de reconnoître un Ture qui s'eft
fait Dey par la force des armes , que ce-
lui qui eft placé fur le Trône malgré ou bon
gré , difant que ce qui doit arriver et écrit
de tout tems , & n'arrive que par la volonté
éternelle & immuable de Dieu.
Le Dey ne fort prefque jamais de fon Pa-
lais , & feulement dans certaines cérémonies
qui font d'ufage , mais fort rares. Ce qu'on
apelle la Maifon du Roi , qui eft un Bâti-
ment qui apartient à l'Etat, & qu'on pour-
roit bien apeller la Maifon de l'Etat , eft af-
fectée au Dey & à fon domeftique . C'eft
dans cette Maiſon que l'on regle toutes les
affaires du Royaume ; l'on y rend la juſtice ,
& le Tréfor y eft enfermé. Lorsque le Dey
eſt marié il a une maifon particuliére ; où il
tient fes femmes , fes enfans & fes concubi-
nes. Les Deys ont à préfent perdu l'ufage
de fe marier & d'avoir des concubines , à
caufe de la jaloufie qu'elles excitoient par
leurs airs de grandeur & par leurs dépenfes.
L'exercice ordinaire du Dey eft d'être pref-
que tout le jour fur fon fiége au fonds d'une
grande fale à rez de chauffée , pour y écoû-
er tout le monde , tant de la Ville que du
K 3 de-
222 HISTOIRE
dehors , & rendre la juftice fans aucun délai.
Ce fiége Royal eft un banc de pierre garni
de briques , couvert d'un tapis de Turquie
avec une peau de Lyon par deffus . Il s'y rend
après la premiére priére nommée Caban , qui
fe fait à la pointe du jour , & il y reſte juſqu'à
la feconde priére Dobor , qui fe trouve plus
ou moins vers le Midi felon la faifon. II
monte alors dans fa chambre, y fait la prière,
& dîne feul ou avec quelqu'un de fes meil-
leurs amis. Dès qu'il a dîné il retourne à
fon fiége , où il reffe jufqu'à la prière de La-
zaro , qui eft la troifiéme priére , & fe ren-
contre auffi plus ou moins près de quatre
heures du foir , fuivant la faifon de l'année.
Alors il remonte dans fa chambre , fait fa
priére , fe recrée au bruit d'un tambour d'u-
ne grandeur démesurée & d'une muzette ; a--
près quoi il foupe , s'entretient familiérement
avec quelques-uns de fes amis & fe couche
de fort bonne heure. Pendant tout le tems
qu'il demeure à fon pofte , ainfi qu'il a été
dit , les quatre grands Hojas ou Cogias , fes
Secretaires d'Etat , font affis à fa droite dans
un bureau & tout près de lui , pour exécuter
fes ordres fur le champ. Ils tiennent cha-
cun entre leurs mains les Regîtres dont ils
font chargez, pour y écrire ou pour y exa-
miner & vérifier ce que le Dey ordonne. Le
Tréforier de l'Etat , le Bachaoux , les Chaoux
& le Truchement de la Maifon du Roi font
toûjours auprès du Dey , & aucun ne fort
pour vaquer à fes affaires tant que le Dey eft
fur fon fiége. Là il regle , ordonne , décide
généralement de toutes chofes , excepté des
affaires
DU ROYAUME D'ALGER. 22༣
affaires de Religion qui doivent être refervées
au Cady. Chacun , depuis le plus grand de
l'Etat jufqu'au dernier efclave , vient porter
au Dey fes cauſes civiles ou criminelles , les
explique lui-même fans Avocat , ni Procu-
reur , ni Solliciteur , qu'on ne connoitpoint
dans ce Païs-là , & elles font décidées fur le
champ fans frais & fans appel .
Vis-à-vis la Maiſon du Roi il y a une Sa
le , où s'affemblent les plus anciens Officiers
de la Milice ; ils fe rendent à cette affem-
blée à l'heure que le Dey va à fon fiége , &
n'en fortent que quand il fe retire. Sur des
bancs près de la porte de la Maiſon du Roi,
font affis d'autres anciens Officiers des trou-
pes , qui y reftent auffi tant que le Dey eft
fur fon fiége ; tellement que lorfqu'il a be-
fojn de quelqu'un pour donner des ordres , il
les a fous fa main , & les particuliers trou-
vent auffi ceux qui leur font néceffaires , &
on n'a aucune peine pour les chercher , ce
qui eft d'une grande commodité.
Voici le préambule des Traitez faits entre
cette Regence & les Puiffances étrangeres.
Au nom de Dieu miféricordieux , louange
"
, au Dieu & Roi éternel , & graces foient
rendues à ce Roi des Rois qui eft tout puif-
"9 fant & créateur du Monde. Le très-ho-
,, noré , très-puiffant , très-illuftre & très-
,, magnifique Mehemed fils d'Aſſein , aiant
99 été par la permiffion du Dieu très-haut
59 maître des deſtinées , élû Dey & Gouver-
neur du Royaume & Ville guerriere d'Al-
, ger , du confentement unanime des foldats
33
invincibles & Grands du Païs , Chef de la
K 4 ,, Loi
224 HISTOIRE
"" Loi , Miniftres , Divan , Peuples & Ha-
دوbitans & c.
Le Dey qui gouvernoit au commencement
de cette année s'appelloit Mehemed fils d'Af-
fein. Il étoit âgé d'environ 36. ans , d'une
grande taille , gros & vigoureux. Il ne favoit
ni lire , ni écrire. Il gardoit dans fa jeunef-
fe les boeufs en Egypte , & il avoit confervé
une grande brutalité , & beaucoup de foiblef-
fe pour les garçons. Il n'avoit jamais été
marié , & il occupoit ci-devant la Charge de
Cazenadar , ou Tréforier de l'Etat.. Il fut
élû au commencement du mois d'Avril 1718.
Le 18. Mai 1724. ce même Mehemed Pa-
cha Dey étant allé felon fa coûtume fe pro-
mener à la Marine , y vifita tous les Châ
teaux. En rentrant dans la Ville fur les 10.
heures du matin , il fut affaffiné par cinq ou
fix Turcs qui l'attendoient en dedans de la
porte d'une Cazerne , devant laquelle il fal-
loit qu'il paffat , étant fituée au deffus même
de la Porte de la Marine. Un Turc qui é-
toit fur la terraffe de cette Cazerne lui tira
un coup de fufil , qui le prit entre les deux
épaules & fortit par le ventre. Ce fut un fi-
gual pour ceux qui étoient en embufcade, lef-
quels en fe montrant à la porte firent leur
décharge fur le Dey , qui tomba fans pou-
voir prononcer une parole. Les gardes qui
l'accompagnoient fe difperferent , & les affaf-
fins tuerent encore un Chaoux & un Ecri-
vain , qui étoient parens du Dey , & couru-
rent à la Maifon du Roi pour s'en emparer
& y proclamer un Dey de leur parti. Heu-
reufement le Cazenadar , ou Tréforier de
l'Etat ,
DU ROYAUME D'ALGER. 225
l'Etat , qui étoit de la compagnie du Dey.
les y avoit dévancez , quoique bleffé à la tê-
te d'un coup de fabre , & avoit engagé les
Noubagis ou gardes de la porte de prendre
leurs armes, & de proclamer un Dey de leur
parti. Ils le firent en obligeant l'Aga des
Spahis , intime ami du défunt , de prendre fa
place. A peine fut-il fur le fiége du Dey re-
vêtu du Caffetan , que les affaffins fe préfen-
terent devant la porte. Les gardes les arrête-
rent en les couchant en joue & les exhortant
à fe retirer , ne fachant s'ils venoient comme
amis ou comme ennemis. Ils ajoûterent
qu'on avoit proclamé Abdi Aga pour leur
Dey; mais ces affaffins aiant répondu qu'ils
en vouloient un autre , les gardes firent feu,
trois furent tuez fur la place , & les autres
eurent le bonheur de fe fauver..
Cette expédition étant faite , on ouvrit les
portes de la Maiſon du Roi ; Abdi Aga fut
proclamé Dey par des Chaoux fur la place
qui eft au devant , & d'autres Chaoux furent
avertir les Confuls & les Miniftres Etrangers
de cette proclamation . On courut en foule
le féliciter , & tout fut tranquille avant la fin
du jour , & l'a été depuis ce tems-là .
Abdi Aga Dey eft un homme d'environ
60. ans , qui a paffé par les principales Digni-
tez du Gouvernement. Il a été Bey ou Lieu-
tenant-Général des Païs fituez au Midy , &
enfuite Général de la Cavalerie pendant plu-
fieurs années. Il eft plus capable de gou-
verner & de fe faire aimer qu'aucun autre.
Il eft doux , homme de bien & de bonnes
mœurs , ce qu'on remarque d'autant mieux
KS qu'il
226 HISTOIRE
qu'il a fuccedé à un Dey fier & violent, mais
qui a pourtant rendu fervice au Gouverne-
ment , par les fortifications qu'il a fait répa-
rer & augmenter continuellement , depuis
qu'il a été en place jufqu'à fa mort tragique.
CHAPITRE VII.
De l'Aga & des autres Officiers de la Milice.
L'Aga de la Milice eſt le Général des trou-
pes qui fe trouvent à Alger. Ce n'eſt
proprement qu'un poſte d'honneur & une Di-
gnité , pour récompenfer les fervices de l'Of-
ficier qui en eft revêtu ; car il ne va pointen
campagne pendant fon exercice.
C'eft le plus ancien foldat qui occupe cet-
te place. Chacun y parvient à fon rang. A-
près que l'Aga a paffé deux Lunes dans cet
Emploi , qui eft le tems reglé pour cette Di-
gnité, afin que plufieurs puiffent avoir part à
ce haut rang & à cette marque d'honneur &
de diftinction , il fait place à un autre , & jouït
tranquillement de fa paye , fans être fujet à
aucun fervice de Terre ou de Mer mais il
ne peut auffi parvenir à aucune Charge de
P'Etat. C'eft-là la fin de fes travaux , qui
m'arrive que dans un âge fort avancé.
Pendant ces deux Lunes d'exercice , on lui
porte tous les foirs les clefs de la Ville.
Tous les ordres que l'on donne aux troupes
pour la garde des Portes & des Forts , & pour
la difcipline , fe donnent au nom de l'Aga.
C'eft dans fa maifon feule que font punis fe-
cretement les Turcs , foit par la baftonade "
foit
DU ROYAUME D'ALGER. 227
foit par la priſon , ou mis à mort , le tout
cependant par les ordres exprès du Dey.
Il loge dans une maifon uniquement deſti 4
née pour celui qui eft revêtu de cet Emploi.
Il eft entretenu aux dépens du Gouverne-
ment , qui paye fa table & les domeſtiques
qui conviennent à fon rang. Il a outre ce-
la 2000. Pataques Chiques pour fa paye d'A-
ga, pendant les deux Lunes de fon exercice.
Il ne peut avoir dans cette maiſon ni femme,
ni enfans. Il n'en peut fortir que pour af
fifter au Divan Général , & à la paye qui fe
fait en fon nom de deux en deux Lunes.
Alors il fort à cheval , & deux Chaoux qui
le précédent à pied , crient à haute voix.
Prenez garde à vous , voilà l'Aga qui paffe.
Ils lui font faire place , à caufe que les rues
font étroites & fort embarraffées , & lui font
rendre un profond refpect. Dès que les deux
Lunes de fon exercice font paffées , il réntre
dans fa haute paye ordinaire , dont il jouït
tranquillement jufqu'à fa mort.
Le Chaya , ou le Bachi- Boluk-Bachi , eft
le plus ancien Capitaine des Troupes , qui
doit fuccéder à l'Aga après fes deux Lunes
d'exercice ; chacun parvient à être Chaya
fucceffivement & par ancienneté. Il eft le
Chef de l'affemblée des Officiers qui fe tient
vis-à-vis la Maifon du Roi. Il y demeure
tant que le Dey eft à fon pofte , & il y dé-
cide quelques petites affaires tant civiles que
criminelles , que le Dey lui renvoye lorsqu'il
a trop à faire , ou qu'il le trouve à propos
pour fe foulager , & il juge fans frais & fans
appel. L'affemblée où il préfide eſt compo-
K 6 Re
228 HISTOIRE
fée des Aya-Bachis , qui eft un corps très-
diftingué de vingt-quatre anciens Capitaines
de Compagnie , qui ont fait place à d'autres.
Le Doyen de ce Corps devient Chaya &
puis Aga, & toùs les autres lui fuccedent
à leur tour. Ils font affis dans cette affem-
blée , felon leur ancienneté. Ce font les
Confeillers du Divan , ou Confeil Souverain..
Ils doivent accompagner le Dey & être im-
médiatement après lui , les jours de cérémo-
nie. Ils portoient autrefois des plumes blan-
ches fur le Turban par diftinction " mais à
préfent , ils en laiffent perdre l'ufage . L'ex-
ercice du Chaya eft de deux Lunes " après
lefquelles il eft fait Aga de la Milice , & un
autre Aya-Bachi prend fa place.
Les Mezoul-Agas font ceux qui ont été
Agas de la Milice. Ils font exempts de tout
fervice. S'ils n'en veulent plus faire , ils peu-
vent fe retirer , où bon leur femble , & venir
recevoir leur paye de deux en deux Lunes.
Ils ne peuvent auffi fe mêler d'aucune affaire
que ce foit , & vivent tranquillement fans être
inquiétez. Les Mezoul-Agas font ordinaire-
ment vieux & caffez, & l'on refpecte dans eux
leurs fervices paffez . Ils affiftent aux Divans
Généraux , lorfqu'ils le jugent à propos, mais
ils n'y ont nulle voix. Quelquefois ils y
font apellez par le Dey , pour avoir leurs avis
qui font très-utiles en certaines occafions.
Les Aya-Bachis font les anciens Boluks-
Bachis ou Capitaines veterans d'Infanterie
d'où l'on tire , comme nous avons dit , les
Chayas & les Agas. Les Ambaffadeurs &
Envoyez dans les Païs étrangers font ordi-
nai-
DU ROYAUME D'ALGER. 220
nairement tirez du Corps des Aya-Bachis . Ils
vont auffi porter les ordres du Dey dans le
Royaume. C'eft toûjours un d'eux alterna-
tivement , qui eft préfent à la vifite des Bâti-
mens marchands dans le tems de leur départ.
Cette vifite eft principalement pour voir , s'il
n'y a point dans les Vaiffeaux prêts à partir ,
d'efclaves cachez pour fe fauver.
Les Boluks- Bachis font les Capitaines de
Compagnie, dont les plus anciens font fort
diftinguez & parviennent par rang & par an-
cienneté à être Aya -Bachis , après avoir été un
an Aga ou Commandant d'une Place , où il
y a garnifon. Là ils rendent la juftice au
nom du Dey , de même que celui- ci fait à
Alger, & font exécuter fes ordres . Ils font
diftinguez par un bonnet fort haut, & une
Croix rouge qui leur pend fur un cuir der-
riére le dos. On apelle Agas des Spahis
les Capitaines des Compagnies de Cavale-
ries.
Les Oldaks-Bachis font les Lieutenans de
Compagnie. Ils parviennent à leur rang & par
ancienneté à être Boluks-Bachis , & aux au-
tres emplois & dignitez plus diftinguées , n'y
ayant aucun exemple qu'on ait fait un paffe-
droit pour favorifer quelqu'un , ce qui feroit
un fujet des plus légitimes de revolte pour la
Milice , & le Dey en perdroit certainement
Ta vie. Ils portent par diftinction une bande
de cuir, qui defcend de la tête juſqu'à la moi-
tié du dos.
Les Vekilards ou Vekilardgis , font les
Commis aux vivres de l'armée. Chaque
tente , qui eft compofée de 20. hommes en
Ki a un,
RE
230 HISTOI
a un , qui a foin de fournir & de faire prépa-
rer le néceffaire pour manger & boire , & de
faire porter la tente , le bagage & les utenci-
les. Chaque tente a un cuifinier, fous les or-
dres du Vekilardgi. Il ont auffi foin des pro-
vifions pour les Cazernes , lorsque les trou
pes ne font point en campagne. Ils portent
un bonnet blanc en piramide.
Le Peis font les quatre plus anciens fol-
dats , qui attendent leur avancement à leur
tour. Ils portent par diftinction un bonnet
de cuivre.
Les Soulachs , ou Soulachis , font les huit
plus anciens foldats après les Peis. Ils por-
tent un tuyau ou canon de cuivre fur le de-
vant de leur bonnets , & de grands fabres
dorez. Ils fervent de Gardes du Corps au
Dey , & marchent devant lui à cheval , ar-
mez de carabines , lorsqu'il va en campagne.
Les Caïtes font des foldats Turcs,qui ont
chacun le commandement fur quelques A-
douars des Maures , ou d'un petit terrain. Ils
en retirent la garame ou taille , & en rendent
compte au Dey. Il y en a auffi un à chaque
marché forain. Ce font ordinairement des
Hojas ou Cogias , qui font les Ecrivains de
Deylik , auxquels on donne cet emploi.
Les Sagairds ou Sagaïrdgis font un corps
de Turcs , qui font armez d'une lance. Dans
chaque armée , il y en a une compagnie de
cent hommes, dont le Commandant eft nom-
mé Sagaïrdgi-Bachi. Leur foin eft de cher-
cher, garder & fournir l'eau néceffaire pour
l'armée.
CHAS
DU ROYAUME D'ALGER. 237
CHAPITRE VIII.
Des Beys.
LES Beys font les Gouverneurs de Provin-
ce & les Généraux d'armée. Ils font
nommez par le Dey , qui les continue & les
revoque , quand il le juge à propos , fans qu'il
foit d'ufage que l'ancienneté de fervice déci-
de de ces Emplois confidérables .
Il y en a trois dans le Royaume , fous le
titre de Bey du Levant , Bey du Ponent &
Bey du Midy. Le premier refide à Conftan-
tine , le deuxième à Horan ; & le dernier fe
tient à la campagne dans un camp , n'y ayant
aucune habitation bâtie dans toute l'étendue
de fon Gouvernement.
Ils commandent fouverainement dans les
Païs qu'ils gouvernent. Ils retirent les im-
pofitions & les fubfides dans les Villes , la
garame ou taille à la campagne , le cafuel &
géneralement tous les revenus de la Répu-
blique dans leur diſtrict , dont ils doivent ve-
nir une fois toutes les années rendre compte
au Dey , en lui apportant les revenus en
efpéces , qui fe mettent dans le Hazenar ou
Tréfor public.
Ils ont l'autorité fuprême hors d'Alger, en
fuivant les conftitutions de l'Etat & les or-
dres du Dey ; mais ordinairement ils ont car-
te blanche. Dans Alger ils n'ont pas le
moindre pouvoir. On les reçoit avec grande
cérémonie , lorsqu'ils arrivent avec le convoi
de l'argent que chaque Bey doit aporter , tou-
tes
HISTOIRE
232
tes les années , qui eft diftribué fur une quan-
tité de chevaux ; le Public juge de l'abon-
dance de l'argent par le nombre des voitu-
res; & une grande foule de Peuple fuit toû
jours ce convoi avec des cris de joye. Le
Dey, à leur arrivée dans la Maiſon du Roi ,
leur fait préfent d'un Caffetan , mais ils ai-
ment à fe paffer de ces honneurs , quand ils
peuvent en trouver l'occafion , ne fachant
bien fouvent , s'ils feront traitez gracieuſe-
ment , ou s'ils y laifferont leur tête. Ce mal-
heur leur arrive affez fréquemment , pour les
punir de leur prévarication & de leurs con-
cuffions , & pour les dépouiller des biens im-
menfes qu'il acquiérent ordinairement par
toute forte de voyes illicites. Lors qu'ils ne
jugent pas à propos d'aller eux-mêmes à Al-
ger, porter l'argent du revenu d'une année ,
ils envoyent à leur place un Caïte , fous pré-
texte de maladie , ou de confpiration contre
le Gouvernement de la part des Arabes & des
Maures ; & ce Caïte , felon fes inftructions
rend compte de toutes choſes.
On peut dire que les Beys font autant de
Rois dans leur Gouvernement , & moins ex-
pofez que le Dey , dont la tête répond des
mauvais évenemens , quand même il ne fe-
roit pas coupable. Ils ne s'attachent qu'à
s'enrichir & à amaffer des fommes confidé-
rables , ce qu'ils ne peuvent faire qu'aux dé-
pens de l'Etat , & en faisant tort aux Peuples.
Ainfi ils craignent toujours de perdre leurs
biens & la vie, lorsqu'ils vont à Alger ; fur
tout , lorsque le Dey , qui les a placez , elt
mort. Celui qui a fuccéde ayant ordinaire-
ment
DU ROYAUME D'ALGER. 233
ment promis les Emplois à fes créatures.
pour les avoir à fa difpofition , & ayant auffr
envie d'amaffer promptement du bien ne
manque jamais de prétextes légitimes pour
faire étrangler les Beys.
On ne peut pas venir à bout de les dépla-
cer , s'ils ne viennent à Alger, à moins qu'on
ne les faffe tuer par furprife. Quelques-uns
après avoir accumulé beaucoup d'argent ,
craignant pour leur vie , s'enfuyent fecrete-
ment , & vont en faire ufage dans un autre
Royaume.
CHAPITRE IX .
Des Hojas , du Cady , du Cazenadar , & de
divers autres Officiers.
LES Hojas , ou Cogias Bachis, ou grands
Ecrivains, font les Secretaires d'Etat. II
y en a quatre : le plus ancien tient les Livres
de la Paye , & des dépenfes ordinaires & ex-
traordinaires ; le deuxiéme ceux de la Doua-
ne ; le troifiéme ceux des Revenus de l'E-
tat ; & le quatriéme ceux des affaires étran-
geres & extraordinaires. Ils font toûjours
affis dans un même rang devant une table ou
bureau , à côté droit du Dey , pendant tout
le tems qu'il eft fur fon fiége , pour répon-
dre , vérifier , écrire , ou enregîtrer tout ce
qui eft de leur département.
Lorsqu'un Conful va porter plainte au Dey
de quelque tort fait aux gens de fa Nation,
ou de l'infraction de quelque article du Trai-
té de Paix de la part des Algeriens , le Dey
ordon-
234 HISTOIRE
ordonne au Secretaire d'Etat qui a le Regître
des Traitez de l'ouvrir , & de répondre aux
plaintes du Conful . Le Secretaire lit tout
haut l'article , que le Conful prétend_avoir
été enfreint , il eft fuivi à la Lettre , & fans
aucune interprétation . Si le Conful a rai-
fon , on lui rend juftice ; mais s'il fe plaint
fondé fur quelque interprétation favorable de
l'Article en queftion , on lui refufe ce qu'il
demande , & l'affaire eft reglée dans un in-
ftant , de quelque conféquenc qu'elle foit.
Les Grands Ecrivains font nommez par le
Dey. Ils ne décident de rien que par fon
organe ; mais comme ils font de fa main ,
que ce font fes premiers Confeillers , & qu'ils
font toûjours auprès de lui , ils ont un grand
pouvoir, & leurs avis font toûjours d'un grand
poids. Ils le donnent ordinairement en par-
ticulier , & parlent rarement en préfence des
parties.
Le Cady eft nommé & envoyé par la Por-
te Ottomane , après avoir été aprouvé par le
grand Mufti ou Patriarche Ottoman à Con-
ftantinople. Il n'a aucun pouvoir dans le
Gouvernement , & ne peut s'en mêler en au-
cune façon. Il juge & décide généralement
de toutes les affaires qui regardent la Loi , &
doit rendre fes jugemens fans frais & fans
appel. Mais comme un Cady ne vient à Al-
ger que pour s'enrichir , & qu'il lui en coûte
des préfens à la Porte , pour avoir cet em-
ploi , il fe laiffe aifément corrompre par les
parties. Il eft obligé de refter toûjours chez
lui , fans pouvoir en fortir que par la per-
miffion du Dey. Ce dernier fait fouvent ju-
ger
DU ROYAUME D'ALGER. 235
ger dans fon Divan des affaires litigieufes qui
font de la competence du Cady , lorsqu'elles
font de quelque conféquence , & en ce cas
il apelle tous les gens de la Loi.
Il y a auffi un Cady Maure , qui rend la
juſtice aux gens de fa Nation , lorsque le
Dey les renvoye à lui . Il n'a aucune paye ,
& eft entiérement fubordonné au Cady
Turc .
Le Hazenadar, ou Cazenadar , eft le Tréfo-
rier Géneral de l'Etat. C'eft lui-même qui
reçoit en préſence du Dey , les fonds prove-
nant des revenus du Royaume , & qui les
met auffi en fa préfence & celle des quatre-
grands Ecrivains , dans le Hazená ou Tré-
for , qui eft une chambre dans la Sale du Di-
van où on l'enferme. Ce Tréforier doit tenir
un compte général des dépenfes de la Ré-
publique; mais on n'y regarde pas toûjours
de fi près , puis qu'il y a de ces Tréforiers
qui ne favent point écrire ni même lire. II
ne fait fes operations qu'en préfence du Di-
van ordinaire , foit qu'il reçoive de l'argent
ou qu'il en donne. Il a avec lui un Com-
mis qu'on apelle contador , qui eft un Turc
chargé de tout l'argent tant de la recette que
de la dépenfe. Ce Turc a deux aides pour
cela , & deux Juifs auprès de lui: un pour
vifiter les monnoyes douteufes , qui en ce
cas font refusées , & l'autre pour pefer ; & à
mefure qu'il reçoit ou qu'il paye , il crie à
haute voix ce qu'il fait. Alors le grand E-
crivain , ou Secretaire d'Etat , écrit ce qui fe
paffe dans fon Regître courant.
Le Chekelbeled eft l'Echevin de la Ville.
II
236 HISTOIRE
Il a foin de la police en ce qui concerne les
réparations de la Ville , les rues & autres
chofes femblables. Il eft à la nomination du
Dey. C'eft dans la maifon du Chekelbeled
qu'on met en arrêt les femmes de bonne re-
putation qui ont mérité quelque punition , &
elles y font châtiées fecretement , comme les
Turcs dans la maifon de l'Aga . Lorsque
le Dey a pour efclaves des femmes ou des
filles de quelque diftinction , dont il attend
une bonne rançon il les envoye dans la
maifon du Chekelbeled & fous fa garde , &
leur fait donner tout leur néceffaire & de
l'ouvrage pour s'occuper , fi elles le fouhai-
tent ; & elles reftent là jufqu'à ce qu'elles
foient rachetées.
Le Pitremelgi , ou Bethmagi , qui fignifie
homme de la chambre des biens , eft chargé
de s'emparer au nom du Dey de tout le Ca-
fuel , qui apartient à la République par la
mort ou l'esclavage de ceux qui n'ont ni en-
fans ni frere , tant en meubles qu'en immeu-
bles , dont il doit rendre compte exactement.
Il a fes Officiers particuliers , & de peur
qu'on ne cache la mort de quelqu'un , nul
ne peut être enterré fans un billet de lui.
Cela s'obferve d'autant plus exactement, que
les fepultures font toutes hors la Ville , &
qu'il y a un Commis à chaque Porte , pen-
dant tout le tems qu'elles font ouvertes 9
pour recevoir les billets de permiffion que
le Pitremelgi a fignez .
Lorsque quelqu'un eft mort fans enfant
ni frere , le Pitremelgi s'empare de tout fon
bien , dont il paye le douaire à la Veuve. Il
a foin
DU ROYAUME D'ALGER. 237
a foin de faire fouiller dans les maifons du
defunt tant à la Ville qu'à la campagne , s'il
y en a dans l'héritage , pour trouver le tré-
for caché , étant affez ordinaire à cette Na-
tion de cacher de l'argent & de l'or . La
raifon de cet ufage vient de ce qu'un parti-
culier qui paffe pour riche eft fouvent inquie-
té par le Dey, qui lui demande de l'argent
fous pretexte des. befoins de l'Etat , ou lui
impofe des amendes pecuniaires fort confi-
dérables , lorsqu'il commet la moindre fau-
te, ou confifque fes biens au profit de l'E-
tat , fur le moindre foupçon d'avoir confpi-
ré contre lui. De forte qu'il aime mieux
paffer pour pauvre , & avoir un tréfor caché ,
qui eft une reffource pour lui ou pour ſes en-
fans , en cas qu'il foit obligé de s'en aller
furtivement , & d'abandonner fes biens pour
garantir fa vie. Mais il eft affez ordinaire que
la mort en furprend beaucoup avec le tréfor
caché , fans qu'ils l'ayent déclaré à perfonne ;
ce qui fait que le Pitremelgi fait de grandes
recherches.
Le Hoja, ou Cogia-Pingié , eft le Contro-
leur Général , qui eft chargé de la part ou
portion des marchandifes qui revient à la Ré-
publique fur les prifes faites en mer. Il en
tient compte , & les délivre felon l'ordre du
Dey, foit à l'enchere , foit par vente particu-
liére , dont il rend compte aux Secretaires
d'Etat. Il a deux Ecrivains pour les ay-
des.
Les Hojas , ou Cogias du Deylik , font les
Ecrivains du Roi , au nombre de 80. Ils ont
chacun leurs différens emplois. Les uns
font
238 HISTOIRE
font commis à la diftribution du pain aux
foldats , les autres de la viande , les uns aux
garames ou droits fur les maiſons ou bouti-
ques , les autres aux garames des jardins ,
metairies & autres terres. Il y en a de prépo-
fez pour l'entrée des beftiaux , des cuirs , de
la cire , des huiles & autres marchandiſes du
crû du Païs , & aux differens Magazins tant
de terre que de mer. Il s'en tient toûjours
deux à chaque Porte , quelques-uns auprès du
Dey pour recevoir les ordres & ceux des Se-
cretaires d'Etat , & d'autres s'embarquent fur
les gros Vaiffeaux qui vont en courſe.
Le Dragoman, ou Interpréte de la Mai-
fon du Roi , eft un Turc qui fait lire & écri-
re en Turc & en Arabe. Il explique toutes
les Lettres des Arabes & des Maures qui
viennent au Dey des differens endroits du
Royaume , de même que celles des efclaves
Algeriens dans les Païs Chrêtiens ; & après
en avoir fait la traduction en langue Turque,
il les préfente au Dey , qui donne fes ordres
en conféquence. Il eft dépofitaire du ſceau
ou cachet du Dey , qu'il ne quitte jamais , &
1 il fcelle en fa préfence toutes les dépêches ,
Mandemens , Traitez & autres écrits . Il faut
obferver que le Dey ne figne jamais aucun
Ecrit , & le Sceau où il n'y a de gravé que
fon nom tient lieu de fignature. Il eft toû-
jours auprès du Dey ou dans la Sale du Di-
van , pour fervir d'Interprête aux Arabes &
aux Maures , tant de la Ville que de la cam-
pagne , qui viennent porter des plaintes au
Dey, ou lui donner des avis de ce qui fe paffe
pour ou contre les intérêts. Il interprête &
tra-
DU ROYAUME D'ALGER. 239
traduit auffi les Lettres qui viennent des
Royaumes de Maroc & de Tunis , qui font
écrites ordinairement en langue Arabe.
Les Chaoux font les exempts de la Maiſon
du Roi. C'eſt un corps très-conſidérable. Il
eft composé de douze Turcs des plus forts
& des plus puiffans de la République, & d'un
Chef apellé Bachaoux , Chaoux-Bachi , ou
grand Prévôt. Il y a eu plufieurs Bachaoux
qui ont été élûs Deys. Ils font habillez de
vert avec une écharpe rouge , ils ont un bon-
net blanc en pointe , & font les fidéles por-
teurs de tous les ordres du Dey. Il ne leur
eſt pas permis de porter aucune arme offenfi-
ve ni défenfive , pas même un coûteau ni un
bâton ; & néanmoins ils arrêtent , lorsqu'ils
en ont l'ordre , les Turcs les plus puiffans
& les plus féditieux , fans qu'il y ait aucun
exemple qu'on leur ait refifté , quoique ceux
qu'ils ont arrêtez ayent fû leur mort certai-
ne. Les Turcs les plus refolus , de quelque
qualité qu'ils foient , tremblent & påliffent
dès qu'un Chaoux leur a mis la main deffus
par commandement du Dey, & ils fe laiffent
conduire comme des agneaux chez l'Aga de
la Milice , où ils font bâtonnez , ou étran-
glez , felon les ordres que ce Général en a
déja reçûs. Ces Chaoux_ne font employez
que pour les affaires des Turcs , étant indi-
gue d'eux de mettre la main fur un Chrêtien,
fur un Maure ou fur un Juif. Il y a le
même nombre de Chaoux Maures & un Ba-
chaoux de la même Nation, qui ont même
pouvoir , fur les Maures , fur les Chrêtiens,
& fur les Juifs , fuivant les ordres du Dey;
mais
240 HISTOIRE
mais il ne leur eft pas permis de porter aucun
ordre à un Turc.
Les deux Bachaoux fe tiennent toûjours
auprès du Dey pour recevoir fes commande-
mens , & les faire executer par les Chaoux
qui fe tiennent toûjours dans la Maiſon du
Roi.
Lorsque le Dey a ordonné de faire venir
quelqu'un qui eft accufé devant lui , il ne
faut pas que le Chaoux qui en à l'ordre , s'a-
vife de revenir fans lui. S'il aprend qu'il eft
à la campagne , il va l'y chercher & l'amene
avec lui. S'il ne peut apprendre où il eft,
il fait publier par un Cieur public , que ceux
qui fauront où il eft ayent à le déclarer , fous
peine de punition ; & fi l'on aprend que quel-
qu'un l'ait caché ou l'ait fait évader , celui
qui lui a rendu ce bon office eft puni très-
févérement & mis à l'amende, & même pu-
ni de mort fi l'affaire dont il s'agit intéreſſe
le Dey ou l'Etat.
Les Gardiens Bachis font des Turcs , qui
ont le Commandement des Bagnes du Dey-
lik ou du Gouvernement , ils ont le comp-
te & le foin des efclaves. Chaque Bagne a
un Gardien - Bachi , & fur tout il y un Ba-
chi-Gardien-Bachi , ou Gouverneur général
qui fait la revûë tous les foirs dans les Ba-
gnes , qui repartit les efclaves pour aller en
mer , ou pour le travail journalier , qui les
fait châtier lorsqu'ils font jugez dignes de
punition , & qui rend chaque jour compte
au Dey de ce qui fe paffe dans les Bagnes.
