L’EPISTEMOLOGIE
L’épistémologie, c’est la philosophie des sciences, c’est plus exactement une branche de la philosophie
qui se donne comme objet une réflexion critique sur la science, sur ses principes, ses méthodes et ses
conclusions. Le problème épistémologique peut tout d’abord être formulé à travers la problématique suivante :
d’une part à quoi reconnaît-on une science ? Quelle est sa spécificité ? Et comment la distinguer des autres
formes de connaissances qui l’ont précédée ? D’autre part, quels sont les différents types de sciences ? Quelle
est la nature de la vérité scientifique ? Quels sont les rapports entre la science et la technique ?
I. A quoi reconnaît-on une science ? Qu’est-ce qui la différencie des autres formes de
connaissances ?
Hormis le fait de prolonger cette exigence humaine de comprendre la réalité et d’en rendre compte, la
science a une approche différente de celle des autres formes de connaissances qui l’ont précédée à savoir le
mythe la magie et la religion. Elle opère une rupture avec celles-ci et se définit comme une discipline
entièrement nouvelle. Michel Henri, pour mettre en relief la différence entre la science et les premières
approches du réel écrit : « Par-là, on entend une connaissance rigoureuse, objective, incontestable, vraie. De
toutes les formes approximatives voire douteuses de connaissances ou de croyances, ou de superstitions, qui
l’avaient précédées, celle-ci se distingue en effet, par la puissance de ses évidences et de ses
démonstrations(…) ». De ce propos d’Henri on peut retenir que le mythe, la magie et la religion ne sont pas,
rigoureusement parlant, des connaissances. Ils apparaissent surtout comme l’expression de l’imaginaire et du
sentiment de l’être humain. Ainsi, s’ils se manifestent plus comme des croyances en des esprits ou des êtres
surnaturels que comme des connaissances, la science, elle, a plutôt le souci de l’objectivité et de la rationalité.
Elle tient à appuyer rigoureusement ses explications sur l’observation des faits et la vérification de ses résultats.
Cette démarche particulièrement rigoureuse lui a valu beaucoup des succès. C’est la raison pour laquelle Jean
Rostand affirme : « qu’on le veuille ou non, qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, la science tient dans nos
sociétés une place considérable, et qui s’élargit sans cesse ». La science se distingue des autres formes de
connaissances que le mythe, la magie et la religion par sa rationalité et son objectivité. Elle se différencie de la
philosophie par sa démarche objective et ses résultats concordants.
Seulement son déploiement et son développement sans précédent sont associés à un processus de
désenchantement, de désillusion du monde. La science, à force de donner une explication rationnelle aux
phénomènes naturels, finit par entrainer un recul net des croyances mythique, magique et religieuse, et par suite
une perte de sens et un déclin des valeurs morales qui structuraient les sociétés et qui constituaient leur
équilibre.
II. LES DIFFERENTS TYPES DE SCIENCES
1. Les sciences formelles ou logico-mathématiques
La logique comme les mathématiques sont appelées des sciences formelles du fait de leur haut degré
d’abstraction et de leur indépendance à l’égard du monde sensible. Elles sont également dites formelles en
raison du langage symbolique qu’elles se donnent et du souci qu’elles ont de ne s’intéresser qu’à la forme du
raisonnement et non à son contenu. Elles sont également dites sciences hypothético-déductives à cause du
raisonnement déductif qu’elles utilisent : partir d’une proposition générale pour en déduire une vérité
particulière. L’exemple le plus célèbre de raisonnement déductif se trouve être le syllogisme d’Aristote. Il est
ainsi énoncé :
Tous les hommes sont mortels (prémisse majeure).
Or Socrate est un homme (prémisse mineure).
Donc, Socrate est mortel (conclusion ou conséquence).
