DP Mandarin
Thèmes abordés
DP Mandarin
Thèmes abordés
g ra n d t h é â t re d e g e n è v e o p é ra
d i re c t i o n g é n é ra l e j e a n - m a r i e b l a n c h a rd
fondation subventionnée par la ville de genève
b o u l e v a rd d u t h é â t re 1 1 c h 1 2 1 1 g e n è v e 1 1
t+41 22 418 30 00 f+41 22 418 30 01
w w w. g e n e v e o p e ra . c h
le mandarin
merveilleux
le château de
barbe-bleue
béla bartók
Dossier pédagogique
L e s j e u n e s a u c œ u r d u G ra n d T h é â t re
P ro g ra m m e p é d a g o g i q u e r é a l i s é g r â c e a u s o u t i e n
d e l a Fo n d a t i o n Ju l i u s B a e r
et du Département de l'instruction publique du Canton de Genève
Ce dossier pédagogique consacré au dernier spectacle de la saison
2006-2007 du Grand Théâtre de Genève se présente en deux parties :
1ère partie
Le Château de Barbe-Bleue
A Kékszakállú herceg vára
******
2ème partie
Le Mandarin merveilleux
A csondalatos mandarin
Mars/Avril 2007
1ère partie
Le Château de Barbe-Bleue
A Kékszakállú herceg vára
(littéralement : Le Château du Duc Barbe-Bleue)
Un conteur narre une fable ancienne pendant que le rideau se lève sur une
grande salle de château, sombre et humide comme une caverne.
Apparaissent alors, Barbe-Bleue et Judith, sa nouvelle épouse, surprise par
l’ambiance étrange de l’obscur château. Mais au fond des ténèbres, elle
distingue sept portes fermées qu’elle n’aura de cesse d’ouvrir pour laisser
entrer la lumière et peut-être aussi dissiper ses doutes et ses craintes…
Barbe-Bleue lui donne les clefs une à une.
Chacune des portes révèle les trésors cachés (le monde intérieur) de Barbe-
Bleue qui, mélancolique, tentera d’arrêter son épouse car il connaît l’issue
fatale de cette quête : « Prends garde à mon château, prends garde à nous,
Judith ! »
Mais la fin ne sera pas celle que l’on croit !
-2-
Table des matières
Introduction p.4
Evaluation
Questionnaire pour les enseignants
Questionnaire pour les élèves
Annexes 1, 2 et 3 p.39
CD d’accompagnement : liste du contenu
-3-
Introduction
Ce dossier pédagogique est destiné aux enseignants qui participent au parcours
pédagogique de l’opéra Le Château de Barbe-Bleue et du ballet Le Mandarin
merveilleux de Béla Bartók, dans le cadre du programme « Les jeunes au cœur du
Grand Théâtre ». Son contenu s’adresse principalement aux classes primaires mais
saura également intéresser les élèves plus âgés.
Les enseignants qui ne disposent pas de beaucoup de temps pour aborder ces deux
œuvres pourraient trouver avantage à se limiter à certains aspects. Il est essentiel,
en revanche, que tous les enseignants dont les classes participeront à des ateliers
de création du parcours pédagogique, dont l’issue est la participation à une répétition
générale dans des conditions identiques à une représentation, familiarisent leurs
élèves avec :
L’argument
Les personnages
Les thèmes principaux de l’opéra et du ballet
Nous vous remercions de bien vouloir remettre ce document à chacun de vos élèves
et de nous les renvoyer remplis accompagnés du vôtre, à l’issue du parcours
pédagogique que vous aurez suivi.
Nous vous remercions pour votre collaboration et vous souhaitons, à vos classes et
à vous-même, un parcours pédagogique inoubliable au cœur du Grand Théâtre.
Le Château de Barbe-Bleue
Opéra en un acte de Béla Bartók
Les personnages
Le récitant Gabriel Bushell-Ogonovsky
Barbe-Bleue Lászlo Polgár
Judith Petra Lang
Conférence de présentation
Par Georges Schürch, en collaboration avec l’Association genevoise des Amis de
l’opéra et du ballet
Mardi 19 juin à 18h15
Grand Théâtre de Genève
Diffusion du spectacle
Sur le RSR-Espace 2
Samedi 30 juin à 20h
-5-
I. L’ESSENTIEL A CONNAITRE
Qui est Barbe-Bleue pour les jeunes d’aujourd’hui ? Ont-ils été comme des dizaines
de générations avant eux, bercés par ce conte de Perrault, sanguinaire, et si
délicieusement horrible ?
« Cherchez-moi l’être assez déshérité pour n’en avoir jamais entendu parler. Il se
peut qu’il se rencontre dans l’univers civilisé des gens qui ignorent les noms fameux
de César, de Mahomet & de Napoléon. Il n’en est pas qui ignorent les noms plus
fameux du Petit Chaperon rouge, de Cendrillon ou du Chat Botté. Le lecteur le plus
attentif a laissé tomber de sa mémoire les trois quarts des livres qu’il a lus ; le plus
distrait n’a pas oublié Barbe-Bleue » écrit P.-S- Stahl (Introduction des Contes de
Perrault illustrés par Gustave Doré, 1883)
-6-
Ce qui se passe dans le conte de Perrault ?
La Barbe-Bleue est l’histoire d’un homme très riche à l’étonnante barbe bleue qui,
souhaitant se remarier, épousa la fille d’une de ses voisines. Tout d’abord effrayée
par cette barbe, la jeune fille finit par succomber devant les attraits de l’immense
fortune de son époux dont les précédentes épouses ont mystérieusement disparu.
Un jour, Barbe-Bleue souhaitant tester la curiosité de sa jeune épouse, prétexta un
long voyage et lui remit toutes les clefs de la maison (garde-meubles, vaisselle d’or
et d’argent, coffres-forts, cassettes de pierreries, appartements) et l’encourage à les
utiliser toutes sauf la clef du petit cabinet qu’il lui recommanda de ne pas ouvrir sous
peine d’être punie. Aussitôt parti, tout le voisinage a accouru pour voir les trésors du
seigneur, mais la jeune femme n’y tenant plus, ouvrit la porte interdite et la petite clef
(qui était fée) tomba dans le sang des épouses égorgées, pendues là. La jeune
femme essaya, mais en vain, de nettoyer la clef tachée de sang, qui l’accusait de sa
désobéissance. Barbe-Bleue revenu à l’improviste, réclama les clefs et ayant
découvert le forfait de son épouse, décida de l’immoler. Effrayée, la jeune femme lui
demanda un petit délai afin de permettre à sa sœur Anne de surveiller, du haut de la
tour, l’arrivée de leurs deux frères. Ceux-ci arrivèrent au moment où Barbe-Bleue
allait abattre son couteau sur la nuque de son épouse, et ils le massacrèrent
aussitôt, laissant leur sœur à la tête de l’énorme fortune. Ceci permit à la jeune
veuve de doter sa sœur, d’acheter des charges de capitaines à ses frères et bien sûr
de se remarier.
Le texte intégral du conte est disponible en annexe (Annexe1).
désobéissance qui a conduit les précédentes épouses vers leur funeste destin. La
mort est donc présentée comme le châtiment qui attend la femme désobéissante.
Mais il y a aussi ce petit poème en vers, à l’humour grinçant, que Charles Perrault a
placé à la fin de chaque conte, intitulé Moralités, et qui, comme son nom l’indique,
tire la morale de l’histoire, comme savait si bien le faire Jean de La Fontaine, dans
ses fables. Le texte des Moralités est disponible en annexe (Annexe 1).
-7-
La morale de ce conte est double. D’une part, elle revient à dire que la curiosité est
une caractéristique typiquement féminine, dont les femmes n’ont pas conscience et
de ce fait, sont incapables d’en mesurer les conséquences.
D’autre part elle sous-entend que Charles Perrault regrette le temps où les hommes
étaient encore les maîtres chez eux. L’esprit de Molière n’est pas loin !
En fait comme tout conte, Barbe-Bleue peut être lu de plusieurs manières. Certains
ont vu dans l’interdiction de Barbe-Bleue faite à son épouse, celle de Dieu interdisant
le fruit défendu, la désobéissance de la jeune épouse (la clef tachée) symbolisant la
faute originelle perpétrée par Eve.
Pendant un prologue déclamé par un récitant, le rideau se lève sur la salle d’entrée
du château de Barbe-Bleue.
Arrivent le maître des lieux et Judith, sa jeune épouse.
Pour le suivre, elle a tout abandonné, sa famille et l’air du jour. Sa belle robe se
déchire. Le château n’est guère accueillant : froid, sombre et humide. Dans l’ombre,
sept portes closes. Mais Judith est vaillante, son amour a la fougue du soleil et du
vent. Elle veut ranimer le vieux corps de pierre, et ouvrir les portes à la lumière. Elle
réclame les clés. Barbe-Bleue lui donne sans résister les cinq premières, l’encourage
même quand elle hésite. Il jouit secrètement des blessures qu’elle lui inflige en
découvrant son univers, mettant ainsi son âme à nu. Les portes s’ouvrent une à une
sur la salle de torture (cruauté), l’arsenal (puissance), le trésor (richesse), le jardin
secret (délicatesse et sensibilité), l’empire (pouvoir), autant de scènes vivantes,
autant d’emblèmes, qui jaillissent de la nuit. Des torrents de lumière se déversent
dans l’obscurité du château. Mais le sang s’y mêle. Tout saigne, chaînes, pieux,
armes, bijoux, fleurs et nuages. Le château lui-même est baigné d’un sang qui
semble ne couler d’aucune source si ce n’est de quelques plaies encore béantes.
Judith, horrifiée, y déchiffre un secret, celui-là même dont la rumeur (la légende)
accuse Barbe-Bleue. Ce sang ne peut être que celui de ses femmes, qu’il assassina
jadis entre ces murs, et dont les cadavres gisent quelque part dans le château.
Judith exige que les deux dernières portes soient, elles aussi, ouvertes. Barbe-Bleue
-8-
la met en garde. Elle insiste et découvre avec stupeur, après avoir passé le lac blanc
des larmes, trois figures du temps : les femmes qui la précédèrent dans le cœur de
son époux figées à jamais dans le moment où il les aima. Le matin apparaît, suivi de
midi, puis du soir. Judith qui fut la plus belle, sera la nuit. Désormais tout
s’enfoncera dans une nuit éternelle.
Comme dans le conte de Perrault dont il s’inspire, cet opéra qui met en scène deux
personnages, Barbe-Bleue et Judith, sa jeune femme, est bien différent de l’histoire
cruelle que l’on raconte aux enfants.