C'eſt le Bachi-Gardien-Bachi qui fait ordi-
nairement préparer les Vaifleaux pour met-
tre
DU ROYAUME D'ALGER. 241
tre à la voile , à caufe du nombre d'eſcla-
ves du Deylik qui y travaillent , & qui font
embarquez pour aller en campagne. C'eſt
un des anciens Rais ou Capitaines Corfai-
res , qui occupe ordinairement cette place.
Il a beaucoup de pouvoir dans la Républi-
que.
Le Rais de la Marine , ou Capitaine du
Port , eft un Officier de grande diftinétion
& de credit. Il n'eft pas nommé par an-
cienneté de Capitaine , mais à la volonté
du Dey, qui choifit ordinairement pour rem-
remplir ce pofte , une perfonne âgée , ex-
perimentée dans la Marine , & de bonnes
mœurs . Cet Officier a plufieurs aides, qu'on
nomme Gardiens du Port. Il donne avis
au Dey , & fur le champ , de tout ce qui
fe paffe. Lorsqu'il arrive des Bâtimens , il
va à bord avant qu'ils entrent dans le Port ;
& après avoir pris les informatións ordinai-
res , il va fur le champ rendre compte au
Dey , du lieu du départ des Bâtimens , du
chargement , & des nouvelles qu'on lui a
données , & il revient auffi inceffamment pour
porter aux Capitaines les ordres que le Dey
lui a donnez. Dès que les Bâtimens font
dans le Port, il conduit les Capitaines de-
vant le Dey , qui les interroge , felon fon
bon plaifir .
C'eft le Rais de la Marine qui fait la vifi-
te en chef de tous les Bâtimens Chrêtiens ,
qui font fur leur départ , afin qu'ils n'enle-
vent pas des efclaves.
Il a fa juftice particuliére pour tous les
differens qui arrivent dans le Port , à l'occa-
L fion
242 HISTOIRE
fion des Bâtimens , avec pouvoir d'abfoudre
ou de condamner. Dans les cas de confé-
quence feulement , il convoque l'Amiral &
tous les Rais dans le lieu de leur affemblée
ordinaire, qui eft au bout du Mole , & l'af-
faire eft décidée en leur préfence , après qu'ils
ont donné leur avis , en commençant par les
plus anciens. Après quoi , il va faire fon
raport au Dey , avant que d'executer le ju-
gement , qui en eft toûjours approuvé.
Il commande la Galiote de gardé, qui eft
armée pendant tout l'Eté pour faire la décou-
verte fur la côte avant la nuit , & pour aller
reconnoître les Bâtimens qui viennent pen-
dant le jour.
L'Amiral n'eft pas le plus ancien Officier
de Mer , mais celui à qui il plait au Dey de
donner le commandement du feul Vaiffeau
qui apartient au Deylik. Il a le pas & les
honneurs devant tous les autres Capitaines &
les commande à la mer. Il n'a aucun pou-
voir que celui qu'il s'acquiert , en s'attirant
l'eftime des autres Capitaines qui , excepté
fur Mer , ne dépendent de lui qu'autant qu'il
leur plait. Mais lorsqu'il eft reconnu pour
un homme de poids & de mérite , le Dey lui
renvoye fouvent la décifion des affaires de la
Marine , & les Capitaines & les Marchands
s'adreffent volontiers à lui pour terminer
leurs differens.
Les Rais, ou Capitaines de Vaiffeau, for-
ment un corps confidérable & accredité , à
caufe du profit que leurs courſes apportent
au Païs dont ils font le plus ferine foutien":
auffi font-ils refpectez & ménagez par raport
au
DU ROYAUME D'ALGER. 243
.
au befoin qu'on a d'eux. Chaque Capitaine
eft un des proprietaires du Bâtiment qu'il
commande , & les autres Armateurs le laif-
fent maître de l'armement , & d'aller en cour-
fe quand il veut , à moins que le Dey ne ju-
ge que le Bâtiment eft néceffaire au fervice
de l'Etat ; car alors , il faut qu'il le ferve a-
vant toutes chofes. Ce fervice ne conſiſtė
qu'à porter les garnifons des Places mariti-
mes , lorsqu'on les change. Ils font fixez à
ce pofte , & n'ont d'autorité dans le Gouver-
nement que celle qu'ils s'acquierent par leurs
fervices , leur bonne réputation & leur bon-
heur. Un Capitaine n'a part aux prifes que
comme Armateur , fans avoir des apointe-
mens .
Les Soute-Rais font les Officiers Majors.
Ils font au choix du Capitaine , & n'ont
point d'apointemens. Ils ont quatre parts fur
le provenu des priſes.
Les Topigi-Bachi font les Maîtres Cano-
niers. Ils commandent l'Artillerie à bord.
Il y en a un dans chaque Bâtiment Corfaire
au choix du Capitaine. Il commande au dé-
faut du Rais par mort ou maladie ; & n'a
que trois parts aux prifes. Lorsqu'ils ont de
quoi s'intereffer à un armement , ils parvien-
nent aisément à avoir un Bâtiment , de même
que les autres Officiers fubalternes.
Le Mezouard eft le grand Baillif & le
Lieutenant Général de Police. I maintient
la paix & le bon ordre dans la Ville. Il a
une Compagnie de gardes à pied , qui ne re-
çoivent aucun ordre que de lui directement.
Il obferve & fe fait informer de ce qui fe
L 2 paffe
244 HISTOIRE
[Link] la Ville , pendant le jour , fait la
patrouille pendant la nuit , & rend compte
tous les matins au Dey de tous les defordres
qui font arrivez , & de tout ce qu'il a apris
par fes émiffaires . Il a infpection & plein
pouvoir fur les femmes de mauvaiſe vie ; il
en exige une garame ou tribut , dont il paye
tous les ans 2000. Piaftres fevilianes au Dey.
Il s'empare de toutes les femmes de joye
& les tient enfermées dans fa maifon , où el-
les font diftinguées par claffes. Dès qu'il
découvre quelque femme ou fille qui com-
mence à donner dans l'intrigue , pourveu
qu'il puiffe une fois la furprendre en flagrant
delit , il a le droit de s'en faifir & de la met-
tre avec les autres , ou de la rançonner. II
les loue aux Turcs & aux Maures , qui vien-
nent lui en demander , & leur laiffe choifir
celles qui leur conviennent. Ils peuvent les
garder autant de tems qu'ils veulent , fuivant
la conclufion du marché fait entre le Me-
zouard & eux , & font obligez de les rame-
ner à la maison où il les ont prises , lorsque
le tems du marché eft fini , ou de le renou-
veller. Celles qui veulent fortir & chercher
fortune en obtiennent la permiffion, en payant
chaque jour une petite fomme au Mezouard
pour droit de fortie. Il eft auffi le Maître
Bourreau : il fait ou fait faire les executions ,
par fes fatellites , donne ou fait donner la ba-
ftonade, lorsque le Dey lui en donne les ordres.
C'eft toûjours un Maure qui occupe cet
Emploi , qui eft des plus lucratifs & des plus
en horreur.
CHA-
DU ROYAUME D'ALGER. 245
CHAPITRE X.
De la Justice Civile & Criminelle.
LA Juftice tant pour le Civil que pour le
Criminel fe rend fur le champ , fans é- -
critures , fans frais & fans appel , foit par le
Dey , foit par le Cady , le Chaya ou le Rais
de la Marine ; & dans les affaires conteſtées
par les parties , il n'y a de délai que le tems
néceffaire pour aller chercher les témoins ,
s'il n'y a pas des preuves fuffifantes d'ail-
leurs.
Lorsque quelqu'un eft en différent pour
dette , convention ou autre chofe femblable ,
le demandeur porte fes plaintes directement
au Dey , qui eft vifible à toute heure du jour,
pour rendre la juftice à fes fujets . La partie
eft citée & amenée fur le champ par un
Chaoux ; & il n'eft guéres d'ufage de faire
des écrits ; le debiteur eft interrogé par le
Dey fur les circonftances de l'affaire en que-
ftion. Si le débiteur nie la dette , le credi- ;
teur nomme les témoins , qu'on envoye cher-
cher fur le champ , & dont on reçoit le té-
moignage , fi ce font des gens de bonne re-
putation , autrement ils ne font point admis.
Si la dette eft prouvée , on diftribuè dans le
moment quelques centaines de coups de bâ-
ton fous les pieds au debiteur › pour avoir
menti , & il eft condamné à payer le double.
Si au contraire , le demandeur eft convaincu
d'impoſture , c'eft lui qui reçoit la baftona-
de , & eft obligé de payer à l'accufé , la fom-
L 3 me
246 HISTOIRE
me qu'il lui a demandée. Cette févérité eft
caufe, qu'il eft très-rare qu'on mente devant
le Dey.
Si le debiteur avoue la dette, & qu'il prou-
ve par de raiſons bonnes & valables ou vrai-
femblables qu'il n'a pû l'acquiter à l'échean-
ce , & qu'il a bonne volonté , le Dey s'en
contente , & lui demande combien il veut de
tems pour payer la fomme deue , ce qui ne
peut aller au delà d'un mois . On lui accor-
de huit jours au-delà de fa demande ; mais
s'il ne fatisfait pas dans le tems , fur la pre-
miére plainte du créancier , un Chaoux re-
çoit l'ordre d'aller faire deſcendre dans la ruë
les meubles du debiteur , & les vend fur le
champ à l'enchere jufqu'à la concurrence de
la fomme dûë , qu'il porte au créancier, fans
aucun frais , de part ni d'autre , que ce qu'on
veut donner au Chaoux par gratification..
Si c'eft un homme fans établiſſement , il
eſt mis en priſon jufqu'à l'entier payement de
la fomme dûë & des intérêts , fuivant le
cours , fans aucune modération ni tempera-
ment que celui que le créancier veut bien
accorder , lequel étant fatisfait va remercier
le Dey qui ordonne la liberté du priſon-
nier.
Il en eft à peu près la même chofe des au-
tres differents. Il n'y a que les divorces &
les conteftations au fujet des Héritages, dont
la caufe eft toûjours renvoyée au Cady, qui
doit juger fuivant la Loi fans aucune inter-
prétation , fouverainement & fans appel. En
ce dernier cas , il fait faire un Inventaire des
effets délaiffez avec l'eftimation ; & après a-
voir
DU ROYAUME D'ALGER . 247
voir écouté les prétendants , il juge & fait
leurs parts en même tems.
Pour ce qui regarde la Juftice Criminelle ,
aucun Turc , pour quelque crime que ce foit,
ne peut-être châtié en public. Il eft conduit à
la maifon de l'Aga de la Milice , où felon
les ordres du Dey & fon crime , il eſt étran-
glé , châtié par la baftonade , ou condamné
à une amende pecuniaire. La Sentence lui eft
prononcée par l'Aga , & executée à l'inftant .
Quant aux Maures , Juifs & Chrêtiens , fi-.
tôt que le coupable a parû devant le Dey &
en a été condamné à mort , on le conduit
fur la muraille au-deffus de la Porte de Ba-
bazon , d'où il eft jetté en bas avec une cor- ·
de de laine au col , dont on a attaché un
bout à un pieu planté en terre. Il y a des
criminels qu'on précipite de la même mu-
raille ; d'autres qu'on laiffe tomber fur des
crocs de fer , où ils reftent jufqu'à ce qu'ils
tombent en piéces. Ce font ordinairement
les Voleurs de grand chemin, qu'on fait mou-
rir par ce fupplice.
Les Juifs font ordinairement brûlez vifs
hors la Porte de Babalouet , fur les moin-
dres foupçons d'avoir agi , ou mal parlé con-
tre le Dey ou le Gouvernement.
Lorsqu'un coupable ne mérite pas la mort,
on lui donne fur le champ , le nombre de
baftonnades auquel il eft condamné , qui eſt
depuis 30. jufqu'à 1200. fans qu'il puiffe être
retranché un feul coup de l'arrêt , & ils font
comptez exactement .
Les Voleurs y font punis févérement , &
il n'y a que les efclaves qui friponnent impu-
L 4 nement.
248 HISTOIRE
nement. Ils en font quittes pour quelques
gourmades, lorsque ceux à qui ils pillent, peu-
vent les attraper.
Le Maure qui eft furpris à voler la moin-
dre bagatelle eft mutilé fur le champ de fa
main droite , & promené fur une boutique ,
le vifage tourné vers la queue , avec fa main
pendue au col. Un Chaoux Maure le pré-
cede en criant , c'eſt ainfi qu'on punit les
Voleurs. Le Marchand qui eft furpris avoir
de faux poids ou de fauffes meſures, eft puni
de mort ; ou par grace fpeciale , il ſe rache-
te par une fomme confidérable.
Toutes les affaires généralement , même
celles qui regardent l'Etat , fe décident de la
même maniére & fur le champ. Dans les af-
faires d'une grande conféquence feulement le
Dey propofe l'affaire au Divan, & donne fon a-
vis en même tems, qui eft toûjours [Link] le fait
feulement par politique , ou pour ſe diſculper
des évenemens fâcheux qui pourroient arriver..
Les Juifs ont leurs Magiftrats & leurs Ju-
& ges , qui rendent la Juftice felon leur Loi,
lorsque le Dey leur renvoye les affaires des
gens de leur Nation , ce qui arrive fouvent ;
mais les parties qui fe croyent lézées , peuvent
en appeller au Dey.
Les Chrêtiens libres & de même Nation,
font jugez par leur Conful , fans que le Dey
puiffe prendre aucune connoiffance de ce qui
les regarde. Il prête au contraire ſon autorité
pour l'execution des jugemens des Confuls .
Mais fi un Chrêtien a un différend avec un
Turc , un Arabe ou un Maure , c'eſt le Dey
qui les Juge, en préfence du Conful qu'ilfait
tou-
DU ROYAUME D'ALGER. 249
toujours apeller pour défendre la caufe du
Chrêtien. Quelquefois , lorsqu'un Conful eft
connu pour être entendu & équitable, le Dey
lui renvoye les affaires entre les Chrêtiens &
les Maures ou les Juifs,qu'il laiffe à fa décifion.
La Garde de la Ville eft confiée à la Na
tion des Bifcaras dont il a été parlé page 145.
Cette Nation à un Emir ou Chef qui répond
d'eux , & paye le tribut annuel au Dey , qu'il
repartit entre les Bifcaras. Tous les foirs il
les diftribue dans les rues où ils couchent de-
vant les magazins ou boutiques des Mar-
chands , fur des petits matelats , des nattes ou
fur le pavé , felon leur moyen , pour garan
tir ces magazins & boutiques des Voleurs ,
dont les tentatives font inutiles , tant que les
Bifcaras veulent faire leur devoir, les uns veil-
lant pendant que les autres dorment. Si un
magazin ou une boutique eft volée ils en ré-
pondent , payent le dommage , & font châ-
tiez févérement. Ces fortes de cas n'arrivent
prefque jamais , mais lorsque pareille chofe
arrive , celui qui a été volé porte fa plainte
au Dey , & expofe le dommage qu'on lui a
fait. Le Dey envoye chercher en même tems
l'Emir des Bifcaras , qui a ordre de faire ve-
nir ceux de fa Nation, qui étoient de Garde
devant la boutique volée. Après qu'ils ont été
interrogez , & convaincus d'intelligence avec
les Voleurs , n'étant pas poffible que cela foit
autrement , ils font envoyez à Babazon pour y
être pendus, & la Nation eft condamnée à ré-
parer tout le dommage. L'Emir eft obligé de
payer fur le champ , & en fait après la reparti-
tion par tête , pour s'en faire rembourfer.
L5 CHA
250 HISTOIRE
CHAPITRE XI.
Des Monnoyes d'Alger.
Es monnoyes qui ont cours à Alger &
que l'on y fabrique , font les Sultanins
d'or & les Afpres.
Les monnoyes étrangeres qui y ont cours
font les Sequins Venitiens , les Sultanins de
Maroc , les piéces d'or de Portugal , les Pi-
ftoles d'Espagne , & les Piaftres de tout poids.
La valeur des efpéces à Alger n'eft point
fixe : elle varie felon qu'il convient au bien
du Gouvernement mais cette différence
dans les variations eft fort petite.
Les Etrangers en fupputent la valeur , ſe-
lon le prix des efpéces & des matiéres dans
les Places d'Europe. Ainfi on ne fauroit
faire ici une comparaifon jufte ni folide de
leurs prix à Alger , avec celui qu'elles ont
dans les autres Païs .
Il n'y a de fixe que la Pataque Chique ou
la Pataque d'Afpres , laquelle eft une mon-
noye en idée comme le Franc où la Livre
Tournois , qui vaut toûjours vingt fols. Cet-
te Pataque vaut toûjours 232. Afpres , & c'eft"
le tiers d'une Piaftre courante , qu'on apelle
plus communement Pataque Gourde , laquel-
le eft ordinairement du poids de deux Pifto-
les & demi. Mais quelquefois le poids en
augmente ou diminuë , felon qu'il convient
au Dey.
Le Sultanin d'Alger & celui de Maroc va-
lent à préfent Piaftres courantes & Reaux de
même,
DU ROYAUME D'ALGER . 251
même , 2: P. 4. R.
Le Sequin Venitien , 2: 6.
La Crufade de Portugal , 7፡
La Piſtole d'Eſpagne , 4: 4.
La Piaftre Sevilliane & Mexicane de poids
& de 20. à la Livre , vaut Pataques Chiques
& Temins , -3: 7.
La Piaftre poids de Livourne , 3: 6.
La Piaftre poids de Tunis , 3: 4.
La Pataque Gourde , ou Piaftre courante
d'Alger , 3: O.
La Pataque Chique vaut 232. Afpres , de
forte que la Pataque Gourde , ou Piaſtre
courante , vaut 696. Afpres.
Le Temin eſt un Real Chique , ou la hui-
tiéme partie de la Pataque Chique valant 29.
Afpres.
La Caroube eft un demi Temin valant 14.
Afpres & demi.
Tous les comptes fe faifoient autrefois par
Saïmes , mais on a beaucoup perdu cet ufage.
La Saime eft une monnoye en idée, qu'on
fait valoir 50. Afpres ; de forte que 14. Saï-
mes font la Piaftre courante à 4. Afpres près ,
L'Afpre eft une monnoye réelle d'argent ,
mais fi petite qu'elle fuit des mains.
Ceux qui font de la fauffe monnoye, à la
marque des Sultanins d'Alger & des Alpres,
font punis du feu ; mais ceux qui la font à
la marque des efpéces étrangeres ne courent.
aucun rifque que de les changer pour des bon-
nes , lorfque ceux qui reçoivent un paye-
ment s'en apperçoivent. C'eft à quoi on ne
fçauroit faire trop d'attention , tant pour la
qualité des piéces , qui l'on reçoit , que pour
le poids. L6 II
252 HISTOIRE
Il y a des Changeurs à chaque coin de rue,
qui font des Maures très-méprifez & très-
méprifables , qui changent les espéces en
Afpres , fans autre bénéfice que des faux
Afpres qu'ils gliffent parmi les bons , à quoi
on ne prend pas beaucoup garde & qu'on a
bien de la peine à diftinguer. Lorfqu'on re-
çoit un payement , on envoye chercher ordi-
nairement un de ces Changeurs pour exami-
ner les espéces , y étant très-entendus par leur
pratique & occupation continuelle.
CHAPITRE XII.
De la Paye de la Milice.
Chaque foldat qui eft reçû à la paye, eft é-
crit fous un Capitaine , fans que cela ti-
re à conféquence , foit pour l'armée, foitpour
aucun autre fervice , mais feulement pour
l'ordre de la paye.
La paye n'eſt pas égale pour tous les fol-
dats . Elles commence par fort peu de cho
fe , & eft augmentée reguliérement toutes les
années d'une Saime ou fo. Afpres . Elle
augmente auffi dans plufieurs occafions, com
me à l'élection d'un nouveau Dey , dans le
tems d'une victoire , d'une paix , d'une guer-
re , d'une réjouiffance publique , ou pour
faire honneur à quelque Envoyé extraordi-
naire du Grand Seigneur , ou par quelque
belle action particuliére. Ce qui fait qu'à
mefure qu'un foldat avance au fervice , fa
paye augmente auffi. De forte qu'en 10,
12. a 15. ans tout au plus , il parvient à
la
DU ROYAUME D'ALGER. 253
la haute paye , qu'on apelle paye ferrée , par-
ce qu'elle n'augmente ni ne diminuë.
La premiére paye lorfqu'un foldat eſt écrit
n'eft que de 8. Saïmes qui font une Pata-
que Chique , fix Temins & une Caroube pour
deux Lunes.
La haute paye , ou paye ferrée , eft fixée à
80. Saïmes , qui font environ fix Piaftres cou-
fantes.
Il faut obferver qu'on y compte, comme
dans les autres Païs de Turquie, les mois par
Lunes , & que leur année eft compofée de
douze Lunes , comme la notre de douze
mois. Cela fait une différence chaque année
d'environ onze jours , de forte que 36. mois
font environ 37. Lunes, & 32. ans de nôtres
33. des leurs ce qui fait que les noms de
leurs mois ou Lunes parcourent toutes les
faifons tour à tour , & que leur mois de jeu-
ne , ou la Lunede Ramadan, fe rencontre tan-
tôt en été , tantôt en hyver , ou dans les au-
tres faifons de l'année .
La paye fe fait reguliérement de deux en
deux Lunes , en préfence du Dey , de l'Aga
de la Milice, des Aya-Bachys & autres Off-
ciers du Divan. Chacun la reçoit foi-même
dans la Maiſon du Roi, des mains du Con-
tador en bon or , ou en bon argent du poids
courant. Il le fait examiner par le Vifiteur,
le fait pefer & changer s'il ne lui convient
pas , & s'en va lors qu'il eft content.
Celui qui fe trouve abfent , lorfqu'on le
Homme , la reçoit dès qu'il fe préfente.
Tous les Officiers du Gouvernement , de-
puis le Dey inclufivement jufqu'au dernier.
L7 n'ont
254 HISTOIRE
n'ont que la paye de foldat pour appointe
mens reglez. Mais à chaque Emploi , il y a
des droits attachez , fur les Marchandiſes d'en-
trée & de fortie , fur les ancrages , fur la
vente & le rachat des efclaves & autres cho-
fes femblables. Il y a d'ailleurs les ufances
ou ufages , qui font les donatives des étran-
gers établis à Alger , les préfens que les
Cours Etrangeres font au Dey & aux Offi-
ciers du Divan , & ceux qui font faits aux.
mêmes Officiers lorfqu'on obtient quelque
grace du Gouvernement. Il n'y a que l'Aga
de la Milice , qui eft changé à chaque paye,
qui a 2000. Pataques Chiques pendant le
tems de fon exercice , après lequel il revient
à fa paye ferrée.
Les Turcs qui font parvenus à être Me-
zoul-Agas, ou aux autres Charges qui exemp-
tent enfuite des fervices de la République ,
ou ceux qui ont été bleffez ou mutilez dé
maniére qu'ils foient incapables de fervir ,
jouïffent de leur paye entiére jufqu'à leur
mort , en quelque endroit du Royaume qu'ils
vueillent faire leur demeure. Mais ceux
qui quittent le fervice avant leur rang & fans
cauſe légitime , perdent la moitié de leur
paye qui n'augmente plus , ce qui eft très-
infamant. C'eft encore une grande punition
à un foldat " & en même tems un trés-
grand affront , lors qu'aiant manqué à fon
devoir , on lui diminuë fa paye ; mais cela
arrive trés-rarement.
Lejour fixé pour la paye tous les Officiers du
Gouvernement s'affemblent dans la Sale du
Divan , & toute la Milice dans la Cour.
L'Aga
DU ROYAUME D'ALGER. 255
L'Aga, ou Général de la Milice , prend le-
pofte du Dey qui fe tient auprez de lui , &
le Livre de la paye , & fait l'appel des fol-
dats en commençant par le Dey qui tire fa
paye , & ainfi de fuite jufqu'à ce que toute la
Milice foit payée .
Chaque foldat , outre fa paye , peut exer-
cer fon induſtrie , ou en commerçant ou en
faifant un mêtier à Terre 9 ou en allant à
la Mer , & jouir de fon bien & de fon fa-
voir faire tranquillement , étant néanmoins
toûjours prêt à marcher pour le fervice de
l'Etat.
NOMS DES LUNES.
MAHEREM. Paye
SAFER .
RABIEUL EWEL . Paye.
RABIEUL AKER .
GENNUASIL EWEL Paye.
GENNUASIL AKER .
• REGE
P. Paye .
CHABAN.
RAMADAN. Paye & Carême.
CHEWAL.
ZILKADUAY. Paye .
ZILHYLGUAY,
CHA-
RE
OI
ST
HI
206
CHAPITRE XIII.
Des Camps ou Armées , de leur Marche , &
de leur maniére de combattre.
LEs Camps , ou Armées , font compofez
d'un nombre de tentes " par lefquelles
on compte au lieu d'Efcadrons & de Batail-
lons. Les tentes font de forme ronde ' ca-
pables de contenir trente perfonnes commo-
dément. Les chevaux font attachez au pi-
quet par un pied . , & les harnois font mis
dans les tentes.
Chaque tente eft compofée d'un Boluk-
Bachy , d'un Oldak-Bachy , d'un Vekilardgy
qui a foin de la tente , des provifions & har-
des & de 17. Oldaks ou foldats , qui font en
tout 20 hommes de combat , outre quelques
Maures armez pour le fervice de la tente "
& la conduite des animaux qui portent le
bagage.
Chaque foldat ne porte que fon fufil & fon
fabre , & ne s'embaraffe d'aucune autre chofe.
La République fournit les vivres & fix che-
vaux ou mulets à chaque tente , pour porter
vivres , tente , hardes , munitions & malades.
Le bagage marche ordinairement devant,
de forte que lorfque les foldats arrivent , ils
n'ont d'autre foin que de fe repofer & de
manger , trouvant leur cuifine prête à leur
arrivée , dont ils refervent quelque chofe pour
le lendemain matin. Ils obfervent de faire
marcher , à la queue des troupes , des che-
vaux de relais pour le befoin de ceux qui tom-
bent
DU ROYAUME D'ALGER. 257
bent malades , ou pour échanger les bêtes de
charge qui peuvent mourir en chemin , ou
être hors de fervice.
Lorsqu'il fort un Camp d'Alger , le Dey
nomme un Aga & un Chaya pris du nombre
des Aya-Bachis , lefquels ont foin de la ju-
ftice de ce Camp tant civile que criminelle
n'étant pas permis aux Officiers de châtier
les foldats en aucune façon. Il faut qu'ils
portent leurs plaintes à l'Aga qui y met or-
dre comme bon lui femble , fuivant l'exigean-
1 ce du cas.
Le Dey nomme auffi deux Chaoux pour
l'exécution des ordres de l'Aga & du Chaya.
Les foldats vont en campagne fuivant leur
rang & leur tour , fans qu'il puiffe être fait
aucun paffe-droit ni qu'aucun puiffe s'en
exempter. Tous marchent à pied , tant Of-
ficiers que foldats fans exception , à la re-
ferve du Bey , de l'Aga & du Chaya.
La Cavalerie eft diftribuée de même par
tentes de vingt perfonnes avec les mêmes Of-
ficiers , chevaux de charge & quelques Mau-
res de plus pour le fourage & le foin des
chevaux .
On envoye toutes les années au printemps
trois Camps ou Armées d'Alger , plus ou
moins fortes , felon qu'il paroît néceſſaire ;
fçavoir le Camp du Levant , le Camp du
Ponent & celui du Midi. Chacune de ces
Armées va joindre le Camp particulier du
Bey qui doit la commander , & qui fe trou-
ve en campagne avec fa Milice ordinaire
telle qu'il a été expliqué ci-devant ;
Le Bey commande fon Camp en Souve-
rain ,
258 HISTOIRE
rain , à l'exception de la juftice , qui eft re-
fervée à l'Aga. C'eft dans les occafions de
conféquence feulement qu'il affemble fon
Divan où il préfide ; ce Confeil eft composé
de l'Aga , du Chaya , & de tous les Boluks-
Bachis qui donnent leurs avis , chacun felon
leur ancienneté .
Comme la plupart des Païs fe trouvent a-
bandonnez par la fuite des Maures à la ve-
nuë des Armées , le Bey fait porter du bif-
cuit , de l'huile & les autres provifions accoû-
tumées , & fait conduire des boeufs & des
moutons. Toutes ces provifions ont déja
été exigées des Maures , excepté le biſcuit
dont ils n'ont contribué que le bled. Les
Maures de la campagne fourniffent auffi tous
les chameaux , les chevaux & les mulets né-
ceffaires pour remplacer ceux qui peuvent
manquer pendant la campagne , qui eft ordi-
nairement de fix mois.
Les Camps font pour maintenir les Ara-
bes & les Maures dans leur devoir ; pour le-
ver le carache ou la taille , qu'on fait payer
double à ceux qui s'y font contraindre , pour
exiger des contributions des Païs , qui ne font
pas tout-à-fait foumis ; & enfin pour acque-
rir des nouveaux fujets & des tributaires , fui-
vant l'adreffe ou le courage des Beys , qui
marchent quelquefois affez avant dans les de-
ferts du Biledulgerid , fuivant les avis qu'ils
peuvent avoir de quelque Nation dont l'ac--
cès n'eft pas impoffible.
Comme il y a beaucoup des Pais dans le
Biledulgerid , que la ftérilité ou la difette d'eau
rendent exempts de tribut, il eft de l'habileté
d'un
DU ROYAUME D'ALGER . 259
d'un Bey de pouvoir y parvenir , fans trop
rifquer les troupes , qui n'y marchent point
qu'ils ne voyent un chemin fûr pour leur
retour. Ils ne font guéres de campagne ,
qu'ils n'y faffent une quantité d'efclaves " les
Maures de cette contrée fe trahiffant les uns
les autres, & n'aiant aucune union entr'eux.
C'est ce qui les fait gémir fous la domi-
nation ou la tirannie des Turcs d'Alger,dont
ils font traitez avec la derniére hauteur, quoi-
que le nombre des premiers foit infiniment.
plus confidérable.
Il n'y a aucun ordre prefcrit dans la mar-
che des troupes d'Alger elle dépend de la
volonté du Chef , jufqu'à ce que l'on foit
dans le Païs ennemi.
Le Bey fait joindre, un nombre de tentes
ou Compagnies tant de Cavalerie que d'In-
fanterie, & forme des efpéces d'Efcadrons &
de Bataillons auxquels il donne un Aga pour
les commander , & au défaut d'Aga d'offi-
ce , il nomme des plus anciens Boluks-Ba-
chis pour commander ces Corps " chacun
defquels a fa Banniere ou Etendart.
Leur marche ordinaire dans le Païs enne-
mi , eſt de mettre à la tête un gros d'Infan-
terie , fur les aîles un peu en arriére deux
Efcadrons , le refte de l'Infanterie fur deux
files , le bagage au milieu , deux autres Ef-
cadrons derriére formant deux aîles , & un
petit Bataillon à la queuë.
Dans un combat on laiffe des gens à la gar-
de du bagage , & l'Armée marche à l'enne-
mi de la maniére fuivante. Un gros Corps
d'Infanterie à la tête , deux gros Efcadrons.
fur
260 HISTOIRE
fur les aîles foûtenus de deux autres qui fuí-
vent à quelque diftance , & le Corps d'Ar-
mée au milieu , derriére lequel tant la Ca-
valerie que l'Infanterie viennent fe rallier dans
le befoin , & dont on remplace le premier
Bataillon ou le Corps d'Infanterie qui eſt à
la tête , autant qu'il eft néceffaire.
Les Maures auxiliaires fe tiennent par trou-
pes fur les aîles , pour donner fuivant le
commandement du Bey & l'occafion .
Il eſt à obſerver, comme nous l'avons déja
dit , qu'il eft abfolument défendu aux Turcs
de toucher, ni de piller quoi que ce puiſſe être
dans le tems du combat. Cela eft fi exactement
obfervé , qu'on regarderoit un foldat Turc qui
s'amuferoit au pillage comme le plus infame
& le plus indigne des hommes , & ils le laif-
fent faire aux efclaves & aux Maures.
CHAPITRE XIV.
De la Marine d'Alger , & des Armemens.
E Corps de la Marine eſt très- conſidé-
LE
rable & très-puiffant dans la République.
Quoi qu'il n'y ait que les Capitaines des Vaif-
feaux qui foiert Officiers fixes , & qu'ils ne
puiffent fe mêler en rien des affaires du Gou-
vernement , néanmoins comme c'eft par leurs
avis que fe reglent toutes les affaires concer-
nant la Marine tant du Royaume que les é-
trangeres , il eft bon de ménager ce Corps
dans toutes les occafions ; d'autant plus que
c'eft la courfe qui apporte le plus grand pro-
fit au Gouvernement , & qui le fait ménager
par
DU ROYAUME D'ALGER. 261
par les Princes Chrêtiens à caufe du Com
merce Maritime de leurs fujets.
Il eſt affez étonnant que dans un Païs , où
il y a fort peu de bois de conftruction , & où
il n'y a ni mâture , ni cordages , ni voiles, ni
goudron , ni ancres , ni aucune des chofes
néceffaires pour foutenir une Marine , on
puiffe entretenir un fi grand nombre de Bâ-
timens , fans faire prefque aucune dépenfe.
Lorfque les Algeriens conftruifent un Vaif-
feau , il fuffit qu'ils puiffent trouver du bois
neuf qu'ils font venir de Bugie , pour le fonds
du Navire : tout le dedans & l'oeuvre morte
fe font des débris des Bâtimens pris qu'ils
dépecent avec beaucoup de ménage & d'ad-
dreffe tant pour conferver le bois que la
clavaifon ; & ils font ainfi des Vaiffeaux bons
voiliers & à très-bon marché.
