Sujet-06 Corrige
Sujet-06 Corrige
Le 5 mars 2017, nous avons mis en ligne le sujet sur la page Facebook liée au livre « La dissertation de
science économique » : https://www.facebook.com/La-dissertation-de-science-%C3%A9conomique-
Cursus-1559306797708091/?ref=bookmarks
Sur cette même page, nous avons publié des liens vers divers documents susceptibles de vous aider à
réfléchir au sujet et à enrichir vos connaissances.
Nous espérons que vous avez traité le sujet en vous appuyant de façon aussi précise que possible sur
les conseils donnés dans l’ouvrage.
À mi-parcours nous vous avons proposé l’analyse préalable du sujet (1. Se préparer à la rédaction,
voir p. 2) qui correspond à ce qui est fait dans le livre pour chacun des sujets traités et qui comporte
trois parties :
l’enjeu du sujet ;
le cadrage et les concepts-clés ;
la construction de la problématique.
Si vous avez eu des difficultés à traiter le sujet, nous espérons que ces éléments vous auront mis sur
la voie.
Vous pouvez à présent consulter le corrigé intégral (2. Rédiger le devoir : une proposition).
Le corrigé intégral de ce sujet d’entraînement est le dernier de cette année scolaire et universitaire.
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
1. Se préparer à la rédaction
Le sujet porte sur la période récente, même si, comme toujours, des exemples historiques peuvent
être évoqués. L’exemple de la France sera privilégié, mais les analyses théoriques mobilisées ont bien
évidemment une portée générale.
Le coût salarial désigne l’ensemble des dépenses que doit supporter une entreprise pour utiliser la
force de travail. Il comporte le salaire net perçu par le salarié, mais aussi les cotisations salariales et
les cotisations patronales (on parle de salaire « super brut »). Il faut y ajouter l’épargne salariale, les
dépenses de formation professionnelle, les frais de transport supportés par l’entreprise, la
participation aux œuvres sociales. On calcule généralement un coût salarial horaire pour prendre en
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Les données sont tirées d’Eurostat :
http://ec.europa.eu/eurostat/tgm/table.do?tab=table&init=1&language=fr&pcode=teilm020&plugin=1
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
compte les différences de durée du travail entre salariés ou entre pays. Mais il est nécessaire de tenir
compte aussi du coût salarial unitaire (CSU), c’est-à-dire le coût salarial par unité produite. En effet il
est nécessaire d’intégrer à l’analyse le niveau de la productivité. Si l’on compare deux salariés qui ont
le même coût salarial horaire et que l’on constate que l’un des deux produit un plus grand nombre
d’unités de biens par unité de temps que l’autre, celui qui a la productivité horaire plus élevée
conduira à un coût salarial par unité de bien plus faible. Il faut donc souligner que la simple
comparaison des coûts salariaux horaires entre pays sans prendre en compte les niveaux de
productivité ne constitue pas une démarche satisfaisante.
Le chômage est constitué de l’ensemble des individus qui sont sans emploi, disponibles pour
travailler et qui effectuent des actes de recherche d’emploi. Il s’agit de ce que l’on nomme le
chômage au sens du BIT. Le taux de chômage est le rapport entre le nombre de chômeurs et la
population active. On peut calculer les taux de chômage par âge, par genre, par niveau de diplôme,
etc. Il faut cependant pour analyser la situation de l’emploi s’intéresser aussi au « halo autour du
chômage » et notamment aux « chômeurs découragés » qui renoncent à rechercher un emploi et ne
figurent donc pas dans les statistiques du chômage. La prise en compte des taux d’emploi (rapport
entre les actifs occupés et la population totale correspondante) est aussi importante. Par exemple
aux États-Unis, la baisse du taux de chômage ces dernières années s’est aussi accompagnée d’une
baisse du taux d’emploi ce qui conduit à penser que certains chômeurs ont renoncé à trouver un
emploi et ne sont plus comptabilisés dans la population active.
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
Pourquoi les employeurs n’utilisent-ils pas toute la main-d’œuvre disponible ? Une partie de la
réponse à cette question réside vraisemblablement dans le fait qu’une partie au moins de cette
main-d’œuvre est considérée comme trop coûteuse au regard de la productivité du travail et en
raison de la recherche par l’employeur d’une compétitivité coût lui permettant d’affronter le marché
mondial.
