Navarro Uge
Navarro Uge
Membres du jury :
Madame Anne-Sophie Chambost, Professeure à Sciences Po Lyon
Monsieur Jean-Guy Belley, Professeur émérite de l’Université McGill à Montréal
Monsieur Jacques Commaille, Professeur émérite de sociologie de l’École normale supérieure
de Cachan
Monsieur Jacques Le Goff, Professeur émérite de droit public de l’Université de Brest
Monsieur Noé Wagener, Professeur de droit public à l’Université Paris-Est Créteil
1
L’Université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et l’École des Hautes Études en Sciences
sociales n’entendent donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises
dans cette thèse.
Les opinions doivent être considérées comme propre à l’auteure.
2
3
4
ABRÉVIATIONS
5
cons. Considérant
CPIJ Cour pénale internationale de justice
CRDC Centre de recherche en droit constitutionnel
Crim. Chambre criminelle de la Cour de Cassation
CS Cour suprême
CSC Cour suprême du Canada
CSEU Cour suprême des États-Unis
DC Décision de conformité
dir(s). Sous la (les) direction (s) de
DUDH Déclaration universelle des droits de l’Homme
ECLI European case law identifier
EHESS École des hautes études en sciences sociales
EU Etats-Unis d’Amérique
EPHE École pratiques des hautes études
IFOP Institut français d’opinion publique
INSEE Institut national de la statistique et des études économiques
IVG Interruption volontaire de grossesse
IIPDSJ Institut international de philosophie du droit et de
sociologie juridique
IVR Internationale Vereiningung for Rechts und
Wirtschaftsphilosophie (Association Internationale de
Philosophie du Droit et de philosophie économique)
JCP Jurisclasseur périodique
JORF Journal officiel de la République française
LGBTQ Lesbiens, Gay, Bi et Transexuel.le.s., Queer
LGDJ Librairie générale de droit et de jurisprudence
min. Minute(s)
ndp Note de bas de page
not. Notamment
OIT Organisation internationale du travail
ONG Organisation non-gouvernementale
ONU Organisation des Nations Unies
PACS Pacte civil de solidarité
6
PFRLR Principe(s) fondamental(aux) reconnu(s) par les lois de la
République
PIDESC Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux
et culturels
Pr. Professeur.e
PUAM Presses universitaires Aix-Marseille
PUF Presses universitaires de France
PUG Presses universitaires de Grenoble
PUL Presses universitaires de Laval (Québec)
PUM Presses universitaires du Mirail
PUR Presses universitaires de Rouen
QPC Question prioritaire de constitutionnalité
RCADI Recueil des cours de l’Académie de La Haye
rec. Recueil
RDP Revue de droit public
RDUS Revue de droit de l’Université de Sherbrooke
RG Rôle général
Req. Requête
s. p. sans pagination
SDN Société des Nations
Soc. Chambre sociale de la Cour de cassation
suiv. Suivant (es)
UES Unité économique et sociale
UNESCO United Nations Educational, Scientific and Cultural
Organization (Organisation des Nations Unies pour
l'éducation, la science et la culture)
URSS Union des Républiques socialistes soviétiques
t. Tome
TGI Tribunal de grande instance
TC Tribunal des conflits
trad. traduction
V. Aller voir
Vol. Volume
7
VTC Véhicules de transport avec chauffeurs
ZAD Zone(s) à défendre
8
REMERCIEMENTS
En premier lieu, je tiens à remercier les Professeurs Pierre Brunet et Pierre Bouretz qui ont
accepté de diriger ma thèse et qui ont accompagné mes travaux avec une rigueur et une
bienveillance constante. J’adresse tous mes remerciements à Madame et Messieurs les
Professeurs qui ont acceptés de siéger dans le jury, de lire et de commenter ma thèse : Anne-
Sophie Chambost, Jean-Guy Belley, Jacques le Goff, Jacques Commaille et Noé Wagener.
Ces années de doctorat ont été traversées par des rencontres intellectuelles permettant des
avancées considérables dans mes recherches et mes réflexions. Mes profonds remerciements
vont ainsi au Professeur Michel Verpeaux pour son appui apporté dès le Master 2. Je souhaite
aussi remercier chaleureusement Monsieur le Magistrat Antoine Garapon qui a accepté de me
recevoir au début de mon cursus doctoral et avec qui j’ai pu entretenir un échange très
encourageant concernant la reprise de la pensée de Gurvitch. Ensuite, je remercie
particulièrement le Professeur Carlos-Miguel Herrera dont l’œuvre portant sur Gurvitch tient
une place majeure dans mon étude et qui m’a dispensé de nombreux conseils. Il en va de même
pour le Professeur Alain Loute qui a accepté de me rencontrer et m’a aidé à saisir certains
concepts philosophiques. Je transmets aussi des remerciements appuyés au Professeur Jean-
François Perrin pour ses conseils et pour l’envoi d’un de ses ouvrages qu’il m’était difficile
d’obtenir pendant la période de confinement. Il en va de même pour le Professeur Michel Jacques
qui m’a fourni un de ses articles dans les mêmes circonstances. Je formule ensuite de vifs
remerciements à Margaux Bouaziz qui a su m’orienter dans le monde doctoral et m’apporter de
précieux conseils sur l’enseignement et la recherche, à Julien Jeanneney pour son partage
d’expérience et ses conseils avisés et à Jérôme Henning pour ses retours rigoureux et
encourageants.
9
qu’elle a su me donner. Cet échange doctoral m’a aussi permis de rencontrer les Professeurs
Augustin Simard et Francis Dupui-Déri qui m’ont apporté leurs points de vue éclairants. Mes
remerciements vont aussi à Alessandra Devuslky, Ida Guignatico et Pryscilla Joca dont j’admire
les travaux et avec qui la recherche doctorale prend tout son sens. Il en va de même pour les
membres du Centre d’étude en droit international et de la mondialisation de l’Université du
Québec à Montréal. Plus spécifiquement, je remercie vivement la brillante Nour Benghellab et
le Professeur Rémi Bachand.
Ensuite, ma sincère gratitude va à mes proches qui ont su, durant ses années, conjuguer le
verbe « supporter » à tous les modes et à tous les sens. Mes profonds remerciements vont à
Camille Belloni, Daniel et Agnès Cossé, Benjamin Cottet-Emard, Marion Delumeau, Éléonore
Derisson, Jean-Philippe Foegle, Valérie Guérard, Adèle Lansac, Clarisse Limousin, Corentin Le
Marc, Joa Neves, Lucas Parraud et Lydie Tamisier, pour leurs encouragements continus, leur
soutien, les corrections apportées, leur intérêt sincère pour mon travail et leur amitié qui m’est
si précieuse. Mes remerciements vont ensuite à la jeune juriste Romane Ugé et à ma famille
Pascale Navarro, Thierry, Jean et Liliane Ugé. Enfin, je remercie Paul pour sa douceur et sa
délicatesse.
Chers Professeurs, chers collègues, chers amis, chers toutes, chers tous, veuillez croire en
ma haute estime.
10
11
SOMMAIRE
Introduction
12
Section 2. Les conditions méthodologiques d’une reprise contemporaine du programme de
Gurvitch
Section 1. Les groupes autonomes de livreurs à vélo, une manifestation contemporaine de droit
social
Chapitre II. Les occurrences d’un droit social contemporain en droit des minorités
Section 1. Les minorités, des groupes sociaux porteurs de revendications à une autonomie
collective
Section 2. Les rapports d’internormativité entre ordres juridiques minoritaires et droit de l’État
13
14
« Par la justice chacun de nous se sent à la fois personne et collectivité, individu et famille,
citoyen et peuple, homme et humanité. »
« Tout au long de l’histoire juridique, chaque extension de droits à une nouvelle entité, avant
d’être effective, a été un peu impensable. »
Christopher Stone, Les arbres doivent-ils pouvoir plaider ? Vers la reconnaissance de droits
juridiques aux objets naturels, traduit de l’anglais par Tristan Lefort-Martine, Lyon, Le
Passager clandestin, 2017, p. 48.
15
16
Introduction
Aujourd’hui, c’est un euphémisme de dire que Gurvitch n’est plus un auteur de premier
plan. Le détail de sa pensée est largement oublié, retranché dans des conceptions et un
vocabulaire apparaissant, dès le premier coup d’œil, à la fois complexes et surannés : la
dialectique, l’hyperempirisme, la communion, les paliers et niveaux en profondeur, autant de
concepts qui s’entremêlent et opacifient la possibilité d’une exégèse contemporaine. Souvent,
Gurvitch est cité, voire simplement évoqué, comme l’inventeur du terme « pluralisme
juridique », sans pour autant que sa pensée ne soit développée1.
Gurvitch né en 1894 et mort en 1965 est à la fois le témoin d’une époque révolue et le
porte-parole d’une révolution sociale jamais advenue, tiraillé entre un passé révolutionnaire
fondé sur les soviets et la conviction idéale d’un avenir meilleur, permis par des transformations
du droit, où la liberté de l’individu « est conciliable avec l’intérêt du groupe social »2. L’oubli
prématuré dans lequel Gurvitch est tombé juste après sa mort et le peu de filiation intellectuelle3
s’expliquent par plusieurs raisons sur lesquelles l’étude reviendra 4 . De son vivant déjà, il
apparaît comme marginal. Une marginalité cultivée, témoignant d’un certain romantisme
puisqu’il se qualifie comme « exclu de la horde »5, ce qui explique qu’aujourd’hui encore on le
reconnaisse comme un « laissé pour compte »6, un auteur « inclassable débordant des carcans
disciplinaires » et « banni des clans »7.
Même si L’idée du droit social est réimprimée en 1972, il est déjà dans les années 1970
beaucoup moins étudié et lu, avant de disparaître des radars à la fin des années 1980. Toutefois,
1
Quelques exemples. Lasserre V., Le nouvel ordre juridique. Le droit de la gouvernance, Lexis Nexis, 2015, p.
11 ; Trigeaud J.-M., Introduction à la philosophie du droit [1992], Bière, 2000, p. 21.
Albane Geslin exclut Gurvitch de son panorama des auteurs du pluralisme. V. Geslin A., « Une brève
historiographie de pluralisme juridique : quand les usages d’une notion en font un instrument de luttes politiques »,
Cliothémis, n°15, 2019, pp. 1-19, p. 1, ndp. 4.
2
Ripert G., Les forces créatrices du droit, LGDJ, 2ème éd., 1955, p. 57. Dans une note de bas de page, Georges
Ripert précise emprunter ces expressions à Georges Gurvitch mais il précise aussi qu’il n’est pas sûr « de les
employer dans le sens que l’auteur leur donne ».
3
Parmi des continuateurs, on peut tout de même citer Jean Duvignaud et Georges Balandier.
4
V. Infra, Partie I, Chapitre III.
5
Gurvitch G., « Mon itinéraire intellectuel ou l’exclu de la horde », L’Homme et la société, n°1, 1966, pp. 3-12,
p. 3.
6
Marcel J.-C., « Georges Gurvitch : les raisons d’un succès », CIS, 1/2001, n° 110, pp. 97-119, p. 97.
7
Loute A., « Jacques Le Goff, Georges Gurvitch. Le pluralisme créateur », Lectures, « Les comptes rendus »,
2012, {en ligne} : http://lectures.revues.org/9001
17
depuis quelques années « la pensée foisonnante et à, bien des égards, prophétique, d’un auteur
trop oublié »8 est quelque peu remise au goût du jour. En France, en 2005, ses écrits de jeunesse
en russe et en allemand sont traduits, édités et commentés9 ; en 2009 La Déclaration des droits
sociaux est rééditée chez Dalloz avec une Préface de Carlos-Miguel Herrera 10 ; en 2012,
Jacques Le Goff lui consacre un ouvrage11 ; puis paraît en 2016 un numéro de la revue Droit et
Société portant sur l’actualité de sa pensée12. Toutefois, il faut souligner que du côté québécois,
Jean-Guy Belley continue à transmettre sa pensée puisque, dès le milieu des années 1980, il
analyse le pluralisme juridique gurvitchéen13. Il est étonnant de constater que ce mouvement de
relecture de Gurvitch soit initié par des juristes et porte principalement sur la partie de sa pensée
proposant une théorie du droit alors même que, de son vivant, il n’eut qu’une faible influence
dans le champ de la science juridique, ses succès universitaires se situant davantage dans le
champ de la sociologie. On trouve aussi quelques reprises récentes du point de vue
sociologique, bien que plus rares et moins retentissantes : en sus de quelques articles dans les
années 198014 et au début des années 200015, en 2005 un numéro spécial de la revue Anamnèse
8
Gérard Ph., Van de Kerchove M., Ost F., (dirs.), Droit et intérêt - vol. 2 Entre droit et non-droit : l’intérêt, Presses
Universitaires Saint Louis, Bruxelles, 1990, p. 101 ; Le professeur Jacques Lenoble s’exprime aussi en ce sens. Il
estime que « Une relecture des auteurs de l’époque […] (au premier rang desquels G. Gurvitch, dont les
catégories théoriques - telle celle de fait normatif – sont des plus prometteuses) serait utile. » V. Lenoble J.,
« L'efficience de la gouvernance par le droit : Pour une procéduralisation contextuelle du Droit », RDUS, 2002-
2003, Vol. 33, n°1-2, pp. 15-67.
9
Gurvitch G., Écrits Allemands - I Fichte, Traduits et édités par Papilloud C., Rol C., L’Harmattan, février 2005
; Gurvitch G., Écrits Allemands - II, Traduits et édités par Papilloud C., Rol C., L’Harmattan, février 2005 ;
Gurvitch G., Écrits Allemands - III, Traduits et édités par Papilloud C., Rol C., L’Harmattan, mai 2006, 216 pages
; Gurvitch G., Écrits russes, Écrits de jeunesse, Textes traduits et édités par Rol C, Antonov M., L’Harmattan,
octobre 2006.
10
Gurvitch G., La Déclaration des droits sociaux, [1944], Dalloz, 2009 avec une Préface de Carlos-Miguel
Herrera.
11
Le Goff J., Le pluralisme créateur, Michalon, « Le Bien commun », 2012.
12
Le Goff J. (dir.), « Dossier : L’actualité de la pensée de Georges Gurvitch sur le droit », Droit et Société, n°94,
2016, pp. 495-578. Avec les contributions de Mikhail Antonov, Carlos-Miguel Herrera, Arlette Gautier, Mathieu
Doat, Jacques Commaille et Jacques Le Goff.
13
V. Belley J.-G., « Georges Gurvitch et les professionnels de la pensée juridique », Droit et société, n°4, 1986,
pp. 435-455, Vol. 3. 1988, pp. 27-52 ; Belley J.-G., « Le « droit social » de Gurvitch : trop beau pour être vrai ? »,
Droit et société 2014/3 (n° 88), pp. 731-746 ; Belley J.-G., « Ubi communitas, ibi ius ? », Les Cahiers de droit,
PUL, 61 (3), 2020, pp. 597-619.
14
Bosserman Ph., « Georges Gurvitch et les durkheimiens en France, avant et après la Seconde Guerre mondiale »,
CIS, Vol. 70 (Janvier-Juin 1981), pp. 111-126.
En 1982 paraît un ouvrage : Swedberg R., Sociology as Disenchantment: The Evolution of the Work of Georges
Gurvitch, Atlantic Highlands, Humanities Press, New Jersey, EU, 1982.
15
Marcel J.-C., « Georges Gurvitch: les raisons d’un succès », CIS, PUF, Vol. 110, janvier-juin 2001, pp. 97-119;
Banakar R., « Integrating Reciprocal Perspectives: On Gurvitch's Theory of Immediate Jural Experience »,
Canadian journal of Law and Society, Vol. 16, 2001, pp. 67-91; Maillard A., « Les temps de l’historien et du
sociologue. Retour sur la dispute Braudel-Gurvitch », CIS, PUF, 2005/2, n°119, pp. 197-222.
18
lui est consacré16 et en 2006 ce sont les Cahiers internationaux de sociologie qui reviennent sur
son œuvre17, alors que la même année Fridolin Saint-Louis lui consacre un ouvrage 18.
Dès ses premiers écrits, Gurvitch se situe dans le champ du pluralisme juridique,
fortement influencé par les thèses de Léon Petrasizky et de Pierre-Joseph Proudhon. Le point
de départ de ses analyses est le constat de l’existence de formes d’organisation sociale distinctes
– totalement ou partiellement – de l’État. Au sein de la société, une pluralité de groupes
s’organise et s’institutionnalise en formulant leurs règles internes en termes juridiques.
D’emblée, Gurvitch se distingue de la vision moniste du droit, soutenue par Hans Kelsen,
plaçant hors du droit toutes les manifestations juridiques qui contredisent ou méconnaissent le
droit de l’État. Les systèmes normatifs qui ne bénéficient pas de la caution étatique et ne
s'intègrent pas, d’une manière ou d’une autre, à l’ordre juridique établi sont exclus du champ
du droit, réduisant largement la complexité de la vie juridique. De ce point de vue, le droit de
l’État se montre comme un « système de droit imposé » 19 selon les termes d’André-Jean
Arnaud, traduisant la propension de l’État à imposer sa suprématie juridique et à contrôler le
social, mais sans jamais y parvenir réellement puisqu’il subsiste toujours des groupes
aménageant, dans une certaine mesure, leur autonomie juridique. L’ordre juridique étatique « se
trouve pris à revers et court-circuité par des règles juridiques qui se forment en de multiples
lieux et échappent au moins partiellement à sa médiation. »20 C’est bien à ces phénomènes que
la théorie du droit social entend donner une valeur juridique. Ainsi, pour Gurvitch le droit n’est
pas une norme abstraite mais plutôt le produit d’une dynamique sociale. Le droit social, concept
central dans son œuvre, est une forme de droit particulière qui régit les rapports juridiques
internes aux groupes sociaux. C’est un droit d’intégration21 dans le sens où sa fonction est de
permettre la participation d’individus à une œuvre collective. En d’autres termes, il a pour
fonction d’aménager la collaboration des membres au sein d’un groupe social. Ainsi, il n’est ni
un droit purement individuel, ni purement collectif. L’idée du droit social permet alors de
16
Antonov M., Farrugia F., Freyre G., Guérin F., Papilloud C., Rol C., Simon P.-J., Numéro spécial « Georges
Gurvitch », Anamnèse, n° 1, 2005.
17
Antonov M., Berthold É, (dirs), « Quarante ans après : Gurvitch », CIS, 2006/2 (n° 121), pp. 197-226.
18
Saint-Louis F., Georges Gurvitch et la société autogestionnaire, L’Harmattan, « Logiques sociales », 2006
19
Arnaud A.-J., Critique de la raison juridique, t. 1 « Où va la sociologie du droit ? », LG.D.J., 1981, p. 28.
20
Chevallier J., « Droit et État », Revue interdisciplinaire d'études juridiques, Presses universitaires de Saint-
Louis, Bruxelles, 1986/2 Vol. 17, pp. 1-24, p. 18.
21
Intégration peut être entendu au sens d’inordination c’est-à-dire l’action d’intégrer un individu dans un ordre.
19
penser « les conditions de gouvernance démocratique différemment des théories classiques de
l’ordre politique »22.
D’emblée, le terme « droit social » entraîne des « malentendus »23, tant il se confond
avec d’autres notions pouvant revêtir une appellation proche ou totalement similaire. Une
définition par la négative s’impose. En premier lieu, le droit social ne doit pas être entendu dans
le sens « d’un droit lié à la politique sociale de l’État et spécialement à la politique de l’État
tenant compte de la question sociale » 24 . Il ne s’agit donc pas de définir un droit purement
utilitaire visant la protection économique et sociale des plus précaires. Le terme « social » ne
doit pas être entendu dans le sens contemporain de la protection sociale, plus précisément du
droit de la Sécurité sociale en France ou plus généralement de l’assistance sociale. Ce type de
politiques sociales s’adresse à des « bénéficiaires et des destinataires passifs des mesures de
bienfaisantes de l’État »25 alors que le droit social développé ici entend reconnaître les citoyens
en tant qu’acteurs de la création du droit. Le droit social « fait participer directement les sujets
auxquels il s’adresse, à un « tout », qui à son tour participe directement aux relations juridiques
de ses membres » 26 . Confiance, entraide, efforts en commun sont les mots d’ordre, le droit
social ne pouvant réglementer que du dedans et d’en bas. Ensuite, le droit social de Gurvitch
ne correspond pas à la discipline du « droit social » rencontrée dans les cursus universitaires
d’études juridiques et correspondant au droit du travail. Même si Gurvitch analyse et
exemplarise le droit social en ayant recours au droit ouvrier de son époque, il ne s’agit pas de
synonymes, le droit social pouvant régir d’autres domaines.
22
Maesschalck M., « L’impact du fichtéanisme en théorie de l’action et du sujet. Historique d’une recherche
collective », Les Carnets du Centre de Philosophie du Droit, Université Catholique de Louvain, n°150, 2010, {en
ligne} : https://sites.uclouvain.be/cpdr/docTravail/150MaesschalckM.pdf
23
Gurvitch consacre un chapitre de L’idée du droit social à « l’élimination des objections et des malentendus
concernant le terme même de droit social » V. Chapitre V de l’ouvrage, pp. 154-163. Il reprend cette argumentation
dans La Déclaration des droits sociaux.
24
Gurvitch G., La Déclaration des droits sociaux, op. cit., p. 72.
25
Ibid., p. 74.
26
Ibid., p. 75.
20
individualistes »27. Avant toute chose, il est nécessaire de préciser la méthode que Gurvitch
emploie dans sa recherche historique. Il entend restituer l’histoire du problème du droit social
dans l’histoire des idées. La méthode est donc idéologique et il opère une sélection dans la
pensée des auteurs, ne s’attelant pas à resituer l’intégralité de leur pensée. Ainsi, « les doctrines
exposées ne devront alors intéresser que dans la mesure où elles serviront à donner une solution
au problème déterminé »28, en l’occurrence celui du droit social. Et pour cela, « ne faudra-t-il
pas s’étonner du rôle que joueront dans cette histoire des penseurs peu connus et peu influents,
au préjudice d’auteurs incomparablement plus célèbres et parfois aussi plus profonds » 29 .
Revenons rapidement sur la genèse de ce concept tel que Gurvitch l’expose, bien que nous
soyons beaucoup plus synthétiques que lui, qui ne consacre pas moins de cinq-cent-trente-neuf
pages à l’histoire de l’idée de droit social.
Le concept apparaît en premier lieu chez Grotius30 avec sa conception du jus sociale
naturale, expliquant ainsi que « la mère du droit naturel est la nature humaine elle-même »31.
Ainsi, ce dernier considère le droit social d’un point de vue jusnaturaliste : la société et ses
groupements sont naturels sans que cela ne signifie qu’ils soient religieux ou liés à l’idée de
Dieu. Au contraire, Grotius a œuvré à une laïcisation de la science du droit moderne32. Qui plus
est, en se situant à revers de la pensée de Hobbes, Grotius n’estime pas que l’État est la seule
institution génératrice de lien social. L’individu, même à l’état naturel, est toujours lié et soumis
à un « tout » social, une sorte de cosmos social ou encore une natura societatis33. Et, ce grand
tout qu’est la communauté des humains dépasse les frontières enserrées des États. C’est à partir
de ce fondement social que Grotius conçoit le droit international : une société du genre humain
résultant de la solidarité des peuples et régie indépendamment de la société des États fonde le
droit à l’échelle du monde. La pensée du droit social est encore éloignée des principes
27
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 10 ; Dès 1927, il a publié un article en français sur la pensée de
Grotius. V. Gurvitch G., « La Philosophie du droit de Hugo Grotius et la théorie moderne du droit international
(À l’occasion du tricentenaire du De jure belli ac pacis, 1625-1925) », Revue de Métaphysique et de Morale, 1927,
n°34, pp. 365-391.
28
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 169.
29
Ibidem.
30
C’est ce que Gurvitch nomme « L’École du droit social naturel ». V. Gurvitch G., L’idée du droit social, op.
cit., pp. 171-236.
31
Grotius H., « Discours préliminaire », in Le droit de la guerre et de la paix, trad. du latin Barbeyrac J., Éditions
Pierre de Coup, Amsterdam, 1729, t. 1, p. 16.
32
La célèbre formule de Grotius « Quand même on accorderait […] qu’il n’y a point de Dieu » permet une lecture
laïque de sa théorie du droit naturel. V. Grotius H., Droit de la guerre et de la paix, op. cit., pp. 64-68.
33
V. Ibidem, p. 16 : « L’excellence de l’homme par-dessus le reste des animaux consiste […] dans les sentiments
de sociabilité ». V. Haggenmacher P., « La nouvelle physionomie du « ius » et le remaniement du droit naturel »,
in Grotius et la doctrine de la guerre juste, Graduate Institute Publications, Genève, 1983, pp. 462-529.
21
démocratiques alors que pour Gurvitch ils sont consubstantiels. Ce rapprochement ne sera
possible qu’après la Révolution française et l’œuvre critique de cette dernière.
La Révolution de 1789 et le courant des Lumières ont instauré ce que l’on appelle
aujourd’hui la modernité, au moins d’un point de vue juridique. En reconnaissant une dignité
égale à chaque individu et l’autonomie de la volonté individuelle ouvrant la voie à l’instauration
d’une démocratie réelle en Occident, le droit social trouve un terreau fertile d’idées et de
réalisations politiques lui permettant de se développer34. En effet, le droit social est tout autant
un produit de la modernité dans le sens où, seuls des individus libérés de l’obscurantisme et du
despotisme peuvent se regrouper librement pour former un droit social. Cependant, les
communautés réelles, intermédiaires entre l’individu et l’État, sont battues en brèche,
principalement dans les œuvres de Rousseau, puis dans le droit positif en France avec
notamment la loi Le Chapelier de 179135. Ainsi, au sens de Gurvitch, les précieuses acquisitions
permises par Rousseau et Kant dans le champ moral sont déformées par un individualisme,
notamment juridique, aveugle aux réalités sociales. C’est en cela, qu’il préfère la pensée de
Condorcet qui selon les termes de Léon Brunschvicg développe un « individualisme à base
sociologique »36. Qui plus est, Condorcet s’oppose à la centralisation politique et juridique au
profit d’une autonomie des corps administratifs, d’un certain self-government local. Ces idées
sont exprimées principalement dans son Essai sur la constitution et la fonction des assemblées
provinciales de 1788 puis dans le projet de Constitution girondine de 1793 dont il se fait le
porte-parole. Par-là, Condorcet ouvre la voie à une synthèse entre l’idée du droit social et la
démocratie mais qui demeure encore « couverte de brumes »37.
En France, la pensée socialiste, avec notamment les auteurs Charles Fourier et Saint-
Simon, développe l’idée d’une société économique en tant que totalité non-hiérarchique et se
montre à même d’identifier des communautés de travailleurs autonomes. Toutefois, la pensée
socialiste, en ce qu’elle demeure très sceptique face au concept de droit, est finalement assez
34
V. Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit, p. 261.
35
Condorcet J-A-N de Caritat, Essais sur la constitution et les fonctions des assemblées provinciales, t. 1, 1788,
Gallica, {en ligne} : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k41723m.texteImage.
36
Brunschvicg L., Les progrès de la conscience, Vol II, PUF, 1927, p. 508 in Gurvitch G., L’idée du droit social,
op. cit., p. 273. V. Gaudebout J-C., « Les deux déclarations des droits de Condorcet en 1789 et la physiocratie »,
Annales historiques de la Révolution française, 2020/4, n°402, pp. 109-129. V. « Titre III Les Assemblées
primaires », Plan de Constitution présenté à la Convention nationale les 15 et 16 février 1793, l’an II de la
République (Constitution girondine), Digithèque des matériaux juridiques et politiques, Université de Perpignan
Via Dominitia, {en ligne} : https://mjp.univ-perp.fr/france/co1793pr.htm
37
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 279.
22
décevante pour le développement du droit social38. En cela, c’est bien la pensée de Proudhon
qui marque profondément la genèse du droit social formulée par Gurvitch parce que, à contre-
courant des thèses socialistes, ce dernier démontre l’impossibilité d’organiser la société en
général et la société économique en particulier, autrement qu’en la fondant sur la Justice et le
droit. Proudhon qui « fut tout ensemble sociologue, philosophe et doctrinaire politique »39 est,
aux yeux de Gurvitch, par sa « méthode dialectique antithétique qui répudie les synthèses »40,
sa conception de la société et de son droit, « le Descartes ou le Pascal des sciences sociales »41.
Tous deux anti-hégéliens, ils s’opposent à l’idée d’une dialectique ascendante, à l’absolutisme
de l’État et la subalternisation de l’individu que Hegel développe dans sa philosophie42. De
manière générale, Proudhon comme Gurvitch souhaitent reconnaître le droit des groupes
économiques, culturels ou autres et des associations fédératives en tant qu’il est
« nécessairement porté par un esprit d’égalité », tirant ses moyens et ses formes du principe
démocratique43.
Ainsi, le terme droit social devient plus populaire, notamment dans les milieux de
gauche voire d’extrême gauche. Au début des années 1880, un journal hebdomadaire anarchiste
proudhonien, intitulé Le Droit social, voit éphémèrement le jour44. Bien que le terme ne soit
pas beaucoup repris par les socialistes français de l’époque, l’idée évolue en Allemagne au
XIXème siècle trouvant des échos dans la tradition fichtéenne et ses continuateurs notamment
38
Ibidem, pp. 281-282.
39
Gurvitch G., Proudhon, PUF, 1965, p. 14.
40
Ibidem, p. 15.
41
Balandier G., « Georges Gurvitch 1894-1965 », CIS, Vol. 40 (janvier-juin 1966), pp. 3-5, p. 5 ; V. Gurvitch G.,
Proudhon, op. cit., p. 16.
42
Gurvitch s’est consacré à l’étude de la pensée de Proudhon dès les années 1920. En 1927, il lui consacre un
article en russe : Gurvitch G., « Proudhon i sovremennost’» Sovremennva Zapiski, n°30, 1927, pp. 344-379, [en
russe]. Notre trad. : « Proudhon et la modernité », Annales contemporaines.
Et un article en allemand la même année : Gurvitch G., « Proudhon und die Gegenwart », Archiv für Rechts- und
Sozialphilosophie, XXI, pp. 537-562, 1927, [en allemand]. Notre trad. : « Proudhon aujourd’hui », Archives pour
le droit et la philosophie politique. En 1931, il propose un commentaire de ses œuvres : Gurvitch G., « Œuvres
Complètes de Proudhon – Nouvelle Edition Publiée avec des Notes et des Commentaires. 1930. Paris : Rivière »,
APD, n°1, 1931 pp. 241-242. Puis, un ouvrage publié en 1965 : Gurvitch G., Proudhon, PUF, 1965.
43
V. Gurvitch G., « Proudhon aujourd’hui », trad. et éd. Rol C., Papillaud C., Écrits allemands II, op. cit., pp. 49-
67, p. 67 ; Publication originale : Gurvitch G. « Proudhon und die Gegenwart », Archiv für Rechts, op. cit.
44
Wagener N., « Droit social », in Cornu M., Orsi F., Rochfeld J. (dir.), Dictionnaires des biens communs, PUF,
2ème éd., 2021, pp. 1703-1724, p. 1707. V. Maitron J., Le mouvement anarchiste en France, Gallimard, « Tel »,
1992.
23
Karl Krause45, puis dans l’École historique du droit allemande représentée par Friedrich K. von
Savigny et Georg F. Putcha et chez les germanistes, avec en tête les travaux d’Otto von Gierke46.
On constate un réel regain des théories du droit social chez les universitaires au début du
XXème siècle. Noé Wagener explique ce phénomène par des justifications propres à l’Université,
des raisons « stratégiques » d’auteurs en recherche d’ascension académique qui y trouvent un
moyen de développer une argumentation critique et de s’interroger sur les fondements du
droit48 . Aussi, il semble bien que des raisons politiques soient à l’origine de ce retour : le
resurgissement de la question sociale face à la crise de 1929 et l’explosion des inégalités
économiques et sociales. Au-delà des théories, le concept renaît au XXème siècle sous
l’impulsion de nouvelles formes juridiques tels que les syndicats et les conventions collectives,
plus généralement, les bouillonnements de la démocratie dans les usines. Aussi, Julien
Bonnecase a pu identifier une École du droit social en y regroupant pêle-mêle Saint-Simon,
Charles Fourier, Louis Blanc, Auguste Comte et Proudhon49, sans retenir les distinctions que
Gurvitch développe dans son travail de reconstitution historique de l’idée. Malgré cette
occurrence sous le terme « école », le droit social apparaît plutôt comme un concept plus ou
moins repris par des auteurs mais sans qu’il soit possible d’identifier une nette filiation entre
eux. En effet, les distinctions conceptuelles sont majeures et ceci principalement concernant
leur point de vue sur le droit. Il ne faut pas oublier que Proudhon est certes réfractaire à la notion
d’État comme source exclusive de droit mais pas à l’idée de droit en elle-même, comme
45
Krause développe une pensée de la démocratie organique formée par des chambres politiques représentant les
intérêts sociaux et encourage le développement associatif. V. Ferreira O., Krausisme juridique et politique en
Europe, Classiques Garnier, 2021.
46
V. Infra, Partie I., Chapitre I et III.
47
V. Infra, Partie I., Chapitre I. et III.
48
Wagener N., « Droit social », in Cornu M., Orsi F., Rochfeld J. (dir.), Dictionnaires des biens communs, op. cit.,
p. 1710.
49
Bonnecase J., La pensée juridique française, Bordeaux, Delmas, 1933, p. 547.
24
Gurvitch s’évertue à le démontrer50. Pourtant, ce préjugé dont souffre Proudhon, à l’instar du
courant anarchiste en général se perpétue encore de nos jours, comme le montre Anne-Sophie
Chambost dans sa thèse 51 et a certainement affecté la carrière de Gurvitch et ceci,
principalement chez les juristes.
Pourtant, le droit social tel qu’il est conceptualisé par Gurvitch repose sur l’intuition
fondamentale voulant que seule une redécouverte du droit dans sa dimension sociale peut
« régénérer une pensée juridique fermée sur elle-même et sclérosée. »52 Le tournant moderne
caractérisé par la pensée des Lumières, puis la Révolution de 1789 en France, a entrainé une
restructuration du droit autour de l’individu, tout en rejetant le social et ses corporations,
groupes et corps, considérés comme archaïques. Aux yeux de Gurvitch, ignorer la société et ses
groupements dans la science du droit revient à un appauvrissement et à une dogmatisation de
cette dernière. Qui plus est, les conséquences sont lourdes : une vision uniquement individuelle
du droit analysé par le truchement de l’État et lui-même considéré comme un individu « en
grand », conduit, selon Gurvitch, « au règne de la force et à la tyrannie »53. Observer la société
et son organisation spontanée permet d’ouvrir le champ de la science juridique. Le droit social
propose un changement de paradigme, un modèle juridique idéal-typique se plaçant à côté du
droit civil classique.
L’intérêt du concept de droit social dans la pensée de Gurvitch est qu’il permet de saisir
à la fois une certaine conception générale du droit qu’il propose et de comprendre les moyens
juridiques donnés au pluralisme. La théorie du pluralisme de Gurvitch mobilise la notion
« d’ordres juridiques ». L’ordre est d’abord « l’agencement d'une série d’éléments disparates et
hétérogènes en un ensemble cohérent, intelligible : conçu comme synonyme
d’ordonnancement »54, tout en désignant « le principe logique qui commande les relations entre
les divers éléments constitutifs et l’ensemble articulé qu’ils forment. »55 Le recours à ce concept
50
Gurvitch G., « Proudhon philosophe et Proudhon juriste », in L’idée du droit social, op. cit., pp. 327-369.
51
Chambost A.-S., Proudhon et la norme. Pensée juridique d’un anarchiste, Presses universitaires de Rennes,
2004. Elle prend pour exemple Terré F., Introduction générale au droit, Dalloz, 1991, p. 119 ; ou plus
anciennement Gény qui assimile « anarchie » à « désordre ». V. Gény F., « La notion de droit en France », APD,
1931, n°1 et 2, pp. 9-41, p. 16.
52
Belley J.-G., « Deux journées dans la vie du droit : Georges Gurvitch et Ian R. Macneil », Canadian Journal of
Law and Society, Vol 3., 1988, pp. 27-52, p. 30.
53
Toulemont R., Sociologie et pluralisme dialectique, Éditions Nauwelaerts, 1955, p. 209.
54
Chevallier J., « L’ordre juridique », in Chevallier J., Lochack D. et suiv., Le droit en procès, PUF, 1983, pp. 9-
43, p. 9.
55
Ibidem ; Pour cette définition, Jacques Chevallier s’inspire de la pensée de Gurvitch. V. Rocher G., « Pour une
sociologie des ordres juridique », Les Cahiers de droit, PUL, 29 (1), pp. 91–120, {en ligne} :
https://doi.org/10.7202/042870ar
25
dans le cadre du pluralisme juridique permet de souligner l’interdépendance entre des normes
au sein d’un même espace social. En cela, « chaque règle de droit est toujours l’élément d’un
système, d'un tout, d'un ordre complexe. »56 Les ordres juridiques sont divers, existent dans la
réalité sociale et se limitent réciproquement, en collaborant sur un pied d’égalité dans la sphère
nationale et internationale. Dans la pensée de Gurvitch, ils émergent spontanément dans la
société par une expérience collective du sentiment de Justice 57 puis se structurent par
l’élaboration de règles communes, plus ou moins autonomes par rapport au droit de l’État. À
partir des relations qu’un ordre juridique spontané entretient avec l’ordre juridique étatique –
par l’analyse des relations d’internormativité – Gurvitch distingue différentes espèces de droit
social, allant du niveau le plus indépendant du droit de l’État, au droit social condensé dans
l’ordre du droit étatique.
56
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 106.
57
Gurvitch place une majuscule au terme Justice. Il en va de même pour le terme « Société » qui dans toute son
œuvre est toujours écrit avec une majuscule. Alors que l’étude ne conserve pas la majuscule marquant le mot
société (hormis dans les citations), nous la conservons pour le terme Justice car elle permet, dans la suite des
développements, de distinguer la Justice comme concept de la justice comme institution étatique, celle des juges
et des tribunaux.
58
Dumont L., Essais sur l’individualisme, Seuil, Essais, 1983, p. 41.
59
C’est d’ailleurs en cela qu’il se distingue du socialisme qui, lui, connaît un mouvement inverse, théorisé avant
d’être appliqué, alors que « l’individualisme vécu émerge bien avant d’être nommé et même pensé » V. Laurent
A., Histoire de l’individualisme, PUF, « Que sais-je ? », 1993, 128 pages, p. 11.
60
Ibidem, p. 13.
61
Ibid, p. 78.
62
Rey A., (dir.), Le Grand Robert de la langue française, Le Robert, t. 1, 2ème éd., 2009, p. 928.
26
indivisible est apparue après l’Antiquité. Comme le précise Norbert Elias, « l’identité collective
de l’individu, son identité du nous, du vous, du ils ou elles, jouait dans la pratique des sociétés
antiques un rôle encore bien trop important par rapport à celui de l’identité du je »63. Le terme
individu revêt donc la particularité moderne de désigner la personne détachée de tout groupe.
Ainsi, l’individualisme juridique pense l’individu comme la fin suprême du droit et le droit
comme un système de règles établies en fonction de l’individu64.
Pour Gurvitch, « rien n’a nui davantage au renouvellement positif de la raison juridique,
rien n’a aussi sûrement anéanti la force créatrice de la science du droit, rien n’a plus fortement
contribué à creuser un fossé entre les concepts des juristes et la vie réelle du droit, que le préjugé
fortement enraciné du caractère essentiellement individualiste du droit. »65 Ainsi, pour saisir le
dynamisme social dans son intégralité, animé par des valeurs de Justice et s’organisant
juridiquement, il faut recourir à de nouvelles conceptions : le droit social basée sur des valeurs,
non plus de subordination, mais de communion. Le droit social s’oppose au droit de
subordination en aménagement des rapports juridiques non-individualistes : il permet
l’intégration des membres dans un groupe social et aménage les relations juridiques d’union
entre ces membres et le groupe, ainsi qu’entre les membres entre eux. Ce droit révèle les
interpénétrations perpétuelles entre le tout, c’est-à-dire le groupe social, et les parties de ce tout,
les individus66. Ainsi, le droit social de Gurvitch est une forme particulière de droit spontané tel
qu’il est systématisé par le travail de recherche de Pascale Deumier67 : il se distingue du droit
de l’État qui ne peut l’imposer et régit les rapports juridiques internes à un groupe social.
Cependant, il ne correspond qu’à certains types de rapports juridiques, ceux excluant la
domination et la contrainte inconditionnelle, et ne peut être observé que dans des groupes
spécifiques : les groupes dont les membres s’associent par des rapports de communion, ou de
fusion.
Ainsi, le droit social théorisé par Gurvitch est inhérent aux phénomènes collectifs qui
visent à intégrer des individus dans un groupe et déterminant leur propre ordre juridique. Il est
perçu comme une alternative au droit individuel et se fonde sur des faits normatifs traduisant
une union. L’existence d’une communauté objectivement identifiable est le socle du droit social
63
Elias N., La société des individus, [1987], Pocket, Agora, réed. 2002, pp. 210-211.