Le feul Vaiffeau , commandé par l'Ami-
ral , appartient à la République qui en fait
les armemens de la même maniére que les
autres Armateurs. Il a fes magazins parti-
culiers & il eft apellé le Vaiffeau du Dey-
lik. Depuis l'année 1722. Mehemed Dey a
fait armer pour le Gouvernement une Flutte
prife fur les Hollandois.
Tous les autres Bâtimens appartiennent à
des particuliers, & chacun a fes Armateurs &
fes magazins affez bien munis de ce qui eft
néceffaire , par le foin que prennent les Ca-
pitaines de dépouiller les prifes de tout ce
qui peut leur convenir.
Les Capitaines ont la liberté d'armer quand
il leur plait , & d'aller du côté que bon leur
femble. Mais ils font obligez de fervir la
Ré-
262 HISTOIRE
République , lorfqu'elle en a befoin , pour le
transport des garnifons & des provifions pour
Alger , ou d'aller en courfe lorfque c'eft la
volonté du Dey, & même d'aller au fervice du
Grand Seigneur. quand le Dey les nomme,
& toûjours aux frais des Armateurs .
Lorfqu'un Vaiticau périt ou eft pris , les
Arinateurs fout obligez d'en acheter ou d'en
faire conſtruire un autre de pareille force , la
République ne pouvant perdre ni diminuer
fes forces , & cela eft exactement obfervé.
La République jouït du huitiéme des pri-
fes , tant des efclaves dont le Dey a le choix,
que des Marchandifes & des Bâtimens. Le
refte eft partagé entre les Armateurs & les é-
quipages 2 comme il fera expliqué dans la
fuite. Les Bâtimens de Mer appartiennent
fouvent aux Capitaines qui les commandent,
ou au moins ils y font intéreffez. Ils obfer-
vent de céder le commandement à un autre,
lorfqu'ils ne font pas heureux à la courfe.
Outre le nombre de 20. Vaiffeaux tant
grands que petits , qui ne diminue jamais &
qui augmente plûtôt , fuivant que le tems
eft favorable pour la courfe , les particuliers
arment pendant l'été plufieurs barques Lati-
nes , & au moins douze Bâtimens à rames
chaque année , dont il ne revient pas ordi-
nairement la moitié. Ces petits Bâtimens ar-
mez de miférables Maures , qui vont cher-
cher fortune , qui font fort ignorans dans le
mêtier de la Mer , & qui fe laiffent guider
par le hazard plus que par tout autre chofe ,
échoüent , font pris ou font capot à la Mer.
Quoi que dans la Lifte des Vaiffeaux , il y
en
D'U ROYAUME D'ALGER. 263
en ait plufieurs qui ont des canons de 12. , de
8. & de 6. dans leur bord ; ce n'eft pas à di-
re qu'ils ayent toute la premiére batterie de
12. Il n'y a que le Vaiffeau du Deylik qui
a fa premiére batterie de 12. , la feconde de
8. & de 6. fur les gaillards. La plupart des
autres n'ont que quelques piéces de 12. à la
premiére batterie , les uns plus les autres
moins. Ils s'en muniffent à mesure qu'ils
en trouvent fur les Bâtimens ennemis qu'ils
prennent & qui en ont quelquefois de tranf-
port , & ils poftent leur Artillerie fans en fai-
re la comparaifon avec la grandeur ni la for-
ce du Bâtiment.
Ils n'obfervent auffi aucune proportion à
l'égard de l'Envergueure , des Ancres , Ca-
bles , Grelins , Haubans , Eftays , Guinderef-
fes , Ecoutes , ni des autres manoeuvres dor-
mantes ou [Link] ils en trouvent fur
les prifes qui leur conviennent ils s'en fervent,
finon , ils ne s'en embaraffent pas trop , pour-
vû qu'ils en ayent ; & ils difent qu'ils ne laif-
fent pas de naviguer & de faire des prifes
quoi qu'ils ne le faffent pas avec autant de pré-
cautions , de commoditez & de moleffe ,que
les Chrétiens.
Etat
264 HISTOIR
E
Etat de la Marine
Vaiſſeaux. Capitaines.
La Fontaine, Vaif- Bekir Rais Amiral
feau du Deylik
Le grand Oranger Mahmet Rais ben Muſtapha
Hoja.
Les grandesGazelles Hagi Hali Rais dit Danzick .
Le Soleil d'or Mahmet Rais dit Barbe Ne-
gre.
Le Tournefol Muftapha Rais ben Spahi.
Le Cheval blanc Soliman Rais dit Portugal.
La Rofe rouge Bekir Rais Hoja.
Le Lyon blanc Muftapha Rais Chakmaëgi.
La Perle Affan Rais.
La Fortune Ahmet Rais.
La demie-Lune Soliman Rais de la Pantele-
rie.
Les petites Gazelles Mahmet Rais dit Cazas.
Le Liévre Uffain Rais.
La Caravelle Ge- Hali Rais dit Sevillano.
noiſe
La Galere Mahmout Rais.
La Pofte de Neptu- Muftapha Rais Cherif.
ne
La Galere de Porto- Mahmet Gayatou.
à-Porto Flute du
Deylik
La Caravelle An- Seraf Rais dit Caid.
gloife
La Marie Abdulkader Rais.
La Rofe d'or Muftapha Rais dit Caratero.
La Ville de Mataron , Nooroula Rais.
La petite Caravelle Nems Rais.
Angloife
La Polacre Hagi Moffa Rais.
La Gabarre. Ofman Rais.
DU ROYAUME D'ALGER. 、
་
265.
d'Alger en 1724.
Canons Lieu de la Année de la
montez Calibres fabrique. fabrique.
52 12,886 Alger 1722 .
wwwww
5.0 12,886 Alger 1722.
~w
As
40 12,886 Alger 1721.
w
~
2
~
44 12,886 Alger 1717.
44 12,8 & 6 Alger 17.3.
44 12,8 & 6 Alger 1717.
38 8,6& 4 Alger 1714.
8,6& 4 Alger 1719.
8,684 Alger 1708.
8,6 & 4 Alger 1719.
8,6 & 4 Alger 1706.
32 8,6 & 4 Alger 1706.
26 8,684 Hollande
26 684 Italie
22 684 Hollande
22 684 Angleterre
16 684 Hollande
16 6 &4 Angleterre
14 684 Hollande
ΙΟ 684 Italie
14 6&4 Catalogne
12 4 Angleterre
14 684 Italie
IO 4 Portugal.
M CROI-
266 HISTOIRE
CROISIERES DES ALGERIENS.
Dans la Méditerranée.
Détroit de Gibraltar. Côte Eccléfiaſtique.
Cap de Moulins . Sicile.
Cap de Gatte. Trapano.
Cap de Palos. Golphe Adriatique.
Cap St. Martin.
Cap. St. Sebaſtien. Dans l'Ocean..
Cap de Creux.
Mayorque. Cadis.
Minorque. Lagos.
Yvice. Cap St. Vincent.
Cap Corfe. Cap de la Roque.
Cap de la Caffe. Cap Finiſterre.
Ifles de St. Pierre. Les Ifles Canaries.
Riviere de Genes. Les Ifles Maderes.
Côte de Naples. Les Ifles Açores ,
Il y en a eu qui ont été jufqu'en Terre-
Neuve , & l'on affûre même qu'il y en a eu
d'affez hardis pour venir au Texel, où ils ont
1
pris des Bâtimens.
Lorfqu'il y a des Vaiffeaux de leurs Enne-
mis , qui croifent fur eux dans la Méditerra-
née , leurs croifiéres font feulement à la côte
de Portugal & aux Ifles Canaries.
Lorfqu'un Capitaine veut aller en courſe ,
il en demande la permiffion au Dey qui ne la
refuſe jamais , à moins que le Gouvernement
ait befoin de fon Vaiffeau pour tranſporter
quelques troupes dans les garnisons.
La permiffion étant accordé , le Capitaine
tra-
DU ROYAUME D'ALGER. 267
travaille à mettre le Vaiffeau en état , avec fes
efclaves , ceux des Armateurs , & ceux de
plufieurs particuliers qui les font embarquer ,
afin qu'ils gagnent leur part aux prifes , dont
les Patrons ou Maîtres des efclaves retien-
nent la plus grande portion . Le Vaiffeau é-
tant radoubé & agréé , les provifions y font
embarquées pour deux Lunes ou trois par
extraordinaire. Ces vivres ne confiftent qu'en
du bifcuit , de l'eau , du bourbou , du cour-
couffon & un peu de ris. Le Capitaine fait
alors mettre Pavillon en flamme & tirer un
coup de canon. C'eft le fignal qu'il doit
mettre à la voile le lendemain , afin que tous
ceux qui veulent s'embarquer pour faire la
campagne , viennent à bord , foit Turcs ,foit
Maures , & on n'en refufe aucun. Chaque
Capitaine a feulement quelques Turcs de fes
amis , qui lui font attachez , & qui vont ordi-
nairement avec lui en Mer. Ceux-là cher- :
chent à en entraîner d'autres , parce que les
Turcs font toute leur force , les Maures é-
tant defarmez & n'étant propres qu'à très-
peu de chofe.
Chaque Turc porte fon fufil , fon fabre &
fa couverture pour dormir. C'eſt là tout leur
équipage , & ils n'embarquent ni lits , ni cof-
fres. Quelques-uns portent en leur particu-
lier quelques rafraîchiffemens , ce qui dépend
de la volonté d'un chacun .
Les Maures ne portent ordinairement qu'u-
ne haïque ou barnus qui fait leur équipage ,
& qui leur fert d'habit & de couverture . Ils
font ordinairement pleins d'ordure , très-igno-
rans & poltrons. Tout leur fervice eft d'ê-
M 2 tre
268 HISTOIRE
tre aux canons dans un combat pour tirer
les palans & fervir les canoniers , & ils tirent
la manœuvre fur le Pont . Ce font les ef-
claves Chrêtiens & quelques Turcs , qui font
la manœuvre en haut.
Dans chaque Vaiffeau il s'embarque un
Aya- Bachi , ou quelque ancien foldat qui eft
reçû en qualité d'Aga. I1 eft le Chef de la
Milice , & rend la juftice aux Turcs . Le
Capitaine ne peut fans fon avis donner chaf-
fe, combattre ni difpofer de fon retour. A
l'arrivée du Vaiffeau, cet Aga rend compte au
Dey de la conduite du Capitaine , lequel eft
châtié s'il eft accufé par l'Aga & le plus grand
nombre des foldats , d'avoir manqué à fon
devoir , & à prendre quelque Bâtiment faute
de le combattre affez long-tems , ou d'avoir
laiffé aller quelque Bâtiment ami , dont le
Paffeport étoit douteux. Le Rais Mezomor-
to , qui fut depuis Dey d'Alger , fut dans le
cas. Il fut accufé par l'Aga & la Milice de
fon Vaiffeau de n'avoir pas fait fon devoir ;
le Dey lui fit donner 500. coups de bâton
fous les pieds , & le renvoya en même-tems
en courfe .
Le Dey , ou plûtôt le Deylik , a le hui-
tiéme de toutes les prifes tant des efclaves
que des Marchandiſes , l'équipage la moitié
du reftant , & l'autre moitié eft pour les Ar-
mateurs.
Etat Major.
L'Aga , ou Chef de la Milice , à 3. parts
aux prifes.
Le
DU ROYAUME D'ALGER . 269
Le Rais, ou Capitaine, a part feulement
comme Armateur.
Le premier Soute-Rais , ou Lieutenant, a 3.
parts.
Le Hoja ou Ecrivain a 3. parts.
Le Maître Bombardier , ou Capitaine de
l'Artillerie , a 3. parts.
Le Vekilardgy , ou Commis aux Vivres ,
a 3. parts.
Officiers Subalternes .
Trois Soute-Rais
Trois Aides d'Artillerie chacun 2. parts.
Huit Timoniers.
Les efclaves Chrêtiens , dont on embaɛ-
que un bon nombre , fervent d'Officiers Ma-
riniers & de Matelots , & ont chacun 3. 2 .
- ou une part & demi , felon qu'ils font recon-
nus pour être entendus dans la Navigation,ma-
noeuvre, ou autres fervices d'un Vaiffeau.
Les Officiers nommez ci-deffus font tous
Turcs ou Coulolis. Ils ne fe mêlent jamais
avec les Maures , lefquels non plus que les
efclaves ne peuvent monter_fur le Gaillard
d'arriére , ni entrer à la Ste. Barbe , fi le Ca-
pitaine ou quelque Turc ne les demande.
L'Etat Major eft toûjours deftiné lors de
l'armement ; mais pour les Officiers Subal-
ternes " on les choifit ordinairement parmi
les plus anciens de la paye de ceux qui font
embarquez , lorfque le Bâtiment eft fous les
voiles.
Comme chacun eft libre de s'embarquer,
les Vaiffeaux ont plus ou moins d'équipage
M 3 felon
270 HISTOIRE
felon le bonheur & la réputation du Capitai-
ne , qui n'en fçait le nombre que lorfque le
Vaiffeau eft à la Mer. Alors l'Ecrivain fait
un rôle de tous ceux qui s'y trouvent. Les
Turcs fervent à la moufqueterie & à com-
mander les piéces de canon , fuivant l'occa-
fion & le bon plaifir de l'Aga.
Lorfque les prifes font fréquentes , les Ca-
pitaines font quelquefois obligez de débar-
quer du monde , avant que de partir , tous
ne pouvant contenir à bord , & alors ils gar-
dent tous les Turcs & ne débarquent que
les Maures tel qu'ils fe trouvent fans aucun
choix. Mais lorsque les prifes font rares
qu'ils ont à craindre des Vaiffeaux ennemis,
ou que les Capitaines qui vont en courfe
' ne font pas heureux ou n'ont pas bonne ré-
putation , les équipages font affez foibles , fur
tout pendant l'été que les Armées font en
campagne.
Ce qu'il y a de particulier , c'eft que s'il y
a dans un Vaiffeau d'Alger , dans le tems
qu'il fait prife , des paffagers de quelque Na-
tion & Religion qu'ils foient , il y ont part ,
parce , difent-ils , que ce font peut-être ces
paffagers qui ont caufé ce bonheur , par un ef-
fet inconnu de la Providence.
CHAPITRE XV.
Des Prifes , & de leur Vente.
LOrfqu'un Corfaire a fait prife , pour peu
qu'elle foit confidérable , il quitte fa croifié-
re& conduit fa prife à la remorque. Si c'eft peu
津 de
DU ROYAUME D'ALGER." 271
de chofe , il prend les Chrêtiens & met def-
fus un Soute-Rais & quelques Maures pour
la conduire à Alger ; fi elle n'en vaut pas la
peine , il prend les Chrêtiens & la coule bas ,
après l'avoir desagréée & dégarnie de tout
s'il en a le tems. Lorfqu'un Corfaire arrive ,
on connoit facilement s'il a fait prife ; il la
tient à la remorque , fi le tems le permet ,
& tire des coups de canon de tems à autre
jufqu'à ce qu'il foit entré dans le Port , &
quelquefois il continue tout le jour par ré-
jouiffance. On connoit auffi de loin de
quelle Nation eft la prife , le Corfaire met-
tant ordinairement l'Enfeigne de poupe de la
prife , à fon beaupré:
Si la prife eft bien riche , il tire le canon
coup fur coup , même avant qu'il puiffe être
va d'Alger , jufqu'à ce qu'il foit arrivé.
Dès qu'il eft à la Rade , le Rais de la Ma-
rine va à bord s'informer de ce qu'on a ren-
contré ou apris à la Mer , du nombre des
efclaves pris , de la qualité & quantité des
Marchandifes du chargement , & va en ren-
dre compte fur le champ au Dey.
Le Capitaine Corfaire aiant ancré fon
Vaiffeau dans le Port , conduit tous les efcla-
ves à la Maifon du Roi , où les Confuls des
Nations étrangeres font apellez . Ils deman-
dent en préſence du Dey , s'il y a parmi les
efclaves nouvellement arrivez , de gens de
leur Nation. S'il y en a , on les leur ame-
ne ,les Confuls s'informent d'eux s'ils étoient
paffagers ou engagez fur le Vaiffeau pris; s'ils
prouvent être paflagers , ils font rendus à
leur Conful , & s'ils font engagez ou pris
M 4 les,
272 HISTOIRE
les armes à la main , ils font abandonnez
pour efclaves.
Le Dey aiant fait ranger tous les efclaves ,
en prend de huit un à fon choix ; fçavoir
les plus qualifiez & les plus robuftes. Il
commence par le Capitaine, les Officiers Ma-
jors , les Officiers Mariniers & particuliére-
ment les Charpentiers , & les envoye aux
Bagnes du Deylik . Il laiffe les autres à la
difpofition des Armateurs , & de la Milice
qui en font la vente , comme il ſera bientôt
expliqué.
Dès que la prife eft ancrée , les gardiens
du Port , vont s'emparer de toutes les voi-
les , manœuvres & agrez qui s'y trouvent , du
grand mât de poupe , ce qui leur apartient
de droit , & s'apelle Caraporta. Ce qui eft
du grand mât de proue apartient à l'équipa-
ge , qui a foin de n'y rien laiffer.
Ce Caraporta n'eft pas confidérable , le
Capitaine afant eu le foin de dégarnir entié-
rement la prise en Mer. Il ne laiffe ordi-
nairement que ce qui eft indifpenfablement
néceffaire pour naviguer , de très-mauvaiſes
voiles & de mauvais cordages qu'il porte
exprès , & prend tout ce qui s'y trouve de
bon pour s'en fervir ou pour le vendre.
La prife étant amarrée au Quay , le Dey
envoye de fa part l'Ecrivain du Pingié, ou
Controlleur des affaires des prifes , & l'E-
crivain du Vaiffeau du Corfaire de la part
de l'équipage , lefquels la font décharger &
mettre les Marchandifes en Magazin , dont
ils tiennent chacun un compte exact. A-
près quoi le Controlleur s'empare pour le
Dey
DU ROYAUME D'ALGER.. 73
Dey du huitiéme des Marchandifes du char-
gement , & les fait mettre dans les magazins.
du Deylik ou de l'Etat. Le refte eft vendu
à l'enchere , ou partagé en nature aux Arma-
teurs & à l'équipage fans aucun frais .
Dès que le Controlleur a reçu au nom du
Dey le huitiéme des Marchandifes apartenant
au Deylik , fi celles qui restent font aisées à
partager , comine Sucre , Tabac & autres
femblables , elles font partagées la moitié aux
Armateurs & l'autre moitié à l'équipage, cha-
cun felon la part qui lui doit revenir. IL ·
ne fe fait aucune procedure , ni frais , & le
travail eft tout fait par les efclaves . Si la
Marchandiſe n'eft pas facile à partager , ou
s'il fe trouve quelque difficulté entre ceux
qui y ont droit , elle eft vendue à l'enchere ,
payée comptant , & le provenu en eft partagé..
L'enchere des Bâtimens pris fe fait à la
Maifon du Roi , ou chacun eft reçû pour y
offrir , & ils font délivrez au plus offrant &
dernier encheriffeur , confiftant feulement en
ce qui fuit.
Le Corps du Bâtiment avec fon gouver
nail & barre , la mâture en l'état qu'elle fe
trouve fans rechange , & les haubans un
mauvais cable & une petite ancre. Le Bâti-
ment étant délivré & payé comptant , le Dey
prend le huitiéme du provenu , les Armateurs
la moitié du reftant , & l'autre moitié eft par--
tagée à l'équipage..
Lorfque le Dey ne trouve pas à vendre a-
vantageufement les Marchandifes du huitié-
me apartenant au Deylik , il oblige les Mar-
chands Maures ou Juifs qui ont du bien , de
M 5 les-
274 HISTOIRE
les acheter à un prix qu'il fixe , & il en dif-
tribue à chacun une quantité felon fes facul-
tez. Il s'en fait payer comptant ou dans
un terme court , auquel il ne faut pas qu'ils
manquent , à peine de mort & de confifca-
tion de biens.
CHAPITRE XVI.
De la vente des Efclaves , du traitement qu'on
leurfait , & de la maniére dont ils font
rachetez.
L'Etat trouve un profit confidérable tant
en la vente des efclaves , qu'en ce qu'au-
cun ne peut être racheté qu'en payant dix
pour cent du prix de fon rachat , & pluſieurs
autres droits qu'on apelle droits des portes ,
ou droits de fortie. f
Après que le Dey a choifi le huitiéme fur
les efclaves nouvellement pris , les autres
font envoyez au Batiſtan où marché des ef-
claves. Il s'en fait là une premiére vente de
cette maniére .
Les Delels ou Courtiers. les promenent
P'un après l'autre dans le marché , en difant
fort haut la qualité ou le mêtier de l'efclave
& le prix qu'on y a dit. Les perfonnes de
toute Nation font reçues pour y dire & l'en-
chere s'en fait ,jufqu'à ce que perfonne n'aug-
mente plus , & alors l'Ecrivain prépofé aux
ventes , écrit le prix .
Cette vente ne va jamais bien haut , parce
qu'il s'en fait une autre en préſence du Dey
dans la Maifon du Roi , où l'esclave eft dé-
livré.
DU ROYAUME D'ALGER. 275
livré. Tous les Acheteurs s'y rendent , &
l'esclave eft remis à l'enchere & délivré au
plus offrant & dernier encheriffeur , qui le
prend & en difpofe à ſa volonté.
Le prix de la premiére vente au Batiſtan.
eft celui qui apartient aux Armateurs & à
l'équipage. Celui de la feconde excedant la
premiére apartient entiérement au Deylik , &
monte ordinairement une fois autant que ce--
lui de la premiére ; parce que les acheteurs.
fachant que les efclaves ne font délivrez qu'à.
la deuxième vente , ne pouffent pas à la pre-
miére. L'argent provenant de ces ventes eft:
toûjours payé comptant & fur le champ .
Il y a des efclaves de deux claffes : ceux:
du Deylik ou de la République , & ceux des.
particuliers.
Les uns & les autres ne font pas , à beau-
coup près auffi malheureux dans cet efcla-
vage , comme on le débite dans les rélations.
fabuleufes faites par des Moines , ou par des
gens qui ont été efclaves , lefquels ont leurs
raifons d'en impofer au Public. C'eft ce:
que nous allons faire voir.
Des efclaves du Deylik le Dey en prend
toûjours un nombre des jeunes & des mieux:
faits , qui restent auprez de lui pour le fervir
en qualité de pages. Ils y font bien nourris
& bien habillez , & ont fouvent de bonnes
étrennes de ceux qui aprochent du Dey pour-
des affaires.
Il y en a un nombre deftinez pour les
Cacheries ou Cazernes qui font très-bien
traitez par les foldats. Turcs qui y logent..
Les autres font logez dans des Bagnes , qui
M. 6. font
276 HISTOIRE
font de grands & vaftes Bâtimens où ils font
enfermez tous les foirs. Il y a une Chapel-
* le dans chacun , & ils peuvent faire libre-
ment l'exercice de la Religion Chrêtienne .
Ils ont tous les jours une ration de trois pe-
tits pains fans autre chofe , un petit matelas
& une couverture de laine pour leur lit.
Le Dey fait toûjours embarquer un nom-
bre de ces efclaves fur les Bâtimens. Cor-
faires , qui ont part aux prifes , felon qu'ils
font habiles . Le Dey retire les deux tiers
de leur part , & leur laiffe la troifiéme.
L'ordre eft que tous les efclaves du Dey-
lik portent un petit anneau de fer un pied
pour les diftinguer des autres , mais on n'ob--
ferve guéres cet ufage. L'ordre en eft pour-
tant renouvellé de tems à autre , parce qu'il
y a quelquefois de vieux efclaves , qui fa-
chant la langue du Païs , s'habillent à la
Turque , & vont faire du ravage dans les
metairies des Maures .
Le Dey employe à la conftruction des Bâ-
timens de Mer tous fes efclaves qui y font
propres , comme les charpentiers , calfats &
forgerons , & tire les deux tiers des journées.
que leur payent les Armateurs de ces Bâti-
mens , & leur laiffe l'autre tiers .
Tous les foirs on enferme dans les Ba-
gnes , les efclaves du Deylik. A la pointe
du jour on en ouvre les portes , & tous
ceux qui ont un mêtier & qui veulent for-
tir pour aller travailler pour eux , font
libres en payant un droit au Gardien- Bachi,
& doivent revenir tous les foirs coucher
aux Bagnes. Ceux qui n'ont aucun mêtier
font
DU ROYAUME D'ALGER. 277
font employez aux ouvrages publics du Gou-
vernement. Tous les matins on en fait for-
tir un nombre à cet effet , qui fe repofe le
- lendemain , & on en envoye une autre nom-
bre. On ne les charge point de travail au
deffus de leurs forces. On les ménage au
contraire afin qu'ils ne foient pas malades
de crainte de les perdre. Il y en a beaucoup
qui feignent de l'être lorfqu'il faut aller au
travail , & on les laiffe ordinairement au Ba-
gne . Mais lors que cela arrive trop fouvent,
& que le Gardien -Bachi s'aperçoit qu'ils ne
font pas malades , ils font châtiez & envoyez
au travail .
Il y a de ces efclaves qui ont le privilége
de tenir Taverne ou Gargote. Ils payent un
droit annuel au Dey & au Gardien - Bachi ,
& donnent à manger & à boire pour de
l'argent à qui en demande , foit Turc , foit
Maure , ou Chrêtien . Ils ont le pouvoir de
s'y faire payer exactement , même des foldats
Turcs jufqu'à les dépouiller & à les battre ,
s'ils le jugent néceflaire pour être payez.
Ces Taverniers gagnent confidérablementpar
toute forte de voyes d'iniquité , & pourroient
dans une année gagner leur liberté ; mais la
plûpart s'abandonnent à la débauche & au
libertinage , & ils aiment mieux demeurer à
Alger qu'en Païs Chrêtien.
Les efclaves des particuliers doivent auffi
être mis en deux claffes. Les uns font a-
chetez pour le fervice particulier des Ache-
teurs , de leurs Maifons , Jardins &c. Ils
font plus ou moins heureux ou malheureux
fuivant l'humeur des Maîtres , ou le bon ou
M 7 mau-
IRE
278. HISTO
mauvais naturel des efclaves. Mais de quel-
le maniére que ce foit , les Maîtres ména-
gent toûjours les efclaves , de peur qu'ils ne
deviennent malades & de les perdre , & ils
ont beaucoup d'indulgence pour eux.
Comme il n'y a point de domeftiques li-
bres à Alger , & qu'il n'y a que des efclaves
pour fervir , il y a des Maîtres riches , qui fe
font un plaifir de les habiller proprement &
de les bien entretenir pour s'en faire honneur.
Plufieurs d'entr'eux ont autant & plus de
pouvoir dans la maifon que leurs Maîtres ,
couchent dans la même chambre ; mangent
enfemble & font foignez & cheris comme les
' enfans. Mais ceux qui font libertins & mé-
chans s'attirent fouvent de mauvais traite-
mens ; on prend garde pourtant , autant qu'il
fe peut , de ne point alterer leur fanté , pour
pouvoir les revendre fans perte..
Les plus malheureux font ordinairement
ceux , qu'on croit avoir du bien , & dont on
efpere une bonne rançon. Ils font achetez
par les Tagarins , Nation de Maures venus.
d'Efpagne , qui ne font autre, chofe que le
trafic des efclaves pour y profiter comme
fur une marchandife. Les efclaves font à
plaindre avec de tels Maîtres , qui les font
travailler fans profit , & les obligent quelque-
fois par de mauvais traitemens à fe racheter à
bonnes enfeignes . Ce qu'il y a de fâcheux ,
c'eft que ce font ordinairement les perſonnes
de quelque rang dans le monde qui tombent ·
entre les mains de ces Tagarins , & ils ne
laiffent point échaper , autant qu'il peuvent
ni Prêtres ni Religieux , parce que la longue
ex-
DU ROYAUME D'ALGER. 279
expérience de ces Marchands d'esclaves leur
donne là-deffus des lumiéres inconcevables
pour faire de grands profits .
Chaque particulier a encore la liberté d'en-
voier fes efclaves en Mer , & profite des parts
qui leur reviennent des prifes.
D'autres loüent leurs efclaves aux Confuls
ou à des maifons Chrêtiennes , moyennant
une Piaſtre courante par Lune , & qu'ils
foient entretenus de tout leur néceffaire.
J'ai déja remarqué , que les femmes de
quelque diftinction qui tombent toûjours en
partage au Deylik , font envoyées dans la
maifon du Chekebeled ou Maire de la Ville
pour y être gardées & bien traitées , jufqu'à
ce que leur rançon foit arrivée.
Les femmes de baffe extraction font ven-
dues à des particuliers , à la brutalité defquels
elles font exposées , & il y en a peu qui puif-
fent bien s'en défendre. Car lorsqu'elles fe
plaignent au Dey des violences que leur font
leurs Maîtres , il ne peut faire autre chofe ,
que d'exhorter les derniers à ne pas les vio-
lenter.
Les jeunes garçons efclaves font auffi fort
expofez aux violences de certains Maîtres
qui les achetent quelquefois à ce deffein.
Il est néceffaire que les nouveaux efclaves
qui arrivent à Alger , foient fur leurs gardes,
& fe méfient de leurs compatriotes qu'ils y
trouvent dans l'efclavage. Car les anciens ,
fous prétexte de confoler les nouveaux ve-
nus , l'informent de leur qualité & de leurs
biens , & favent adroitement s'ils feront bien-
tôt rachetez , & combien leurs parents font
en
280 HISTOIRE
en état de donner. C'eft uniquement pour
les trahir qu'ils font ces perquifitions ; car dès
que la vente eft faite , ces miférables vont
trouver ceux qui les ont achetez , & moyen-
nant une ou deux Piaftres leur revélent ce
qu'ils favent ; ce qui oblige les Maîtres de
fixer bien haut le rachat de ces efclaves. Il
y a auffi des efclaves qui font Ecrivains dans
les Bagnes , qui écrivent des Lettres pour
tous ceux qui ne favent point écrire , & qui
revélent leurs fecrets pour de l'argent aux
Maîtres.
Géneralement parlant les efclaves font plus
refpectez à Alger que les Chrêtiens libres.
Les derniers font toûjours infultez de paro-
les par les Turcs , les Coulolis & les jeunes
Maures ; au lieu qu'on n'ofe rien dire aux
premiers , & encore moins les battre , parce
que s'il arrivoit qu'un efclave maltraité fut
malade ou mourût , celui qui l'auroit mal-
traité ou fes parents fercient condamnez à le
payer plus qu'il ne vaudroit. Ils font même
fi ménagez , qu'ils commettent quelquefois
bien des crimes dans la maifon de leurs Maî-
tres , dont ils ne reçoivent que de legers châ-
timens ; les Maîtres n'ofant pas les dénon-
cer , de peur de les perdre par Arrêt de Juſti-
ce. Le libertinage regne parmi les efclaves
Chrêtiens , & il eft rare d'en voir qui ne
foient adonnez à toute forte de vices . Ceux
qui vivent avec fageffe , & qui obéiffent fidé-
lement à leurs Maîtres , font comblez de ca-
reffes & regardez avec admiration . Il eſt in-
conteftacle que ce font les vices & la mau-
vaife conduite des efclaves , qui le plus fou-
vent
DU ROYAUME D'ALGER * 281
vent leur attirent des mauvais traitemens.
Il y a des efclaves qui fe trouvent fi bien
à Alger, tant par le profit que leur induftrie
leur procure , que par leur libertinage , qu'ils
achetent le droit d'être efclaves pendant long-
tems , ou pendant toute leur vie. Ils con-
viennent de leur rançon avec leurs Maîtres ,
& en payent la plus grande partie, parce qu'é-
tant entrez en payement , ils ne peuvent être
vendus à d'autres . Outre cela les efclaves
payent tant par Lune à ces mêmes Maîtres ,
pour être libres de travailler pour leur propre
compte , & ne payent point le refte du prix
convenu de leur rançon , pour avoir le nom
d'efclave & être protegez comme tels.
Le rachat des efclaves fe fait de deux ma-
niéres , par les Redemptions publiques des
Royaumes Chrétiens , & le miniftére des
Religieux qui collectent des aumônes , ou
par les ordres des particuliers. D'une ma-
niére ou d'autre , après que le prix convenu
de la rançon de l'efclave eft payé à fon Maî-
tre , on paye les droits fuivans , qu'on apelle
ordinairement les droits des Portes , ou feu-
lement les Portes . Savoir ,
10. pour 100. fur le prix du Rachat pour la
Douane.
15. Piaftres au Dey pour le droit apellé
Caffetan du Pacha.
4. Piaftres aux grands Ecrivains ou Sécre-
taires d'Etat.
7. Piaftres au Rais de la Marine , ou Ca-
pitaine du Port.
Outre ces droits les efclaves du Deylik
font obligez de payer 17. Piaſtres pour les
Por-
282. HISTOIRE
Portes du Bagne au Bachi-Gardien-Bachi.
Les Redemptions publiques d'Efpagne ſe
font de la maniére fuivante.
Dès qu'il y a une affez grande quantité
d'aumônes pour faire une Redemption , on
en avertit le Pere Adminiftrateur de l'Hô-
pital d'Eſpagne qui eft à Alger. Il deman-
de au Dey , & en obtient un Paffeport pour
la perfonne des Peres prépofez pour faire la
Redemption , & pour le Bâtiment qu'ils fret-
tent à cet effet. Dès que ces Peres font ar-
rivez , ils vont faluer le Dey , & lui font
quelque préfent de valeur en bijoux ou en
argent. Le Dey leur demande quelle fom-
me d'argent , & quelles marchandifes ils a-
portent. Après la réponſe , il envoye à bord
un Aya-Bachi pour les vérifier. On débar-
que tout en fa préfence , & on le porte à
la Maifon du Roi , qui retient trois pour cent
fur l'argent , & douze & demi pour cent fur
la valeur des marchandifes. Il prend auffi ,
à peu près l'argent auquel doivent mon-
ter les droits des Portes expliquez ci-
deffus , pour la Redemption qu'on doit faire,
defquels il tient compte. Après quoi le
Dey fait louer une belle maiſon pour les
Peres Redempteurs , & nomme un Truche-
ment pour leur aider , qui eft ordinairement
celui de la Maiſon de France.