L’analyse microéconomique de base met en évidence deux mécanismes qui permettent de mettre en
relation le coût salarial pour l’employeur et le comportement de ce dernier en matière d’emploi. En
premier lieu, l’entrepreneur doit déterminer sa combinaison productive, il le fait en comparant le
coût relatif du travail et du capital. Toutes choses égales par ailleurs, plus le coût relatif du travail est
élevé, plus l’entrepreneur sera incité à opter pour une combinaison productive intensive en capital,
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
ce qui joue contre l’emploi. Bien évidemment le travail et le capital ne sont pas parfaitement
substituables, il n’en demeure pas moins que face à un coût du travail considéré comme trop élevé,
les entrepreneurs sont incités à mettre en œuvre, dans toute la mesure du possible, des méthodes
de production qui font appel à plus de capital. L’exemple de la mécanisation agricole, puis du recours
croissant aux machines-outils et plus récemment à la robotisation illustre ce processus. On peut donc
préconiser un coût du travail plus faible pour inciter les employeurs à adopter une combinaison
productive moins capitalistique. Mais le danger évident d’une telle démarche, c’est qu’elle freine
l’incorporation du progrès technique dans le capital et donc à terme, nuit à l’efficience du processus
productif.
Un autre raisonnement élémentaire consiste à mettre l’accent sur le fait que l’employeur augmente
la quantité de travail qu’il utilise jusqu’au moment où la productivité marginale de la dernière unité
de travail est égale au taux de salaire (coût marginal du travail). Dans cette approche, plus le coût
marginal du travail est faible plus le volume de l’emploi est élevé. Là encore, le modèle de base
repose sur des hypothèses restrictives (l’employeur comme le salarié sont « preneurs » d’un taux de
salaire déterminé par le marché, la productivité marginale des facteurs – ici le travail – est
décroissante). Même si ces hypothèses sont très restrictives, le modèle permet de rendre compte de
certaines observations empiriques. Par exemple, le fait que le coût du travail étant donné, les
individus les moins qualifiés, dont on peut craindre (ou observer) que leur productivité marginale est
inférieure au coût marginal du travail, seront dans l’impossibilité de trouver un emploi. Toute hausse
du coût du travail résultant d’une hausse du salaire minimum ou d’une augmentation des cotisations
sociales a donc pour effet de rendre plus difficilement employables les individus les moins qualifiés
du fait de leur faible formation et/ou de leur faible expérience professionnelle. Cette analyse a
conduit à des mesures de politique économique visant à réduire le coût du travail des bas niveaux de
qualification ou des personnes qui ne sont pas ou pas encore suffisamment insérées sur le marché du
travail. C’est ce qui a conduit par exemple à préconiser l’instauration d’un « SMIC jeune » pour lutter
sélectivement contre le chômage des jeunes. De même, des mesures de baisse des cotisations
sociales ou de subvention à la création d’emplois (par exemple en faveur des contrats
d’apprentissage) ont cherché à diminuer le coût du travail pour l’employeur. En France par exemple,
entre décembre 2008 et décembre 2009, alors que l’économie était frappée par la crise mondiale, le
dispositif « zéro charges » a été mis en place. Il consistait en une réduction des cotisations sociales
patronales dans les entreprises de moins de dix salariés et pour les taux de salaires inférieurs à 1,6
fois le SMIC. La réduction était dégressive au fur et à mesure que le salaire se rapprochait du plafond
de la déduction. Ce dispositif conduisait à baisser de 12 % du coût du travail au niveau du SMIC. Les
économistes P. Cahuc et S. Carcillo ont évalué ce dispositif en considérant qu'il s’agissait d’une
expérience naturelle. Ils ont comparé l’évolution de l’emploi dans les entreprises de moins de 10
salariés et dans les entreprises dont les effectifs étaient compris entre 10 et 13 salariés. Ils concluent
à une efficacité de la baisse du coût du travail sur le niveau de l’emploi des individus faiblement
qualifiés (salaire égal ou faiblement supérieur au SMIC). Ils montrent par contre qu’une baisse
générale du coût du travail (baisse des cotisations patronales) n’aurait pas d’effets positifs sur
l’emploi des individus qualifiés car pour ce type d’emploi, il est probable qu’une hausse de la
demande de travail des entreprises mettraient celles-ci en concurrence pour recruter et conduirait
plutôt à une hausse du salaire net que de l’emploi.
Il semble donc que le coût salarial a un effet sur la création d’emploi (et par conséquent sur le
chômage), mais que cette relation ne joue que pour les bas niveaux de qualification et de
rémunération.