Toutefois, ce qui importe dans le syllogisme aristotélicien, ce n’est guère le contenu matériel du raisonnement
mais plutôt sa forme. Pour s’en convaincre, donnons un autre exemple :
Tout ce qui est rare est cher.
Un cheval bon marché est rare.
Donc, un cheval bon marché est cher.
Ce raisonnement, bien que paraissant non conforme à la réalité, aboutit à une conclusion vraie. Dans les sciences
logico-mathématiques on définit la vérité comme l’accord interne de la pensée avec elle-même et avec ses
propres principes.
Les principes qui servent de point de départ à la démonstration mathématique sont les axiomes et les postulats.
Les axiomes sont des propositions évidentes par elles-mêmes que la raison admet sans aucune justification
préalable, sans aucune preuve. Les postulats, au contraire, sont des propositions que l’on « demande »
d’admettre, mais qui ne sont ni évidentes par elles-mêmes ni démontrables ; ce sont des suppositions dont
l’admission est indispensable à la poursuite de la démonstration.
Si l’on en croit Aristote, pour que le discours s’inscrive dans le registre de la cohérence logique, il doit
impérativement aux axiomes qui sont en quelque sorte des conventions. Selon Aristote, l’axiome le plus
fondamental, c’est le principe de non contradiction. Il l’énonce ainsi qu’il suit : « il est impossible qu’un même
attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps au même sujet et sous le même rapport ». Autrement
dit, il n’est pas possible qu’une chose soit elle-même et son contraire en même temps et sous le même rapport.
Dans les mêmes conditions, elle ne peut pas être ce qu’elle est et ce qu’elle n’est pas à la fois. Du principe de non
contradiction découlent deux autres principes, à savoir le principe d’identité (A=A ; A est A) et le principe du
tiers exclu selon lequel si une proposition est vraie, alors son contraire est faux, et il n’y a pas de troisième
possibilité. Si la pensée, quel que soit le domaine où elle est à l’œuvre ne se donne pas de tels principes, on ne
peut guère savoir si ce qu’elle dit ni si ce qu’elle avance est vrai.
2. Les sciences de la nature
A l’opposé des sciences logico-formelles qui fonctionnent dans un domaine plutôt abstrait les sciences de la
nature ont pour objet les phénomènes naturels. Parmi elles on peut noter l’astronomie, la physique, la chimie, la
biologie. Ces sciences, par les conquêtes théoriques qu’elles font chaque jour et les progrès techniques qu’elles
réalisent, provoquent des mutations profondes et rapides de la civilisation humaine. Elles doivent surtout leur
succès à l’utilisation de la méthode expérimentale. La méthode expérimentale
Les sciences de la nature sont également appelées (à l’exception de l’astronomie qui est une science
d’observation) sciences expérimentales. Elles sont ainsi nommées du fait des objets qu’elles étudient (la
matière vivante et la matière inerte) qui sont avant tout des faits d’expérience. Ce qui explique, dans ces
domaines, l’usage de la méthode expérimentale. Selon Claude Bernard, « le savant complet est celui qui
embrasse à la fois la théorie et la pratique expérimentales : il constate d’abord un fait ; ensuite à propos de ce
fait, une idée naît dans son esprit ; suite à cette idée, il institue en fin une expérience, en vue de la vérifier.
Observation ; hypothèse ; vérification par l’expérience. L’esprit du savant se trouve en quelque sorte toujours
placé entre deux observations : l’une qui sert de point de départ au raisonnement, et l’autre qui lui sert de
conclusion.
Ainsi présentée, la méthode expérimentale ne manque pas de poser une difficulté d’ordre épistémologique :
l’expérience première (immédiate) est-elle le point de départ de la recherche scientifique ? Faut-il se fier aux
sens pour établir la connaissance scientifique des faits ?