Ici, la jeune femme ouvre les sept portes closes sur les secrets (autopsie de l’âme)
de son mari, en sa présence et avec son accord. Il n’y a pas d’interdit, donc pas de
désobéissance. Dans l’opéra, chacune des portes est ouverte par la jeune femme
dans le but d’explorer l’âme de Barbe-Bleue, de découvrir les aspects cachés de sa
personnalité, ses bontés comme ses pulsions mauvaises.
Pourquoi Judith fait-elle cela ?
Parce qu’elle désire mieux connaître son mari afin de mieux l’aimer, et pour apporter
joie et lumière, là où régnaient la tristesse et les ténèbres. Malheureusement sa
curiosité est plus forte que son amour. Chaque porte ouverte déchire l’âme de
Barbe-Bleue, et le sang qui coule est le sien. Malgré les mises en garde de son
époux, Judith ira jusqu’au bout de son introspection, et se rendra compte, hélas trop
tard, qu’en voulant connaître celui qu’elle aime, elle a fini par le détruire, et se
détruire elle-même. Dans l’opéra, la mort est donc symbolique (amour du couple
impossible).
-9-
a) Le château, forteresse de l’âme
6 - La vallée des larmes, c’est l’un des domaines le plus secret de l’être
humain, lieu de douceur. Larmes à la fois retenues et poignantes. Que pleure-
t-on ? Qui pleure-t-on ? Larmes du deuil qui s’annonce ?
- 10 -
Vouloir tout connaître de l’être aimé est sans doute le plus naturel des désirs, mais
une tentation qui peut s’avérer mortelle. En progressant hésitante dans le château de
Barbe-Bleue, Judith part en «reconnaissance » de l’être aimé, non sans angoisse,
car l’amour étant souvent aveugle, risque de cacher des mystères inavouables,
dangereux pour l’avenir du couple. D’où la conclusion mélancolique de la précarité
de l’amour qui ne s’épanouit que le temps de l’illusion. Douter de l’être aimé au
moment où l’on croit en lui, c’est tout le drame de Judith et de Barbe-Bleue.
- 11 -
Les différences entre le conte et l’opéra
Les clefs de Barbe-Bleue peuvent ouvrir Les sept portes du château sont closes.
toutes les portes du château, sauf celle Barbe-Bleue encourage Judith à ouvrir
du cabinet qui doit toujours resté fermé. les cinq premières mais refuse d’ouvrir
les deux dernières.
Barbe-Bleue a égorgé ses six épouses et Les trois premières épouses de Barbe-
s’apprête à assassiner la septième. Bleue sont encore vivantes, mais
emmurées, comme le sera Judith.
L’ouverture du cabinet secret justifie la L’ouverture des sept portes justifie la mort
mort de l’épouse. du couple.
La jeune femme suit son mari plus par Judith a choisi de suivre Barbe-Bleue par
cupidité que par amour. amour.
Son rôle est passif. Elle veut apporter la lumière et la joie
dans le château et sauver son époux.
La curiosité et la désobéissance sont des La curiosité est plus forte que l’amour.
péchés mortels.
Intervenants extérieurs (La sœur Anne et Judith et Barbe-Bleue sont seuls face leur
les deux frères soldats) drame.
La nouvelle épouse est sauvée par ses Judith rejoint les épouses précédentes.
frères.
La tentation (objet sexuel) est plus forte En voulant trop connaître l’être aimé, on
que les risques encourus (damnation finit par détruire l’amour même.
éternelle).
- 12 -
Le travail de Denis Marleau et de Stéphanie Jasmin, metteurs en
scène
- 13 -
Les moments-clefs de l’opéra à découvrir avec le CD
1. LE PROLOGUE
L’ouverture du prologue
Contrairement à la tradition, l’opéra Le Château de Barbe-Bleue ne commence pas
par une ouverture orchestrale mais par un prologue durant lequel un récitant (rôle
parlé) s’adresse au public en ces termes : « Seigneurs et gentes dames ».
Dès les premiers mots du conteur, le public est transporté dans des temps très
anciens, ou dans un monde intérieur : « Où est la scène : dehors ? dedans ? ». Le
public peut donc choisir entre le drame qu’il voit (réel) ou le drame intérieur de
Barbe-Bleue (ce que sous-entendent les mots).
Le prologue concentre l’essentiel du drame qui va suivre : il en retient la
dimension intemporelle (ballade populaire) et la dimension universelle. Le thème du
sang est déjà présent par un intervalle de seconde (une seconde est l’intervalle
entre deux notes – exemple : do-ré) que l’on retrouvera tout au long de l’œuvre.
L’orchestre murmure doucement alors que le conteur achève la dernière strophe
(fondu sonore : notes lentes et égales). Puis il disparaît dans la nuit.
Les hautbois et les clarinettes annoncent l’arrivée de Barbe-Bleue et de Judith. Le
rideau se lève. Quelques mesures plantent le décor : une salle de château sombre,
froide et humide (cordes graves, appel des vents). L’ambiance est pesante et
mystérieuse.
Barbe-Bleue (voix sombre et calme soutenue par les cordes) pénètre dans le
château avec Judith (soprano soutenue par la harpe et la flûte), sa nouvelle épouse
qui a abandonné famille et fiancé par amour pour lui (piste 1).
2. L’OPERA
Scène 1
L’ambiance sombre et lourde est brossée par les cordes. Judith découvre le
château et s’étonne de la profondeur des ténèbres qui y règnent : « C’est donc le
château de Barbe-Bleue ? » (piste 2)
Scène 2
Judith décide de l’assécher, de le réchauffer, d’y faire entrer la lumière : « Que ton
château s’illumine ! » La voix s’élève pour la première fois dans l’aigu et l’orchestre
s’envole dans un éclat, plus violent et agressif que clairement optimiste. La voix de
Judith est forte et puissante parce qu’elle est certaine de pouvoir faire, à elle seule,
entrer la lumière. (piste 3)
Judith découvrant les sept portes closes, demande avec enthousiasme à Barbe-
Bleue de lui faire visiter son château et de lui ouvrir les portes, afin que son château
s’illumine. Derrière la première porte, elle s’inquiète d’entendre des gémissements :
« Oh, ton château à gémi ! ». Barbe-Bleue lui tend la clef : « Que ta main soit bénie,
Judith. » Ses réponses de Barbe-Bleue sont brèves et calmes. Sa voix est triste et
lointaine. (piste 4)
Scène 3
Judith ouvre la première porte et découvre une horrible salle de torture. Cri de
Judith : « Ton château, il saigne ! » Les trémolos des violons et des clarinettes dans
l’aigu, la montée rapide des flûtes et le xylophone discordant décrivent les
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souffrances subies dans cette salle. Barbe-Bleue lui demande avec douceur, si elle a
peur. (piste 5)
Elle semble hésiter. Mais voyant la lumière pénétrer, elle lui demande avec exaltation
les autres clefs afin d’ouvrir toutes les portes. Elle fait cela par amour pour lui
(chantage). Mais Barbe-Bleue pressentant le pire, la met en garde. La voix est douce
et d’une extrême tendresse. (piste 6)
Scène 4
Il lui donne pourtant la seconde clef qui lui permet d’ouvrir une salle pleine
d’armes ensanglantées : « C’est mon arsenal, Judith. » Rythme rapide soutenu par
les sonneries guerrières, la fanfare de la trompette, les roulements de tambour et
coups de cymbales. La lumière continue de pénétrer dans le château. Alors elle
réclame les autres clefs malgré les appréhensions de Barbe-Bleue : « Judith,
Judith ? » (piste 7)
Scène 5
Barbe-Bleue (ou le château) frémit de plaisir : « Qu’il est frais et doux, le sang qui
jaillit d’une plaie ouverte. » Le chant de l’homme est doux, tendre et semble implorer.
Très beau moment où l’homme s’épanche enfin dans une grande phrase lyrique.
(piste 8)
Judith, exaltée, ouvre cependant la troisième porte qui révèle le trésor de Barbe-
Bleue. Judith est éblouie et émerveillée devant le spectacle qu’elle découvre : « Oh,
quels trésors ! Oh, quels trésors ! » Violoncelles, altos, célesta, flûtes, harpes,
violons et cors marquent le scintillement des pierres précieuses. Mais là encore du
sang, toujours du sang illustré par ce petit intervalle omniprésent et répétitif. (piste 9)
Scène 6
La harpe ouvre la quatrième porte : le jardin secret du château, plein de fleurs :
« Oh ! Des fleurs ! Un jardin parfumé ! » La harpe, puis un cor surgi au-dessus d’un
fond de cordes décrivent le jardin. Musique magique, clichés bucoliques (harpes,
tenues calmes des cordes, les flûtes, le cor chantent, puis le hautbois, le cor anglais,
clarinette et basson). Le jardin est peuplé d’oiseaux (flûte et hautbois). Judith est
émerveillée et apaisée. Mais il y a du sang aussi dans le jardin. (piste 10)
Scène 7
En ouvrant la cinquième porte à la demande de Barbe-Bleue, Judith est éblouie par
la lumière qui jaillit de l’immense empire de son époux. Nous sommes au sommet
de la progression de la lumière et au sommet de l’opéra (contre-ut de Judith – note
très haute – et tutti de l’orchestre renforcé par l’orgue). Barbe-Bleue est touché par le
miracle de la lumière qui est entrée dans son château. L’orchestre se déchaîne par
une série d’accords imposants, et Judith semble écrasée par la grandeur de l’empire
de son époux. Barbe-Bleue, en lui donnant la clef des cinq premières portes, lui a
tout donné. (piste 11)
Il voudrait qu’elle cesse son introspection et réclame simplement son amour. Judith,
dévorée de curiosité ne peut plus s’arrêter et ira jusqu’au bout de sa découverte,
même s’il y va de sa vie. Elle est complètement exaltée : «J’offre ma vie, j’offre ma
mort. » C’est une sorte de course vers l’abîme. Barbe-Bleue essaie encore de la
retenir, et finit par lui donner la sixième clef qu’il lui demande, toutefois, de ne pas
utiliser. Coups frappés marqués par les timbales. (piste 12)
- 15 -
Scène 8
En ouvrant la sixième porte, Judith découvre alors un lac de larmes (harpes). La
musique est magnifiquement descriptive : l’eau stagnante des larmes représentée
par le célesta, la harpe, flûte et clarinette sur roulement de timbales et coup de gong,
et les cordes avec sourdine. (piste 13) Barbe-Bleue semble accablé devant cette
découverte soutenue par l’orchestre (clarinettes et harpe). La solitude où s’enfoncent
désormais ces deux êtres devient palpable. C’est le moment où l’opéra va de la
lumière vers les ténèbres.
Pour la dernière fois Barbe-Bleue demande un baiser et refuse d’ouvrir la dernière
porte « Je n’ouvrirai pas la dernière, ne l’ouvrirai pas. » (piste 14).