64
Bergel J.-L., Théorie générale du droit, [1989], Dalloz, 5ème éd. 2012, p. 37 ; Gounot E., Le principe de
l’autonomie de la volonté en droit privé, contribution à l’étude critique de l’individualisme juridique, Arthur
Rousseau, 1912, p. 27.
65
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 5.
66
V. Mendieta y Nunez L., Théorie des groupements sociaux suivi d’une étude sur le « droit social », Marcel
Rivière et Cie, trad. de l’espagnol par Cuvillier A., 1957, pp. 224-225.
67
V. Deumier P., Le droit spontané, Economica, 2002.
27
et représente le pendant organisé de la communauté. Le pouvoir social qui émane de ces groupes
repose sur le recours à une contrainte conditionnée, puisque le droit individuel de libre sortie
du groupe permet de s’en affranchir. Seul, l’ordre juridique d’un État démocratique, reposant
sur la communauté nationale sous-jacente en tant que fait normatif d’union, dispose d’un
pouvoir de contrainte inconditionnée.
Cette recherche s’appuie sur les transformations de la vie juridique de son époque, au
sein de laquelle il examine les manifestations d’une autonomie juridique, par rapport à l’État
mais aussi par rapport au pouvoir hiérarchique du patronat. Les manifestations d’une
démocratie dans le champ du travail et d’un ordre juridique international autonome sont les
paradigmes du droit social et représentent, selon lui, ce qui ne peut pas être saisi par la pensée
juridique traditionnelle avec dans sa ligne de mire, l’individualisme juridique 68 . Il oppose
l’individualisme juridique qu’il considère comme un droit de subordination, limitant
négativement les libertés de chacun et engendrant la domination, au droit social pétri de valeurs
de cohésion et de solidarité 69 . Avec le droit social, il souhaite doubler la pensée juridique
« en l’augmentant et en la dépassant »70 : il propose une nouvelle catégorie pour l’architecture
de la science juridique. Le droit social est ainsi une branche alternative à l’individualisme
68
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., pp. 54-63.
69
Ibidem, pp. 11-15.
70
Belley J.-G., « Deux journées dans la vie du droit : Georges Gurvitch et Ian R. Macneil », Canadian Journal of
Law and Society, op. cit., p. 31.
28
juridique, sans pour autant remettre en cause les formes de droit individuel : les deux coexistent,
bien que le droit social nécessite une refonte du mode de connaissance du droit. Ainsi, en
observant la réalité de la société et des groupements qui la constituent par le biais d’une
collaboration disciplinaire entre droit, sociologie et philosophie, le droit social révèle la capacité
des groupes à engendrer leur propre ordre juridique, plus ou moins autonome par rapport au
droit de l’État, plus ou moins structuré, et réglant leur vie juridique interne. Alors, le recours au
concept de Justice permet d’organiser les rapports entre les différents ordres juridique, dont
celui de l’État.
Dès l’abord, on voit que Gurvitch se situe dans une démarche scientifique
interdisciplinaire mobilisant le droit, la sociologie et la philosophie. Par le choix même de son
objet d’étude – les groupes sociaux et leur droit interne – il recherche un mode particulier de
connaissance du droit à partir des groupes, multipliant les lieux de création du droit. Ainsi, il
mobilise tant la science juridique, que la philosophie et la sociologie du droit, champs de la
connaissance qui par leur collaboration permettent de saisir l’intégralité du phénomène du droit
social : la philosophie du droit rend consciente l’expérience juridique et l’actualise ; la
sociologie juridique décrit le contenu de l’expérience juridique dans les conduites effectives
des individus et des groupes ; la science du droit en explicite les sens normatifs71.
Dans L’idée du droit social, Gurvitch expose le but de sa thèse. Il s’agit de « préciser
un nouveau système de principes juridiques »72, incluant le droit social. Pour cela, il souhaite
s’en tenir à l’observation de phénomènes collectifs traduisant des manifestations du droit social.
En quelque sorte, il s’agit de construire les diverses catégories du droit social à partir du réel.
Cependant, en faisant une analyse de son œuvre globale, on constate rapidement que son but
est bien plus prospectif et, qu’au-delà de la formalisation des observations de formes spontanées
du droit social en une théorie cohérente, il cherche, prospectivement, à permettre l’autonomie
juridique des groupes, dans une dimension politique qu’il n’assume que partiellement. Son
œuvre repose sur une analyse du temps présent et une proposition de rénovation juridique
future. Par ce basculement temporel, l’œuvre de Gurvitch sur le droit social s’apparente à un
programme de recherche large, inscrivant son objet d’étude en vue d’un projet particulier :
71
V. Gurvitch G., L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, Pédone, 1935, p. 84. Pour le
développement de sa méthode V. Infra, Partie I, Chapitre I et sa critique Infra, Partie I, Chapitre IV.
72
Gurvitch, G. L’idée du droit social, op. cit., pp. 2-3.
29
permettre l’autonomie juridique des groupes sociaux. Le droit social apparaît comme un objet
d’étude bien plus construit que décrit73.
Avant toute appréciation de fond sur les apports de Gurvitch à la connaissance, il faut
le situer dans son propre contexte. La production de connaissance est toujours inscrite dans un
contexte historique, culturel et dans l’histoire personnelle de l’auteur74. C’est pour cela qu’il
paraît essentiel de présenter une biographie, bien que rapide, concentrée sur les points relatifs
à ses théories. La vie et l’œuvre de Gurvitch sont difficilement séparables, tant son expérience
personnelle a influencé ses recherches. À l’instar de l’observation de son ami Georges
Balandier, on remarque que « son itinéraire intellectuel se sépare mal des autres itinéraires »75
(§1.). Ses cheminements personnel, universitaire et intellectuel témoignent de l’originalité de
Gurvitch et cela se retrouve dans ses conceptions du droit et de la société, toutes deux lues par
le prisme du concept de Justice. Ainsi, pour saisir le droit social en tant que concept juridique
il est nécessaire de saisir les fondements philosophiques de son programme (§2.). Enfin, à partir
de ces éléments, nous présenterons l’objectif de la présente recherche : poursuivre le problème
du droit social (§3.).
L’étude ne se veut pas une analyse biographique poussée, notamment concernant les
aspects privés de sa vie, il s’agit plutôt de souligner les éléments biographiques ayant eu une
influence sur les concepts qu’il développe. Toutefois, même si le lien direct entre les thèses de
Gurvitch n’est pas établi, il paraît tout de même important de relever qu’il fut marié avec Debora
Churgine, agrégée en Histoire, connue notamment pour un ouvrage publié en 1945 analysant
les expressions russes et leurs équivalents en langue anglaise76. Cette information permet de
comprendre Gurvitch comme vivant dans une émulation intellectuelle intense, même dans sa
73
V. Infra, Partie I, Chapitre IV.
74
V. Bachelard G., Le nouvel esprit scientifique [1934], PUF, « Quadrige », 5ème éd., 1995, « Chapitre VI.
L’épistémologie non-cartésienne », pp. 139-183.
75
Balandier G., Gurvitch, PUF, 1972, p. 6.
76
Gurvitch D., Harenroth R., Russians Say It This War : Ninety-Nine Russian Idiomatic Expressions and their
American Equivalents, International University Press, New York, 1945 ; V. Gautier A., « L’œuvre de Georges
Gurvitch par le prisme du genre », Droit et Société, n°94/2016, pp. 525-535, p. 532.
30
vie familiale, ce qui est assez rare à l’époque où on ne compte que 27% de femmes parmi les
agrégés77.
Les itinéraires géographiques sont liés à l’évolution de ses conceptions et traduisent
plusieurs périodes dans son œuvre. Son premier itinéraire de la Russie à la France marque la
naissance de ses conceptions sur le droit social, bien qu’il en poursuive l’étude plus tard (1.).
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il se réfugie aux États-Unis et ce moment américain
traduit nettement son passage de la philosophie à la sociologie (2.).
77
Entre 1821 et 1960. V. Chervel André, « Les agrégés de l’enseignement secondaire. Répertoire 1809-1960 »
mars 2015 in Gautier A., « L’œuvre de Georges Gurvitch par le prisme du genre », op. cit., p. 532.
78
2 novembre dans le calendrier grégorien adopté en Russie en 1918. Lors de la naissance de Gurvitch le calendrier
julien était encore en vigueur.
79
Après la conversion de la famille Gurvitch à l’orthodoxie leurs noms sont modifiés. Les noms entre parenthèses
sont les noms de naissance.
80
Dossier Gurvitch (1912-1915), Tartu, Estonie, Archives nationales historiques, Fonds 402, Carton 8003 [en
russe] in Antonov M, Berthold É, « Sources russes de la pensée de Georges Gurvitch : écrits de jeunesse dans les
annales contemporaines (1924-1931) », CIS, 2006/2 (n° 121), pp. 197-226, p. 200.
81
Rol C., Antonov M., « Introduction » in Gurvitch G., Écrits russes, op. cit., p. 17.
82
Dossier Gurvitch, Archives des Loges russes, Étoile du Nord (1924-1970), XI, 2, notice du 27 avril 1927,
n°8/214 et n°5/211, consultables à la BNF. Dans leur introduction Cécile Rol et Mikhail Antonov précisent que
Gurvitch a suivi un enseignement religieux israélite et qu’il a passé un examen religieux auprès du rabbin de Riga,
s’est marié selon les pratiques religieuses juives bien qu’il ne soit, ensuite, plus pratiquant. Cependant, en 1927,
lors de son initiation maçonnique, il se définit comme théiste. V. Rol C., Antonov M., « Introduction », op. cit.,
pp. 17-18.
Ses poèmes de jeunesse traduisent une certaine hostilité envers la pratique religieuse. Ainsi, il écrit en 1911 :
31
premières œuvres, mais aussi, dans la continuité de ses écrits, de manière plus discrète. Son
enfance paraît plutôt heureuse83, il suit un enseignement en français et déménage plusieurs fois
– Bakou, Odessa, Rostov sur le Don – du fait de la profession de son père84.
Gurvitch G., « Sans titre », Les étincelles instantanées, 1911, reproduit dans Gurvitch G., Écrits russes, op. cit., p.
245.
83
Durry M., « Nécrologie : Georges Gurvitch (1894-1965) », Annales de l’Université de Paris, 1966, n°2, pp. 183-
186, p. 184.
84
Rol C., Antonov M., « Introduction », in Gurvitch G., Écrits russes, op. cit., p. 20.
85
Dossier 14-3-6846, Saint Petresbourg Russie, Archives Nationales Historiques Centrales, n°7. V. Rol C.,
Antonov M., « Introduction », in Gurvitch G., Écrits russes, op. cit., p. 20.
86
Youriev est le nom russe donné à l’actuelle ville de Tartu en Estonie lorsqu’elle était sous domination russe de
1721 à 1917, aussi appelée Dorpat sous domination allemande de 1224 au XVIème siècle puis suédoise. Au début
des années 1910, il s’agissait d’une des rares universités à ne pas respecter le pourcentage d’admission d’étudiants
juifs alors imposé. Ce qui montre que, malgré la conversion de sa famille à l’orthodoxie, les origines juives et les
oppressions qui en découlent sont vécues par Gurvitch. V. Rol C., Antonov M., « Introduction », op. cit., p. 20.
Il est alors dirigé par le professeur Théodore Taranovsky, spécialiste de l’histoire du droit russe V. Infra, Partie I.,
Chapitre III.
87
Gurvitch G., « Mon itinéraire intellectuel ou l'exclu de la horde », L’Homme et la société, op. cit., p. 4.
88
Moine russe né en 1681 et mort en 1736. Il fut un conseiller important du Tsar Pierre Le Grand et l’auteur du
Règlement ecclésiastique instauré en 1721 entrainant la suppression du patriarcat, la création du Saint-Synode et
permettant plus généralement une réorganisation de l’Église orthodoxe russe.
89
Cramer R., « Éléments biographiques et bibliographiques pour une étude de l’apport de Georges Gurvitch à la
théorie et à la sociologie du droit », Droit et Société, 1986, n°4, pp. 457-467 p. 457 ; Georges Balandier précise
que ce mémoire fut publié en 1915 à Youriev V. Balandier G., Gurvitch, PUF, 1972, p. 6.
90
Au pouvoir de 1682 à 1725.
32
du Règlement ecclésiastique91 . Il quitte Riga la même année pour rejoindre l’Université de
Saint-Pétersbourg, à la fois parce que son père y est muté92, mais aussi du fait des attaques de
l’armée allemande dans les Pays baltes. Il rencontre alors le professeur Léon Petrasizky93 qui
aura une grande influence dans sa carrière et le pousse à se consacrer pleinement à la lecture
des principales doctrines juridiques et politiques. Il rédige un second mémoire à la fin de l’année
1917 portant sur L’idée des droits inaliénables de l’Homme dans la doctrine de Rousseau. Le
commencement de sa carrière académique se place d’emblée au croisement de plusieurs
disciplines : l’histoire et la philosophie sociale, discipline vaste regroupant le droit, la
philosophie et la sociologie, toujours perçues comme le « tripode d’une réflexion
pluridisciplinaire »94.
Georges Gurvitch évolue dans l’ambiance contestataire des années 1910 en Russie. Il
est un témoin important de ces événements au regard desquels il a toujours gardé une position
originale dans ses actions et critique dans ses pensées. Il indique que, dès l’âge de quatorze ans,
il se plonge dans les « lectures sociologiques et philosophiques, en prenant connaissance des
écrits des marxistes en vogue à ce moment »95. Il lit Karl Kautsky et Gueorgui Plekhanov96 puis
Lénine, attiré particulièrement par « leur croyance au déterminisme rigoureux, révélé par les
« lois implacables de l'histoire » », déterminisme qui aurait pour base le matérialisme
économique. Il fut impressionné par ces lectures, bien qu’« éveillant sans cesse [s]es doutes »97.
Alors que la Révolution commence en 1917, il participe à la création de soviets et se montre
enjoué par le retour de Lénine auquel il assiste à la Gare de Petrograd98 . Cependant, il est
91
V. Bois J., « Le règlement ecclésiastique de Pierre le Grand (Fin) », Échos d'Orient, t. 7, n°46, 1904, pp. 151-
156, p. 152 ; et plus généralement, Arjanoukhine V., « Feofan Prokovitch », trad. du russe par Lesourd F., in,
Masline M. (dir.), Dictionnaire de la philosophie russe, L’Age d’Homme, 2010, pp. 260-261 : il s’agit d’un
document juridique aboutissant à un contrôle poussé de l’État sur l’Église, ce règlement présente une analyse
jusnaturaliste s’inspirant notamment de la pensée de Pufendorf.
92
Anciennement Petrograd.
93
Léon Petrasizky (Fin du XIXème -1931), philosophe du droit, d’origine polonaise, il enseigne plusieurs années à
l’Université de Petrograd et, après la révolution soviétique, à l’Université de Varsovie.
94
Le Goff J., Georges Gurvitch le pluralisme créateur, op. cit., p. 13.
95
Gurvitch G., « Mon itinéraire intellectuel … », op. cit., p. 3.
96
Karl Kautsky (1854-1938), homme politique et théoricien marxiste allemand. Il est connu notamment pour Le
programme socialiste [1909], trad. de l’allemand Rémy L., réed. ReInk Books 2017. Il est jugé « renégat » par
Lénine dans un article « La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky », paru en Brochure, Communistes,
Moscou, 1918 cité par Service R., Lenin : a biography, Pan Books, Londres, 2000, pp. 375-376.
Gueorgui Valentinovitch Plekhanov (1856-1918), révolutionnaire et théoricien marxiste, fondateur du parti social-
démocrate en Russie.
97
Gurvitch G., « Mon itinéraire intellectuel … », op. cit, p. 3.
98
« Les nombreux spectateurs qui, en mai 1917, s’étaient massés à la gare de Finlande à Petrograd ne l’oublieront
jamais ! ». Gurvitch G., « L’effondrement d’un mythe politique : Joseph Staline », CIS, Vol. 33, Juillet-Décembre
1962, pp. 5-18, p. 5. Pour les détails sur sa participation à la révolution soviétique V. Infra, Partie I, Chapitre I.
33
rapidement déçu par la tournure centralisatrice de la révolution et se distancie rapidement « des
grands chefs, de Lénine et de Trotsky, en protestant dans un article courageux contre le projet
de Traité de Brest-Litovsk »99. Il reçoit des avertissements de la part de Lénine, ce qui lui impose
de s’éloigner de Petrograd et réside alors pendant deux ans à Ekaterinoslav100 . En 1918, il
obtient un premier poste en tant qu’assistant à l’Université de Petrograd, devenue Leningrad.
Persistant dans la critique du régime bolchévique s’installant, il est éloigné et nommé à Tomsk
au Sud-Est de la Sibérie occidentale. Il n’y professe pas, se présentant directement au concours
de l’agrégation en 1920, qu’il obtient, comme le précise son curriculum vitae officiel101. Pour
autant, à la suite de la révolution soviétique, les décrets du 1er octobre 1918 et du 1er janvier
1919 ont suspendu les grades universitaires jusqu’en 1922. L’Université, en toute discrétion, a
permis l’obtention du diplôme, sans pour autant qu’il soit reconnu par la République socialiste
fédérative soviétique de Russie (RSFSR) alors installée. La même année, il quitte son pays,
entamant son premier exil qu’il croyait alors définitif. Plusieurs justifications à ce départ se
dessinent, Gurvitch restant lui-même évasif sur les raisons qui l’ont poussées à fuir.
Tout d’abord, Georges Balandier précise qu’il « rêve d’une autre révolution » mais
aussi, qu’il se voulait un « grand voyageur des espaces intellectuels »102 en restant à la fois
vague et romantique sur la question. Pour Jacques Le Goff, Gurvitch fait partie des « déçus »
de la révolution bolchévique mais, « on ne l’a ni banni, ni proscrit »103. Pour Mikhail Antonov
et Étienne Berthold, il aurait quitté le territoire pour des raisons politiques, poussé au départ à
la suite de la signature par les Bolcheviks du Traité de Brest-Litovsk en 1918 et aux critiques
qu’il y a apportées, de même que le parti Socialiste Révolutionnaire, auquel il appartenait alors
et dont les membres ont subi une importante répression. Le sociologue Jean-Christophe Marcel
propose une analyse similaire précisant que Gurvitch apparaît comme « un agitateur » du fait
de ses critiques ouvertes contre l’armistice et qu’il aurait reçu de réelles « mises en garde »,
justifiant son départ vers l’Allemagne104. On peut mettre en parallèle cette hypothèse avec l’idée
récurrente dans ses biographies voulant que Georges Gurvitch demeure méfiant face à la mise
en place des premières organisations révolutionnaires, et plus particulièrement de l’État central
99
Durry M., « Nécrologie : Georges Gurvitch (1894-1965) », Annales de l’Université de Paris, 66, 2, pp. 183-186,
p. 184.
100
Aujourd’hui Dnepropetrovsk en Ukraine.
101
V. Fonds Gurvitch, Pierrefitte-sur-Seine, Archives nationales, EHESS/PR/581. V. Tron H., « Introduction
générale », Inventaire du fonds Gurvitch, 1990, Archives nationales, p. 20.
102
Balandier, G., Gurvitch, op. cit., p. 6.
103
Le Goff J., Georges Gurvitch le pluralisme créateur, op.cit., p. 11.
104
Marcel J.-C., « Gurvitch Georges - (1894-1965) », Encyclopædia Universalis {en ligne} :
http://www.universalis.fr/encyclopedie/georges-gurvitch/
34
et son administration 105 . De manière générale, ses études menées brillamment n’ont pas
empêché un engagement politique concret, notamment alors que la Révolution soviétique
éclate106.
En 1920, il retourne à Riga pour un court laps de temps et se réfugie ensuite à Berlin.
Comme le précise Cécile Rol, « il est étonnant qu’un homme qui, suite aux menaces de Lénine,
doit quitter la Russie pour avoir critiqué la signature du Traité de Brest-Litovsk avec
l’Allemagne... y émigre » 107 . Pourtant, cet épisode ne doit pas souligner un esprit de
contradiction patent chez Gurvitch, il s’agit plutôt d’une suite logique. La capitale allemande
est alors une terre d’accueil pour les intellectuels russes en exil108. Entre 1921 et 1923, Berlin
accueille plus de 360 000 réfugiés russes nourrissant l’espoir que la révolution bolchévique ne
dure pas. 109 Gurvitch évolue ainsi dans un milieu familier où il retrouve d’anciens
professeurs 110 . Il parle un allemand parfait et est formé depuis le début de ses études à la
philosophie germanique. D’ailleurs, il profite de ce passage pour traduire en russe, L’idée de
Prusse et le socialisme d’Oswald Spengler111 et continue à mener une vie intellectuelle active :
il donne des conférences112, collabore avec l’Institut scientifique russe de Berlin au sein duquel
il rédige une thèse portant sur la pensée de Fichte113 qu’il soutient le 6 avril 1925, bien qu’elle
105
Balandier G., Gurvitch, op cit., p. 6.
106
V. Infra, Partie I, Chapitre I.
107
Rol C., « Fichtes system der konkreten ethik ou l’histoire d’un mythe », Anamnèse, n° 1, 2005, pp. 36-48, p.
36.
108
V. Dumouchel-Odièvre B., « Les russes à Berlin dans les années vingt » in Krebs G. (dir.) Berlin, carrefour
des années vingt et trente, Presses Sorbonne Nouvelle, 1992, pp. 53-57.
109
V. Papillaud C., Rol C., « Avant-Propos », in Gurvitch G., Écrits allemands I, op cit., p. 10.
110
Sergei Hessen et Paul Novgorodtsev.
111
Oswald Spengler (1880 -1936). Principalement connu pour son ouvrage contesté, Le Déclin de l'Occident
[1918], Gallimard, Paris, 1931. Il apparaît aujourd’hui comme un auteur autoritaire et antihumaniste qui s’est
opposé à la République de Weimar ce qui permet de s’étonner fortement de ce travail de traduction mené par
Gurvitch et qui justifie peut-être qu’il soit peu mis en avant dans ses bibliographies. V. Letonturier É., « Le déclin
de l’Occident, Oswald Spengler, Fiche de lecture » Encyclopædia Universalis, {en ligne} :
http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/le-declin-de-l-occident/ ; V. Antonov M, Berthold É, « Sources
russes de la pensée de Georges Gurvitch : écrits de jeunesse dans les annales contemporaines (1924-1931) », op.
cit., p. 203.
112
Le 10 mars 1921, il donne une conférence auprès de l’association d’intellectuels russes libéraux en exil à Berlin,
l’Akademiceskaja gruppa, intitulée « L’idée du droit écrit de l’individu dans les doctrines politiques du XVIème et
du XVIIIème siècles ». À partir du mois de mai 1921, il anime un séminaire portant sur l’histoire des idées politiques
auprès d’une association d’étudiants russes. V. Papillaud C., Rol C., « Avant-Propos », in Gurvitch G., Écrits
allemands I, op cit., p. 10.
113
Cette thèse présentée devant un jury composé de philosophes russes dont Sergei Hessen, Siméon Frank et
Nikolaï Alexeev suscite des débats doctrinaux qui seront transcrits dans des revues russes. V. Antonov M.,
Berthold É, « Sources russes de la pensée de Georges Gurvitch : écrits de jeunesse dans les annales contemporaines
(1924-1931) », op. cit., p. 204.
V. Société philosophique russe, « Le discours de N. Lossky sur Fichtes System der Konkreten Ethik par Georges
Gurvitch », Rul’, 1925, n° 1378 [en russe].
35
ne soit pas reconnue par les autorités allemandes114. Cette thèse allemande est tirée d’un ouvrage
publié en 1924 en Allemagne aux Éditions Mohr&Siebeck, éditions universitaires de
Heidelberg depuis 1805. Les réceptions de cet ouvrage sont mitigées. Bruno Bauch et Sergei
Hessen signent des recensions élogieuses alors que Geiger se montre beaucoup plus critique.
De manière générale, l’ouvrage fut un échec commercial115.
114
Cette thèse est une version remaniée de l’ouvrage de Gurvitch publié en 1924 en allemand. V. Gurvitch G.,
Fichtes System der konkreten Ethik, Mohr&Siebeck, Tübingen, 1924.
115
V. Infra, Partie I., Chapitre III.
116
Selon les biographies et les témoignages, les dates et les lieux de son enseignement à Prague diffèrent. Selon
Duvignaud, Gurvitch aurait enseigné dès 1920 à l’Institut russe de l’Université Charles de Prague (V. Duvignaud
J., Gurvitch, op. cit., p. 184). Selon René Toulemont, il n’y aurait professé qu’à partir de 1921 (V. Toulemont R.,
Sociologie et pluralisme dialectique, op. cit., p. 6). Il semble pourtant que cet institut juridique n’ait existé qu’au
printemps 1922. Gurvitch a semé le doute sur sa période tchèque.
V. Papilloud C., Rol C., « Avant-Propos », in Gurvitch G., Écrits allemands I, op. cit., p. 9.
117
Gurvitch G., Les tendances actuelles de la philosophie allemande, E. Husserl, M. Scheler, E. Lask, Hartmann,
M. Heidegger, [1930], Vrin, 2éme éd., 1949. Avec une préface de Léon Brunschvicg.
118
Revue fondée par Fondaminskij, Višnjak et Rudnev avec comme titre original « Sovremennye Zapiski »
qualifiée par Nikita Struve d’ « épaisse revue, à laquelle, à quelques exceptions près, collaborent tous les meilleurs
écrivains, critiques et analystes politiques de l’émigration ». V. Struve N., « La pensée historiosophique et
politique d’Il’ja Fondaminskij », Colloque Les Premières Rencontres de l’Institut européen Est-Ouest, Lyon, ENS
LSH, 2-4 décembre 2004, {en ligne} : http://russie-europe.ens-lsh.fr/article.php3?id_article=71
36
la pensée de Gurvitch », selon l’article du même nom co-écrit par Mikhail Antonov et Étienne
Berthold. C’est un « matériau de premier choix » pour comprendre la pensée de Gurvitch,
pourtant « largement méconnu de la communauté scientifique » 119 . Cette suite d’articles
présente les débats importants qui animent le jeune auteur et qui n’ont, faute de traduction en
langue française, pas été repris dans les débats menés en France et qui pourtant illustrent « la
genèse de l’idéal politique du jeune Gurvitch » 120 . On peut y comprendre son idéal de
planification collectiviste non-étatique fondée sur une démocratie économique pluraliste et une
propriété fédéraliste. Ces points de vue sont ensuite développés dans La Déclaration des droits
sociaux publiée en 1944, bien qu’il y apporte des modifications. Il engage des débats avec des
auteurs méconnus en France mais ayant une influence importante sur ses thèses,
particulièrement le juriste polonais, son mentor de l’Université de Saint-Pétersbourg, Léon
Petrasizky, mais aussi Paul Novgorodtsev et les philosophes, Vladimir Soloviev, Marc
Vishniak et Sergei Hessen.
Après l’acquisition de la nationalité française, il reprend ses études et soutient ses deux
thèses majeures en 1932, clefs de voûte de l’édifice du droit social : L’idée du droit social et Le
temps présent et l’idée du droit social121. Déjà depuis sa patrie d’origine, il y réfléchissait : les
cours dispensés, les autres articles n’étaient pour lui que « des interludes » 122 menant à ces deux
ouvrages. Il se plonge dans « la littérature juridique, sociologique, socialiste et syndicaliste
française »123 et relit Proudhon. Parmi les membres du jury, on retrouve les professeurs Céléstin
Bouglé et Paul Fauconnet124. L’idée du droit social est ensuite éditée aux Éditions Sirey en
1932, dédiée à Léon Brunschvicg et à Charles Andler125 et préfacée par Louis Le Fur. Dans
cette préface, Gurvitch est présenté à la fois comme un juriste et un sociologue ; l’œuvre comme
« un ouvrage qui fera date dans l’histoire de la pensée juridique […] [et] marquera un nouveau
119
Antonov, M., Berthold, É., « Sources russes de la pensée de Georges Gurvitch… », op. cit., p. 99.
120
Ibidem.
121
Gurvitch G., L’idée du droit social, notion et système du droit social histoire doctrinale depuis le XVIIème siècle
jusqu’à la fin du XIXème siècle, [1932, Sirey], Frankfort, Scientia Verlag Aalen, 1972 ; Le temps présent et l’idée
du droit social, Vrin, 1931.
122
Gurvitch G., « Mon itinéraire intellectuel… », op cit., p. 8.
123
Ibidem, p. 7.
124
Rol C., « Le « moment » Strasbourg de Georges Gurvitch (1935-1948) », Revue des Sciences Sociales, 2008,
n° 40, pp. 114-130, p. 119.
125
Léon Brunschvicg (1869-1944), philosophe français idéaliste, cofondateur de la Revue de métaphysique et de
morale avec Xavier Léon et Élie Halévy en 1893.
Charles Andler (1866-1933), titulaire de la chaire de langue et littérature germanique au Collège de France de
1926-1933.
37
progrès dans la science de la philosophie du droit »126 . On remarque une volonté d’inscrire
l’œuvre dans un débat proprement juridique.
126
Le Fur. L, « Préface », p. 9, in Gurvitch G., L’idée du droit social, op cit.
127
Gurvitch consacrera plusieurs articles à la pensée de Henri Lévy-Bruhl : « Sotsiologiceskoe nasledie de Lucien
Lévy-Bruhl » (L’héritage sociologique de Lévy-Bruhl) Russkija zapiski (Annales russes), n°18, 1939, pp. 58-170
[en russe] ; « The Sociological Legacy of Lucien Lévy-Bruhl » (L’héritage sociologique de Lucien Lévy-Bruhl),
Journal of Social Philosophy, n°5 (October), 1939, pp. 61-70, [en anglais] ; « Nécrologies : Lucien Lévy-Bruhl –
Paul Fauconnet », APD, n°8, 1939, pp. 252-253 ;« Le problème de la sociologie de la connaissance. À la mémoire
de Lucien Lévy-Bruhl », Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, n°CXLVII, 1957, pp. 494-502.
128
V. Rol C., « Le « moment » Strasbourg de Georges Gurvitch (1935-1948) », Revue des Sciences Sociales, 2008,
n° 40, pp. 114-130, p. 126. Il est précisé qu’il occupa les fonctions suivantes :
« Chargé d’enseignement du 1er décembre 1935 au 30 septembre 1939 ; Maître de conférences du 1èr octobre 1939
au 31 décembre 1945 ; enfin de Professeur titulaire du 1er janvier 1946 au 30 septembre1948 ».
129
Association Internationale de Philosophie du Droit et de philosophie économique notre trad. Fondée en 1909 à
Berlin par Josef Kohler et Fritz Berolzheimer. Les Archiv für Rechts - und Wirtschaftsphilosophie en sont l’organe
de diffusion officiel.
130
Radbruch signe un article publié dans le premier numéro des Archives de philosophie du droit et de sociologie
juridique intitulé « Du droit individualiste au droit social ». Gurvitch publie dans le second numéro « Une
38
allemands proches de l’École du droit libre tels qu’Hugo Sinzheimer, Hermann Kantorowicz,
Adam Léonhardt. Ainsi, l’Institut international de philosophie du droit et de sociologie
juridique est marqué politiquement, plutôt à gauche, et a pour but de « prévenir les
conséquences de la montée des nationalismes »131, un des chevaux de bataille de Gurvitch mais
qu’il ne partage pas avec tous les membres. Au début des années 1930, l’IVR allemande
commence à intégrer en son sein des juristes proches de l’idéologie nazie et c’est en tant que
contrepoids à cette institution que l’Institut français se situe à ses débuts132. Gurvitch « dénonce
très tôt le régime de Hitler » 133 et l’Institut français devient une institution refuge pour les
juristes allemands démis de leurs fonctions en Allemagne et souvent menacés, comme ce fut le
cas de Gustav Radbruch134. De nombreux articles des Archives dénoncent la doctrine nationale-
socialiste, notamment telle qu’elle est développée par le prisme de Carl Schmitt 135 , le
totalitarisme136 et le racisme en Allemagne et en Italie137. Cependant, l’objectif de rempart face
au nazisme est ébranlé, notamment sous l'impulsion de Giorgio del Vecchio, devenu président
de l’Institut. Ce dernier rentre dans un rapport conflictuel avec Gurvitch. En 1934, del Vecchio
se rapproche de la Revue internationale de la théorie du droit (RITD) fondée en 1926 par
Duguit, Kelsen et son disciple Franz Weyr qui devient alors l’organe officiel de l’Institut. Mais
c’est principalement lors du Congrès de Rome en 1937138 que leur mésentente est actée. Del
Vecchio propose la titularisation en tant que membre de l’Institut de Carl Emge que Gurvitch
considère comme lié à la Gestapo, « Führer officiel assigné par Hitler pour contrôler la
philosophie antinomique du droit : Gustav Radbruch ». On voit bien les liens intellectuels entre les deux auteurs.
V. Papilloud C., Rol C., « Rapport éditorial », in Gurvitch G., Écrits allemands II, op. cit, p. 226 et p. 228.
131
Ibidem, p. 227.
132
V. Antonov M. « Philosophie du droit et défense de la démocratie. L’activité de Georges Gurvitch au sein de
l’Institut de Philosophie du Droit et de Sociologie juridique », La République et son droit (1870-1930), Actes du
Colloque (19, 20 et 21 novembre 2008), pp. 221-235, p. 222 {en ligne} :
https://publications.hse.ru/mirror/pubs/share/folder/am5y4oe9nd/direct/82481618.pdf
133
Tiryakian A., « Georges Gurvitch (1894-1965), in Kuper A., Kuper J. (dirs.), The Social Science Encyclopedia,
London, Routledge, 1985, p. 348.
134
Gurvitch a contacté Marcel Mauss, la Fondation Rockefeller et Max Horkheimer pour tenter de trouver un poste
en dehors de l’Allemagne à Gustav Radbruch. Le Congrès de l’IIPDSJ de 1935 se tenant à Paris fut un lieu de
rassemblement de juristes menacés par le régime nazi. En sus de Radbruch, Kelsen, Kantorowicz, Darmstädter,
Leibhholz, Sauer furent présents et présentèrent des communications fortement critiques envers le nazisme. Plus
tard, Renato Treves reçut les soutiens de Gurvitch et de l’IIPDSJ. V. Papilloud C., Rol C., « Rapport éditorial »,
in Gurvitch G., Écrits allemands II, op. cit, pp. 229-230.
135
Wilk K., « La doctrine politique du national-socialisme. Carl Schmitt : exposé et critique de ses idées », APD,
n°3-4, 1934, pp. 169-197 ; Stoffel G., « La doctrine de l’État raciste dans l’idéologie nationale-socialiste », APD,
n°3-4, 1936, pp. 201-226 ; Gurvitch G., « Carl Schmitt – Légalité et légitimité. Traduction et introduction de
William Gueydan de Roussel, 1936 », APD, n°6, 1936, pp. 235-236.
136
Capitant R., « Hobbes et l’État totalitaire », APD, n°3-4, 1936, pp. 46-75 ; Le numéro des Archives d’octobre
1937 est consacré au racisme et au totalitarisme.
137
Prélot M., « Les principes du gouvernement fasciste », APD, n°3-4, 1934, pp. 99-116.
138
Gurvitch ne s’est pas rendu au Congrès de Rome par opposition au fascisme de Mussolini.
39
philosophie allemande du droit […] venu pour prendre les membres allemands sous sa
surveillance » 139 . S’en suit une correspondance houleuse avec Georgio del Vecchio dans
laquelle il menace de démissionner. Après des tentatives de conciliation et le report des
événements de l’Institut, la guerre met un terme à la controverse et ne sera jamais réellement
réglée, même si Carl Emge a finalement démissionné pour rejoindre l’Association
Internationale de Philosophie de Droit allemande140.
139
Gurvitch s’exprime en ces termes dans une lettre dont son assistant au poste de secrétaire général, Paul Léon,
est le destinataire. V. Gurvitch à Léon, Lettre du 11 avril 1937, Fonds Gurvitch, Pierrefitte-sur-Seine, Archives
nationales, EHESS/PR/589 reproduite dans Gurvitch G., Écrits allemands II, op. cit., pp. 317-318.
Gurvitch s’oppose aussi à la nomination de Julius Binder qu’il avait lui-même préalablement invité en tant que
membre de l’Institut et lui avait répondu par une lettre d’insultes, toujours selon la même lettre.
De nos jours, les auteurs Marie-Claude Auger et Sven Papcke considèrent Carl Emge comme « un apologue du
nazisme ». V. Auger M.-C., Papcke S., « L'exil allemand et la sociologie : 1933 et 1945 », Genèses, n° 26, avril
1997, pp. 143-153, p. 151.
140
V. Papillaud C., Rol C., « Rapport éditorial », in Gurvitch G., Écrits allemands II, op. cit., pp 233-235.
141
Gurvitch G., Morale théorique et science des mœurs, [1937 Alcan], 3ème éd., PUF, 1961.
142
Gurvitch G., Essai d'une classification pluraliste des formes de sociabilité, Alcan, 1938.
143
Gurvitch G., Essais de sociologie, les formes de la sociabilité, le problème de la conscience collective, la magie
et le droit, la morale de Durkheim, Librairie du Recueil Sirey, 1938.
144
V. Infra, Partie I, Chapitre III.
145
Gurvitch G., « La science des faits moraux et la morale théorique chez E. Durkheim », APD, n°7, 1937, pp. 18-
44 ; Gurvitch G., « Le Problème de la conscience collective dans la sociologie d’Émile Durkheim », APD, n°8,
1938, pp. 119-173.
146
Gurvitch G., « La science des faits moraux et la morale théorique chez E. Durkheim », op. cit., p. 44.
147
Ibidem.
40
soutient dès ses débuts de sociologue jusqu’à la fin de sa carrière une collaboration entre
sociologie et philosophie qu’il ne retrouve pas directement dans la méthode durkheimienne.
En 1939, il est combattant français sur la ligne Maginot en tant que conducteur, garçon
d’écurie et concierge de camp au 20ème régiment du train dans la section hippomobile de
Bisheim. Il tombe malade, son infection est diagnostiquée comme chronique. Réformé par la
Commission d’Épinal, il est renvoyé chez lui le 12 septembre. Il s’était pourtant imaginé servir
comme interprète en mettant à profit sa maîtrise de l’allemand. Avant même la capitulation
française, l’Université de Strasbourg s’est repliée à Clermont-Ferrand et Gurvitch est lui-aussi
dans l’obligation de fuir. Il est menacé dans ses fonctions de professeur et finit par perdre la
nationalité française avec l’installation du régime de Vichy et plus particulièrement la loi du 18
juillet 1940 sur la révocation des fonctionnaires naturalisés. Il est suspendu et attend sa
révocation définitive. Il sait bien qu’elle viendra : manifestement proche de la pensée socialiste,
juif d’origine et franc-maçon, il est contraint à un second exil. Il cherche activement un lieu
d’accueil où il pourrait continuer ses activités universitaires tant de recherche que
d’enseignement. Financièrement, sa situation est précaire. Il s’enfonce rapidement dans la
pauvreté et rédige des lettres à ses amis Roger Bastide, Martial Guéroult, Michael Ossorguine,
réels « appels SOS »148, dans le but de trouver un poste à l'étranger. Son espoir se fixe sur le
Brésil, son ami Roger Bastide étant professeur à l’Université de São Paulo. On sent le désespoir
dans ses propos :
« Je n’ai pas besoin d’ajouter que j’accepterais n’importe quelle fonction dans n’importe quel
établissement d’enseignement au Brésil et qu’à côté de la sociologie, je peux enseigner
l’histoire de la philosophie, la théorie du Droit et de l’État, la morale, l’histoire des doctrines
sociales et politiques, enfin les langues modernes : russe, allemand, français »149.
148
Gurvitch G., « Lettre à Bastide », mai-juin 1940 in Anamnèse n°1, 2005, p. 179.
149
Ibidem.
150
Lettre à Ossorguine, du 14 août 1940 in Rol C. « Le « moment » Strasbourg … », op. cit., p. 130.
41
l’État français réduit l’enseignement de la sociologie en lambeaux : supprimé à l’École normale
supérieure en septembre 1940, les chaires de la Sorbonne et du Collège de France disparaissent
à la suite.