Les Peres ont avec eux une lifte de plu-
fieurs efclaves , qui font recommandez à
leur Ordre , ou à eux en particulier , par des
Puiffances ou par leurs amis ; & ceux-là font
ordinairement privilegiez & rachetez les pre-
miers.
Ils
DU ROYAUME D'ALGER. 283
İls font une perquifition fecrete & exacte
de tous les efclaves de leur Nation , du nom
de leurs Maîtres , du lieu où ils font , de
leur âge & de leur mêtier , pour pouvoir trai-
fer de leur rançon avec plus d'avantage. Ils
font obligez de racheter toûjours par préfé-
rence les jeunes femmes & les enfans ; afin
que la foibleffe du fexe & de l'âge ne les faffent
fuccomber à changer de Religion.
Il y a quelques efclaves dont la Redemp-
tion eft forcée par l'ufage , laquelle eſt payée
la premiére ; favoir , ceux du Deylik à pro-
portion de la fomme deftinée pour cet ou
vrage , dont le nombre & le prix font reglez
par le Dey ; quelques-uns du Dey , & un de
chaque Secretaire d'Etat , la plupart defquels
les Peres font obligez de racheter, quoi qu'ils
ne foient quelquefois ni de leur Nation ni de
leur Religion . Enfuite avec l'aide du Tru-
chement , ils rachetent ceux dont ils ont fait
l'état autant que les fonds y peuvent fuffire ,
après en être convenu avec les Maîtres des
efclaves.
Pendant cette Négociation , tous les efcla-
ves follicitent & donnent des Placets aux
RR. PP. pour n'être pas oubliez , & ceux
qui ont gagné quelque chofe par leur induftrie
le leur remettent pour aider à leur rachat , ce
qui fait quelquefois une fomme fort confidé-
rable. D'autre part les Turcs & les Maures
qui ont des efclaves , leur font la cour &
toute forte de careffes , pour les engager à
racheter leurs efclaves préférablement à d'au-
tres. Ils leur repréfentent qu'ils font mala-
difs , & qu'ils pourroient mourir dans l'efcla-
vage,
284 HISTOI
RE
vage , & fe fervent de tous les pretextes pof-
fibles qu'ils font appuyer par leurs efclaves ,
auxquels ils promettent une recompenfe pro-
-portionnée au prix qu'ils retireront de leur
rançon.
Lorsque les Redempteurs ont racheté tous
les efclaves de leur Nation , s'il leur refte de
l'argent , ils font obligez de racheter d'autres
efclaves Chrêtiens , quoi qu'ils ne foient ni
de leur Nation , ni de leur Religion. Quand
tout eft fini , on affigne un jour où tous les
efclaves rachetez , à chacun defquels on a
diftribué un Barnus blanc ou cape , fe ren-
dent à l'Hôpital d'Espagne , où l'on chante
une grande Meffe folemnelle, & des prières
en action de graces. Enfuite , on les conduit
à la Maifon du Roi , où on leur diſtribue un
Teskeret ou carte franche à chacun ; & les
PP. ayant pris congé du Roi & des Officiers
du Divan , conduifent la troupe & la font
embarquer avec eux. Les uns de ces Reli-
gieux fe mettent à la tête avec le Truche-
ment , d'autres au milieu , & les autres à la
queue , & les efclaves marchent deux à deux.
Ils fortent en cet ordre de la Ville , vont
s'embarquer & faire voile dans le moment.
Le Dey fait prendre ce jour-là toutes les pré-
cautions néceffaires , afin qu'aucun esclave
non racheté , ne fe mêle parmi la troupe
franche. C'est l'ufage que les efclaves laif-
fent croître leur barbe pendant tout le tems
de leur efclavage , à la réferve de ceux qui
gagnent de l'argent , & qui reftent volontai-
rement à Alger. Ces derniers font leftes &
ne portent qu'une grande mouftache , & par-
mi
DU ROYAUME D'ALGER. 28€
mi les premiers il y en a qui ont la barbe
jufqu'à la ceinture , & qui ont un air affreux.
Les Religieux ont foin de les empêcher de
la couper, parce qu'étant arrivez en Eſpagne,
on y fait une proceffion folemnelle > où les
efclaves font conduits de deux en deux avec
leur barnus ou cape à la Maurefque avec leurs
barbes , & chargez de chaînes qu'ils n'ont ja-
mais portées. Ces figures Maurefques , ces
barbes & ces chaînes attirent la compaffion
du public , qui fait de grandes liberalitez , &
jette des piéces d'or & d'argent dans des baf-
fins qui font portez par des gens de diftinction ,
fans compter les charitez qu'on porte aux
Religieux de la Redemption."
Les efclaves rachetez par des ordres parti-
culiers , le font par ceux auxquels ces ordres
font addreffez . Ils traitent à loifir avec les
Patrons ou Maîtres des efclaves , & prennent
le tems & les occafions pour les avoir au
meilleur prix qu'il fe peut , fuivant l'inten-
tion de ceux qui donnent la commiffion . Le
rachat & les droits étant payez , le Rais de
la Marine les laiffe embarquer , & partir fur
le Bâtiment qui leur convient , en repréfen-
tant leur Teskeret ou carte franche , pourveu
que les efclaves rachetez ne laiſſent aucune
dette à Alger , car alors ils font retenus, juf-
qu'à l'entier payement.
Ces fortes de rachats coûtent beaucoup
moins que ceux qui font faits par les Peres
de la Redemption , fur tout quand ils font
conduits par des perfonnes prudentes , qui ne
font paroître aucun empreffement pour avoir
les efclaves. Car ces Religieux payent un
droit
286 HISTOIRE
droit pour les fonds qu'ils employent , font
obligez de faire un préfent au Dey , & à quel-
ques Officiers du Divan , & de prendre plu-
fieurs efclaves à un haut prix reglé par la vo-
lonté du Dey ; & enfin ils ne font plus les
maîtres , étant une fois à Alger , de rempor-
ter leurs fonds. Mais ces Miffions de ra-
chat_font utiles d'autre part pour l'honneur
des Religieux de la Redemption des captifs ,
& pour la collecte des aumônes qui fe font
en abondance , par la quantité de monde
qu'attirent les proceffions avec l'appareil qui
a été expliqué , où il y a quelquefois 7. à
800. efclaves .
CHAPITRE XVII.
Des Réfidents Etrangers à Alger.
Ans la Maifon de France eft logé le
D Conful de Sa Majefté Très-Chrêtienne,
accompagné d'un Chancelier , d'un Aumô-
nier & d'un Truchement . Les fonctions de
ce Conful font les mêmes que celles d'un
Réfident dans une Cour étrangère , d'un En-
voyé ou Ambaffadeur. Il eſt le Juge des dif-
férens qui furviennent entre les François tant
pour le Civil que pour le Criminel ; & les
Sentences font executées non-obftant Appel,
en donnant caution , excepté les cas où il
s'agit de peine afflictive. Les Nations fran-
ches , comme les Juifs étrangers , les Grecs ,
les Armeniens & autres , font ordinairement
fous la protection du Conful de France , &
ont recours à lui dans leurs conteftations . Il
eft
DU ROYAUME D'ALGER. 287
eft défendu à ce Conful de faire aucun Com-
merce directement ni indirectement. Sa mai-
fon eft le lieu de confolation de tous les
efclaves qui en ont befoin, & de leur fecours
lorsqu'ils manquent du néceffaire par la fau-
te de leurs Maîtres. Il donne dans fa maifon
à manger à tous les efclaves qui fe préfen-
tent aux Fêtes de Noël & de Pâques , & fait
dreffer pour cela des tables dans les galeries
autour de la cour. Cet Emploi eft penible
& délicat , par raport à la conſtitution du
Gouvernement & au genie de la Nation , &
ne peut être exercé avec utilité que par une
perfonne d'un efprit patient , doux & accom-
modant. Celui qui en eft pourvu aujourd'hui
eft Mr. Gabriel Durand de Bonnel natif de
Paris , doué de toutes les qualitez néceffai-
res pour l'exercer dignement. Il eft droit
franc , généreux , vigilant, maniable, toûjours
prêt à rendre fervice , aimé au delà de toute
expreffion des Chrêtiens , des Maures & des
Juifs & particuliérement d'Abdi- Aga Dey ,
qui regne à préfent. Il a été élevé dans ce
Païs-là par Mr. Durand fon frere aîné ci-
devant Conful de France , homme d'un mé
rite diftingué. Il a profité enfuite des talens
admirables de Mr. de Clairambault fon beau-
frere , auprès duquel il fit les fonctions de
Chancelier , lorsqu'il fut Conful , après Mr.
Durand l'aîné.
La Maiſon d'Angleterre eft occupée par
un Conful , entretenu par Sa Majesté Bri-
tannique , avec les mêmes fonctions ci-de-
vant expliquées. Il a un Chancelier & un
Truchement , & eft le Juge de fa Nation. Il
a la
288 HISTOIRE
a la permiffion de commercer & de fournir
au Gouvernement d'Alger tout ce dont il a
befoin pour l'armement de fes Vaiffeaux &
l'entretien de fes Magazins , de même que les
munitons de guerre qui peuvent être nécef-
faires pour les Camps ou Armées : ce qui le
rend utile & le fait confidérer , & mênager
dans les occafions. Celui qui exerce cet Em-
ploi , eft Mr. Charles Hudfon. Il a fuccedé
depuis deux ans à Mr. Thomas Thompſon,
qui eft mort. On a gagné au change ; car
Mr. Hudſon eft un jeune homme habile ,
hardi , laborieux & bon Anglois. Il étoit
ci-devant Conful à Horan.
Il y avoit autrefois la Maifon & un Con-
ful des Etats Généraux des Provinces-Unies
des Païs-Bas , mais il fe retira en 1716. Les
Corfaires d'Alger ne faifant prefque plus de
prifes , la Milice fit affembler le Divan , où
elle repréfenta qu'ils ne rencontroient plus
de Bâtimens ennemis à la Mer ; que généra-
lement tous ceux qu'ils trouvoient étoient
François , Anglois ou Hollandois ; & que
le Païs ne pouvant fe foutenir fans faire de
prifes , il falloit déclarer la guerre à une des
trois Nations à la pluralité des voix. Elle fut
contre la Hollande. On arrêta en même
tems un Navire de cette Nation qui étoit
dans le Port , & le Dey envoya ordre dans
tous les Ports du Royaume d'en faire de mê-
me. Il donna au Conful autant de tems
qu'il en voulut pour regler fes affaires , il le
confola & le plaignit. Ce Conful étoit fort
aimé du Dey , & avoit une reputation bien
établie parmi les Chrêtiens , les Turcs & les
Maures . Il
DU ROYAUME D'ALGER. 289
Il y a la Maifon du Baſtion de France ,
avec un Agent entretenu par la Compagnie
Royale du Cap Negre, tant pour le payement
des Lifmes au Dey , que pour fon Négoce
particulier , & pour obtenir du Dey les or-
dres néceffaires en faveur des Comptoirs de
cette Compagnie dans les Villes & Ports du
Royaume d'Alger.
Dans la Maifon de la Miffion de France il
y a deux Prêtres , dont un a la commiffion
& le titre de Vicaire Apoftolique des Royau-
mes d'Alger , Tunis & Tripoli , & deux fre-
res. C'eft une fondation de feue Madame
la Ducheffe d'Eguillon , pour le foulagement
fpirituel des efclaves Chrêtiens , dont le re-
venu , de 4000. livres Tournois par an , &
la fonction font attribuez aux Prêtres de la
Miffion de France.
La Maifon de l'Hôpital d'Eſpagne eft diri-
gée par un Prêtre Religieux de l'Ordre de la
Redemption des efclaves . On l'apelle le Pere
Adminiftrateur de l'Hôpital , & il a un ad-
joint du même Ordre , qui eft auffi Prêtre.
Ils ont foin de fecourir , de nourrir & d'en-
tretenir tous les efclaves Chrêtiens malades
de quelque Nation qu'ils foient.
Cet Hôpital avoit été de tout tems fous la
Protection & la direction du Conful de Fran-
ce ; mais dans la derniére guerre par les in-
trigues d'un de ces Peres qui étoit attaché au
parti de la Maifon d'Autriche , il a été mis
fous la Protection du Conful d'Angleterre ,
feulement pour la forme & fans aucune di-
rection. Cet Hôpital a été fondé depuis
long-tems par un Capucin , Confeffeur de
N Don
290 HISTOIRE
Don Juan d'Autriche , lequel Religieux fut
fait esclave par les Algeriens. Le . Prince
ayant envoyé une fomme confidérable pour
fon rachat , ce bon Religieux eut affez de
charité pour préferer le bien public à fa liber-
té. Il acheta la grande Maifon où eft cet
Hôpital , & le Cimetière des Chrêtiens qui
eft hors la Porte de Babalouct. Il fonda un
revenu pour l'entretien de l'Hôpital , & or-
donna par fes conftitutions que les Religieux
de la Redemption d'Espagne en auroient l'ad-
miniftration , & que tous les efclaves Chrê-
tiens y feroient indifféremment reçûs & trai-
tez fans frais , quelques maladies dont ils puf-
fent être attaquez . Ce Capucin ayant ainfi
employé l'argent de fa liberté , mourut efcla-
ve : rare exemple à la pofterité de vertu &
de charité !
Les Religieux de la Redemption d'Eſpagne
ont toûjours eu foin d'entretenir cet Hôpital
en bon état , & même d'en augmenter les
commoditez. Les Puiffances d'Alger l'ont
toûjours protegé , & ordonné que les maîtres
qui y envoient leurs efclaves malades , en-
voyeront auffi une Piaftre pour chacun , la-
quelle fert à les enfevelir en cas de mort.
Mais lorsqu'un efclave a recouvré la fan-
té , il eft rendu à fon Maître avec la Pia-
ftre.
Tous les Bâtimens Chrêtiens qui mouil-
lent devant Alger , payent trois Piaftres cou-
rantes pour l'entretien de cet Hôpital .
Les cinq Maifons, dont on vient de parler,
font franches & libres de tribut & de tous
droits , en ce qui concerne les beſoins , l'en-
tretien,
DU ROYAUME D'ALGER. 291
tretien , & les provifions de ceux qui y font
établis.
L'exercice de la Religion Chrêtienne y eft
permis , fans qu'aucun ofe l'empêcher n'y y
apporter aucun trouble.
La Maiſon des Miffionnaires de France eſt
Ja Paroiffe des Catholiques Romains , qui fe
trouvent à Alger. L'on y fait un Prône en
Italien, ou plûtôt en langue franque tous les
matins des Dimanches & Fêtes , où l'on ex-
plique l'Evangile du jour & l'on annonce les
Vigiles , quatre-tems &c. On y chante les
louanges de Dieu , & on adminiftre les Sa-
cremens avec les cérémonies ordinaires de
P'Eglife Romaine.
On peut aller auffi entendre la Meffe dans
la Maifon de France , & un Sermon ou ex-
hortation que l'Aumônier fait après.
Dans l'Hôpital d'Eſpagne on y fait auffi le
fervice divin avec tout l'éclat qui eft poffi-
ble , & tous les Prêtres efclaves y vont or-
dinairement dire la Meffe. Au furplus , il y
a une Chapelle dans chacun des Bagnes, où
l'on célébre la Meffe les Dimanches & Fêtes,
avec toutes les cérémonies requiſes .
Il y a encore un Papaffe du Rite Grec.
pour le fpirituel de quelques artiſans établis à
Alger & des efclaves de fa Nation , qui a fa
Chapelle & fon apartement dans un Bagne.
Il y a auffi environ 5000. familles de Juifs
originaires du Païs qui payent tribut , les
droits & des avanies affez fréquentes. Ils
ont leurs Synagogues , leurs Chefs & leur
Juftice , fubordonnée cependant au Régle-
ment des Turcs. Ils font tous vêtus de noir
N 2 uni-
2921 HISTOIRE
uniformement. Il y a quelques familles de
Juifs de Livourne , vêtus à la Chrêtienne ,
fous la protection du Conful de France.
Les Proteftans n'y ont ni Eglife , ni Af-
femblée , ni Miniftres.
CHAPITRE XVIII .
Du Commerce d'Alger.
Commerce que les étrangers font à
LE
Alger , étant principalement fondé fur
les marchandiſes des Prifes , il eſt bien diffi-
cile d'en parler au jufte. Pour y parvenir le
mieux qu'il fe pourra , nous commencerons
par les droits d'ancrage , d'entrée & de for-
tie , des poids & des mefures , & nous fini-
rons par les marchandifes dont on y fait
quelque confommation, & celles que l'on en
peut tirer.
Les Bâtimens Turcs ou Maures payent
vingt Piaftres d'ancrage , de quelque qualité
& grandeur qu'ils foient.
Les Bâtimens Chrêtiens , tant grands que
petits , payent quarante Piaftres lorsque leur
Pavillon eft en Paix avec la République.
Ceux qui font en guerre avec elle peuvent
aller à Alger , en payant quatre-vingt Piaſtres.
Dès qu'ils font au Port, ils n'ont rien à crain-
dre ; mais étant en mer , foit qu'ils y vien-
nent , foit qu'ils en foient partis , ils ont à
aprehender , comme à l'ordinaire.
Les droits d'ancrage font repartis au Dey,
aux grands Ecrivains , au Aya-Bachi qui eft
de fonction pour la vifite , au Rais de la Ma-
rine ,
DU ROYAUME D'ALGER . 293
rine ,aux Gardiens du Port , au Truchement .
de la Maifon fous la protection de laquelle
eft le Bâtiment , & à l'Hôpital d'Espagne , à
un chacun fuivant le réglement qui eft établi
& d'ufage. C'eft le Truchement qui s'en
charge , & qui en fait la repartition à toutes
les perfonnes qu'on vient de nommer.
Le droit d'entrée de toutes les marchan-
difes qui appartiennent aux Turcs, aux Maures
ou aux Juifs , eft de douze & demi pour
cent " & celui de fortie eft de deux &
demi.
Les Anglois ont obtenu la diminution
de ce droit depuis la conquête d'Horan , &
ne payent depuis ce tems-là que 5. pour cent
d'entrée , & deux & demi pour cent de-
fortie.
Les François ont obtenu la même faveur
par un Article inferé dans la Ratification du
Traité de Paix faite le 26. Janvier 1718. par
le Comte Du Quefne Chef d'Efcadre.
L'argent paye toûjours 5. pour cent d'en-
trée. Il n'y a que celui de la Redemption ,
qui paye feulement trois pour cent.
Les Eaux de vie & Vins payent générale-
ment & fans diftinction , quatre Piaftres cou-
rantes d'entrée par Piéce.
La Compagnie du Baſtion a par année le
chargement de deux Barques franc de tous.
droits.
Le quintal ordinaire d'Alger vaut 133.
livres poids de Marſeille, ce qui revient à 106.
livres poids de Marc.
La livre en général eft compofée de 16.
onces par réduction du quintal , à la referve
N 3 de
294 HISTOIRE
de celle de quelques marchandifes , comme
Thé , Chocolat & autres femblables, qui n'eft
que de 14. onces.
La livre des dattes , raifins & autres fruits
eft de 27. onces.
La mefure des étoffes de laine & des toiles
eft le Pic de Turquie , dont deux font une
aune & deux pouces meſure de Faris .
Les étoffes d'or , d'argent & de ſoye ſe
vendent au Pic Maurefque , dont trois ne
font que deux Pics & un tiers de celui de
Turquie .
Comme ceux qui tiennent les boutiques
font Maures ou Juifs , ils font ordinairement
punis de mort , lorsqu'ils font furpris avec
de faux poids ou de fauffes mefures , ou pour
le moins il leur en coûte beaucoup d'argent.
Marchandifes d'Entrée.
Etoffes d'or & d'ar- Tarta.
gent. Alun.
Damas. Ris.
Draperie. Sucre .
Epiceries. Savon.
Etain. Gales d'Alep .
Fer. Gales de Smirne.
Cuivre battu . Coton en laîne & filé .
Plomb. Couperofe.
Vif- argent. Aloës .
Menus Cordages. Bois de Brefil.
Boulets. Bois de Campeche.
Toiles communes . Cumin.
Toiles de voile. Verinillon.
Cochenille . Arfenic .
Gom-
DU ROYAUME D'ALGER. 295
Gomme laque. Miel.
Anis de Malte. Laînes grutins fecon
Soulfre. de & tierce.
Opium . Papiers.
Maſtic . Peignes.
Salfeparcille. Contaries afforties .
Afpic. Cardes vieilles & nou-
Encens commun. velles.'
Noix de gale . Fruits fecs .
Il fe debite une fort petite quantité de ces
marchandifes , quoi que le Païs en ait toû-
jours befoin , parce qu'il y a des droits à
payer, les payemens étant difficiles à retirer,
les retraits incertains , & les avanies fréquen-
tes.
Ceux qui ont befoin de la plupart de ces
marchandiſes attendent l'extrêmité pour en
acheter , efperant toûjours qu'il viendra quel-
que Prife qui en aura , ce qui arrive très-
fouvent.
On rifque moins de porter des Piaftres ;
car outre qu'on les entre en fraude fans beau-
coup de peine , on eft en état de faire de
bons coups avec le Dey , lorsque les Prifes
abondent.
Marchandifes de retour.
Plumes d'Auftruche. Couvertures de laine.
Cire. Mouchoirs brodez.
Cuirs. Cofakes ou Ceintures
Escayole. de foye à la Turque.
Tangoul ou Cuivre. Dattes .
Laine brute. Efclaves Chrêtiens.
N 4 On
296 HISTOIRE
On trouve quelquefois en retour toute
forte de marchandifes , que les Prifes appor-
tent.
Les Bâtimens dont les Pavillons font francs,
c'eft-à-dire , en Paix avec les Puiffances dé
Barbarie , trouvent quelquefois à Alger , du
fret pour Tetouan , Tunis , Tripoli de Bar-
barie , Alexandrie , Smirne & Conftantino-
ple.
Le Commerce qui s'y fait à préſent eſt ſi
peu de chofe , qu'il ne mérite aucune atten-
tion.
Les François n'y en font aucun , & la
Compagnie du Baftion de France , qui a la
franchile de tous droits pour deux charge-
mens par année , a ceffé d'en envoyer depuis
plufieurs années ; n'ayant pû encore perce-
voir le payement des derniéres marchandiſes
qu'elle a envoyées . Son Agent eft obligé de
faire maltraiter les Maures & les Juifs pour
être payé même fou à fou , le Dey faifant
une févére Juſtice , dès qu'il fe plaint de fes
débiteurs.
Les Juifs de Livourne fe font emparez du
peu de Commerce qu'il peut y avoir , par le
moyen d'un de leurs compatriotes nommé
Soliman dit Jaquete , demeurant depuis long-
tems à Alger, & mort au commencement
de cette année. C'étoit un homme d'intri-
gue , fort fubtil 2 & qui par toute forte de
voyes d'iniquité s'étoit emparé de l'efprit des
Puiffances , fous pretexte d'être attaché aux
intérêts du Deylik . Il étoit Armateur pour
la courfe , & fermier pour la cire ; car il faut
remarquer que les Turcs , & même les Mau-
res
DU ROYAUME D'ALGER. 297
res des Villes , fe feroient un deshonneur de
l'être , & regardent les Fermiers comme des
Publicains. Il donnoit les avis de ce qui fe
paffoit en Chrêtienté , & ce miférable avoit
fait en forte que les efclaves Chrêtiens ne
pouvoient preſque plus être rachetez par d'au-
tres que par lui , pour s'attirer de bonnes
commiffions, & le profit fur la difference des
Piaftres d'Alger & de celles du cours d'Eu-
rope. Lorsqu'il favoit qu'on traittoit de la
rançon de quelque efclave , il en augmentoit
l'offre jufqu'à ce qu'on fe laffât & qu'on eût
recours à lui. Il étoit favorifé en cela , com-
me en toute autre chofe , & on le regardoit
comme un des foûtiens du Païs.
Le Conful Anglois , qui y eft le feul Mar-
chand de cette Nation , y fait le meilleur
profit. Il vend à la République de la poudre,
des bales , des boulets , des grenades , des
haches , des ancres , des cordages & autres
munitions de guerre & de Marine , lorsqu'elle
en a befoin , & en retrait le Dey lui donne
de l'huile , des grains & autres denrées dont
la fortie eft défendue pour tout autre.
Il y a au furplus à Alger un grand nombre
de familles de Juifs Maures ou originaires
du Païs , qui fe mêlent de commercer , &
qui ruinent tout le Négoce . Car comme
ces gens-là traînent une miférable vie , qu'ils
fe contentent d'un profit très modique ,
& qu'ils ne font pas fort confciencieux , ils
gagnent quelque chofe par leurs fourberies &
par toute forte d'iniquitez , où les Marchands
de bonne foi perdent confidérablement. De
forte qu'ils achetent les marchandifes des
N 5 Prifes
298 HISTOIRE
Prifes fort cherement,& en font par ce moyen
toûjours augmenter le prix. Et lorsqu'ils ne
peuvent payer au terme prefcript , ils fe fau-
vent à la montagne, & rifquent d'être brûlez
vifs , s'ils font attrapez , le feu étant la puni-
tion des Juifs qui font banqueroute de mau-
vaife foi.
CHAPITRE XIX .
Des Revenus de la Regence d'Alger.
14L eft affez difficile de connoître au jufte
le revenu du Deylik d'Alger, la plus grande
partie confiftant au Cafuel , aux Garames ou
Tailles , aux droits des Prifes & des efclaves.
Voici à peu prez fur quoi l'on peut compter
chaque année.
Revenus fixes.
Piaftres courantes.
Par le Bey du Levant 120000 :
Par le Bey du Ponent 100000 :
Par le Bey du Midi 50000:
Par les Caïtes à 18. lieues à la ronde
d'Alger *5oooo :
Par les Marchez forains 12000 :
Par la Garame des Juifs originaires 12000 :
Par les Taxes des boutiques 10000 :
Par les Droits des biens de Campagne 12000 :
Par la ferme des Cires & Cuirs I2000 :
Par celle des Droits d'Entrée 30000 :
Par celle des Droits de Sortie 15000 :
Par celle du Sel 6000 :
429000:
Par
DU ROYAUME D'ALGER. 299
429000 :
Par les Emirs ou Sindics des Mêtiers 6000 :
Par les Lifmes ou Tribut de la Com-
pagnie du Baſtion de France 10400 :
Par le Mezouard pour les filles dejoye 2000 :
Par le Rais de la Marine pour ancrage 1000 :
Par divers Emplois qui fe vendent 2000 :
450400 :
Revenus cafuels.
Par le Pitremelgi 60000 :
Par les Prifes un an portant l'autre 100000 :
Par la vente & rachat des efclaves du
Deylik & Droits fur le rachat de
ceux des particuliers 50000 :
Par amendes & avanies 10000 :
220000
Il faut remarquer qu'il y a des années où
le revenu des Prifes monte à une fomme bien
plus confidérable . Outre ces revenus " il y
a des Garames en bled , orge , chevaux , mu-
lets , chameaux & généralement en tout ce
qui eft néceffaire pour la République , tant
pour les Camps & Armées que pour les Vil-
les & réparations .
Il y a de plus les préfents faits par les
Beys , par les Chrêtiens & par les Juifs .
On doit auffi obferver , que les Beys vou-
Jant s'enrichir n'envoyent fouvent au Tréfor
N 6 que
300 HISTOIRE
que la moindre partie de ce qu'ils retirent ;
au lieu de le porter eux- mêmes chaque an-
née ; & lorsqu'ils craignent d'être furpris , ils
`s'évadent avec leurs richeffes immenfes. On
a fait attention que le Bey d'Horan , quoi
qu'il tirannife le Peuple , n'envoye pas la
moitié de ce que la République recevoit avant
la prise de cette Place. Il s'eft rendu Souve-
rain dans ce Païs , & n'execute les ordres du
Dey , qu'autant qu'il le juge à propos, & en-
voye tous les ans un Officier pour porter l'ar-
gent au Tréfor d'Alger.
CHAPITRE XX .
De l'Intérêt de la République d'Alger , avec
les Puiffances d'Afrique , & avec les
Princes Chrétiens.
Es Puiffances voifines du Royaume d'Al-
ger font les Rois de Maroc & le Bey
de Tunis. Il eſt d'un interêt effentiel à cette
République d'entretenir - une bonne Paix &
intelligence avec ces deux Etats , en mainte-
nant pourtant fon autorité. Premiérement ,
parce que tous les Païs de la dépendance
d'Alger font peuplez par des Arabes & des
Maures , auxquels la domination des Turcs
eft infupportable , & qui font naturellement
portez d'inclination pour le Roi de Maroc
& le Bey de Tunis , qui font Maures. En
fecond lieu , parce que le Gouvernement
d'Alger , étant en guerre avec ſes voisins, eft
obligé d'employer la meilleure partie de fes
troupes pour foutenir fes droits. Non feu-
lement
DU ROYAUME D'ALGER. 301
lement il ne peut tirer les Garames ou tailles
ordinaires , ni armer les Vaiffeaux pour la
courfe ; mais il a encore de continuelles in-
quiétudes pour le falut de la Ville & du
Royaume , qui n'eft peuplé que des Maures,
ayant ainfi l'ennemi dedans & dehors.
Comme les Turcs en connoiffent très bien
les conféquences , ils tiennent les Maures fi
bas , & les traitent avec tant de hauteur , que
les enfans Maures fuccent avec le lait une
terreur inconcevable du nom de Turc. On
ne peut imaginer quelle frayeur ce nom inf
pire aux uns , & quelle fuperiorité il donne
aux autres. Elle paffe tout ce qu'on en
pourroit dire.
Nous en avons deux exemples dans les
derniéres guerres , que Chaban Dey a eues à
la fin du dernier Siécle avec Muley Ifinaël Che-
rif Roi de Maroc , & avec Mehemed Bey
de Tunis.
La premiére vint de ce que le Roi de Ma-
roc avoit plufieurs fois infulté les Algeriens ,
& les avoit traitez avec peu de ménagement
& même avec hauteur. Chaban Dey refolut
d'aller en perfonne s'en vanger . Il partit.
avec 6000. Turcs de fa Milice , & environ
4000. Maures. Il entra dans le Royaume
de Fez , où le Roi de Maroc vint auffi en
perfonne à la tête de 60000. hommes. Les
Algeriens bâtirent & taillerent en piéces l'a-
vantgarde de cette nombreuſe armée , qui
prit l'épouvante & fe debanda. De forte que
le Roi de Maroc voyant la lâcheté de fes
troupes & le fuccez des Algeriens , & defes-
perant de les rallier , fut obligé de demander
N7 la
HISTOIRE
302
la Paix. Le Dey d'Alger y confentit , à con-
dition qu'avant que de rien conclurre les trou-
pes fe retireroient de part & d'autre , & que
Muley Ismaël envoyeroit fon fils aîné à Âl-
ger avec des préfens confidérables pour en
faire les propofitions dans le Divan , ce qui
fut executé & la Paix fut fignée . Le Dey
étoit charmé de finir au plutôt une guerre
qu'il auroit continuée fans doute avec fuccez,
fans la crainte du foalevement des Maures ,
habitans du Royaume d'Alger.
La guerre qu'il eut avec les Tuniciens
vint de ce que Mehemed Bey de Tunis , fui-
vant la véritable maxime de fes intérêts , ab-
baiffoit extrêmement les Turcs qui étoient
dans fon Royaume , chatlant les uns , faifant
mourir les autres , & affoibliffoit ainfi peu à
peu le parti Turc , ne fe fervant d'ailleurs
que des Maures tant en campagne que dans
les garnifons , & entretenant toûjours beau-
coup de correfpondance avec le Roi de
Maroc.
Chaban Dey d'Alger en conçût une ex-
trême jaloufie , & jugea que ces Puiffances
unies pourroient un jour accabler la Répu-
blique d'Alger, & remettre ce Royaume fous
la domination des Maures. Il prit la refo-
lution de les prévenir. Il envoya des Trou-
pes fuffifantes fur les Frontiéres du Royaume
de Fez , pour empêcher aux Troupes de
Muley Ismaël l'entrée du Royaume d'Alger.
Après quoi, fous pretexte de vouloir proteger
Ben-Chouquer beau-frere de Mehemed Bey
de Tunis , il fit des préparatifs de guerre.
Mehemed Bey fur la nouvelle qu'il en eut ,
Le
DU ROYAUME D'ALGER. 303
fe mit en campagne à la tête de 25000. hom--
mes bien armez . Il fit traîner dix-huit piéces
de Canon de fonte, & fit faire des tentes fort
magnifiques. Il arriva aux frontiéres d'Al-
ger, & fe propofa d'envahir tout le Païs , aidé
par les Maures Algeriens , fur le fecours
desquels il comptoit, pour mettre ce Royaume
en la puiffance des Maures , & en extermi-
ner les Turcs. Chaban Dey fe mit en cam-
pagne avec 3000. hommes feulement de fa
Milice , 500. de celle de Tripoli , qui étoient
venus pour cette occafion , & environ 1500.
Maures. I attaqua l'armée de Tunis , la
battit & la mit en déroute , prit tout fon Ca-
non & fes tentes , & eut la hardieffe avec fi
peu de monde de traverfer cent lieues de païs
ennemi , & d'aller mettre le fiége devant
Tunis , où Mehemet Bey s'étoit refugié avec
fes Troupes . Chaban Dey reſta cinq mois
devant cette Place , pendant lesquels il fit
venir un fecours de troupes par mer tant
d'Alger que de Tripoli , & obligea enfin Me-
hemed Bey de fuir , & d'abandonner fon
Royaume , fa femme & fes efclaves. Le Dey
d'Alger entra dans Tunis en Conquerant , &
fes troupes y commirent des defordres épou-
vantables. Il y établit Ben-Chouquer pour
Bey, & revint triomphant avec 200000. Pia-
ftres de butin , un grand nombre d'efclaves
Chrêtiens , & des meubles , & des joyaux
montant à des fommes confidérables.
Il y eut un autre exemple à Tripoli , de la
fuperiorité des Turcs à l'égard des Maures.