Scène 9
Elle doute alors de l’amour de Barbe-Bleue et le questionne sur ses amours
passées. « Judith, aime-moi, jamais de questions ». Elle voudrait tout savoir et le
supplie d’ouvrir la septième porte. L’orchestre s’apaise pour laisser tomber l’ordre de
Judith : « Ouvre la septième porte ! » (piste 15)
Scène 10
Excitation de Judith qui parle et crie plus qu’elle ne chante au-dessus d’un orchestre
allant crescendo. Elle imagine que cette septième porte cache les cadavres des
précédentes épouses de son mari. Coup de timbales. L’orchestre se déchaîne,
puis se calme lorsque Barbe-Bleue lui tend la dernière clef.
Prélude à l’ouverture de la septième porte. (piste 16)
La septième porte s’ouvre et le passé resurgit : les trois anciennes épouses de
Barbe-Bleue apparaissent, silencieuses. Chacune ayant sa tonalité propre. Judith
s’étonne : « Elles vivent, elle vivent ici ! » (piste 17)
Mais elle est allée trop loin… Barbe-Bleue les lui présente et l’invite à se joindre à
elles malgré ses supplications sans force : « Tu étais ma plus belle épouse ! »
Moment ultime où Barbe-Bleue et Judith, qui vont se quitter à jamais, chantent
ensemble, mais sans s’écouter, lui calme, elle implorante. Puis elle se tait et
disparaît. Dernier crescendo de l’orchestre.
Barbe-Bleue resté seul en scène, annonce la nuit et disparaît, absorbé par
l’obscurité : « Et maintenant, ce sera toujours la nuit. »
L’orchestre réintroduit les motifs du début de l’opéra et les deux dernières notes sont
les mêmes que les deux premières. La nuit se referme sur la nuit. La boucle est
bouclée. (piste 18)
Tous ces extraits sont tirés de la version dirigée par Pierre Boulez à la tête du
Chicago Simphony Orchestra
Jessye Norman (Judith) et Lászlo Polgár (Barbe-Bleue)
Deutsche Grammophon
- 16 -
Il. EN SAVOIR PLUS
En 1911, il présente ce qui devait être son unique opéra, Le Château de Barbe-
Bleue, dans lequel on retrouve l’influence de Pelléas et Mélisande de Debussy. Le
style vocal (les deux protagonistes chantent en hongrois) est adapté aux
particularités linguistiques de son pays. Le gouvernement hongrois lui demande de
retirer de la partition, le nom du librettiste, Béla Balázs. Il refuse. Son opéra est
déclaré injouable et condamné avant même d’être représenté. Le Château de Barbe-
Bleue ne sera créé qu’en 1918. La même année, il achève Le Mandarin merveilleux.
Cette pantomime ne sera correctement montée qu’en 1956 à l’Opéra de Budapest.
- 17 -
Dès les années 20, Bartók est devenu une personnalité internationale grâce à de
nombreuses tournées européennes et américaines où il se produit comme pianiste
interprétant ses propres œuvres. Il rencontre de nombreux compositeurs comme
Ravel, Satie, Poulenc, Stravinsky, etc.
Né sur une terre devenue roumaine en 1920, il prône depuis la Première Guerre
mondiale, la fraternité entre les peuples. Dans sa musique, il s’attache à mêler les
folklores, qu’il utilise non dans le but de propagande, mais aux seules fins d’enrichir
son propre langage.
La tragédie de 14-18 et les déchirements des peuples qui s’ensuivirent ont laissé en
lui une blessure profonde, que la montée du nazisme et la crainte d’un nouveau
conflit rouvrent béante.
Bartók est farouchement opposé au nazisme, et réagit dès les premières mesures
contre les juifs ; il rompt son contrat avec l’éditeur viennois Universal, nazifié. Il
décide de ne jouer qu’exceptionnellement à Budapest, en signe d‘opposition au
régime ultra-conservateur et nationaliste hongrois. Il refuse ensuite de jouer en
Allemagne, pour manifester son hostilité au pouvoir nazi. (Il interdit qu’aucune rue,
place ou monument ne porte son nom, tant qu’il y aura des rues au nom d’Hitler ou
de Mussolini !). Dès 1938, Bartók expédie ses manuscrits les plus précieux en
Suisse, puis aux Etats-Unis.
En 1939, Bartók perd sa mère adorée. Plus rien ne le retient désormais dans cette
Hongrie dont il abhorre le gouvernement fasciste. C’est un homme las et déçu qui,
en 1940, prend la décision de s’exiler aux Etats-Unis où il fait des tournées de
concerts avec sa femme jusqu’en 1943.
- 18 -
2. Son oeuvre
Pour Bartók, comme pour d’autres compositeurs hongrois, tel Kodály, l’utilisation des
musiques traditionnelles revêt une signification qu’elle n’avait pas dans les pays
occidentaux. Les compositeurs occidentaux recherchaient surtout l’exotisme, et ils
puisaient généralement dans des musiques étrangères à leur pays d’origine (comme
Claude Debussy à Java, Maurice Ravel en Espagne, etc). En Europe centrale et
orientale, les courants nationalistes – auxquels Bartók fut très sensible durant sa
jeunesse – recherchaient également des sources de rafraîchissement de la création,
mais avec en plus l’idée qu’il fallait créer quelque chose de « spécifiquement
national ». Aussi, selon Bartók, il fallait nécessairement une démarche d’avant-garde,
qui brise les cadres antérieurs importés des nations voisines et le folklore devenait
alors source d’inspiration.
3. Béla Balázs
- 19 -
Béla Balázs est cinéaste, écrivain, dramaturge, poète, romancier, feuilletoniste,
critique de film, auteur de contes, de nouvelles et d’une douzaine de manuscrits de
films. Il collabore à deux reprises avec Béla Bartók, pour les livrets du Château de
Barbe-Bleue (1912) et du ballet Le Prince de bois (1917).
Béla Balázs , de son vrai nom Herbert Bauer, a commencé très jeune à écrire dans
le journal local de sa ville natale, Szeged, en utilisant le pseudonyme Béla Balázs.
Balázs étudie tout d’abord dans son pays, puis à Berlin et à Paris. Il subit l’influence
du symbolisme et des drames de Maurice Maeterlinck (Ariane et Barbe-Bleue). « Les
éléments folkloriques lui servent à cerner le subconscient populaire et il tâche
d’analyser, à l’aide du matériel symbolique qu’il retire de ses recherches, les
problèmes psychologiques de l’homme moderne. » (Dictionnaire des littératures)
Il participe à la république des conseils de 1919 (133 jours), puis s’exile en Autriche
après l’échec de la révolution communiste hongroise. Il se passionne alors pour le
cinéma et publie de nombreux ouvrages théoriques (L’Homme visible, 1924 ; L’Esprit
du film, 1930). Il collabore aussi à la réalisation de films comme L’Opéra de
Quat’Sous de Prabst, d’après la pièce de Brecht qui n’a pas aimé l’adaptation. Puis
de 1933 à 1945, il enseigne l’esthétisme à l’Institut de film d’état de Moscou. Après la
guerre, Balázs rentre en Hongrie où il aide à remettre sur pied l’industrie du film. Il
enseigne à l’Académie des arts du théâtre et du film de Budapest. Il réalise pour le
compositeur hongrois Zoltán Kodály, le livret du singspiel Czinka Panna qui est créé
à Budapest en 1948. Béla Balázs est mort à Budapest en 1949.
Dix ans après sa mort, s’est ouvert à Budapest le studio Béla Balázs pour les jeunes
réalisateurs de films expérimentaux.
Béla Balázs a écrit le livret du Château de Barbe-Bleue en 1910, et l’a offert à ses
deux amis, les compositeurs Béla Bartók et Zoltán Kodály. Bartók a 30 ans, et c’est
dans la fièvre qu’il écrit la partition. L’œuvre achevée en 6 mois (1911) est mise à
l’appréciation du Comité des beaux-arts, dans le cadre d’un concours destiné à
promouvoir la langue hongroise à l’opéra. L’opéra de Bartók est déclaré injouable, le
Comité le déclarant « impossible à exécuter ».
Bartók se retire de la vie musicale publique et arrête pour un temps la composition.
Le Château de Barbe-Bleue finira tout de même par être monté en 1918, à l’Opéra
national de Budapest dont le public avait applaudi l’année précédente, Le Prince de
bois. Les deux ouvrages représentés au cours d’une même soirée, furent
chaleureusement accueillis. Toutefois, Bartók ayant refusé que le nom de Béla
Balázs soit supprimé de la partition, Le Château de Barbe-Bleue fut retiré de l’affiche
et dût attendre 1938 pour être à nouveau programmé en Hongrie.
- 20 -
2ème partie
Le Mandarin merveilleux
A csondalatos mandarin
Quelque part dans une grande ville, trois voyous se servent d’une jeune femme
– Mimi – comme appât pour attirer des passants dans une chambre afin de les
dépouiller.
Elle refuse tout d’abord. Puis finit par se montrer à la fenêtre, et aguiche
successivement un vieux beau puis un adolescent timide, tous deux
désargentés, donc aussitôt jetés dans la rue par les voyous.
Enfin apparaît un étrange « Mandarin » qui, séduit par la danse de la jeune
femme, s’élance à sa poursuite, poussé par une irrésistible ardeur sensuelle.
Les voyous tentent de l’étouffer. En vain. Alors, ils le poignardent. Rien n’y fait.
Ils lui donnent un coup de pistolet et finissent par le pendre. Mais le Mandarin
est toujours vivant et poursuit la jeune fille de ses assiduités.
Ce n’est que lorsque la jeune femme aura assouvi le désir du « mandarin » que
ses blessures se mettront à saigner et qu’enfin, apaisé, il mourra.
- 21 -
Nouvelle production du Grand Théâtre de Genève
Le Mandarin merveilleux
Choeur du Grand-Théâtre
Direction Ching-Lien Wu
- 22 -
Le Ballet du Grand Théâtre
Directeur Philippe Cohen
Adjoint du directeur du Ballet
et régisseur de scène Vitorio Casarin
Coordinatrice administrative Emilie Comte
Danseuses et danseurs
Fernanda Barbosa, Hélène Bourbeillon, Yukari Kami, Alma Munteanu, Luciana
Reolon, Cécile Robin Prévallée, Violaine Roth, Madeline Wong,
Gregory Batardon, Luc Benard, Loris Bonani, Giuseppe Bucci, Harris Gkekas, André
Hamelin, Quentin Roger, Bruno Roy, Manuel Vignoulle, Ilias Ziragachi
La compagnie sur scène dans « Selon désir » - chorégraphie Andonis Foniadakis - musique JS Bach
Grand Théâtre de Genève – février 2004
Photo GTG/Ariane Arlotti
- 23 -
I – L’ESSENTIEL A CONNAITRE
En 1917, l’écrivain Menyhért Lengyel publia dans la revue Nyugat, célèbre magazine
littéraire hongrois, un article intitulé Pantomime grotesque qui intéressa tellement
Bartók que celui-ci composa la musique d’accompagnement pour une représentation
scénique. La pantomime grotesque, initialement conçue pour Diaguilev, devint donc
le livret du Mandarin merveilleux de Bartók.