Depuis les années 1930, des liaisons intellectuelles entre les États-Unis et l’Europe sont
importantes concernant les recherches en sciences sociales. La Fondation philanthropique
Rockefeller finance des recherches en alléguant des fonds à des laboratoires européens. Célestin
Bouglé, fondateur du Centre de documentation sociale de l’École normale supérieure151, incite
les jeunes universitaires à entreprendre des séjours de recherche au sein des universités
américaines. Gurvitch s’inscrit dans ce mouvement même si, durant les années 1940 152 , les
places sont plus rares du fait de l’afflux d’universitaires exilés sous la pression nazie, réfugiés
aux États-Unis. Le programme de sauvetage mis en place par la Fondation Rockefeller aura
permis entre 1933 et 1945 à trois-cent-trois universitaires dont trente-six Français de trouver un
refuge universitaire aux États-Unis. Après une période d’angoisse 153 , Gurvitch obtient
finalement un poste de professeur assistant à la Graduate Faculty de la New School for Social
Research154, certainement grâce aux chaleureuses recommandations de Roscoe Pound155 mais
151
« The Rockefeller Foundation program for European refugee scholars began in 1933 and ended, with the
cessation of hostilities, in 1945. Altogether the Foundation expended $1,410,778 for this purpose and aided 303
individual scholars », Rapport annuel de la Fondation Rockefeller, 1945, publié sur le site de la Fondation, p. 31,
{en ligne} : https://assets.rockefellerfoundation.org/app/uploads/20150530122149/Annual-Report-1945.pdf
« 36, French », Ibidem, p. 32.
152
V. Jeanpierre L., « Une opposition structurante pour l'anthropologie structurale : Lévi-Strauss contre Gurvitch,
la guerre de deux exilés français aux États-Unis », Revue d'Histoire des Sciences Humaines, 2004/2, n° 11, pp. 13-
44, p. 17.
153
Dolly Gurvitch qui entretenait une correspondance avec Tatiana Ossorguine lui précise dans une lettre du 13
aout 1940 : « Nous attendons des réponses à une série de lettres que nous avons envoyées en Amérique, mais
jusqu’ici nous n’avons rien reçu. Que va-t-il nous arriver ? » V. « Lettre de Dolly Gurvitch à Tatiana
Ossorguine du 13/08/1940 », Fonds Ossorguine, La contemporaine, Nanterre, F Delta Rés. 841, 1, 12 in Papilloud
C., Rol. C., « Rapport éditorial », in Gurvitch G., Écrits Allemands I., op. cit., p. 337.
154
Il s’agit d’une Université privée fondée en 1919 à New York par John Dewey, Alvin Johnson, Charles Austin
Beard, Thorstein Veblen, James Harvey Robinson, Horace Kallen. L’institution et ses membres aident à la création
de l’École pratique des hautes études, qui deviendra l’EHESS en France, en soutenant les universitaires exilés et
grâce à un financement de la Fondation Rockefeller.
155
Roscoe Pound a contacté Alvin Johnson, cofondateur de la New School, pour soutenir la candidature de
Gurvitch, précisant qu’il est un excellent candidat, probablement un des meilleurs.
« I think he would be an excellent candidate, probably one of the best » V. « Lettre de Pound à Jonhson du 7
septembre 1940 », Fonds Gurvitch, AN, EHESS/PR/602.
42
aussi plus généralement grâce aux liens tissés avec des chercheurs participant à l’Institut de
Philosophie du Droit et de Sociologie juridique. Alvin Johnson156, qui cherchait depuis 1933 à
fonder une « University in Exile »157 pour les chercheurs européens menacés par les régimes
fascistes, a une grande estime pour les membres de l’Institut. Il est aussi impressionné par
certains membres, professeurs dans des universités prestigieuses tels qu’Harold Laski, Karl
Lewellyn, John Henry Wigmore, Benjamin Cardozo ou encore Olivier W. Holmes, juge à la
Cour suprême des États-Unis et qui font partie du réseau de Gurvitch158.
Ainsi, ce réseau lui permet en sus d’être intégré à la New School, de dispenser
parallèlement des cours – bénévolement – dans de prestigieuses Universités : History of French
Moral and Social Philosophy à la Columbia University de 1941 à 1942 ; Sociology of
knowledge à Harvard de 1944 à 1945159. Son objectif était certainement de trouver un poste
permanent dans l’une de ces institutions, ce qui n’advint pas160. Il est tout de même bien intégré,
notamment du fait d’une première publication en anglais, Sociology of law161 en 1942, préfacée
par Roscoe Pound et fonde, avec ses collègues de Columbia, en octobre de la même année, The
Journal of Legal and Political Sociology. Ensuite, il participe à la création de l’École libre des
Hautes Études à New York162, dans laquelle il dirige l’Institut français de sociologie. Le second
exil de Gurvitch officialise le tournant sociologique de sa carrière 163 : il se penche
156
Alvin Johnson 1874-1971, économiste, diplômée de Columbia et co-fondateur de la New School. Il en devient
le premier directeur en 1922.
157
University in Exile est le nom d’une des divisions de la New School dès 1933.
158
Papilloud C., Rol C., « Rapport éditorial » in Gurvitch G., Écrits allemands I, op. cit., pp. 337-336.V. Archives
de la fondation Rockefeller, RG 1.1, Series 200, Box 50, Folder 585, Refugee Scholars – Gurvitch Georges
(Sociology) 1940-1941. Dans son article, Cherry Schrecker précise que Gurvitch a été sollicité par la suite pour
donner son avis sur d’autres candidats à l’émigration parmi lesquels André Philip, Roger Picard, Emil Gumbel,
Louis Rougier et Henri Lévi-Bruhl.
V. Schrecker C., « Sauver la science : la Fondation Rockefeller et les élites en migration (1933-1942), Revue des
sciences sociales, n°53, 2015, pp. 184-191.
159
V. Fonds Gurvitch, Pierrefitte-sur-Seine, Archives nationales, EHESS/PR/581.
160
Jeanpierre L., « Une opposition structurante pour l’anthropologie structurale … » op. cit. p. 21.
161
Gurvitch G., Sociology of Law [1942], New York et Londres, Philosophical Library, Nouvelle édition, Londres
et Boston, Routledge & Kegan Paul, 1947, 1953, 1973, 1974.
162
Henri Faucillon en était le Président. V. Balandier G., Gurvitch, op cit, p.8.
163
Durant sa période américaine, ses principales publications en anglais portent effectivement sur des concepts
que l’on retrouvera plus tard dans son Traité. V. Gurvitch G., « Masses, community, communion » (Masses
communauté et communion), Philosophical Review, Vol. 38, n°18, 1941, pp. 485-496, [en anglais] ; Gurvitch G.,
« Major Problems of the Sociology of Law » (Les problèmes majeurs de la sociologie du droit), Journal of Social
Philosophy, n°6 (April), 1941, pp. 197-215 [en anglais] ; Gurvitch G., « Democracy as a sociological problem »,
(La démocratie comme problème sociologique), Journal of Legal and Political Sociology, n°1-2,1942, pp. 46-71,
[en anglais] ; Gurvitch G., « Magic and Law » (La magie et le droit), Social Research, n° 9, 1942, pp. 104-122,
[en anglais].
Parallèlement, il poursuit ses analyses sur le droit social et sur la philosophie morale : Gurvitch G., The Problem
of Social Law », Ethics, n°52, 1941, pp. 17-40 [en anglais] ; Gurvitch G., « Is Moral Philosophy A Normative
Theory ? » (La philosophie morale est-elle une théorie normative ?), Journal of Philosophy, XL, 1943, pp. 41-148,
[en anglais] ; Gurvitch G., « Is the Antithesis of ‘Moral Man’ and ‘Immoral Society’ True ? » (L'antithèse de "
43
particulièrement sur la sociologie américaine. Pour autant, il n’y a pas vraiment eu de « rupture
dans la trajectoire sociale et scientifique de Gurvitch »164 et il reste au cœur d’une recherche
sociologico-juridique, ses liens intellectuels avec Roscoe Pound en témoignent. Professeur de
droit de 1903 à 1947 et Doyen de la Faculté de droit de Harvard de 1915 à 1936, Pound est
principalement connu en tant que représentant de la sociological jurisprudence. Depuis les
États-Unis, Gurvitch poursuit sa recherche sur le droit social et cherche à influencer la future
Constitution française de 1946 en publiant La Déclaration des droits sociaux165 montrant des
préoccupations pratiques. Il s’agit d’un programme social et politique annonçant le tournant
politique que prendra sa carrière, de retour en France en septembre 1945.
Dès lors, son travail est davantage empreint de notes politiques et militantes. Il cherche
à renouveler le socialisme français166. Sur le plan académique, il est réintroduit à l’Université
de Strasbourg dès 1945 pour ensuite être élu à la Sorbonne en 1948 puis à l’École pratique des
hautes études en 1950167. En 1946, il crée Les Cahiers Internationaux de Sociologie, unique
revue de sociologie en France à cette époque 168 . La revue est bien reçue dans le milieu
universitaire et Georges Gurvitch entend s’appesantir particulièrement sur « les situations
sociales multiples et antinomiques, les relations entre le moi, l’autrui et le nous – la lutte des
classes sous ses aspects nouveaux (apparition d’une classe de technocrates), l’évolution,
l’efficacité, le rôle des signes et des symboles sociaux »169. On comprend que son intérêt pour
le concept de droit social est toujours présent, bien que davantage analysé sous l’angle de la
sociologie. Ensuite, il dirige le Centre d’études sociologiques170 et avec l’aide du sociologue
l'homme moral " et de la " société immorale " est-elle vraie ?), Philosophical Review, LII (November),1943, pp.
533-552 [en anglais].
Il a aussi rédigé pas moins de dix-neuf entrées du Dictionnaire of Sociology dirigé par Henry Pratt Fairchild. V.
Infra, Bibliographie générale.
164
Jeanpierre L., « Une opposition structurante pour l’anthropologie structurale … » op. cit. p. 24.
165
Gurvitch G., La Déclaration des droits sociaux, New York, éditions de la Maison française, 1944. V. Gurvitch
G., « Draft of a Bill of Social Rights », Journal of Legal and Political Sociology, n° III, 1945, pp. 79-94, [en
anglais].
166
V. Herrera C.-M., « Préface », in Gurvitch, G., La Déclaration des droits sociaux, [1944], Dalloz, 2009, p. 9
V. Infra, Partie I, Chapitre II.
167
École qui deviendra ensuite l’École des Hautes Études en sciences sociales en 1975 par le Décret n° 75-43 du
23 janvier 1975 portant application de la loi d'orientation de l'enseignement supérieur à l'école des hautes études
en sciences sociales.
168
Les Annales sociologiques cessent de paraître en 1942. Les Cahiers furent d’abord publiés aux Éditions Seuil
puis aux PUF.
169
Kahn P., « Cahiers internationaux de sociologie », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 3ème année, n°
3, 1948, pp. 375-377, p. 377.
170
« Le Centre d'Études sociologiques est un laboratoire du Centre national de la Recherche scientifique
(C.N.R.S.). Fondé en 1945, il a été dirigé : de 1945 à 1949, par Georges Gurvitch, professeur à la Sorbonne » V.
Laude C., Dofny J., Jamous H., « Le Centre d'études sociologiques », Revue française de sociologie, 1960, 1-1,
pp. 93-97, p. 93.
44
belge Henri Janne, il crée l’Association internationale des sociologues de langue française,
toujours existante. Ils entendent limiter l’impérialisme scientifique particulièrement face aux
universitaires américains et défendre une sociologie critique et théorique plutôt qu’empirique,
voire « complaisamment gestionnaire »171.
Son retour en France est d’abord l’occasion de consolider ses positions universitaires172.
Il publie des ouvrages de sociologie et s’inscrit comme une référence essentielle dans ce champ
avec Vocation actuelle de la sociologie publié en 1950 173 et principalement le Traité de
sociologie174. Il continue à voyager en tant que professeur invité dans plusieurs universités :
Brésil, Argentine, Japon, Canada, Afrique du Nord, Proche-Orient, Italie, Yougoslavie, Grèce.
Il choisit ces lieux car ils sont ceux « des révolutions, contre-révolutions, des nationalismes
culturels, des mouvements nationalitaires et anti-impérialistes » 175 . En 1959, Gurvitch est
envoyé en Grèce par l’UNESCO pour réorganiser la recherche en sciences sociales, puis au
Japon, en 1962.
171
Balandier G., Gurvitch, op. cit., p. 10.
172
Pour le détail de ce tournant sociologique V. Infra, Partie I, Chapitre III.
173
Gurvitch G., Vocation actuelle de la sociologie, PUF, 1950, 607 pages.
174
Gurvitch G. (dir.), Traité de sociologie, t. I, PUF, 1958 ; Gurvitch G. (dir.), Traité de sociologie, t. II, PUF,
1960.
175
Balandier G., Gurvitch, op. cit., p. 9.
176
Ibidem, p. 5.
177
Gurvitch G., « Vers l’unité ouvrière », Esprit, 1946, pp. 270-279.
178
Gurvitch G., « Extraits de l’œuvre », Autogestion, Cahier n°1, décembre 1966, pp. 13-59.
V. Jean Bancal retrace le rôle fondateur de Gurvitch. V. Bancal J., « Dixième anniversaire de la revue »,
Autogestion, Cahiers 37-38, avril 1977, pp. 7-16.
179
Il fut signataire du Manifeste des 121 en 1960.
45
raison de lui en décembre 1965180, alors qu’il venait d’achever un ouvrage sur Proudhon181.
Selon Jean Cazeneuve, son projet avant de mourir était de se rendre en URSS pour « préparer
une sociologie de la révolution qui devait être le couronnement de son œuvre »182.
Ainsi, la carrière de Gurvitch est marquée par l’interdisciplinarité tant d’un point de vue
des positions académiques que du fond de sa pensée. Cependant, comme le montre Cécile Rol
et Christian Papilloud, « l’idée du droit social constituera pour Gurvitch un projet intellectuel
de toute une vie, sans cesse remanié et refondu, étendu à des champs connexes autres que la
philosophie du droit, la sociologie et l’épistémologie par exemple. »183 C’est pour cela que son
œuvre doit-être lue globalement, même si l’étude porte une attention particulière sur les
ouvrages portant expressément sur la notion de droit social. Ainsi, pour faciliter la
compréhension et pour donner au lecteur la possibilité de rattacher les œuvres citées au contexte
historique auquel elles se rapportent, nous distinguons trois temps dans la pensée de Gurvitch.
Ces trois périodes suivent globalement le temps chronologique en souhaitant respecter une
classification thématique, ainsi parfois une œuvre plus récente se trouvent dans la catégorie
suivante, montrant un certain chevauchement entre les périodes. Nous citons les œuvres
majeures, pour le détail des articles et des contributions, nous renvoyons à la bibliographie
générale.
1. Les premiers écrits philosophiques de 1914 à 1930. Grâce aux travaux de traductions et
d’édition entrepris par Mikhail Antonov, Cécile Rol et Christian Papilloud il est aujourd’hui
possible d’avoir une idée claire des écrits de jeunesse de Gurvitch, fortement
philosophiques. Ils débutent en 1914 avec son mémoire soutenu à l’Université de Tartu en
Estonie, La doctrine politique de Théophane Prokopovitch184, jusqu’à Tendances actuelles
de la philosophie allemande E. Husserl, M. Scheler, E. Lask, Hartmann, publié initialement
en 1930185.
180
Gurvitch est mort le 12 décembre 1965 à l’hôpital Laënnec au 42 rue de Sèvres à Paris. Le jeudi 16 décembre
suivant à 10h15, dans la chambre funéraire de l’hôpital se déroulent des obsèques sobres, « sans délégation en
robe » selon la volonté de la famille. Rol C., « Introduction générale », Inventaire du Fonds Gurvitch, Pierrefitte-
sur-Seine, Archives nationales, op. cit., p. 13.
181
Gurvitch G., Proudhon, sa vie, son œuvre, PUF, 1965.
182
Cazeneuve J., « La sociologie de Georges Gurvitch », Revue française de sociologie, 1966, 7-1. pp. 5-13, p. 6.
183
Papilloud C., Rol C., « Rapport éditorial », in Gurvitch G., Écrits allemands II, op. cit., p. 213.
184
Gurvitch G., « Pravda voli Monarshej » de Théophane Prokopovitch, Manuscrit déposé aux Archives
Historiques d’Estonie, Tartu, 402-13-502-EAA, en russe V. Gurvitch G., Écrits russes, op. cit.
185
Gurvitch G., Les tendances actuelles de la philosophie allemande : E. Husserl, M. Scheler, E. Lask, Hartmann,
Vrin, 1er éd. 1930, rééd. 1949.
46
2. La théorie du droit social et la sociologie juridique de 1931 à 1944. Les œuvres portant
expressément sur les conceptions relatives à la théorie générale du droit social se
concentrent entre 1931 et 1935 – Le temps présent et l’idée du droit social ; L’idée du droit
social ; L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit186 – exception faite de
La Déclaration des droits sociaux premièrement publiée en 1944 à New York. Nous
prenons en compte dans ce second temps de la pensée de Gurvitch, Éléments de sociologie
juridique187.
3. Le troisième et dernier temps sociologique de 1937 à 1965. C’est avec son ouvrage Morale
théorique et science des mœurs publié en 1937 que Gurvitch se dirige vers l’explication
sociologique. Alors enseignant à Strasbourg, il s’inscrit institutionnellement dans ce champ.
Avec un regard contemporain, la sociologie de Gurvitch conserve une méthode très
philosophique, ce qui s’explique par le contexte historique de naissance et de renaissance
de la discipline188. Toutefois, on constate qu’il s’éloigne de l’expérience juridique comme
champ privilégié d’investigation et qu’il ne cherche pas, dans les écrits de cette troisième
période et contrairement à ceux de la seconde, à construire une théorie du droit à destination
des juristes.
Au sein des sciences sociales, Gurvitch se révèle inclassable. Bien que sa pensée soit
fortement influencée par une succession d’auteurs auxquels il se réfère constamment, par son
approche interdisciplinaire il ne s’en remet pas à un paradigme propre à un champ de recherche
précis : il opère toujours un balancement entre les disciplines. Même dans le troisième temps
sociologique de son œuvre, il se revendique comme le tenant d’une sociologie faisant une large
place à la philosophie 189 . Ces éléments expliquent la marginalisation de Gurvitch 190 dans
l’histoire des sciences sociales de la première moitié du XXème siècle.
Sur le fond, comme le montre Thomas Samuel Kuhn, le chercheur « peut considérer un
paradigme comme acquis, il n’a plus besoin, dans ses travaux majeurs, de tout édifier en partant
des premiers principes et en justifiant l’usage de chaque nouveau concept introduit. Il peut
laisser cela à l’auteur de manuels. Pourvu donc qu’il existe un manuel, le chercheur peut
186
Gurvitch G., L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, Pédone, 1935.
187
Gurvitch G., Éléments de sociologie juridique, 1ère éd., Aubier, 1940, réed. Dalloz, 2012.
188
V. Infra, Partie I, Chapitre III.
189
V. Infra, Partie I, Chapitre III.
190
Kuhn T. S., Structure des révolutions scientifiques [1962], Flammarion, 1983, p. 40.
47
commencer ses recherches là où s’arrête le manuel. »191 Le droit social étant pour Gurvitch une
catégorie de la science du droit à part entière, on ne peut réellement se pencher sur un manuel
pour démarrer nos recherches. Au contraire, le droit social n’étant toujours pas un paradigme
acquis par la science du droit, il est nécessaire de revenir sur la définition de concepts aussi
fondamentaux que le droit et la Justice, en ce qu’ils prennent un sens particulier dans le
programme gurvitchéen sur le droit social.
De manière générale, la pensée du droit social de Gurvitch repose sur « une conception
du droit radicalement différentes de celle entretenue par les universitaires et les praticiens de la
science juridique normale »192. C’est pour cette raison qu’il nous paraît essentiel de présenter
les prémisses philosophiques de sa pensée en définissant son point de vue sur le droit,
intimement lié aux notions de Justice et de société. En effet, Gurvitch appuie ses analyses sur
la société qu’il considère comme une organisation vaste au sein de laquelle d’autres groupes
existent, reprenant ses caractéristiques en plus petit193. À partir du troisième temps sociologique
de son œuvre, il s’appesantit particulièrement sur l’étude des sociétés globales qui
correspondent, au sens des juristes, à l’échelon national. Dans L’idée du droit social, il propose
une définition de la société en lien avec l’idéal moral, parce qu’il estime que tout ce qui est
social porte la marque du spirituel. Pour ce faire, il a recours à l’image de « l’Esprit créateur
supra-conscient », représentant la société dans son essence suprême. Faisant office d’artefact,
cette métaphore permet de situer socialement l’idéal moral car il est en soi inaccessible à
l’intelligence. L’idéal moral est le point de contact entre l’Esprit et l’expérience morale. L’idéal
moral, parce que c’est une idée partagée par une multiplicité d’individus, peut être saisi par la
conscience, non pas en lui-même, mais en tant qu’expérience en même temps que les données
sensibles. L’expérience morale est caractérisée par des buts, c’est-à-dire qu’elle tend à la
réalisation de valeurs.
191
Ibidem, p. 41.
192
Belley J.-G., « Un enseignement critique du droit des contrats inspiré par la sociologie juridique de Gurvitch »,
Les Cahiers de droit, Université de Laval Québec, Vol 62, n°1, pp. 7-52, p. 11.
193
Cazeneuve J., Dix grandes notions de la sociologie, Seuil, « Points », 1976, p. 15.
48
Définir la société dans son idéal est utile pour la comprendre empiriquement et ceci dans
sa dimension juridique car en effet, le droit est en lien avec les valeurs morales perçues par les
sujets. Il est un moyen pour réaliser ces valeurs morales (1.). Le droit est toujours un essai en
vue de réaliser des valeurs de Justice et se pose ainsi comme un intermédiaire entre société
idéale et empirique (2.).
Chaque groupe social est idéalement « une totalité immanente concrète et dynamique, qui
n’admet ni son hypostase en une entité simple, ni sa dissolution dans un assemblage d’individus
dispersés, dont le seul lien serait leur soumission à une même loi abstraite. »194 En d’autres
termes, le groupe dans sa forme sociale idéale représente un balancement perpétuel entre
l’individuel et l’universel ; entre l’unité et le groupe, révélant ainsi de ce que Gurvitch nomme
le transpersonnalisme.
194
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 17.
195
Hansen-Løve L. (dir.), La philosophie de A à Z, Hatier, 2000, p. 257.
196
Ibidem, p. 222.
197
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., pp. 9-10.
49
individualités. Elle rassemble les membres sans les transcender. Pour désigner l’activité en elle-
même et souligner son caractère immanent, Gurvitch parle d’un « Nous » propre à chaque
groupe social. Un individu peut se revendiquer concomitamment de plusieurs « Nous » : Nous
français, Nous travailleurs, Nous consommateurs, Nous juifs, Nous homosexuels, Nous
membre d’une association spécifique, etc.
Pour Gurvitch, l’adjectif « social » s’applique à toutes les entités entretenant un rapport
avec la réalisation de valeurs dérivées de l’Esprit, c’est-à-dire aménageant une équivalence
entre la liberté individuelle et l’autonomie du groupe. C’est en regardant les normes juridiques
internes aux groupes les plus divers que l’on peut analyser les tendances traduisant la volonté
d’atteindre un certain degré d’idéal.
Cependant, cette vision idéale ne représente qu’un instrument pour penser la société
réelle. Empiriquement, la société est le lieu de conflits inextricables, voire insolubles, entre les
multiples acteurs sociaux. Si bien que les conflits entre les groupes sociaux représentent la
trame normale de la vie sociale. Un groupe s’affirme comme social parce qu’il entretient un
certain rapport avec l’Esprit créateur supra-conscient ; inversement l’Esprit n’agit que dans la
réalité empirique. En effet, l’engagement réciproque de l’un et du multiple est empirique, sous
forme de « tendance essentielle » de tout être social. Ainsi, il s’agit d’invoquer cette forme
idéalisée du social uniquement dans le but de résoudre les conflits entre les groupes et les
individus. C’est en cela qu’il s’éloigne du marxisme et de la société communiste formant selon
lui une sorte d’eschatologie moderne, « une marche triomphale vers l’Humanité réconciliée
avec elle-même dans un rêve réalisé de paradis terrestre » 198 . Pour Gurvitch, le rôle du
sociologue est justement de saisir les conflits, de « mener une lutte sans merci contre toute
tentative destinée à masquer ou à taire le drame aigu qui, à chaque instant, se joue »199 dans la
société. Il observe les intérêts divergents des groupes : un groupe de travailleur n’ayant pas les
mêmes intérêts qu’un groupe de consommateurs ou d’employeurs. Et, c’est dans cet écart entre
les prétentions des uns et des autres que la liberté se forme et peut être saisie. Préserver les
écarts, en d’autres termes la diversité et la pluralité des groupes sociaux, empêche une entité
unique – l’État, par exemple – de capter et régir une société pensée comme un tout
monolithique.
À partir de cet idéal, Gurvitch distingue les groupes en fonction des relations qui s’y
créent et des formes de sociabilité entre les individus que l’on peut observer. Alors, certains
198
Gurvitch G., la vocation actuelle de la sociologie, PUF, 1950, p. 322.
199
Ibid., p. 66 ; V. Le Goff J., Le pluralisme créateur, op. cit., pp. 24-25.
50
groupes traduisent des rapports de domination et une sociabilité fondée sur des intérêts
divergents alors que d’autres représentent une association des membres autour d’une activité
commune pour laquelle ils nourrissent des intérêts convergents et des rapports de coordination.
À partir de ces distinctions entre les groupes sociaux, Gurvitch observe leurs manifestations
juridiques se distinguant elles aussi en fonction du groupe dans lequel elles sont nées, entre
droit individuel et droit social.
Dans cette perspective, le droit est un intermédiaire entre la conception idéale de la société
et sa réalité empirique, autrement dit un moyen pour que les groupes sociaux s’accordent au
transpersonnalisme. Ainsi, il nous est donné de réfléchir à une conception juridique du
transpersonnalisme qui revient selon nous à une reconnaissance simultanée au sein d’un ordre
juridique donné de droits subjectifs dont les individus sont le sujet et d’un pouvoir social
immanent au groupe.
Le programme du droit social invite en premier lieu à une analyse de concepts aussi
fondamentaux que le droit et la Justice, mais aussi l’idéal moral. En russe moderne, le terme
« Pravda » signifie « ce qui est juste », au sens d’équitable, et se rapportait en russe ancien au
droit et aux recueils de lois. Il peut aussi être utilisé pour évoquer la « Justice » et la « certitude
morale », ce qui en sus de poser des problèmes de traductions des œuvres russophones de
Gurvitch200, impose une nette distinction entre les concepts dans ses travaux francophones. Le
droit social en tant que programme reprend justement toutes « ces facettes »201 du terme russe
« Pravda ».
Ainsi, chez Gurvitch le droit est considéré comme le « support » le plus efficace pour
pacifier les conflits sociaux. Il ne les efface pas mais opère un rôle d'intermédiaire entre société
empirique et société idéale. En conséquence, Gurvitch propose une définition du droit de par
son utilité sociale, en ce qu’il permet aux groupes sociaux réels d’entretenir des rapports avec
l’Esprit créateur, c’est-à-dire la société dans sa dimension idéale.
200
V. Rol C., Antonov M., « Notice éditoriale » in Gurvitch G., Écrits russes, op. cit., p. 14.
Nous nous sommes aussi référés aux traductions proposées par M. Léonide Aslanoff, traducteur indépendant.
201
Ibidem.
51
Gurvitch replace la notion de droit par rapport à celle de Justice : l’une découle de l’autre.
Le droit est toujours un essai en vue de réaliser la Justice. C’est ainsi que « le droit peut revêtir
des formes réelles plus perfectionnées ou moins perfectionnées ; il peut être plus ou moins
perverti ou au contraire, particulièrement bien adapté à ses fonctions. Mais il n’est plus du tout
droit quand il ne peut plus être considéré comme un effort pour réaliser la Justice »202.
Le droit est le logos de la Justice. Le rapport entre les deux est assimilable à celui qui
s’établit entre une catégorie logique et un objet constitué par cette catégorie. En cela, « la Justice
en tant que transition entre les qualités pures et un certain degré de quantité, en tant que
substitution des règles générales et des types communs à l’individualité absolue de l’idéal
moral, en tant que stabilisation de son mouvement créateur, établit précisément la sécurité et
l’ordre social comme moyen de garantir la réalisation de cet idéal »203.
Dès lors, la Justice est un intermédiaire entre l’idéal moral et le droit. Influencé par la
pensée d’Otto von Gierke, Gurvitch estime le concept de Justice détaché de l’idée de beau, de
bien ou encore de croyance religieuse, de science ou d’esthétique 204 . Elle est une « sphère
intermédiaire entre l’idéal moral et les catégories logiques, sphère de conciliation préalable, à
base de généralité et de stabilité, des conflits réels entre les valeurs morales »205. En d’autres
termes, la Justice suppose l’existence de conflits entre des valeurs antinomiques : elle se pose
comme un intermédiaire logique entre la morale insaisissable et la réalité empirique ; entre
l’harmonie de l’idéal moral et la dysharmonie de la vie réelle. Elle représente un pas, une étape
pour atteindre l’idéal moral. Elle n’est « ni complètement hétérogène, ni identique à lui »206. La
Justice est une étape pour rationaliser et réduire à un certain aspect quantitatif l’idéal moral qui
est en lui-même irrationnel. Elle a pour objectif de réconcilier des valeurs en conflit. Autrement
dit, en des termes plus actuels, elle est un moyen pour s’accorder en commun alors même que
les opinions, les buts, les valeurs des individus et des groupes sociaux peuvent être divergents.
Dans ce but, elle impose des objectifs de paix, de sécurité et d’ordre social.
202
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 96.
203
Ibidem, p. 18.
204
Gurvitch G., « Otto von Gierke, philosophe du droit » in Gurvitch G., Écrits allemands II, op. cit., p. 20.
205
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 101.
206
Ibid., p. 99.
Gurvitch développe d’autres formules permettant de saisir ce lien entre idéal moral et Justice. « La Justice suit
l’idéal moral ; elle est son ambiance nécéssaire ; elle brille de sa lumière par réverbération ; elle l’entoure comme
une enveloppe apriorique dont l’abri seul permet à l’idéal moral de déployer ses riches et complexes tissus
d’éléments d’individualité concrète ». Ibidem. Ou encore : « La Justice refroidit la chaleur de l’idéal moral en le
faisant passer par un intermédiaire logique ». Ibid., p. 100.
52
Morale, Justice et droit sont des créations humaines analysables à partir de la réalité
sociale. La Justice naît dans la société, elle est avant tout une expérience collective immédiate
permettant de reconnaître des droits vécus et ressentis par les membres du groupe. Afin d’être
considérés comme des droits, ils doivent nécessairement représenter des essais en vue de
réaliser la Justice. Ils sont pétris par des objectifs d’ordre, de sécurité et d’organisation, ce qui
permet de distinguer l’expérience juridique de l’expérience morale. Ainsi, le droit n’est pas
uniquement pensé comme un langage symbolique qui médiatiserait la norme – telle la loi de
l’État, définie d’en haut, pour les membres de la société. L’expérience juridique naît dans les
profondeurs du social, elle permet, en elle-même, la reconnaissance d’un ordre juridique au
sein d’un groupe social. L’expérience sociale de la valeur de Justice se traduit par « un état
psychique collectif intermédiaire entre l’expérience émotionnelle des valeurs et l’expérience
intellectuelle des idées logiques. »207
Pour résumer, la définition générale du droit selon Gurvitch est marquée par cinq
critères :
- Deuxièmement, le droit a la possibilité d’établir une correspondance parfaite entre les devoirs
des uns et les prétentions des autres. La structure de la règle juridique est multilatérale, celle de
la règle morale est unilatérale. Les règles de droit sont impératives-attributives alors que les
règles morales ne sont qu’impératives 209 . Par exemple, la règle morale « aime ton ennemi
comme ton prochain », n’implique pas de prétention de correspondance de la part de l’ennemi.
Alors que la règle de droit « ne tue pas » attribue aux autres sujets la prétention à ne pas être
tué 210 . Afin d’établir la paix, la sécurité ou l’ordre social, il est nécessaire de concilier
préalablement des valeurs transpersonnelles, au sens où elles dépassent l’individu, et des
207
Belley J.-G., « Georges Gurvitch et les professionnels de la pensée juridique », Droit et Société, n°4, 1986, pp.
435-455, p. 441.
208
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 104.
209
Il reprend ici le point de vue de Léon Petrasizky.
210
Ibidem, p. 105.
53
valeurs personnelles. C’est un enchevêtrement des prétentions et des devoirs qui crée l’ordre
social. L’enchevêtrement des réciprocités juridiques suppose « la réalité des autres moi »211.
- Troisièmement, le droit se comprend en tant qu’ordre. Chaque règle de droit est toujours reliée
à un ensemble social plus vaste.
- Quatrièmement, le droit repose toujours sur un groupement préalable qui se constitue par le
droit et fonde sa positivité212 : il pose ici le concept de fait normatif. Le droit est positif parce
qu’il est efficient dans un milieu social donné. Par exemple, le droit de l’État repose d’abord
sur la réalité d’un groupement spécifique, la nation.
211
Ibidem.
212
V. Infra, Partie I, Chapitre I.
213
Gurvitch G., Morale théorique et science des mœurs, PUF, 1948, p. 36.
54
de l’autonomie collective, terme proche des conceptions de Gurvitch214 mais qu’il n’utilise pas
directement, bien qu’il paraisse plus apte à opérer ce lien entre source de droit, groupe social et
membre d’un groupe. Pour cela, il est nécessaire d’expliquer les concepts de Gurvitch en les
situant dans leur contexte à la fois universitaire et conceptuel, pour comprendre pourquoi les
juristes de son époque s’y sont peu intéressés (1.). Ensuite, en prenant en compte ses limites et
ses lacunes, il s’agit de se demander dans quelle mesure le programme sur le droit social est
utile pour la science juridique contemporaine. En cela, notre recherche poursuit l’étude du
problème du droit social dans un contexte contemporain (2.).
La question des sources du droit est centrale dans la théorie juridique, bien qu’elle soit
équivoque. La notion de « source du droit » est d’abord une métaphore, une image dont on
attribue généralement la paternité à Cicéron 215 , et c’est justement parce que c’est une
reconstruction imaginaire qu’elle paraît dangereuse, fuyante. Hans Kelsen préconise même de
ne pas utiliser le terme : « Au lieu de cette image susceptible d’induire facilement en erreur, il
est recommandable d’utiliser une expression qui définit sans équivoque le phénomène juridique
que l’on a en vue » 216 . L’expression traduit-elle les origines du droit ou les origines de la
technique juridique ? Sous-entend-t-elle la naturalité du droit ? De par sa complexité, la
question des sources semble faire office de métaphysique du droit, puisqu’il s’agit de se
demander pourquoi le droit existe217. L’expression est d’ailleurs en elle-même problématique :
la métaphore hydraulique sous-entend l’idée d’un surgissement du droit, de son origine, de sa
création. Le terme est alors associé à une diversité de catégories et de sous-catégories : les
214
« Groupe autonome », « Autogestion ».
215
Dans son œuvre De Legibus, Cicéron utilise l’expression « fons legum et juris » signifiant « source des lois et
du droit » et écrit également « Visne ergo ipsius juris ortum a fonte repetamus », soit « Et bien ! Voulez -vous que
je reprenne l’origine du droit à sa source ? ». Cicéron n’est pas le seul auteur de l’Antiquité romaine à employer
cette formule, Tite-Live s’y réfère aussi. Cette formulation n’a réellement été reprise qu’au XIXème siècle par les
juristes allemands de l’École historique du droit. V. Goltzberg S., Les sources du droit, PUF, « Que sais-je ? »,
2016, pp. 15-24.
Toutefois, Cicéron est souvent présenté en tant que créateur de l’expression. V. Sève R., « Brèves réflexions sur
le droit et ses métaphores », APD, t. 27, 1982, pp. 259-262.
216
Kelsen H., Théorie pure du droit [1934], trad. de l’allemand Eisenmann Ch., Dalloz, 2ème éd., 1962, p. 314.
217
Deumier P., Revêt T., « Sources du droit », in Alland D., Rials S. (dirs.), Dictionnaire de la culture juridique,
PUF, « Quadrige », 1ère éd., 2003, pp. 1430-1434, p. 1430.
55
sources nationales ou internationales, matérielles ou formelles, écrites ou non-écrites, etc.
Toutefois, cette catégorisation ne permet pas de répondre à la question sous-jacente : les sources
mettent-elles en forme un droit pré-existant ou bien instaurent-elles le droit qui n’en était pas
avant leur action ? Concevoir les sources du droit comme un moyen de formalisation du droit
est à la fois utile et dangereux. Utile, parce qu’elle fixe la notion, si difficile à saisir, et
dangereux parce qu’elle confère un pouvoir quasiment illimité à celui qui énonce le droit, tout
en limitant l’idée de pluralisme des sources.
Aujourd’hui, dans le droit enseigné, les manuels présentent classiquement les sources
principales du droit interne : la Constitution, la loi, les règlements, la coutume, la jurisprudence
et la doctrine. Il peut s’ajouter une liste extensible d’autres sources allant de la tradition, aux
principes et pratiques, en passant par la convention collective. Cette liste non exhaustive ne
prend pas en compte les divers ordres juridiques qu'ils soient internationaux ou européens et
qui, eux-mêmes, révèlent différents types de sources. Aussi, le monde contemporain est traduit
par une démultiplication des ordres juridiques, régionaux, supranationaux, ou encore
transnationaux, comme par exemple l’ordre juridique privé international de la lex mercatoria.
On voit donc une remise en cause du monisme juridique conférant le monopole de la création
du droit à l’État. Alors, à l’instar de Ludwig Wittgenstein, on pourrait penser qu’il s’agit là d’un
problème philosophique « qu’il ne faut pas résoudre mais dissoudre »220 . Toutefois, avec la
pensée de Gurvitch elle est au premier plan et nous ne pouvons ici nous contenter de la
dissoudre, bien au contraire, elle constitue, soude l’architecture théorique de l’œuvre du droit
218
Ibidem, p. 1432.
219
Ibidem.
220
Wittgenstein L., in Amselek P., « Brèves réflexions sur la notion de sources du droit », APD, t. 27, 1982, pp.
251-258, p. 251.
56
social. Par le concept de fait normatif, Gurvitch établit la possibilité pour les techniques de
formalisation du droit de prendre des formes multiples, en s’appuyant sur la société. Ainsi
Gurvitch, n’entend pas rechercher le « facteur causal de genèse historique du droit » 221 . Il
s’inscrit en plein cœur de la discussion classique sur les sources du droit et développe avec
force ses conceptions du pluralisme juridique, en recherchant le « fondement de la force
obligatoire du droit en vigueur et de la garantie de son efficience réelle »222. Ainsi, la source est
à la fois infrastructure et superstructure, inorganisée et organisée, d’origine sociale, même si
elle peut être formalisée par le biais du droit étatique.
Dans l’objectif de permettre un droit de coordination, le droit de l’État n’est pas ignoré
mais il est fortement concurrencé. En effet, le monisme juridique est intimement lié au
phénomène de la centralisation du pouvoir et établit un lien consubstantiel entre l’État et le
droit. En ce sens, « le monisme juridique est un étatisme »223. Et ainsi, l’État est « l’entité qui
se déclare comme valable, en ce sens qu’elle est autorisée à ordonner les conduites, de façon
unique et exclusive »224. L’État et son ordre juridique sont considérés comme les seuls légitimes
au sein d’un territoire. Raymond Carré de Malberg a permis une théorisation de cette conception
en précisant que c’est par le prisme de la souveraineté de l’État que le droit doit être analysé.
Ainsi, « le point de départ de tout ordre juridique, c’est l’apparition de la puissance créatrice du
droit c’est-à-dire de l’État lui-même »225. Selon cette conception, le droit ne peut exister que
dans l’ordre juridique étatique. Pour Kelsen, l’État ne précède pas nécessairement le droit
puisqu’il s’agit en fin de compte d’un seul et même phénomène 226 . Ainsi, le pluralisme
juridique, pourtant historiquement antérieur au monisme, semble être une conception située
« hors le droit », ce qui entraîne une marginalisation de ces thèses au sein de la science
juridique.
221
Ibidem.
222
Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit., p. 213.
223
Moutouch H., « Pluralisme juridique », in Alland D., Rials S., Dictionnaire de la culture juridique, op. cit. pp.
1158-1162, p. 1159.
224
Terré D., « Le pluralisme et le droit », APD, n°49, 2005, pp. 69-83, p. 75.
225
V. Carré de Malberg R., Contribution à la théorie générale de l’État [1920], Dalloz, 2004.
226
« C’est la fameuse thèse de l’identité de l’État et du droit ». V. Troper M., « Kelsen Hans – (1881-1973),
Encyclopæedia Universalis, {en ligne} : https://www.universalis.fr/encyclopedie/hans-kelsen/
57
sens du développement de droits organisant l’ordre interne de groupes et leurs rapports
juridiques. Selon les auteurs du pluralisme juridique, l’observation du réel ne permet pas de
restreindre le droit à sa seule dimension individuelle. Bien au contraire, l’observation de la
société permet de repérer l’existence d’une solidarité sociale, de coordinations collectives des
conduites, d’expériences collectives de la Justice 227 , et d’expérimentations de l’autonomie
collective.
227
V. Belley J.-G., « L’État et la régulation juridique des sociétés globales. Pour une problématique du pluralisme
juridique », Sociologie et sociétés, Vol.18, n°1, avril 1986, pp. 11-32, p. 14.
228
Selon les terminologies respectives de Gurvitch, Eugen Ehrlich, Léon Pétrazisky et Max Weber.
