RENCONTRES "LIRE AU MALI'
Lancées en France en 1989, les journées
annuelles d'octobre dédiées à la "Fureur de LIRE AU MALI
lire" - moment fort de sensibilisation au livre
et à la lecture - sortent de plus en plus des
16 et 17 octobre 1993
frontières : en Europe, en Amérique, en Asie.
En Afrique, en 1993, diverses manifestations
se sont déroulées au Cameroun, en Côte
d'Ivoire, en Guinée, au Malawi, au Tchad, au
Zaïre... : rencontres, ventes de livres, diffusion
de films, concours, animations, expositions,
et aussi des débats de fond qui permettent de
faire avancer la réflexion, comme en
témoigne cet écho du Mali.
A l'occasion de la cinquième édition de la "Fureur de lire"
(manifestation annuelle de promotion du livre en France), le
Centre Culturel Français de Bamako, en collaboration avec
l'Opération Lecture Publique du Mali a proposé des ren-
contres entre professionnels et partenaires du livre sur le
thème "Lire au Mali". De plus, quelques initiatives fran-
çaises situaient le thème de ces journées sur la lecture en Dans le cadre de la FUREUR DE LIRE '
Afrique, en particulier, l'exposition "Takam Tikou" sur le au Centre Culturel Français
Rencontres - Débats - Contes - Théâtres - Expositions ventes...
livre et la lecture en Afrique réalisée par la Joie par les Livres.
C'était l'occasion de faire entendre "en direct" les expériences L'affiche de l'exposition de photos "Lire au Mali".
maliennes par les acteurs eux-mêmes, de favoriser les ren-
contres, de mobiliser les énergies pour donner à cette fête du
livre sa véritable dimension d'échange et de communication.
Durant ces deux jours, le public nombreux a pu, en outre, assister à deux
séances de théâtre autour de la lecture par la troupe Nyogolon, écouter le
conteur Gaoussou Diawarra, acheter des livres sur les stands des libraires
de la ville (Jamana, Librairie Traoré, Revue Fayida, publications du Centre
Djoliba), vagabonder au gré d'une exposition de livres africains pour
enfants conçue par la Joie par les Livres, et découvrir quelques visages de la
lecture au Mali à travers une exposition de photographies réalisée par une
jeune artiste française Cécile Raynal.
Cinq tables-rondes thématiques ont été proposées autour des différents
maillons de la chaîne du livre. Elles ont réuni entre 30 et 60
auditeurs et participants. Première initiative de ce genre, ces
débats animés sur le livre et la lecture au Mali réunissant les
partenaires du livre, ont témoigné de l'enjeu que représente le
livre dans le contexte socio-éducatif de ce pays. Riches, ces
débats ont été aussi ouverts et passionnés; les questions ont
été exposées sans concessions, les réponses ont été porteuses
d'avenir. Le succès de ces rencontres appelle à un prolonge-
ment, en premier pour les renouveler sous une autre forme
pour la Fureur de Livre 1994, mais surtout pour inventer
d'autres manifestations de promotion du livre.
Vecteur de communication, le livre est ainsi envisagé au
Mali dans cette fonction première d'échange; ces manifesta-
tions en ont montré la nécessité, et tout particulièrement
entre les partenaires français et maliens, dans cette double
complémentarité de l'écrit et de l'oral. Pays de cultures mul-
tiples, riches et vivantes, pays d'oralité, le Mali en l'abscence
de tradition littéraire écrite, doit inventer ses propres struc-
tures du livre, ses pratiques et sa culture de l'écrit. Quelques photos de l'exposition.
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Pour cela, il a davantage besoin de contacts, d'informations que d'"aides".
Des idées, de la générosité dans l'échange, lui permettront de puiser ici ou
ailleurs quelques expériences qui lui serviront à construire de ses propres mains
l'édifice déjà commencé des éditions maliennes.