Cette pantomime en un acte constitue, selon Bartók, le troisième volet d’un triptyque
dramatique inauguré avec Le Château de Barbe-Bleue et Le Prince de bois.
Sa frénésie grinçante et cruelle suscite à la fois l’extase et l’effroi.
Bartók avait quasiment achevé la partition en 1919, mais ses longues tournées de
pianiste retardèrent l’écriture de la partition qui ne fut réalisée qu’en 1924. Une
version pour piano à quatre mains fut jouée par Bartók lui-même et le pianiste
György Kósa en avril 1926.
En novembre de la même année, la création scénique avec orchestre à l’opéra de
Cologne, provoqua un véritable scandale. Le public fut choqué par le réalisme et
l’immoralité de l’ouvrage. L’Eglise demanda l’interdiction de l’ouvrage et un critique
écrivit : « On est horrifié par l’abaissement que subit la musique. Bien que née pour
exprimer des sentiments purs et nobles, elle doit ici s’allier à la turpitude et au péché.
Elle devient putain. »
Le succès remporté quelques mois plus tard à Prague, n’empêcha pas l’ouvrage
d’être censuré.
- 24 -
Analyse sommaire de la partition
Cinq ans après Le Sacre du printemps de Stravinsky, Bartók expérimente à son tour
l’univers rythmique dans ce qu’il a de plus obsessionnel.
Après la fin du joug des Habsbourg, la Hongrie se retrouve sous celui du
communisme. D’abord porté à de grandes responsabilités culturelles, Béla Bartók est
brutalement déchu sous le « régime de Horthy ». Sa haine de la guerre, associée à
la violente effervescence qui secoue son pays, semble bien avoir contribué à susciter
la virulence d’une partition telle que celle du Mandarin merveilleux.
Menyhért Lengyel, plus connu sous le nom de Melchior Lengyel est un scénariste
et dramaturge hongrois qui a travaillé avec, entre autres, Béla Balázs, Béla Bartók,
Kurt Weill, Bertold Brecht et Ernst Lubitsch qu’il a par la suite suivi aux Etats Unis
(1935).
- 25 -
Il a tout d’abord été correspondant pour les
journaux hongrois en Suisse et était un auteur de
pièces de boulevard à succès en Allemagne et en
Autriche. Il a beaucoup voyagé aux Etats-Unis
(1921 et 1924), en Angleterre (1933) en tant que
correspondant pour « Pesti Naplo » (journal de
Budapest).
Après la guerre, il a voyagé en Italie (1960) et est
revenu en Hongrie dans les années 70 et mourut
peu de temps après (1974).
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Quelques pistes musicales pour suivre l’histoire
Après une introduction orchestrale dépeignant le chaos de la grande ville, l’action
commence dans une chambre appartenant à trois voyous.
Musique bruyante illustrant les bruits de la rue avec klaxons de voitures. Rythmes
rapides indiquant la confusion et le désordre de la ville. Cacophonie d’une course
effrénée vers l’abîme.
Les voyous ordonnent à la jeune fille, Mimi, de se tenir devant la fenêtre afin d’attirer
les passants qu’ils souhaitent ensuite détrousser. (piste 19)
Deuxième appel de séduction de la fille. Cette fois-ci la clarinette solo est plus
insistante. Un jeune homme apparaît, aussi pauvre que le vieillard. La jeune fille le
câline. Elle a pitié de lui, ce qui n’empêche pas les voyous de le jeter dehors comme
le précédent. (piste 21)
Sur le frottement des cordes, la clarinette appelle une troisième fois – sorte de cri
désespéré – (troisième appel de séduction de la jeune fille). Mais cette fois, elle est
effrayée par un Chinois richement vêtu. (piste 22)
Sorte de réveil léger des cordes et appel des flûtes. Le Mandarin apparaît et s’arrête
sur le pas de la porte (tutti de l’orchestre qui devient bruyant et lourd) (piste 23)
Danse de séduction de la fille devant la Mandarin : une valse lente qui s’accélère. Le
Mandarin se jette sur la fille dans un râle. (piste 24)
Les cordes frémissent interrompues par de des coups de grosse caisse qui semble
donner un signal. Epouvantés les trois voyous s’emparent du Mandarin qu’ils
poignardent. La jeune fille s’enfuit. Nouvelle course poursuite, cavalcade des voyous
illustrée par les sonneries des cuivres. Frayeur, car le Mandarin n’est pas mort. Les
voyous lui tirent un coup de pistolet. Toujours pas mort. Le Mandarin est ensuite
pendu par sa natte au lustre. Moment très dramatique. (piste 27)
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Cordes et percussions peignant une ambiance très sombre. L’inquiétude s’installe.
La peur des voyous et de la jeune fille grandit. (piste 28)
Le corps du Mandarin commence à s’éclairer d’une lueur bleuâtre. Les voyous sont
terrifiés. La jeune fille regarde le Mandarin et lui sourit. Sorte de valse douce, triste et
un peu bancale jouée doucement par l’orchestre. Puis l’orchestre grossit :
éclatement des cuivres . Point culminant de la scène puis retour vers un apaisement.
Derniers soubresauts du mandarin. (piste 29)
Le Mandarin est « dépendu » et la jeune fille le prend dans ses bras et l’enlace
tendrement. Le Mandarin fait entendre un râle de bonheur avant de mourir. La
musique s’apaise enfin. (piste 30)
Tous ces extraits sont tirés de la version dirigée par Pierre Boulez à la tête du
Chicago Simphony Orchestra
Chicago Simphony Chorus
Deutsche Grammophon
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Qui est le chorégraphe Kader Belarbi ?
1. Kader Belarbi, le danseur
Né en 1962, d’un père algérien et d’une mère française, Kader Belarbi est entré à
l’âge de 13 ans à l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris. En 1980, il est engagé
dans le Corps de ballet1. Il devient « Coryphée» en 1984. Il est encore « Sujet »
quand il incarne l’Elu du Sacre du printemps de Maurice Béjart (1986) et Quasimodo
dans Notre-Dame de Paris de Roland Petit. En 1988, il reçoit le Prix du public de
l’AROP (Association pour le rayonnement de l’Opéra de Paris). La même année, il
est promu « Premier danseur ». Kader Belarbi est nommé « Danseur Etoile », un an
plus tard, le 19 décembre 1989, à l’issue de la représentation de La Belle au bois
dormant, dans le rôle de l’Oiseau bleu (version de Rudolf Noureev).
de Roland Petit (Le Jeune homme et la Mort, Don José dans Carmen, Le Loup), les
personnages ténébreux et romantiques (Le poète de La Symphonie fantastique de
Léonide Massine, Albrecht dans la Giselle traditionnelle ou celle de Mats Ek), les
figures bibliques (Le Fils prodigue de George Balanchine), comme les cyniques (le
prêcheur de Speaking in Tongues de Paul Taylor, Lescaut dans L’Histoire de Manon
de Kenneth MacMillan) ou encore les charmeurs (Amour/Orion dans la Sylvia de
John Neumeier).
Danseur atypique, son parcours témoigne d’une ouverture à tous les styles, de
Serge Lifar (Suite en blanc, Les Mirages, Roméo et Juliette) à Carolyn Carlson, dont
il crée Signes (1997).
Familier de la danse contemporaine, il interprète les pièces de Dominique Bagouet,
Maguy Marin, Daniel Larrieu, Odile Duboc, Michel Kelemenis (Sélim,1995 et
Réversibilité, 1999) et participe aux dernières créations de William Forsythe, Jiri
Kylian et Mats Ek.
Il a récemment dansé Un Trait d’union d’Angelin Preljocaj. On note également sa
prédilection pour Vaslav Nijinski (Pétrouchka, L’Après-midi d’un faune, ou Vaslav de
John Neumeier).
Sa carrière le conduit à se produire en tant qu’artiste invité au Ballet de Hambourg,
au Ballet National de Marseille, à Naples, à l’Opéra de Rome, au Deutsche Oper de
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Berlin. En 1995, il est l’interprète (acteur et danseur) du Martyre de Saint-Sébastien,
mis en scène par Pier Luigi Pizzi à la Fenice de Venise. Enfin, il n’hésite pas à
emprunter les chemins de traverse, surfant avec la danse hip-hop de Farid Berki
dans Pas de vague avant l’éclipse, pièce donnée dans le cadre du « Vif du sujet » au
Festival d’Avignon 1999 (et redonnée récemment à l’Amphithéâtre Bastille).
Il a reçu le Prix AROP 1988, le Prix Nijinski en 1989 et le Prix de la création artistique
2004 (forum de la réussite).
Il est Chevalier des Arts et Lettres (1994) et de l’Ordre National du Mérite (2001) et
Officier de l’Ordre National du Mérite (2006)
1. Le Ballet de l’Opéra de Paris compte aujourd’hui 154 danseurs, dont 15 étoiles et 16 premiers danseurs, presque tous issus de l’Ecole de
danse de l’Opéra. Ils entrent par concours annuel vers 16 ans et terminent à 42 ans maximum. De l’entrée dans le corps de ballet à la
consécration, le Ballet de l’Opéra a fixé une hiérarchie immuable parmi les danseuses et les danseurs : quadrille (5ème échelon), coryphée
(4ème), sujet (3ème), premier danseur (2ème) et étoile (1er)
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2. Kader Belarbi, le chorégraphe
Dans le cadre des Carnets de Bal de Mulhouse, Bertrand d’At lui demande de
réaliser une création pour le Ballet du Rhin. Ce sera Liens de table en juin 2001.
En février 2001, il crée sa première grande chorégraphie pour le Ballet de l’Opéra de
Paris, Wuthering Heights, d’après le roman Les Hauts de Hurle-Vent d’Emily Brontë.
En janvier 2003, en collaboration avec la spécialiste de danse baroque, Francine
Lancelot, il crée Bach-Suite 2, dont il interprète d’abord des extraits lors des
hommages rendus par l’Opéra de Paris à Rudolf Noureev et Claude Bessy, puis
dans son intégralité en 2004.