229
Carbonnier J., Sociologie juridique [1978], PUF, « Quadrige » 3ème éd. 2016, p. 298.
230
Vanderlinden J., « Le pluralisme juridique. Essai de synthèse », in Gilissen J., (dir.), Le pluralisme juridique,
Bruxelles, 1972, p. 19.
231
Fontaine L. (dir.), Droit et pluralisme, Actes du Colloque de Caen organisé par le Centre de recherche sur les
droits fondamentaux et les évolutions du droit, les 30 novembre et 1er décembre 2006, Bruylant, Bruxelles, 2007,
pp. 125-126.
232
Carbonnier J., Flexible droit [1968], LDGJ, 2ème éd., 1971, p. 12.
233
Terré D., « Le pluralisme et le droit », APD, op. cit., p. 74.
58
courant pluraliste s’appuie sur des analyses factuelles liées à des méthodologies sociologiques
ou anthropologiques permettant de soulever l’existence au sein de la société d’une pluralité
d’organisations développant des phénomènes juridiques. Jean-Guy Belley voit en ces
phénomènes l’étatisation incomplète du droit et en cela l’existence du droit en dehors de l’État.
Ainsi, la science du droit embrassant un point de vue moniste semble inapte à exprimer la réalité
du droit234 et peut donc être remise en question.
C’est dans ce mouvement que Gurvitch se situe. Le pluralisme juridique est un moyen
de critiquer la science juridique dominante, tout en s’appuyant sur une analyse sociologique
d’une certaine réalité sociale qu’il convient de définir. Il s’agit ainsi de caractériser le droit
individuel et le droit de l’État, à la fois comme relevant de réalités sociales partielles mais aussi,
dans un second volet répondant plus de l’argument philosophique moral, de rapports de
subordination et de domination. Pour saisir le programme de Gurvitch, il est nécessaire de
comprendre le terrain sur lequel il se situe. Comme cité précédemment, en voulant analyser le
droit en tant que phénomène juridique large né dans le social, il se réfère indirectement à l’idéal
moral. Par le biais de cette conception générale du droit liée à l’idée de Justice et tentant toujours
de la réaliser, il analyse deux réalités : l’une proprement juridique et l’autre morale.
L’originalité de la pensée juridique de Gurvitch réside dans sa conception de ces deux réalités,
qu’il estime liées. Le droit est un intermédiaire entre une vision idéalisée des rapports sociaux
et la réalité de ses rapports, pétris par des conflits inextricables. Le droit est une tentative
humaine, et donc nécessairement sociale, d’amener de l’ordre dans le chaos. Avec le concept
de fait normatif, Gurvitch dessine les contours de valeurs réalisées dans un ordre établi. La
Justice et le fait social se rejoignent dans le fait normatif. Ce dernier est garant de stabilité parce
qu’il permet de rendre efficientes des valeurs. Il représente la capacité de s’organiser en fixant
des règles relatives à ces valeurs. En fonction des valeurs qui sont traduites par les faits
normatifs, ils devront être qualifiés diversement : le fait normatif traduit soit des valeurs
d’union, soit des valeurs individuelles que Gurvitch nomme de « rapport avec autrui ». Alors,
les règles fixes qui en découlent répondront respectivement du droit social ou du droit
individuel. L’expérience juridique peut être multiple : chaque groupe, chaque relation
d’individu à individu pouvant réaliser ses expériences juridiques propres. Avec le concept de
fait normatif, Gurvitch veut établir un instrument de pensée fondé sur une morale empirique.
Par-là, il cherche à affirmer l’élimination du droit naturel, alors même que son recours à la
234
V. Belley J.-G., « L’État et la régulation juridique des sociétés globales… », op. cit., p. 11.
59
morale lui vaut d’être assimilé au jusnaturalisme. Il ne parviendra pas réellement à sortir de cet
entrelacs.
On constate dès à présent que le travail de Gurvitch contient une valeur éthique, par le
biais d’une définition des valeurs de Justice vécues dans le social. Pour notre auteur, il incombe
à la philosophie du droit de les comprendre et de les définir. L’importance de la méthode
philosophique dans ses conceptions posera un problème tant chez les sociologues de l’après-
guerre, revoyant leur méthode à l’aune de la statistique, que des juristes soucieux d’une
distinction entre morale et droit sous l’influence du positivisme juridique.
Il cherche à débusquer les causes et les sources d’une domination juridique qui
empêchent les groupes d’exister de manière juridiquement autonome. C’est dans ce but que
Gurvitch propose un nouveau cadre conceptuel débordant des carcans disciplinaires allant de
la philosophie à la sociologie et se montrant finalement assez politique, malgré tous ses efforts
de dissimulation.
Même s’il n’en traite pas en ces termes, la pensée de Gurvitch sur le droit social est un
programme pour permettre à la société d’être une source de droit. La pensée des sources sociales
du droit, par le biais d’une description du fonctionnement interne de certains groupes sociaux,
ouvre la question de l’autonomie collective. Dans le courant des Lumières, l’autonomie est
d’abord pensée individuellement. Selon Kant, l’autonomie de la volonté est « cette propriété
qu’a la volonté d’être à elle-même sa loi. »235 Autrement dit, la raison est la source des normes
de comportement. D’un point de vue plus contemporain, et à partir d’une vision de l’individu
toujours au centre de plusieurs relations sociales conformément aux analyses de Gurvitch236
influencé par Marcel Mauss, Cornélius Castoriadis enracine l’autonomie dans la société, en la
pensant comme relationnelle. Ainsi, il précise qu’« on ne peut pas vouloir l’autonomie sans la
vouloir pour tous […] sa réalisation ne peut se concevoir que comme entreprise collective »237.
En cela, l’autonomie est un projet politique d’organisation de la société, « une alternative
235
Kant E., Fondements de la métaphysique des mœurs [1785], trad. de l’allemand Delbos V., Delagrave, 1996, p.
170.
236
« Il n’y a pas d’être humain extra-social ; il n’y a ni comme réalité, ni comme fiction cohérente d’« individu »
humain comme « substance » a-, extra- ou pré-sociale. » Castoriadis C., « Quelle démocratie pour l’autonomie et
le bien-vivre ? », EcoRev', 2019/1, n° 47, pp. 7-18, {en ligne} : https://www.cairn-int.info/revue-ecorev-2019-1-
page-7.html.
237
Castoriadis C., L’institution imaginaire de la société, Seuil, 1975, p. 159.
60
radicale tant au système capitaliste qu’au système dit du socialisme réel. »238 Il s’agit de rejeter
l’hétéronomie prise dans le sens où les individus et les groupes sont gouvernés par des règles
qu’ils n’ont pas choisies, des règles totalement extérieures à leurs volontés individuelle et
collective. L’autonomie est alors « un projet d’invention consciente des institutions qui nous
gouvernent » 239 , une « lutte individuelle et collective d’une société capable d’une reprise
perpétuelle de ses institutions ».240 Le droit apparaît comme le moyen de l’autonomie collective
: un droit « qui ne doit jamais se cristalliser »241 au point de devenir extérieur aux individus et
aux groupes. L’autonomie collective est un processus permanent de redéfinition du droit venant
des sujets de ce droit. Ainsi, l’autonomie individuelle est « inconcevable et impossible sans
l’autonomie de la collectivité. Car que signifie, comment est possible, que présuppose
l’autonomie des individus ? Comment peut-on être libre si l’on est obligatoirement placé sous
la loi sociale ? Il y a une première condition : il faut que l’on ait la possibilité effective de
participer à la formation de la loi (de l’institution). Je ne puis être libre sous la loi que si je peux
dire que cette loi est la mienne – que si j’ai eu la possibilité effective de participer à sa formation
et à sa position (même si mes préférences n’ont pas prévalu) »242. La recherche de l’autonomie
collective revient alors à une refonte de la théorie des sources de droit, voulant que chaque
groupe et chaque individu soient dans la capacité juridique de prendre part au processus de
création des normes qui s’appliquent à eux, autrement dit, qu’ils soient la source de leur droit.
Le terme est d’autant plus à propos qu’il est théorisé dans le champ du droit du travail,
notamment grâce aux travaux du juriste québécois Pierre Verge. À son sens, elle est
caractérisée, dans un sens proche de celui de Castoriadis, par la liberté des travailleurs
« d’élaborer et d’administrer les normes qui les régissent, indépendamment du statut juridique
de ces normes dans l’ordre juridique étatique. » 243 L’autonomie collective consiste en un
« pouvoir normatif des acteurs mêmes d’un milieu social donné : dans une perspective de
238
Corsani A., « Subordination/Autonomie », in Bureau M.-C., Corsani A., Giraud O., Rey F. (dirs.), Les zones
grises des relations de travail et d’emploi, Éditions Teseo, Buenos Aires, 2019, p. 512 {en ligne} :
https://www.teseopress.com/dictionnaire
239
Ibidem.
240
Canabate A., « Entre hétéronomie et autonomie : réflexions sur l’imaginaire instituant et sur les pratiques de
l’écologie politique associative », in Klimis S., Caumières Ph. (dirs.), L’autonomie en pratique(s), Presses de
l’Université Saint-Louis, Bruxelles, 2013, {en ligne} : http://books.openedition.org/pusl/2505
241
Corsani A., « Subordination/Autonomie », in Bureau M.-C., Corsani A., Giraud O., Rey F. (dirs.), Les zones
grises des relations de travail et d’emploi, op. cit., p. 512.
242
Castoriadis C., « Quelle démocratie pour l’autonomie et le bien-vivre ? », EcoRev, op. cit.
243
Vallée G., « La contribution scientifique de Pierre Verge à l’affirmation et à la recomposition du droit du
travail », in Roux D. (dir.), Autonomie collective et droit du travail, Mélanges en l’honneur du Professeur Pierre
Verge, PUL, pp. 1-57, p. 25.
61
pluralisme juridique, ils élaborent et administrent leur propre système juridique. »244 La notion
porte en elle un paradoxe : elle sous-entend des rapports parfois conflictuels entre des parties
ayant des intérêts divergents et en même temps la nécessité de vivre ensemble. Pierre Verge
estime qu’il s’agit avant tout d’un « fait social avant d’être une construction juridique »245 et
c’est en cela qu’on ne peut se contenter d’analyser le Code du travail pour la découvrir. Sa
« juridicisation » par des normes formelles étatiques ne fait pas disparaître l’autonomie
collective « qui existe toujours en marge de ce régime général. »246 Aussi, l’écart qui existe
entre la réalité de l’autonomie collective et le droit étatique, qui à la fois généralise et limite
cette liberté, entraîne une analyse critique « des promesses non tenues du pluralisme
industriel. »247
244
Verge P., « L’affirmation constitutionnelle de la liberté d’association : une nouvelle vie pour l’autonomie
collective ? » n°51, 2010, Cahiers de droit, PUL, pp. 353-375, p. 355.
245
Verge P., Trudeau G., Vallée G., Le droit du travail par ses sources, Montréal, Thémis, 2006, p. 125.
246
Vallée G., « La contribution scientifique de Pierre Verge à l’affirmation et à la recomposition du droit du
travail », op. cit., p. 26.
Pierre Verge se réfère au droit du travail canadien plus précisément sous l’influence du Wagner Act américain. V.
Ibidem.
247
Ibidem, p. 31.
62
de Gurvitch fait office de modèle théorique dont nous rechercherons l’opérationnalité face aux
questions relatives au droit des groupes traversant la science juridique contemporaine.
Ainsi, en se demandant quels sont les moyens juridiques pour une autonomie collective
contemporaine, il s’agit de penser les relations juridiques à l’intérieur des groupes et entre les
groupes. Le programme contemporain du droit social prend une dimension constituante :
comment permettre à la société et ses groupements d’être sources de droit et comment organiser
un système de normes négociées entre les divers intérêts des groupes ? En d’autres termes, nous
nous demandons comment réguler un pluralisme juridique contemporain favorisant
l’autonomie collective au sens d’une participation des sujets – individuels et collectifs – à la
création du droit.
248
V. Commaille J., « Les enjeux politiques d’un régime de connaissance sur le droit. La sociologie du droit de
Georges Gurvitch », Droit et Société, n°94, 2016, pp. 547-563, p. 557.
63
Dans un premier temps, l’objectif de l’étude est d’entreprendre une médiation entre les
thèses sur le droit social de Gurvitch et la communauté contemporaine des juristes. Il s’agit
ainsi de reconstruire son programme allant d’une observation du réel social et de son contenu
juridique à la construction du droit social, en tant que catégorie juridique alternative au droit
individuel (Partie I. Titre I.). Cette reconstruction impose de prendre en compte les réceptions
qu’ont connues l’œuvre à l’époque de sa publication permettant de déterminer ses limites,
écueils et incohérences pour se poser la question des conditions méthodologiques d’une reprise
contemporaine du concept de droit social (Partie I. Titre II.).
64
PARTIE I. LE PROGRAMME DE GURVITCH POUR
PENSER LA SOCIÉTÉ COMME SOURCE DE DROIT
Du premier au dernier temps de son œuvre, Gurvitch travaille à l’élaboration d’un cadre
conceptuel pour penser un droit venu de la société. L’idée du droit social est l’ouvrage le plus
concentré sur cette notion, bien qu’elle soit transversale dans son œuvre, de son premier
mémoire249 au Traité de sociologie250. Le droit social est le concept clef permettant de saisir la
société en tant que source d’un droit pouvant aller, dans certains cas, jusqu’à s’affranchir
totalement de l’ordre du droit étatique. Il conviendra dans les développements à venir de
distinguer entre des formes pures et des formes hybrides de droit social, c’est-à-dire intégrées
dans l’ordre du droit étatique. Cependant, au-delà d’une confrontation rigide entre le droit social
et le droit de l’État, l’objectif initial du programme de Gurvitch est de penser comment le droit
se crée spontanément dans la société. Une analyse des rapports juridiques collectifs permet de
voir qu’il existe différentes façons de créer du droit collectivement. Le droit social est une
catégorie permettant de saisir une réalité particulière : le droit des groupes fondés sur des
rapports de communion ou autrement dit, de fusion, dans le sens où les individus participent
ensemble à une œuvre commune et nourrissent des intérêts convergents. Cette forme de
rapports sociaux est trop ignorée par le droit positif de l’État qui, par le biais d’une vision
individualiste du droit, conçoit plutôt les rapports de divergence d’intérêts caractérisés par le
contrat dans lequel chaque partie concourt à un intérêt opposé. Pourtant, dans la société une
multitude de groupes s’organisent juridiquement en marge des principes individualistes du
droit, d’où la nécessité selon Gurvitch de catégoriser le droit social.
Ainsi, pour comprendre le droit social il faut l’imaginer en opposition au droit individuel.
Cette distinction s’opère grâce à plusieurs critères : la fonction générale, le fondement de la
force obligatoire, l’objet, la structure intrinsèque de la relation juridique, la réalisation, les
249
Gurvitch montre que Prokopovitch part de l’idée de la souveraineté populaire primaire pour établir l’ordre de
la succession au trône dans les monarchies légitimes. En d’autres termes, pour Prokopovitch, « la volonté populaire
primaire est le fait normatif permettant de définir l’ordre de la succession » selon l’analyse de Gurvitch. V.
Gurvitch G., « Pravda Voli Monarshej de Théophane Prokopovitch et ses sources européennes » [1915], in
Gurvitch G., Écrits russes, op. cit., pp. 25-115, p. 105.
250
Gurvitch G., « Problèmes de la sociologie du droit », in Gurvitch G., Traité de sociologie, t. II, PUF, 1960, pp.
173-205.
65
niveaux de formalisation et le sujet de droit. Schématiquement, c’est par le biais de ces critères
– les « sept marques essentielles »251 – que Gurvitch définit le droit social :
1/ Tout d’abord, le droit social se cantonne à une fonction précise : il régit les relations entre
les membres d’un groupe et entre les membres et le groupe, relations fondées sur des rapports
de collaboration ou de communion. Par exemple, la fonction du droit social dans le cadre d’un
groupe de travailleurs est d’organiser les rapports juridiques de travail et d’aménager les
moyens de la décision collective. Par opposition, le droit individuel organise les relations
hiérarchiques et subordonnées dans lesquels les individus n’ont pas les mêmes intérêts.
2/ Le fondement de la force obligatoire du droit social réside dans les faits normatifs d’union,
c’est-à-dire dans un regroupement d’individus. Ce regroupement se pense à la fois
factuellement et normativement parce que c’est par la volonté collective (fait) de s’organiser
juridiquement (droit) que le groupe se forme. En se basant sur des faits normatifs traduisant une
union, chaque groupe peut engendrer son propre droit social pour régler les relations juridiques
qui y ont cours, tandis que le droit individuel se fonde sur des faits normatifs de relation avec
autrui qui traduisent des rapports sociaux fondés sur une divergence d’intérêts caractéristique
du contrat.
4/ Intrinsèquement, les relations juridiques relatives au droit social sont spécifiques par rapport
à celles du droit individuel. En effet, il s’agit de relations juridiques qui permettent la
251
V. Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 15.
66
participation directe de la totalité en tant que sujet de droit. Par exemple, la communauté
internationale tout entière peut engager juridiquement ses membres contre leur volonté, ce qui
est difficile à saisir en conservant les critères du droit individuel. Il s’agit alors d’une
manifestation de la participation directe de la totalité à la relation juridique instituée par le droit
social.
5/ Pour réaliser le droit social, le groupe détient un pouvoir social : un pouvoir purement objectif
qui permet d’intégrer les membres dans le groupe. Pour saisir cette notion, Gurvitch s’appuie
sur des exemples issus du droit international. Il estime que la Société des Nations ou
l’Organisation internationale du travail agissent au nom de la communauté internationale tout
entière, pouvant même parfois contraindre des tiers. Ce pouvoir est rendu possible
juridiquement « en invoquant le pouvoir social de la communauté internationale inorganisée,
pré-existant en tant que totalité et dont ils font valoir les compétences »252. Le pouvoir social
n’est pas métajuridique, il est immanent au groupe dans le sens où il ne peut pas être détenu par
un seul individu, ou même par un sous-groupe d’individus se superposant au groupe en général.
En d’autres termes, il est une fonction du groupe. Ce pouvoir social pour faire respecter le droit
social peut s’exprimer par la contrainte dont les formes varient en fonction des types de groupe
et de leur niveau d’organisation. Cependant, la caractéristique particulière du pouvoir social est
d’aménager une contrainte conditionnée au groupe, dont les membres peuvent s’affranchir en
le quittant. Dans le cadre de relations juridiques de droit individuel, le pouvoir est transcendant
et subordinatif et traduit des rapports de domination entre les détenteurs du pouvoir et ceux qui
doivent en exécuter les règles.
252
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 24.
67
engendrant des associations de domination. C’est bien l’aménagement d’un lien permanent
entre l’infra et le supra qui distingue le droit social du droit individuel de subordination. Par
exemple, l’État est la superstructure organisée superposée à l’infrastructure inorganisée qu’est
la nation. Un État caractérisé par un régime monarchique absolu, et donc non-démocratique,
n’aménage pas de relation entre la nation et l’organisation correspondante, puisque cette
dernière n’est jamais amenée à participer à la création du droit, ce qui crée une situation de
pervertissement du droit social. Il en va de même pour l’entreprise capitaliste qui ignore les
conseils d’usine et la représentation ouvrière, elle s’est détournée du fait normatif d’union
initial.
7/ Les sujets spécifiques de l’ordre du droit social organisé sont des personnes collectives
complexes, se distinguant des sujets du droit individuel, souvent des individus disjoints ou des
personnes morales conçues comme unités simples. Les sujets du droit social sont des systèmes
complexes, « leur structure consiste dans l’organisation de l’unité à l’intérieur même d’une
multiplicité »253. Il s’agit principalement de personnes collectives complexes au sens d’Otto von
Gierke qui estime que l’État est lui-même une personne collective complexe, constitué d’une
multitude d’organisations non-hiérarchiques. En fonction des rapports entretenus entre les
personnes partielles et la personne centrale, on pourra observer différentes formes d’État. Si la
relation juridique fait prévaloir la multiplicité des personnes partielles sur l’unité de la personne
centrale, il s’agit d’une forme d’État de type confédéraliste. Si l’on observe une équivalence
entre les personnes partielles et la personne centrale, il s’agit plutôt d’un État de type
démocratique fédéral. Enfin, si la relation juridique fait plutôt prévaloir la personne centrale,
tout en reconnaissant les personnes partielles, il s’agit plutôt d’un État démocratique unitaire.
Cette analyse valable pour les formes d’État est utilisée par Gurvitch pour caractériser des
groupements non-territoriaux, des associations, des groupes sociaux au sens large.
253
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., pp. 32-33.
68
ce programme gurvitchéen en faisant une lecture globale de ses œuvres portant sur le droit.
Ainsi, Gurvitch soutient une conception ascendante du droit social qui impose d’abord
d’observer sa naissance spontanée dans la société, avant de le comprendre en tant que catégorie
juridique (Titre I.). Ensuite, pour modéliser le programme de Gurvitch, il faut prendre en
compte ses lacunes et ses écueils tant méthodologiques que conceptuels. Les réceptions qu’a
connu son œuvre pointent des limites qui obligent pour ses lecteurs contemporains à dégager
les conditions de possibilité d’une reprise actuelle de sa pensée (Titre II.).
69
TITRE I. UNE CONCEPTION ASCENDANTE DU DROIT :
DE LA RÉALITÉ SOCIALE À LA CATÉGORIE
JURIDIQUE
Pour défendre la thèse du droit social, le programme de Gurvitch est d’abord constitué
d’une phase d’observation de la réalité sociale et plus particulièrement de son contenu juridique,
lui-même en lien avec une certaine vision de la Justice. Sur ce point, il est influencé par le
courant intuitionniste représenté notamment par Henri Bergson, Edmund Husserl, Frédéric
Rauh et Nicolas Lossky, un des maîtres de Gurvitch. Ce dernier qualifie ce courant de « théories
de l’expérience intégrale de l’immédiat »254 et il s’agit, malgré des divergences importantes
entre les auteurs, de concevoir le champ de l’expérience ouvert au domaine de l’idéal et du
spirituel. La conscience peut saisir des données sensibles mais aussi des données spirituelles,
juridiques ou morales. Ainsi, un fait psychique – qu’il soit conscient ou non – est situé dans
l’être pensant mais aussi dans l’être social 255
. Toutefois, Gurvitch se distingue des
intuitionnistes – et principalement de la phénoménologie de Husserl – en précisant que le sujet
de l’expérience n’est pas nécessairement individuel, il peut s’agir d’un sujet collectif. Il estime
même que l’acte créateur de droit est toujours, à l’origine, le fait d’un sujet collectif, inscrit
dans le social et ceci même si un individu peut constater solitairement le droit. Par exemple, on
peut imaginer le patron d’une entreprise reconnaître individuellement les exigences juridiques
de ses employés. Cependant, l’acte de création du droit est, quant à lui, collectif car il aménage
nécessairement les devoirs des uns par rapport aux prétentions des autres dans le cadre des
exigences d’ordre, de sécurité et de paix qu’exige la Justice. Il propose donc de distinguer entre
la reconnaissance d’un droit qui peut être collective ou individuelle et la création d’un droit qui
est, elle, toujours collective.
La première étape vers la constitution d’une théorie du droit social est inscrite dans la
réalité que le chercheur doit approcher. La réalité est accessible par la conscience par le biais
de l’expérience. Pour Gurvitch, l’expérience à laquelle la conscience – qu’elle soit individuelle
ou collective – a affaire dans l’élaboration de ses connaissances n’est pas limitée aux seules
254
Gurvitch G., L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., pp. 19 et suiv.
255
V. Gurvitch G., La vocation actuelle de la sociologie, op. cit., p. 89.
70
données sensibles mais ouverte aux données spirituelles, morales, juridiques et logiques.
Gurvitch estime que toute expérience est constituée de plusieurs niveaux allant du plus
superficiel au plus profond. Le niveau superficiel catégorise une expérience médiatisée par des
outils de réflexion, comme peut l'être l’expérience scientifique. Le niveau plus profond est lui
marqué par les expériences antérieures à toute systématisation ou médiation : c’est le domaine
de l’immédiat et du spontané telles que les expériences quotidiennes. Le niveau le plus profond
est plus difficile d’accès, alors que l’expérience scientifique se donne à comprendre par le biais
des médiations mises en œuvre et du fait qu’elle isole ses objets d’étude. Les expériences
quotidiennes et scientifiques sont constituantes d’une réalité sociale plurielle. On peut les
considérer par l’intermédiaire de jugements, c’est-à-dire par le biais d'une activité de la
conscience. Ainsi, Gurvitch distingue la connaissance qui présuppose une construction de
l’objet, de l’intuition, expérience plus profonde et immédiate « des données non-
construites »256. On peut distinguer à l’instar de l’analyse opérée par René Toulemont entre un
donné, objet d’une intuition, et un connu produit d’une opération réflexive beaucoup plus
artificielle257.
Parmi les différents types d’expérience, l’expérience juridique est au cœur des
conceptions relatives au droit social, puisque c’est par son analyse que l’on peut le déterminer.
Le niveau construit et réfléchi de l’expérience juridique est caractérisé par l’activité des
tribunaux, des administrations, des juristes au sens large. Il s’agit de données se montrant
directement comme juridiques alors que le niveau le plus profond n’est pas nécessairement
estampillé comme relevant du champ juridique. Pour Gurvitch, le niveau le plus profond de
l’expérience juridique est constitué par les faits normatifs, c’est-à-dire des réalités sociales
actives – concrètement il peut s’agir de regroupements d’individus ou de relations
contractuelles entre les individus, avant leur formalisation – incarnant des valeurs juridiques.
C’est dans ce niveau profond de l’expérience juridique que Gurvitch puise la source primaire
de tout droit.
Ce point de vue sur l’expérience juridique permet de saisir l’objectif de Gurvitch qui
entend raccrocher le droit à la société, conçue comme « le vrai creuset de la création
juridique »258 et en cela de voir dans la dimension collective du droit issu du social, un droit de
256
Gurvitch G., Morale théorique et science des mœurs, 2ème éd., PUF, 1948, p. 54.
257
Toulemont R., Sociologie et pluralisme dialectique, Éditions Nauwelaerts, 1955, p. 18.
258
Le Goff J., Georges Gurvitch, le pluralisme créateur, op. cit., p. 46.
71
coordination, de communion et d’intégration par opposition au droit dominant et à la
subordination juridique de l’État. Afin d’observer scientifiquement la réalité d’abord sociale,
puis juridique, Gurvitch propose une méthodologie que l’on peut atteindre grâce au troisième
temps, sociologique, de son œuvre. Ensuite, le concept de fait normatif permet d’établir
conceptuellement la source du droit social, en tant qu’autorité qualifiée qui dit et rend efficient
le droit (Chapitre I.). Cette phase d’observation est un prélude à la construction conceptuelle
du droit social, en proposant des catégories juridiques pour la science du droit, mais aussi en
proposant une transformation de l’objet « droit positif ». Par une démarche à la fois prospective
et normative, à forte dimension politique, Gurvitch interpelle les constituants et propose une
technique pluraliste, autorisant et aménageant l’autonomie juridique des groupes sociaux
(Chapitre II.).
72
CHAPITRE I. Observer les réalités sociale et juridique
Toute l’œuvre de Gurvitch est empreinte par cet objectif de lecture du réel. Toutefois,
c’est avec sa sociologie à partir de l’année 1946 qu’il propose des instruments méthodologiques
sociologiques de lecture de la réalité sociale : de la reprise du phénomène social total de Marcel
Mauss, aux paliers en profondeurs de la réalité sociale, jusqu’à la méthodologie hyperempiriste
dialectique. C’est donc en tant que sociologue qu’il pose les fondations d’une épistémologie de
la réalité sociale et de son contenu juridique. C’est en cela, qu’un travail de reconstruction de
son programme est nécessairement anachronique par rapport au temps de son écriture,
remontant le courant de ses œuvres de la fin au début. Toutefois, la conception de la sociologie
259
V. Maesschalck M., « L’impact du fichtéanisme en théorie de l’action et du sujet. Historique d’une recherche
collective », op. cit.
73
qui domine chez Gurvitch contient des partis-pris philosophiques importants. À son sens, le
phénomène juridique est toujours lisible par le biais d’une conception particulière du sentiment
de Justice vécu dans le social et que la philosophie permet de construire.
Le programme est d’abord constitué par une recherche du phénomène du droit parmi
des faits sociaux habituellement rejetés en dehors du champ du droit par la science juridique
classique. Chaque cellule sociale particulière peut être amenée à s’organiser juridiquement,
même si ce droit n’est ni formalisé, ni écrit, ou encore qu’il demeure potentiel. La pensée
juridique dominante au XXème siècle conçoit le droit posé par une autorité qualifiée dont on peut
tracer le lien de filiation avec l’État : c’est le droit positif formel. Cependant, tout l’intérêt de la
philosophie du droit de Gurvitch est de démontrer qu’il existe aussi un droit spontané en marge
des cadres prévus à l’avance, « pouvant être observés sans pouvoir être exigés » 260 . Bien
évidemment, ce point de vue ouvre la voie à une démultiplication quasi-infinie des ordres
juridiques, des rapports de droit entre une multitude d’individus ou encore au sein et entre des
groupements. Dans ce large champ d’observation, Gurvitch recherche des réalités répondant de
valeurs qui ne correspondent pas à l’individualisme juridique. En effet, l’individualisme
comprend les rapports juridiques interindividuels, souvent compris et organisés par le droit
positif formel, le contrat étant l’instrument juridique par excellence pour l’organisation de
rapports entre individus. Mais à côté de ce droit traduisant un individualisme, il recherche des
phénomènes juridiques collectifs qui ne sont pas pour autant assimilables à un individualisme
« en grand », c’est-à-dire à une réunion de plusieurs personnes finalement fondue en une unité
simple et pouvant alors agir juridiquement de la même manière qu’un individu. Il recherche des
réalités transpersonnelles organisant un balancement entre l’individu et le groupe.
Le programme de Gurvitch pour une refondation du droit propose donc une première
étape d’observation de la réalité, d’abord sociale au sens large, et ce en recherchant en
particulier des réalités sociales transpersonnelles caractérisées par des groupes sociaux
spécifiques que l’on peut appeler, parmi d’autres appellations possibles, des personnes
collectives complexes (Section 1.). Ensuite, il observe le contenu juridique de cette réalité
sociale qui représente une traduction en termes de droit de ces valeurs transpersonnelles et qui
demeurent en opposition avec le droit individuel. Dans un premier temps, il s’agit de montrer
les moyens méthodologiques d’une observation de réalités spécifiques et la confrontation
dialectique entre la réalité juridique formalisée par le biais d’instruments juridiques émanant de
260
Deumier P., Le droit spontané, op. cit., p. 441.
74
l’État – les lois, les règlements, les contrats, etc. – par rapport à des formes juridiques issues
directement de la société et affranchies, dans une certaine mesure, des instruments juridiques
de l’État. (Section 2.).
75
Section 1. La réalité sociale au-delà des rapports interindividuels
Fernand Braudel le dit : « Gurvitch opère une série de meurtres » ; il « adore détruire »
et le fait « avec une sorte d'enthousiasme »261. Son programme est d’abord mu par un objectif
de destruction de concepts momifiés, dogmatisés, en ce qu’ils sont incapables de transcrire
certaines réalités juridiques, alors même qu’ils demeurent vivaces chez les chercheurs – juristes
ou sociologues – par habitude ou par tradition, ou plutôt parce qu’ils n’ont pas d’outils
méthodologiques permettant de saisir la sclérose de ces conceptions. Gurvitch l’exprime dans
la « Vocation actuelle de la sociologie » 262
, article majeur publié dans les Cahiers
internationaux de sociologie, prélude à son ouvrage éponyme de 1950. Il promeut une
sociologie renonçant à l'impérialisme du XIXème siècle en concentrant ses efforts « non plus sur
les sociétés archaïques, terrain de prédilection des durkheimiens, mais sur la société présente
en train de se faire, en état de lutte, d'effervescence, de création »263. Il ne s’agit ni d’observer
la réalité passée, ni de proposer une forme future d’organisation sociale : il se concentre sur une
lecture du temps présent, des forces agissantes dans le social, en constante ébullition. Il veut
observer une société composée de « réalités diverses, disjointes, fragmentées, comportant dans
le temps des coupures, des failles, tantôt légères, tantôt profondes et radicales »264. Il se veut un
penseur du mouvement et pour cela il estime que les concepts doivent évoluer au gré de ces
mouvements initiés par la société.
Pour saisir cette réalité sociale du temps présent, il pose les fondations d’une
épistémologie qui accepte le relativisme de tout élément social. Il dégage des conceptions qui
lui sont propres, même si elles sont fortement influencées par certains auteurs, en particulier
Marcel Mauss et Pierre-Joseph Proudhon (§1.). Les fondations épistémologiques qu’il pose lui
permettent, dans un second temps, d’observer une réalité sociale pluraliste, en focalisant son
observation sur certains groupes sociaux qui, recherchant une certaine autonomie juridique
interne, sont animés par des valeurs transpersonnelles (§2.).
261
Braudel F., « Chez les Sociologues : Georges Gurvitch ou la discontinuité du social. », Annales, Économies,
Sociétés, Civilisations, 8ème année, n°3, 1953, pp. 347-361, p. 348.
262
Gurvitch G., « Vocation actuelle de la sociologie », CIS, Vol. 1, 1946 in Kahn P., « Cahiers internationaux de
sociologie », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 3ème année, n°3, 1948, pp. 375-377.
263
Ibidem, p. 376.
264
Saint Louis F., Georges Gurvitch et la société autogestionnaire, op. cit., p. 221.
76
§1. Les fondations d’une épistémologie de la réalité sociale
Pour fonder une épistémologie du social, il s’agit pour Gurvitch de définir ces diverses
formes sociales. À partir de 1950, il expose une théorie sociologique générale266. Le Traité de
sociologie publié en 1958 permet à Gurvitch d’exposer de manière systématique les définitions
des concepts qu’il utilise ensuite dans des œuvres plus spécifiques. Il y présente l’influence que
Marcel Mauss a eu sur ses conceptions, et reprend à son compte le concept de « phénomène
social total »267. Ainsi, il pose les bases d'une épistémologie de la réalité sociale prenant en
compte le relativisme entre les divers éléments qui la constituent, de l’homme en tant
qu’individu aux sociétés les plus englobantes (A.). Pour cela, il analyse le point de vue que
l’observateur de cette réalité peut se permettre d’avoir s’il veut tenter d’atteindre les différents
niveaux de l’expérience. Il développe pour ce faire la dialectique comme moyen de « sceller
une alliance étroite entre compréhension et explication »268 (B.).
265
V. Cazeneuve J., Dix grandes notions de la sociologie, op. cit., p. 15.
266
V. Gurvitch G., La vocation actuelle de la sociologie, t.1 Vers la sociologie différentielle ; t. 2 Antécédents et
perspectives, PUF, « Bibliothèque de sociologie contemporaine », 1950.
267
V. Gurvitch G., « Objet et méthode de la sociologie », in Gurvitch G. (dir.), Traité de sociologie, t. 1, op cit.,
pp. 3-27.
268
Balandier G., Gurvitch, op. cit., p. 12.
77
A. Le relativisme de tout élément social
Pour faire lecture du social empirique, aussi conflictuel, mouvant, ou, en reprenant la
métaphore de Gurvitch, volcanique, soit-il, il propose des outils d’analyse et ceci dans le but
plus précis de saisir les phénomènes psychiques nés au sein des groupes. Ainsi, il propose une
vision de l’homme social à la fois irrémédiablement individuel et toujours marqué par les
diverses formes sociales dans lesquels il évolue (1.). Ces formes sociales sont lisibles et
rationalisables par le biais des paliers en profondeur. Le phénomène social total représente une
lecture horizontale et englobante de la société alors que les paliers en profondeur permettent
une lecture en coupe verticale de ces phénomènes sociaux totaux (2.).
L’analyse du social dans sa complexité et son mouvement permanent démarre par une
définition de l’humain en tant qu’unité irréductible et primaire. Gurvitch se réfère directement
à Marcel Mauss et à sa conception de l’« être total » : l’humain dans la société est caractérisé
par « la conjonction d’éléments aussi différents par nature que ses représentations, ses
269
V. Gurvitch G., La vocation actuelle de la sociologie, PUF, 1950, p. 358.
78
sentiments, ses gestes et ses postures corporelles. »270 Il s’agit de concevoir l’homme agissant
comme surdéterminé par la société dans laquelle il évolue. Tant Mauss que Gurvitch proposent
une vision de l’homme à la fois individuel et irrémédiablement marqué par ses multiples
appartenances sociales, dans ses représentations et dans ses actions, qu’elles soient
individuelles ou collectives. L’homme est indissociable du cadre social271 dans lequel il évolue,
tout autant que des phénomènes sociaux qui l’entourent.
Dans les Essais de sociologie, Marcel Mauss conçoit le phénomène social peu important la
forme qu’il revêt (« un symbole, un mot, un instrument, une institution, une langue … »272)
comme étant toujours arbitraire, parce qu’il est une œuvre de volonté collective impliquant un
choix entre différentes options. C’est en cela que « le domaine du social […] est le domaine de
la modalité »273. Même les phénomènes économiques sont marqués de l’empreinte sociale dans
le sens où le calcul d’intérêts mercantiles, malgré un aspect purement pragmatique, ne peut se
dissocier des autres pans de la vie sociale274.
Ainsi, un fait social pour être appréhendé totalement doit être regardé comme une chose
– au sens classique des durkheimiens – tout en le considérant comme faisant partie intégrante
de la subjectivité – le domaine des modalités – qui se cache en lui et ceci en prenant la place de
celui qui le vit, en prenant en compte la conscience qui embrasse cette réalité. Gurvitch reprend
à son compte le concept de phénomène social total développé par Mauss. Il y voit des « foyers
d'ébullition volcanique compris dans un mouvement de flux et de reflux […], des réservoirs de
jaillissements des actes et des efforts collectifs, qui ont perpétuellement à lutter contre des
obstacles externes et internes et par lesquels les Nous, les groupes et les sociétés se créent et se
modifient eux-mêmes »275. Le phénomène social total est un moyen de saisir la relativité de
toutes formes sociales et leurs mouvements permanents.
270
Tcherkézoff S., « Le « fait social total » : Le sacré, le rapport groupe/individu et le modèle de l’« âme ».
Première interrogation sur l’« esprit » dans le don », Mauss à Samoa : Le holisme sociologique et l'esprit du don
polynésien Marseille, Pacific-credo Publications, 2015, {en ligne} : https://books.openedition.org/pacific/370.
271
Il faut entendre le terme « cadre social » comme regroupant tous les échelons de la réalité sociale allant du plus
englobant au plus particulier. Par exemple, les sociétés globales, les classes sociales, les groupements particuliers
et même des éléments micro-sociaux. V. not. Cazeneuve J., Dix grandes notions de la sociologie, op. cit., pp. 69-
70.
272
Mauss M., Essais de sociologie, éd. de Minuit, 1971, p. 244.
273
Ibidem, p. 244.
274
Cazeneuve J., « Mauss Marcel - (1872-1950) », Encyclopædia Universalis, 2019, {en
ligne} : http://www.universalis-edu.com/encyclopedie/marcel-mauss/.
275
Gurvitch G., Traité, t. I., op. cit., p. 20.
79
Malgré une filiation claire entre les deux sociologues 276 , Gurvitch va plus loin que
Mauss. L’analyse des réalités sociales en tant que phénomènes sociaux totaux est, au sens de
Gurvitch, tout aussi pertinente à l’échelle de la microsociologie des groupes particuliers,
intégrés dans des sociétés globales plus larges et toujours en mouvement 277 . De la sorte, il
considère tout groupe comme un « phénomène social total capable de se manifester dans tous
les paliers en profondeur de la réalité sociale »278. C’est ce concept qui permet une lecture de la
société en coupe transversale, de ses aspects les plus extérieurs à ses profondeurs :
Par conséquent, Gurvitch estime que les groupes sont compris dans des phénomènes
sociaux totaux, c’est en cela que l’on peut y voir un reflet de la totalité, que « l’on peut capter,
bien que de façon imparfaite »280. Mais les phénomènes sociaux totaux ne permettent qu’une
lecture horizontale du social, c’est pourquoi il se réfère aussi aux paliers en profondeurs, critères
permettant de découper la réalité sociale en étage, autrement dit, de manière verticale.
276
Marcel Mauss est un ami de Gurvitch qui lui voue un respect immense et lui a même dédié ses Essais de
sociologie. Gurvitch G., Essais de sociologie, Sirey, 1938.
V. aussi Gurvitch G., « Les phénomènes sociaux totaux et la Science de l’homme », Esprit, n° 236 (Mars), 1956,
pp. 390-397.
277
Gurvitch G., Traité, t. I., op. cit., pp. 19-21.
278
Gurvitch G., La vocation actuelle de la sociologie, PUF, 1950, p. 23.
279
Gurvitch G., Traité, t. I., op. cit., p. 20.