Véronique Reinhard
Bibliothécaire. Centre Culturel Français de Bamako
Voici un compte-rendu de quelques-unes
des tables rondes organisées à cette occasion :
ÉDITIONS ET LIBRAIRIES AU MALI
Un état est fait des différentes maisons d'éditions maliennes :
Jamana, première maison d'édition indépendante est créée en 1988, à côté des
Edim (Edition et Imprimerie du Mali) consacrées depuis uniquement à l'imprimerie.
La politique éditoriale entend donner pour l'avenir priorité aux langues nationales,
aux ouvrages pour les jeunes et pour les femmes (46 titres au catalogue). On souligne
que cette maison n'aurait pu voir le jour sans l'aide de la Coopération Française, du
Fonds Européen de Développement, de l'OCED (ONG canadienne).
Deux nouvelles maisons émergent : La Revue Fayida et La Sahélienne (livres
pour enfants).
Concernant les librairies, on marque le souhait qu'elles proposent davanta-
ge de livres adaptés aux différents publics et deviennent de véritables "librairies
populaires".
Manque de moyens financiers et difficulté de la diffusion sont au coeur des
problèmes soulevés par la question de l'édition : il appartiendrait à l'état d'impul-
ser une véritable politique de diffusion du livre africain et aux privés d'impo-
ser l'adhésion à des conventions internationales favorisant les initiatives. Les édi-
tions maliennes sont aussi trop repliées sur elle-même, écrasées par les
productions venues d'ailleurs, de France notamment : elles devraient utiliser la
radio, la télévision, inscrire les auteurs africains dans les manuels scolaires.
Améliorer les circuits est une priorité. Les bibliothèques du pays jouent leur rôle
dans la diffusion des productions locales, mais cette diffusion ne peut suffire.
Quant au marché du livre qui "ne rapporte rien au Mali", il est directement
lié au faible pouvoir d'achat des maliens. De ce fait comment parvenir à la
"fureur de lire" souhaitée? On pourrait s'appuyer sur les bibliothèques qui
auraient leur rôle à jouer comme "indicateur" des besoins, des goûts, des possibi-
lités d'achat. Enfin il est à souhaiter qu'à côté des méthodes de marketing occi-
dentales suivies, on fasse preuve d'originalité en trouvant "un marketing malien,
avec le rythme malien, avec la tendance malienne, avec le tempérament
malien...". Presse, imprimerie et édition y gagneraient.
Subventions ? Partenariat ? : L'écrivain malien Urbain Dembélé retrace
son expérience: "La politique de subvention n'est pas une bonne politique. J'ai
été moi-même subventionné. Il faut donner l'occasion de réfléchir en partenaires,
c'est ainsi que nous pourrons développer la lecture et l'édition. Tout le mal pro-
vient du fait que nous avons oublié dans la lecture la tradition orale... Comment
faire pour que cette culture du livre d'où émerge la démocratie, soit vraiment
intégrée à la vie africaine? Tant que nous n'allons pas changer de stratégie pour
écrire des choses qui méritent d'être lues, nous ne seront pas du tout lus. Nous
n'écrivons pas pour notre public, nous écrivons pour d'autres, et c'est là que rési-
de le problème... L'écrivain doit raconter la vie des gens, les palabres en bama-
nan; c'est cela qui intéressera le plus grand nombre".
Comment le livre est-il perçu ici? "Quand on a brûlé Jamana, ce n'est pas
Jamana qu'on a brûlé, c'est moi. C'est la Saga des fous qu'on a brûlé".
Comment mettre le livre à la portée de ceux qui sont concernés? : "par une
meilleure alphabétisation basée sur des histoires de vie. Aux hommes de culture,
aux éditeurs de faire la promotion de leurs idées; il ne faut pas tout attendre du
gouvernement : la culture est une création de tous les jours..."
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"Je lance un appel pour que nous puissions réorganiser la chaîne du livre. La
culture est un trésor. Qu'est-ce qui me permet de m'asseoir à côté d'un occiden-
tal? Qu'est-ce que je peux lui apporter? Qu'est-ce qui nous permet de communi-
quer? Ce n'est pas la langue, cette même langue, le français, que nous parlons.