Le Bey de Derne s'étant revolté & mis à la
tête de 2000. Maures , le Dey de Tripoli
marcha
HISTOIRE
304
marcha avec 700. hommes de Milice Turque
feulement, le batit & l'obligea de venir lui-
même à Tripoli aporter la Garame double ,
& demander pardon & miféricorde à toutes
les Puiffances : terrible effet de la fubordina-
tion des Maures à l'égard des Turcs.
Cette foibleffe ne doit pas être trouvée
étrange , fi l'on confidére qu'un fujet des
Turcs eft obligé de fouffrir les injures , les
crachats , les foufflets & plufieurs mauvais
traitemens femblables , fans ofer fe vanger
& même fans fe plaindre ; que les plus ri-
ches Marchands Maures font obligez de faire
place par tout au plus miférable foldat , &
que la moindre desobéiffance eft fûrement
punie perfonnellement ou par la bourſe , les
peres & les meres étant taxez pour leurs en-
fans que l'âge peut excufer. Ce qui fait que
les peres & les meres leur prêchent dès la
mammelle un refpect infini pour les Turcs ,
que ces enfans croyent infenfiblement des
Dieux , ou au moins des hommes invinci-
bles & néceffairement leurs Seigneurs & leurs
Maîtres.
De l'Intérêt de la République d'Alger avec
les Princes Chrêtiens.
Toutes les raifons d'Etat & de Politique
concourent à engager la République
d'Alger d'entretenir une guerre continuelle
avec tous les Princes Chrêtiens , .même avec
la France & PAngieterre , avec lesquels
Royaumes elle eft préfentement en Paix. II
n'y a qu'une feule raifon , qu'on expliquera
dans
DU ROYAUME D'ALGER. 305
dans la fuite , qui oblige les Algeriens à ne
pas la rompre.
La guerre eft très-néceffaire aux Algeriens,
parce que les Prifes font les plus folides , &
les plus confidérables revenus du Gouverne-
ment , lorsquelles abondent, tant à caufe des
marchandifes , des agrez des Bâtimens , qu'à
caufe des efclaves.
Le profit que trouve chaque foldat embar-
qué , engage les autres à aller en courſe ;
ainfi la Milice des Vaiffeaux fe fortifiant de
plus en plus , les Bâtimens Corſaires fe font
craindre de même , & font mieux en état de
faire des Prifes. Une autre raifon eft que le
Gouvernement d'Alger , fuivant fes Confti-
tutions fondamentales , bien loin de perdre
par la guerre , profite au contraire beaucoup,
par des endroits qui portent un grand préju-
dice aux autres Etats .
Une des principales Loix de l'Etat étant
que la République ne doit jamais perdre fes
forces , lorsqu'un Corfaire eft perdu ou pris
par les Ennemis , les Armateurs proprietaires
de ce Vaiffeau font obligez d'en acheter , ou
d'en faire conftruire un de même force , dans
le tems qui leur eft prefcript par le Dey , qui
fe regle fuivant le bien & les facultez des
proprictaires.
Lorsqu'un Turc ou Maure eft fait esclave
par quelque accident que ce foit , même en
combattant pour l'Etat , il eft cenſé mort à
la République , lorsqu'il n'a ni enfant ni fre-
re , ce qui eft affez ordinaire pour les Turcs,
qui font gens venus de Levant fans aucune
fuite ; & alors le Dey s'empare de tous les
biens
306 HISTOIRE
biens meubles & immeubles , & les fait
vendre au profit du Gouvernement . Lors-
que fes fujets reviennent d'efclavage au moyen
de leur induſtrie ou de quelque maniére que
ce foit , il en eft quitte en leur donnant une an-
née de la paye qu'ils avoient avant leur cap-
tivité , pour ſe munir des armes néceſſaires.
D'ailleurs la paye croiffant toutes les années,
& en certaines occafions , un foldat Turc fe
trouve avoir la paye ferrée ou la haute paye
en 10 , 12 , ou 15. ans ; & au lieu & place
de ceux qui font efclaves , la République fait
venir d'autres Turcs de Levant , qui font mis
à la plus baffe paye , ce qui ne va pas à la
dixième partie de la haute ; & les nouveaux
fe trouvant plus jeunes font mieux en état
de fervir avec un peu de tems , foit par terre,
foit par mer.
Le Gouvernement profite même dans un
Bombardement , d'autant que toutes les mai-
Lons apartenant à des Coulolis ou à des Mau-
res, qui font démolies , doivent être rebâties
dans l'année par les proprietaires ; & lorsque
quelqu'un n'eft pas en état de le faire, la Ré-
publique s'empare auffi-tôt de la place & des
materiaux , & fait vendre le tout à fon profit.
Ces raifons étant bien attentivement confi-
derées , on ne doutera pas que la guerre ne
foit tout à-fait l'intérêt des Algeriens . La
feule raifon qui peut la retenir , eft que la.
Milice étant fort mutine , féditieuſe , très-
difficile à gouverner , & .faifant tout fans ré-
flexion , le mauvais fuccez & la perte de
leurs camarades les émeut , quand même elle
auroit engagé le Gouvernement à entrer en
guerre ,-
DU ROYAUME D'ALGER. 307
guerre. Ces émotions ne fe paffent jamais ,
fans qu'il eft coûte la tête au Dey , y ayant
toûjours quelque faction qui profite des trou-
bles pour fe vanger du Dey , & pour en mettre
un autre à fa place. Ainfi l'intérêt particu-
lier du Dey le porte toûjours à entretenir la
Paix avec plufieurs Princes Chrétiens , quoi
qu'il foit toûjours le premier à menacer de
guerre par politique feulement , & afin qu'on
ne lui impute ni crainte ni lâcheté.
Nous en avons deux exemples dans les
derniéres guerres avec la France. Le premier
bombardement coûta la tête à Affan Dey, &
le fecond caufa la fuite de Mezomorto Pa-
cha , & d'Ibrahim Dey.
Il n'en fut pas de même dans la guerre
qu'ils eurent avec les Anglois , car quoi que
ces derniers euffent pris fur les Algeriens
vingt-fix-Bâtimens Corfaires , la Milice s'en
confola par 350. Bâtimens Marchands qu'elle
prit fur les Anglois , ce qui lui aporta un
benefice confidérable . Et jamais la Regence
d'Alger n'eût fait la Paix avec l'Angleterre ,
fans la guerre qui lui furvint avec la France,
au commencement de laquelle les Anglois
acheterent la Paix par argent & par quantité
de munitions de guerre , dont la République
avoit befoin dans cette conjoncture , confi-
dérant bien de quelle conféquence , la Paix
avec Alger eft au Commerce de la Grande
Bretagne.
CHA-
306 HISTOIRE
biens meubles & immeubles , & les fait
vendre au profit du Gouvernement . Lors-
que fes fujets reviennent d'efclavage au moyen
de leur induftrie ou de quelque maniére que
cefoit , il en eft quitte en leur donnant une an-
née de la paye qu'ils avoient avant leur cap--
tivité , pour fe munir des armes néceffaires.
D'ailleurs la paye croiffant toutes les années,
& en certaines occafions , un foldat Turc fe
trouve avoir la paye ferrée ou la haute paye
en 10 , 12 , ou 15. ans ; & au lieu & place
de ceux qui font efclaves , la République fait
venir d'autres Turcs de Levant , qui font mis
à la plus baffe paye , ce qui ne va pas à la
dixiéme partie de la haute ; & les nouveaux
fe trouvant plus jeunes font mieux en état
de fervir avec un peu de tems , ſoit par terre,
foit par mer.
Le Gouvernement profite même dans un
Bombardement , d'autant que toutes les mai-
Lons apartenant à des Coulolis ou à des Mau-
res, qui font démolies , doivent être rebâties
dans l'année par les proprietaires ; & lorsque
quelqu'un n'eft pas en état de le faire, la Ré-
publique s'empare auffi-tôt de la place & des
materiaux , & fait vendre le tout à fon profit.
Ces raifons étant bien attentivement confi-
derées , on ne doutera pas que la guerre ne
foit tout à - fait l'intérêt des Algeriens . La
feule raifon qui peut la retenir , eft que la.
Milice étant fort mutine , féditieufe , très-
difficile à gouverner , &.faifant tout fans ré-
flexion , le mauvais fuccez & la perte de
leurs camarades les émeut , quand même elle
auroit engagé le Gouvernement à entrer en
guerre.-
DU ROYAUME D'ALGER. 307
guerre. Ces émotions ne fe paffent jamais ,
fans qu'il eft coûte la tête au Dey , y ayant
toûjours quelque faction qui profite des trou-
bles pour ſe vanger du Dey , & pour en mettre
un autre à fa place. Ainfi l'intérêt particu-
lier du Dey le porte toûjours à entretenir la
Paix avec plufieurs Princes Chrétiens , quoi
qu'il foit toûjours le premier à menacer de
guerre par politique feulement , & afin qu'on
ne lui impute ni crainte ni lâcheté.
Nous en avons deux exemples dans les
derniéres guerres avec la France. Le premier
bombardement coûta la tête à Affan Dey, &
le fecond caufa la fuite de Mezomorto Pa-
cha , & d'Ibrahim Dey.
Il n'en fut pas de même dans la guerre
qu'ils eurent avec les Anglois , car quoi que
ces derniers euffent pris fur les Algeriens
vingt-fix-Bâtimens Corfaires , la Milice s'en
confola par 350. Bâtimens Marchands qu'elle
prit fur les Anglois , ce qui lui aporta un
benefice confidérable . Et jamais la Regence
d'Alger n'eût fait la Paix avec l'Angleterre ,
fans la guerre qui lui furvint avec la France,
au commencement de laquelle les Anglois
acheterent la Paix par argent & par quantité
de munitions de guerre , dont la République
avoit befoin dans cette conjoncture , confi-
dérant bien de quelle conféquence , la Paix
avec Alger eft au Commerce de la Grande
Bretagne .
CHA-
E
T OIR
HIS
308
CHAPITRE XXI . & dernier.
Conclufion de l'Ouvrage.
E Chapitre contiendra une recapitulation
CE
des Statuts , Loix , Moeurs & Ufages
des Turcs qui gouvernent le Royaume d'Al-
ger , fuivant ce qui a été raporté dans les dif-
férens Chapitres de cet Ouvrage, & quelques
Reflexions fur les idées desavantageufes qu'on
a généralement de ces Peuples , dont la plû-
part ne doivent être attribuées qu'aux préjugez
où l'on eft à leur égard , & à l'ignorance de
ce qui s'y paffe. Les Peuples de la Barbarie,
que l'on croit naturellement cruels & inhu-
mains , font véritablement fort groffiers &
ignorans. La plupart n'ont pour guides que
les coûtumes de leurs ancêtres & la fuperfti-
tion ; & ils nous paroiffent d'autant plus fau-
vages , & plongez dans les ténébres de l'igno-
rance, que nous fommes inftruits , ou que du
moins nous avons lieu de nous inftruire fur
toute forte de fujets . Si l'on fait réflexion auffi ,
que les Turcs qui gouvernent ce Royaume ,
font la plupart de gens groffiers , mal élevez,
de la lie du Peuple & des profcripts , on
avouera avec franchife , qu'il y a du bon ,
comme il y a du mauvais dans leur admi-
niftration & dans leur conduite ; ce qui eft
inévitable dans tous les Gouvernemens , quel-
ques foins que prennent les Souverains ou les
Chefs des Républiques pour gouverner les
Etats fuivant les principes de la Religion , de
la Sageffe , & de la Prudence.
Les
DU ROYAUME D'ALGER. 309
Les Algeriens ne connoiffent prefque point
ce que nous apellons Politeffe & Politique ;
& ils n'en ont que ce que la nature leur en a
donné , fans étude ni reflexions. Ils les nom-
ment fourberies des Chrêtiens. Ne devons
nous pas avouer qu'ils n'ont point tout à fait
tort? Ces deux belles & eminentes qualitez ,
dans lesquelles nous faifons confifter l'hom-
me , & dont la plupart font toute leur étu-
de , ne le font-elles pas difparoître ou chan-
ger à tout moment , & ne compofent-elles
pas l'art de tromper de propos deliberé &
avec perfidie ? Je me fouviens , à ce sujet ,
qu'un Conful étant arrivé à Alger , venant
de la brillante Cour de fon Prince, & encore
tout rempli de la politeffe qui y regne , alla
un premier jour de l'an voir Baba Hali Dey,
lui fit des complimens plus qu'à l'ordinaire ,
& lui dit , qu'il lui fouhaitoit un long Regne,
une fanté parfaite , beaucoup de profperité, &
qu'il furmontât fes envieux & fes ennemis.
Hali Dey l'interrompit & lui dit : Conful, c'eft
affez mentir , retranche tes complimens ; je
n'en veux point. Quand tu m'as fait le falut .
ordinaire , cela fuffit , venons aux affaires, &
avoue que tu ne penfes pas ce que tu me dis
de fi flatteur. Car je fai bien que les Chrê-
tiens fouhaitent tous notre ruine , comme
nous fouhaitons la leur, chacun defirant d'é-
tendre , fa Religion , d'augmenter fes forces
& fes richelles : ainfi ne flatte des Mufulmans
que ceux qui aiment la flatterie & le men-
longe , & même ceux qui t'y contraindront
en mettant leurs bonnes graces à ce prix. Tu
es
310. HISTOIRE
*
es fauvage dans ce Païs , & tu dois être
bien aife que je te donne cet avis pour tou-
jours. Le Conful profita de cet avis , mais
il donna dans un autre excez. Il ne parla
plus à Hali Dey qu'avec hauteur, avec mépris
& avec menaces , & cette conduite lui attira
des desagrémens , qu'il auroit pû éviter par
la modération , & en fuivant le confeil &
l'exemple de fes confreres.
Cette Politeffe & cette Politique à part ,
examinons les vices qu'on impute aux Alge-
riens , & les défauts qu'on attribue à leur
Gouvernement , pour voir s'il n'y en a point
de communs avec ceux des Nations les plus
polies , & qui fe croient les mieux policées.
I. L'on objecte que les Turcs qui gouver-
nent le Royaume d'Alger font des bandits ,
qui l'ont enlevé aux naturels du Païs , par la
trahifon , par la force & par le crime ; qu'ils
y maintiennent leur pouvoir par la Tirannie ;
& qu'un Etat gouverné par de telles gens, ne
peut être que très-défectueux .
Il eft vrai que la force & la violence ont
fait l'origine de ce Gouvernement , & que les
Turcs ont employé ce moyen pour le con-
ferver pendant plufieurs Siécles : mais com-
bien d'Empires , de Royaumes & de Répu-
bliques fe font élevez de la même maniére
depuis le commencement du monde. Ce fe-
roit un grand ouvrage que de faire l'enume-
ration des Etats établis ou conquis par la for-
ce
Sauvage , fuivant leur maniere de parler fignifie nou-
veau , & peu inftruit dans les affaires dont il s'agit dans le
diſcours,
DU ROYAUME D'ALGER. 311
ce , par le crime & l'ufurpation . Pour peu
qu'on life l'Hiftoire on en fera bien convain-
cu , & à préfent même il y a des Souverains.
que les uns regardent comme légitimes , &
d'autres comme de vrais Ufurpateurs des
Etats qu'ils poffedent.
II. On dit que les Arabes & les Maures
de Barbarie font des brigands , des voleurs
& des miférables , qui détrouffent les Voya-
geurs Chrêtiens , les tuent ou les font efcla-
ves , & qu'ils pillent les Navires qui font
naufrage fur leurs côtes , même ceux des
Turcs , lorsque les premiers font les plus
forts.
J'en tombe d'accord , quant aux Voya-
geurs détrouffez , tuez ou faits efclaves. Les
Arabes & les Maures ayant été fubjuguez
alternativement par les Chrêtiens & par les
Turcs , fous la domination defquels ils ont
refté, tous leurs biens leur ayant été enlevez ,
fe voyant traitez durement " & tenus dans
l'abjection & la miféré , il fe croyent en droit
d'ufer des repréfailles lorsqu'ils en ont l'occa-
fion & la force ; mais c'eft-là plûtôt un vice
de ces Peuples , caufé par la pauvreté & le
desefpoir, qu'un défaut du Gouvernement des
Puiffances. Doit-on s'en étonner , puifque.
dans les Etats les mieux policez , il n'y man-
que pas de voleurs & d'affaffins , qui affron-
tent les fuplices les plus affreux ? Les Pire-
nées n'ont- elles pas leurs Miquelets, les Alpes
leurs Montagnards ? La Sardaigne & la Corfe
ne font-elles pas remplies de bandits & d'af-
faffins en titre d'office , protegez par des
Princes & des Seigneurs des Terres & des
Forets?
312 HISTOIRE
Forets ? Cela étant , il faut avouer que les
Chrêtiens reffemblent affez aux Barbares.
Pour ce qui regarde le pillage des Bâtimens
échouez ou naufragez fur les côtes , ils fuivent
l'ancien ufage de tous les Peuples , de s'a-
proprier tout ce que la tempête jettoit fur
leurs côtes. Mais le Gouvernement n'y a
point de part , & lorsqu'il eft au pouvoir des
Puiffances , elles donnent aux étrangers avec
lefquels elles font en Paix, la même affiſtance
qu'à leurs fujets pour recouvrer les perfon-
nes & les effets . Cet ufage fubfifte_encore
aujourd'hui en des Païs Chrêtiens . Dans le
mois de Septembre 1716. un Navire François
coula bas , par une voye d'eau , dans le Port
de Siracufe en Sicile , mais dans un endroit
peu profond & d'où l'on pouvoit tirer aifé-
ment le Bâtiment. Les Siciliens s'empare-
rent auffi-tôt de 159. Turcs paffagers , de 26.
femmes & enfans , & des effets du charge-
ment qui apartenoient à ces Turcs , & s'a-
propriérent tout cela par une coûtume qui a
force de Loi. Voici la traduction d'une
Lettre écrite par ces Turcs à Baba Hali Dey,
dattée du 27. de Janvier 1717.
99 Gloire foit à Dieu feul tout Puiffant &
99 miféricordieux , qui nous accordera fa cle-
99 mence & fa miféricorde. Sa Gloire foit
exaltée à perpetuité. Notre Roi & Maî-
,, tre, nos Seigneurs de fon Confeil , & tous
دوnos freres vrais croyans d'Alger. Nous
99 vous faifons favoir qu'étant partis du Port
99 d'Alger l'année derniére , fur un Vaiffeau
,, François commandé par le Capitaine Guil-
29 laume Aguitton , nous arrivâmes en
" bonne
DU ROYAUME D'ALGER. 313
59 bonne fanté à Tunis , où plufieurs hom-
,, mes, femmes & enfans s'embarquerent de
paffage pour aller dans le Levant. Après
,, quoi nous partîmes & arrivâmes devant
,, Malte , où l'on remit des Lettres au Con-
"" ful de France. De là nous fìmes voilepour
93 continuer notre route , & nous étant trou-
vez vers le Golphe de Kibs avec un fort
"" mauvais tems , un bout de planche s'ou-
"" vrit. Il entroit par cette ouverture une fi
,, grande quantité d'eau , qu'à peine 159.
99 Turcs que nous étions , & 35. hommes
92 d'équipage travaillant fans relâche à pom-
,, per, pouvions nous tenir le Vaiffeau fur
" l'eau. Alors nous demandames que le
39 Bâtiment relâchât à Tripoli , qui étoit fous
29 le vent ; mais le Capitaine nous fit con-
"" noître que Tripoli , Malte & la Sicile
"" étoient la même chofe pour lui. Ainfi
99 nous reftâmes quatre jours en pompant
fans pouvoir prendre Port , & nous arri-
vâmes enfin fur le tard à celui de Siracufe.
"" Le tems fe trouvant alors un peu beau
"" nous convînmes avec le Capitaine de nous
,, repofer tous après tant de fatigues , & que
29 le lendemain nous nous débarquerions
,, avec les femmes, enfans & les effets ; qu'on
,, raccommoderoit le Vaiffeau , & qu'enfuite
nous nous rembarquerions pour continuer
" notre route. Mais pendant notre fommeil,
39 le Vaiffeau coula bas dans un endroit qui ,
n heureuſement , n'étoit guéres profond , &
rien ne nous empêcha de nous débarquer
n tous avec nos effets . Nous campâmes fous
des tentes , que le Capitaine fit dreffer fur
"" le
314 HISTOIRE
,, le rivage , avec des voiles du Vaiſſeau , &
,, le Pavillon blanc y fut arboré. A peine
,, y étions nous , qu'il vint un nombre de
,, gens à cheval qui nous entourerent , pil-
lerent tous nos effets , & nous ménerent à
" Siracufe , & puis hors la Ville où nous fîmes
, quarantaine , & y demeurâmes quatre Lu-
"
,, nes , fans aprendre aucune nouvelle de
,, notre fort. On nous fépara enfuite en
99 deux bandes , & nous fumes conduits dans
des Fortereffes , où nous reftâmes deux Lu-
nes. On nous a fait aller à préfént dans
99 une maison où l'on a écrit nos noms , no-
97 tre qualité & notre Païs. Ceux qui ont
,, du bien refteront dans cette maifon, & les
" autres font deftinez au fervice des Gale-
91 res. Ainfi nous voilà efclaves au nombre
de 159. hommes & de 26. femmes ou
39, enfans. Les hommes peuvent fuporter
,, plus conftamment l'esclavage , mais les
femmes & les enfans ont plus befoin de
vos foins , pour en être promptement dé-
ןי
livrez. Vous étes refponfable , autrement,
,, des péchez qu'ils peuvent commettre, par-
19 ce que vous étes notre Roi , notre Sei-
, gneur & notre Pere en ce Monde. De
forte que fi vous négligez de nous faire
91 rendre Juſtice , comme Dieu le comman-
,, de , nous vous accuferons devant lui, &
" fa fainte maifon de la Mecque , pour la-
,, quelle nous avions deſtiné 2000. Piaſtres .
29 Le Souverain Maître , qui eft juge de tous
les hommes , vous demandera compte de
"" tout. Ecrit à Siracufe en Sicile vers la fin
,, de la Lune de Maberem , l'an de l'Hegire
""
1129.
DU ROYAUME D'ALGER. 315
,, 1129. Signez Ibrahim Cherif ben Affan ,
91 Mehemed ben Hagi Mustapha , Hali ben
,, Ramadan , & c.
Dans des Païs où des Loix douces & cha-
ritables détruiſent l'ufage de s'aproprier , ce
qui vient par la tempête fur les côtes , il n'y
manque pas de gens , qui au mépris de ces
Loix, pillent les Bâtimens échouez & nau-
fragez , qui apartiennent aux étrangers, & mê-
me ceux de leurs Compatriotes. Voici un
fait tout recent. En 1723. le 25. Decembre,
le Brigantin l'Hirondelle , Capitaine Chriftian
Spittinck de Dunkerque , venant à Amfter-
dam , fit naufrage à l'Ile d'Urck dans le
Zuiderzée. Ce malheur lui arriva par la fau-
te de fon Pilote Lamaneur, qui avoua devant
les Magiftrats du Village d'Urck, n'avoir ja-
mais conduit des Bâtimens du Texel à Am-
fterdam. Les habitans de ce lieu lui donne-
rent tous les fecours néceffaires , mais deux
jours après , il vint à bord un nombre confi-
dérable de bateaux de Colornh, dont les gens
fe difoient Dunkerquois ; & qui fous pretexte
d'un prompt fecours, le pillerent impunement
& emporterent avec eux avec précipitation
plufieurs effets du chargement. Combien y
a-t-il de Pilotes Lamaneurs , qui font échouer
des Bâtimens par malice , pour faire rançon-
ner les Capitaines , pour fe faire allouer un
droit de fauvage, ou pour les faire piller par
leurs camarades ? Combien d'autres voyant
des Bâtimens fur la côte battus de la tem-
pête , leur refuſent tout fecours , afin qu'ils
faffent naufrage , pour les piller enfuite. Et
fi ces Bâtimens échapent des mains des ra-
02 viffeurs
、
E
316 HISTOIR
viffeurs , que de formalitez à effuyer & de
droits onereux à payer, dans certains endroits,
pour leur confervation . C'eft une chofe
que perfonne n'ignore ; & l'on voit par là
que l'attention des Souverains à faire de bon-'
nes Loix & à en maintenir l'execution , ne
peut pas toûjours contenir les méchans dans
leur devoir.
III. On fe recrie extraordinairement ſur
ce que les Algériens font mourir leurs Rois
par voye d'affaffinat. C'eſt un fait incon-
teftable. Ils font mis quelquefois à mort ,
parce qu'ils violent les Loix & les Statuts de
l'Etat , qu'ils ont juré à leur avenement au
Deylick de faire obferver , & d'obſerver eux-
mêmes , fous les mêmes peines que les fu-
jets. D'autres fois pour avoir mal regi &
adminiftré les affaires du Gouvernement , ou
diffipé les fonds publics , & fouvent par des
Cabales de gens mal intentionnez qui les
affaffinent en trahifon. D'autres , enfin , font
quelquefois affez heureux pour prevenir par
leur fuite cette rude cataſtrophe.
Nous ne manquons pas de ces triſtes exem-
ples parmi nous. On a malheureufement vû
de bons Rois mourir par une main criminel-
le & affaffine , au milieu de leur Cour , &
entourez de gardes. Des Rois chéris , refpe-
tez, & qui faifoient la joye de leurs Peu-
ples , n'ont pû fe garantir du fer meurtrier
d'un fcelerat ou d'un fanatique. Ne trou-
vons donc pas étrange , que parmi la fiére
Milice d'Alger , dont les fujets font égaux
à leur Chef , il s'en trouve d'ambitieux ou
de vindicatifs , qui fous pretexte du bien pu-
blic
DU ROYAUME D'ALGER. 317
blic où par malice , en portent d'autres qui
agiffent fouvent de bonne foi , à affaffiner &
à maffacrer les Deys .
On a vu d'autres Rois en Europe qui ont
fui de leurs Etats , ou que leurs Sujets ont
dégradé de la Souveraineté par des Refolu-
tions autentiques , & leur ont fait perdre la
tête fur un échaffaut . Les yeux des Peuples fe
font repûs du fang de leurs Souverains ,
dont ils avoient auparavant fuivi & refpecté
les ordres. 11 eft vrai que ces fpectacles
tragiques fe font faits avec beaucoup de for-
malité , d'éclat , de pompe & d'apareil , & il
n'y a que la bruyante cérémonie qui diftin-
gue , en cela , des Peuples Chrêtiens, d'avec
ceux de la Barbarie.
Perfonne ne doit ignorer auffi de quels noirs
attentats eft capable une Populace effrenée ,
lorsqu'elle peut avoir le deffus . Les Hiftoi-
res anciennes & modernes de tous les Païs
ne nous en fourniffent que trop de preuves.
On en a vû à la Haye un exemple qui frape
encore les efprits. C'eft l'horrible maffacre
de Mrs. Jean de Wit Confeiller Penfionnai-
re , & Corneille de Wit , Bourguemaître de
Dort , Commiffaire Plenipotentiaire de l'Ar-
mée Navale en 1672 , arrivé dans le mois de
Juillet de la même année. N'est- ce pas une
chofe terrible d'aprendre que les Souverains
furent forcez , pour calmer la fureur des fédi-
tieux , de dégrader de fes Emplois le Bourgue-
maître , de le faire mettre en prifon fur l'ac-
cufation d'un impofteur & d'un fcelerat , de
lui faire donner une horrible torture , de le
condamner à un Banniffement , à des amen-
O 3 des>
1
RE
318 HISTOI
des & des dépens , & de renvoyer abfous le
traître accufateur ? Peut-on penſer fans hor-
reur qu'une Sentence fi terrible envers un
Membre refpectable du Senat , ne fut pas
capable de calmer la fureur qui agitoit le
Peuple ? A quels excez de Barbarie & de
cruauté ce Peuple Chrêtien ne s'abandonna-
t-il pas ? Le Penfionnaire de Wit fut à la
prifon pour faire fortir fon frere , dont il fe
rendit caution ; mais il ne prévoyoit point
qu'ils alloient fervir de victimes. Les Com-
pagnies des Bourgeois prirent les armes , &
fe pofterent d'une façon , que perfonne ne
pût donner du fecours aux prifonniers. La
prifon eft inveftie, on pofe des Corps de Gar-
de même fur le toit , les portes font enfon-
cées , les victimes font traînées par des af-
faffins au milieu des rangs des Bourgeois ar-
mez. Ces deux hommes infortunez , qui au-
paravant étoient regardez comme grands
hommes , dont l'un étoit l'oracle d'un refpe-
table Senat , & l'autre avoit le commande-
ment abfolu d'une Armée d'où dépendoit
l'honneur & le falut de la République : cès
deux hommes , dis-je , font flêtris , percez de
coups affaffins , & maffacrez en même tems .
Voici de quelle maniére un * Hiſtorien ra-
conte le traitement qu'on fit à leurs cada-
vres .
"" On dépouilla les deux corps & on mit
" leurs habits en mille morceaux , que l'on
22 diftri
* Voyez l'Hiftoire de Guillaume III. par Mr. Samſon , im-
primée à la Haye , avec Privilege, Tom. II. page 410.
1 Voyez auffi les Delices de la Hollande , à la Haye chea
es Freres Van Dole 1710. Tom. II. Chap. 2.
DU ROYAUME D'ALGER. 319
diftribua enfuite par curiofité à la Haye &
" dans les Villages voifins . On les perça de
19 coups , & après mille outrages dont une
Populace furieufe & brutale eft capable, on
19 les traîna tous nuds dans les bouës jufques
,, au lieu où l'on execute les fcélerats , &
,, on les pendit par les piez à un gibet fait
,, en forme d'Eftrapade. Là on encherit en-
" core fur les ignominies qu'on leur avoit
19 fait fouffrit dans la rue , & on les déchira
"" en piéces fans que perfonne ofat s'oppo-
" fer à cette barbarie. On coupa au corps
39 mort de Jean de Wit les deux [Link]
,, doigts de la main droite , dont on diſoit
,, qu'il avoit figné l'Edit perpetuel . On cou-
" pa enfuite à l'un & à l'autre le nez , les
", oreilles , les doigts des piez & des mains ,
"1 & les autres extremitez du corps qui furent
,, vendus publiquement par les rues , quinze
93 & vingt fols le doigt , vingt cinq & trente
99 fols l'oreille. On leur ouvrit auffi la poi-
99 trine, & on en tira les entrailles qui furent
99 jettées aux chiens , mais quelqu'un détour-
na les deux cœurs , fans qu'on pût remar-
,, quer celui qui s'en étoit faifi , ni l'ufage
,, qu'il en vouloit faire. Ils furent mis dans
,, un pot d'huile de Thérébentine , & on les
"" a vûs quelque tems après chez un particu-
99 lier à la Haye. Pour finir le recit d'une
"9 fi trifte Tragédie , je me contenterai de di-
,, re , que la rage de quelques-uns de ces fu--
"" rieux alla fi loin , qu'elle les porta jufqu'à
99 leur déchirer la chair avec les dens & à en
faire griller des morceaux , fans fe foucier
d'[Link] difoient-ils , pourvu qu'ils
04 » puſſent
320 HISTOIRE
" puffent. fe
Se vanter d'en avoir mangé , &c .
Un Peuple Chrêtien, éclairé par les lumié
res de l'Evangile , & que fes connoiffance
élevent fi fort au-deffus des Peuples ignorans
de la Barbarie , peut-il mettre quelque diffé-
rence entre cette fcene, & celle qui ſe paſſa àTu-
nis en 1695. laquelle nous allons raporter ici
Chaban Dey d'Alger étant en guerre aver
Mehemed Bey de Tunis bâtit les Tuniciens
& prit leur Ville capitale , après quatre mois
de fiége. Mehemed , pour éviter la mort, ſe
retira dans une folitude dans les montagnes
de Zoara. Les Algeriens favoriferent l'é-
lection de Benehouquer , qui fut établi Bey,
& Tatar fut élevé à la dignité de Dey de Tu-
nis avec l'autorité ,, יqui dans fon origine étoit
• attaché au Deylick , & que les Beys avoient
ufurpée , & qu'ils ont repriſe après . Tatar
regna environ fix mois avec beaucoup deTi-
rannie ; & pour s'affermir fur le Trône, il fit
mourirtous fes puiffans ennemis perfonnels , &
remplit fon Tréfor de la confifcation de leurs
biens . Les mêmes qui avoient trahi Mehemed
Bey le regretterent . Ils fe mirent à la tête de
cinq ou fix cens hommes, & allerent le chercher
dans les montagnes les plus affreufes, qui fem-
bloient l'avoir dérobé pour toûjours à la fo-
cieté des hommes. Ils le trouverent enfin ,
l'arracherent par force de la folitude , & le
firent marcher à leur tête au lieu où fon
Tréfor étoit caché. Il l'ouvrit , le diftribua
généreufement aux Troupes , qui groffirent
dans la route.. Il arriva devant Tunis , defit
Benehouquer Bey , & les habitans de la Ville
irritez contre Tatar Dey ouvrirent les. Por-
tes.
DU ROYAUME D'ALGER 321
tes . Tatar Dey ſe retira au Château & ne fe
rendit qu'aprés cinq mois de refiftance , par
une Capitulation que Mehemed Bey lui ac-
corda fort généreufement ; mais dès qu'il
parut en Public , quelques précautions que
prit Mehemed Bey pour la feureté de fa per-
fonne, il fut maffacré par la Populace , traî-
né dans les ruës déchiré en morceaux ; &
par un excez d'inhumanité qu'on auroit crû
n'apartenir qu'à des Barbares , fi cela n'étoit
déja arrivé à des Chrêtiens , fa chair fut man-
gée par fes femblables , fes concitoyens &
fes fujets .
Les Algeriens , lors de la derniére guerre
avec la France , firent mourir le Conful ,
mais le Dey & les Officiers du Divan n'y
eurent aucune part. A Ce fut la Populace , ir-
ritée du defordre que faifoient les Bombes ,
qui commit cet attentat , comme on peut le
voir par la Harangue qui fuit de Hagi-Jafer
Aga Effendi , que le Divan envoya en Am-
baffade au Roi , dès qu'on fut convenu des
Articles de la Paix , qu'ils avoient demandée
avec inftance , pour demander pardon à Sa
Majefté , de la part du Dey & du Divan de
cette execrable violence.