280
Pereira de Queiroz M.-I., « La sociologie du développement et la pensée de Georges Gurvitch », CIS, Vol. 51,
juillet-décembre 1971, pp. 213-236, p. 227.
80
2. Les paliers en profondeurs de la société
Gurvitch cherche à lire le phénomène social total à tous les niveaux du réel, de la
microsociologie à la macrosociologie, de l’individuel au collectif. Les paliers en profondeurs
sont des « entités sociales, lesquelles offrent un point de vue sur une réalité sociale en train de
se construire avec les phénomènes sociaux totaux » 281 , ils « s'actualisent, se combinent, se
combattent et s'équilibrent de la façon la plus variée en fonction de chaque type de groupements
particuliers et de chaque type de sociétés globales, où ces groupements sont intégrés, ainsi que
de chaque conjoncture sociale singulière »282.
Les paliers représentent la profondeur des relations sociales. Selon Gurvitch, il existe
une succession de niveaux d’analyse permettant de comprendre les différents aspects d’un
même phénomène social total. Ces paliers en profondeurs existent à l’intérieur des groupes, des
couches sociales, des sociétés globales et mettent en valeur la pluridimensionnalité du
phénomène social total. Ces paliers sont classables du plus superficiel au plus profond : la
surface morphologique de la société, les formes de sociabilités, les états mentaux et psychiques
des individus. Autrement dit, il peut s’agir de la démographie, de la géographie, de la
conscience collective, du sentiment de justice, etc.
281
Ibidem.
282
Gurvitch G., « Microsociologie et sociométrie », CIS, 1947-1948, n°3-4, pp. 24-67, p. 46.
283
Gurvitch G., Déterminismes sociaux et liberté humaine, PUF, 1963, p. 48.
81
« normalement aussi bien entre les valeurs, les genres de connaissance, les cadres sociaux, qu’à
l’intérieur des paliers qu’ils forment dans chaque société » 284 . Ainsi, les mouvements, les
revirements, les tensions, les conflits et les luttes sont totalement intégrés dans l’analyse
sociologique de Gurvitch, « il ne les a pas marqués du sceau de l’imperfection, de la méfiance
et du refus, mais les a considérés en tant qu’éléments positifs, puisqu’ils commandent le
dynamisme social et l’enrichissement culturel. »285
L’individuel est replacé au sein du social total par le biais de paliers s’interpénétrant,
s’influençant mutuellement et pouvant engendrer des conflits et des luttes. Les groupes sociaux
peuvent abandonner des attitudes, modifier leurs normes internes ou encore s’approprier de
nouvelles valeurs collectives. Les paliers en profondeurs et toutes les facettes du phénomène
social total ne sont pas reliés ensemble par des rapports hiérarchiques ou par des rapports de
causalité, ils correspondent les uns aux autres dans des rapports d'équivalence. Les jugements,
les choses de l’esprit ne prévalent pas sur les groupes sociaux, leurs rapports sont toujours
dialectiques et c’est bien par cette notion de dialectisation perpétuelle du réel que Gurvitch
s'éloigne de la tradition de l’école durkheimienne et de la pensée de Mauss286.
Les critères permettant de lire le social empirique dans sa complexité sont révélateurs
du relativisme de tout élément social et du mouvement permanent qui les caractérise. Ainsi la
284
Pereira de Queiroz M.-I., « La sociologie du développement et la pensée de Georges Gurvitch », op. cit., p.
230.
285
Ibidem, p. 230.
286
Gurvitch précise que Mauss entretient des préjugés face à la notion de « dialectique » qu’il « identifiait à tort
avec la philosophie hégélienne ou la philosophie marxiste » Gurvitch G., Traité de sociologie, t. 1, op. cit., p. 19.
287
Gurvitch G., Dialectique et sociologie, Flammarion, « Nouvelle bibliothèque scientifique », 1962.
82
question qui se pose est celle de savoir comment il est possible pour un observateur de
construire la connaissance scientifique d’un objet social toujours relatif à d’autres objets.
Les totalités sociales sont toujours prises dans des mouvements dialectiques les mettant
en relations constantes avec d’autres réalités, ceci imposant au sociologue, lui-même inclus
dans ces totalités, de penser sa propre position en tant qu’observateur. Ainsi, nous-même, afin
de saisir la méthode de Gurvitch sommes amenés à analyser les points de vue qu’il a endossé.
Au cours de l’écriture de son œuvre, Gurvitch a mené un cheminement depuis un point de vue
interne vers un point de vue externe modéré pour reprendre les catégories de Herbert Hart (1.).
En plus de soupçonner l’observateur en tant que tel, Gurvitch propose une méthode de remise
en cause des théories, des cadres d’analyse et les critères utilisés. Au sens de Gurvitch, ceci
passe par une méthode sociologique intégrant la dialectique au sens d’un balancement perpétuel
– on pourrait dire insynthétisable – entre plusieurs conceptions (2.).
Dès ses écrits russes, Gurvitch apporte des exemples d’observations de la société qui
nourrissent sa théorie du droit social. Aussi, les évolutions rapides et imprévisibles de la société
russe à partir de 1917 ont beaucoup influencé L’idée du droit social mais aussi ses œuvres
sociologiques postérieures. L’importance des groupes sociaux et les rapports qu’ils
83
entretiennent ont largement participés à l’élaboration de ses thèses 288 . Son expérience de la
société russe révolutionnaire marque la spécificité de Gurvitch dans toutes les périodes de son
œuvre ce qui fera dire à Claude Lévi-Strauss : « C’est dans cette confrontation entre une
position philosophique franchement avouée et une expérience concrète vécue que Gurvitch
découvre une possibilité de surmonter le conflit traditionnel de la pensée sociologique. On est
autorisé de croire que cette expérience concrète représente le véritable fondement de sa
contribution, et qu’il lui donne sa valeur originale, en même temps que sa profonde
signification. » 289 En effet, son observation de l’organisation des soviets est un exemple
important qui traduit l’adoption d’un point de vue interne. Il précise dans « Mon itinéraire
intellectuel » que la révolution soviétique fut pour lui un moment fort d’observation des
transformations sociales, observations influençant considérablement la suite de ses travaux :
« En observant, en vivant les réactions différentes des milieux variés, des groupes et des
classes diverses, des syndicats, des cellules, des conseils, des organisations nouvelles et
anciennes, en assistant à l'éclatement quasi-total de la structure sociale globale ancienne, j'ai
trouvé plusieurs idées qui m'ont ensuite guidé dans mes travaux sociologiques »290.
288
Antonov M., « Le raisonnement dialectique de Georges Gurvitch et la philosophie russe », Perspectives
nouvelles, pp. 337-360, p. 346 et suiv.
289
Lévi-Strauss C., « La sociologie française » in Gurvitch G., Moore W. E., La sociologie au XXème siècle, 1947,
PUF, p. 541.
290
Gurvitch G., « Mon itinéraire intellectuel ou l'exclu de la horde », op. cit., p. 6.
291
Duvignaud J. « Georges Gurvitch : une théorie sociologique de l’autogestion », Autogestion, n°1, 1966, pp. 5-
12, p. 6.
292
Gurvitch G., « Vse Vlast Sovetam » (Tout le pouvoir aux soviets !), Sbornik statei po proletarskoi revolutsii i
pravu (Le recueil des articles sur la révolution prolétarienne et le droit), 1918, Petrograd, pp. 1-21 [en russe].
84
Grâce à Jean Duvignaud, on sait que Gurvitch fut « plus qu’actif »293 dans la révolution
soviétique. Gurvitch fut un « lycéen engagé » 294 , qui, dès l’âge de quatorze ans prend
« connaissance des écrits des marxistes en vogue à ce moment » 295 . Il lit Karl Kautsky et
Gueorgui Plekhanov puis Lénine296. Lectures marquantes bien qu’« éveillant sans cesse [s]es
doutes » 297
, dira-t-il a posteriori.
Pour lui, le régime tsariste « était pourri et n’attendait qu’une chiquenaude pour s’effondrer »298.
Fort de cette conviction, il adhère au parti Social-Démocrate fondé par Gueorgui Plekhanov et
dirigera la section russe de la frange lettone du parti avec deux autres camarades Koutchner et
Ulrich299. Puis, à Saint-Pétersbourg, il se rapproche très rapidement des Mencheviks300 et enfin
du Parti Socialiste-Révolutionnaire 301 . Ces derniers reprennent les idées de la démocratie
industrielle – ce qui a nettement influencé Gurvitch – bien qu’ils entendent défendre
principalement la classe paysanne. Il a eu l’occasion de rencontrer Lénine, mais s’est ensuite
rapidement distancié de cette figure qu’il estime idolâtrée et ses idées contraires à son idéal
démocratique302. À partir de 1917, il prend une place active au sein de la révolution d’octobre
et œuvre aux côtés d’une association d’étudiants contestataires303. Finalement, il ne s’associe
293
Duvignaud J., Gurvitch, symbolisme social et sociologie dynamique, Seghers, 1969, p. 6.
294
Papillaud C., Rol C., « Introduction », in Gurvitch G., Écrits russes, Écrits de jeunesse, trad. et éd. Antonov
M., Rol C., L’Harmattan, « Collection Logiques sociales », p. 20.
295
Gurvitch G., « Mon itinéraire intellectuel … », op.cit., p. 3.
296
V. Supra, Introduction générale.
297
Ibidem.
298
Duvignaud J., « Entretien avec Georges Gurvitch », Les lettres nouvelles, n°7, 1959, pp. 23-25, p. 25.
299
Ibidem, p. 24. V. Dury M., « Nécrologie : Georges Gurvitch (1894-1965) », Annales de l’Université de Paris,
1966, pp. 183-186, p. 184.
Contrairement à Gurvitch, ses deux camarades s’affilieront aux bolchéviques. Koutchner deviendra « chef
idéologue » de l’Armée rouge au Turkestan, avant de se ranger dans une vie académique plus discrète. Ulrich dont
la femme, Anna Davidovna Kassel, deviendra la secrétaire personnelle de Lénine, s’engagera dans la Tcheka puis
dans le NKVD. Sans formation juridique, il deviendra pourtant juge à la Cour suprême en 1924, avant de diriger
la Cour militaire jusqu’en 1948 et a traité les cas Trostky, Toukhatchevski et Savinkov, entre autres. V. Rol C.,
Antonov M., « Introduction », in Gurvitch G., Écrits russes, op. cit., pp. 21-22.
Dans les confessions que Gurvitch livre à Duvignaud, il souligne son propre manque de flair pour avoir accordé
sa confiance, principalement à Ulrich qui « a fait condamner puis fusiller ses anciens amis. » Duvignaud J.,
« Entretien avec G. Gurvitch. », Les lettres nouvelles, op. cit., 1959, p. 24.
300
« Menchevik » signifie en russe « minorité » par opposition à « bolchevik », « majorité ». Les menchéviks
proposent un parti de masse plutôt que de cadre comme le voudrait Lénine. Ils souhaitent davantage arriver au
socialisme par étapes, quitte à accepter une alliance avec la bourgeoisie et imagine la démocratie comme l’une des
étapes. V. Marie J.-J. (dir.), La Russie de 1855 à 1956, Hachette, « Les Fondamentaux », 1997, pp. 71-84.
Graziosi A. (dir.), « La naissance du nouveau régime, 1914-1939 », Histoire de l’URSS, PUF, « Nouvelle Clio »,
2010, pp. 1-142.
301
Le parti fera lui-même scission avec les bolcheviks à la suite de la signature du Traité de Brest-Litovsk, s’en
suit une insurrection et une forte répression. V. Baynac J., Les Socialistes-révolutionnaires (mars 1881 - mars
1917) [1979], t. 1, Robert Laffont, 1992.
302
Jornod R., « La « démocratie future » de Gurvitch », Revista Crítica de Historia de las Relaciones Laborales y
de la Política Social, nº 8, 2014, pp. 99-106, p. 100 (en français).
303
Cramer R., « Éléments biographiques et bibliographiques pour une étude de l’apport de Georges Gurvitch à la
théorie et à la sociologie du droit », Droit et Société, 1986, n°4, pp. 457-467, p. 457.
85
pas expressément à un parti, un groupe ou un autre. Comme le répète souvent Duvignaud,
Gurvitch est « aussi peu Menchevik que Bolchevik, uniquement enflammé par l’idée-force
d’une démocratie sociale »304 C’est ce que Gurvitch gardera de la Révolution : la conviction
d’un renouveau démocratique prenant naissance dans des groupes particuliers et autonomes, à
l’image des soviets.
Gurvitch observe la domination de certains groupes sur d’autres au sein des premières
organisations soviétiques et la place centrale que l’État prend au détriment de groupes
minoritaires. En sus d’une influence théorique forte, la révolution soviétique traduit les
prémisses de son positionnement d’observateur et, plus tard, de sociologue : il adopte un point
de vue interne, en ce qu’il fait lui-même partie de ces groupements spontanés. Sa conscience
de sociologue est marquée par ces événements.
304
Duvignaud J., L’oubli et la chute des corps, Arles, Actes Sud, 1995, p. 137.
305
Il l’exprimera nettement en 1962. V. Gurvitch G., « L’effondrement d’un mythe politique : Joseph Staline »,
CIS, XXXIII, 1962, pp. 5-18.
306
« En effet, la Révolution russe est issue de ces soviets de base, qui avaient acquis simultanément des fonctions
économiques et des fonctions politiques. Ils avaient élu des représentants dans les soviets locaux et dans les soviets
centraux. Ce succès finit par les détourner quelque peu de leur première fonction ; et leur importance capitale,
qui effrayait le gouvernement provisoire bourgeois et faisait l'admiration des communistes (« Pas de
collectivisation et de planification, proclamait alors Lénine, sans autogestion ouvrière de base »), se voit fortement
réduite par les conseils centraux, de caractère essentiellement politique. Durant la guerre civile, les organes
d'autogestion ouvrière ont été supprimés sur l'insistance combinée de Staline et de Trotsky. Ils furent remplacés
par des « inspecteurs ouvriers et paysans », envoyés du Centre. » Gurvitch G., « L’effondrement d’un mythe
politique : Joseph Staline », op. cit., p. 7.
86
Toutefois, ce mode d’observation interne impliquant la conscience personnelle du
scientifique sera rapidement mis à distance par Gurvitch. Il n’est pas un « politicien
pratique »307, ni un idéologue, ni un travailleur au sein d’une usine. Rapidement, il se met à la
recherche d’une épistémologie permettant de saisir la réalité sociale au-delà de la conscience
biaisée du chercheur. Dès ses thèses francophones, il adopte un point de vue externe-modéré.
Les deux thèses de Gurvitch rédigées en français se basent sur le résultat d’une
observation sociale, bien qu’elle puisse être fortement critiquable308. Dans Le temps présent et
l’idée du droit social, il propose une analyse des phénomènes sociaux issus des mondes ouvriers
français, allemand et anglais entre 1920 et le début des années 1930. Il concentre son analyse
sur deux exemples particuliers309 : la convention collective de travail et les conseils d’usine310.
Au-delà de l’observation purement sociologique empirique, qui est d’ailleurs à bien des
égards incomplète311, il prend en compte les points de vue de la doctrine sur cette question. Il
s’appuie en particulier sur les œuvres de Maxime Leroy312, Gaston Morin et Hugo Sinzheimer.
Il analyse non seulement les doctrines politiques et juridiques, mais aussi les règles qui émanent
de ces groupes nés spontanément et qui s’instituent de manière autonome. En premier lieu, il
observe le corps de règles qui régit ces groupements spontanés. Il ne participe donc pas
directement à ces institutions, n’étant pas lui-même ouvrier, ni n’appartenant à un quelconque
syndicat ou groupement de travailleurs dont il parle. Gurvitch entrevoit la position de Hart
lorsqu’il catégorise le point de vue critique externe : l’observateur s’intéresse à un corps de
règles sans qu’il ne les accepte pour lui-même nécessairement et ceci tout en prenant en compte
307
Rol C., Antonov M., « Introduction », Gurvitch G., Écrits russes, op. cit., p. 22.
308
V. Infra, Partie I, Chapitre IV.
309
Il s’intéresse aussi à la communauté de travail allemande en tant qu’« union permanente entre les syndicats
ouvriers et patronaux pour régler d’un commun accord la direction de l’industrie en pleine indépendance de
l’État ». Cette union a existé de 1918 à 1924. V. Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit.,
p. 14.
310
V. Gurvitch G, « Première Section. Les tendances actuelles de la doctrine du droit ouvrier et l’idée du droit
social » in, Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit. V. not. pp. 55-65 et 84-99.
311
V. Infra, Partie I., Chapitre III et IV.
312
V. Gurvitch G., « Maxime Leroy, Les Tendances du pouvoir et de la liberté en France au XXème siècle, 1937 »,
APD, n°8, 1938, pp. 280-282.
87
la manière qu’ont les sujets de ce droit de l’accepter313. Il s’agit de mettre son objet d’étude « à
distance » pour expliquer les phénomènes juridiques et en rendre compte de manière critique.
Ces observations prennent sens dans une construction épistémologique plus large, basée
sur une dialectisation systématique des cadres d’analyse du social permettant une « critique de
la réalité sociale, aussi bien que des formulations théoriques dont elle est l’objet »314.
L’hyperempirisme dialectique est présenté en tant que méthode dans la dernière période
de l’œuvre de Gurvitch315 et marque, en quelque sorte, le point d’orgue de ses recherches, leur
donnant une cohérence d’ensemble. L’appellation est mouvante – dialectique empirico-réaliste
ou encore dynamisme relativiste et pluraliste – le point central demeure celui d’une sociologie
– ou plus largement d’une connaissance – antidogmatique et consciente d’elle-même 316 .
Globalement, il s’agit d’une prise de position méthodologique visant à approcher au plus près
la réalité, sans que la conscience de l’observateur ne projette sur elle sa propre subjectivité. Par
le terme « hyperempirisme », Gurvitch reconnaît la validité de tous les modes de l’expérience
(sensible, morale, juridique, etc. c’est-à-dire au-delà des seules données sensibles). Associée à
l’hyperempirisme, la tâche de la dialectique est la démolition de tous les concepts acquis, voire
dogmatisés. En cela, il renoue avec une conception de la dialectique en tant qu’action, une
activité de la conscience en mouvement.
313
Hart H.L.A, Le concept de droit, trad. de l’anglais Van de Kerchove M., Bruxelles, Facultés Universitaires
Saint-Louis, 1976, p. 114.
314
Balandier G., Gurvitch, op. cit., p. 12.
315
V. Gurvitch G., « Hyperempirisme dialectique », CIS, XV, 1953, pp. 3-33 ; Gurvitch G., « La crise de
l’explication en sociologie », CIS, XXI, 1956, pp. 3-18 ; Gurvitch G., « Réflexions sur les rapports entre
philosophie et sociologie », CIS, XXII, 1957, pp. 3-14 ; Gurvitch G., Dialectique et sociologie Flammarion,
« Nouvelle bibliothèque scientifique », 1er éd. 1962.
316
Gurvitch G., Dialectique et sociologie [1962], Flammarion, « Champs », rééd. 1977, p. 231.
317
Godin C., Dictionnaire de philosophie, Fayard, 2004, p. 331.
88
sorte, le verbe « dialectiser » signifie « opérer sur un concept un travail critique et historique,
de manière à en dégager la genèse et le processus de formation grâce au jeu des oppositions. »318
Pour Gurvitch, la conscience qui souhaite approcher le réel superpose des conceptions
les unes aux autres. Qu’il s’agisse de l’expérience scientifique ou de l’expérience quotidienne,
il cherche à les débarrasser des diverses conceptualisations qui les construisent. C’est pourquoi
il va développer une méthode dialectique contenant une forte charge critique, permettant de
débusquer, par le biais d’un jeu d’opposition, la dogmatisation d’un principe. Les sciences de
la nature découvrent des lois causales pouvant se traduire mathématiquement parce qu’elles
sont mues par des déterminismes. Cependant, le déterminisme n’est pas le seul mode de lecture
du réel et ceci particulièrement concernant le réel social qui est davantage animé par la
contingence, la spontanéité et des manifestations de liberté, justement perçues par Gurvitch
comme des tentatives de dépassement des déterminismes. Ainsi, il faut partir de l’idée que toute
connaissance de la réalité sociale est une « connaissance approchée »319. Les types sociaux qui
peuvent être construits par le sociologue ne peuvent être ainsi considérés que comme des
approximations, des points de repères pour lire le réel, mais pas le réel en soi.
Ainsi, la dialectique permet d’entretenir un rapport entre un objet tel qu’il est construit
par une science et la réalité de cet objet. Toutefois, Gurvitch estime qu’elle s’impose d’elle-
même car la dialectique est aussi un mouvement réel suivi par les totalités humaines lorsqu’elles
se créent socialement mais aussi lorsqu’elles luttent contre des obstacles qu’ils soient internes
ou extérieurs à ces totalités. La dialectique se retrouve tant au niveau de l’expérience réfléchie
que de l’expérience spontanée. Par conséquent, la dialectique gurvitchéenne est considérée en
tant que « voie prise par l’humain en marche pour combattre les obstacles que les totalités
réelles mouvantes rencontrent sur leur chemin, ainsi que pour les saisir et les connaître »320. La
mise en dialectique d’une expérience spontanée avec une expérience conceptuelle, réfléchie et
médiatisée par les sciences, a pour objectif de remettre en question les concepts, d’opérer une
lutte au sein de la connaissance.
Avant de concevoir l’expérience par le biais d’une méthode dialectique (b.), Gurvitch
pose le doute sur la conscience du chercheur et plus particulièrement du sociologue. Il estime
que la conscience, faisant elle-même partie d’un phénomène social total, doit accepter qu’elle
entretienne des rapports dialectiques avec la réalité étudiée (a.). Finalement, en des termes plus
318
Ibid, p. 334.
319
Toulemont R., Sociologie et pluralisme dialectique, op. cit., p. 36.
320
Gurvitch G., Dialectique et sociologie, op. cit., p. 38.
89
actuels, la méthode que Gurvitch propose pour lire le réel s’apparente à une interdisciplinarité
(c.).
L’homme social est influencé par son appartenance à une société et à des groupes
sociaux et le sociologue n’échappe pas à cette influence. Qui plus est, la connaissance sociale
qu'il tente d’apporter est elle-même englobée dans un phénomène social total. Le point de départ
de la méthodologie hyperempiriste dialectique est avant tout « une posture hypercritique »,
relativement nouvelle pour la sociologie. En effet, Gurvitch estime que la réalité est déjà
corrompue dans son objectivité par le fait même de l’intervention humaine collective ou
individuelle d’un sociologue ou d’un autre observateur. La connaissance ne peut être située ni
uniquement dans la conscience, ni dans la réalité pure. Les rapports entre conscience et réalité
doivent eux-mêmes être soumis au procédé dialectique.
321
Duvignaud J., Gurvitch. Symbolisme social et sociologie dynamique, op. cit., p. 61.
322
Farrugia F., « La « théorie de l'expérience intégrale de l'immédiat » ou la quatrième voie du « feu purificateur
» », SociologieS, 11 déc. 2007, http://journals.openedition.org/sociologies/1283.
90
« Il ne s'agit pas de superposer à la dialectique un nouvel empirisme, mais de fusionner la
démolition perpétuelle des concepts avec des saisies dont les départs et les arrivées sont
refondus mouvants et contingents. Voici dans quel sens on peut dire que la dialectique
impénitente et intransigeante est hyperempirique, et que l'expérience modifiant sans cesse ses
assises même implique d'une façon immanente une dialectique »323.
En d’autres mots, il conçoit l'expérience comme l’action de l’humain en tant qu’être social ne
pouvant être enfermée dans une théorie unique, qu’elle soit appelée empirisme,
phénoménologie ou autre. Gurvitch critique l’empirisme classique de Hume et Locke faisant
primer l’expérience sensible sur l’expérience spirituelle. L’expérience ne peut être qu’un sujet
et non un objet de connaissance324. Il invite à distinguer entre l’expérience pure – le donné
authentique – et la construction de cette expérience qui ne peut être qu’une reconstruction. Pour
ce faire, il propose à la sociologie d’intégrer la philosophie dans sa méthodologie, conçue
comme une « discipline mentale et intellectuelle »325 visant à remettre en cause des conceptions
préétablies, pour retrouver l’accès à « l’infra-conceptuel »326 : atteindre l’immédiat en remettant
perpétuellement en cause les médiations, qu'il faut entendre ici au sens des préconceptions.
323
Gurvitch G., « Hyperempirisme dialectique », CIS, XV, 1953, pp. 3-33, p. 11.
324
Farrugia F., « La « théorie de l’expérience intégrale de l’immédiat », op. cit.
325
Ibidem.
326
Ibidem.
91
b. L’expérience dialectisée
327
Gurvitch G., « Hyperempirisme dialectique », CIS, XV, 1953, pp. 3-33, in Duvignaud J., Gurvitch, op. cit., p.
105.
328
Le préfixe dia sous-entend une traversée, un cheminement.
329
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 329.
330
Proudhon P.-J., La pornocratie, ou les Femmes dans les temps modernes, Œuvres Posthumes, Lacroix, 1875,
in Gurvitch G., Proudhon, op. cit., p. 21.
Malgré une reprise claire de la dialectique définie par Proudhon, Gurvitch s’en éloigne car il estime que « bien
qu’il reconnaissance l’instabilité, bien qu’il ait conscience des efforts toujours renouvelés qu’elle nécessite, les
antinomies se complètent et s’équilibrent chez lui parfois trop facilement, masquant par leur inflation les autres
mouvements et procédés dialectiques ». Ce qui laisse voir des « agencements préconçus » dans ses réflexions.
Gurvitch G., Proudhon, op. cit., p. 22.
92
conditionnel d’une science. Chaque observateur du réel admet alors n'avoir qu'une connaissance
partielle, accepte la flexibilité des cadres de sa discipline afin de permettre – voire de
promouvoir – la naissance de doctrines, de champs, de sciences nouvelles. Il s’agit
d’approfondir les problèmes au lieu d’enraciner les systèmes. À Gurvitch de définir lui-même
l’hyperempirisme dialectique comme « la rude épreuve, l’ordalie, le feu purificateur »331 par
lesquels toute science ou philosophie doivent passer, avant même leur départ. Finalement,
l’intérêt de cette démarche est « la découverte de strates de plus en plus cachées » 332 , en
renonçant aux mouvements à sens uniques et en acceptant « les hiatus, tensions, conflits, va-et-
vient incessant entre les divers paliers de la réalité sociale. »333 L’expérience ne peut donc plus
se formuler dans les termes d’une théorie préalable.
La pratique d’une dialectique associée à la lecture de la réalité ne suffit pas pour accéder
au plus près de l’expérience. C’est pour cela que la dialectique peut être rapprochée d’autres
procédés de lecture du réel. En d’autres termes, elle peut être elle-même dialectisée334. Une
situation, un objet social ou naturel en fonction de ses spécificités impose un certain procédé
dialectique. La dialectique peut procéder à des mises en rapport de complémentarité ou au
contraire de polarisation ; elle peut rechercher les points communs entre les éléments mis en
rapport ou bien leurs différences. La dialectique peut être dialectisée au regard d’une pluralité
de mouvements et de méthodes. En faisant lecture de Gurvitch, Toulemont précise « qu’on ne
saurait déterminer à l’avance le nombre de procédés dialectiques auxquels l’expérience peut
exiger d’avoir recours »335, ils peuvent toujours être inventés en fonction de la spécificité de
l’objet de la connaissance. Toutefois, Gurvitch propose cinq types de procédés dialectiques336 :
- La complémentarité dialectique est un procédé rapprochant des termes qui semblent pourtant
opposés, exclusifs l’un de l’autre. Par exemple, Gurvitch pratique ce mouvement dialectique
en faisant coexister dans un même ensemble l’expérience superficielle et profonde.
- L’implication dialectique mutuelle recherche les points communs entre des éléments à
première vue hétérogènes et permet de les comprendre comme immanents les uns aux autres.
331
Gurvitch G., « Hyperempirisme dialectique », CIS, op. cit., in Duvignaud J., Gurvitch, op. cit., p. 111.
332
Bastide R., « Déterminismes sociaux et liberté humaine », CIS, Vol. 18, 2ème année, janvier-juin 1955, pp. 160-
174, p. 160.
333
Ibidem.
334
L’expression est celle de Jean Wahl, reprise par Gurvitch. Wahl J., Traité de métaphysique, Payot, 1953, pp.
696-697 ; Gurvitch G., Dialectique et sociologie, op. cit. p. 8.
335
Toulemont R., Sociologie et pluralisme dialectique, op. cit., p. 40.
336
Gurvitch G., Dialectique et sociologie, op. cit., pp. 245-283.
93
Gurvitch a recours à ces procédés lorsqu’il montre le chevauchement entre les différentes
formes sociales (paliers en profondeurs, phénomènes sociaux totaux, unités collectives, etc.).
- L’ambiguïté dialectique permet de saisir des rapports entre plusieurs éléments qui peuvent,
en même temps, être convergents ou divergents.
Le monde social est constitué d’efforts des hommes pour le contrôler, le dominer,
notamment par les sciences alors que, dans un même mouvement, le monde social détermine
les actions et les savoirs humains. L’hyperempirisme révèle la validité de tous les modes de
connaissances alors que la dialectique correspond au « mouvement du monde pris à l’échelle
humaine » 337
, acceptant la mobilité de l’expérience.
On ne peut pas voir dans cette analyse un réel protocole expérimental reproductible. Comme le
réel et la méthode de connaissance de ce réel sont toujours intimement liés, l’hyperempirisme
337
Toulemont R., Sociologie et pluralisme dialectique, op. cit., p. 31.
94
dialectique est aussi une « prise de position méthodologique »338, que l’on pourrait appeler, en
des termes plus actuels, une interdisciplinarité. La réalité est infiniment variable et ceci
particulièrement dans le domaine des réalités spiritualisées. Ainsi, Gurvitch pose le principe
d’une dialectique des savoirs339 , ce que l’on pourrait appeler en des termes contemporains,
l’acceptation d’une interdisciplinarité, rendue nécessaire par le réel lui-même multiple. Avec
l’hyperempirisme dialectique, Gurvitch veut montrer que toute science dépend de points de vue
et de circonstances historiques.
C’est avec cette intention méthodologique que Gurvitch fait une lecture de la réalité
juridique, ignorée dans sa pluridimensionnalité par la science du droit positiviste qui ne voit
dans le droit que des propositions idéales. Cette pluridimensionnalité est tout autant ignorée par
la science du droit objectiviste qui ne sait lire que des faits sociaux. Au sens de Gurvitch, le
droit est composé à la fois de réalités tangibles – des groupes existants dans un milieu social et
organisant leur fonctionnement interne – que de réalités spirituelles – les valeurs de Justice qui
lient et rassemblent les membres d’un groupe. L’hyperempirisme dialectique est une voie
permettant de déloger les préconceptions propres aux juristes et qui les empêchent de lire ces
réalités collectives, incompatibles avec le monopole étatique des sources du droit et avec
l’individualisme juridique.
Il n’appelle pas de ses vœux à la refondation d’une science du droit future car
l’hyperempirisme dialectique ne peut saisir que le présent. Cependant, il appelle à une
collaboration entre les sciences. Il estime que tant la science du droit que la philosophie et la
sociologie du droit s’intéressent au même domaine du spirituel, c’est-à-dire aux valeurs et aux
idées qui inspirent le droit. La philosophie du droit rend consciente l’expérience juridique
immédiate et permet son actualisation permanente en analysant les valeurs vécues. Elle
reconstruit l’image de la Justice selon les données spirituelles de l’expérience et comprend le
sentiment de Justice dans une période et un lieu donné. Pour cela, elle n’émet pas de jugements
de valeurs mais des jugements purement théoriques au sujet des valeurs. Quant à elle, la
sociologie juridique décrit le contenu de l’expérience juridique dans les conduites effectives
des individus et des groupes. Elle peut ensuite analyser les phénomènes sociaux comme un seul
ensemble pour comprendre leur genèse, leur croissance et leur décroissance. Pour cela, elle
interprète le sens idéal des conduites au regard de critères déterminés par la philosophie, même
338
Ibidem.
339
Ibidem, p. 34.
95
si les enquêtes sociologiques apportent un précieux matériau à la philosophie. Enfin, la science
du droit détache de la réalité juridique un système cohérent d’exigences précises. Elle explicite
les sens normatifs, notamment dans le but de les rendre explicites pour les praticiens du droit.340
C’est donc bien par une ouverture de la science du droit, acceptant en son sein les
apports de la sociologie et de la philosophie du droit, que le chercheur peut se saisir de la
plénitude de la réalité du phénomène du droit. La fermeture entre les champs de la connaissance
semble entraîner un appauvrissement de la connaissance en elle-même, ce qui fera dire à André-
Jean Arnaud : « Avec l’œuvre de Gurvitch, on touche à la stupidité de la distinction entre
sociologues et juristes »341. Bien entendu, Gurvitch n’est pas le seul à élaborer ce type d’analyse.
Husserl, par exemple, voyait toutes les formes de connaissances comme un ensemble solidaire
et déplorait qu’une guerre froide se soit installée entre les champs de la connaissance342.
L’interdisciplinarité telle que nous venons de la présenter est nécessaire pour faire
lecture de phénomènes juridiques collectifs, difficilement pris en compte par la science du droit
moderne. Le groupe est ainsi l’objet d’analyse de Gurvitch parce qu’il constitue une réalité
sociale pluraliste.
340
V. Gurvitch G., L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., p. 84.
341
Arnaud A.-J., Critique de la raison juridique, t. 1, LGDJ, 1981, p. 120.
342
cité par Merleau-Ponty M., Éloge de la philosophie et autre essais, Gallimard, « Idées », 1965, p. 112.
96
§2. La réalité sociale pluraliste : le groupe
La notion de « groupe » est au cœur de l’œuvre de Gurvitch : des soviets aux unités
collectives, des Écrits russes au Traité de sociologie, il cherche à comprendre le collectif tant
dans son existence concrète que dans ses possibilités de créer leur propre droit.
Au sens large, la notion de « groupe » est difficilement saisissable. Il s’agit même d’un
des concepts « les plus confus de la langue française »343. Tiré de l’italien gruppo, le terme
désigne la « réunion de plusieurs figures formant un ensemble dans une œuvre d’art »344. Le
terme a ensuite évolué et désigne un « ensemble de choses ou d’êtres ayant des caractères
communs et dont on se sert pour les classer »345. Dans son œuvre globale, Gurvitch cherche à
caractériser les différentes manières d’être ensemble en fonction du degré de participation des
membres dans le groupe ou autrement dit, en fonction du degré de fusion entre les membres et
le « nous », terme désignant l’activité commune au groupe se traduisant par un sentiment
d’appartenance. Schématiquement, il distingue trois grandes catégories : la masse, la
communauté et la communion. La première représente le degré le moins fort de participation à
l’activité d’un groupe et les membres apparaissent comme interchangeables. La communauté
constitue un autre mode de groupement, traduisant un rassemblement d’individus autour de
valeurs et d’activités communes. Par un consentement mutuel, les individus participent à une
œuvre commune traduisant une volonté collective346. C’est à ce degrés de participation que se
situe le droit social 347. Enfin, la communion représente le degré le plus intense de participation
à l’activité du groupe qui peut aller jusqu’à une certaine forme de sectarisme dans les cas les
plus graves. Ainsi, c’est la communauté juridique qui réunit toutes les qualités pour former un
ordre juridique : elle est la plus favorable à l’engendrement du droit 348. En effet, le terme insiste
343
Anzieu D., et Martin J.-Y., La dynamique des groupes restreints,1ère éd., Quadriges, PUF, 2007, p. 19.
344
Russ J., « Groupe », in Dictionnaire de philosophie, op. cit., p. 170.
345
Centre national de ressources textuelles et lexicales, « Groupe », Dictionnaire {en ligne} :
https://www.cnrtl.fr/definition/groupe
346
V. Duvignaud J. Gurvitch, op. cit., pp. 42-43.
347
La conception de la communauté gurvitchéenne se distingue de celle de Ferdinand Tönnies qui lui y voit la
manifestation d’un instinct irrationnel. Il fonde la notion de communauté sur l’idée de volonté organique en tant
que volonté profonde, expression de la nature même et qui détermine les moyens et les fins indissolublement liés
tels qu'ils résultent de la spontanéité, de l'accoutumance et des souvenirs. Une distinction s’impose entre la volonté
profonde et la volonté réfléchie qui, elle, part d’un but arbitrairement conçu pour déterminer les moyens les
meilleurs pour fonder la société. La communauté est de l’ordre de l’affectif et du sentimental alors que par
contraste, la nature de la société est d'ordre rationnel et abstrait. V. Tönnies F., Communauté et société [1887],
PUF, trad. de l’allemand Leif J., Retz-Cepl, 1977.
348
V. Gurvitch G., Déterminismes sociaux et liberté humaine, PUF, 1955, p. 151.
97
sur l’idée d’une communauté d’intérêts liant les membres. Cependant, il ne faut pas voir entre
ces trois formes de groupes un jugement de valeur qui identifierait des formes bonnes ou
mauvaises de regroupements. En tant qu’individus, nous sommes amenés à nous retrouver tant
dans des masses que dans des communautés ou des communions. On participe couramment et
concomitamment à ces différents types de groupements « comme Monsieur Jourdain fait de la
prose : sans le savoir »349.
Rappelons que l’objectif de Gurvitch est de dénicher dans le droit qu’il observe, les
instruments juridiques aliénant les forces collectives. La structure du droit moderne occidental,
principalement du droit français, est basée sur l’individualisme juridique qui entrave le groupe
dans sa dimension juridique et empêche sa capacité à se donner son propre droit. La
construction philosophique et juridique de la notion permet de comprendre l’émancipation de
l’individu, par rapport à des groupes sociaux entravant les libertés individuelles, avec comme
image principale celle du féodalisme médiéval. Il veut donc réhabiliter la notion de groupe sous
une forme émancipatrice de l’individu. En cela, il s’appuie sur ce qu’il nomme le « tout » social.
Il y voit une forme idéale d’organisation sociale fondée sur des rapports de communion, dans
le sens où les membres du groupe entretiennent des perspectives réciproques. Dans un tout
social, l’unité (un groupe social immanent) et le multiple (les membres qui le composent)
cohabitent : le tout social ne peut ni se résumer à une somme de membres, ni à une unité simple.
Cette forme sociale idéale peut exister réellement, en des formes plus ou moins réalisées, grâce
au droit social : des individus regroupés autour d’une activité commune qui les dépasse et les
rassemble – autrement dit autour d’un « nous » – s’organisent par le biais d’un droit qui
aménage la participation des membres au groupe, sans avoir recours à la contrainte
inconditionnée conférant un pouvoir transcendant au groupe ou à une autorité individuelle.
Le tout social est une unité multiple. La compréhension du sens donné au groupe est
essentielle car elle conditionne la définition du droit social. Qui plus est, ce type de groupe
fondé sur une synthèse entre l’individuel et le collectif entretient un rapport avec l’idéal moral,
en ce qu’il incarne des valeurs. La communion, comme caractère essentiel du groupe social à
la base du droit social, ne se fait que « sous un horizon de valeurs extra-temporelles »350 qui
représente le « ciment de la sociabilité »351. Ici, se constitue une expérience juridique : le groupe
349
Gurvitch G., Études sur les classes sociales, Gonthier, 1966, p. 208.
350
Le Goff J., Le pluralisme créateur, op.cit., p. 42.
351
Ibidem.
98
constitue en lui-même un acte de reconnaissance de valeurs de Justice commune aux membres
du groupe.
A. Le groupe transpersonnel
352
Durkheim É, « Détermination du fait moral », Extrait du Bulletin de la Société française de Philosophie [1909],
rééd. Presse Université du Québec à Chicoutimi, « Les classiques des Sciences sociales », 2002, Québec, p. 6.
353
Belley J.-G., « L’État et la régulation juridique des sociétés globales… », op. cit., p. 14 ; Lui-même exprime
l’idée qu’un empirisme juridique radical conduit à sa conception du pluralisme. V. Gurvitch G., L’expérience
juridique …, op. cit., p. 77. Il a aussi été considéré comme un pluraliste « radical » parce qu’il nierait purement et
simplement l’État. (V. Chambost A.-S., « Hauriou, Renard, Délos, (Gurvitch). La théorie de l’institution contre
l’omnipotence de la loi », Revue d'histoire des facultés de droit et de la culture juridique, du monde des juristes et
du livre juridique, LGDJ, 2012, pp. 373-387, p. 380.
354
Ibidem.
355
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 5.
99
fortement critiquée par Gurvitch qui n’y voit qu’un « super-individualisme juridique de
caractère hiérarchique »356, en ce qu’il ne reconnaît que les pouvoirs de l’individu et de l’État
pour imposer leur volonté. Il critique ces conceptions parce qu’elles sont utilisées par les auteurs
comme exclusives l’une de l’autre alors même que Gurvitch identifie des réalités
transpersonnelles ne répondant ni d’un pur individualisme, ni d’un pur universalisme. Certains
groupes ne peuvent être définis comme la simple addition des membres qui les composent, sans
pour autant être transcendants. Le groupe ne s'impose pas comme une réalité hiérarchiquement
supérieure aux membres du groupe, c’est l’action de tous les membres dans une activité
commune qui le caractérise, justifie son existence et cette activité n'est possible qu'en commun.