A ce sujet, deux écoles s’opposent : d’une part l’empirisme qui fait de l’expérience sensible la seule source de
nos connaissances. L’argument essentiel de ce courant c’est que le support le plus sûr pour avoir des
connaissances fiables c’est la réalité des phénomènes. Car par elle, on ne tombe pas dans les travers de la
spéculation. Les défenseurs de ce courant comme David HUME et John LOCKE font des sens le point de départ de
toute connaissance. Selon eux sans les sens aucune connaissance n’est possible. D’autre part, l’école rationaliste
se méfie de l’illusion des sens et soutient le primat de la raison dans le processus de la connaissance. Selon les
rationalistes comme Platon et Descartes la raison est le fondement de la connaissance.
Aujourd’hui, les développements actuels des sciences expérimentales permettent de dire que ce débat est
dépassé. Ils semblent résolument donner raison au rationalisme, même si ce dernier doit toujours se soumettre
au contrôle des faits. Car pour qu’il y ait connaissance scientifique, il faut au préalable un projet, une intention
qui guide et oriente la recherche : c’est ce que Claude Bernard appelle « idée anticipée ». En effet, selon Bernard,
« une idée anticipée ou une hypothèse est donc le point de départ nécessaire de tout raisonnement
expérimental. Sans cela, on ne saurait faire aucune investigation ni s’instruire ; on ne pourrait qu’entasser des
observations stériles. Si on expérimentait sans idée préconçue, on irait à l’aventure ; mais d’un autre côté (…) si
l’on observait avec des idées préconçues, on ferait de mauvaises observations et l’on serait exposé à prendre les
conceptions de son esprit pour la réalité. Autant dire que toute science de la nature se situe à la croisée des
chemins de la théorie et de l’expérience. Il n’y a pas d’idées sans faits et pas de faits sans idées. La science se
construit par la connexion de l’idée et du fait, par la conjonction de la théorie et de l’expérience. Ce qui lui
permet de donner des vérités consensuelles.
Ainsi au lieu de se contenter de la cohérence, la vérité dans les sciences expérimentales doit rendre compte des
faits observés et interrogés à travers l’expérimentation. Si l’expérience ne contredit pas les explications
apportées par la théorie, celle-ci sera tenue pour vraie, jusqu’à ce qu’une autre construction théorique la
remplace parce que son pouvoir explicatif est plus grand. C’est pourquoi, en physique par exemple, la théorie
d’aujourd’hui est plus vraie que celle d’hier mais sera rectifiée par celle de demain. Elle est donc provisoire, mais
en même temps objective, démontrée, confirmée par ses applications techniques.
3. Le problème de la vérité scientifique
La science définit la vérité comme l’adéquation (conformité) de la pensée et de l’objet. Mais ce qui est dit peut
être momentanément vrai, ce qui signifie que la science n’est pas à l’abri des erreurs. Elle en commet souvent et
c’est ce qui lui permet d’évoluer comme le souligne l’épistémologue français Gaston Bachelard : « la science
progresse en rectifiant ses erreurs ». On a constaté avec les sciences expérimentales qu’une loi scientifique n’est
pas à l’abri, elle peut être modifiée ou supprimée à tout moment par la découverte d’une loi plus performante
ou qui la remet en cause. C’est pourquoi Gaston Bachelard dit que « les vérités d’aujourd’hui sont les erreurs de
demain ».
4. Les sciences humaines
Les choses se compliquent lorsqu’on cherche à comprendre les hommes vivants en société. Certes, les réalités
sociales comportent plusieurs caractéristiques observables : tant de naissances, tant de grévistes, qui doivent
être recueillies selon des procédures rigoureuses : il y a des conditions à remplir pour qu’un sondage soit
significatif, pour qu’un fait historique soit avéré.
S’agissant d’actions humaines, il faut interpréter leur signification, rechercher les intentions qui motivent leurs
auteurs. Les sociologues ont étudié par exemple le phénomène social du suicide. Ils ont établi des corrélations
statistiques entre sa fréquence et l’appartenance religieuse.
