Le dormeur du val
Introduction
L’été 1870 est celui de la guerre que la France déclare à la Prusse le 19 juillet et qu’elle perdra le 2
septembre lors de la capitulation de Napoléon III après la bataille de Sedan. Marquant la fin de l’Empire
et l’avènement de la IIIème République, cette période politique agitée est pour le jeune Rimbaud, le
temps de la première fugue. Fuyant Charleville, cette « ville natale est supérieurement idiote
entre les petites villes de province » comme il l’écrit à son professeur Georges
Izambard, il traverse les campagnes à pied et écrit le sonnet Le dormeur du val.
Au creux d’une nature riante, un soldat, étendu dans l’herbe, semble dormir. Mais l’absence de
respiration trahit la dimension funèbre de son abandon physique : ce repos s’avère être le dernier
sommeil du jeune homme. Le dormeur est en réalité un cadavre.
Nous pouvons distinguer trois mouvements dans ce poème : le premier quatrain qui met en place la
description du val, le deuxième quatrain et les deux premiers vers du 1er tercet est décrit le soldat, et
les quatre derniers vers qui révèlent sa mort derrière son sommeil apparent.
Ainsi, nous verrons comment Rimbaud en revitalisant la comparaison entre le sommeil et la mort, lui
donne une dimension polémique permettant de critiquer les horreurs de la guerre.
1er mouvement, 1 quatrain : une nature riante ?
® description d’un paysage bucolique
2 présentatifs « c’est un trou »/ « c’est un val » forme l’armature du quatrain et encadre la
description du panorama
Au sein duquel sont présents les éléments naturels principaux : champ lexical « rivière », « soleil »
« montagne »
®personnifiés afin d’en montrer la vitalité
« chante une rivière » « montagne fière »
® et la lumière
rejet du complément du nom « argent » mis en valeur par sa place en attaque de vers comme le
verbe « luit » en rejet lui aussi + métaphore « mousse de rayons »
® l’harmonie du paysage est rendue par les jeux de sonorités
Allitération en r du V1, l’assonance en [AN] du v2 et 3
® harmonie qui va jusqu’à l’euphorie : paysage qui semble exploser de joie
Métaphore « chante », locution participiale « accrochant follement »
®MAIS menacé par la dysphorie
Présence du terme « trou », prosaïque voire menaçant, de celui de « haillons » qui véhicule l’idée de
déchéance et de misère.
D’emblée, le poème se caractérise par son ambiguïté et par le contraste entre une nature riante qui
semble malgré tout porter en elle un avertissement.
2eme mouvement : le dormeur
2eme quatrain : apparition du sujet de ce tableau poétique
® portrait du dormeur qui s’étend sur 3 vers :
énumération qui permet la juxtaposition d’éléments descriptifs que le titre du poème permet
d’assimiler à des caractéristiques typiques d’un homme endormi « bouche ouverte » « tête nue »
+ rejet du verbe « dort » de nouveau mis en valeur par sa place en attaque de vers
® toute son attitude signale son abandon
Métaphore « nuque baignant », adjectif « ouverte »
® et son immobilité V3 « il est étendu » qui contraste avec la vivacité de la nature évoquée dans le 1
er quatrain
® la nature semble un cadre propice au repos
Complémentation qui rend compte des couleurs de ce cadre « cresson bleu », lit vert, « la nue »
Métaphore « son lit vert »
® mais de nouveau cette harmonie entre l’homme et la nature est menacée par des signaux
dysphoriques
La pâleur du dormeur : est-ce un retrait momentané de la vie, un ralentissement dû au sommeil des
fonctions vitales mais qui contrastent avec la jeunesse du dormeur évoquée au 1er vers de ce
quatrain ?
Son insouciance dans le repos (alors que c’est un soldat) est-elle favorisée par la nature ou est-elle de
l’inconscience car il se présente dans toute sa vulnérabilité ?
La métaphore : lumière pleut, dimension antithétique, oppose idée de luminosité avec celle
d’obscurité de la pluie, obscurité initié par le CC « sous la nue »
Paysage s’assombrit progressivement
Distique
Les 2 premiers vers de la 3eme strophe se déroulent dans la répétition de cette information : le
soldat est endormi. En quoi cette répétition est signifiante ?
® Le soldat repose dans la nature de la tête aux pieds sans se préoccuper de ce que son corps écrase
Tête dans le cresson/ pieds dans les glaïeuls : glaïeuls même racine que glaive : rappelle l’idée du
combat, de la guerre
® il sourit :
Notation euphorique : sommeil semble lui apporter bonheur et bien-être MAIS
® idée contredite par la comparaison qui agit comme une épanorthose (retouche corrective de ce
qu’on vient de dire)
« comme un enfant malade »
® vient alors la charnière du sonnet : « il fait un somme » qui permet le glissement du sens propre
« il dort » au sens figuré « le dernier sommeil »= mort, glissement que les 4 derniers vers vont
assumer
3eme mouvement : le scandale de la mort
Le poème déploie la métaphore in abstentia de la mort comme dernier sommeil et joue sur les
similitudes entre Hypnos et Thanatos.
® apparition franche d’une énonciation jusque là à peine sensible (peut-être dans le comparaison)
par l’emploi de l’impératif et de l’apostrophe
« Nature, berce le…. »
® qui dit le scandale au moyen de l’antithèse : chaudement/froid qui souligne une nouvelle fois la
vitalité du paysage contre la morbidité du corps humain
Dernier tercet
® insensibilité = mort : évoquer par la litote « ne font pas »
® Nature est finalement le lieu du dernier repos : bien-être évoqué de nouveau « Tranquille »
® pour préparer le concetto, la pointe du sonnet : évocation de la blessure mortelle par le même
mot « trou » au dernier vers qu’au 1er : épanadiplose renforce la circularité du poème, la discordance
syntaxique et métrique dramatise la chute et incite à une lecture rétrospective.
® le poète, à peine visible est tout de même l’agent de révélation de ce scandale qu’est la guerre qui
ôte la vie à la jeunesse.
Conclusion
Il est le point d’origine du regard qui découvre la mort sous l’apparence d’un assoupissement et
engage ainsi la dimension polémique du poème.
Rejoignant la lignée des écrivains qui dénoncent les horreurs de la guerre, il reprendra dans le poème
Le mal, cette condamnation.