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
La question du rapport entre coût salarial et chômage peut aussi être envisagée à un niveau plus
macroéconomique, ce qui conduit notamment à prendre en compte le commerce international et la
compétitivité. L’analyse de départ, assez intuitive, consiste à mettre en évidence le fait qu’un pays
dont les coûts salariaux sont élevés aura une compétitivité coût plus faible que ses partenaires
commerciaux qui ont des coûts salariaux plus faibles. Cette compétitivité plus faible conduit les
entreprises à perdre des parts de marché à l’exportation. Elle conduit aussi à accroître le taux de
pénétration sur le marché domestique des marchandises en provenance du reste du monde. Dans les
deux cas, cela a un effet négatif sur l’emploi, puisque les entreprises soumises à une concurrence
internationale plus vive créent moins d’emploi, voire en supprime. On sait par exemple qu’en France
l’industrie textile, soumise à la concurrence des pays à bas salaires, a connu une baisse spectaculaire
de son niveau d’emploi. Cette situation de faible compétitivité coût peut conduire à un véritable
cercle vicieux : les entreprises peuvent en effet tenter de maintenir leur compétitivité en dépit d’une
hausse du coût salarial en comprimant leurs marges. Mais cela a un effet négatif sur leurs
investissements et donc sur leur compétitivité coût et hors coût. Ces investissements plus faibles ont
aussi un impact négatif sur la croissance économique et donc, nous y reviendrons, sur l’emploi.
Cependant, l’étude de cette relation doit être enrichie. Tout d’abord, surtout en matière de
comparaisons internationales, l’indicateur pertinent est le coût salarial unitaire, c’est-à-dire le coût
salarial par unité de bien ou de service produit. En effet, si on compare deux pays qui ont le même
coût salarial horaire, le coût salarial unitaire sera plus faible dans celui des deux pays dont la
productivité du travail est plus élevée. C’est ce qu’oublient parfois certains commentateurs qui
comparent le coût salarial horaire dans les pays industrialisés et dans les pays émergents. Il reste
cependant qu’entre le début des années 2000 et aujourd’hui, la production manufacturière ne s’est
pratiquement pas accrue dans les pays de l’OCDE alors qu’elle a augmenté très fortement dans les
pays émergents (et notamment en Chine). Cela a eu pour effet une baisse très significative en valeur
absolue des emplois dans l’industrie manufacturière au sein des pays de l’OCDE. Certes, cette perte
d’emploi a partiellement été compensée par les créations d’emplois dans le secteur des services
(moins exposé à la concurrence internationale). Il n’en demeure pas moins que le différentiel de
coûts salariaux a joué contre l’emploi dans les pays avancés.
Cependant, il ne suffit pas de prendre en compte la compétitivité coût. En effet, les coûts salariaux
unitaires sont légèrement plus élevés (en moyenne) en Allemagne qu’en France et pourtant
l’Allemagne a un fort excédent commercial et la France un fort déficit. L’explication dépend dans une
très large mesure du niveau de gamme élevé des exportations allemandes (voiture haut de gamme,
machines-outils, etc.). Ce niveau de gamme élevé conduit à ce que les produits exportés soient moins
soumis à la concurrence des pays qui exportent des produits de moindre qualité ou moins
spécifiques. De ce fait l’élasticité-prix des exportations haut de gamme est plus faible (une hausse
des prix a un effet plus faible sur les exportations que dans les pays qui exportent des produits de
moyenne gamme ou des produits banalisés). Symétriquement la France a des exportations d’un
niveau de gamme comparable à l’Espagne, mais des coûts salariaux significativement plus élevé.
Selon la métaphore de P. Artus la France est donc « prise en sandwich » entre les pays qui ont une
compétitivité structurelle élevée du fait de leur spécialisation dans la production de biens à forte
valeur ajoutée et les pays de moyenne gamme. Alors que les premiers peuvent supporter des coûts
salariaux élevés, les seconds doivent fonder leurs exportations sur la compétitivité coût. Avec la
compétitivité structurelle des seconds et des coûts salariaux proches des premiers, la France a une
faible compétitivité globale qui joue négativement sur la croissance et sur l’emploi, ce qui contribue à
expliquer le niveau élevé du chômage.