Il s’agit donc d'une totalité immanente357.
Le concept de sociabilité fut d’abord développé par Georg Simmel au début des années
1910 en Allemagne358. Il le définit comme un lien social permettant aux individus de s’intégrer
à la société par le biais d'une multitude de relations d’échanges et de réseaux de parents, d’amis
ou de relations de travail359. Pour Simmel, la sociabilité permet à la fois de concevoir différents
modes de liaison sociale et différents types de groupements qui apparaissent alors comme une
forme vide et interchangeable. Gurvitch se détache de la définition de Simmel parce qu’elle ne
356
Ibidem.
357
Ibidem, pp. 9-10.
358
Lors du discours d’ouverture du colloque de la Société Allemande de Sociologie à Francfort sous le titre «
Sociologie de la sociabilité » et lui consacre un chapitre intitulé « La sociabilité, exemple de sociologie pure ou
formelle » dans Sociologie et Epistémologie qui paraît en 1917 en Allemagne V. Rivière C.-A., « La spécificité
française de la construction sociologique du concept de sociabilité », Réseaux, 2004/1, n° 123, pp. 207-231, p. 211
L’auteur fut rapidement oublié en France puis, redécouvert cinquante ans plus tard, grâce aux courants
sociologiques américains mais ne sera traduit en français qu’en 1981.
359
V. Dollo C., Lambert J.-R., Parayre S., Lexique de sociologie, Dalloz, 5ème éd., 2017, p. 223.
100
comprend que des rapports purement individuels360; et plus généralement il critique sa vision
de la réalité sociale idéaliste et « évanescente » 361 . Gurvitch recherche une définition de la
sociabilité au-delà de l'individualisme et du nominalisme, dans une perspective plutôt
durkheimienne362, même s’il va plus loin que la notion « d’interdépendance » de Durkheim. Il
pousse l’idée jusqu’à la « communion » qui explicite son point de vue sur le type de solidarité
entendu. À la base de l’action collective, la solidarité ne peut être que choisie ou vécue et
représente parfois des rapports de communion entre les membres. Le « nous » formé par cette
communion s’oppose aux « moi, toi et lui » qui eux illustrent les rapports de subordination ou
d’opposition propres au droit individuel.
Conçue en tant que phénomène social total363, la sociabilité est située dans la réalité
sociale concrète, non idéale. Ainsi, il distingue deux catégories principales de sociabilité : la
sociabilité par opposition partielle364 et la sociabilité par fusion partielle. La première forme de
sociabilité – comprise par Simmel – correspond aux relations individuelles représentant des
rapports de droit individuel, même si elles émanent au départ elles aussi de phénomènes sociaux
totaux plus vastes. La seconde – ignorée par Simmel – représente des rapports entre les
individus interpénétrés par les consciences individuelles de tous les membres d’un groupe, ce
dernier étant une unité irréductible. Alors, ces rapports de sociabilité peuvent être appréhendés
dans de très nombreuses situations observables, conscientes ou inconscientes. Gurvitch parle
alors de la formation d’un Nous, qui peut traduire des situations « allant de Nous français, à
360
De manière générale, la sociologie allemande constitue pour Gurvitch « un repoussoir, le contre-exemple qui
permet de souligner a contrario le caractère scientifique de la nouvelle sociologie » V. Marcel J.-C., « Georges
Gurvitch : les raisons d’un succès », CIS, PUF, Vol. 110, janvier-juin 2001, pp. 97-119, p. 100.
361
Gurvitch G., Traité, t. I, op. cit., p. 5.
362
Durkheim É., Fauconnet P., « Sociologie et sciences sociales », Revue philosophique, 1903, pp. 465-497, p.
481 « S’il [G. Simmel] admettait, avec d'autres sociologues, que la société, comme corps, a un mode d'action qui
lui est propre et qui ne se confond pas avec les interactions individuelles, les formes de l'association pourraient
être considérée comme le résultat de cette action sui generis ; par suite, il n'y aurait aucune contradiction à ce
qu'elles pussent être étudiées, abstraction faite de la matière à laquelle elles s'appliquent, puisqu'elles n'en
proviendraient pas. Mais il se trouve justement que M. Simmel repousse cette conception. Pour lui, la société n'est
pas une cause agissante et productrice ; elle n'est que le résultat des actions et réactions échangées entre les
parties, c'est-à-dire entre les individus. En d'autres termes, c'est le contenu qui détermine le contenant, c'est la
matière qui produit la forme. Mais alors comment serait-il possible de rien comprendre à cette forme si l'on fait
abstraction de cette matière qui en constitue toute la réalité ? »
363
V. Rivière C.-A., « La spécificité française de la construction sociologique du concept de sociabilité », op. cit.,
p. 218.
364
Aussi appelée « sociabilité de rapport avec autrui ».
101
Nous parents »365, ou encore Nous travailleurs, Nous consommateurs, Nous producteurs, Nous
citoyens, etc.366
La société qu’observe Gurvitch est pluraliste. Le groupement, aussi divers soit-il, est la
base de son analyse. À partir de l’année 1946, alors qu'il se tourne complètement vers la
sociologie, il propose des typologies permettant de saisir la société dans sa complexité la plus
raffinée, en définissant les sociétés globales et les sociétés partielles qui se trouvent en leur sein.
Les sociétés globales sont qualifiables de la sorte en fonction de leur organisation interne, c’est-
à-dire en fonction des hiérarchies qui se créent entre les sociétés particulières ; une société
globale comprend d’autres organisations lui étant subordonnées. On peut voir l’ordre juridique
étatique et l’ordre juridique international comme reposant sur des communautés sous-jacentes :
la communauté nationale et la communauté internationale. Avec le vocabulaire des juristes, la
société globale correspond plutôt à l’idée de nation qu’on la considère selon la conception
allemande (la nation correspond à un héritage historique, culturel et linguistique partagé) ou
selon la conception française (la nation représente un « vouloir-vivre ensemble »)370.
365
Rivière C.-A., « La spécificité française de la construction sociologique du concept de sociabilité », op. cit., p.
216.
366
V. Gurvitch G., Traité, t. I, op. cit., pp. 173-174.
367
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 18.
368
V. Supra Introduction et Infra Glossaire.
369
Ibidem, p. 341.
370
V. Deumier P., Le droit spontané, op. cit., p. 333.
102
Pour la période lui étant contemporaine, Gurvitch distingue quatre types de sociétés
globales : les sociétés dirigistes au sein desquelles le capitalisme est développé ; les sociétés
techno-bureaucratiques correspondant à des régimes autoritaires, les sociétés planifiées ou
collectivistes dans lesquelles l’État est fortement centralisateur et les sociétés planifiées
pluralistes et décentralisées 371 . Ces typologies sont variables et connaissent des exceptions.
Certains groupes, notamment économiques ou religieux, s’étendent au-delà de leur société
globale d’origine. On peut alors penser aux minorités nationales se trouvant enclavées sur le
territoire d’un autre État ou encore aux minorités issues de l’immigration récente formant des
diasporas.
371
Cazeneuve J., Dix grandes notions de sociologies, Éditions du Seuil, 1976, pp. 16-17.
372
Gurvitch G., Traité de sociologie, t. 1, op. cit., p. 187.
373
Il est nécessaire de distinguer l’organisation de la structuration. « Les organisations sont des conduites
collectives, pré-établies qui sont aménagées, hiérarchisées, centralisées d’après certains modèles réfléchis et fixés
d’avance dans des schémas plus ou moins rigides ». Paliers de la réalité sociale, les groupes ne s’expriment jamais
totalement au sein de ses organisations. Ils peuvent être fortement structurés sans être organisés V. Gurvitch G.,
La vocation actuelle de la sociologie, op. cit., p. 76.
374
Ibidem.
103
chômeurs, des minorités ethniques ou encore des consommateurs 375
. Ces groupes
s’interpénètrent dans le sens où un individu peut participer à plusieurs groupes en même temps :
la famille, groupe primaire ou « cellule sociale par excellence »376, un groupement fonctionnel
de travailleurs (syndicat, conseil d’usine, etc.), des associations culturelles, des partis politiques,
etc. Ainsi, le groupe est un élément particulier au sein d’un macrocosme sociologique. C’est
une unité collective partielle entretenant des rapports avec des groupes plus englobant et les
sociétés globales. Ces rapports influencent tous les éléments sociaux. Par exemple, les groupes
de travailleurs divergent en fonction des sociétés globales dans lesquelles ils sont intégrés : une
société pluraliste et décentralisée étant bien plus permissive quant à l’autonomie de ces groupes
que les sociétés techno-bureaucratiques.
375
Gurvitch G., Traité de sociologie, t. 1, op. cit., p. 189.
376
Cazeneuve J., Dix grandes notions de sociologies, op. cit., p. 18.
377
Le droit romain établit une opposition entre l’Universitas comme unité absorbante et la Societas comme somme
des rapports extérieurs.
V. Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 21 ; Busino G. , « Société : une notion à repenser », La sociologie
sens dessus dessous, Librairie Droz, Genève, 1992, pp. 19-64.
378
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 16.
104
B. Un groupe spécifique sujet du droit social : la personne collective complexe
Dans sa théorie du droit social, Gurvitch recherche la source la plus primaire du droit
en général et plus précisément du droit social, en tant que branche alternative à l’individualisme.
Il fait siens les mots de Hauriou lorsqu’il précise qu’« on ne peut reléguer hors du droit les
fondements du droit »379 et ces fondements sont intimement liés avec les faits dans la mesure
où il estime le droit comme « inséparable de l’expérience »380. En fonction du type de sociabilité
à l’origine du groupe, il génère des normes relevant soit du droit individuel soit d’un droit
social. Dans le cas d’une sociabilité par fusion, certains groupes se forment : ce sont des groupes
reposant sur des valeurs transpersonnelles.
Gurvitch utilise plusieurs termes pour qualifier ces groupes spécifiques. Le terme
« communauté » est principalement utilisé dans L’idée du droit social, ainsi que le terme
« personne collective complexe » – Gesammtperson – qu’il reprend de Otto von Gierke 381 .
L’influence sur Gurvitch du principal représentant de l’École historique allemande du droit est
très importante. En 1922 déjà, il rédige un article en allemand publié dans la revue Logos
anciennement dirigée par Otto von Gierke, dans lequel il estime que la pensée de Gierke rompt
avec « les formes juridiques conditionnées de notre époque […] pour ouvrir sur les perspectives
d’un nouvel ordre juridique »382. L’idée sous-jacente est celle d'une recherche au sein d’un
groupement d’un « équilibre original entre la fusion des consciences et la pression du
groupe »383. Ainsi, il s’agit d’observer la spécificité de ces groupes en ce qu’ils s’éloignent de
l’idée de domination caractéristique de l’individualisme, pour y substituer un impératif
d’intégration des membres dans le groupe (1.) permise par le biais d’une œuvre commune à
accomplir (2.).
379
Hauriou M., « La théorie de l’institution et de la fondation. Essai de vitalisme social », Cahiers de la Nouvelle
Journée, n°23, pp. 89-128, p. 89 V. Gurvitch G., L’idée du droit social, p. 663.
380
Goyard Fabre S., Les fondements de l'ordre juridique, PUF, « L’interrogation philosophique », 1992, p. 181
381
Gurvitch G., « Otto v. Gierke, als Rechtsphilosoph », Logos, vol. 11, 1922, pp. 86-132 in Papillaud C., Rol C.,
Écrits allemands II, op. cit., p. 19.
382
Gurvitch G., « Otto v. Gierke, als Rechtsphilosoph », op. cit, p. 132. Progressivement, Gurvitch se détachera
de Gierke qui a mauvaise presse auprès des penseurs socialistes et sociologues, puisqu’il a rejoint un parti de droite
anti-démocrate au sortir de la révolution allemande de 1848. Gurvitch a toujours eu conscience du « germanisme
excessif » de Gierke, qu’il dénonce dans son article de 1922 (Ibidem, pp. 126-127).
383
Duvignaud, J., Gurvitch, op. cit., p. 42.
105
1. Les caractères spécifiques des personnes collectives complexes
Gurvitch s’intéresse aux groupements actifs, résultats d'une association volontaire des
individus et pouvant se retrouver à tous les niveaux de la vie sociale. Les personnes collectives
complexes sont donc des groupes sociaux qui ne correspondent ni à un simple regroupement
d’individu, ni à la superposition hiérarchique du groupe au-dessus de ses membres. Les
individualités multiples ne sont pas fondues en une individualité unique. Au contraire, elles ont
une existence propre même si elles demeurent relatives au groupe. En cela, pour caractériser
ces groupes particuliers, il faut comprendre comment l'intégration des membres est permise :
elle est objective dans le sens où le processus permettant l’intégration n’est plus soumis à une
volonté commandante, ni même à la personnification de cette totalité. Le Nous représente une
relation de réciprocité entre l’individu et le groupe.
Chaque groupement représente une petite société composée d'éléments divers. Au sein
de ces groupes spécifiques, l’unité et le multiple, l’individuel et l’universel, coexistent et
entretiennent des rapports dialectiques continus. Ce mouvement dialectique ne connaît pas de
synthèse, au sens d’une unification, d’un compromis ou encore d’une réduction. Au contraire,
il s’agit de conserver les pôles opposés de la dialectique et ainsi de permettre une coexistence
entre le groupe et les individus. Dans cette idée de coexistence entre le multiple et l’individuel,
il est nécessaire de ne pas analyser uniquement la structure du groupe mais aussi les
individualités dont il est composé. Pour observer ces éléments, l’organisation juridique des
rapports entre les individus et entre les individus et le groupe est un indice probant. Au sein
d’une personnalité collective complexe, les individus doivent pouvoir jouir de droits propres,
de libertés individuelles dans un espace collectif. Le premier de ces droits est le droit de libre
sortie du groupe.
Les exemples les plus probants sont les confédérations, les fédérations à la fois
économiques et politiques, les coopératives et les sociétés par action384. Aussi, l’organisation
collective de la propriété permet de saisir la distinction entre des personnalités simples et
complexes. Dans le cas où le droit de propriété est accordé à un sujet simple, relevant du droit
individuel, il est virtuellement illimité, dans le sens où le propriétaire peut par sa propre volonté
décider du sort de la chose possédée. Les bornes de ce droit lui sont extérieures et elles
proviennent le plus souvent d’une intervention de l’État. Le droit de propriété dans lequel on
384
V. Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 32.
106
intègre une fonction sociale, alors attribuée à des personnalités collectives complexes, est limité
car il appartient à la fois au groupe et à ses membres. Un membre quittant la personne collective
complexe ne peut jouir d’une certaine part de ce bien qui restera indivisible ; il peut en revanche
recevoir un remboursement pécuniaire correspondant à sa part. On peut alors parler de propriété
fédéraliste385.
Comme type de personne collective complexe, Gurvitch reconnaît, en premier lieu, les
associations de collaboration de type fédéraliste, mais aussi l’État démocratique qui en est une
forme particulière. L’État démocratique de type fédéral en est une forme nette car en effet,
l’équivalence entre le tout et les parties se manifeste par l’impossibilité constitutionnelle pour
l’État fédéral de supprimer le caractère étatique, les pouvoirs et la souveraineté des États
fédérés, sans obtenir leur consentement. Aussi, l’État démocratique simple, même s’il fait
prévaloir la personne centrale sur les personnes partielles, n’absorbe pas la réalité de la nation,
c’est-à-dire la communauté nationale sous-jacente dans le vocabulaire de Gurvitch. Dans un
second temps, Gurvitch distingue les communautés fonctionnelles et supra-fonctionnelles, ces
dernières englobants plusieurs communautés fonctionnelles. Parmi les communautés
fonctionnelles, il s’appuie particulièrement sur celles des consommateurs, des producteurs et
des citoyens, qui présentent chacun des intérêts et poursuivent des buts propres. Toutefois, leurs
intérêts convergent au sein de communautés supra-fonctionnelles comme l’est la communauté
économique, on y retrouve aussi la nation ou encore la communauté internationale.
Tous ces groupements, qu’ils soient organisés ou inorganisés, génèrent leur propre droit
social pour régler leurs rapports juridiques intérieurs, entre les membres du tout et entre le tout
et les membres. Ce type de groupe s’appuie sur la formulation commune d’une idée d’œuvre
d’où l’on tire des droits pouvant être plus ou moins organisés.
L’idée d’œuvre est au cœur de la définition du groupe social. C’est un élément objectif
– ou situation objective – qui justifie l’union des membres. L’idée d’œuvre représente à la fois
385
V. Ibidem, pp. 552-563.
107
l’activité commune et les actions nécessaires à la réalisation de cette activité. L’activité relie
les membres et ces derniers entreprennent un effort unificateur dans le but de mener cette
activité en commun. Concrètement, l’œuvre aussi bien peut être une vie de famille que l’activité
d’une entreprise ou encore l’objet d’une association. La notion d’idée d’œuvre est en quelque
sorte synonyme du terme « Nous », bien qu’elle soit plus ancrée dans la réalité concrète alors
que le « Nous » reprend à son compte des éléments subjectifs d’identité. Cependant, dans les
deux cas, il s’agit de l’élément qui permet aux forces centripètes présentes dans le groupe de
vaincre les forces centrifuges.
Sur ce point, Gurvitch se réfère directement au concept d’Institution tel que développé
par Maurice Hauriou. Pour ce dernier, l’Institution est définie comme « une idée d’œuvre ou
d’entreprise qui se réalise et qui dure juridiquement dans un milieu social »386. L’idée d’œuvre
se distingue de l’œuvre elle-même. L’idée d’œuvre sous-entend non seulement le but à atteindre
mais aussi, dans un même mouvement, les moyens pour l’atteindre. Hauriou rapproche l’idée
et l’action : « l’idée se concrétise par l’action afin de se réaliser dans le social »387. Est alors
sous-entendue l’immédiateté entre l’idée et sa réalisation : action et idée sont confondues. C’est
en cela que « toute institution joue dans une certaine mesure le rôle d’engendrer du droit »388.
Le droit est issu de groupes sociaux en tant que fait objectif incarnant une idée et pénétré par
des valeurs de Justice nécessaires à la réalisation d’une activité collective. En ce sens,
l’institution est très similaire au fait normatif d’union. Effectivement, le droit social se constitue
sur un fait normatif d’union initial, caractérisé par un groupe social transpersonnel. Le fait
normatif d’union est la communauté qui se constitue par le droit, tout en générant son propre
droit. Gurvitch reprend l’idée d’une institution en mouvement et qui n’exclut pas pour autant
la stabilité : idée et action se fondent mutuellement. Ainsi, l’idée d’œuvre, en ce qu’elle sous-
entend une activité commune et les actions nécessaires à sa réalisation, fonde le droit d’une
manière objective. Le groupe devient une autorité efficiente – parce qu’ancrée dans la réalité
sociale – qui dit son propre droit.
Cette notion d’œuvre permet de passer d’une analyse du groupe social au groupe comme
sujet de droit social. Ainsi, Gurvitch, particulièrement influencé par les thèses de Hauriou et de
386
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 664.
387
Millard É., « Hauriou et la théorie de l’institution », Droit et Société, n°30/31, 1995, pp. 381-412, p. 393. Éric
Millard entreprend une analyse littérale de la pensée d’Hauriou. « Il ne faut pas confondre l'idée de l'œuvre à
réaliser qui mérite le nom « d'idée directrice de l'entreprise » avec la notion de but, ni avec celle de la fonction ».
388
Hauriou M., Précis de droit administratif [1892], 6ème éd., L. Larose et L. Tenin, 1907, p. 17.
108
Otto von Gierke, conceptualise le groupe social transpersonnel comme sujet de droit immanent
dans un ordre juridique. On passe d’un sujet de droit abstrait, comme dans la pensée
individualiste, à un sujet de droit situé dans la société.
109
Section 2. La réalité juridique des groupes sociaux
Au sein d’un groupe transpersonnel, l’union des membres est un fait objectif identifiable
dans le social. Les membres sont intégrés dans un groupe indépendamment de l’action d’une
volonté commandante. Toutefois, le groupe, même s’il s’extrait au maximum des rapports de
domination et de hiérarchie, représente tout de même une forme d’autorité mais qui demeure
impersonnelle, objectivisée du fait de l’union des individus. Elle constitue une « espèce
particulière de l’expérience collective de l’immédiat »389, distincte de l’expérience construite et
réfléchie. Au sein de ces groupements particuliers, Gurvitch recherche les manifestations de
rapports juridiques car « un groupement empirique sans droit est toujours violence, arbitraire et
despotisme. Seule, une communauté de saints peut se passer de droit et fonder son organisation
uniquement sur des principes moraux sans aboutir à leur négation absolue »390.
389
Gurvitch G., L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., p. 63.
390
Ibidem, p. 247.
110
§1. Le fait normatif, critère du pluralisme juridique gurvitchéen
Le fait normatif se constitue juridiquement en même temps qu’il se crée dans la réalité
sociale, et assure donc l’efficience réelle du droit. Il est un critère permettant de lire une réalité
sociale d’un point de vue juridique (A.) Les groupes sociaux sont ainsi considérés comme la
source primaire du droit (B.).
391
Ibidem.
392
Ibidem, p. 133.
111
A. Les réalités sociale et juridique réunies dans le fait normatif
Observables dans la réalité sociale, les groupes sont empreints de valeurs juridiques du
fait même de l’union initiale des membres. Le fait normatif est une réalité sociale active
légitimée par les valeurs qu’elle incarne et qu’elle rend efficientes : la Justice se réalise dans un
fait social (1.). Toutefois, l’observation de valeurs différentes – individuelles ou
transpersonnelles – permettent d’opérer une distinction entre différents types de faits normatifs :
les faits normatifs traduisant des valeurs d'union et les faits normatifs traduisant des valeurs de
relation avec autrui, d’essence individualiste (2.).
393
Ibidem, p. 54.
394
Ici, il se distingue de Léon Petrasizky. Dans L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit,
Gurvitch estime que les émotions ne sont pas les éléments primordiaux de l’expérience juridique. Sur cette
question, il reste plus évasif dans L’idée du droit social. V. Ibidem, p. 66.
395
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 136.
396
V. Supra, Introduction générale.
112
qui peut s'établir entre les deux »397. Cette insertion de la Justice dans la réalité sociale s’éloigne
des conceptions répandues dans la sociologie, notamment dans la sociologie anglo-saxonne du
milieu du XXème siècle, réduisant les groupes à des formes abstraites de relations avec autrui,
notamment par le biais de la communication de symbole, de langue ou de signes. Cette
abstraction ne prend pas en compte la vie concrète entre les membres du groupe 398 . Pour
Gurvitch, l’expérience sociale de la Justice est « un état psychique collectif intermédiaire entre
l'expérience émotionnelle des valeurs et l'expérience intellectuelle des idées logiques »399. Ce
sont les membres du groupe qui peuvent ressentir et comprendre cette expérience de Justice, il
n’y a pas de médiatisation par d’autres institutions ou par des spécialistes présupposés
davantage compétents. Afin de saisir cette idée, Gurvitch donne l’exemple suivant : dans un
amphithéâtre, tous les étudiants ne réussissent pas à saisir intellectuellement le cours dispensé
par le professeur mais ils saisissent tout de même la valeur juridique du calme nécessaire au
cours. Certains ne respectent pas la règle, mais cela ne signifie pas que la valeur juridique du
calme nécessaire n’est pas comprise par ceux qui la violent. Ils ne respectent pas le calme
nécessaire, tout en sachant que le calme est nécessaire. On remarque l’un « des multiples
aspects de la Justice en train de se réaliser dans un fait social »400. L’acte de reconnaissance ne
peut être que collectif car une convergence des consciences juridiques est nécessaire. Pour
autant, cela ne signifie pas que toutes les données de l’expérience juridique soient de nature
collective : un droit individuel peut être reconnu collectivement 401 . Ainsi, Gurvitch entend
remonter jusqu’à cet immédiat, dans le domaine juridique, pour comprendre la source de cette
réalité. Il ne s’agit pas pour autant d’une valorisation de l’inorganisé par rapport à l’organisation
qui le recouvre402. Lorsque l’organisation et l’immédiat sont en relation, Gurvitch n’entend pas
la décrier403.
397
Ibidem.
398
L’École sociologique de Chicago et les auteurs Robert K. Merton et Talcott Parsons. Pour les détails V. Infra,
Partie I, Chapitre III.
399
Belley J.-G., « Georges Gurvitch et les professionnels de la pensée juridique », op. cit., p. 359 V. Gurvitch G.,
L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., pp. 63 et suiv.
400
Ibidem, p. 67.
401
Même si l’expérience collective d’un droit social est le soubassement nécessaire à la reconnaissance d'un droit
individuel.
402
V. Lacroix J., « L'expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit », Esprit, Vol. 3, n°30, 1er mars 1935,
pp. 999-1003.
403
L’ouvrage L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit publié en 1935, soit quelques années
après la publication des thèses sur le droit social, a été écrit en réaction à de nombreuses critiques professées à son
égard, notamment de la part de Georges Aillet. Ce dernier estimait que Gurvitch privilégiait un droit uniquement
spontané au détriment d’un droit organisé. V. Infra, Partie I, Chapitre III.
113
Ainsi, la Justice est avant tout une expérience collective immédiate, permettant de
reconnaître des droits ressentis par les membres du groupe. Afin d’être considérés comme des
droits, ils doivent essayer de réaliser la Justice. En cela, ils sont façonnés par des objectifs
d’ordre, de sécurité et d’organisation, ce qui permet de distinguer l’expérience juridique de
l’expérience morale. Ainsi, le droit n’est pas uniquement pensé comme un langage symbolique
qui médiatiserait la norme – telle la loi de l’État – défini d’en haut pour les membres de la
société. L’expérience juridique naît dans les profondeurs du social et permet, en elle-même, la
reconnaissance d’un ordre juridique au sein d’un groupe social, pouvant ensuite être reconnu
par d’autres groupes.
Les rapports sociaux et les types de sociabilité pouvant être multiples, les valeurs de
Justice peuvent différer. Il est alors nécessaire de distinguer deux types particuliers de faits
normatifs : les faits normatifs d’union et les faits normatifs de relation avec autrui.
2. Les faits normatifs d’union et les faits normatifs de relation avec autrui
Les faits normatifs observés dans la société sont eux-mêmes pluriels en ce qu’ils
traduisent une sociabilité différente, des rapports humains différents et des valeurs différentes.
Tout d’abord, certains faits normatifs sont le fruit de rapports d’individu à individu
(rapports entre toi, moi ou lui). Au commencement de ces rapports, il existe une sociabilité par
opposition réciproque observable dans les rapports contractuels classiques où chaque individu
a un but, une aspiration différente. Dans un contrat synallagmatique, les valeurs traduites sont
personnelles ou individuelles. A contrario, certains rapports juridiques se fondent sur un lien
social de communion : les individus au sein de cette relation participent ensemble à une œuvre
commune. Gurvitch parle alors d'une sociabilité par fusion commune ou encore par
interpénétration (rapports entre nous). Ces rapports sociaux traduisent des valeurs qui dépassent
les individus et qui en même temps les rassemblent : ce sont des valeurs transpersonnelles. Ces
faits normatifs sont des faits normatifs d’union, traduisant des rapports de communion dans le
cadre de la participation à un groupe.
114
groupes sociaux, les « établissements », « structures sociales » ou les « corps ». La seconde
catégorie est celle des « institutions-choses » qui ne sont pas des groupes-sociaux404. Au sens
de Gurvitch, les institutions-choses sont les faits normatifs de manière générale, alors que les
« institutions-groupes » correspondent plus précisément aux faits normatifs d’union405 . Les
« institutions-groupes » produisent un droit particulier distinct du droit de l’État. Hauriou ne
donne pas de réelle définition de ces « institutions-choses », il propose l’exemple du droit de
propriété et laisse sous-entendre qu’il s’agit de « faits institutionnels autonomes »406 sans pour
autant que le concept soit réellement « opératoire »407. Gurvitch reprend le concept d’institution
au sens de « l’institution-groupe » déterminée par la communion des membres dans l’idée
d’œuvre.
Le fait normatif permet d’instituer un droit positif d’origine sociale. En tant que réalité
concrète, le groupement permet de comprendre l’efficience dans la société d’une règle de droit
qu’il génère. Le groupe est alors considéré comme une autorité qualifiée qui pose le droit et le
404
Hauriou M., Précis de droit constitutionnel [1923], Recueil Sirey, 1929, 2ème éd. p. 613 « à défaut d’institutions
sociales proprement dites qui soient la forme extérieure d’un groupe humain, il faut bien au moins des institutions
juridiques qui soient des groupes d’idées. »
405
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 669 ; Gurvitch G., « Les idées-maîtresses de Maurice Hauriou »,
APD, n°1, Recueil Sirey, 1931, pp. 155-194 p. 161.
406
Millard É, « Hauriou et la théorie de l’institution », op. cit., p. 392, ndp. 3.
407
Ibidem.
115
rend positif. Le fait normatif en tant que source primaire du droit est le fondement de sa force
obligatoire (1.). Toutefois, une nouvelle distinction est nécessaire en fonction du niveau
d’organisation des groupes sociaux (2.).
L'union se matérialise par une communauté active : une œuvre à accomplir en commun
justifie l’union des membres 408 . Cette activité créatrice étant logicisée dans le domaine
juridique, ces communautés peuvent devenir des infrastructures d’un droit, c’est-à-dire une
source primaire. Le droit et la communauté, par un seul et même acte, s'engendrent
mutuellement ; ils fondent leur existence l'un sur l'autre. Ni l'un, ni l'autre ne préexiste, ils sont
« inséparables dans leur existence et leur validité » 409 . Lorsqu’il y a coïncidence entre
« constitution d’un groupe par le droit » et « génération d’un droit » on peut parler de fait
normatif d’union. Conditionnés au groupe, les faits normatifs d’union ne sont pas
nécessairement des faits répétés au sens classique que les juristes donnent à la coutume. Selon
Gurvitch, la coutume représente déjà une source secondaire de droit parce qu’elle n’est
qu’indirectement connectée à la réalité sociale.
Le groupe représente pour ses membres une autorité qualifiée et impersonnelle parce
qu’il incarne des valeurs positives, autrement dit parce qu’il réalise un certain point de vue sur
la Justice partagé par les membres. L’autorité doit-être réellement efficiente dans le sens où les
membres d’un groupe s’inclinent devant une valeur, sans nécessairement y être contraints 410.
Ainsi, le fait normatif fonde la force obligatoire du droit qui se superpose à lui.411. L’autorité
provient des valeurs positives que le groupe actif cherche à réaliser en commun, sans
obligatoirement avoir recours à un organe institué et formalisé comme compétent pour dire le
droit.
Le fait normatif se constate et, en fonction des moyens mis en œuvre pour cette
constatation, deux catégories de droit social apparaissent. Le droit positif formel est constaté
408
Et en cela, certaines communautés ne sont pas des faits normatifs ; elles sont stériles au droit, comme les
communautés d’amour, d’amitié ou encore d’adoration. Gurvitch Georges, L’idée du droit social, op. cit., p. 118.
409
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 119.
410
Gurvitch G., L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., p.122.
411
Toulemont R., Sociologie et pluralisme dialectique, op. cit., p. 71.
116
par le biais de procédés techniques déterminés à l’avance, formalisées, dénommées, etc. Le
droit positif intuitif est, quant à lui, constaté par une intuition directe et immédiate du fait
normatif. À des fins d’ordre, de sécurité et de paix sociale – principes découlant de la Justice à
laquelle sert le droit – le droit positif formel doit, selon Gurvitch, prédominer sur le droit positif
intuitif, même s’il est un élément essentiel du système général du droit social puisqu’il permet
au droit positif formel de s’adapter à la réalité sociale.
Il est nécessaire d’entreprendre une distinction pour éviter les malentendus. En effet, le
droit social inorganisé issu de faits normatifs inorganisés est constaté par des procédés
techniques fort nombreux : les faits normatifs inorganisés donnent la plupart du temps un droit
positif formel alors que les faits normatifs organisés n’ont pas besoin de procédés de
constatation et deviennent alors un droit positif intuitif.
En reprenant le vocabulaire de Gurvitch, les faits normatifs organisés sont en fait des
groupes sociaux qui se donnent à eux-mêmes une réglementation fixe. Il existe aussi des faits
normatifs inorganisés qui produisent leur propre corpus de règles, même si elles sont difficiles
à identifier. Ces faits normatifs inorganisés ne se dotent pas d’une réglementation fixe,
formalisée et – la plupart du temps – clairement dénommée comme droit. Toutefois, il ne s’agit
pas de les opposer ou de les séparer : les deux fonctionnent ensemble. Le fait normatif organisé
doit nécessairement découler du fait normatif inorganisé qui lui est sous-jacent. Le fait normatif
est la source du droit et le fait normatif inorganisé est la source de la source du droit. Le lien
permanent entre ces deux niveaux de formalisation du groupe social permet d’éviter la
constitution de groupes de domination et ouvre la possibilité d’une organisation démocratique
dans le groupe social-fait normatif organisé.
Pour mieux saisir ce lien, Gurvitch prend l’exemple du rapport entre l’État et la nation.
L’État est un fait normatif organisé : des réglementations fixes régissent son fonctionnement,
des procédures, une organisation entre les pouvoirs séparés au sein de l’État. Cependant, le droit
qui émane de l’État repose sur le droit de la nation qui lui est préalable, bien qu’il ne soit pas
organisé. La Nation est alors la source du droit de l’État. Pensée en tant que groupe social, la
117
nation est le collectif sous-jacent au collectif que représente l’État. La nation génère aussi un
droit non-formalisé : un droit spontané qui peut permettre de modifier le droit organisé.
Gurvitch estime cependant que la nation représente la communauté politique la plus englobante,
par rapport à la communauté fonctionnelle économique par exemple. Le droit spontané de la
nation est traduit par des conduites collectives novatrices et mobiles qui ne sont pas qualifiées
juridiquement par le système du droit organisé, même si ces conduites sont inspirées par un
sentiment de Justice. Il s’agit alors de manifestations de valeurs, d’idées collectives de Justice,
des états mentaux collectifs412.
Les faits normatifs organisés sont ceux que l’on peut observer facilement et les
exemples que l’auteur développe tournent autour de groupes formalisés dans la société :
conseils d’usine, règlements d’atelier, conseils nationaux économiques, etc. Ces faits normatifs
représentent la couche organisée du droit, aussi appelée la couche superficielle, parce qu’elle
est la plus visible. L’autre, sous-jacente, est bien plus difficile à saisir. En effet, les faits
normatifs inorganisés ont eux aussi la capacité de s’organiser en se dotant d’une organisation
fixe, même si cette capacité demeure virtuelle413. Cette conception étend la possibilité du droit
social à des pans quasiment infinis de l’activité humaine. Cependant, Gurvitch précise que
certaines communautés sont totalement exclues du champ du droit, comme les « communautés
d’amour et d’amitié », ou encore « des communautés d’adoration »414, incapables de s’organiser
et qui sont de ce fait exclues du droit. Elles sont dans un état passif en ce qu’elles ne peuvent
engendrer une superstructure organisée 415 . Pour reprendre ses mots, elles sont « stériles de
droit »416.
Les groupes trouvent une capacité juridique par le pouvoir social dont ils jouissent. Il
s’agit d’une forme particulière de pouvoir, un pouvoir socialisé et s’exerçant à l’intérieur des
groupes.
412
Billier J.-C., Maryioli A., Histoire de la philosophie du droit, op. cit., pp. 221-227.
413
Gurvitch G., L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., p. 72.
414
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 118.
415
Ibidem.
416
Gurvitch G, L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, op. cit., p. 72.
118
3. Le pouvoir social interne au groupe
Alors que le pouvoir social est présenté comme l’une des sept marques essentielles du
droit social, il convient de traiter cette question dès à présent car il s’agit d’une manifestation
extérieure du droit social, observable dans la société en tant que capacité juridique. C’est par le
pouvoir social que les individus sont unis juridiquement au sein du groupe : il représente
l’élément d’unité de la totalité.
Dans son sens général, le pouvoir est « la capacité effective d’exercer une autorité sous
peine de sanction »417. Conceptuellement, Gurvitch distingue le pouvoir politique du pouvoir
social. Le premier est extérieur au groupe et hiérarchiquement supérieur aux membres. Il se
matérialise par la contrainte inconditionnée. A contrario, le pouvoir social existe au sein d’un
groupe précis et provient de celui-ci : c’est un pouvoir contingent et conditionné. En effet, la
contrainte associée à ce pouvoir est nécessairement circonscrite au groupe dans lequel le droit
social s’applique : elle est donc conditionnelle. Autrement dit, le pouvoir social ne s’extériorise
pas, il demeure interne au groupe, il est créé par les membres 418 et représente l’expression
directe du groupe, sans médiation419. Avec le vocabulaire de Gurvitch, il s’agit d’un « pouvoir
purement objectif d’intégration dans le tout »420 . Le pouvoir social n’est pas détenu par un
individu ni même par un groupe d’individu, mais par l’ensemble des membres du groupe
solidairement. En cela, un pouvoir social est observable en ce que la prise de décision est
nécessairement collective, prenant en compte la voix de chacun des membres. Ce pouvoir social
peut aussi bien être institué au sein des groupes organisés que des groupes inorganisés. On
l’observe par le biais de règles appliquées dans le groupe, par exemple l’expression par le vote
à la majorité. Il peut aussi s’agir d’une action entreprise par une partie du groupe au nom du
groupe, ce dernier pouvant contraindre des tiers. Par exemple, un syndicat peut contraindre les
ouvriers qui n’en sont pas membres en concluant un contrat collectif obligatoire, et ainsi
invoquer le pouvoir social objectif de la communauté professionnelle inorganisée.
417
Badal-Leguil C., Russ J., Dictionnaire de philosophie, Bordas, 2004, p. 323.
418
V. Mendieta Y Nuñez L., Théorie des groupements sociaux. Suivi d’une étude sur "le droit social", Marcel
Rivière, 1957, pp. 225-226.
419
V. Gurvitch G., Éléments de sociologie juridique, op. cit., pp. 141-146 ; pp. 202-206.
420
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 23.
119
social subjectif dont jouissent les membres 421 . Ce droit social subjectif est particulier : les
individus en sont le sujet même si ces droits n’existent que dans le cadre de leurs rapports
juridiques au sein du groupe et concernant leur rapport au groupe. Concrètement, le droit social
subjectif comprend les règles régissant la répartition des compétences au sein du groupe, la
détermination des organes, des rangs, des compétences, un droit à la participation, à l’adhésion,
un droit de sortie du groupe422. Ces droits sont propres aux individus-membres du groupe mais
demeurent « liés tous ensemble »423, circonstanciés au groupe. En revanche, si le pouvoir social
des groupes organisés est détenu par une unité simple, « une personne morale absorbant ses
membres », il devient un pouvoir de domination et perd sa fonction sociale puisqu’il sert des
« intérêts égoïstes »424.
Aussi, tout pouvoir est censé procéder de l’ordre du droit social, si le droit individuel
procure un pouvoir individuel c’est qu’il est perverti, même si cela existe souvent : pouvoir du
propriétaire sur l’esclave, du maître sur le serviteur, du patron sur l’ouvrier. Il est perverti par
rapport au fait normatif d’union d’où il découle et de ses valeurs de communion : la famille, ou
la cellule domestique, l’usine, l’entreprise, etc. C’est aussi une façon pour Gurvitch de proposer
une conception juridique du pouvoir et ainsi de renier les conceptions qui le placent au-dessus
du droit, découlant de la « force-puissance de l’État »425 . Aussi, cette conception juridique du
pouvoir permet à Gurvitch de trouver une alternative à « la négation de tout pouvoir au profit
d’un anarchisme individualiste ». 426 Dans le programme du droit social, le pouvoir trouve une
place spécifique : il est immanent au fait normatif et est observable en tant que réalité sociale.
L’observation de la société permet d’identifier des groupes réalisant en leur sein des
valeurs transpersonnelles. Le concept de fait normatif, réunissant la réalité sociale et la réalité
juridique d’un même groupe, permet de saisir la source primaire et sociale d’un droit, lui-même
social en ce qu’il traduit des rapports de communion entre les membres d’un groupe. Ainsi, ce
sont des fractions de la société, de plus petits groupements évoluant en son sein, qui peuvent
421
Ibidem, pp. 47-49. Gurvitch précise qu’il est nécessaire d’accorder une large place aux développements
concernant le droit social subjectif à cause de ce qu'il estime être un préjugé développé par Duguit. Ce dernier nie
la possibilité du droit social subjectif. Gurvitch estime que le concept de « situation juridique subjective » de
Duguit revient à concevoir un droit social subjectif. Toutefois, Gurvitch critique le point de vue de Duguit en
précisant qu’il ne réussit pas à déduire les droits subjectifs des droits objectifs, il ne comprend pas l’interpénétration
qui existe entre ces deux droits et ceci parce qu’il n’arrive pas à imaginer autrement qu’individuellement les droits
subjectifs. V. Ibidem, pp. 626-629.