En janvier de cette même année, il crée sur l’Elégie de Gabriel Fauré, Entre-deux
pour Marie-Agnès Gillot et Jiri Bubenicek au gala « Danse for Life » de Bruxelles, et
en juin, Les Epousés, une
pièce librement inspirée des
lettres de Vincent Van Gogh à
son frère Théo, avec les
danseurs Nicolas Le Riche,
Wilfried Romoli et la
comédienne Norah Krief, à
l’Amphithéâtre de l’Opéra
Bastille.
En 2005, Nils Tavernier lui
confie la chorégraphie d’un bal
oriental et le rôle du prince
Abdallah El Kassar dans son
long métrage Aurore (sortie en
salles en mars 2006).
Il crée en octobre 2005, La
Un bal oriental extrait du film Aurore
Bête et la Belle, ballet en deux parties sur une trame musicale de György Ligeti, pour
les Grands Ballets Canadiens de Montréal.
En novembre 2006, en collaboration avec Olivier Massart, il met en scène un défilé
chorégraphié pour 40 danseurs et mannequins lors des Jeux Olympiques. En mai
prochain, Kader Belarbi et deux autres danseurs étoiles français vont présenter en
Chine, dans le cadre du Festival « Croisements 2007 », Don Quichotte, Gisèle et en
première mondiale Entrelacs, un ballet chorégraphié par Kader Belarbi lui-même.
Un mois après, il sera invité par le Grand Théâtre de Genève pour chorégraphier Le
Mandarin merveilleux de Bela Bartók pour le Ballet du Grand Théâtre.
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CHOREGRAPHIES DE KADER BELARBI
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Kader Belarbi et le Mandarin merveilleux
Kader Belarbi fut très applaudi lorsqu’il interpréta le Mandarin au côté de Wilfried
Romoli (le Voyou) et de Alessio Carbone (la Jeune fille), dans Le Mandarin
merveilleux, chorégraphié par Maurice Béjart, en 1992 pour le Béjart Ballet
Lausanne. Cette pièce est entrée en 2003 au répertoire du Ballet de l’Opéra de
Paris.
1. Note d’intention
Comme une allégorie sur l’aliénation d’une bande, les silhouettes traversent la scène
et se déroule l’histoire tragique d’une quête où se mêlent désir, illusion et pouvoir.
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Le Mandarin Merveilleux d’après Kader Belarbi
Argument (mercredi 08 février 2007)
Ils fabriquent une idole le « Mandarin merveilleux » qu’ils détruisent aussitôt, dans un
cycle rythmé entre les poubelles et l’éternité.
Alors, animés par un élan de vie, ils créent une « Jeune femme ».
Cette nouvelle élue, manipulée par eux est l’instrument du désir et de la chute du
« Mandarin merveilleux ».
Le « Mandarin merveilleux » est peu à peu dépossédé de son statut et de son image.
Seule demeure sa grandeur humaine qui lui inspire un amour pur à offrir.
Par consentement mutuel, il cède ses attributs, elle accepte de lui succéder et le
libère.
Le « Mandarin merveilleux » affaibli se laisse dépouiller mais les « Gens » ne lui font
pas grâce de sa mort, désormais superflue.
Une nouvelle idole est née, un autre « Mandarin merveilleux ». » Kader Belarbi
- 35 -
II – EN SAVOIR PLUS
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Enfin, les habilleuses sont responsables du stockage et de l'entretien des costumes
du ballet et, selon les cas, organisent les équipes qui aident les danseurs pour les
changements de costumes pendant les représentations.
Les spectacles sont en principe programmés sur la scène du Bâtiment des Forces
Motrices (BFM).
La compagnie en répétition
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et commence à la barre. Les exercices de base (pliés, penchés, travail des pieds,
petits et grands battements, pied à la main, étirements) permettent de chauffer,
d'étirer, de renforcer progressivement tout le corps. Après la barre, il y a le milieu :
l'adage, danse lente grâce à laquelle on travaille l'équilibre et la force ; la petite
batterie, travail des pieds qui permet d'entraîner la rapidité du jeu de jambes et la
détente du haut du corps; enfin les grands sauts et la variation. La classe est dirigée
par le maître de ballet ou le professeur invité dont les danseurs suivent les
indications.
Les répétitions commencent à 11h45 et se poursuivent jusqu'à 18h30. Les
danseuses et danseurs ont une pause de 13h30 à 14h30 puis une autre, de 16h15 à
16h35.
Les répétitions servent à entraîner et perfectionner les chorégraphies que les
danseurs connaissent déjà. En période de création, les temps de répétition sont
utilisés pour composer de toutes pièces une nouvelle oeuvre.
Lorsque c'est possible, les ballets ont deux différentes distributions : deux équipes de
danseuses et danseurs connaissent la chorégraphie et peuvent la danser en public.
Cela permet, dans un programme qui comporte plusieurs chorégraphies différentes,
de répartir les rôles au sein du ballet, mais aussi de remplacer les danseuses ou
danseurs qui seraient blessés ou malades.
Les jours de spectacle, la classe a lieu de 11h30 à 13h00. Vers 18h00, les danseurs
se préparent : ils se maquillent, se chauffent sur scène dès 19h00 et s'habillent. À
20h00, le spectacle commence et les danseurs sont prêts en coulisse. Après le
spectacle, le temps de se démaquiller et de se doucher, leur journée de travail se
termine, vers 23h.
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ANNEXE 1
CD Piste 1
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Megrérkeztünk.- Ime lássad : Nous sommes arrivés. Regarde :
Ez a kékszakállú vára. C’est le château de Barbe-Bleue.
Nem tündököl, mint atyádé. Moins splendide que chez ton père,
Judit, jössz-e-még utánam ? Judith, me suis-tu encore ?
JUDIT JUDITH
Megyek, megyek Kékszakállú. Je viens, je viens, Barbe-Bleue.
CD Piste 2
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Nincsen. Non, non.
JUDIT JUDITH
Hiába is süt kint a nap ? En vain fait-il soleil dehors ?
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Hiába. En vain.
JUDIT JUDITH
Hideg marad ? Sötét marad ? Toujours si froid ? Toujours si sombre ?
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Hideg, sötét. Si froid, si sombre
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Hirt hallottál ? Quelle rumeur ?
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CD Piste 3
KÉKSZAKÁLLÚ
Nem tündököl az én váram. BARBE BLEUE
Mon château n’est pas lumineux.
CD Piste 4
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Hogy ne lásson bele senki. Pour que personne n’y regarde.
JUDIT JUDITH
Nyisd ki, nyisd ki ! Nekem nyisd ki Ouvre, ouvre ! ouvre-les moi,
Minden aijtó legyen nyitva ! Que chaque porte soit ouverte !
Szél bejárjon, nap besüssön ! Que pénètrent vent et soleil !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEU
Emlékezz rá, milyen hir jár. Pense à ce que dit la rumeur.
JUDIT JUDITH
A te várad derüljön fel, Que ton château s’illumine,
A te várad derüljön fel ! Que ton château s’illumine !
Szegény, sötét, hideg várad ! Malheureux château, triste et froid !
Nyisd ki ! Nyisd ki ! Nyisd ki ! Ouvre ! Ouvre ! Ouvre !
(Elle tambourine à la première porte.
A ce bruit, un profond soupir s’élève. C’est le
vent nocturne qui gémit dans les longs
couloirs oppressants.)
Jaj ! Oh !
(reculant vers Barbe-Bleue)
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Jaj ! Mi volt ez ? Mi sóhajtott ? Oh ! Qu’était-ce ? Qu’est-ce qui a gémi ?
Ki sóhajtott ? Kékszakállú ! Qui a gémi ? Barbe-Bleue !
Ate várad ! A te várad ! C’est ton château ! C’est ton château !
a te várad ! C’est ton château !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Félsz-e ? As-tu peur ?
CD Piste 5
JUDIT JUDITH
Jaj ! Oh !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Mit látsz ? Mit látsz ? Que vois-tu ? Que vois-tu ?
JUDIT JUDITH
(les mains serrées contre la poitrine)
Láncok, kések, szöges karók, Chaînes, poignards, pieux acérés,
Izzó nyársak… Pals incandescents…
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Ez a kinzókamra, Judit. C’est la salle de torture, Judith.
JUDIT JUDITH
Szörnyü a te kinzókamrád, Ta salle de torture est horrible,
Kékszakállú ! Szörnyü, szörnyü ! Barbe-Bleue. Horrible, horrible !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Félsz-e ? As-tu peur ?
CD Piste 6
JUDIT JUDITH
Add ide a többi kulcsot ! Donne-moi les autres clefs !
Add ide a többi klucsot ! Donne-moi les autres clefs !
Minden ajtót ki kell nyitni ! Il faut ouvrir toutes les portes !
Minden ajtót ! Toutes les portes !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Judit, Judit mért akarod ? Judith, pourquoi veux-tu le faire ?
JUDIT JUDITH
Mert szeretlek ! Parce que je t’aime !
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KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Váram sötét töve reszket, La sombre assise du château tremble, tu peux
Nyithatsz, csukhastsz minden ajtót. ouvrir, fermer toute porte.
(Il tend à Judith la seconde clef. Leurs mains
se rencontrent dans le rai de lumière rouge.)
Vigyázz, vgyázz a váramra, Prends garde, prend garde à mon château
Vigyázz, vgyázz miránk, Judit ! Prends garde, prends garde à nous, Judith !
CD Piste 7
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Mit látsz ? Que vois-tu ?
JUDIT JUDITH
Száz kegyetelen szörnyü fegyver, Cent terribles armes cruelles,
So rettentö hadi szerszám. Des engins de guerre effroyables.
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Ez a fegyveresház, Judit. C’est mon arsenal, Judith.
JUDIT JUDITH
Milyen nagyon erös vagy te, Quelle puissance est la tienne,
Milyen nagy kegyetlen vagy te ! Quelle cruauté est la tienne !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Félsz-e ? As-tu peur ?
JUDIT JUDITH
Vér szárad a fegyvereken, Du sang sèche sur les armes,
Véres a sok hadi szerzám ! Les engins sont couverts de sang !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Félsz-e ? As-tu peur ?
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Judit, Judit ! Judith, Judith !
CD Piste 8
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Váram sötet töve reszket, La sombre assise du château tremble,
Bús sziklából gyönyör borzong. Le plaisir frémit dans les pierres tristes.
Judit, Judit ! Hüs és édes, Judith, Judith ! Qu’il est frais et doux,
Nyitott sebböl vér ha ömlik. Le sang qui jaillit d’une plaie ouverte.
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JUDIT JUDITH
Ildejöttem,mert szeretlek, Je suis venue parce que je t’aime
Most már nyiss ki minden ajtót ! Maintenant, ouvre toutes les portes !
CD Piste 9
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Ez a váram kincsesháza. C’est le trésor de mon château.
JUDIT JUDITH
Mily gazdag vagy Kékszakállú ! Que tu es riche, Barbe-Bleue !