En histoire comme en sociologie, nous sommes passés de l’explication par les causes physiques à l’interprétation
des motivations humaines. Mais il n’y a pas de preuve de vérité susceptible de trancher entre plusieurs
interprétations concurrentes, puisqu’il n’est pas possible d’expérimenter en ce domaine. On peut seulement
estimer que certaines interprétations sont plus plausibles, plus fécondes, plus éclairantes que d’autres. La vérité
est ici ce qui donne du sens, c'est-à-dire ce qui éclaire, ce qui rend intelligible.
III Science et technique
André Lalande définit la technique comme un « ensemble de procédés bien définis, transmissibles et jugés utiles
à certaines fins ». Sous l’angle historique, l’homme primitif a connu des techniques certes rudimentaires mais
indispensables à la satisfaction de ses besoins. La science elle-même est un phénomène tardif dans l’évolution
des sociétés humaines et l’homme primitif ne pouvait donc l’attendre pour satisfaire ses besoins.
Toutefois, science et technique entretiennent des rapports d’interdépendance. Pour se perfectionner, les
techniques archaïques de l’homme primitif devront attendre la science. Inversement, pour progresser, la science
mobilise un énorme dispositif technique. D’ailleurs, comme le remarque G. Bachelard « la science à l’âge de ces
instruments ». La frontière entre travail scientifique et activité technique est devenue impossible à tracer. Nous
vivons à l’ère de la techno science. Mais ces progrès de la techno science ont pour conséquence une décadence
morale ; ce qui fonde l’urgence d’une réflexion sur les rapports entre science et éthique.
La science contemporaine a divorcé avec sa mission originelle ; le progrès technoscientifique s’opère en marge
des préoccupations morales ou religieuses. Or, Piaget remarquait avec pertinence que ce qui est
« techniquement réalisable n’est pas toujours moralement souhaitable ». En d’autres termes, il est important de
concilier la science avec les valeurs fondamentales de notre humanité. Le dilemme et le désarroi de l’homme
moderne face aux dérives de la techno science devraient trouver solution dans ce conseil inspiré de Louis de
Broglie « Dans l’aventure de la science, l’homme a su montrer la force de son intelligence. S’il veut survivre à ses
propres succès, il lui faut la sagesse de sa volonté ».
Le destin de l’humanité est pour une large part lié aux progrès de la techno science. Nous sommes lancés dans
l’aventure de la science et il n’est plus possible de s’arrêter. Voulant rivaliser avec les dieux, les hommes ont
oublié de prendre conscience des possibilités destructrices de la science à travers ses applications techniques.
C’est J. Rostand qui affirmait longtemps déjà : «la science a fait de nous des dieux avant que nous méritions
d’être des hommes ».
En définitive, retenons que la science est ambivalente dans sa nature même : elle n’est ni bonne, ni mauvaise ;
c’est seulement son utilisation qui peut l’être et celle-ci dépend du décideur politique.
Conclusion
La science est une conquête tardive de l’homme. Elle cherche à nous faire connaître le monde. Toutefois, la
représentation scientifique du monde qui est générale, abstraite, quantitative ne suffit pas à l’homme. Il a
diversifié ses connaissances à travers plusieurs sciences pour mieux se saisir et comprendre le monde.
Il faut admettre que les progrès scientifiques et techniques ne garantissent plus les progrès moraux et la liberté.
Dans la mesure où ce n’est pas le technicien ou le savant qui décident, le milieu techno science doit prendre
conscience d’une réflexion d’ordre politique et éthique pour avertir des dangers que la science fait courir à
l’humanité toute entière car comme le disait Bayet « la science ne fabrique pas une morale, elle est elle-même
fabriquée par la morale ». Il faut aller à la recherche d’une éthique car comme le pense François Rabelais
« science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Ainsi, on peut dire qu’il ne peut aujourd’hui y avoir de
science sans philosophie ni de philosophie sans science.