422
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 49.
423
Ibidem, p. 49.
424
Ibidem, p. 25.
425
Ibidem. Contrairement à la position classique du normativisme juridique.
426
Ibidem.
120
représenter une autorité qualifiée pour dire un droit, efficient du fait de la réalité même du
groupe observable. La capacité juridique du groupe, indissociable des membres, est visible par
son pouvoir social, conférant une autonomie juridique interne au groupe.
Dans le programme du droit social, la source primaire de toute forme de droit retrouve
ses origines sociales, par le biais du concept de fait normatif. Et ceci, même dans le cas où le
droit s’est finalement détourné de son origine sociale collective, c’est-à-dire qu’il s’est
transformé en un droit de subordination à caractère individualiste. L’analyse de la réalité
juridique par le prisme du fait normatif permet de révéler un pluralisme juridique à la fois réel
et potentiel. Certaines réalités juridiques – tels les syndicats, les conventions collectives de
travail, les conseils d’usine, ou encore l’ordre juridique international – assoient la réalité d’un
pluralisme juridique basé sur des valeurs transpersonnelles. La théorie de Gurvitch, les concepts
qu'il élabore pour révéler la société dans sa dimension de source primaire du droit positif,
montrent aussi la potentialité infinie de droits émergeant de la société. Toutefois, l’ordre du
droit étatique demeure principalement individualiste dans sa structure. Ainsi, par un procédé
dialectique, Gurvitch met en relation les faits normatifs observés à la fois par rapport au droit
positif formel étatique et par rapport à la lecture qu’en fait la science du droit.
Gurvitch voit dans le droit ouvrier de son époque un terreau d’initiatives juridiques qui
entrent en opposition avec la science du droit et ses concepts essentiels. Reconnaître une origine
sociale collective au droit est un point de vue directement en opposition avec la pensée de
l’individualisme juridique d’une part, et avec une conception étatiste des sources de droit
d’autre part. En effet, au moment de la rédaction de ses thèses francophones, l’ordre du droit
économique est en « pleine formation » 427 . Alors que le droit ouvrier au XIXème siècle se
manifestait principalement sous la forme d’une protection législative du travailleur 428 , on
427
Ibidem, p. 56.
428
À propos de l’encadrement du temps de travail, du travail des femmes, des enfants, etc.
121
observe au début du XXème siècle de nouveaux facteurs tendant vers une organisation
corporative et spontanée du travail429, avec notamment les coutumes ouvrières. Cette réalité
juridique ne peut pas être comprise par une science juridique qui voit dans l’individu, l’unique
sujet de droit.
429
Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit., pp. 10-26.
430
V. Morin G., La révolte des faits contre le Code, B. Grasset, 1920, p. 63. Il se réfère aussi à des exemples
allemands et à la pensée de Hugo Sinzheimer. Sinzheimer H., Manuel de droit ouvrier, 1927, pp 46 et suiv. : « le
droit étatique est trop rigide et trop schématique. Son incapacité dans cette tâche se fait d’autant plus sentir que
progresse le développement de la société. Le problème ne peut être résolu que par le droit autonome qu’engendrent
les groupements sociaux organisés eux-mêmes. Le droit ouvrier crée de cette façon est un droit autonome. Le droit
ouvrier non-étatique et autonome est un droit objectif faisant concurrence à la loi. » V. Gurvitch G., Le temps
présent et l’idée du droit social, op. cit., p. 17.
122
1. Une critique par des exemples concrets
La convention collective fait office d’exemple pour saisir le fossé qui se creuse entre
une réalité juridique spontanée et le droit positif formel, principalement du fait de sa structure
individualiste. En effet, la convention collective est un exemple particulièrement intéressant car
elle ne s’inscrit pas dans les catégories préétablies du droit individuel et plus précisément du
droit des contrats (a.). Plus généralement, il s’agit pour Gurvitch d’observer les phénomènes
rattachables à la démocratisation dans le champ économique en ce qu’ils induisent une remise
en cause de l’impérium du droit de l’État mais aussi de l’absolutisme patronal (b.).
a. La convention collective
Dans l’œuvre de Gurvitch, la convention collective prend une place majeure, et ceci
principalement dans L’idée du droit social, Le temps présent et l’idée du droit social,
L’expérience juridique et la philosophie pluraliste du droit, puis est reprise dans les œuvres
postérieures. Cet exemple semble fasciner Gurvitch qui y voit une manifestation d’un ordre
juridique spontané et indépendant de celui de l’État, car en effet, les conventions collectives
naissent à l’origine « hors de toute norme légale fixant le cadre de la négociation ou gouvernant
son résultat »431. Dès la fin du XIXème siècle en France, et souvent à la suite d’un conflit de
travail, des conventions sont conclues et engagent à la fois les travailleurs et le patronat. Au
sens de Gurvitch, elles reposent d’abord sur un groupe social de travailleurs ayant une œuvre
commune à accomplir, contractant avec le patronat et engageant les parties au contrat mais
aussi, individuellement, tous les membres du groupe et encore, les tiers à ce contrat. Il y a donc
une limitation du principe de l’autonomie individuelle tel que reconnu en droit civil. Et, plus
globalement, « la première particularité de la convention collective du travail, à savoir
l’engagement simultané du tout et de chaque membre, représente déjà une difficulté
insurmontable pour toute conception s’inspirant des vieilles catégories du droit romain »432.
Ainsi, Gurvitch repère dans la doctrine juridique une certaine émulation, un réel étonnement
431
Teyssié B., Droit du travail. Relations collectives, Lexis Nexis, 11ème éd., 2018, p. 862.
432
Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit., p. 29.
123
face à une réalité difficile à lire avec les catégories préconçues du droit ouvrier, c’est-à-dire en
tant que droit positif formel d'origine étatique433. Même Georg Jellinek, pourtant foncièrement
étatiste, montre son étonnement face à cet exemple et y voit la création d'un droit spécial
annonçant l’avènement de parlements sociaux, distincts des parlements étatiques 434 . Les
conventions collectives se heurtent au droit positif formel d’origine étatique. En effet, elles
entrent à leur origine en contradiction avec le délit de coalition institué par le Code pénal, bien
qu’il soit supprimé par la loi du 25 mai 1864435. En 1868, les associations professionnelles sont
finalement tolérées 436 mais ces ouvertures législatives ne suffisent pas à reconnaître les
conventions collectives : la jurisprudence ne leur reconnaît aucune valeur juridique avant la loi
Waldeck Rousseau qui concède la personnalité juridique aux syndicats. Le Tribunal de
Commerce de la Seine autorise pour la première fois, en 1892, un syndicat à agir en vue du
respect des clauses d’une convention collective437 . La question de la nature juridique de la
convention collective n’est pas encore tranchée.
Pour Gurvitch, tout comme pour le juriste Charles de Visscher, le groupe initial sous-
jacent aux conventions est analysable en tant que personnes collectives complexes438, au sens
d’une combinaison entre une pluralité d’individus et la totalité du groupe, ce qui permet
d’expliquer la possibilité d’engager à la fois chacun des membres du groupe pris
individuellement et le groupe pris dans sa globalité. Comme Gurvitch le précise, « là où apparaît
la figure de la personne collective complexe, l’idée du droit social est toujours sous roche »439.
C’est Hugo Sinzheimer qui s’approche le plus d’une conceptualisation du droit social afin de
comprendre et catégoriser juridiquement les conventions collectives. Il y voit un exemple de
« création du droit par l’autonomie des groupes »440, une expression de la communauté sous-
jacente et inorganisée de l’entreprise441.
433
Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’avant la loi du 25 mars 1919 consacrant les conventions collectives
de travail dans le droit positif formel, les terminologies demeuraient flottantes dans les œuvres de doctrine du droit
du travail. On peut retrouver la notion sous l’appellation « contrat collectif de travail », comme dans l’œuvre de
Paul Pic, Traité de législation industrielle, Rousseau, 1903. En 1912, Henri Capitant utilise autant le terme
« contrat collectif » que « convention collective » dans son Cours de législation industrielle, Pédone, 1912.
434
Jellinek G., Verfassungsänderungen und verfassungswandlungen, 1906, p. 78 in Gurvitch G., Le temps présent,
op. cit., p. 29.
435
V. Arnion J.-M., L 'évolution des conventions collectives de travail, Lille, S.I.L.I.C, 1938, p. 34.
436
Soubiran-Paillet F., L'invention du syndicat, L.G.D.J., 1999 citant un rapport ministériel du 30 mars 1868.
437
Tribunal de Commerce de la Seine, 4 février 1892, Gazette du Palais, 1892, I, p. 221.
438
Visscher (de) Ch., Le contrat collectif du travail, Arthur Rousseau, 1911, pp. 136-140.
439
V. Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit., p. 31.
440
Sinzheimer H., Der korporative Arbeitsnormenvertrag, vol 1, 1907, pp. 98 in Gurvitch G., Le temps présent et
l’idée du droit social, op. cit., p. 4.
441
Gurvitch G., Le temps présent, op. cit., p. 54.
124
L’individualisme juridique, par le biais de la théorie du contrat, ne peut comprendre
cette expérience juridique spontanée. Le Code civil pose le contrat en tant qu’accord de volonté
qui dit le droit, à la seule exception de l’ordre public. Le célèbre article 1134 du Code civil le
proclame et il est repris en 2016 dans le nouvel article 1103 : « Les contrats légalement formés
tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faits »442. Comme le montre Michel Villey, le contrat est
une manifestation de l’individualisme juridique. Pour comprendre cela, il convient de
rapprocher les théories de Hobbes, Locke et Rousseau et leur exaltation de l’individu comme
réalité première443. C’est par la volonté individuelle que se créent les droits et les obligations.
Dans l’approche classique du droit des obligations, l’échange des consentements suffit à former
le contrat, sous réserve de l’absence de vices, qu’ils s’agissent de l’erreur, du dol ou de la
violence. Progressivement, le droit des obligations va développer la théorie du consentement
éclairé pour protéger la partie qui serait en situation d’infériorité. Le consensualisme ne suffit
plus à former le contrat : les obligations d’informations444 et la possibilité pour une partie de se
dédire dans certains cas montrent des inflexions au consensualisme. Même amendée de la sorte,
la protection du consentement éclairé, résultat de la volonté libre des parties est une
transcription pratique de l’individualisme juridique. Pour Gurvitch, le contrat est la forme
privilégiée d’organisation des rapports individuels dans une communauté organisée, c’est-à-
dire dotée d’une réglementation fixe. Il permet des rapports bilatéraux entre individus et
coordonne leurs actions. Chaque communauté créant son droit y a recours. Gurvitch ne dénigre
pas l’intérêt du contrat, il dénonce le fait que cet instrument juridique soit privilégié au
détriment d’autres instruments. Son utilisation est exacerbée à partir du XIXème siècle, ignorant
ainsi les possibles « rapports de fusion partielle commune » liant les membres d’une
communauté entre eux445. Le contrat ne peut pas comprendre ces formes de rapports humains,
entraînant pourtant des conséquences juridiques, telle la convention collective, institution née
spontanément mais ne correspondant pas à l’individualisme juridique et nécessitant donc sa
remise en cause. Cette analyse sera reprise plus tard par Gérard Lyon-Caen qui définit la
convention collective de travail comme une « réglementation négociée [qui] ne se contente plus
de compléter la législation, de l'adapter aux exigences d'une profession : elle la concurrence,
elle la devance, elle l’ignore. »446 Toutefois, l’exemple de la convention collective en tant que
442
V. Art. 1103 du Code civil modifié par l’Ordonnance n°2016-131 du 10 février 2016 - Art. 2.
443
Villey M., « Préface historique à l’étude des notions de contrat, APD, n°13, 1968, pp. 1-13, p. 4.
444
Art. 1112-1 du Code civil créé par Ordonnance n°2016-131 du 10 février 2016 - Art. 2.
445
Billier J.-C., Maryioli A., Histoire de la philosophie du droit, op. cit., p. 224.
446
Lyon-Caen G., Le droit conventionnel du travail, Dalloz, 1963, p. 15.
125
droit totalement indépendant du droit de l’État n’est valable qu’avant la loi du 25 mars 1919 ;
la loi de l’État devient la source de l’institution447.
b. La démocratie industrielle
447
La loi a d’abord fait l’objet de nombreux débats entre 1905 et 1908 au sein la Société d’études législatives
constituée de professeurs de droit principalement. La Société a pour objectif d’ajuster les différents modèles mis
en évidence par les expériences de négociation collective d’Avant-Guerre, dans un même texte et ceci en essayant
d’atteindre un consensus. Pour autant, les débats furent particulièrement houleux par rapport à la notion de
« groupement » V. Didry C., « La production juridique de la convention collective. La loi du 4 mars 1919 »,
Annales. Histoire, Sciences Sociales, 6/2001 (56ème année), pp. 1253-1282 ; V. Infra, Partie I, Chapitre IV.
448
Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit., p. 67.
449
V. Coutu M., « Autonomie collective et pluralisme juridique : Georges Gurvitch, Hugo Sinzheimer et le droit
du travail », Droit et Société, n°90, 2015, pp. 353-371, p. 358 et suiv.
450
Gurvitch G., Le temps présent et l’idée …, op. cit., p. 67.
126
Dans un second temps, la démocratie industrielle peut être vue comme une
autonomisation des travailleurs par rapport à l’État et son droit. Au sens de Gurvitch, la
démocratie industrielle doit être dissociée de l'étatisation de l’économie. Autrement dit,
l’autonomie des travailleurs par le biais d’une démocratisation de l’industrie permet de
s’émanciper du patronat et du droit qu’il édicte de manière absolutiste, mais aussi du droit de
l’État qui, dans un contexte de nationalisation de l’économie, peut agir de la même manière
qu’une personne privée. L’autonomie collective des travailleurs revient plutôt à une
transformation du droit de propriété. Pour ce faire, Gurvitch estime que le droit de propriété
doit être aménagé, le faisant passer d’un droit purement individuel à un droit de participation
partagé par un collectif. Cette conception permet aux travailleurs soit de participer à la propriété
du capital de l’entreprise par le biais de droits de gestion et de direction, ce qui leur permet de
décider de l’utilisation du capital ; soit de participer à la direction de l’entreprise, ce qui
implique de concevoir un usus partagé ; ou enfin, les travailleurs peuvent cogérer l’organisation
interne de l’entreprise451.
Pourtant, l’État intervient pour limiter l’arbitraire patronal, par exemple dans la
Constitution de Weimar qui prévoit la création de Conseils économiques d’arrondissement et
un Conseil économique du Reich452 institutionnalisant le débat démocratique industriel, ce qui
revient à une forme d’étatisation de la démocratie industrielle. Mais pour Gurvitch, l’État se
substitue au droit spontané des travailleurs et il estime en cela que le droit étatique allant dans
le sens d'une démocratie industrielle, doit être vu comme un moyen temporaire de lutte contre
l’arbitraire patronal, pour ensuite « déblayer la voie du droit social inorganisé de la communauté
sous-jacente qui cherche à pénétrer dans l’organisation superposée et à transformer le droit
subordinatif de celle-ci en un droit d’intégration inorganisé. »453
Ces analyses révèlent une nette tendance à valoriser les manifestations du droit
spontané, en quelque sorte à l’encourager, au détriment des initiatives étatiques454 et ceci même
si ces dernières ont pour objectif de conférer davantage de libertés aux travailleurs ou
d’aménager le débat démocratique dans les lieux de travail. L’autonomie collective est une
question de forme : ce sont tous les acteurs d’un même groupe social qui doivent décider et
451
V. Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit., p. 65.
452
Art. 165 al. 3 de la Constitution de Weimar du 31 juillet 1919.
453
Gurvitch G., Le temps présent… op. cit., p. 84.
454
V. Infra, Partie I, Chapitre IV.
127
organiser le droit qui s’appliquent à eux. L’État, même animé d’intentions libératrices, ne peut
s’arroger ce pouvoir.
Ensuite il appuie sa critique sur l’analyse que la science du droit porte en majorité sur
ces phénomènes. Parce qu’elle ne sait pas faire lecture des phénomènes collectifs, il critique la
science juridique classique en droit du travail. Toutefois, les analyses marxistes entrent aussi
dans son collimateur parce qu’elles condamnent radicalement l’idée de droit. Gurvitch y voit la
reproduction de conceptions dogmatisées.
128
travail. Le conseil d’usine est un exemple455 : il s’agit de conseils formés par des ouvriers qui,
gérés par des procédés de démocratie directe, font contrepoids au pouvoir des employeurs,
principalement par la négociation collective entre syndicats et employeurs456. Alors que certains
États ont instauré les conseils d’usine par la voie législative457, d’autres sont nés spontanément,
sans intervention de l’État, par la voie des conventions collectives458. Ce fut notamment le cas
en Angleterre avec le Rapport Whitley qui sera partiellement réalisé, dès 1918, dans les
entreprises municipales, pus dans le chemin de fer en 1921. Le système est une imbrication de
trois commissions mixtes permanentes pour chaque industrie : un Conseil industriel national,
des Conseils régionaux, des comités d'usine. Toutefois, ce rapport est plus qu’une impulsion
juridique. Il souligne le fait que la plupart des industries en Angleterre possédaient déjà des
organes organisant une relation entre les ouvriers et le patronat et ceci principalement dans les
mines, les constructions mécaniques et la métallurgie459. Ces conseils ont aussi existé en France,
ils sont « nés spontanément sans aucune ingérence de l'État »460 et peuvent avoir été impulsé
par les ouvriers ou par les employeurs, imposer un principe démocratique ou non. Antoine de
Tarlé retrace dans un article de 1923 plusieurs exemples de conseils ouvriers dans les
entreprises françaises. Il cite par exemple le cas de la manufacture de draps Pascal-Valluit à
Vienne qui disposait d’un conseil d’ouvriers composé de membres élus et se réunissant
mensuellement pour discuter des conditions de travail461. Gurvitch, analyse les exemples de
conseils ouvriers comme autant de manifestations d’un droit spontané, en opposition à
l’individualisme juridique, puisqu’il ne s’agit ni de contrats, ni de décrets unilatéraux, mais du
résultat de regroupements spontanés. Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, il est
contraint de reconnaître l’échec des conseils d’usine. Il estime qu’ils n’étaient pas « inclus dans
455
C’est en cela que Antonio Gramsci précise que « Nous disons que la période actuelle est révolutionnaire parce
que la classe ouvrière tend de toutes ses forces et de toute sa volonté à fonder son État. Voilà pourquoi nous disons
que la naissance des Conseils ouvriers d'usines représente un grandiose événement historique ». Gramsci A., « Le
conseil d’usine », L’Ordine Nuovo, n°11, juin 1920, 1ère série in Gramsci A., Textes, trad. de l’italien Bramon J.
Moget G., Monjo A., Ricci F., Tosel A., Éditions sociales, 1983, p. 27.
Entre 1919 et 1920, au sein des usines de Turin en Italie un mouvement social de travailleurs permet ma création
de conseils d’usine. Il s’agit bien de conseils démocratiques ouvriers, dont les commissaires sont élus par tous les
travailleurs, peu importent qu’ils appartiennent ou non à un syndicat.
456
Exceptée la variante des États-Unis, appelée « National War Labor Board » qui est d’initiative patronale.
457
En Autriche avec la Loi du 15 mai 1919, en Allemagne avec la Loi du 4 février 1920 les conseils d’usine sont
rendus obligatoires dans toutes les entreprises de plus de vingt employés.
458
Les comités d’entreprise en Russie en 1917, les Conseils paritaires anglais de 1918, et les Conseils allemands
rendus obligatoires par l’article 165 de la Constitution de Weimar et la Loi du 4 février 1920.
459
Tarlé (de) A., « Les conseils d’ouvriers », Revue des Deux Mondes, Vol. 13, n°4 (15 Février 1923), pp. 883-
909, pp. 895-898.
460
Tarlé (de) A., « Les conseils d’ouvriers », op. cit., p. 902.
461
Ibidem, p. 902.
129
une chaine, intégrés dans un ensemble d’organes de démocratie industrielle »462. Et ceci, même
s’ils furent repris en France par les Accords de Matignon en 1936 et la loi du 12 novembre
1938, qui les a certes rendus obligatoires, mais en a aussi largement limité la compétence. De
manière globale, aucune fonction de gestion de l’entreprise par les ouvriers n’a été mise en
œuvre alors même qu’il s’agissait d’une revendication essentielle des travailleurs, comme le
montre le Manifeste du Comité central des comités syndicalistes révolutionnaires, structure
syndicale créée en 1919 au sein de la Confédération Générale du Travail : « Dans l'atelier,
l'organe du contrôle doit permettre de constituer la cellule primaire de la nouvelle organisation
de la production. »463. En effet, des demandes expresses de regroupements ouvriers ont exprimé
la volonté de créer des conseils de contrôle et de gestion dans les usines, afin d’observer les lois
de protection ouvrières concernant la durée de travail, l’hygiène, les mesures disciplinaires,
etc.464
Malgré une existence courte, les conseils d’usine ont été perçus, par des auteurs tels
Emmanuel Gounot, Maxime Leroy, Jean Cruet, Joseph Charmont et Gaston Morin, comme
entrainant une distorsion entre le droit et le fait. Gaston Morin, dans son ouvrage La révolte du
droit contre le Code 465 présente le désaccord entre la technique juridique individualiste et
l’organisation nouvelle de la production basée sur des forces sociales collectives. Son analyse
est large et il considère tant la vie économique et familiale que la question de la propriété, autant
de domaines pour lesquels il préconise une « certaine limitation du droit de chaque individu
dans l’intérêt collectif » 466 et ceci par le biais de « quelques idées directrices » tout en
collaborant « par avance à l’œuvre souveraine du législateur »467. On ne peut pas dire qu’il
s’attaque au système juridique en lui-même, au contraire, il faut, selon lui, « légiférer ».
L’individualisme juridique est remis en question de manière forte, voire pointé du doigt comme
la cause de l’obsolescence du Code, mais la loi, comme source formelle majeure du droit, elle,
462
Gurvitch G., La Déclaration des droits sociaux, op. cit., p. 134.
463
Manifeste du Comité central des comités syndicalistes révolutionnaires in Tarlé (de) A., « Les conseils
d’ouvriers », op. cit., p. 904.
464
Ce fut le cas notamment du Comité national de la Fédération des ouvriers en métallurgie V. Tarlé (de) A., « Les
conseils d’ouvriers », op. cit., pp. 886-887 : « L'organisation patronale devra reconnaître des commissions d'atelier
ou d'usine désignées avec toute l'indépendance désirable par le personnel syndiqué, seul responsable devant
l'organisation dont il relève. Elles auront les pouvoirs suffisants pour contrôler le respect de toutes les lois de
protection ouvrières, durée du travail, hygiène, droit syndical, etc., pour examiner les mesures de discipline prises
envers certains ouvriers, mesures qui ne pourront être définitives ».
465
Morin G., La révolte du droit contre le Code. La révision nécessaire des concepts juridiques (contrat,
responsabilité, propriété), op. cit., p. 329.
466
Morin G., La révolte du doit contre le Code, op. cit., p. 13.
467
Ibidem, p. 14.
130
n’est pas discutée. L’idée d’une remise en cause de l’individualisme juridique est constante,
soutenue par de nombreux auteurs, mais le dogme de la loi et l'idée d’un droit issu de l’État,
n’est pas atteint. La doctrine de cette époque ne réussit pas à « déloger » l’individualisme, ni à
montrer son incompatibilité à traduire ou à développer ces institutions inédites, même si la
plupart des auteurs, développent la même observation initiale d’un écart entre droit et réalité.
C’est ici que réside toute l’originalité de l’œuvre de Gurvitch recherchant les causes profondes
de la crise entre droit et fait et s’attelant à fonder le droit à partir des groupements sociaux.
Il est tout de même nécessaire de préciser que les exemples tirés du droit ouvrier,
principalement la convention collective, sont des innovations temporaires468. Ici, il les utilise
dans le but d’initier une possible critique de l’individualisme juridique, sans pour autant céder
à une négation totale de l’idée de droit. Leur existence, même courte dans le temps, entend
impulser une remise en cause d’un principe devenu dogme. Gurvitch entend donc découvrir des
exemples de droit spontané traduisant l’autonomie interne de groupes indépendants de l’État et
qui constituent des ordres juridiques non-hiérarchiques, mais plutôt des ordres d’association et
de collaboration. L’ordre juridique international, en construction au moment de ses thèses
francophones, lui sert aussi d’exemple 469 . Il estime que les institutions internationales
nouvellement existantes – la Société des Nations (SDN), l’Organisation Internationale du
Travail (OIT) et la Cour Permanente de Justice Internationale (CPJI) – sont analysables
pareillement aux groupes sociaux internes à l’État, telle la convention collective. L’OIT, tout
comme la SDN, sont nées du rapport de fusion entre les États, qui n’entretiennent pas de
rapports hiérarchiques entre eux, puisqu’ils jouissent tous d’une souveraineté politique externe.
On remarque une solidarité entre les États et une volonté de se rassembler pour faire vivre une
œuvre commune470. L’OIT va encore plus loin puisqu’elle n’unit pas uniquement des États mais
aussi des « communautés industrielles »471 regroupant des délégués patronaux et ouvriers de
tous les États-parties. Cela traduit l’existence d’une communauté internationale sous-jacente,
primaire, et formant, du fait de leur union transpersonnelle, un fait normatif d’union. Ces
institutions sont indépendantes et autonomes juridiquement. Qui plus est, elles établissent des
468
V. Le Goff J., Le pluralisme créateur, op. cit., p. 44.
469
Gurvitch G., Le temps présent … op. cit., pp. 101-212.
470
Concernant l’OIT, il s’agit de réglementer le travail internationalement en respectant la justice sociale, tout en
assurant « le bien-être physique, morale et intellectuel des travailleurs salariés » V. Bureau international du travail,
Clauses des Traités de Paix relatives au Travail, Genève, 1920, p. 14, Art. 427.
OIT sera la seule institution de la SDN à survivre après 1946. Il s’agit maintenant d’une organisation spécialisée
de l’ONU. Elle est organisée de manière tripartite, réunissant à la fois des représentants des gouvernements, des
employeurs et des travailleurs pour régler des questions relatives au travail et à la politique sociale. Son siège se
trouve à Genève.
471
Ibidem, pp. 14-15, Art. 427.
131
rapports internes fondés sur des principes démocratiques et permettent d’aménager
l’équivalence entre le tout et les parties. Elles forment ainsi un droit interne autonome. Ces
organisations internationales sont pour Gurvitch des manifestations empiriques d’un droit
social pur et indépendant : en cas de conflit d’ordre, elles ne se soumettent pas à l’ordre du
droit étatique.
Ces réalités transpersonnelles ne peuvent être saisies en ayant recours uniquement aux
caractères du contrat, et plus généralement à la structure individualiste du droit. Ce sont autant
d’innovations qui modifient les conceptions classiques du droit. Cependant, pour saisir ce droit
spontané, Gurvitch ne cherche pas à condamner l’idée de droit dans son ensemble, mais bien
au contraire à le réhabiliter dans une perspective sociale. C'est en cela qu’il critique la critique
de l'individualisme et en priorité le marxisme.
L’interprétation individualiste du droit est « si fortement ancrée dans les esprits que
même les adversaires les plus résolus et les plus écoutés de l’individualisme dans la philosophie
sociale et dans la morale du XIXème siècle ont cru, cédant à ce préjugé, devoir combattre avec le
principe individualiste, l’idée même du droit, comme étant nécessairement vouée à
l’individualisme. »472 Au sens de Gurvitch, la dogmatisation de l’individualisme juridique est
percevable par le biais d’une analyse des courants de pensée qui s’en font critiques et qui, eux-
mêmes, ne parviennent pas à distinguer le droit de l’individualisme.
Le terme « individualisme » est utilisé pour la première fois en France autour de 1820,
dans la littérature anti-individualiste par le contre-révolutionnaire Joseph de Maistre, c’est-à-
dire dans une dimension péjorative. Les traditionalistes hostiles à la Révolution construisent
une critique forte contre l’individualisme, qu’ils estiment responsable du désordre social.
Joseph de Maistre juge l’« Homme trop méchant pour être libre » 473 , son état naturel est
l’esclavage. Et selon Louis de Bonald, autre représentant du courant, la société n’est construite
472
Gurvitch G., L’idée du droit social, op.cit., p. 5.
473
Maistre (de) J., « Du Pape », [1819], in Œuvres complètes, éd. Vitte, 1884-1886, t. II., p. 339.
132
que sur la force et le pouvoir 474. L’idée de droit est tout bonnement niée : « dans la société il
n’y a pas de droits, il n’y a que des devoirs »475. Cet anti-individualisme présente une hostilité
manifeste envers le droit, totalement identifié à l’idée d’individualisme. Le droit est considéré
comme imaginaire, une sorte de bavardage, au mieux insignifiant, au pire extrêmement
dangereux. Seul le pouvoir est concret. Ces thèses violentes sont une illustration de
l’impossibilité pour les critiques de l’individualisme juridique de percevoir un droit qui pourrait
avoir pour sujet une unité collective.
En dénonçant cette incapacité pour certains auteurs à voir dans le droit un ordre de
solidarité sociale et de communion, Gurvitch entend principalement viser la pensée marxiste.
Marx et les marxistes se situent dans un mouvement critique de l’individualisme juridique et
des formes juridiques qui en découlent. Gurvitch reproche au marxisme son nihilisme juridique,
alors même qu’ils partagent des points de vue voisins dans leur critique du droit. En proposant
une critique du droit bourgeois et des rapports de domination qu’il induit, on remarque des
prémisses similaires entre la pensée marxiste et celle de Gurvitch. Toutefois, ils se distinguent
quant à la vision globale du droit qu’ils développent 476 . Alors que Gurvitch s’attèle à une
réhabilitation de l’idée de droit, les marxistes la condamnent. On peut discerner les premières
traces de la thèse du dépérissement du droit, d’abord dans « La question juive »477, mais aussi
dans Le Capital en ce qu’il relit les questions économiques et juridiques. Plus spécifiquement,
on peut lire dans La Critique du programme de Gotha :
« Dans une phase supérieure de la société communiste, quand auront disparu l’asservissante
subordination des individus à la division du travail et, avec elle, l’opposition entre le travail
intellectuel et le travail manuel ; quand le travail ne sera pas seulement un moyen de vivre,
mais deviendra lui-même un premier besoin vital ; quand avec le développement multiple des
individus, les forces productives se seront accrues elles aussi et que toutes les sources de
richesse collective jailliront avec abondance, alors, seulement l’horizon borné du droit
bourgeois pourra être définitivement dépassé et la société pourra écrire sur ses drapeaux :
« De chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ! »478
474
Bonald (de), L. Œuvres Complètes, Vol I., J.P. Migne, 1859, p. 35.
475
Ibidem, p. 725.
476
V. Supra, Introduction générale.
477
V. Marx K., « Sur la question juive », Annales franco-allemandes, n°1, 1844, in Annales franco-Allemandes,
Les éditions sociales, 2020.
478
Marx K., Critique du programme de Gotha [1875], Pékin, Édition des langues étrangères, 1972, p. 16.
133
Cette affirmation est d’autant plus précise dans les écrits de Evgeny Pašukanis lecteur,
commentateur et continuateur de Marx.479 En établissant un lien étroit entre le droit bourgeois
qu’il dénonce, notamment par son caractère individualiste, et le droit en général, le marxisme
affirme que le « dépérissement des catégories du droit bourgeois signifiera le dépérissement du
droit en général, c’est-à-dire la disparition du moment juridique des rapports humains »480. La
critique marxiste du droit invite à penser une « phase supérieure de la société communiste »
dans laquelle la domination et l’asservissement des individus, du fait de la division du travail
n’existera plus. Pašukanis montre le lien étroit entre les principes juridiques et économiques :
les catégories fondamentales du droit émergent de la sphère de la circulation et des échanges
de biens. En cela, les intérêts privés sont une condition logique du droit, déterminant les
superstructures juridiques. Ainsi, Pašukanis précise que l’antagonisme des intérêts privés
disparaissant à terme dans la société communiste, l’idée même de rapport juridique n’aurait
plus lieu d’être. L’avènement d’une économie planifiée unique entraîne la condamnation à
mort, non seulement du droit de propriété, mais du droit de manière générale481. C’est la forme
juridique elle-même qui fait l’objet de la critique marxiste.
Malgré des nuances nécessaires quant à la thèse du dépérissement du droit chez les
marxistes, elle participe à une identification inextricable entre les deux notions. L’identification
479
Sur cette question nous nous référons particulièrement aux analyses de Yohann Douet V. Douet Y., « Le
problème du dépérissement du droit chez Marx et Engels », Droit et Philosophie, Vol. n°10, nov. 2018, pp. 23-40,
p. 26, p. 32-33.
480
Pasukanis E., La théorie générale du droit et le marxisme, Études et documentations internationales, trad.
Brohm J.-M., 1970, p. 50.
481
Pasukanis E., La théorie générale du droit et le marxisme, op. cit., p. 71 ; p. 119.
482
Douet Y., « Le problème du dépérissement du droit chez Marx et Engels », op. cit., p. 38.
134
de ces deux idées – droit et individualisme – « est la cause la plus profonde de l’absence d’une
force créatrice dans la pensée juridique contemporaine »483, tant dans le domaine critique que
dans une perspective positive. Cependant, le droit social est lui aussi un enfant de cette
modernité, concentrée sur l’autonomisation et la libération du sujet. Le point central de la
critique de Gurvitch est une remise en cause de l'individualisme juridique et de ses corollaires,
avec en tête l’État pensé comme la source monopolistique du droit.
S’il dénonce le contractualisme aveugle dans les rapports privés, Gurvitch dénonce
aussi ce mécanisme à l’échelle de l’État. Le contrat est aussi social et la personne publique est
conçue comme un individu « en grand », partie au Contrat social. Les thèses sur le contrat social
propres à Hobbes et Rousseau reprennent l’individualisme dans sa dimension juridique. Le
pacte social est pensé en termes contractualistes dans une relation où l’État est un « moi-
commun » 484 , porteur de la volonté générale, « produit et fondement du pacte social » 485 .
L’instrument principal du contractualisme volontaire est la loi qui, malgré son aspect général
et impersonnel, répond de l’individualisme juridique. La généralisation de l’individualisme en
tant que structure du droit entraîne une dogmatisation de ce concept au sein de la science du
droit. L’étatisme est ainsi le corollaire principal du droit individuel qui se présente comme un
obstacle au développement de l’autonomie juridique des groupes (1.). Dans un registre
polémique, Gurvitch estime qu’un système juridique ne reconnaissant jamais ses sources
primaires collectives est condamné à dépérir (2.).
483
Gurvitch G. L’idée du droit social, op. cit., p. 7.
484
Selon la formule de Rousseau J.-J., Du contrat social [1762], in Hansen-Love L. (dir.), « Rousseau », La
philosophie de A à Z, op.cit., p. 392.
485
Ibidem, p. 394.
135
1. L’État ou l’injuste monopole de la source du droit
486
Viala A., L’essentiel de la philosophie du droit, op. cit., p. 24.
487
Waline M., L’individualisme et le droit, 2ème éd., Domat Montchrestien, 1949, p. 415.
488
Ibidem.
489
Rosanvallon P., L’État en France de 1789 à nos jours, Le Seuil, 1990, pp. 95-110.
490
Gautier C., « Corporation, société et démocratie chez Durkheim », Revue française de science politique, 1994,
n°44-5, pp. 836-855, p. 838.
136
sociale et juridique assurant aide, protection et soutien aux différents groupes sociaux. Le
suzerain n’est plus protecteur des paysans face au souverain et l’individualisme ouvre une
« logique universelle et abstraite dans laquelle l’individu, arraché à sa livrée, ne peut compter
que sur la volonté [étatique] pour obtenir les gages d’une existence pacifique et soustraire au
chaos »491. L’individualisme porte en lui le germe de l’étatisme et de ses abus : un individu isolé
est moins fort pour lutter contre les empiètements de l’État sur sa liberté492 . Pour Gurvitch
comme pour Durkheim, la solution réside dans un pluralisme car « ce qui libère l’individu ce
n’est pas la suppression de tout centre régulateur, c’est leur multiplication pourvu que ces
centres multiples soient coordonnés et subordonnés les uns aux autres »493. Par conséquent, une
critique de l’individualisme ouvre une critique de l’étatisme et de ses formes, en soulignant une
ambivalence : l’autonomisation du sujet par l’entremise de l’État peut devenir despotisme et
oppression. L’État est à la fois agent de cette libération et d’une possible soumission, une
subordination à des Léviathans dont les formes peuvent se mouvoir en fonction des époques.
Ainsi, l’individualisme permet à l’État de n’être gêné par aucune structure intermédiaire, dans
le but d’établir sa domination par la volonté de la majorité494.
491
Viala, A., L’essentiel de la philosophie du droit, Gualino, « Les Carrés », 1er éd., 2017, p. 22.
492
V. Waline M. L’individualisme et le droit, op. cit., pp. 9-10.
493
Durkheim É, « Une révision de l’idée socialiste », Revue philosophique, n°48, 1899, pp. 433-439, p. 438.
494
V. Sarda F., « Rapport français », Travaux de l’association Henri Capitant, Les groupements, t. XLV, Litec,
1994, p. 50.
495
Sur ce point, le bon mot de Voltaire : « Il y a, dit-on, cent quarante-quatre coutumes en France qui ont force
de loi ; ces lois sont presque toutes différentes. Un homme qui voyage dans ce pays change de loi presque autant
de fois qu’il change de chevaux de poste. » Il poursuit : « il n’y a guère de coutume qui n’ait plusieurs
commentateurs ; et tous, comme on croit bien, d’un avis différent. […] Dieu ait pitié de nous ! » Voltaire,
« Dictionnaire philosophique », Œuvres, t. 28, Werdet et Lequien fils ; Firmin Didot frères, 1829, pp. 229-230.
137
une unification du droit et du territoire autour de la figure de l’État républicain centralisé. Le
monisme juridique s’ancre alors dans le droit et dans sa pratique ainsi que dans la culture
juridique française jusqu’à aujourd’hui. On peut voir dans l’article 6 de La Déclaration des
droits de l’Homme et du citoyen un moyen juridique de mettre fin au pluralisme, en affirmant
la loi comme source universelle de droit.496
On retrouve ici l’idée de distorsion entre la réalité sociale et le droit, point de départ de
l’analyse de Gurvitch. Par le biais de la loi rationnelle, générale et unificatrice, la réalité sociale
est « reconstruite » 497 de manière abstraite. Alors, « en bannissant tout rapport à la particularité,
la loi dessine un monde imaginaire »498. C’est en substance l’analyse de Gurvitch qui entend
montrer l’insuffisance des instruments juridiques formels pour saisir la réalité du droit dans la
société. En cela, c’est bien la loi étatique qu’il critique en premier lieu et ceci justement du fait
de son caractère étatiste. Sans condamner le droit de manière générale, il soutient toutefois la
thèse du dépérissement à venir du droit formel étatique.
« Toute tentative pour ériger les sources formelles en hypostases absolues 499 (par
exemple le « fétichisme de la loi » étatique) subit ainsi un échec définitif, lorsqu’on redescend
jusqu’aux « faits normatifs » dans la recherche du fondement de la force obligatoire du droit
positif »500
Considérer les faits normatifs comme sources primaires du droit a pour conséquence
d’ouvrir le champ du droit, sur le plan des sources. L’État n’est plus la source principale et
496
V. Cohendet M.-A. « Synthèse et conclusions », in Fontaine L. (dir.), Droit et pluralisme, Actes du Colloque
de Caen organisé par le Centre de recherche sur les droits fondamentaux et les évolutions du droit, les 30 novembre
et 1er décembre 2006, Bruylant, Bruxelles, 2007, pp. 371-395.
497
Ibidem.
498
Ibidem.
499
Le terme « hypostase » a plusieurs sens. Gurvitch l’utilise souvent sous forme de verbe – hypostasier – qui
selon André Lalande est plutôt péjoratif et revient à l’action de « transformer une relation logique en une substance,
au sens ontologique ». L’hypostase est alors une « entité fictive, abstraction faussement considérée comme une
réalité ». V. Lalande A., Vocabulaire technique … op. cit, p. 428.
500
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 134.
138
unique du droit. Les différentes sources formelles (secondaires) sont illimitées et peuvent
toujours être inventées. Ce sont les techniques de constatations des faits normatifs. Les diverses
espèces de sources formelles ne peuvent être hiérarchisées puisque leur caractère est
uniquement technique et non relatif à leur valeur juridique501.
Certaines sources nécessitent des institutions pour les constater, pour d’autres une
organisation n’est pas nécessaire. La constatation du fait normatif peut se faire par une vision
immédiate du fait normatif et non par une constatation technique passant par une source
formelle. Le droit issu d’une vision immédiate du fait normatif est appelé droit positif intuitif
et revient alors à reconnaître un droit à la conscience autonome du juge502. Toutefois, le droit
positif formel doit nécessairement prédominer dans la vie juridique afin de garantir la paix, la
sécurité et l’ordre, découlant de l’idée de Justice. Le droit positif intuitif, lui, permet de rendre
le droit dynamique et adaptable à la « réalité mouvante des faits normatifs »503.