Très-Haut, Très-Excellent Très-Puiffant ,
Très-Magnanime & Très-Invincible Louis
XIV. Empereur des François , Dieu perpe-
tue ton Regne & ta pofferité.
"" Je viens au pied de ton fublime Trône :
27 Imperial pour t'exprimer la joye de notre :
République & du Dey mon Maître , d'a
22 voir
322 HISTOIRE
29 voir conclu la Paix avec tes Lieutenans
& le defir ardent qu'ils ont qu'il plaife à
"1 ta Haute Majefté d'y mettre le Sceau de
999 ton dernier contentement..
"" La force de tes armes très-puiffantes &
1 99 l'éclat de ton fabre toûjours victorieux
29 leur a fait connoître quelle a été la
"9 faute de Baba Allan Dey d'avoir déclaré
la guerre à tes Sujets. Je fuis député pour
99 t'en venir demander pardon , & te pro-
"" tefter que nous n'aurons à l'avenir d'autre
, intention, que de mériter par notre condui-
99 te l'amitié du plus grand Empereur qui
ท foit & qui ait jamais été dans la Loi de
" Jefus , & le feul que, nous redoutions.
99 Nous pourrions aprehender que l'excez
99 déteftable commis en la perfonne de ton
99 Conful , ne fût un obſtacle à la Paix , fi
,, ton efprit , dont les lumiéres femblables à
,, celles du Soleil , pénétrant toutes chofes ,
" ne connoiffoit parfaitement dequoi eft ca-
9. pable une Populace emeue & en fureur,
qui au milieu de fes concitoyens écrafez
,, par tes Bombes , où fe trouvent des Peres,
99 des freres & des enfans , fe voit enlever fes
" efclaves , le plus beau de fes biens , & à
"99, qui , pour comble de malheur , on refufe
,, en échange des Chrêtiens la liberté de fes
9 compatriotes qu'elle avoit efperée.
,, Quelque motif que puiffe avoir cette
violence , je viens te prier de détourner
" pour jamais tes yeux facrez de deffus une
, action , que tous les gens de bien parmi
99. nous ont déteftée , & principalement les.
993 Puiffances , auxquelles il ne feroit par rai
23. fonnable
DU ROYAUME D'ALGER. 4239
99 fonnable de l'imputer. Nous efperons , ô »
"" Grand Empereur , auffi puiffant que Gem-
" fchid, auffi riche que Karoun , auffi magni-
,, fique que Salomon , & auffi généreux qu'A-
,, kemptas , cette grace de tes bontez .
"" Et même , dans la haute opinion que
,, nous avons de ta générofité incomparable ,
97 nous n'avons garde de douter , que tu ne
99 rendes libres tous ceux de nos Freres qui
99 fe trouveront arrêtez dans les fers , comme
"" nous remettons en pleine liberté tous ceux
99 de tes Sujets qui font entre nos mains , &
99 même tous ceux qui ont été honnorez de
99 l'ombre de ton nom , afin que cette Paix .
"" foit égale & univerfelle.
En cela que demandons nous ? Sinon
d'ouvrir un plus grand nombre de bouches .
,, pour célébrer tes louanges , afin que dans
99 le tems que les tiens rendus à leur Patrie ,.
29 te béniront profternez à tes pieds , les no-.
"" tres fe répandant dans les vaftes Pais de
" l'Afrique, aillent y publier ta magnificence,,
27 & graver dans le cœur de leurs enfans une
profonde vénération pour tes vertus in--
,, comparables .
Ce fera là le fondement d'une éternelle
,, Paix, que nous conferverons de notre part,,
,, par une obſervation exacte & religieufe de
91 toutes les conditions fur lesquelles elle a
21 été établie ; ne doutant point que par l'o--
99 béïffance parfaite que tu te fais rendre , tes.
,,
991 Sujetsne prennent le même foin de la con--
"" ferver..
Vueille le Créateur tout puiffant & mi--
fericordieux y donner fa bénédiction , &
Q.6 ɔɔ main-
324 HISTOIRE
,, maintenir une union perpetuelle entre le
très-Haut , très-Excellent , très-Puiſſant ,
,, très-Magnanime & invincible Empereur ,
des François & les très- Illuftres, & magni-
,, fiques Pacha Dey, Divan & les victorieufes
"" Milices de la République des Algeriens.
Il eft vrai que les maffacres des Deys,Beys
ou Chefs des Républiques de Barbarie font
infiniment plus fréquents qu'en Europe ; mais
il faut convenir qu'il y a des Etats , où s'il
dépendoit du Peuple ou des confpirateurs de
déposer ou de faire mourir leurs Superieurs ,
ils en changeroient fouvent , & s'empare-
roient de l'autorité du Gouvernement. On
ne doit leur modération qu'à une fuperiorité
& à un ordre qu'on ne peut avoir à Al-
ger , par la malheureuſe conſtitution fur la-
quelle y eft fondée la Regence des Turcs,
IV. On regarde avec horreur les maximes
que pratiquent les Deys d'Alger , qui pour
fe maintenir dans leur Souveraineté , font
fans formalité étrangler ou périr autrement
toutes les perfonnes qu'il favent être contrai-
res à leurs intérêts , ou qui ont l'efprit de
faction & de cabale. Quelquefois fur de
fimples foupçons , il arrive que les Deys fe
fouillent du fang de leurs fujets , en leur cou-
pant la tête eux-mêmes , ou en les faifant
maffacrer en leur préfence.
On a raifon de déteftes de pareilles actions,
qui ont ordinairement lieu après la mort tra-
gique d'un Dey, dont le fucceffeur employe
des moyens violens pour prévenir un pareil
fort: II eft bon de remarquer là-deffus , que
tous les Turcs du Royaume d'Alger étant
habiles
DU ROYAUME D'ALGER. 325
habiles à parvenir au Deylick , il y en a toû
jours qui plus inquiets , plus avares & plus
ambitieux que les autres " ne ceffent point
de machiner contre la vie du Dey qui regne,,
& fe font des partis pour le faire mourir &
pour fe faire proclamer.. Chaque parti croit
être le feul. Quelquefois auffi un parti ayant
connoiffance qu'il y en a un autre animé
du même deffein , hate l'affaffinat du Dey ,
pour proclamer fon Chef à main armée , &
toûjours fous pretexte du bien public. Si ce
parti a le deffus , fon Chef proclamé Dey
fe défait d'abord de tous les autres Chefs de
cabale & de fes adherans. Du moins il n'ou--
blie rien pour les détruire , ou pour les obli-
ger à prendre la fuite. Si aucun Chef de
cabale n'eft éleu , & qu'on proclame un Dey
parent du défunt ou de fon parti, comme il
arriva en 1710. en l'Election faite de Baba
1 Hali Dey , & en la derniére d'Abdi Aga
Dey aujourd'hui regnant , celui-ci donne la
chaffe à tous ceux qui font complices de la
mort de fon Prédeceffeur , & tâche de les
exterminer entiérement ; perfuadé que les
mal-intentionnez continueront leurs trames ,
& qu'il ne pourra éviter le même fort. II
y en a parmi ces cabales , qui plus prudents
cachent leurs démarches même aux compli
ces. Ils ne font connus que des Chefs de
ces cabales , & donnent feulement leurs con-
feils pour leur faire prendre de juftes mefu-
res " afin de parvenir à leur fin. Ceux-là
font les plus dangereux & les plus difficiles
à convaincre ; mais pour ne rien rifquer , le
Dey s'en défait auffi fur des foupçons, parce
07. qu'il.
E
326 HISTOIR
qu'il eft arrivé , que de telles gens avoient
caufé enfuite la mort de celui qui les avoit
épargnez . Lorsque les conjurez font Turcs
le Dey les fait arrêter par des Chaoux , qui
les conduifent chez l'Aga des Janiffaires
qui les fait étrangler , fans que perfonne s'en
aperçoive. Mais comme il y a toûjours des
Maures , des Juifs & même des Juives,dont
Jes Turcs fe fervent pour porter des Let-
tres , ou porter la parole , le Dey envoye
brûler les Juifs , & fait pendre ou noyer les
autres , fans aucun ménagement. Ils les fait
quelquefois tuer devant lui , ou même il
leur donnera le premier coup , & ceux qui
font auprès de lui achevent de les faire mou-
air , eftimant que c'eft la même chofe de
donner un arrêt de mort contre quelqu'un ou
de le tuer.
Il arrive auffi quelquefois que le Dey étant
fur fon fiége , eft averti qu'un Officier du Di-
yan qui eft dans le Palais confpire contre fa
vie. Alors il le fait apeller & fermer en mê-
me tems la Porte , & lui reprochant fa per-
fidie le tue ou le fait tuer promptement, de
peur que s'il laiffoit aller ce confpirateur, il
ne fut lui-même bientôt fa victime.
On peut feulement inferer de tout cela,
que c'eft un grand malheur d'être Dey, com-
me l'avouent tous les jours ceux qui font
éleus & proclamez malgré eux , ainfi que
l'ont été Baba Hali prédeceffeur de Mehe--
med ben Afcen & Abdi-Aga Dey aujour
d'hui regnant , qui a fuccedé au dernier. Ceux.
n'étant pas les Maîtres
qui font dans ce cas ,
de refufer le Deylick , ni de le quitter , lors
qu'ils,
DU ROYAUME D'ALGER. 327
qu'ils l'ont accepté de gré ou de force , ils fe
trouvent dans la cruelle néceffité , pour fau-
ver leurs jours , de hâter la mort des gens fu-
fpects , & de ne rien négliger , même dans
l'incertitude & dans le doute de la vérité.
D'ailleurs comme les efprits turbulens qui
forment des cabales contre un Dey , font de
ces Turcs qui n'ont aucun bien à Alger , on
ne peut les châtier que perfonnellement ; ceux
qui ont des maifons , des terres , ou qui font
intéreſſez aux Armemens , fe gardant bien de
participer à des revoltes & à des confpira-
tions.
Enfin , puifque la Milice ne paffe rien à
fon Chef, que fi la paye manque d'un jour,
s'il eft convaincu d'avoir pris la femme d'au-
trui , d'avoir été la caufe directe ou indirecte
d'une difette de vivres ou d'un mauvais fuc-
cez des affaires de l'Etat , il eft condamné à
perdre la vie , que fes Sujets lui ôtent fans
formalité & fans recevoir aucun moyen de
juftification ; il ne fait que jouïr à fon tour
du même droit , & c'eft une efpéce d'accord.
entr'eux autorisé par un long ufage, qui a for-
ce de Loi & de Traité.
V. On impute aux Algeriens d'être des Pi-
rates infatiables , & de faire les Chrêtiens-
efclaves pour les tourmenter , même ceux
des Païs où par une Loi douce & humaine ,
il est défendu d'en avoir.
On ne peut que convenir que c'est un mê-
tier fort odieux , que celui d'écumeur de mer.
Mais que font-ils de plus , que les fujets des
Princes Chrêtiens lorsqu'ils font en guerre ?
L'Ordre de Malte par un motif de Religion
nc.
RE
TOI
328 HIS
ne leur fait-il pas une guerre continuelle ? Et
les Chevaliers > en faifant leurs vœux , ne
jurent-ils pas de ne faire jamais la Paix avec
les Mahometans ? N'a-t-on pas vû autrefois de
fréquentes Croifades des Chrêtiens de tout
Païs , pour conquerir l'Afie & l'Afrique, &
exterminer le Mahometifme? Par quel droit
les Européens , & par quelle voye ont-ils en-
levé les vaftes Païs des Indes Orientales &
Occidentales à des Peuples , dont ils n'avoient
jamais été offencez , ni même connus ? Ils
les ont maffacrez & exterminez avec toute
forte d'inhumanité , comme il paroît , à la
honte des Chrêtiens, par les Relations de la
Conquête du Perou par les Espagnols ,
écrites par des Auteurs de la même Na-
tion ? N'eft-ce pas piraterie ? Avouons donc
que la Loi du plus fort eft reconnue la do-
minante parmi tous les hommes.
Quant aux efclaves , les Algeriens fuivent
un ufage immemorial , de même que les au-
tres Peuples de Barbarie , de faire captifs
leurs Ennemis , & le commerce des efclaves
eft devenu leur principale richeffe. Les Na-
tions auxquelles il n'eft pas permis d'avoir
des efclaves , lorsqu'elles prennent des Ma-
hometans 2 les vendent à d'autres Nations :
ce qui revient au même. D'ailleurs , ce n'eft
point par humanité que ces Chrêtiens n'en
tiennent pas , puis qu'ils en ont dans leurs
Colonies d'Orient & d'Occident & en font
le trafic ; mais uniquement , parce que les
Souverains ne veulent pas le permettre , au◄
trement on feroit très- bon Algerien für cet
article...
Oni
DU ROYAUME D'ALGER. 329
On ne maltraite point cruellement les ef-
claves à Alger , comme bien de gens le
croyent , & fe perfuadent même qu'on les
tourmente pour les obliger à fe faire Maho-
metans. On fe trompe fort. Les efclaves
ne font maltraitez ni châtiez , que lors qu'ils
manquent griévement à leur devoir. On ne
les fait point travailler au deffus de leurs for-
ces , & on les ménage de peur de les rendre
malades & de les perdre. Il y en a qui fe
trouvent fi bien , qu'ils ne veulent point fe
racheter , quoi qu'ils en ayent les moyens .
D'autres n'ont d'autre peine , que celle d'ê-
tre privez de la liberté. Il y en a même de
qui les Maîtres , en attendant leur rachat ,
fouffrent au moins autant de leurs imper-
fections qu'on eft obligé de fouffrir des do-
meftiques en quelques Villes de Hollande ;
& quelquefois les Maîtres font obligez d'en
faire des trocs , croyant en recouvrer de plus
dociles & moins fcelerats , & fe trompent
ainfi les uns & les autres. It eft vrai que la
fobrieté & la vie laborieufe & pénible des Al-
geriens , denuée des commoditez & des plai-
firs que fe procurent les Chrêtiens dans leur
•
Païs , n'eft pas de leur goût & leur fait pa-
roître leur efclavage bien dur..
Lorsqu'on châtie févérement les efclaves ,
c'eft qu'ils l'ont mérité par quelque crime ,
comme affaffinat , vol confidérable , revolte
& autres femblables cas ; & l'on fait paffer
ces châtimens pour cruautez.
Il arrive quelquefois que les maîtres ont
des parens efclaves dans le Païs des leurs ; &
pour obliger le Chrêtiens à folliciter forte-
ment
330 HISTOIRE
ment un échange , il les traitent avec dureté.
Mais cela ne prouve rien contre l'ufage gé-
néral & accoûtumé. Ce n'eft pourtant rien,
en comparaifon du mauvais traitement que
les Efpagnols faifoient aux Algeriens , lorsque
Horan apartenoit aux premiers. J'ai été pri-
fonnier de guerre des Espagnols en 1706 , &
j'y ai été traité avec tant d'inhumanité & de
rigueur , que je préférerois dix ans d'efclava-
ge à Alger à un an de prifon en Eſpagne.
Il arrive quelquefois que les perfonnes ri-
ches donnent gratuitement la liberté à des
efclaves qui les ont fervis avec attachement
pendant un nombre d'années , les comblent
de biens & entretiennent correfpondance d'a-
mitié avec eux , lorsqu'ils font en Chrêtien-
té. Cela eft plus rare à Alger qu'à Tunis ;
mais voici un fait qui prouve que les efcla
yes ne fe trouvent point toûjours fi mal
avec les Barbares. Ramadan Dey de Tu-
nis s'étant refugié en 1695. pendant les trou-
bles de ce Royaume, auprez du grand Due
de Tofcane , avoit à fa fuite 25. efclaves Ita-
liens , la plupart Tofcans de Nation. Lors-
que Ramadan fut rapellé pour être fait Bey
en 1696. ces efclaves eurent beau être fol-
licitez de refter dans leur Patrie , par leurs
Parens, leurs amis & par les Ecclefiaftiques ,
ils ne voulurent point quitter leur Maître , &
retournerent avec lui à Tunis , en repréfen-
tant, qu'ils y avoient libre exercice de leur Re-
ligion , tous les fecours fpirituels qui leur é
toient néceffaires ; qu'ils y avoient toutes leurs
commoditez temporelles en vivant en gens de
bien ; au lieu qu'ils fe verroient miférables en
Italie s'ils y reftoient. VI.
DU ROYAUME D'ALGER. 331
VI. Pour ce qui regarde la Religion , les
zélez Mahometans fe fervent tout au plus de
la voye de la perfuafion pour faire des pro-
felites , encore cela eft-il très rare. Il n'y a
que ceux qui font faits efclaves dans l'enfan-
ce , que les Maîtres élevent à leur maniére
dans leur Religion , & qu'ils adoptent. On
peut dire qu'il y a dans ce Païs une parfaite
Tolerance. Ils la fondent fur des Paffages
réiterez de l'Alcoran , qui portent, que Tout
bomme foit Chrêtien foit Juif qui adore Dieu,
&ne pratique que ce qui eft bon , s'attire fans
doute la Benediction de Dieu. Tous les ef-
forts qu'ont fait les Chrêtiens pour extirper
les Mahometans , ne les ont point éloignez
de la pratique de la Tolerance. Ils difent
étre perfuadez , qu'un Chrêtien que la force
oblige d'embraffer la Loi de l'Alcoran , n'eft
jamais bon Mufulman , & qu'il ne paroît
l'être que jufqu'à ce qu'il trouve l'occaſion
de s'échaper . Plufieurs même croyent, qu'on
fait mal d'abandonner la Religion dans la-
quelle on eft né & élevé , dans l'opinion on
ils font qu'un homme de bien peut fe fauver
dans toutes les Religions, avec cette differen-
ce que les Mufulmans feront les plus favori-
fez de Dieu.
VII. Enfin on fe plaint que les Algeriens
violent les Traitez de Paix , & déclarent la
Guerre aux Chrêtiens , fans autre raison qui
les y autorife que leur intérêt ou leurs capri-
ces ; Que leurs hoftilitez commencent dès le
moment qu'ils l'ont refolue dans le Divan ,
en arrêtant & confifquant les Bâtimens qui
font dans leur Port apartenant à la Nation
avec
332 HISTOIRE
avec laquelle ils viennent de rompre la Paix,
après avoir feulement fignifié cette rupture au
Conful ; qu'ils ont le tems de faire des prifes
par furpriſe avant que leurs nouveaux Enne-
mis foient avertis de ce qui fe paffe ; & que
même en pleine Paix, ils pillent les Bâtimens
Amis , en obligeant les Maîtres de leur don-
ner ce qui leur manque , comme vivres , cor-
dages , & autres chofes femblables .
Tout cela eft remarquable , parce que les
Algeriens le font impoliment & brufque-
ment. Les Chrêtiens font quelquefois dans
le même cas à l'égard de leurs Amis ou Al-
liez , mais ils font les chofes d'une maniére
moins rude. Ils font une demande qu'on ne
veut pas leur accorder , & fur le pretexte
qu'on appelle Deni de Juſtice , ils font ir-
ruption fur les Terres des refufants , & en-
levent une Ville , une Province , un Territoi-
re, & des bagatelles femblables , & déclarent
par des Manifeftes que leurs Pretensions é-
tant juftes , leurs conquêtes le font auffi. Des
Géneraux d'Armée fe hâtent de donner ba-
taille à l'Ennemi , lorsqu'ils font fûrs de re-
cevoir inceffamment ordre de publier la Paix
qui eft déja arrêtée & conclue , & font périr
des milliers d'hommes. D'autres comman-
dent leurs Troupes à la folde d'un ou plu-
fieurs Princes Alliez , dans le tems qu'ils
font d'intelligence avec les Ennemis de ceux
avec lefquels ils paroiffent unis par un Traité
d'Alliance & de Conféderation. Les uns ap-
pellent cela Politique , & d'autres Trahifon
& perfidie.
Pour ce qui regarde le pillage fait par les
Al-
DU ROYAUME D'ALGER . 333
Algeriens fur les Bâtimens de leurs Amis , tels
que je les ai expliquez , il eft clair comme
le jour que ce pillage n'eft rien en comparai-
fon de celui que les Corfaires Chrêtiens ont
fait fur leurs Amis , fur tout pendant la der-
niére guerre. Ils ont arrêté un grand nom-
ble de Bâtimens Amis , fous pretexte, qu'ils
étoient chargez pour compte des Ennemis ou
de Marchandifes du crû ou fabrique de leur
Païs ; & après les avoir fubtilement pillez &
les avoir conduits dans un Port , les Capitai-
nes pris qui en ont obtenu la main levée ,'
n'ont pas laiffé que d'être enormement lezez
par la perte du tems , des occafions par le
déperiffement des Marchandifes & les frais,
qu'ils ont été contraints de faire pour obte
nir juftice. Ces Corfaires ont pris des Na-
vires pendant les fufpenfions d'armes , qui
n'ont jamais été reftituez . Les Armateurs
Suedois ont pris les Navires Amis & Enne-
mis indifféremment , & les Corfaires de Ze-
lande ont auffi arrêté , confifqué & vendu
des Bâtimens Hollandois leurs Conféderez ,
qui venoient avec un chargement de France ,
& qui naviguoient avec un Paffeport Fran-
çois , & les expeditions de leurs Amirautez .
Quelques-uns nomment cela Guerre, & d'au-
tres Brigandage.
Les Algeriens fe plaignent avec raiſon , que
lorsqu'ils le rencontrent avec des Corfaires
Chrêtiens plus forts qu'eux , ces Corfaires
quoi qu'Amis leur donnent la bordée d'artil-
lerie , & leur font du dommage pour les
obliger à quitter leurs Croifiéres. Mais cela
n'eft que bagatelle , parce que ce n'eſt qu'à
des
HISTOIRE
334
des Turcs qu'on fait du tort. On veut mê
me que l'action foit méritoire , parce qu'en
chaffant les Algeriens des Croifiéres , cela
peut garantir des Chrêtiens de tomber dans
l'efclavage ; & les Traitez de Paix & la bon-
ne foi ne doivent point prévaloir fur de fi
bons motifs.
Examinons à préfent , s'il n'y a pas quel-
que chofe de bon dans le Gouvernement
d'Alger , tant par raport aux Statuts & aux
Loix, que par raport aux ufages & à la con-
duite des Algeriens.
I. Les Statuts fondamentaux de la Regen-
ce des Turcs rendent tous les Turcs enro-
lez dans la Milice , égaux entr'eux , depuis
le Dey inclufivement jufqu'au dernier venu ,
tant par raport à la Nobleffe qu'au droit de
paffer par les Emplois Militaires & les Char-
ges du Gouvernement fans diftinction. C'eſt
pour cela que le Dey & tous les Officiers du
Divan & de l'Etat font compris dans le Li-
vre de la Paye comme foldats , & reçoivent
publiquement leur paye en cette qualité , le
jour qu'elle fe fait , fans autre marque de
diftinction que d'être appellez les premiers
par l'Aga de la Milice qui fait l'appel .
II. Les Turcs ne font avancez à la paye
& aux Charges Militaires ( la nomination de
celles du Gouvernement apartenant au Dey)
que par ancieneté , lorsqu'ils font leur de-
voir , fans aucune partialité ni faveur : & fi
le Dey faifoit quelque Paffedroit, ce qui n'ar-
rive jamais , il lui en coûteroit la vie. Auffi
lorsque les foldats font quelque lâcheté ,
quelque baffeffe , ou manquent à leurs obli-
gations ,
DU ROYAUME D'ALGER. 33
gations , ils ont leur paye diminuée de Claffe,
à quoi eft attachée une grande infamie , &
ils font par conféquent reculez pour leur an-
cienneté & leur avancement .
III. Par ces Statuts les Deys doivent s'at
tacher uniquement à regir les affaires de l'Etat ;
ils doivent s'en rendre efclaves. Un Dey doit
refter tous les jours de l'année fans aucune
vacance, fur fon fiége ordinaire , depuis une
certaine heure reglée jufques à un autre auffi
reglée pour écouter les plaintes , les raports,
recevoir les Lettres ou les avis de tous fes
Sujets & des Etrangers libres ou efclaves
de quelque qualité & condition qu'ils foient,
afin que la juftice foit promptement rendue.
& les ordres néceffaires donnez fans délai.
Pour cet effet tous les Officiers de l'Etat
doivent fe tenir toûjours auprez du Dey, ou
s'affembler dans des endroits conftruits ex-
près , afin qu'on les trouve d'abord , lors-
qu'on a befoin de leurs avis , ou de leur faire
executer des ordres.
IV. Lorsqu'un Dey eft proclamé , le Ca-
dy en préfence du Divan où affiftent le Mufti
& les gens de Loi , lui lit tout haut fes obli-
tions , en faifant une courte recapitulation
des Loix de l'Alcoran qui font , de confer-
ver le Royaume , de rendre bonne & promp-
te juftice , de proteger l'innocent , d'extermi-
ner les méchans , de punir l'adultere , de ne
point laiffer fortir les grains & les denrées
de maniére que le Peuple en puiffe ſouffrir ,
de taxer ces mêmes grains & denrées felon
l'abondance ou la difette ; & d'empêcher l'u-
fure fur les pauvres , laquelle eft abominable
devant
OIRE
HIST
336
devant Dieu. Il eft averti , que s'il contre-
vient lui-même à ces Articles , il fera puni
lui-même de la même maniére qu'il doit pu-
nir les autres .
V. Les forces de l'Etat ne doivent point
être diminuées , mais bien augmentées ; de-
forte qu'un Vaiffeau Corfaire pris ou perdu
doit être remplacé dans un certain tems qui
eft prefcrit aux Armateurs , lefquels font
obligez d'en acheter ou d'en faire conſtruire
un autre de la même grandeur & force. Ils
peuvent en aquerir un plus grand & plus
fort , mais jamais moindre que celui qui eſt
pris ou perâu.
VI. Les Turcs qui tombent entre les
mains de leurs ennemis Chrêtiens , ne font
point rachetez par le Gouvernement ; mais
ils font au contraire cenfez morts à la Ré-
publique , & leurs biens lui font acquis , s'ils
n'ont ni enfans ni freres. Le premier cas a
été établi à l'imitation de l'Ordre de Malte ,
pour fe voir contrains à vendre cherement
leur liberté , & ils ont voulu rencherir par-
deffus pour être excitez davantage à une vi-
goureufe défenſe.
VII. Enfin , on doit recevoir à Alger &
dans tous les Ports du Royaume tous les E-
trangers qui y viendront avec leurs Vaiffeaux,
Effets & Marchandifes , en payant les droits
reglez par les Traitez , ou les mêmes droits
que les Sujets de l'Etat , lorsque ce feront
des Etrangers avec lefquels on n'aura point
de Traité, ou qui ne fe mettront point fous
la Protection d'un Conful , ce qui leur
eft libre. Ceux - mêmes avec lefquels on
cft
DU ROYAUME D'ALGER. 337
eft actuellement en guerre , peuvent y aller ,
s'y établir , commercer , ou y conduire leurs
Vaiffeaux qui y font libres comme amis , &
font reçûs comme tels , dès qu'ils font fous
le canon des Fortereffes , en payant feule-
ment double droit d'ancrage. Voilà le pré-
cis des Statuts. Venons aux Loix.
Les Loix Civiles ou Criminelles font tou-
tes puifées dans l'Alcoran , fans que le Dey,
le Cady , ni les Gens de Loi les puiffent al-
térer , ni interprêter en aucune maniére. La
Juftice fe rend auffi promptement qu'il fe
fans frais & fans ap-
puiffe , fans écritures , fans
pel , comme il a été dit au Chapitre de la
Juftice. Il n'y a point d'Avocats , de Pro-
cureurs , Solliciteurs , Greffiers , ni autres
gens à mains crochues , dont l'étude eft de
faire du blanc le noir , & du noir le blanc ,
& de ruiner par leurs détours & leurs chica-
nes embrouillées , le bon droit de la veuve
& de l'orphelin. Ón penfera peut-être , qu'un
jugement précipité peut être facilement fujet
à erreur ; mais outre qu'une affaire eft plus
claire dans fon principe , & ne devient obfcu-
re , que par le tems & les délais qui donnent
lieu à la rendre embrouillée par de tas de
papiers & de procedures de toute efpéce , on
doit faire attention , comme il a été déja ex-
pliqué , que celui qui accufe ou demande à
faux , eft puni , s'il eft découvert de 500.
coups de bâton , & d'une amende confidéra-
ble felon fon bien ; de même que celui qui
nie devant le Dey, un fait dont il eft après
convaincu , ou une fomme dont il eſt debi-
teur. C'eſt par ce moyen que perfonne n'a
P la
IRE
338 HISTO
la hardieffe de mentir devant fon Souverain
& fon Juge , au lieu que parmi les Chrê-
tiens , les Requêtes préfentées à leurs Juges ,
& même à leurs Souverains , font fort fou-
vent remplies d'impoftures qu'on laiffe im-
punies , & que les parties foibles ne peuvent
pas détruire.
Les Voleurs & les Affaffins pris en flagrant
delit font conduits fur le champ devant le
Dey , condamnez à être mutilez ou envoyez
au fupplice fans cérémonie , fuivant les cir-
conftances du crime ; s'ils s'échapent , ils ne
trouvent aucun azile. On les publie, & ceux
qui les favorifent ou ne les livrent pas , fa-
chant où ils font , font châtiez févérement
& même punis de mort , fi le crime des mal-
faiteurs mérite cette peine.
Les Banqueroutiers frauduleux font punis
de mort fans aucun efpoir de grace, s'ils font
attrapez , & les debiteurs infortunez , après
qu'on leur a accordé un terme , font mis en
prifon à la requifition des Créanciers , &
n'en fortent qu'à leur volonté. Mais le Dey
exhorte beaucoup les Créanciers à la charité,
& leur cite ordinairement un paffage de l'Al-
coran , qui contient en fubftance , que lors-
qu'un débiteur eft pauvre & hors d'état de
payer , il faut lui remettre fa dette , & lui
donner quelque chofe en aumône.
Ceux qui font convaincus de vendre à faux
poids & à fauffes mefures, ou qui outrepaf-
fent le prix des denrées fixé par le Dey , font
châtiez févérement la premiére fois , & punis
du dernier fupplice en cas de recidive . Auffi
voit-on rarement des Voleurs & de malfai-
teurs
DU ROYAUME D'ALGER . 339
teurs , tels que ceux dont je viens de parler
dans les Villes du Royaume d'Alger, & prin-
cipalement dans la Capitale.
Lorsqu'un Chrêtien a volé , bleffé ou tué
quelqu'un , fi le cas eft arrivé à l'égard d'un
autre Chrêtien , le Dey ne s'en mêle point.
Il eft jugé par le Conful de la Nation des
parties , ou par celui fous la Protection du-
quel ils font , comme il a été dit au Chapf-
tre des Réfidents Etrangers , à moins que ce
foit un efclave qui ait commis le crime. Mais
fi c'eft à l'égard d'un Mahometan ou d'un
efclave , le Dey devient le Juge légitime , &
le Conful eft apellé pour plaider la caufe de
l'accufé , auquel on fait ordinairement plus
de grace qu'aux Maures , en accommodant
avec le Conful ; à moins que l'accufé ait tué
fur tout un Effendi Turc , auquel cas il faut
qu'il fubiffe la mort. Ces Loix ne paroiffent
pas trop s'éloigner du droit Naturel & du
droit des Géns.
Je finirai ce Chapitre par un précis de la
conduite des Algeriens dans les affaires qu'on
nomme Politiques , & de quelques-uns , de
leurs ufages.
Les plus grandes affaires de l'Etat s'y de-
cident ordinairement fur le champ , & il ne
faut qu'un Divan affemblé une fois , ou deux
lorsqu'il manque quelque Confeiller experi-
menté, ou d'un caractére à faire defirer fon
avis. Le Dey propofe l'affaire dont il s'agit ,
& tous les Officiers du Confeil donnent leurs
avis. Ceux des vieux Officiers font les plus
eftimez , ils citent les anciens cas qui ont du
raport au fujet qu'on traite , & ce qui en ar-
P 2 riva
HISTOIRE
340
riva dans le tems ; & après avoir examiné
tous les avis, le Dey décide fuivant l'opinion
la plus convenable au bien préfent du Gou-
vernement. Ce n'eft que dans les occafions,
où toute la Milice affemblée le jour de la
paye , demande quelque chofe , fous pretexte
du bien de l'Etat & de leur avantage particu-
lier , que le Dey eft obligé de s'abandonner
à la multitude des voix , après avoir fait fes
objections , ce qui arrive fouvent lors des Dé-
clarations de Guerre.
Lorsqu'un Envoyé ou Conful étranger fait
des plaintes ou demande juſtice & réparation
d'un dommage fait par les Algeriens aux gens
de fa Nation , le Secretaire d'Etat qui tient
le Regître des Traitez avec les étrangers,
produit l'article qui a raport à la plainte.
Après l'avoir vérifié avec celui dont l'En-
voyé ou Conful a la Copie en main , on
décide à la Lettre , fans glofe ni interpreta-
tion , quand même ce dont il s'agit en defi-
gneroit une favorable à l'égard d'une des
deux parties. Mais s'il s'agit d'une reftitution
confiderable dûe par les Corfaires Turcs ,
c'eft là la pierre d'achopement. Le Dey n'en
eft point le maître. Il fe contente de dire ,
que les effets pris ayant été partagez & diffi-
pez , il ne lui eft pas poffible de les faire ren-
dre par des gens qui n'ont rien ; que le Tréfor
de l'Etat ne peut pas y pourvoir , & il tache
de s'accommoder à l'amiable , & de mainte-
nir la Paix avec la partie lezée. Mais auffi il
ne neglige point les occafions de faire périr
ceux , qui ont attiré au Gouvernement ces
fortes d'affaires.