CD Piste 10
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Ez a váram rejtett kertje. Le jardin secret du château.
CD Piste 11
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Nézd hogy derül már a váram, Vois comme mon château s’illumine
Nyisk ki az ötödk ajtót ! Va, ouvre la cinquième porte !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Lásd ez az én birodalmam, Regarde, ceci est mon empire,
Messze nézö szép könyöklöm. Belle rêveuse au regard perdu.
Ugye, hogy szép nagy, nagy ország ? C’est un beau grand pays, n’est-ce pas ?
CD Piste 12
JUDIT JUDITH
Nem akarom, hogy elöttem Je ne veux pas que devant moi
Csukott ajtóid legyenek ! Tes portes demeurent fermées !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Vigyázz, vigyázz a váramra, Prends garde, prends garde à mon château,
Vigyázz nem lesz fényesebb már ! Il ne resplendira pas plus fort !
JUDIT JUDITH
Eletemet, halálomat, J’offre ma vie, j’offre ma mort,
Kékszakállú, Barbe-Bleue.
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Judit, Judit ! Judith, Judith !
JUDIT JUDITH
Nyissad ke még a két ajtót, Ouvre encore ces deux portes,
Kékszakállú, Kékszakállú ! Barbe-Bleue, Barbe-Bleue !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Mért akarod mért akarod ? Pourquoi veux-tu , pourquoi veux-tu ?
Judit ! Judit ! Judith ! Judith !
JUDIT JUDITH
Nyissad, nissad ! Ouvre-les, ouvre-les !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Adok neked még egy kulcsot. Je te donne encore une clef
CD Piste 13
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Könnyek, Judit ; könnyek, könnyek. Des larmes, Judith, des larmes.
CD Piste 14
CD Piste 15
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Judit szeress, sohse kérdezz. Judith, aime-moi, jamais de questions.
JUDIT JUDITH
Mondd meg nekem Kékszakállú Dis-le , dis-le moi, Barbe-Bleue.
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KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Judit szeress, sohse kérdezz. Judith, aime-moi, jamais de questions.
CD Piste 16
JUDIT JUDITH
Tudom, tudom, kékszakállú, Je sais, je sais, Barbe-Bleue,
Mit rejt a hetedik ajtó ! Ce que je cache la septième porte.
Vér szárad a fegyvereken, Du sang sèche sur les armes,
Legszebbik koronád véres, Ta plus belle couronne est en sang,
Virágaid földje véres, La terre de tes fleurs est en sang,
Véres árnyat vet a felhö ! L’ombre du nuage est sanglante !
Tudom, tudom, Kéksakállú, Je sais, oui, je sais, Barbe-Bleue,
Fehér könnytó kinek könnye. D’où viennent les larmes du lac.
Ott van mind a régi asszony Tes anciennes épouses sont là,
Legyilkolva, vérbefagyva. Assassinées, gisant dans leur sang,
Jaj, igaz hír, suttogó hír. Oh, la rumeur, la rumeur est vraie.
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Judit ! Judith !
JUDIT JUDITH
Igaz, igaz ! Elle est vraie, vraie !
Most én tudni akarom már. A présent, il faut que je sache,
Nyisd ki a hetedik ajtót ! Ouvre enfin la septième porte !
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Fogjad…Fogjad…Itt a hetedik kulcs. Tiens…Tiens… Voici la septième clef…
(Judith la regarde fixement sans la prendre.)
CD Piste 17
Alors s’ouvre la septième porte, un long
faisceau lumière sélénite en sort et éclaire les
visages de Judith et de Barbe-Bleue.)
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Lásd a régi asszonyokat Vois mes anciennes épouses,
Lásd akiket én szerettem. Vois celles que j’ai aimées.
CD Piste 18
JUDIT JUDITH
Kékszakállú nem kell, nem kell ! Je n’en veux pas, je n’en veux pas !
JUDIT JUDITH
Jaj, jaj, Kékszakállú vedd le. Ah, ah, Barbe-Bleue, enlève-la.
JUDIT JUDITH
Jaj, jaj Kékszakállú vedd le ! Ah, ah, Barbe-Bleue, enlève-le.
KÉKSZAKÁLLÚ BARBE-BLEUE
Szép vagy, szép vagy, százszor szép vagy, Tu es belle, belle, merveilleuse,
Te voltál a legszebb asszony, Tu étais ma plus belle épouse,
A legszebb asszony ! Ma plus belle épouse !
(Ils se regardent longuement dans les yeux.-
Judith ploie lentement sous le poids du
manteau et de la couronne de diamants, elle
suit le rai de lumière argenté et franchit
derrière les autres épouses la septième porte
qui se ferme à son tour.)
És mindig is éjjel lesz már… Et désormais, ce sera toujours la nuit…
Ejjel… éjjel... La nuit… la nuit…
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ANNEXE 2
LA BARBE-BLEUE, conte de CHARLES PERRAULT
Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la
vaisselle d’or et d’argent, des meubles en broderie et des carrosses tout dorés. Mais, par
malheur, cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu’il n’était ni
femme, ni fille qui ne s’enfuit de devant lui.
Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda
une en mariage, en lui laissant le choix de celle qu’elle voudrait lui donner. Elles ne
voulaient point toutes deux, et se le renvoyèrent l’une à l’autre, ne pouvant se résoudre à
prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c’est qu’ il avait déjà
épousé plusieurs femmes, et qu’on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.
La Barbe-Bleue, pour faire connaissance, les mena, avec, leur mère et trois ou quatre de
leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de
campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n’étaient que promenades, que parties de
chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait
toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien, que la cadette
commença à trouver que le maître du logis n’avait plus la barbe si bleue, et que c’était un fort
honnête homme. Dès qu’on fut de retour à la ville, le mariage se conclut .
Au bout d’un mois, la Barbe-Bleue dit à sa femme qu’il était obligé de faire un voyage en
province de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence ; qu’il la priait de se
bien divertir pendant son absence ; qu’elle fit venir ses bonnes amies ; qu’elle les menât à la
campagne, si elle le voulait ; que partout elle fit bonne chère. « Voilà, lui dit-il, les clefs des
deux grands garde-meubles : voilà celles de la vaisselle d’or et d’argent, qui ne sert pas
tous les jours ; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles de mes
cassettes où sont mes pierreries ; et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour
cette petite clef-ci, c’est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l’appartement bas :
ouvrez tout, allez partout ; mais pour ce petit cabinet, je vous défends d’y entrer, et je vous le
défends de telle sorte, que, s’il vous arrive de l’ouvrir, il n’y a rien que vous ne deviez
attendre de ma colère. » Elle promit d’observer exactement tout ce qui lui venait d’être
ordonné ; et lui, après l’avoir embrassée, monte dans son carrosse, et part pour son voyage.
Les voisines et les bonnes amies n’attendirent pas qu’on les envoyât quérir pour aller chez la
jeune mariée, tant elles avaient d’impatience de voir toutes les richesses de sa maison,
n’ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait
peur.
Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles
et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles
ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sophas,
des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l’on se voyait depuis les pieds
jusqu à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d’argent et de vermeil
doré, étaient les plus bellles et les plus magnifiques qu’on eût jamais vues ; elles ne
cessaient d’exagérer et d’envier le bonheur de leur amie, qui cependant ne se divertissait
point à voir toutes ces richesses, à cause de l’impatience qu’elle avait d’aller ouvrir le cabinet
de l’appartement du bas.
Elle fut si pressée de sa curiosité, que, sans considérer qu’il était malhonnête de quitter sa
compagnie, elle descendit par un escalier dérobé, et avec tant de précipitation, qu’elle pensa
se rompre le cou deux ou trois fois. Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s’ arrêta quelque
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temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu’il pourrait lui
arriver malheur d’avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte, qu’elle ne put la
surmonter elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.
D’abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments,
elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, dans lequel se
miraient les corps de plusieurs femmes mortes, attachées le long des murs : c’étaient toutes
les femmes que la Barbe-Bleue avait épousées, et qu’il avait égorgées l’une après l’autre.
Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu’elle venait de retirer de la serrure, lui
tomba de la main.
Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa
chambre pour se remettre un peu ; mais elle n’en pouvait venir à bout, tant elle était émue.
Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l’essuya deux ou trois fois ;
mais le sang ne s’en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sable et
avec du grès, il y demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n’y avait pas moyen de
la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d’un côté, il revenait de l’autre…
La Barbe-Bleue revint de son voyage dès le soir même, et dit qu’il avait reçu des lettres en
chemin qui lui avaient appris que l’affaire pour laquelle il était parti venait d’être terminée à
son avantage. Sa femme fit tout ce qu’elle put pour lui témoigner qu’elle était ravie de son
prompt retour.
Le lendemain, il lui demanda les clefs ; elle les lui donna, mais d’une main si tremblante, qu’il
devina sans peine tout ce qui s’était passé : « D’où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n’est
point avec les autres ? - Il faut, dit-elle, que je l’aie laissée là-haut sur ma table. - Ne
manquez pas, dit la Barbe-Bleue, de me la donner tantôt. »
Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe-Bleue, l’ayant considérée, dit à sa
femme : « Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ? - Je n’en sais rien, répondit la pauvre
femme, plus pâle que la mort. - Vous n’en savez rien ? reprit la Barbe-Bleue , je le sais bien,
moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet. Eh bien ! Madame, vous y entrerez, et irez
prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. »
Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant et en lui demandant pardon, avec toutes les
marques d’un vrai repentir, de n’avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle
et affligée comme elle était ; mais la Barbe-Bleue avait un cœur plus dur qu’un rocher. « Il
faut mourir,madame, lui dit-il, et tout à l’heure. – Puisqu’il faut mourir, répondit-elle en le
regardant les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu. – Je
vous donne un demi-quart d’heure, reprit la Barbe-Bleue ; mais pas un moment davantage. »
Lorsqu’elle fut seule, elle appela sa sœur et lui dit : « Ma sœur Anne (car elle s’appelait
ainsi) ; monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point : ils
m’ont promis qu’ils me viendraient voir aujourd’hui ; et, si tu les vois, fais-leur signe de se
hâter. » La sœur Anne monta sur le haut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait de temps
en temps : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Et la sœur Anne lui répondait :
« Je ne vois rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie. »
Cependant la Barbe-Bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force :
« Descends vite, ou je monterai là-haut !
- Encore un moment, s’il vous plaît, » lui répondit sa femme. Et aussitôt elle criait tous bas :
« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? » Et la sœur Anne répondait : « Je ne vois
rien que le soleil qui poudroie et l’herbe qui verdoie.
« Descends donc vite, cria la Barbe Bleue, ou je monterai là-haut !