Si le rapport entre le droit organisé et inorganisé n’est pas établi, les révolutions
s’annoncent, pour temporairement se baser sur le droit positif intuitif. De manière générale,
Gurvitch propose la thèse du dépérissement du droit de l’État et la considère inévitable et
tragique, dans le cas où il ne serait pas en contact avec la réalité sociale. Si la source secondaire
se coupe de la source primaire, elle est amenée à mourir. On peut d’ores et déjà souligner
l’échec de cette vision prophétique et l’étude en fera un développement ultérieur.505 Cependant,
l’on peut voir qu’entre le milieu des années 1930 et la période contemporaine, un phénomène
de remise en question du monopole de l’État dans son rôle de créateur du droit est en cours.
501
On y voit donc une remise en cause de la pyramide des normes de Kelsen.
502
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 136.
503
Ibidem.
504
Ibidem, p. 152.
505
V. Infra, Partie I, Chapitre IV.
139
Qu’ils s’agissent des institutions européennes ou internationales, on peut voir aujourd’hui que
le droit de l’État est mis en concurrence avec d’autres ordres juridiques.
Conclusion du Chapitre I.
« Nous vivons à une époque de transformations profondes de la vie juridique dans ses
fondements les plus intimes. Fixés par la Déclaration des droits et le Code, encore plus ou
moins stables dans la deuxième moitié du XIXème siècle, les vieux cadres juridiques ont craqué
et continuent de se désagréger de jour en jour ; les cadres nouveaux sont encore dans le devenir
et on n’en aperçoit que les premières ébauches. Des institutions inédites et imprévues,
insaisissables pour la pensée juridique traditionnelle, surgissent de tous côtés, avec une
spontanéité élémentaire et toujours grandissante. La discordance, l’abîme si j’ose dire, entre
les concepts juridiques consacrés et la réalité de la vie juridique présente s’accuse de plus en
plus profondément et menace de devenir tragique. »506
506
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 1.
507
Depuis le 1er janvier 2018, un nouveau dispositif de maîtrise des dépenses publiques locales est entré en vigueur
avec la mise en place des contrats dits de « Cahors ». L’État conclut des contrats avec les collectivités territoriales
pour que ces dernières atteignent un objectif de limitation de l’augmentation de leurs coûts de fonctionnement.
140
pouvoir autocratique de l’employeur ou l’impérium de l’État. Le groupe social a la force de
créer un droit pour assoir une autonomie collective tout en respectant les droits individuels de
chacun. La société organisée en sous-groupes plus ou moins autonomes peut être source de
droit positif.
Gurvitch inscrit sa théorie dans une vision pluraliste de la société et du droit et ses
travaux résonnent avec la littérature contemporaine sur le pluralisme juridique. Il propose une
vision du pluralisme qui revient à une absorption par le droit d’une très grande partie des
phénomènes normatifs. Seules les communautés d’amour et d’amitié en sont exclues
expressément. Par rapport au pluralisme contemporain, il est plutôt à classer parmi les
théoriciens abrogeant les frontières entre les différents systèmes normatifs. Ainsi, il se distingue
particulièrement de Niklas Luhmann postulant une fermeture du système normatif sur lui-même
et se rapproche davantage de la pensée de Roderick A. MacDonald508 qui inclut la normativité
sociale dans le pluralisme juridique. En cela, tant MacDonald que Gurvitch estiment que ce
sont les sujets qui façonnent le droit. Pour MacDonald, le droit et le pouvoir – individuels – se
distinguent, ce sont alors les sujets détenteurs du pouvoir – au sens du pouvoir politique de
l’État – qui imposent leur conception du droit et l’image qu’ils se font du sujet, phénomène
508
V. MacDonald R. A., « L’hypothèse du pluralisme juridique dans les sociétés démocratiques avancées », Revue
de droit de l’Université de Sherbrooke, Canada, Québec, 2002-2003, n° 33, pp. 133-152.
Même si MacDonald pense plus l’individu que le groupe, il entretient cette idée gurvitchéenne de la multiplicité
des identités et des fonctions de l’individu selon les divers groupes sociaux auquel il participe concomitamment.
« Dans nos rapports avec les autres, nous choisissons constamment laquelle de nos identités nous voulons
privilégier, tout comme les autres nous assignent également les identités qu’ils veulent privilégier. […] Le sujet
juridique est à la fois un être qui s’identifie de multiples façons et qui est identifié par d’autres de multiples façons.
Son appartenance à un ordre juridique quelconque s’établit en fonction du critère identitaire du jour. Le droit
étatique peut bien le qualifier de citoyen mais à l’intérieur de sa famille la qualification juridique la plus
significative se situe autour des concepts de père, fils, mari, beau-frère, et ainsi de suite. La famille peut bien le
qualifier de père et fils mais à l’intérieur de l’université où il travaille, par exemple, ce sont plutôt les concepts de
professeur, collègue, et président de comité qui organisent ses rapports juridiques avec les autres. » Macdonald
R. A., « L’hypothèse du pluralisme juridique », op. cit., pp. 141-142.
141
lisible dans le droit étatique. Alors que dans la société et ses groupements, au-delà des rapports
de pouvoir individuel, le droit n’est plus imposé mais constamment négocié, la possibilité pour
les individus et les groupes de construire un droit dans des institutions informelles « est la
preuve d’une société ouverte et démocratique » 509 . Le droit ainsi pensé est un élément
constitutif d’une société vivante, dynamique et complexe.
À partir de cette première phase d’observation des phénomènes juridiques naissant dans
la société, le programme de Gurvitch est ensuite marqué par une seconde étape constructive. Il
propose des catégories nouvelles tant à destination de la science du droit que des constituants
au sens large.
509
Bernheim E., « Le « pluralisme normatif » : un nouveau paradigme pour appréhender les mutations sociales et
juridiques ? », Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 2011/2, Vol. 67, pp. 1-41, p. 21.
142
CHAPITRE II. Le droit social, catégorie fondamentale
pour la science du droit
Après l’observation menant à une remise en cause de concepts ancrés dans la science
juridique, le second temps du programme de Gurvitch est constructif. Il s’agit de proposer un
cadre juridique conceptuel pour comprendre un droit transpersonnel pré-existant à toute
formalisation. Le droit social, en tant que système faisant appel à une succession de
ramifications, de formes et d’espèces, est perçu par l’auteur comme le concept manquant à la
science du droit pour lire ce qui ne relève pas du droit individuel. Le droit social se veut un
appel à destination de la science du droit pour qu’elle ouvre son champ et prenne en compte
des manifestations juridiques qui frappent à sa porte. C’est le point de vue avancé par Gurvitch
mais l’on voit bien que les exemples qu’il extrait de la société sont à la fois peu nombreux,
concurrencés par d’autres exemples – beaucoup plus nombreux – traduisant des rapports de
droit individuel et qui plus est, aujourd’hui tombés aux oubliettes. Les conseils d’usine
n’existent plus, la convention collective est aujourd’hui organisée par le droit de l’État, l’ordre
juridique international est sous la domination politique et juridique des États et l’on ne peut
réellement parler de communauté internationale autonome et égalitaire.
510
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 3.
143
plus politique. Il pose un idéal transpersonnaliste et pluraliste, en tant que modèle
d’organisation politique au sein duquel s’empilent des institutions démocratiques. Ce troisième
acte du programme est d’autant plus politique qu’il n’interpelle pas uniquement les constituants
de 1946, c’est-à-dire les députés siégeant dans l’Assemblée nationale constituante, ce qu’il
pourrait faire en tant qu’expert, philosophe ou sociologue qui donnerait son avis théorique à un
personnel politique dont il ne souhaiterait pas faire partie. Il interpelle aussi le constituant
originaire, c’est-à-dire la société en elle-même, les employés, les collectivités, les associations,
les familles, les groupes sociaux désireux d’un pouvoir social et d’une autonomie collective.
On le voit, son propos est éminemment politique et il est assez regrettable qu’il s’en cache. Cela
le pousse dans ses retranchements méthodologiques, en sur-idéalisant la réalité sociale observée
pour y trouver la légitimité qui manque à ses propos.
144
Section 1. Le programme du droit social à destination de la science du
droit
En s’attelant à une analyse de l’expérience juridique inclue dans une réalité sociale,
Gurvitch souhaite détruire, revoir et amender certaines conceptions dominantes dans la science
du droit. Ce mouvement de destruction de concepts dogmatisés s’accompagne d’une
construction juridique. Il propose le droit social en tant que catégorie fondamentale du droit,
elle-même composée de sous-catégories, pour ainsi « doubler la pensée juridique »511. Comme
le précise Jean-Guy Belley, le terme « doubler » doit ici être entendu à la fois dans le sens d’une
augmentation, d’un ajout à un élément déjà existant, mais aussi dans le sens d’un dépassement.
Ainsi, le droit social se pose comme une branche fondamentale du droit aux côtés du droit
individuel. Ces deux branches s’opposent et collaborent. Le dédoublement est aussi un
dépassement : la proposition d’une troisième voie qui entraîne la science du droit vers une
évolution de ses concepts de référence, de sa structure. Chez Gurvitch cette troisième voie est
celle de la dialectique entre l’individuel et le collectif et son organisation.
511
Belley J.-G., « Deux journées dans la vie du droit : Georges Gurvitch et Ian R. Macneil », Canadian journal of
Law and Society, Vol. 3. 1988, pp. 27-52, p. 31.
145
d’une pensée du rapport entre le droit et la société : une manière de penser le droit socialement.
Aussi, toute la théorie du droit social de Gurvitch a pour interlocuteur souhaité, la science du
droit. Gurvitch propose une catégorie juridique à l’assentiment général de la communauté des
juristes au sens large, autrement dit des penseurs de l’objet « droit ». Cette partie du programme
est certainement un échec, comme le montre le second titre de cette partie. Cependant, il est
intéressant de voir comment, dans une surdétermination de catégories imbriquées, frôlant
parfois la parodie, Gurvitch souhaite avant tout parler aux juristes, plutôt qu’aux sociologues
ou aux philosophes. Cette analyse tient en tous cas pour la seconde partie de son œuvre
composée de ses thèses francophones sur le droit social.
Dans un premier temps, il s’agit de comprendre comment le droit social peut réaliser
une conciliation entre l’un et le multiple au sein d’un groupe (A.). L’objet du droit social est
avant toute chose la réglementation de la vie intérieure des groupes. Toutefois, l’organisation
des rapports entre les groupes, c’est-à-dire leur vie extérieure, peut aussi être un des objets du
droit social, même si, en fonction des cas, le droit individuel trouve aussi à s’appliquer (B.).
146
A. Un droit pour aménager l’autonomie collective des groupes
La fonction principale du droit social est d’aménager les rapports juridiques internes au
groupe. Le groupe est régi par des règles organisant la vie du groupe dans le but de faire vivre
une œuvre commune. Ces règles objectives consacrent des droits subjectifs aux membres de ce
groupe, reprenant ici la dichotomie classique entre droit objectif et subjectif512. On peut y voir
une forme de transpersonnalisme juridique qui se traduit par une reconnaissance simultanée de
droits subjectifs aux individus et d’un pouvoir social immanent au groupe (1.). L’objectif est
d’organiser une autonomie collective dans le sens où les membres vont décider des règles qui
s’appliquent à eux. Ainsi, le recours au principe démocratique est essentiel à l’organisation
générale du pouvoir et de la création des normes dans le groupe. La démocratie devient ainsi
un objet du droit social (2.).
1. Le transpersonnalisme juridique
À la suite de ses observations de la réalité sociale, Gurvitch estime que certains groupes
se rapprochent davantage d’un idéal transpersonnaliste parce qu’ils représentent des ordres
juridiques ne traduisant pas des rapports de domination mais plutôt des rapports de coordination
et de convergence d’intérêts. En cela, les groupes transpersonnels développent un droit social
qui permet de reconnaître à la fois les membres et le groupe, le groupe est considéré comme un
sujet de droit social. Le droit social est en quelque sorte un transpersonnalisme juridique. Plus
concrètement, le transpersonnalisme se manifeste juridiquement par des droits subjectifs
garantis aux membres du groupe et un pouvoir social immanent au groupe.
Le droit social a pour fonction l’intégration des membres dans le groupe, tout en faisant
participer le groupe aux relations entre les membres : « le Droit Social fait participer
directement les sujets auxquels il s’adresse, à un tout, qui à son tour participe directement aux
relations juridiques de ses membres »513. Cette formulation signifie en fait que le groupe ne se
superpose pas aux membres mais qu’il demeure immanent. En cela, il s’agit d’exclure du champ
du droit social les groupes régis par un principe de domination, refusant l’intégration objective
512
V. Bergel J.-L., Théorie générale du droit, Dalloz, « Méthode du droit », 5ème éd., 2012, pp. 2-3.
513
Gurvitch G., La Déclaration des droits sociaux, op. cit., p. 75.
147
des membres et représentant un organisme hiérarchiquement supérieur aux membres. C’est en
cela que l’intégration est dite objective : elle n’est pas le fait d’une volonté commandante et
personnifiée, elle provient directement de l’autorité du fait normatif, c’est-à-dire de l’action
d’union. L’objectif étant d’endiguer la domination induite par le droit, le droit social ne
fonctionne pas dans le cadre d’une organisation transcendante et supérieure à ses membres 514.
Pour réaliser une œuvre en commun, le pouvoir est social c’est-à-dire qu’il provient du
groupe lui-même. Il est une forme particulière de pouvoir parce qu’il n’a pas recourt à la
contrainte inconditionnée. Les individus jouissent de droits subjectifs individuels leur
permettant de quitter le groupe et donc d’éviter la contrainte puisque le champ d’application du
droit social est limité au groupe. Les libertés individuelles reconnues aux membres sont
essentielles pour contrebalancer le pouvoir social du groupe. C’est pour cela que les sujets du
droit social sont des personnes collectives complexes 515 : les membres du groupe conservent
leur personnalité partielle et des compétences individuelles ne pouvant s’exercer que
collectivement, en collaboration. C’est pourquoi il existe un droit social subjectif dont les
individus sont le sujet, même si ces droits n’existent que dans le cadre de leurs rapports
juridiques concernant la vie intérieure du groupe. L’ordre du droit social génère un droit social
subjectif comprenant les règles régissant la répartition des compétences dans le groupe, la
détermination des organes, des rangs, des compétences, un droit à la participation, à l’adhésion,
droit de sortie du groupe516.
514
Bruschi F., Loute A., « L’idéal-réalisme de Georges Gurvitch » in Maesschalck M., Loute A. (dirs.), Nouvelle
critique sociale, Polimetrica, Monza Italie, 2011, pp. 387-421., p. 409.
515
Il reprend la formule d’Otto von Gierke. V. Supra, Partie I., Chapitre I.
516
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 49.
517
Ibidem, p. 18.
518
Ibidem.
148
profession, ou toute autre activité spéciale » 519 , les communautés actives sont rassemblées
autour de valeurs-créatrices, et sont donc, au moins en puissance, des infrastructures sous-
jacentes à des organisations leurs étant superposées. Les communautés rendent efficient le droit
d’intégration et le droit d’intégration rend efficiente la communauté520. Par ce critère, Gurvitch
extrait du champ du droit social les communautés passives, résistantes à toute réglementation
juridique, par exemple les communautés d’amour ou d’amitié.
Pour permettre l’autonomie collective des groupes, c’est bien le recours à une
démocratie interne qui est proposée comme mode de création collective du droit.
519
Ibid., p. 118.
520
Ibid., p. 119.
521
Gurvitch G., « Le principe démocratique et la démocratie future », Revue de métaphysique et de morale, t. 36,
n° 3, Juillet-Septembre 1929, pp. 403-431, p. 404.
522
Gurvitch G., « Le principe démocratique et la démocratie future », op. cit., p. 422.
523
Ibidem, p. 426.
524
Ibidem, p. 429.
149
La démocratie est le seul moyen de réaliser le droit social au sein des groupes. C’est
pourquoi les individus doivent jouir de leurs libertés individuelles, être considérés comme
égaux et s’exprimer par le biais du vote, de l’élection et de la discussion. En d’autres termes,
ils doivent participer à la détermination des normes qui s’appliquent à eux, être la source de
leur droit.
Une entreprise ou une usine est considérée en premier lieu comme un fait normatif,
c’est-à-dire un groupement d’individus comprenant tant les employés que les dirigeants et
animés par un but commun. De ce fait d’union résulte un droit social objectif qui règle les
rapports entre les membres du groupe. Ensuite, lui est superposé une organisation – la
superstructure organisée – qui traduit les rapports de pouvoir et les fonctions de chaque
membre. Pour l’organisation de ces communautés, Gurvitch aspire à ce que « tous les
intéressés [puissent] contrôler d’en bas le fonctionnement de tous les ensembles dans lesquels
ils sont intégrés [et] participer à la gestion de ces ensembles sur un pied d’égalité »525. C’est la
condition nécessaire pour que le droit social organisé ne soit pas perverti et qu’il demeure
toujours en lien avec la communauté sous-jacente et le droit social inorganisé qu’elle sécrète.
Ainsi, au sein de l’entreprise et dans le but de sa direction, les principes de souveraineté du
peuple, d’égalité et de liberté individuelle doivent fonctionner ensemble. Gurvitch n’explique
pas ses attentes concrètes et ne relaie pas d’exemples précis du fonctionnement démocratique
formel d’une entreprise, au sens des procédures de vote mises en place et des modes de scrutin,
etc. Toutefois, il aspire à déposséder le droit individuel et le pouvoir de subordination qu’il
induit afin d’arriver à une démocratie économique, c’est-à-dire à l’application du principe
démocratique dans une entreprise. Pour cela, il s’agit de recourir à un mode de fonctionnement
s’appuyant sur le droit social, se réalisant par des techniques démocratiques 526.
Cependant, les entreprises sous régime capitaliste relèvent, selon Gurvitch, d’une
perversion du droit social. En effet, la superstructure organisée n’est plus pénétrée par le droit
social objectif de l’infrastructure, c’est-à-dire du fait normatif d’union. Par son pouvoir
économique issu du droit de propriété dont elle dispose à titre individuel, la classe dirigeante
ne se fonde plus sur le droit provenant du groupement, mais introduit un droit individuel au sein
même de la notion de pouvoir. On le remarque en effet, en ce que les dirigeants instituent à leur
gré le règlement intérieur, qui revient à l’introduction de rapports de domination. L’entreprise
capitaliste est une association de domination.
525
Gurvitch G., La Déclaration des droits sociaux, op. cit., p. 84.
526
Ibidem, p. 430.
150
Dans le système de Gurvitch, le droit individuel en principe ne renferme pas la fonction
de pouvoir et c’est bien par cette infiltration du droit individuel dans un groupe social et la
transformation d’un pouvoir social en un pouvoir de domination que la réalisation de la
démocratie dans une entreprise est empêchée. Par la même, la classe dirigeante autorise
l’arbitraire et nuit à la liberté des individus et des groupes. À son sens, le fonctionnement d’une
entreprise capitaliste est assimilable à un État sous le régime d'une monarchie constitutionnelle
dualiste.
Ainsi la démocratie économique est une lutte, une revendication, voire un idéal. La lutte
est celle qui refuse le féodalisme économique, l’oligarchie financière des banques, le
développement du technocratisme. Gurvitch y voit autant de blocages à l'instauration d’un
transpersonnalisme à base démocratique et à l’autonomie collective. L’analyse du
fonctionnement interne des groupes sociaux sujets de droit social est aussi un plaidoyer pour
un renouveau démocratique. En effet, au-delà de la seule observation de la société, le
programme du droit social se veut prospectif, volet développé à partir de La Déclaration des
droits sociaux de 1944. Avant cela, Gurvitch établit un système permettant de comprendre les
rapports entre les différents groupes autonomes à partir des exemples qu’il a pu observer et qui
montrent qu’une organisation générale du pluralisme juridique est possible.
527
Il se positionne ainsi à contre-courant des thèses de Kelsen.
528
Et de Duguit.
151
juridiquement concurrencé. L’État est un groupe spécifique : il dispose du monopole de la
contrainte inconditionnée et permet – au moins théoriquement – de comprendre les différentes
espèces de droit social. Ainsi, l’organisation du droit social est d’abord située dans un rapport
entre les groupes et l’État (1.). Les relations entre les groupes se comprennent en tant que
rapports de primauté d’ordre juridique qu’il convient de définir (2.).
Gurvitch détermine les différentes espèces de droit social en fonction de leur rapport
avec l’ordre du droit étatique. Le droit social peut être plus ou moins « pur », ce qui signifie
que l'intégration des membres dans le tout ne nécessite pas le recours à une contrainte
inconditionnée. L’État est un groupe spécifique en raison du monopole de la contrainte
inconditionnée qu’il possède dans son champ de compétences. Le terme monopole signifie ici
exclusivité : l’État est indépendant de tout autre État. D’autres groupes peuvent développer un
droit social, tout en se référant au droit étatique concernant des problèmes précis nécessitant le
recours à la contrainte inconditionnée. Par exemple, le droit pénal étatique est invoqué même
dans des groupes sociaux autonomes. Un membre d’un groupe peut se voir sanctionné par
l’ordre du droit étatique, alors même que l’infraction pénale a trait à l’œuvre d’un groupe auquel
il appartient.
Toutefois, le droit social peut être indépendant de l’ordre de l’État, c’est-à-dire que si
les deux ordres juridiques se trouvent en conflit, l’ordre du droit social indépendant est soit
supérieur soit égal. Ce critère permet d’identifier les confits qui peuvent exister entre les ordres
juridiques du droit social et du droit de l’État. Si le droit social est indépendant, c’est qu’en cas
de conflit avec l’ordre du droit étatique, il est soit équivalent, soit supérieur (a). Toutefois, des
espèces plus nombreuses de droit social sont dépendantes de l’ordre du droit étatique et lui sont
donc soumises en cas de conflit d’ordre (b.).
152
a. Le droit social pur et indépendant
Gurvitch observe des espèces de droit social qui sont indépendantes de l’ordre du droit
étatique et qui, en même temps, n’ont pas recours à la contrainte inconditionnée pour organiser
les rapports entre leurs membres. La catégorie du droit social pur et indépendant regroupe des
formes de droit social commun, terme à définir en premier lieu.
La distinction entre le droit social commun et le droit social particulariste 529 est ici
utile : le droit social commun met le procédé d’intégration au service de l’intérêt le plus
généralisable – au sens d’intérêts communs plus ou moins englobés par d’autres intérêts
communs – et c’est en cela qu’il prévaut sur le droit social particulariste. Pour comprendre
cette distinction Gurvitch s’appuie, une nouvelle fois, sur l’exemple du droit ouvrier et plus
précisément sur les syndicats de travailleurs. Par un jeu d’enchevêtrement – plutôt que de
hiérarchie – un syndicat particulier représente un droit social particulariste et la Confédération
générale du travail représente, quant à elle, la réunion de plusieurs droits sociaux particularistes.
Dans ce cas, le droit social commun est celui émanant de la communauté nationale économique
tout entière, comprenant des groupes de travailleurs, de producteurs et de consommateurs, c’est-
à-dire des représentants d’intérêts divergents mais qui trouvent une entente par le biais d’un
groupe plus large les englobant. En cas de conflit entre le droit social particulariste des
syndicats et le droit social commun de la communauté économique nationale, le premier doit
nécessairement s’incliner. En effet, le droit social de la communauté la plus englobante peut
régler les rapports entre les différents droits sociaux particularistes, leurs champs de
compétences, leurs fonctions précises, etc. Pour Gurvitch, la primauté du droit international sur
les droits nationaux n’est qu’un exemple parmi d’autres de la manifestation de la primauté d’un
droit commun sur un droit particulariste. On retrouve ici la notion d’intérêt commun développée
dans ce même chapitre.
Le droit social pur et indépendant est un droit positif : il est efficient dans un milieu
social donné puisqu’il découle de réalités sociales empiriques et il réalise des valeurs de Justice.
Les organisations internationales que Gurvitch prend en exemple, mais aussi la nation, ou la
529
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., pp. 51-53.
153
communauté économique, représentent ainsi des faits normatifs, sources primaires sur
lesquelles reposent souvent un droit formel organisé.
Parmi les manifestations d’un droit social pur et indépendant, Gurvitch estime l’ordre
juridique international et son droit comme particulièrement représentatifs. Il s’appuie sur
l’exemple des organisations internationales telles la SDN, l’OIT ou encore l’UNESCO. Il est
pur puisqu’un État possède toujours un droit de libre sortie de l’organisation et peut ainsi
s’affranchir de la contrainte. Son indépendance lui permet de s’opposer à la volonté des autres
États. Le droit social pur et indépendant est aussi observable dans le droit national inorganisé,
c’est-à-dire les règles qui s’appliquent aux fonctions nationales et qui permettent, par exemple,
aux individus de quitter une nation pour une autre. Aussi, il estime que l’ordre juridique
ecclésiastique, quand il est séparé de l’État est lui aussi pur, puisque la seule contrainte juridique
qu’il peut exercer sur ses membres est l’excommunication et qu’il peut se trouver, à certains
moments de l’Histoire, équivalent au droit de l’État. Cependant, Gurvitch s’appuie
principalement sur l’ordre du droit économique qui peut parfois être indépendant de l’ordre
étatique. À titre d’exemples, il analyse le droit sécrété par certains groupements économiques :
le droit des conventions collectives ; le National industrial council anglais de 1916 ; le Corps
national de travail (Arbeitsgemeinschaft) ayant existé en Allemagne de 1918-1923 et qu’il
considère comme ayant « sauvé l’économie allemande par une réglementation indépendante du
droit étatique. »530 ; le Conseil économique du travail français ayant existé de 1920 à 1923.
Le droit social pur et indépendant n’est finalement pas l’espèce contenant le plus
d’exemples car c’est principalement dans des ordres juridiques infra-étatiques que l’on trouve
le plus de manifestations d’un droit social, même s’il est en partie soumis au droit étatique.
Dans leur rapport avec l’ordre du droit étatique, les groupes y sont finalement la plupart
du temps soumis, c’est-à-dire qu’il prévaut en cas de conflit. Certaines espèces de droit social,
bien que soumises à la tutelle de l'ordre du droit étatique, conservent leur autonomie. D’autres
530
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 57.
154
sont à la fois soumises au droit de l’État en cas de conflit et perdent leur autonomie juridique
interne.
Le droit social soumis à la tutelle étatique est pur car il n’a pas recours à la contrainte
inconditionnée pour assurer l’intégration des membres et demeure aussi autonome à l’intérieur
du groupe, car il ne sert pas le même but que l’ordre du droit étatique. En premier lieu, on
retrouve au sein de cette catégorie, le droit d’intégration des divers groupements particuliers,
il peut s’agir autant d’une réunion de jeu, une équipe de sport, une classe de danse, un orchestre,
un parti politique, etc. Dans ces exemples, c’est le « fait même d’une union réalisant d’une
façon active des valeurs positives [qui] fait naître chaque fois un droit nouveau d’intégration
particulier »531. Rapportés à l’architecture actuelle du droit, il s’agit de droits privés soumis au
droit de l’État afin de préserver la liberté et la sécurité de chaque individu contre l’abus éventuel
du pouvoir social du groupe.
Le droit social annexé par l’État mais autonome est le droit social d’un groupe, en tant
que personnalité juridique distincte de l’organisation de l’État, même s’il est mis au service du
pouvoir coercitif de ce dernier. Son autonomie interne est faible car il sert les intérêts de l’État,
531
Ibidem, p. 63.
532
V. Infra, Partie II, Chapitre IV.
533
Ibidem, p. 65.
155
ce qui le range dans la catégorie du droit étatique, en tant que droit public. Le groupe étant
reconnu comme une « personne morale relavant du droit public », c’est en fonction du régime
de l’État que ces personnes morales jouissent, plus ou moins, d’une autonomie interne. Il n’y a
aucune autonomie des personnes morales de droit public sous un régime dictatorial, alors
qu’elle est observée dans un régime démocratique. Toutefois, il ne peut s’agir d’un réel
contrepoids à l’étatisme, contrairement au droit social pur et indépendant.
Gurvitch décrit ensuite d’autres exemples de droit social annexé par l’État mais
demeurant autonome avec d’abord le droit autonome des corps de métiers rendus obligatoires :
il s’agit d’exemples historiques des corps de métiers, des jurandes, des guildes, etc. qui ont
presque tous disparus avec la Révolution française et dont nous ne traiterons pas davantage.
Ensuite, le droit des associations syndicales de droit public instituées dans un but pécuniaire :
les caisses de mutualité, les syndicats des propriétaires d’eaux, les organisations d’assurance
sociale, etc. À son sens, ces ordres juridiques sont injustement annexés à l’ordre du droit
étatique du fait du régime capitaliste et il distingue ceux n’ayant que des pouvoirs de gestion
de ceux qui sont décentralisés et représentent des organes de l’État, comme les hôpitaux ou les
universités. Enfin, il cite le droit des minorités nationales qui peuvent « si un nombre suffisant
de leurs membres le désire » se constituer en groupe organisé qui se gouverne lui-même, « sur
les questions concernant leur culture » 535 . Il constate que cette catégorie demeure à l’état
théorique même si elle pourrait être la voie vers une « fédéralisation fonctionnelle de l’État,
dont les minorités en question formerait des États-membres »536.
534
Belley J.-G., « Le contrat comme vecteur de pluralisme juridique », in Gérard Ph., Van de Kerchove M., Ost F.
(dirs.), Droit négocié, droit imposé ?, Publications des Facultés Universitaires Saint-Louis, Bruxelles, 1996, pp.
353-391, p. 375.
535
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 82.
536
Ibidem, p. 83 et ceci notamment parce qu’elles sont protégées internationalement ce qui impose à l’État de les
protéger lui-même.
156
Pour synthétiser les différentes espèces de droit social et leur rapport avec le droit
étatique, Gurvitch propose le schéma suivant537 :
À partir des différentes espèces de droit social proposées par Gurvitch, on peut saisir les
rapports juridiques que les groupes entretiennent et qui peuvent amener à des conflits.
Par cette analyse des institutions juridiques observables et par les taxinomies qu’il
propose pour les comprendre, Gurvitch entend prouver la réalité du pluralisme juridique. Il
existe donc, selon lui, une multitude d’ordres équivalents. Il est alors nécessaire de comprendre
les rapports juridiques entre ces différents ordres car des conflits pourraient naître entre eux et
des règles de primauté permettent d’organiser ces possibles conflits d’ordre (a.). Concernant
537
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 153.
157
les relations juridiques extérieures que les groupes peuvent entretenir ensemble, elles peuvent
correspondre au droit individuel ou au droit social (b.).
158
a. Les rapports de primauté entre les ordres juridiques
Le droit social, ses espèces et ses manifestations, qu’elles soient organisées ou non,
augmentent l’amplitude du champ du droit par la reconnaissance d’une pluralité d’ordres
juridiques coexistant. Ils sont tous plus ou moins autonomes juridiquement en ce qui concerne
leur fonctionnement interne. Néanmoins, concernant leur fonctionnement externe, ces ordres
juridiques peuvent entrer en conflits, se chevaucher538. La question des rapports de primauté
d’un ordre juridique sur un autre se pose donc.
Au fil des développements, deux rapports de primauté se sont dégagés : le droit social
inorganisé prévaut sur le droit social organisé et le droit social commun prévaut sur le droit
social particulariste. À partir de ces rapports, il est possible d’imaginer toute une gamme de
rapports juridiques entre les différents droits sociaux et ceci « en pleine indépendance de l’État
et de sa volonté »539.
Pour résumer, le droit social inorganisé particulariste prévaut sur le droit social organisé
particulariste ; le droit social organisé commun prévaut sur le droit social organisé particulariste
; le droit social inorganisé commun prévaut sur le droit social inorganisé particulariste, sur le
droit social organisé commun et particulariste. Le point essentiel est que le droit social
inorganisé commun prévaut sur les autres espèces de droit social. Il s’agit principalement du
droit social pur et indépendant de la communauté internationale et de la nation. Ce droit social
inorganisé peut prendre la forme d’un droit social positif formel, puisqu’il est nécessaire de
recourir à des techniques formelles de constatation pour formaliser l’inorganisé. C’est en cela
que l’idéal d’ordre, de Justice et de paix impose la primauté du droit positif formel sur le droit
positif intuitif.
538
Sur cette question précise et de manière générale pour expliquer le droit social, Gurvitch utilise l’image de
cercles dont certaines parties se rencontrent parfois. Par exemple, le « droit de l’État » est un petit cercle à
l’intérieur d’un grand cercle « droit », V. Ibidem p. 152.
539
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 52.
159
L’objectif de Gurvitch est donc de proposer un rapport de primauté privilégiant le droit
social inorganisé parce qu’il est, à son sens, le plus libre et le plus démocratique. Si leurs
infrastructures sont moins organisées, le droit qui en émane échappe davantage à l’arbitraire, à
la « cadavérisation administrative ou étatisée » 540, car en effet, « ils disposent d’une capacité
infinie ou en tous cas indéterminés de liberté créatrice »541. La superstructure organisée est donc
soupçonnée de limiter la liberté.
Pour les mêmes raisons, le système de rapports entre espèces fait primer l’aspect
commun du droit social : il englobe davantage de membres et revient donc à représenter un
intérêt commun plus large et donc plus démocratique. À ce stade, un problème majeur apparaît :
Gurvitch ne précise pas quel droit prime entre un droit social inorganisé particulariste et un
droit social organisé commun. On peut cependant trouver un élément de réponse dans la figure
du droit social des communautés primaires supra-fonctionnelles.
Comme l'étude l’a déjà montré542, Gurvitch distingue plusieurs types de communautés.
Il existe des communautés qui servent de base à des organisations particulières et qui sont elles-
mêmes fondées sur des communautés plus englobantes. Il prend ainsi l’exemple de la
communauté d’une profession se fondant sur la communauté, plus large, des producteurs. Cette
dernière se fonde alors sur une communauté encore plus large, la communauté économique en
général, qui est alors une communauté beaucoup plus universelle. Les communautés organisées
s’appuient sur des communautés inorganisées sous-jacentes et ainsi qualifiables en tant que
communautés supra-fonctionnelles. Elles engendrent un droit social primaire aux autres
espèces de droit social. Ce droit-là est celui qui réglemente les rapports entre les ordres.
540
Duvignaud J., « Georges Gurvitch : une théorie sociologique de l’autogestion », Autogestion, Cahier n°1,
décembre 1966, pp. 5-12, p. 10.
541
Ibidem.
542
V. Supra, Partie I., Chapitre I.
160
sur un autre ordre, par exemple l’ordre du droit étatique. Ce droit social primaire n’est
constatable que par la coutume ou le précédent, c’est-à-dire par un procédé technique de
constatation qui permet à la couche spontanée de la réalité juridique de s’exprimer. Toutefois,
il précise aussi que le droit social de la communauté nationale supra-fonctionnelle et
inorganisée, en tant que droit social pur et indépendant, issu de la totalité absolument
impersonnifiable et objective de la nation, « fournit la règle pour trancher les conflits entre les
ordres englobés et résoudre la question de leur primauté ou de leur équivalence »543.
En fonction des cas, les relations juridiques extérieures au groupe peuvent être régies
soit par un droit individuel (i.), soit par un droit social (ii.)
À l’instar des individus, les groupes peuvent eux aussi entretenir des rapports juridiques
correspondant soit à des rapports de fusion, soit à des rapports interindividuels. Les premiers
sont régis par l’ordre du droit social et correspondent à la collaboration entre plusieurs
groupements tandis que les seconds sont régis par l’ordre du droit individuel, les groupes se
comportant comme des individus « en grand ». Ainsi, Gurvitch précise que « chaque
groupement dont l’existence intérieure repose sur son droit social peut extérieurement entrer en
relations disjointes avec d’autres groupements ou individus et se subordonner sur ce terrain à
un régime de droit individuel »544. Il s’agit alors de rapports juridiques pouvant prendre la forme
de contrats et correspondant donc à un droit de coordination. Des groupes peuvent être amenés
à se coordonner mutuellement, dans le cadre d’entente, de contractualisation de natures
diverses, ceci pouvant être particulièrement observable dans le champ économique.
543
Gurvitch G., L’idée du droit social, op. cit., p. 55.
544
Gurvitch G., « Le principe démocratique et la démocratie future », op. cit., p. 427.
161
ii. Les relations juridiques extérieures de droit social
Les groupes peuvent entretenir entre eux des rapports de fusion ou de communion.
Certains groupes particularistes fusionnent avec des groupes plus larges, des communautés plus
englobantes. Les groupes particularistes – tels les syndicats professionnels – peuvent aussi
s’intégrer avec d’autres groupes et devenir des touts plus vastes, parce qu’ils partagent les
mêmes intérêts et exercent la même fonction.
Gurvitch ne dit pas quelles sont ses vues concernant l’organisation concrète d’une
démocratie économique, ni comment fonctionneraient les rapports démocratiques entre les
communautés inorganisées supra-fonctionnelles. Sur ce point-là, il s’en tient à son objectivisme
juridique, même s’il précise tout de même « qu’un organisme judiciaire autonome institué à
base de parité »547 serait une hypothèse intéressante. Il en va de même en ce qui concerne les
mécanismes concrets de représentation, lorsqu’il ne donne pas de principe d’organisation et se
cantonne à préciser que l’espèce particulière de démocratie que serait la démocratie
économique trouverait d’elle-même son mode de fonctionnement, tant les problèmes qu’elle a
à résoudre sont spécifiques. Il réitère aussi son attachement au principe du suffrage universel
dans le cadre de la démocratie politique. De manière générale, ses vues concernant
545
Gurvitch G., « Le principe démocratique et la démocratie future », op. cit., p. 422.
546
V. Gurvitch G., Proudhon, op. cit., pp. 46-71.
547
Gurvitch G., « Le principe démocratique et la démocratie future », op. cit., p. 422.
162
l’organisation de la démocratie d’un point de vue procédural correspondent aux critères
classiques du vote et de l’élection de représentants.
Par les exemples utilisés, Gurvitch veut démontrer « la brûlante actualité de l’idée du
droit social, son caractère absolument inéluctable pour la conscience juridique moderne »548. Il
cherche à « décrire le plus objectivement que possible les problèmes » et précise « qu’ en
mesurer la portée est parfois plus nécessaire, que leur apporter des solutions arrêtées »549. Par-
là, il veut montrer qu’il est impossible d’éviter les problèmes du droit social et du pluralisme
juridique. Il veut faire bouger les lignes du droit, exploser les dogmes hérités de la Révolution
et montrer à la science du droit, qu’il convoque inlassablement, un mouvement déjà né dans la
société fondé sur une aspiration des groupes à plus de liberté et d’autonomie. Il reprend alors à
son compte les mots de Maxime Leroy : « Là où un rêveur du XVIIIème siècle, ne voyait que
fixité, éternité, certitude, le publiciste du XXème siècle, doit voir un impétueux mouvement de
fait, qu’il sait devoir se modifier à mesure qu'il coule vers un avenir dont il ne comprendra pas
la tendance s’il n’est pas passionnément curieux »550.
Toutefois, le système du droit social qu’analyse Gurvitch est d’un raffinement et d’une
complexité quasiment effrayants. Il est en effet assez difficile de comprendre comment il a pu
observer toutes ces ramifications du droit social. La richesse des taxinomies (et plus
globalement des rapports entre les diverses espèces de droit social) et le fonctionnement interne
ou externe des groupes, ne franchissent pas tous les écueils. Ainsi, qu’en est-il du rapport de
primauté entre le droit social inorganisé particulariste et le droit social organisé commun ? Cette
lacune ne révèle-t-elle pas qu’un droit social organisé, généralement appliqué et intéressant la
plus large partie des intérêts communs, peut prévaloir sur les autres droits ? Et alors, ne s’agirait-
il pas du droit de l’État, pensé comme la superstructure organisée du droit de la nation ? Il résout
cette question en posant le droit social inorganisé de la nation comme principe de règlement de
tous les conflits d’ordre. Aussi, il estime les principes de Justice s’appliquant dans chaque ordre
juridique comme étant naturellement sociaux. On voit ici poindre un idéal sur ce que sont les
rapports sociaux. Il convient alors d’opérer une analyse critique de la théorie du droit social, au
regard des exemples de droit social observés par Gurvitch551.
548
Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit., p. 12.
549
Ibidem.
550
Leroy M., « Le problème d’organisation et de pensée de l’après-guerre », Europe, 15 août 1923, pp. 319-331,
p. 325 in Gurvitch G., Le temps présent et l’idée du droit social, op. cit., p. 299.
551
V. Infra, Partie I, Chapitre III et IV.
163
Dans le courant des années 1930, Gurvitch est encore un philosophe empreint d’une
forte dimension juridique. À partir des années 1940, son œuvre prend un tournant sociologique
progressif. Toutefois, il renoue en 1945, avec le droit par ce qui semble en apparence un texte
juridique des plus formel : La Déclaration des droits sociaux. Ainsi, la place que prend l’œuvre
de Gurvitch dans la science du droit n’étant pas évidente, il s’agit d’analyser sa méthode et sa
somme théorique pour l