Ce sont avant tout mes idées, ma culture, ma conscience d'être, pour que l'on se
complète. Lui, l'occidental, est déjà conscient de ce qu'il est. Le problème réel
réside dans ce que nous sommes. Nous ne sommes pas conscients de nous-
mêmes."
Dans cette logique, l'édition devrait se concentrer sur les livres qui "mar-
chent" bien, sur l'histoire du Mali, tout ce qui retrace les préoccupations quoti-
diennes, les récits de la tradition orale, les ouvrages utilitaires.
LES RÉALITÉS DU LIVRE ET DE LA LECTURE
La chaîne du livre n'a de sens que si les conditions d'appropriation de
l'écrit sont créées. Le rapport avec le livre serait contradictoire et ambigu, car
malgré ses lettres de noblesse et l'autorité qu'il confère, l'écrit reste en marge de
la vie du grand nombre. Il n'est pas considéré comme une valeur en soi et est
"récupéré" pour d'autres usages; il n'est pas perçu comme étant porteur de la
culture des peuples.
L'avenir est en priorité à l'édition de livres pour enfants. Qu'est-ce qui
permet en effet au livre de s'implanter dans la vie sociale du pays? C'est dans le
plus jeune âge que l'habitude de la lecture doit être prise. Des initiatives sont réa-
lisées dans ce domaine : la revue Les enfants d'abord de l'Opération Lecture
Publique, les publications de Fayida...
Il faut produire des livres adaptés aux besoins. La question du pouvoir
d'achat est relative : quand une activité intéresse les hommes, ils "paient".
Il ne faut pas perdre de vue le contexte oral de la société malienne ainsi que le
fort taux d'analphabétisme. La langue de publication est également très impor-
tante. Le livre aura à mener de durs combats pour s'imposer.
ALPHABÉTISATION
LECTURE EN LANGUES NATIONALES
La "fureur" de lire en langues nationales peut-elle être aussi furieuse qu'en
langue française? La joie tirée de tel ou tel texte pourrait être une véritable fureur,
mais celle-ci peut-elle être communiquée à tous les membres de la société? La
question de la lecture est posée et avec elle, son lien avec l'alphabétisation.
Les livres manquent dans la phase de post-alphabétisation. La production
en langues nationales écrites est très réduite, les néo-alphabétisés cherchent à
lire de nouveaux documents pour entretenir leurs connaissances. La "fureur" de
lire devrait se situer à ce niveau. Il serait souhaitable de promouvoir une littératu-
re de classe en langues nationales. La littérature traditionnelle représente une
mine d'or d'inspiration. Dans les bibliothèques de lecture publique au Mali, on a
constaté que les paysans préfèrent les livres du terroir. Dans chaque bibliothèque
un magnétophone permet de collecter la tradition orale. Plus de 300 cassettes
ont été enregistrées. Angers, ville jumelle de Bamako a aidé à publier ces cas-
settes, comme La pierre barbue et autres contes du Mali*. Ce domaine est à exploi-
ter. Il faut également noter la traduction du Petit Prince de Saint-Exupéry en
bamanan**.
Après l'alphabétisation, la demande est forte d'apprendre le français; le pre-
mier pas qui consiste à déchiffrer le texte écrit étant dépassé, le désir est là
d'accéder à d'autres connaissances.
Extraits des propos recueillis par Véronique Reinhard
* Bibliothèque Municipale d'Angers, 49 rue Toussaint, 49000 Angers
** Masadennin, d'Antuwani De Sen Tegiziperi, éditions Jamana
N.B. Une biennale de la littérature pour enfants est en projet à Bamako pour 1995 : son ambi-
tion est de réunir tous les illustrateurs, tous les éditeurs d'Afrique et d'ailleurs qui travaillent dans
les secteur de la littérature enfantine. Les contributions de tous, Maliens ou non, sont sollicitées.
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