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
Enfin, il ne suffit pas de comparer les coûts salariaux moyens, il faut s’intéresser aussi à la dispersion
de ces coûts. Une comparaison France Allemagne montre que, surtout depuis les réformes Hartz
engagées à partir de 2003, les coûts salariaux sont plus faibles qu’en France pour les bas niveaux de
qualification et plus élevés pour les niveaux élevés de qualification. Ce qui signifie que pour les
productions à forte valeur ajoutée utilisant beaucoup de travail très qualifié, l’Allemagne peut avoir
des salaires élevés (et dans une certaine mesure y est contrainte par le marché du travail), alors que
pour les productions à faible valeur ajoutée, l’Allemagne supporte des coûts salariaux plus faibles
qu’en France. Globalement, aujourd’hui le taux de chômage est inférieur de moitié en Allemagne par
rapport à la France, mais cela ne s’explique pas par le coût salarial moyen qui est plus fort qu’en
France. La question du coût salarial suppose donc qu’on l’articule à la question des inégalités
salariales. La France a fait le choix depuis longtemps d’un salaire minimum relativement élevé (par
rapport au salaire médian) ce qui a pour effet de réduire les inégalités salariales. En libéralisant son
marché du travail, l’Allemagne a amélioré sa compétitivité coût mais au prix d’un creusement des
inégalités salariales et d’une augmentation du taux de pauvreté ce qui l’a conduit, récemment, à
introduire à son tour un salaire minimum.
Le coût salarial, comme nous venons de le montrer, est susceptible d’affecter fortement le chômage,
mais surtout en ce qui concerne les bas niveaux de qualification, pour lesquels les taux de chômage
sont très élevés. Cependant, si le coût du travail contribue indiscutablement à expliquer le chômage,
il ne suffit pas à l’expliquer. D’autres variables jouent un rôle important. D’une part la demande
globale, et donc la croissance économique, d’autre part les conditions d’appariement entre offre et
demande de travail.
J.-P. Fitoussi faisait remarquer dès les années 1980 que pour lutter contre le chômage, on n’a rien
trouvé de mieux qu’un point de croissance supplémentaire. Ce lien entre niveau de la production et
situation de l’emploi est l’un des apports essentiels de J.M. Keynes. Ce dernier a en effet montré
que, quand bien même le taux de salaire serait parfaitement flexible, rien ne permet d’assurer
qu’une économie atteindrait le plein emploi. Une économie peut donc se trouver en situation
d’équilibre de sous-emploi, c’est-à-dire qu’elle peut connaître un équilibre sur le marché des biens et
services (égalité entre l’épargne et l’investissement) mais une situation de chômage involontaire.
Dans ce cas, une baisse du coût du travail n’a aucune raison de conduire les entrepreneurs à
embaucher davantage. En effet pourquoi embaucher, même à un coût plus faible, si l’on n’espère
pas produire davantage parce que la demande globale (somme de la demande de consommation
finale et de la demande de biens d’investissement) est déprimée. Bien mieux, une baisse du taux de
salaire, dans un tel contexte macroéconomique, serait de nature à réduire la demande des ménages
et donc les anticipations des entrepreneurs sur la demande finale. Cela conduirait à une baisse de la
demande de biens d’investissements des entreprises. Le risque d’une spirale auto-entretenue
articulant baisse de la demande, baisse de la production, hausse du chômage, baisse des revenus
salariaux et baisse de la demande est donc très fort. De ce point de vue la baisse du coût salarial n’est
pas la solution, c’est une composante du problème lié à la situation de sous-emploi des ressources
productives. C’est ce que l’on a observé, par exemple, lors de la Grande dépression des années 1930.
Mais, même si on évite cette situation extrême, on peut se trouver dans une situation d’équilibre de
très faible croissance et de chômage de masse chronique. C’est la situation que connait la zone euro
depuis de longues années et qui a été amplifiée par la crise de 2007-2008.