Les
DU ROYAUME D'ALGER. 340
Les Algeriens vivent , tant grands que
pétits, dans une grande fimplicité , avec beau-
coup de frugalité & d'économie. Le Dey '
en donne l'exemple , & fa plus grande atten-
tion eſt d'entretenir & d'augmenter les For-
tifications & les forces Maritimes. Leurs-
Vaiffeaux font toûjours en mer pour croifer,
ou tranfporter les garnifons des Places Ma
ritimes ou voifines de la Mer , ou prêts à
faire voile. Ils font la courfe pendant toute
l'année fans prefque aucune dépenfe. Les
Capitaines doivent être intéreffez aux Vaif-
feaux qu'ils commandent , & n'ont part aux
Prifes qu'ils font que comme Armateurs. Ils
n'ont point de falaires non plus que les équi-
pages. On n'y embarque ni matelats , ni
branles , ni coffres , ni autres chofes fembla-
bles. 1. Du bifcuit noir & de l'eau font la
partie' la plus effentiele des vivres . Deux our
trois cent Piaftres fuffifent pour mettre un
Vaiffeau de 40. canons en état de croifer
pendant deux mois ; au lieu que les Armc-
mens des Chrêtiens coûtent des fommes
confidérables , à caufe des commoditez oùr
nous fommes accoûtumez , & 3 ne peuvent
être faits fi promptement:
Lorsqu'un Capitaine Corfaire eft convain-
cu , à fon retour , d'avoir manqué une Prife
pour n'avoir pas bien fait fon devoir , il fubit
une baftonade de roo. coups , & eft renvoyé
en courfe. S'il rencontre un Bâtiment ami,
dont le Paffeport foit douteux , il doit l'a
mener à Alger fans lui faire aucun tort ; &
là le Divan décide & relâche fur le champ le
Bâtiment pris , fi le doute du Corfaire n'eft
P 3 pas
342 HISTOIRE
pas fondé. Le cas eft arrivé en 1721. à l'é-
gard du Navire François nommé la Ville de
Cette , Capitaine Louis Pillet , arrêté par les
Algeriens & repris le 7. Octobre par l'Eſca-
dre Hollandoife fous le commandement de
Mr. le Vice-Amiral de Sommelsdyck . Muſta-
pha Rais Chakmaegy , qui vifita ce Navire ,
témoigna douter de la validité de fon Paffe-
port , & allegua au Capitaine que pour ne
rien rifquer & pour fe difculper , il alloit le
conduire à Alger. Il ajoûta que ce Capitai-
ne ayant déclaré aller à Marſeille , on ne le
feroit pas beaucoup dérouter , & qu'il n'at-
tendroit pas long-tems pour être inftruit de
fon fort ; qu'autrement les Turcs qui étoient
auprez de lui (Muſtapha Rais ) pourroient
l'accufer de s'être laiffé corrompre pour laif-
fer aller ce Bâtiment. Effectivement dès que
le Corfaire fut arrivé au Port d'Alger , la vé-
rification du Paffeport fut faite. Le Dey fit
faire une déclaration en fon nom , comme
ie Navire avoit été mal à propos detenu , &
1 fut déclaré libre le même jour avec fa car-
gaifon, fes effets & fon équipage.
Tous les habitans du Royaume d'Alger,
Turcs , Arabes ou Maures , quoi que les
deux derniéres Nations foient fous le joug &
la tirannie des Turcs concourent volon-
tairement & font attentifs à garder leurs cô-
tes de l'invafion des Chrêtiens , qu'ils apel-
lent l'Ennemi commun. Dès qu'il paroît un
Bâtiment à voile ou à rames près de Terre, il
eft obfervé; & s'il s'aproche beaucoup , ceux
qui l'obfervent , crient aux Chrêtiens , & fe
répondent de l'un à l'autre ; de forte qu'en
peu
DU ROYAUME D'ALGER. 343
peu de tems , les habitans des Villes voisines
& des Adouars font avertis qu'il y a à la
côte un Bâtiment fufpect. On voit en un
inſtant des milliers d'hommes armez de Lan-
ces & de bâtons , à pied & à cheval , pour
s'oppofer à la defcente que le Bâtiment in-
connu pourroit faire , fans pourtant qu'ils,
ayent aucun ordre du Gouvernement , qui
très-fouvent ne pourroit être averti à tems.
Au lieu que chez les Chrêtiens , il n'y a que
les Troupes reglées qui marchent lorsqu'on
eft ménacé de quelque invafion , quand elles
ont reçû l'ordre , avec le bagage & l'attirail
ordinaire , & le coup, eft fouvent fait avant
l'arrivée du fecours . ·
Lorsque le Dey a befoin d'argent pour
payer la Milice , ou pour d'autres preffants
befoins de l'Etat , il fe fait donner la fomme
néceffaire par les riches Maures ou Juifs ,
connus pour avoir fait des profits confidéra-
bles , & avoir amaffé des richeffes par le
commerce des efclaves & des marchandifes
des Prifes. S'ils le font de bonne grace , le
Dey les eftime & les a en recommandation
dans les occafions , où il peut leur faire plai-
fir , & leur procurer quelque avantage ; s'ils
refufent , ils font battus , & payent l'amende.
Les riches Maures & Juifs trouvent bien ti-
rannique de ne pouvoir pas être maîtres de
leur bien gagné légitimement. Les Puiffan-
ces alleguent pour juftifier leur conduite , que
le plus grand nombre des Sujets eft fort pau-
vre ; qu'ils payent tous , fans exception , les
Taxes & les Tailles ordinaires , proportione-
lement à leurs biens ou à leur induftrie ;
P 4 qu'il
344 HISTOIRE
1
qu'il eft de la Juftice de ne pas les charge?
extraordinairement & au-delà de leur pou
voir , mais de faire contribuer aux preſſants
befoins de l'Etat , un petit nombre de gens
qui embraffent toutes les bonnes affaires du
Païs , & amaffent des Tréfors qui leur font
fuperflus. La meilleure raiſon eſt , que fi
· la paye manque , ou fi le Païs fe trouve ex-
pofé à caufe du mauvais état des Fortifica-
tions , le Dey eft étranglé , fans que la Mi-
lice s'embaraſſe , s'il eſt entré dans le Tréſor
des fonds fuffifans pour y pourvoir. Cette
Milice étant convenue lors de l'établiffe-
ment du Deylick , que celui qui en auroit
l'autorité, feroit obligé d'entretenir le Royau-
me avec les Revenus qu'il en percevroit, c'eſt
à lui feul à y prendre garde.
Perfonne ne peut fortir d'Alger , foit ha
bitant , foit étranger , fans avoir payé ſes det
tes , ou avoir donné une caution dont les
Créanciers témoignent au Dey être contents ;
nonobftant les Teskerets ou Paffeports de
fortie accordez de bonne foi , qui ne fervent
de rien aux Débiteurs , lorsque les Créan-
ciers ont porté plainte. Il feroit bon qu'on
en fit de même par tout. Il ne fe trouveroit
pas tant de Chevaliers d'induftrie & de fri-
pons , qui reglent leur conduite , fur leur
évafion ou fur l'efpérance des faufs-con-
duits.
Quoique les Puiffances & les gens de bien
ayent à Alger beaucoup de vénération pour
les Morabouts 2 ceux-ci n'ont aucune Jurif-
diction Ecclefiaftique , & font fujets aux mê-
mes Loix & aux mêmes peines que les Laï-
ques
DU ROYAUME D'ÄLGER . 345
quès. Ils ne doivent fe mêler directement
ni indirectement des affaires du Gouverne-
ment. 3 Le Mufty & les Docteurs de la Loi
qui ont une reputation bien établie par leur
conduite , font apellez quelquefois au Divan
général , lorsqu'il s'y traite quelque affaire de
très-grande importance, mais ils n'y ont au-
cune voix. Ils ne donnent leurs avis , que
lors qu'on le leur demande ; & le Dey fait
cette demarche feulement par déference , &
pour faire voir qu'il ne fait rien qui foit op-
pofé aux Préceptes de l'Alcoran . Les Turcs
d'Alger font fort attentifs à exclure entiére-
ment ces gens-là de toute forte d'affaires ;
parce qu'autrefois des Morabouts fe font
rendus maîtres du Royaume , & l'ont rendu
héréditaire dans leurs familles. D'ailleurs n'y
ayant dans l'Etat Ecclefiaftique que des Mau-
res & des defcendans des Arabes , ils font
toûjours ſuſpects au Gouvernement .
Lorsqu'un criminel eft condamné à mort ,
il marche feul au lieu du fuplice , accompa
gné feulernent d'un Chaoux , fans être atta-
ché , fans gardes & fans le moindre tumulte
ni fuite. Perfonne n'affifte à l'execution que
des enfans, ou ceux que le hazard y fait trou-
ver. Ces Peuples trouvent bien étrange, que
parmi d'autres Nations on faffe mourir des
pauvres miferables avec grand apareil & cé-
rémonie , & que la foule foit auffi grande ,
pour voir détruire un homme , que s'il s'agit-
foit d'un fpectacle bien réjouiffant ; & même
qu'on y loue des places autour du lieu de
l'execution pour repaître les yeux à fon aile
du fang d'une perfonne, que la Prédeftination
P5 &
346 HISTOIRE
& fa mauvaiſe deſtinée ont conduit fur un
échaffaut.
Il n'y a rien de fi particulier & de fi admi-
rable , que la maniére dont la Ville d'Alger
eft gardée pendant la nuit, fans qu'il en coûte
rien à l'Etat , & même par des Maures , qui
payent un Tribut annuel au Dey , pour y être
foufferts à travailler. Ce font des habitans
de la Province de Pifcara ou Bifcara , dont il
a été parlé. Ils font diftribuez dans chaque
quartier pour dormir dans les rues , à la por-
te des boutiques & des magazins , & faire la
garde alternativement. Ils répondent des vols
qui fe commettent , ils payent folidairement
le dommage qui en revient ; & ceux qui ont
été poftez en fentinelle à l'endroit où le vol
a été commis , font punis de mort. Auffi
eft-ce une chofe bien rare , que des maiſons,
des boutiques , ou des magazins foient volez
pendant la nuit.
On doit avouer que les Algeriens font
loüables de ce qu'ils n'attribuent aucune hon-
te aux défauts du corps , foit naturels , foit
arrivez par accident , & ne s'offencent point
quand on les apelle , ou qu'on les défigne
par ces fortes de défauts.
Un borgne , un boffu , un boiteux , un
manchot & autres veulent bien qu'on les
nomme tels , & fe défignent eux-mêmes par
leurs défauts corporels, pour qu'on les diftin-
gue de leurs parens ou autres qui ont le
même nom qu'eux.
Les maris , que nous appellons maris à la
monde , ne font point refponfables , ni flêtris
de la mauvaiſe foi de leurs femmes qu'ils ré-
pudient feulement. L'a
DU ROYAUME D'ALGER. 347
1 L'adultere eft bien puni de mort " mais
comme il faut furprendre les coupables en
flagrant de lit , ou qu'il y ait des preuves
claires comme le jour , ou fe contente de
repudier les femmes fufpectes d'infidélité.
On doit auffi approuver que les Jeux de
hazard foient entiérement défendus & hors
d'ufage. On n'y joue qu'aux échets , aux
Dames & à d'autres Jeux très-fimples . En-
core ne joue-t-on point pour de l'argent ,
mais feulement pour des bagatelles , comme
des prifes de Caffé , Sorbet & autres chofes
femblables .
Le Lecteur qui aura l'efprit libre & degagé
des préjugez , que bien de perfonnes de cha-
que Nation & Religion ont en leur faveur
au préjudice des autres, conviendra fans peine
que le coeur de l'homme eft le même par
tout du plus au moins , fuivant les lieux ,
l'éducation , la fcience ou l'ignorance & la
fuperftition des Peuples. Il fera fans doute
étonné qu'un Gouvernement tel que celui
d'Alger , fi rempli de devoirs épineux & de
peines pour les Chefs & pour les Sujets , qui
fuportent une tirannie inévitable , puiffe fub-
fifter fi long-tems , ayant la guerre avec tant
de Puiffances Chrêtiennes en état de mettre
des forces en mer , pour combattre les leurs ,
qui en comparaifon des autres , font fi pcu
de chofe. On ne ceffe de dire , que les Al-
geriens font de la canaille , des gueux &
des miférables , qu'il faudroit exterminer. Ils
ne laiffent pourtant pas de fe faire craindre ,
& de donner , pour ainfi dire , la Loi à plu-
fieurs de leurs Ennemis , qui fouffrent avec
P 6 patience
348 HISTOIRE & C.
patience leurs hoftilitez ; & qui lorsqu'ils
font en guerre avec des Nations Chretien
nes comme eux , s'épuifent pour mettre fur
pied des millions d'hommes & des forces re-
doutables.
Il n'y a eu jufqu'à préfent que la France,
qui ait dompté cette fiére Milice , véritable-
ment guerriere, & qui l'ait contrainte de lui
demander la Paix avec de grandes marques
de repentir , & toute la foumiffion_dont_on
puiffe être capable.
FIN
TA
TABLE
DE S
MATIERE S
Contenues dans ce Volume:
A...
ABdalanafiz , Roi de Bugie , fait la guerre
au Roi de Tremeçen , 8. rend les Al-
geriens fes Tributaires ibid.
Abderames , reguent en Barbarie , & font des
Conquêtes en Espagne, 6
Abdi-Aga , eft élû Dey d'Alger , fon caracte-
re, 225
Abdulac, Gouverneur de Fez , chaffe les AI-
mohades , 7
Aben-Texfin , fubjugue les Arabes , 6. prend
le Titre d'Empereur , ibid.
Abuchen-men , Prince Arabe , va demander
du fecours en Eſpagne contre Barberouffe,
35 eft mis en poffeffion du Royaume de
Tremeçen par les Espagnols , 36
Aburnus ou Barnus , Cape des Maures, com-
ment ils la confervent, 57
Abazijen , Roi de Tremeçen , eft défait par
Barberouffe , & maffacré par fes Sujets, 34
Adouar, Village ambulant des Maures, com-
ment il eft gouverné , 54
Africains , chaffent les Arabes & s'emparent
de la Barbarie , 6: leur Religion , des pro-
grès du Chriftianifme parmi eux , qui fut
P 7 en-
TABLE
enfuite détruit par les Turcs , 87
Afrique, fubjuguée par divers Peuples , 3. &
fuiv. partagée en plufieurs Etats par les
Cherifs d'Hefcein ,
7
Aga de la Milice , préfide à l'élection du
Dey , 212. en quoi confifte cette Char-
ge , 226.
Agas des Spahis , ou Capitaines de Cavale-
rie, 229
Albuferiz , Roi de Tenes, s'empare de Bugie,
& foumet le Roi de Tremeçen , 8. par-
tage fes Etats à fes enfans , ibid.
Alger , Royaume de Barbarie , fon Hiſtoire ,
pag. 1. fes Revolutions , 3. fa fituation
& fa grandeur , ibid. eft partagé par les A-
rabes en quatre Souverainetez , 7. Barbe-
rouffe s'en empare & comment , 13. eft
foumis au Grand Seigneur, & comment, 37.
eft gouverné par un Dey , & pourquoi , 50.
divers Peuples qui habitent dans ce Royau-
me, 53. de la Religion & des changemens
qui y font arrivez , 88. partagé en trois
Gouvernemens par les Turcs , 126. eſt
féparé du Royaume de Fez par le Mont At-
las, 152. fes Intérêts avec les autres Puif-
fances d'Afrique , ou d'Europe , 300
Alger , Capitale du Royaume de ce nom.
foumife par les Efpagnols , 9. Barberouffe
s'en rend le maître , & s'y fait procla-
mer Roi , 13. défolation de cette Ville.
fous ce Tiran , 14. Conftruction de fon
Môle par Cheredin , qui en augmente les
Fortifications , 41. affiégé par Charles V.
& comment cette Ville fut délivrée , 44.
& fuiv. tout le Gouvernement y refi-
de,
DES MATIERE S.
de , 127. Hiftoire de cette Ville , fa fitua-
tion & fa difpofition , 154. faleté & in-
commodité de fes rues , 155. de fes Edi-
fices , 157. de fes Fontaines , 158. de fes
Portes , ibid. de fes Forts , 160. de fon
Port , & comment on l'a formé , 162. des
Mofquées , des Bagnes, & des Maifons par-
ticuliéres , 164. du nombre de fes habi-
tans , 166. des Bains chauds qu'ony prend ,
167. des dehors & de la campagne d'Al-
ger , 199. de fa Milice , 204. comment
on y rend la Juſtice , 245. comment elle
eft gardée pendant la nuit, 249. Monnoyes
qui ont cours dans cette Ville , 250. de fa
Marine , 260. de fon Commerce , 292 .
droits que les Vaiffeaux y payent , 292
Algeriens , tributaires du Roi de Tremeçen ,
fe foumettent au Roi de Bugie , 8. Appel-
lent Selim Eutemi , Prince Arabe, pour les
defendre contre les Efpagnols , & font
obligez de fubir le joug des derniers , 9 .
font venir le Pirate Barberouffe pour s'en
délivrer , ibid. font fubjuguez par les fol-
dats Turcs de ce Pirate , qu'ils font forcez
de reconnoître pour leur Roi , 13. confpi-
rent contre Barberouffe , qui en fait mou-
rir les principaux , 29. font foumis à la
Porte Ottomane & comment 237. , 37. leurs
Corfaires font des courfes en Efípagne, 42 .
leur principal Commerce eft celui des efcla-
ves , 86. de leur Religion & de fes chan-
gemens , 88. leurs Moeurs & leurs Coû-
tumes , 101. font aller leurs efclaves Chrê-
tiens à l'Eglife & veulent qu'ils fe confef-
fent fouvent , 106. de quelle maniére ils
fe
TABLE
fe marient fans avoir vû leurs épouſes, 114.
lear maniére de vivre , ibid. " ne peuvent
1
jouer de l'argent , 115. fe moquent du
Carnaval des Chrétiens , ibid. fe couvrent
le vifage & pourquoi, 116. font fort ava-
res , ibid. cachent leur argent & pourquoi,
117. en quoi confiftent leurs meubles, 118.
comment ils apprennent à lire & à écrire
aux enfans , 119 comment ils les- chatient,
& condamnent. l'ufage du fouet, 120, avan-
ture arrivée à ce fujet chez le Conful An-
glois , ibid. taxent le prix des denrées, 121 .
ne prennoient autrefois aucune précaution
contre la Peſte , 125. oublient leur dogme :
de la Prédeſtination . en 1720. ibid. con-
damnent l'ufage d'employer les Medecins, 7
bid. donnent du fecours aux Vaiffeaux
amis qui font naufrage , 142. font la con--
quête de Bugie fur les Efpagnols , 144. fe
rendent auffi Maîtres d'Horan , qu'ils con-
fervent avec foin , 149. " méprisent les au-
tres Nations , & fe regardent comme les
Maîtres de tous les Chrêtiens , 209. no-
fent prononcer le nom de Dieu en vain ,
ne jouent de l'argent à aucun Jeu,& n'ont
point honte de leurs défauts naturels, ibid.
ne veulent ni Avocats ni Procureurs , 223.
cachent leur or & leur argent & pourquoi ,
236. Leur Marine & leurs Armemens,260..
leurs Croifieres , 266. leurs Intérêts avec
. les autres Peuples d'Afrique, & les Chré-
tiens , 300. leurs Victoires fur le Roi de
Maroc & fur les Tuniciens , 301. doivent
faire la guerre aux Chrêtiens & pourquoi ,
304. les Anglois achetent la Paix d'eux, 307.
mé-
DES MATIERE S.
méprifent la Politeffe & la Politique des
Chrêtiens , 309. foumiffions qu'ils font
au Roi de France , 321. font attentifs à
garder les côtes , 342
Almohades ou Mohavedins , regnent en A-
frique, & en font dépouillez par les Beni-
merins , 7
Almoravides , ou Morabites , leur origine , 6.
regnent en Barbarie, & en font chaffez, ibid.
Amiral d'Alger , de fa charge , 242
Amour Socratique , les Algeriens y font fort
portez , 120. avanture fur ce fujet , ibid.
Anes fauvages de Barbarie , les Árabes en
mangent la chair , 73
Arabes Mahometans, ravagent l'Afrique & en
chaffent les Grecs , 6. en font chaffez ou
fubjuguez par les Africains , ibid. follici-
tent Hamidalabdes Roi de Tenes contre
Barberouffe, 32. font défaits par les Turcs,
33. & 34. vivent dans les montagnes &
dans les déferts , & méprifent ceux qui ha-
bitent dans les Villes , 68. font contraints
de payer Tribut aux Turcs d'Alger , 69.
habitent le Mont Atlas , leur Commerce
avec Tunis & Fez , 70. leur maniére de
vivre , aiment la Poëfie , leurs habillemens,
ibid. menent leurs familles à la guerre, has
billemens de leurs femmes , 71. fe piquent
de bien parler l'Arabe & de fuivre la Re-
ligion de Mahomet , 72. leur fobrieté &
leurs occupations , ibid. font curieux en
chevaux , & en ont d'excellens , 73. Bêtes
féroces qu'on trouve dans leurs forêts, ibid..
font jaloux de leur liberté & de leurs pri-
viléges , 130. Arabes Cabeylezen habitent.
fur
TABLE
für le Mont Aurax, & font tous les étran--
gers efclaves , 134. battent les François
& les chaffent de Gigery , 135. s'empa-
rent des Bâtimens qui font naufrage , ibid.
exemples fur ce fujet , 136. Arabes Ma-
garavas defcendus des Bereberes , où ils
habitent , 152. les Arabes font exclus de
la Milice & pourquoi , 205
Allan-Aga eft fait Pacha d'Alger à la place de
Cheredin , 42. foutient le fiége contre
l'Empereur Charles V. & taille en piéces
fes Troupes , 45. &fuiv. s'attire l'inimi-
tié des Algeriens & eft renvoyé à Conftan-
tinople , 148
Affan Dey, le Bombardement fait par les
François lui coûte la vie , 307
Atlas (Mont) fépare les Royaumes d'Alger
& de Fez , 152 .
Augufte l'Empereur) recompenfè la vertu du
jeune Juba , & lui rend fes Etats , 5
Avocats , font inconnus à Alger , 223.
Aurax (Mont ) dans le territoire de Gigery ,-
Peuples qui l'habitent , 134
B..
Aba-Hali , Dey d'Alger , fecoue le joug
Baba-
de la Porte , & fe défait du Pacha , 52.
refufe de prendre des remedes pour con-
ferver fa vie , 125
Babalouët , nom d'une Porte d'Alger , 160
Babaxedit , nom d'une Porte d'Alger , 160
Babazon , une des Portes d'Alger , où l'on
execute les malfaiteurs , 160
Babbazira,nom d'une des Portes d'Alger, 159
Ba
DES MATIERE S.
Bachaoux, ou Chaoux-Bachi, fon Emploi, 239
Bachi-Boluk-Bachi. Voyez Chaya.
Bachi-Gardien-Bachi , de fa Charge , 239
Bagnes du Deylik , Bâtimens où l'on tient
les efclaves du Roi , 239
Bains , comment on les prend à Alger , 167.
avanture arrivée à l'Auteur qui voulut les
prendre , 168. desordres qui s'y commet-
tent , 171
Banqueroutiers , font punis de mort à Alger
75. 108
Ba rb ar ie , ét ym ol og ie t
de ce mo , 2 , 3. fub-
juguée par diverfes Nations , 6. habitée
par les Sabéens , 65
e
Barberouff (Aruch) eft appellé par les Alge-
riens & entre dans leur Ville avec fes trou-
t
pes , 9. attaque inutilemen le Fort des
Efpagnols , 11. veut fe rendre maître d'Al-
ger , & traite avec hauteur les habitans,ibid.
devient amoureux de la Princeffe Zaphira ,
II. tuë lui-même le Prince Selim Eute-
mi , & fe fait proclamer Roi d'Alger , 12.
& 13. fait d'inutiles efforts pour gagner le
cœur de Zaphira & lui écrit plufieurs Let-
tres , 15. & fuiv . fait mourir fon premier
Miniftre & un grand nombre d'autres per-
fonnes pour fe difculper du meurtre du
Prince Selim , 22. & 23. veut deshonno-
rer Zaphira qui lui donne un coup de poi-
on
gnard , 28. découvre une confpirati des
Al ge ri en s & e pun ni t s
le pr in ci pa ux , 30.
voit périr une puiffante Flotte que l'Epa-
gne envoye contre lui , 31. marche avec
peu de troupes contre le Roi de Tenes , le
défait & fe rend maître de fon Royaume , 33 .
fait
TA BALE
fait enfuite la conquête du Royaume de
Tremeçen , 34. marche contre les Efpa-
gnols , eft défait & maffacré avec fes trou-
pes , 35. & 36
Bastion de France , Comptoir de cette Com-
pagnie au Collo , & fon commerce , 129.
quand il a été bâti par les François, 133.
fa Maifon à Alger , 289
Batha , débris de cette ancienne Ville , 150
Beaufort (le Duc de) fon expedition en Afri-
que, 134
Belifaire , Lieutenant de Juftinien , chaffe les
Vandales de la Mauritanie , 6
Bemi (Ifaac) frere de Barberouffe , comman-
de dans Tenes pendant l'expedition de ce
Prince contre le Roi de Tremeçen 34
Benebouquer , eſt établi Bey de Tunis par les
Algeriens , 303
Beni , Docteur Arabe , fondateur des Mora-
bouts Cabaliftes , 92
Benimerins, détrônent les Almohades , & font
enfuite fubjuguez par les Benioates , 7
Benioates, fubjuguent les Benimetins , 7. font
vaincus par les Cherifs d'Hefcein , ibid.
Bereberes , leur origine & leur Hiftoire , 65.
divifez en plufieurs Nations ou Tribus , ibid.
habitent le Païs du Couco , leur pauvre-
té 146 ›
Bêtes féroces & fauvages qu'on trouve en
Barbarie , 73
Bethmagi. Voyez Pitremelgi.
Bey du Levant , ou Gouverneur , fa réfiden-
• ce, 128. celui du Ponent réfide à Horan,
150 celui du Midi campe avec ſes trou-
pes , 153 :
Beys,
DES MATIERE S.
Beys , Gouverneurs & Generaux d'Armée
dans les Provinces , de leurs Employs , 231 .
amalient de grands biens & craignent d'al-
ler à Alger , 232. s'entayent quelquefois
avec leur argent , 233. de leur autorité fur
leurs Armées ,
257
Biledulgerid , les Algeriens pénétrent dans ce
vafte Païs , & y font des efclaves , 258
Bifcara, ou Pifcara , Province dans la Nu-
midie , 145
Bifcaras , ou Pifcaras , Nation d'Arabes, font
les plus vils ouvrages à Alger , 145. com-
-ment ils gardent la Ville d'Alger pendant
la nuit ,
249
Boluk-Bachi , Capitaine de Compagnie, 229
Bonne , Ville du Royaume d'Alger & fon
état , 130. fi elle eft la même que l'an-
cienne Hippone 2
131
Bourk ( la Comteffe du ) prife par les Alge
riens , perit fur la côte de Gigery , & fa
fille eft efclave , 139
Bourk ( Mademoiſelle du ) fa captivité & la
délivrance ,
139
Brahem-Hali , dernier Empereur des Almo-
ravides , eft chaffé par Mohavedin & fa
mort
6. 7
Bugie, Province du Re. d'Alger , occupé par
les Arabes , 7. fes montagnes & les Peu-
ples qui y habitent , 144
Bugie , Capitale du Royaume de ce nom ,
fubjuguée par le Roi de Tenes , fon
Hiftoire & fon état préſent , 143
(C.
TABLE. ·
C.
Aban , premiére Priere des Turcs , 222
CA
Cabaliftes, Secte de Morabouts, en quoi
elle confifte , 91
Cabaylezen , ou Cabayles , Arabes du Terri-
toire de Gigery , s'emparent de tous les
Bâtimens qui font naufrage 135. exemples
fur ce fujet , 136. & Juiv.
Cady , ou Juge de la Loi , avertit le Dey élû
de fes obligations , 213. eft envoyé de
Constantinople , & fon Emploi , 234
Caligula (l'Empereur) fait mourir le Roi Pto-
lomée , & s'empare de fes Etats , 5
Calle ( la ) Comptoir de la Compagnie du
Baftion de France , 132
Camps ou Armées des Algeriens & tout ce
qui les concerne , 256. &fuiv.
Caramunzenzaras , ou Figuiers de Barba-
rie , 202
Caraporta , droit des Gardiens du Port fur
les Prifes , 272
Cazenadar , ou Hazenadar, Tréforier de l'E-
tat , de fou Emploi, 235
Cazernes , ou Cacheries , des foldats Turcs
Alger, -166
Chaban Dey, fes victoires fur le Roi de Ma-
roc & les Tuniciens , 301. prend Tunis
& en remporte un grand butin , 303.
Caites, ce que c'eft ,, 230
Chaoux , Exempts de la Maifon du Roi, leur
Emploi , & comment-ils l'exercent , 239
Chapelets que portent les habitans du Royau-
me d'Alger , & l'ufage qu'ils en font , 94
Chapelles dédiées aux Morabouts , 200
Char-
DES MATIERE S.
Char-alla , cri des Turcs pour demander
Juſtice , 218
Charles [Link] un corps d'Armée contre
Barberouffe , 35. fon expedition d'Alger,
& quel en fut le fuccez , 42. &fuiv.
Chateau de l'Empereur commencé par Char-
les-Quint , 160. celui de l'Etoile , ou le
Château-Neuf, ibid.
Chaya , ou Bachi-Boluk-Bachi , Charge de la
Milice , en quoi elle confifte , 227
Chekelbelet, fon Emploi , 235
Cheques , ou Chefs des Maures , 54. répon-
dent des Taxes de leur Nation , 126
Cheques des Arabes , leurs occupations , 72
Cheredin , frere de Barberouffe , Gouverneur
d'Alger en l'abſence de ce Prince , 33. eſt
élû Roi d'Alger après la mort de Barbe-
rouffe , 36. céde la Souveraineté au Grand
Seigneur , & fe contente d'être Pacha pour
en tirer du fecours , 37. attaque la Forte-
reffe des Eſpagnols devant Alger & s'en
rend le maître , 38. & fuiv. fait mourir
le Gouverneur, 40, fait conftruire le Mô-
le d'Alger pour former un Port , & augmen-
te les Fortifications de cette Ville , 41. eft
fait Capitan-Bacha du Grand Seigneur &
quitte Alger , 42
Cherifs de la Race de Mahomet , font diſtin-
guez à Alger , 93
Chevaux des Arabes fort eftimez , -73
Chrêtiens libres font en petit nombre à Al-
ger , 85. ne doivent pas parler contre la
Loi de Mahomet , avanture arrivée à un
Capitaine Anglois , 107. font jugez par
leur Conful , 248. ceux d'Europe nefont
pas
TABLE
pas fondez à reprocher aux Algeriens leurs
défauts . 310. & fuiv. pillent auffi-bien
que les Barbares les Vaiffeaux naufragez,
315. ne font pas moins cruels qu'eux , 317
Chriftianifme , comment il a été introduit &
enfuite détruit en Afrique , 88
Cidi , fignification de ce mot , 102
Cidi-be -Cena , fameux Morabout , fa chari-
té recompenfée , 150
Cid-Utica, fameux Morabout d'Alger, on lui
attribue le pouvoir d'exciter des tempêtes ,49
Cimetieres des Chrêtiens & des Juifs , 160
Clement , Renegat , fon Hiſtoire , 96
Cogias-Bachis. Voyez Hojas.
Cogia-Pingié. Voyez Hoja.
Cogias. Voyez Hojas.
Collo, Ville du Gouvernement du Levant ,
fes débris , 129. montagnes qui en font
voifines ibid.
Comarez ( le Marquis de ) Gouverneur d'Ho-
ran , reçoit bien le fils du Prince Selim Eu-
temi , qui fe refugie dans fa place , 14. le
fait paffer en Espagne pour folliciter du fe-
cours , 31. va lui - même en Eſpagne &
en ramene un puiffant renfort contre Bar-
berouffe , 35. marche contre ce Prince, le
défait , & rétablit Abuchen-men fur le Trô-
ne de Tremeçen , 36. retourne à Horan
& renvoye l'Armée en Espagne , ibid.
Commerce qui fe fait à Alger , 292
Conftantine, Ville du Gouvernement du Le-
vant , fon Hiftoire & fon état préfent, 128
Conful de France , Protecteur des Nations
étrangeres qui n'ont point de Gonful à Al-
ger , 76. fa belle Maifon de Campagne,
203.
DES MATIERES. 1
203. fes fonctions, & ce qui le regarde, 286
Conf Auglois à Alger , Commerce qu'il
fait à Alger , 287.297
Confui des Etats Généraux à Alger , com-
ment il fut traité quand on aéclara la guer-
re à fa Nation , 288
Couco, Païs de Barbarie, les Peuples qui l'habi-
tent font ennemis des Turcs , & pourquoi,
146. comment ils fe font établis à Al-
ger , 147. comment les Algeriens fe font
emparez de ce Païs , 148. Hagi Seremeth
s'y retire après avoir fait mourir fes fem-
mes , 179
Coulolis , enfans des Turcs & des femmes
Maures , font privez des charges , 79. font
reçûs dans la Milice, 205
Croifieres des Algeriens , 266
D.