- Je m’en vais, » répondit la femme. Et puis elle criait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu
rien venir ? - Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci…-
Sont-ce mes frères ? - Hélas ! non, ma sœur ; je vois un troupeau de moutons… - Ne veux-
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tu pas descendre ? criait la Barbe-Bleue. - Encore un petit moment ! » répondit sa femme.
Et puis elle criait : « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? - Je vois deux cavaliers qui
viennent de ce côté ; mais ils sont bien loin encore… Dieu soit loué ! s’écria-t-elle un moment
après, ce sont mes frères. - Je leur fais signe tant que je puis de se hâter. »
La Barbe-Bleue se mit à crier si fort, que toute la maison en trembla. La pauvre femme
descendit et alla se jeter à ses pieds tout éplorée et tout échevelée. « Cela ne sert de rien,
dit la Barbe-Bleue ; il faut mourir ! » Puis, la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre
levant le coutelas en l’air il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui et le
regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.
« Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu… » Et levant son bras… Dans ce moment, on
heurta si fort à la porte, que la Barbe-Bleue s’arrêta tout court. On ouvrit, et aussitôt on vit
entrer deux cavaliers qui, mettant l’épée à la main, coururent droit à la Barbe-Bleue…
Il reconnut que c’étaient les frères de sa femme, l’un dragon et l’autre mousquetaire, de sorte
qu’il s’enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près, qu’ils
l’attrapèrent avant qu’il put gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps,
et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n’avait pas
la force de se lever pour embrasser ses frères.
Il se trouva que la Barbe-Bleue n’avait point d’héritiers, et qu’ainsi sa femme demeura
maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa jeune sœur Anne avec
un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps ; une autre partie à acheter
des charges de capitaines à ses deux frères ; et le reste à se marier elle-même à un fort
honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu’elle avait passé avec la Barbe-Bleue.
MORALITES
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ANNEXE 3
LE MANDARIN MERVEILLEUX
– PANTOMIME GROTESQUE –
PERSONNAGES :
Mimi. – le vieil homme du monde. – Le jeune étudiant. – Le Mandarin. – Premier, deuxième,
troisième voyou.
Pièce au premier étage, – dans les couleurs fantasmagoriques de la misère. Papiers peints
déchirés, murs dénudés. Meubles étranges, boiteux ; dans les coins, toutes sortes de
vieilleries, objets sans motif – comme dans un magasin d’antiquités ayant eu un passé
glorieux. Bref : la pièce est la piaule de trois voyous, qui y apportent leur butin.
A l’arrière-plan une porte – on voit des fenêtres à droite et à gauche. Avec la lumière du
lointain, le vacillement de lampes et le remue-ménage particulier et confus de voix, c’est la
vie et le bruit d’une ville géante qui pénètrent dans la pièce.
I.
Mimi et les trois voyous. Le premier s’est allongé sur le lit, le deuxième se dispute
avec Mimi dans le milieu de la pièce. Ils n’ont pas d’argent. Il retourne ses poches –tout est
vide. Le troisième fouille dans les tiroirs de la table et l’armoire avec ardeur – mais il ne
trouve rien. Lui aussi brusque la fille. Mimi hausse les épaules. Pourquoi la harcèlent-ils ?
Que lui veulent-ils ? Elle n’y peut rien. Elle n’est d’aucun secours.
C’est alors que le premier voyou se redresse sur lit. C’est un grand gaillard décidé.
Brutal, au visage sombre. Il descend du lit avec peine. Il s’avance vers Mimi. Il lui attrape le
bras et la tire à lui. « Y a pas d’argent ? Trouves-en ! » – Mimi résiste, effrayée : « Que dois-
je faire? » Le voyou : « Mets-toi à la fenêtre ! Donne-toi en spectacle ! Attire quelqu’un en
haut ! A nous trois, on arrivera bien à venir à bout de lui. »
Les deux autres acquiescent. Mimi refuse. Des poings fermés se dressent de façon
menaçante devant son visage. Le premier voyou la pousse brutalement en direction de la
fenêtre. Les trois délibèrent alors en toute hâte : ils vont se cacher, l’un sous la table, le
deuxième derrière l’armoire et le troisième à côté du lit. Il en est ainsi. À présent, ils
attendent.
II.
Mimi est debout à la fenêtre. Elle regarde – fait des signes – fait des œillades – sourit.
Sans succès. Tout à coup, elle tressaille. Elle regarde en arrière d’un air troublé. Les trois
voyous sortent la tête hors de leur cachette : « Y a quelque chose ? » Mimi fait un signe
d’acquiescement. Les trois voyous se cachent. Ils attendent. Dans l’escalier en bois, on entend
des bruits de pas lents. Mimi se retire vers le milieu de la pièce - son regard ne quitte pas la
porte, qui s’ouvre à présent. Et entre – le vieil homme du monde.
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C’est un vieillard étrange, de petite taille, avec un visage las, ridé, mais une moustache
gominée. Il porte un chapeau haut-de-forme élimé, de nombreux repassages ont râpé son
manteau.
– De singulières guêtres, des chaussures vernies usées aux pieds. Un col crasseux, une cravate
sans valeur aux couleurs criardes, une fleur fanée à la boutonnière.
Il entre en souriant – avec l’assurance d’un homme du monde – s’arrête après quelques
pas – Examine la fille, – il est enchanté. Il enlève son chapeau haut-de-forme –, il le pose sur
la table (sur son crâne sont collés des cheveux teints, peignés en tous sens avec un soin
méticuleux), et, pendant qu’il examine la fille, il commence à ôter ses gants sales. Mimi reste
là – et attend.
À présent, le vieux s’approche d’elle et tend les bras –, il veut l’enlacer. Mimi fait un
pas en arrière –, elle le regarde d’un air investigateur et demande en frottant le pouce et
l’index l’un contre l’autre : de l’argent ?
Le vieux fait semblant d’ignorer la question – de nouveau un geste d’amour. – Mimi réitère la
question en mettant alors la main sous son nez : de l’argent ?
Le vieux fait signe que non – il sourit. L’argent, – insignifiant. C’est l’amour qui
compte. Il pose la main sur son cœur, – lui fait la cour, prend des poses devant elle,- pince le
bras de la fille – sa joue, devient de plus en plus impudent, – Mimi, indignée, arrive à peine à
se défaire de lui,
C’est alors que les trois voyous s’élancent hors de leur cachette, – ils se jettent sur le
vieil homme du monde, - Ils forment une haie de la table jusqu’à la porte – Ils se jettent
réciproquement sur le vieux jusqu’à ce qu’il finisse par être précipité hors de la pièce et tombe
en roulant dans les escaliers, ils lui jettent le haut- de-forme, – On entend encore le chapeau
raide tomber de marche en marche.
Dans la pièce, la déception est grande. Ils se moquent du vieux – Imitent ses
témoignages d’amour. Le premier voyou se remet devant la fille d’un air menaçant : Sois plus
habile, je te dis ! Il la repousse vers la fenêtre, – le jeu se répète comme auparavant, – elle se
balance de côté et d’autre, elle prend la pause, – accompagnée de la musique triviale de l’offre
devenant toujours plus forte celle-ci devient ensuite charmante, douce et ingénue, car
III.
Mimi a aperçu quelqu’un dans la rue. Elle se penche à la fenêtre. Elle fait des signes
et sourit. Elle se retourne, – de joie, elle frappe dans les mains , – dans l’escalier de bois, on
entend quelqu’un monter en courant d’un pas joyeux et léger. La porte s’ouvre brusquement
et le voilà : le jeune garçon.
Des joues roses, chevelure blonde, cravate nouée large, – chaussures basses – culotte
de golf. Il a couru – Il s’arrête à présent soudainement, – il est au bout de son latin – il halète ;
– rougit fortement et ferme les yeux.
Mimi le regarde en souriant : un gentil garçon !
Le jeune homme regarde la fille avec un sourire gêné.
Mimi fait un signe : viens plus près !
Le jouvenceau s’approche timidement.
Mimi : Allez viens, petit. Elle prend sa main : qu’elle est douce. Elle caresse ses
joues : qu’elles sont roses ! Sa tête : qu’elle est blonde ! Elle l’attire à elle, cajole à nouveau
ses joues : qu’elle sont roses ! Sa tête : qu’elle est blonde ! Elle l’attire à elle, cajole à
nouveau ses joues : Toi, petit Jésus. Et qu’il est beau et propre – elle le regarde avec
ravissement, – le jeune homme est confus, maladroit, aimable.
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C’est alors qu’il vient à l’esprit de Mimi que le pauvret est une victime, – il faut voir
s’il a quelque chose sur lui. Elle l’enlace et le fouille rapidement, – elle contrôle sa main : pas
d’anneau, – la poche de sa veste : pas de montre non plus, – elle fouille dans les poches de son
manteau – seul un mouchoir parfumé apparaît, – elle le sent et le jette : ce n’est rien ! Irritée,
elle lui demande : tu n’as vraiment pas d’argent ? Tristement, le jeune homme répond par la
négative. Elle se détourne lourdement, découragée et résignée et, déjà, il veut sortir, – c’est
alors que la fille est saisie de pitié : Le pauvre ! Mais viens, mon bien-aimé, – Il ne faut pas
être triste ! Ah, comme il est jeune et il s’en faut de peu qu’il tremble – Viens, –
Elle l’enlace, le caresse, le câline, lui tire l’oreille par jeu, cajole sa joue et pose les
mains maladroites du jouvenceau sur ses hanches. Ils commencent à danser la valse,
lentement et en silence : – les mouvements deviennent plus légers, – les joues s’enflamment,
les têtes se rapprochent, – dans les cœurs, l’amour commence à chanter, la musique est
toujours plus douce, – ils s’arrêtent et se regardent en riant, – un baiser ;
C’est alors que les trois voyous qui, jusque là, avaient observé la scène avec un
mécontentement croissant, sautent en avant, – ils séparent les deux, – le garçon se défend, -
mais comment pourrait-il venir à bout de ces trois furieux gaillards, – qui le jettent à la porte.
Il a disparu mais dans l’escalier, – dans la cour et même au loin dans le bruit de la rue, on
entend encore longtemps ses pleurs silencieux.
Dans la pièce, les gars se tournent vers Mimi, ils sont très en colère après elle. Mimi
pleure – Elle a pitié du jeune garçon. Les voyous se moquent d’elle : C’est celui-là qu’elle
veut – ce petit inconnu. Elle veut de l’amour. Elle a pitié de lui, – elle le pleure.
Le premier gaillard sort son couteau de la poche et menace la fille : fais attention, – je vais te
suriner ! Si tu ne fais rien, si tu ne t’y prends pas mieux , – c’en est fait de toi ! A la fenêtre.
Mimi obéit en tremblant. Les trois voyous se cachent à nouveau.
On entend encore la douce plainte du jeune garçon qui pleure et, pendant que la femme prend
des poses à la fenêtre, le motif de l’offre, de l’excitation des passions revient en augmentant
et prend tout à coup une nuance très exotique.
IV.
Mimi tressaille à la fenêtre, – elle est effrayée. Elle recule. Les voyous tendent le cou :
que se passe-t-il ? La fille est debout au milieu de la pièce, effrayée et hésitante. Les voyous la
pressent, la stimulent : A la fenêtre, – à la fenêtre ! Mimi retourne timidement à la fenêtre, –
la musique exotique devient plus forte, les escaliers craquent et grincent, la fille se retire en
tremblant jusqu’à la table, mais ne perd pas la porte de vue un seul instant. – La porte s’ouvre
et le Mandarin apparaît sur le seuil.
Un chinois. Visage large, jaunâtre, – des yeux bridés, inexpressifs, qui ne clignent pas,
mais un regard fixe et perçant, comme un poisson. Il porte un large manteau de soie jaune
richement brodé, un pantalon noir en soie et des bottes très élégantes.
Autour de son cou, une chaîne en or enroulée plusieurs fois. Les boutons de son
manteau brillent, ses doigts fins sont pleins de bagues à brillants.
Il est sur le seuil et regarde très sérieusement la fille avec des yeux immobiles, fixes.
La fille a peur de lui et recule. Mais où qu’elle aille, vers la table, l’armoire ou le lit, –
les voyous tapis la poussent vers le Mandarin. Elle se décide enfin et s’approche prudemment
du Mandarin, toujours sur le seuil. Elle l’invite timidement à s’approcher. Le Mandarin ne
bouge pas. Elle le sollicite à nouveau. Le Mandarin se met en mouvement. A pas lents,
réguliers, il va jusqu’au milieu de la pièce. La fille désigne la chaise : il doit s’asseoir. Le
Mandarin s’assied. Mais il fixe la fille sans relâche, – très sérieusement, sans qu’aucun des
muscles de son visage ne bouge.
- 54 -
A présent, il doit se passer quelque chose et Mimi commence donc à agir avec
maladresse et émoi. Passant devant le Mandarin, elle danse en produisant un frou-frou – elle
cherche à lui plaire. Au pas de valse, elle danse à travers la pièce et, au moment où elle arrive
à la porte en dansant, elle verrouille rapidement la porte, et continue à danser. Le Mandarin la
regarde, sérieusement, sans cligner des yeux. Mimi danse toujours plus vite, elle a déjà plus
de courage et d’aisance et, lorsque, au cours d’une volte, elle arrive au Mandarin et voit
l’étrange fixité et l’immobilité du Chinois, prise de vertige à cause de la danse, elle
commence à rire de plus en plus fort. C’est alors que, détendue par le rire, elle tombe sur les
genoux du Mandarin inerte.
Et comme la femme est allongée et rit, se vautre, se plie et se balance, une étrange
métamorphose s’accomplit lentement chez le Mandarin. Il est saisi par un léger tremblement,
de la plante des pieds jusqu’aux oreilles. Son visage rougit. Les yeux fixes jusqu’alors
tressaillent légèrement et clignent toujours plus rapidement. Sa poitrine se soulève – il
commence à respirer lourdement et par à coups. Ses mains tressaillent et ses doigts palpent
toujours plus vite – le cou – la tête de la fille le regarde, – prend peur , – son rire s’étouffe, –
elle bondit – Elle recule.
Le Mandarin se lève lui aussi. Il tend les bras et suit la fille . La fille s’enfuit, – le
Mandarin est sur ses talons – ses yeux fixent constamment la fille. – Son visage est déformé
comme dans une sorte de supplication, tel un animal malade.
La chasse commence… La fille se glisse rapidement devant la table et entre les chaises
– Le Mandarin la suit - Il cherche à empoigner la fille – Il tombe… Sur le sol, il attrape les
chevilles de la fille en fuite… La fille se libère – Le Mandarin bondit – Sa gaucherie et sa
lourdeur diminuent – Ont disparu – Il est toujours plus agile – Il devient incroyablement
mobile et affreusement grotesque – A présent, c’est lui qui minaude, il commence à danser
avec des mouvements fantasmagoriques,- de sa gorge sourd une voix étrange, éraillée, – la
fille a de plus en plus peur de lui – Elle fuit – Le Mandarin la poursuit – Il fait sonner son
argent et cherche à s’emparer de la fille avec des mouvements avides – Il l’atteint presque –
mais c’est alors qu’elle lui échappe – Le mandarin se met à pleurnicher, des larmes coulent le
long de son visage, il sort complètement de ses gonds, – il tournoie en tous sens, tourne sur
lui-même avec une vitesse toujours plus effrayante, il ressemble déjà à une gigantesque
toupie, – il engendre autour de lui un tourbillon de vent – son manteau jaune et sa tête
frappent dans le vent - on ne peut lui échapper, – il empoigne la fille et, heureux, tombe à
terre avec elle dans un râle épouvantable…
À ce moment, les trois voyous jaillissent hors de leurs cachettes. Ils se jettent sur le
Mandarin – Ils le retiennent – Ils libèrent la fille. Ils fouillent les poches du Mandarin – des
pièces d’or roulent sur le sol en sonnant – Ils lui arrachent la longue chaîne en or du cou, ils
lui enlèvent les bagues des doigts – en toute hâte – et, après qu’ils l’ont totalement dépouillé,
ils se regardent un instant, dès lors, la décision est prise : ils vont le tuer. Ils le chargent
comme un sac, le jettent sur le lit, lancent sur lui des coussins, un édredon, des matelas, des
guenilles, tout ce qui leur tombe sous la main, et lui appuient tous trois fermement dessus - ils
compriment les nombreuses couvertures, afin qu’il étouffe. Pause. Ils se font ensuite un
signe : c’est fini. La fille est debout près de la table et tremble. Brève attente. Les voyous se
sentent soulagés. C’est fini.
C’est alors que le Mandarin sort sa tête pâle et jaune de dessous les couvertures.
La tête, – regarde la fille – avec des yeux globuleux, fixes.
Les trois voyous sont stupéfaits. Le Mandarin est resté en vie. Ils se ressaisissent :
Finissons-en avec lui.
Ils jettent les couvertures au bas du lit - tirent le Mandarin. Dès que le chinois est sur
le sol, il fait un saut – comme un ballon fantastique et fond sur la fille.
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Ils l’empoignent, avant qu’il puisse l’atteindre. Ils lui tordent le bras dans le dos, – ils le
retiennent. Le Mandarin – fixe la fille – de ses yeux immobiles, – comme si ce qui lui arrive,
ce qu’ils lui font, ne le concernait absolument pas. Deux flammes d’un feu intérieur terrifiant.
Le troisième voyou sort un long couteau rouillé, taché de sang. Il signifie aux deux
autres de bien tenir le Chinois. Et il se jette sur le Mandarin avec le long couteau.
Il enfonce le couteau jusqu’au manche dans le ventre du Chinois.
La peau se déchire, – le corps geint – la pointe du couteau ressort dans le dos du
Mandarin.
Ils le lâchent. Ils attendent qu’il tombe. - A présent, il va mourir.
Le Mandarin vacille – titube - chancelle un instant – il manque tomber -( ils
l’observent en attendant) – d’un seul coup, il reprend son équilibre – et assaille la fille.
La fille s’enfuit en criant.
Les voyous l’empoignent à nouveau. Eux aussi son effrayés - terrifiés même – c’est
justement pour cela qu’ils veulent maintenant en finir rapidement avec lui .
L’un des voyous prend un grand pistolet démodé. Il l’applique sur la tête du Mandarin
– et décharge. Une détonation. De la fumée. Les voyous reculent devant le Mandarin. La
fumée s’estompe. Au front du Mandarin – là où la balle est entrée – on voit une tâche brune,
brûlée. Il vacille – il titube – puis il prend son élan et se jette à nouveau sur la fille.
Il commence à la poursuivre en faisant des sauts grotesques.
Ils l’attrapent. Ils le retiennent.
C’est terrible. Il n’est pas mort
Que faire ?
Le tuer – tuer – tuer !
Mais comment ?
Un des voyous désigne le lustre.
C’est là qu’ils vont le pendre.
Ils le mettent debout sur une chaise. Ils lui entourent la natte autour du cou. Ensuite,
un voyou – debout sur la table – attache le Mandarin au lustre par la natte. Ils enlèvent la
chaise de sous ses pieds en la poussant. Le Mandarin est pendu.
La lumière du lustre s’éteint.
Obscurité.
Silence.
Cramponnés fermement les uns aux autres, les trois voyous et la fille se taisent dans
l’obscurité.
Tout à coup apparaît en haut une lumière étrangement blafarde.
Le ventre rebondi du Mandarin - commence à luire, tel le ventre d’un Bouddha ;
comme une boule fantastique dans l’air.
Et la lumière mystique illumine toute la silhouette pendue là par la natte, - sa grosse
tête ronde et jaune et les yeux fixes qui, avec un regard animal et fou, tels deux projecteurs
électriques, illuminent la fille avec nostalgie.
Les voyous, effarés, tremblants, se dissimulent, – Ils fuient, rampent sous le lit, se
cachent.
La fille reste debout au milieu de la pièce.
Elle regarde le Mandarin.
Pour la première fois, – sans crainte.
Et sourit.
Elle fait signe à l’un des voyous : viens là . Et comme il ne veut pas venir, elle va à lui
et le tire : Coupe-moi le Mandarin !
Le gaillard n’ose pas le toucher.
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La fille l’incite plus énergiquement et lui met le couteau dans la main : Je veux que tu
le fasses ! Enfin, le gaillard horrifié monte sur la table et coupe la natte avec le couteau.
Le Mandarin tombe sur le sol.
Il bondit – en direction de la fille.
La fille le prend dans ses bras. Elle l’enlace et le serre longuement contre elle.
Mandarin fait entendre un râle de contentement et de bonheur. Il se blottit tout contre
la fille ; un tremblement parcourt son corps.
C’est alors que sa blessure au ventre et le trou dans la tête commencent à saigner.
Il perd lentement connaissance, – ses bras, avec lesquels il pressait la fille à lui,
tombent sans vie, ses genoux mollissent. –
Ses yeux. Encore immobiles – heureux – contemplent la fille, ils se ferment ensuite
peu à peu…
Son visage déformé sourit.
Son désir est apaisé.
Triomphante, souriante, la fille le laisse glisser lentement à terre, – au son d’une
musique exotique, curieuse, nasillarde
Le Mandarin est mort.
Menyhért Lengyel
(Traduction : Isabelle Dupont)
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