Ey , ou Roi d'Alger, établi par la Milice
DE
Turque , & pourquoi , so. fecoue le
joug de la Porte & fe rend Maître abfolu ,
52. eft appellé Effendi & Sultan, 102. de
quelle maniére il rend Juftice au Conful
Anglois infulté par un Maure , 105. fixe
le prix des denrées , 121. ne peut dompter
par la force les Arabes Cabaylezen , 136.
exemples fur ce fujet, ibid. fe refugie quel-
quefois dans les Montagnes du Couco &
pourquoi , 148. on en maffacre fix dans
un jour, 200. eft tué s'il enfraint les Loix du
Gouvernement , 206. fon Gouvernement
eft monarchique , 210. 212. doit être ir-
reprochable dans fa conduite , ibid. com-
Q ment
TABLE
ment il eſt élû par la Milice , ibid. com-
ment il fait périr les factieux qui lui font
oppofez , 214. eft toûjours dans la crainte,
& prend quelquefois la fuite , 219. com-
ment on traite fes femmes & fes enfans
après fa mort , 220. eft preſque toûjours
dans fon Palais , fes occupations , 221. on
en maffacre un en 1724 , 224. comment
le Dey rend Juftice aux Confuls qui fe
plaignent de l'infraction des Traitez , 233-
comment il la rend à ſes ſujets, 245. &ſuiv.
comment il fait acheter fes marchandifes
aux Maures & aux Juifs , 273. traite fa-
vorablement le Contul Hollandois , 288.
tire de l'argent des gens riches dans les
befoins de l'Etat , 343
Deylik , ou Gouvernement d'Alger , eft héri-
fier des Turcs & des Maures qui n'ont ni
freres ni enfans , 207. fa Politique , 208,
a le huitiéme de toutes les Prifes, 268.273
Dobor, feconde Priére des Turcs , 222
Dragoman , ou Interpréte de la Maiſon du
Roi, fon Emploi , 238
Droits qu'on paye pour le rachat des efcla-
ves , 281. pour les Vaiffeaux & les Mar-
chandifes 292
Durand de Bonnel ( Mr. ) Conful de France
-à Alger , fa Maifon de Campagne , 203.
fon caractere , 287
E.
Effendi , fignification de ce mot , ΙΟΙ
Equipages des Vaiffeaux Algeriens , 269
Ejclaves Chrêtiens , fout en grand nombre
dans
DES MATIERE S.
dans le Royaume d'Alger , & ils y fervent
de domeftiques , 86. travaillent aux Ar-
memens , & vont en courfe avec les Cor-
faires , ibid. exercent librement leur Reli-
gion & font rarement follicitez de fe
faire Mahometans , & pourquoi , ibid. ils
font fouvent refufez par les Turcs , 87 .
ceux qui fervent en courfe ont part aux
Prifes , 269. comment ils font vendus ,
traitez & rachetez , 274. plufieurs gagnent
beaucoup à tenir Taverne , & s'abandon-
Hent au libertinage , 277. malheur de ceux
qui font vendus aux Tagarins , 278. doi-
vent prendre garde à eux à leur arrivée ,
279. font plus confidérez que les Chrê-
tiens libres , 280. ne font pas maltraitez
fans fujet , 329
Espagnols paffent en Afrique & s'emparent
d'Horan , 8. prennent plufieurs autres Pla-
ces , 9. foumettent les Algeriens & bâ-
tiffent un Fort vis à vis de la Ville , ibid.
mauvais fuccez d'une entrepriſe qu'ils font
contre Barberouffe , 31. le maffacrent en-
fuite avec les troupes auprès de Tremeçen ,
36. perdent leur Fortereffe de l'Ile d'Al
ger, 40. leur grande Flotte & leur Ar-
mée périffent devant Alger , 48. perdent
la Ville de Bugie , 144. les Algeriens
prennent fur eux l'importante Ville d'Ho-
ran , 149. font plus mépriſez à Alger que
les autres Chrêtiens , 209*
Etrangers font conduits devant le Dey d'Al-
ger à leur arrivée , ne portent point l'épée
& pourquoi , 103. précautions qu'ils doi-
vent prendre pour éviter les quérelles avec
Q 2 les
TABLE
les Turcs , ibid. ne doivent point faire des
Préfens & pourquoi , 109. avanture arri-
vée à ce fujet à un Marchand Grec , 110 .
vifitent peu les Algeriens , 114
Executions, lieux où l'on les fait à Alger, 160
F.Ⓡ
FAtime , efclave
amours de la de Seremeth
femme de fon , Maître
favorife les
avec
un efclave Juif, & fa punition, 179 &fuiv.
Femmes Turques , ont les Turcs d'Alger en
horreur, 79. Algeriennes n'ont point de
Religion , & font élevées dans l'ignoran-
ce, 5. leurs déreglemens , ibid. peu ref-
pectées par leurs enfans , 96. font repu
diées par leurs maris , ibid. comment elles
fe rendent vifite, 113. ne fe laiffſent voir
qu'à leurs maris , & comment on les ma-
rie , 114. de quelle maniére elles fe far-
dent , 119 . comment elles excitent les
hommes au plaifir de l'amour , ibid. leurs.
galanteries dans les Bains , 171. leurs voi-
tures pour aller à la campagne , 2.04.
Femmes de joye , comment elles font traitées.
à Alger , 244.
Ferdinand V. Roi d'Arragon , envoye des
Troupes en Afrique , & fe rend maître
d'Horan , 8. foumet les Algeriens & les.
tient en bride , 9
Ferdinand , efclave Portugais ,. fes amours.
avec la femme de fon Maître , & comment
il en eft puni , 178. &faiv. 6
Fontaine de St. Auguftin , fréquentée par les
Italiens & les Provençcaux ,
131
Forts
DES MATIERE S.
Forts de la Ville d'Alger , 160
François , leur Compagnie d'Afrique , 129.
bâtiffent le Baſtion de France , 133. con-
ftruiſent un Fort à Gigery , en font chaffez
& défaits , 134
Fretoy (le Sr. du ) commande les François à
Gigery, & eft défait par les Barbares , 135
Funducs , ou Alberges , ce que c'eft , 166
G.
239
Gardiens-Bachis , de leur charge ,
Gigery , les François y bâtiffent un Fort,
& en font chaffez par les Algeriens , 134
Gomeres , Tribu des Sabéens en Barbarie, 65
Gouvernement du Levant , en quoi il con-
fifte , 127. fuiv. du Ponent , 149. celui
du Midi , 153
H.
Abillement des Turcs d'Alger , 82. des
femmes qui habitent dans les Villes, 84
Hadares , ou Arabes des Villes , 68
Hagi- Chaban Dey , avanture arrivée fous fon
regne à un Marchand Grec , 110
Hagis regardez comme des Saints à Alger ,
& pourquoi , 93
Hali Pegelini , Géneral des Galeres , com-
ment il fe moque d'un Maure , qui lui de-
mande un Chrêtien pour le facrifier , 63.
refuſe à un Marfeillois la permiffion de fe
faire Mahometan , 87
Hali Dey , fait périr beaucoup de gens pour
fe mettre en fûreté , 214. meurt tranquil-
Q 3 lement
TABLE
fement dans fon lict , 220. comment il
reçoit les complimens d'un Conful , 309.
Lettre que lui écrivent les Turcs pris à
Siracufe ,
312.
Hamidalabdes , Roi de Tenes , fait la guerre
à Barberouffe pour le chaffer d'Alger ,
32. eft défait & obligé d'abandonner fon
propre Royaume au Vainqueur , 33
Haoares , Tribu des Sabéens qui s'emparent
de la Barbarie, 65
Harangue de l'Ambaffadeur d'Alger à Louis
XIV . 32L
Hazenadar. Voyez Cazenadar.
Hefcein , fes Cherifs s'emparent de l'Afrique
1
& la partagent entr'eux , 7
Hiftoire du Royaume d'Alger , 1. du Prince
Selim Eutemi, 9. du Pirate Barberoufle ,
ibid. & fuiv. de la Princeffe Zaphira, 12.
de l'Eunuque Ifouf, 46. d'un Maure qui
veut facrifier un Chrêtien , 63. d'un jeune
Portugais qui frape fon Maître, 80. d'un
efclave Marfeillois qui veut fe faire Ma-
hometan , 87. du Renegat Clement , 96.
de l'avanture arrivée à Mr. Thompson,
Conful Anglois , 104. d'un Capitaine An-
glois qui avoit parlé contre la Loi de Ma-
homet , 107. d'un Marchand Grec & fon
démelé avec un Maure , 110. de l'avan-
ture arrivée chez le Conful Anglois , où
l'on vouloit feffer un de fes domeftiques,
d'Ibrahim Dey & d'un Marchand
120. de fa mauvaiſe foi , 122. de plufieurs
puni ages fur les côtes de Gigery , 136. de
naufrmteffe du Bourk , fon naufragé , &
la Cotivité de fa fille , 139. de ce qui ar-
la cap riva
DES MATIERE S.
riva à l'Auteur aux Bains d'Alger, 168. de
Hagi Seremeth , 171. d'Ibrahim_Dey &
de la mort , 215. de Mahmout Rais , &
comment il fait maffacrer le Dey , ibid.
d'un Conful qui fait des grands compli-
mens au Dey , 309. de Tatar Dey de
Tunis , 320
Hoja, ou Cogia-Pingié, Controlleur Géné-
ral , 237
Hojas , ou Cogias-Bachiz , Grands Ecrivains
ou Secretaires d'Etat, leurs occupations, 233
Hojas , ou Cogias du Deylik , Ecrivains du
Roi , leur nombre & leurs Emplois , 237
Hopital d'Efpagne à Alger , fa fondation &
ce qui le regarde , 289
Horan, Ville de Barbarie , conquiſe par les
Espagnols , 8. & enfuite par les Alge-
riens ,
149
Hudson ( Mr. Charles) Conful d'Angleterre
à Alger , 288
I.
Brahim, Chrêtien Renegat. Voyez Clement.
Ibrahim , Dey d'Alger , fa févérité à punir
les friponneries des Marchands , & la ma-
niére dont il s'y prend pour les découvrir,
121. punit févérement un Maure voleur,
123. fa paffion pour les femmes lui coûte
la vie , & comment il eſt maffacré , 215
Idris, fa race regne en Barbarie , 6
Intérêts de la Regence d'Alger avec les Puif-
fances d'Afrique & les Chrêtiens , 300
Ifouf, Eunuque noir , encourage les Turcs
à la défenſe d'Alger , 46. tradition fur fon
fujet , 48
Q 4 Juba
TABLE
Juba fils du Roi de Mauritanie , eft captif à
Rome où il s'attache à la vertu & aux
Belles Lettres , 4. Augufte lui rend fes
Etats & le marie avec Silene fille d'An-
toine & de Cléopatre , 5
Juifs d'Alger , d'où ils y font venus , 74.
vivent dans le mépris & la fervitude , ibid.
fupplice dont on les punit , leur habille-
ment , 75 ne peuvent être Mahometans
fans profeffer auparavant le Chriftianiſme ,
ibid. Juifs francs font le principal Com-
merce d'Alger , & font protegez par le
Conful de France , 76. 296. les femmes
des Juifs Maures ne peuvent fe couvrir le
vifage , 77. leurs cimetieres , 160. ont
leurs Magiftrats & leurs Juges , 248.291
Justice Civile & Criminelle , comment elle
eft adminiftrée à Alger , 245.&fuiv.
L.
LAbez , Royaume de Barbarie , Peuples qui
l'habitent , 149.
Lazaro , troifiéme Priére des Turcs, 222
Lettres de Barberouffe à Zaphira & les
réponſes qu'il en reçoit , 17. & fuiv. des
Turcs pris à Siracufe à Hali Dey, 312
Levant, Gouvernement du Royaume d'Al-
ger, en quoi il confifte , 127
Lomellini (Mrs.) Nobles Genois , poffédent
une Ifle en Barbarie , 132
Lanes des Turcs , leurs divers noms , 255
M ..
MAgaravas , Arabes defcendus des Bere-
beres , 152
Maga-
DES MATIERE S.
Magaroas , regnent en Barbarie , 6
Mahmout- Rais , Renegat Portugais , fait perir
Ibrahim Dey qui avoit voulu féduire fa
femme ,
215.&fuiv.
Mahometifme introduit en Barbarie , 89. di-
verfes Sectes qui partagent les Mahome-
tans , & en quoi elles différent entr'el-
les , 90
Maifon du Roi , appartient à l'Etat & non au
Dey, & l'on y rend la Juftice, 221
Marchand Grec , fon avanture , 1ío. Alge-
rien puni pour fa mauvaiſe foi , 122
Marchandifes qu'on porte à Alger ou qu'on
en retire , 294
Marine des Algeriens & tout ce qui la con-
cerne, 260. & fuiv. fon état en 1724, 264
Marfalquibir , un des plus grands Ports du
monde , 150
Mafferies, ou Jardins des Algeriens , 201
Marfeillois qui veut fe faire Mahometan , fon
avanture , 87
Matifux (le Cap) forme la Rade d'Alger, 161
Mauritanie , foumife par les Romains , 4.
rendue par l'Empereur Augufte au jeune
Juba , 5. réunie à l'Empire par Caligula ,
& partagée en Cefarienne & Tingitenfe, f
Maures du Royaume d'Alger , de deux for-
tes , leurs maniéres de vivre dans les Vil-
les & à la Campagne , 54. & fuiv. leur
habillement , 56. ornemens de leurs fem-
mes , 7. leurs occupations , leur maniére
d'élever les enfans , & leurs armes , 58.
font très-adroits à manier un cheval , ibid.
fujets de leurs converfations , & leur fier-
té , 59. leurs mariages , ibid. ne com-
muni-
TABLE
muniquent jamais les affaires à leurs fem
mes , 61. fimplicité de leurs cérémonies,
ibid. leur langage & leur Religion , 62.
croyent que c'eft une Oeuvre méritoire de
tuer un Chrêtien , hiftoire fur ce fujet, ibid.
font grands voleurs & pourquoi , 64. leurs
Tribus diftinguées par les noms de leurs
Chefs , 65. appellez autrefois Bereberes &
pourquoi , ibid. ceux qui habitent dans les
Villes font méprifez par les autres & pour-
quoi , 67. jaloux de leur liberté dans la
Province de Conftantine , 130. font ex-
clus de la Milice , 205 comment leurs-
criminels font punis ,
247
Maufolées de fix Deys maffacrez en un même
jour , 221
Medecins , on en condamne l'ufage chez les
Algeriens , 125
Mehemed, Dey d'Alger , s'intereffe à la dé-
livrance de Mademoiſelle du Bourk , & de
fa fuite , 141. fon élection au Deylik, 220.
fon Portrait & fa mort tragique , 2.24
Mehemed, Bey de Tunis , eft défait par les
Algeriens , & chaffe de fa capitale , 302.
Melek Ifriqui , Roi des Sabéens , s'établit le
premier en Barbarie , 65
Melle, Ville de Barbarie , 132
Mequineces , êtent la Barbarie aux Abdera-
mes , 6
Mezouard , ou Grand-Baillif, defa Charge, 243
Mezoul-Agas, ce que c'eft, 228
Mezomorto , manque à fon devoir en Mer &
en eft puni, 268. fuit d'Alger étant Dey,307
Midy, Gouvernement du Royaume d'Alger,
en quoi il confifte , 153
Milice
DES MATIERE S.
riva à l'Auteur aux Bains d'Alger, 168. de
Hagi Seremeth , 171. d'Ibrahim Dey &
de fa mort , 215. de Mahmout Rais , &
comment il fait maffacrer le Dey , ibid.
d'un Conful qui fait des grands compli-
mens au Dey , 309. de Tatar Dey de
Tunis , 320
Hoja , ou Cogia-Pingié, Controlleur Géné-
ral,
237
Hojas , ou Cogias-Bachiz , Grands Ecrivains
ou Secretaires d'Etat, leurs occupations,233
Hojas , ou Cogias du Deylik , Ecrivains du
Roi, leur nombre & leurs Emplois , 237
Hopital d'Espagne à Alger , fa fondation &
ce qui le regarde , 289
Horan, Ville de Barbarie , conquife par les
Espagnols , 8. & enfuite par les Alge-
riens , 149
Hudfon ( Mr. Charles ) Conful d'Anglete
rre
à Alger , 288
I.
Brahim, Chrêtien Renegat. Voyez Clement
Ibrahim , Dey d'Alger , fa févérité à punir
les friponneries des Marchands , & la ma-
niére dont il s'y prend pour les découvrir,
121. punit févérement un Maure voleur,
123. fa paffion pour les femmes lui coûte
la vie , & comment il eft maffacré , 215
Idris , fa race regne en Barbarie , 6
Intérêts de la Regence d'Alger avec les Puif-
fances d'Afrique & les Chrêtiens , 300
Ifouf, Eunuque noir , encourage les Turcs
à la défenfe d'Alger , 46. tradition fur fon
fujet , 48
Q 4 Juba
TABLE
Juba fils du Roi de Mauritanie , eft captif à
Rome où il s'attache à la vertu & aux
Belles Lettres , 4. Augufte lui rend fes
Etats & le marie avec Silene fille d'An-
toine & de Cléopatre , 5
Juifs d'Alger , d'où ils y font venus , 74.
vivent dans le mépris & la fervitude , ibid.
fupplice dont on les punit , leur habille-
ment , 75 ne peuvent être Mahometans
fans profeffer auparavant le Chriftianifme. ,
ibid. Juifs francs font le principal Com-
merce d'Alger , & font protegez par le
Conful de France , 76. 296. les femmes
des Juifs Maures ne peuvent fe couvrir le
vifage , 77. leurs cimetieres , 160. ont
leurs Magiftrats & leurs Juges , 248.291
Juftice Civile & Criminelle , comment elle
eft adminiftrée à Alger , 245. &fuiv.
L.
LAbez , Royaume de Barbarie , Peuples qui
l'habitent , 149
Lazaro , troifiéme Priére des Turcs, 222
Lettres de Barberouffe à Zaphira & les
réponſes qu'il en reçoit , 17. & fuiv. des
Turcs pris à Siracufe à Hali Dey , 312
Levant, Gouvernement du Royaume d'Al-
ger, en quoi il confifte , 127
Lomellini (Mrs.) Nobles Genois , poffédent
une Ifle en Barbarie , 132
Lanes des Turcs , leurs divers noms , 255
M ..
MAgaravas , Arabes defcendus des Bere-
beres, 152
Maga
DES MATIERE S.
Magaroas , regnent en Barbarie , 6
Mahmout- Rais , Renegat Portugais , fait perir
Ibrahim Dey qui avoit voulu féduire fa
femme , 215.&fuiv.
Mahometifme introduit en Barbarie , 89. di-
verfes Sectes qui partagent les Mahome-
9 & en quoi elles différent entr'el-
les ,
90
Maifon du Roi, appartient à l'Etat & non au
Dey , & l'on y rend la Juſtice , 221
Marchand Grec, fon avanture , iío. Alge-
rien puni pour fa mauvaiſe foi , 122
Marchandifes qu'on porte à Alger ou qu'on
en retire , 294
Marine des Algeriens & tout ce qui la con-
cerne, 260. & fuiv. fon état en 1724, 264
Marfalquibir , un des plus grands Ports du
monde , 150
Mafferies, ou Jardins des Algeriens , 201
Marfeillois qui veut fe faire Mahometan , fon
avanture , " 87
Matifux (le Cap) forme la Rade d'Alger, 161
Mauritanie , foumife par les Romains , 4.
rendue par l'Empereur Auguste au jeune
" Juba , 5. réunie à l'Empire par Caligula ,
& partagée en Cefarienne & Tingitenfe, 5
Maures du Royaume d'Alger , de deux for-
tes , leurs maniéres de vivre dans les Vil-
les & à la Campagne , 54. & fuiv. leur
habillement , 56. ornemens de leurs fem-
mes, 57. leurs occupations , leur maniére
d'élever les enfans , & leurs armes , 58.
font très-adroits à manier un cheval , ibid.
fujets de leurs converſations , & leur fier-
té, 59. leurs mariages , ibid. ne com-
muni-
TABLE
muniquent jamais les affaires à leurs fem
mes , 61. fimplicité de leurs cérémonies,
ibid. leur langage & leur Religion , 62.
croyent que c'eft une Oeuvre méritoire de
tuer un Chrêtien , hiſtoire fur ce fujet, ibid.
font grands voleurs & pourquoi , 64. leurs
Tribus diftinguées par les noms de leurs
Chefs , 65. appellez autrefois Bereberes &
pourquoi , ibid. ceux qui habitent dans les
Villes font méprifez par les autres & pour-
quoi , 67. jaloux de leur liberté dans la
Province de Conftantine , 130. font ex-
clus de la Milice , 205. comment leurs
criminels font punis , 247
Maufolées de fix Deys maffacrez en un même
jour , 221
Medecins , on en condamne l'ufage chez les
Algeriens , 125
Mehemed, Dey d'Alger , s'intereffe à la dé-
livrance de Mademoiſelle du Bourk , & de
fa fuite , 141. fon élection au Deylik , 220.
fon Portrait & fa mort tragique , 224
Mehemed , Bey de Tunis , eft défait par les
Algeriens , & chaffé de fa capitale , 302.
Melek Ifriqui , Roi des Sabéens , s'établit le
premier en Barbarie , 65
Melle , Ville de Barbarie , 132
Mequineces , ôtent la Barbarie aux Abdera-
mes , 6
Mezouard , ou Grand-Baillif, de fa Charge, 243
7 Mezoul-Agas , ce que c'eft , 228
Mezomorto , manque à fon devoir en Mer &
en eft puni, 268. fuit d'Alger étant Dey,307
Midy, Gouvernement du Royaume d'Alger,
en quoi il confifte , 153
Milice
DES MATIERE S.
Milice Turque fait ôter le Gouvernement au
Pacha , & fe choifit un Dey, 5o. com-
pofée de la lie du Peuple du Levant & de
fcelerats , 101. en quoi elle confifte &
comment elle eft gouvernée , 204. de fes
divers Officiers , 226. comment elle re-
çoit fa paye , 252. fa fierté a été domptée
par la France , 348
Miffionnaires de France , leur Maifon à Al-
ger, 289
Moeurs & Coûtumes des Algeriens , 101. 12I
Mohavedin , chaffe les Almoravides & monte
fur le Trône d'Afrique , 6.7
Moines, fauffetez qu'il debitent fur l'article
des efclaves d'Alger , 86. comment ils
font les Redemptions à Alger, 282
Môle d'Alger élevé par le Pacha Cheredin ,
41. comment on le conferve , 163
Monnoyes qui ont cours à Alger , 250 1
Montagnes du Colio , 129. de Gigery, 134.
du Païs de Bugie, 144. du Couco inac-
ceffibles aux Algeriens , 146. les Deys
d'Alger s'y refugient quelquefois , 148
Montagnes du Grand Atlas , feparent les
Royaumes d'Alger & de Fez , 152. des
Magaravas , 152
Morabouts , Prêtres de Barbarie , leur jalouſie
contre l'Eunuque Ifouf, 49. opinion ri-
dicule qu'ils infpirent au Peuple , ibid. par-
tagez en trois Sectes , 91. font peu con-
fiderez par les Turcs , 92. Chapelles éle-
vées à leur honneur, 200
Mouftagan , Ville de Barbarie , qui a un bon
Port , 152
Moztgana, un des Chefs des Arabes Bereberes,
155. Mu-
TABLE
Mucamudins , chaffent les Almoravides , 6.
defcendent des Sabéens , 65
Muley Ifmael Cherif, Roi de Maroc , eft dé-
fait par les Algeriens , & contraint de leur
demander la Paix, 301
Avarre ( Pierre Comte de ) commande
NAva
les Efpagnols en Afrique & prend la
Ville d'Horan , 8. fe rend maître de plu-
fieurs autres Places , 9
O.
Ccuba ben Nazic établit le Mahometif-
Occuba
me en Barbarie , 89
Officiers de la Milice d'Alger , lieu où ils
s'affemblent , 223
Officiers Majors & fubalternes des Vaiffeaux
Algeriens , & la part qu'ils ont aux Pri-
fes , 268
Oldaks-Bachis , ou Lieutenans de Compa-
gnie , 229
Olon (Mr. de St. ) le Roi de Maroc lui don-
ne audience le vifage couvert & pourquoi ,
116
P.
PAcha , ou Vice-Roi, Cheredin établi à Al-
ger en cette qualité par la Porte Otto-
mane , 37. Affan Aga lui fuccede dans cet
Emploi , 42. les Pachas exclus du Gou-
vernement & pourquoi , 50. font enfin
chaffer d'Alger , 52.210
Papalle
DES MATIERE S.
Papaffe du Rite Grec à Alger ,
Partis qui fe forment parmi les Turcs pou 29r 1
l'élection du Dey , ou pour maf facrer celui
qui eft en Place , 213. comment le Dey
s'y prend pour les détruire ,
Paffagers , ceux qui font dans les Vaiffe21 aux4
Algeriens , ont part aux Prifes ,
Paul III. ( le Pape ) anime Charles V. à 27 fon 0
expedition d'Afrique , & publie une Bulle
pour la feconder ,
Paye des foldats ne peut être differée d'u 42
n
Jour , 247. comment elle fe fait ,
Peis , ce que c'eft , 252
Peralta ( Alonfe de ) Gouverneur de Bug23 ie0,
rend la Place aux Algeriens & en eſt puni
en Espagne ,
Pillage deffendu aux Turcs dans un Comb14 at,4
209
Pilotes Lamaneurs , leurs friponneries , 31 5
Pitremelgi , ou Bethmagi, de fa Charge , 236
Poids & Mefures dont on fe fert à Alger,293
Politeffe & Politique , mépriſées des Alge-
riens 2
Ponent , Gouvernement du Royaume d'A 309
l-
ger, en quoi il confifte ,
Port Genois , fa fituation , 149
Port d'Alger, fa defcription , 132
Portes de la Ville d'Alger , 162
Préambule des Traitez des Algeriens avec158les
Etrangers ,
Prédestination abfolue , reçue chez 223
riens , les Alge-
90. 125
Prifes , de leur conduite à Alger & de leur
Vente ,
Procureurs , inconnus à Alger . 270
223
R Pre-
TABLE.
Proteftans , n'ont point d'exercice à Alger ,
292
R.
RAbmiramiz , Roi de Tremeçen , 7. fes
fucceffeurs foumis par le Roi de Tenes ,8
Ramadan Choulak , premier Miniftre de Bar-
berouffe & confident de fes crimes , fa fin
tragique , 22
Ramadan, Lune & Carême des Algeriens , 115
Rais de la Marine , ou Capitaine du Port, de
fon Emploi . 240
Rais , ou Capitaines de Vaiffeau , de leurs
Charges , 242. font fort confiderez à Al-
ger , 260. leurs noms & ceux de leurs
Vaiffeaux, 264. font punis s'ils manquent à
leur devoir pendant la Courſe , 268
Redemptions publiques comment elles fe font
à Alger, 282
Reflexions fur le Gouvernement d'Alger , &
fur les Mœurs des Peuples de ce Royau-
me , 308. &fuiv.
Religion du Royaume d'Alger , fes revolu-
tions , & les diverfes Sectes qui la parta-
gent , 88. & fuiv. eft libre à Alger pour
tous les étrangers , 95. 106
Renegats , ont à Alger les mêmes Priviléges
que les Turcs , 78. font reçûs dans la
Milice , 205
Réfidens Etrangers à Alger , ce qui les re-
garde , 286
Revenus de la Regence d'Alger , en quoi ils
confiftent , 298
Romains, fubjuguent la Mauritanie, 3 , en font
chaffez par les Vandales ,
S.
DES MATIERE S.
S.
SAbéens , habitent les premiers la Barbarie ,
fe partagent en plufieurs Tribus , 65
Sagairds ? ou Sagairdgis , Turcs
armez de
Lances 230
Santons , Secte de Morabouts , en quoi elle
confifte ,
Sault ( Mr. du ) Envoyé de France , obtient
la délivrance de Mademoiſelle du Bourk ,
141
Selim Eutemi, Prince Arabe , eft appellé par
les Algeriens , 9. reçoit Barberouffe dans
Alger & le loge dans fon Palais , 10. eft
étranglé dans le Bain par ce Pirate , 12
Selim , fils de Selim Eutemi , échape à la
fureur de Barberouffe , & fe refugie à Ho-
ran , 14. paffe en Efpagne pour deman-
der du fecours , mauvais fuccez de fon ex-
pedition , 31
Selim I. acquiert le Royaume d'Alger , & y
envoye des troupes , 37
Sercelles , Ville du Royaume d'Alger , 152
Seremeth (Hagi ) fon Hiftoire , 171. cruelle
vangeance qu'il tire de l'infidelité de fes
femmes , & fa retraite au Couco , 197
Service Divin , lieux où on le fait à Alger ,
290
Sodomie fort en ufage & impunie parmi les
Turcs d'Alger , 10. hiftoire tragique fur
ce fujet , ibid.
Soldats. Voyez Turcs.
Soliman , dit Jaquette , Juif de Livourne ,
comment il fe rend maître du Commerce
à Alger , 297
R 2 Sou-
TABLE
Soulachs , ou Soulachis , ce que c'eft , 230
Soute-Rais , Officiers Majors de Marine, 243
Steffa ou Difteffa , Ville du Païs de Bugie ,
144
Sunnaquites , Secte de Morabouts , leur ma-
niére de vivre & leurs fentimens , 92
Surnag , racine qu'on trouve fur le Mont
Atlas , & fes proprietez , 119
T.
Abarca , Ville de Barbarie , 132
Tagarins , Nation de Maures , leur tra-
fic en efclaves , 278
Tamagus , Port du Couco , 148
Tanger , ou Tingis , Capitale de la Maurita-
nie Tingitenfe, 5
Tatar Dey de Tunis , fon Hiftoire , 320
Tebef, Ville de Barbarie , fa fituation , 133
Telemicen, ou Tremeçen , Province du Royau-
me d'Alger , occupé par Rabmiramis Prin-
ce Arabe , 7
Tenes , Capitale du Royaume de ce nom , 7.
fon état préfent , 152
Tentes , des Turcs , leur nombre fait jugor
de la grandeur des Armées , 256
Teskeret , ou Carte franche qu'on donne aux
efclaves rachetez & aux étrangers , 284. ne
fert de rien à ceux qui ont des Dettes ,
344
Thompson ( Mr. Thomas ) Conful Anglois ,
fon avanture avec un Maure , 104
Tolerance des Turcs pour l'exercice de la
Religion , 209 .
Tombeaux des Algeriens , 199
Topigi-
DES MATIERE S.
Topigi-Bachis , ou Maîtres Canoniers , 243
Tunis , pris & faccagé par les Algeriens, 303
Tremeçen , Capitale du Royaume de ce nom,
7. Barberouffe s'en rend maître après en
avoir défait le Roi , 34. état préfent de
cette Ville , ISI
Turcs , fe rendent maîtres d'Alger fous la
conduite de Barberouffe , 13. mauvais trai-
temens qu'ils font aux Algeriens , ibid.
& 28. leurs Victoires fur les Arabes &
les Maures de Tenes & de Tremeçen ,
33. & 34. font défaits par les Eſpagnols ,
36. reçoivent de puiffans fecours de Con-
ftantinople , & fe rendent entierement les
maîtres des Arabes & des Maures , 37. dé-
fendent Alger contre Charles V. & tail-
lent fon Armée en piéces , 45. &fuiv. les
Turcs Algeriens font tous foldats , poffe-
dent tous les Emplois , & font les Sei-
gneurs du Païs , 78. ils ne peuvent épou-
fer des femmes Arabes ou Maures fans
nuire à leur fortune, ibid. aiment peu la
continence & font addonnez à la Sodo-
mie , 80. leur habillement , 82. pour-
quoi ils portent un toupet de cheveux fur
la tête , 84. ont peu de confideration pour
les Morabouts , 92. n'ont de la Religion
qu'en apparence, 92. titre qu'on leur don-
ne, 101. leur fierté & leur infolence ,
103. avanture arrivée à un Turc chez le
Conful Anglois , 120. leurs Tombeaux ,
199. en quoi confifte leur Milice, 204.
leurs Privileges , 205. pourquoi la plu-
part ne fe marient pas à Alger, 207. per-
dent leurs biens s'ils font efclaves , 208.
R 3 ont
TABLE
Ont des bonnes qualitez malgré leurs vi-
ces , le pillage leur eft deffendu dans le
Combat, 209. 260. leur Tolerance en fait
de Religion , ibid. & 331. peuvent tous
parvenir au Deylik , 213. partis qu'ils for-
ment entr'eux pour cela , ibid. leurs Prié-
res & à quelles heures ils les font , 222.
ne peuvent être châtiez en public , 247.
comptent par Lunes au lieu de Mois , 255.
de leurs Camps , leur Marche & leur ma-
niére de combattre , 256, terreur qu'ils
inſpirent aux autres Peuples d'Afrique &
les Victoires qu'ils remportent fur eux ,
301. &fuiv. Statuts de leur Regence, 334
V.
Andales ( les ) paffent en Afrique & s'em-
parent des deux Mauritanies , 5. en font
chaffez par Belifaire , 6
Vargas ( Martin de ) Commandant du Fort
devant Alger , répond avec fierté aux mé-
naces des Turcs , 39. eft bleffé & pris ,
& enfuite mis à mort dans Alger , 40
Vekilards , ou Vekilardgis , ce que c'eſt , 229
Vent de Nord très-violent & dangereux à
Alger , 162
Voleurs , font févérement punis à Alger , 247
Z.
Zamora, Ville du Païs de Bugie , 144
Zanhagiens , Tribu des Sabéens en Bar-
barie , 65
Zapbira, femme du Prince Selim Eutemi,
va
DES MATIERE S.
va à Alger avec lui , 9. traite avec mé-
pris Barberouffe qui en étoit amoureux, 12.
fon Hiftoire , fes Lettres à Barberouffe , &
fa mort , 15. &fuiv.
Zenetes , s'emparent de la Barbarie , 6. defcen-
dent des Sabéens , 65
Zinhagiens , fubjuguent les Arabes
Zulpha, fon mariage avec Hagi Seremeth
fes amours , & fa mort tragique, 172. &
Suiv,
FIN DE LA TABLE DES
MATIERES
!
Fautes à corriger.
Page 2. ligne 25. lifez Berberie. p. 27. 1. 30. lifez
fait mettre p. 33. 1. 19. effacez de avant la reputation.
ibid. 1. 20. lif. répandirent. p. 53. 1. 28. li . Meftices.
p. 54. 1. 10. après les Maures , ajoûtez , ont ainfi nom-
mez. p. 58, 1. 13. lif. élever. p. 131. 1. 7. lif. Juju-
bes. pag. 208. 1. dern. lif. eft, au lieu d'en. pag. 266.
1. 29. li. n'ait befoin. p. 272. 1. 16. li . à poupe. ibid.
1. 18. lif. à prouë. pag. 318. 1, 20. . comme de
p. 346. 1. 34. lis. mode. 347. 1. 3. lif. delit.
3
1000
IN
1
.
66006 100
2020
8-7-716