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
L’analyse des liens entre niveau de la demande (et de la demande anticipée) et niveau du chômage a
été approfondie par de nombreux économistes. A. Okun a montré dans les années 1960 que le taux
de chômage dépend de l’écart de production (Gap d’Okun), c’est-à-dire de la différence entre la
production effective et la production potentielle. Le chômage est d’autant plus élevé que la
production effective est inférieure à la production potentielle. Par conséquent une sous-utilisation
des ressources productives (capital et travail) conduit au chômage. À l’époque d’A. Okun, la
croissance potentielle connaissait une soutenue du fait des gains de productivité importants. Il
suffisait alors de stimuler la demande globale (dépenses budgétaires, hausse des revenus des
ménages) pour stimuler la croissance effective, réduire l’écart de production et donc le chômage. Les
politiques de relance keynésiennes, appuyées sur le mécanisme du multiplicateur d’investissement,
se montraient donc relativement efficaces. La situation est plus complexe aujourd’hui. D’une part,
l’ouverture croissante des économies comporte le risque d’une fuite du surcroit de demande vers les
offreurs étrangers et donc d’un creusement du déficit commercial sans stimulation de la production
et de l’emploi domestiques. C’est la situation rencontrée par la France lors de la relance de 1981. Du
fait de cette ouverture internationale, la contrainte de compétitivité se renforce et les responsables
de la politique économique sont confrontés à un dilemme : faut-il relancer la demande, y compris par
une hausse des salaires afin de lutter contre le chômage ou bien faut-il réduire le coût salarial pour
renforcer la compétitivité ? D’autre part on assiste, notamment depuis la crise de 2007-2008, a un
affaiblissement du rythme de la croissance potentielle. Certains économistes parlent même de
stagnation séculaire. Par exemple certains travaux considèrent que la croissance potentielle en zone
euro est proche de 1 % par an, soit un niveau insuffisant pour faire reculer le chômage. Dans ce
contexte, relancer la demande et la croissance effective risque de conduire à un surcroit d’inflation et
à un accroissement des importations plutôt qu’à une hausse de la production et de l’emploi. Une
autre analyse se révèle précieuse. Il s’agit de celle qui a été notamment développée par J. Stiglitz à
propos du marché du crédit. La relation entre le banquier et l’emprunteur est marquée par une
asymétrie d’information. Cela conduit à un double phénomène : d’une part le banquier fixe un taux
d’intérêt correspondant au risque moyen des emprunteurs. De ce fait, ce taux apparaît comme faible
aux « mauvais risques » et trop élevé pour les « bons risques ». Il y a donc un phénomène de
sélection adverse qui conduit à une mauvaise allocation des ressources. Cette asymétrie
d’information conduit aussi à un rationnement du crédit, les banques vont refuser d’accorder des
crédits à certains emprunteurs potentiels parce qu’elles parviennent mal à évaluer le risque qu’ils
présentent. Ce sont souvent des emprunteurs innovateurs et/ou qui débutent dans l’entrepreneuriat
qui doivent ainsi renoncer à des projets d’investissement. Ce rationnement du crédit nuit donc à la
fois au niveau de l’investissement (et par conséquent à la croissance), mais il nuit aussi à
l’incorporation du progrès technique au stock de capital (donc à la productivité et à la compétitivité.
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
Mais le taux de chômage ne dépend pas seulement du coût salarial et du niveau de la demande
globale, il dépend aussi des conditions d’appariement entre offre et demande de travail.
L’observation des taux de chômage et des taux d’emploi montrent que les individus dont
l’employabilité est faible sont particulièrement frappés par le chômage. Il s’agit des jeunes sans
qualification ou peu qualifiés qui souffrent de plus d’un manque d’expérience, des travailleurs âgés,
surtout lorsqu’ils sont peu qualifiés et que leur expérience, acquise dans des activités en déclin, ne
leur permet pas de faire face aux évolutions de la demande de travail. Cette situation est à mettre en
relation avec les questions précédemment traitées. Les individus peu dotés en capital humain, ont
une productivité marginale faible et ils ne peuvent donc être recrutés pour occuper un emploi que si
le coût salarial est suffisamment bas. Mais même dans ces conditions, il y a tout lieu de penser que
tous ne trouveront pas un emploi : un phénomène de rationnement interviendra d’une part à cause
de la rigidité à la baisse du taux de salaire, mais aussi du fait d’une pénurie d’emplois à faible
qualification. Ce phénomène a d’autant plus de chances de se produire que la politique économique
cherchera à obtenir une montée en gamme de la production, c’est-à-dire une production croissante
de biens incorporant beaucoup de valeur ajoutée et qui font appel à beaucoup de capital physique,
beaucoup de capital technologique et beaucoup de capital humain. Le risque est donc de voir se
développer un chômage d’exclusion frappant les individus les moins employables. Mais cela est
susceptible d’affecter l’ensemble de l’économie, et pas seulement les individus concernés. Pendant
la période 1997-2002, l’économie française a connu un taux de croissance plus rapide que celui des
autres pays de l’Union européenne. Pourtant, si le taux de chômage a un peu reculé, il est resté
élevé. Mais dans le même temps on a vu s’accroître le nombre des offres d’emploi non satisfaites
(demande de travail des entreprises). Certaines entreprises se sont donc retrouvées rationnées dans
leur demande de travail alors que certains offreurs de travail ne trouvaient pas d’emploi à occuper.
Certes une amélioration pourrait être apportée par une meilleure circulation de l’information sur les
emplois disponibles et par une meilleure mobilité des travailleurs. Mais globalement la difficulté
réside dans l’insuffisante qualification d’une partie des chômeurs. Il est probable que certaines
entreprises ne développent pas leur production autant qu’elles le pourraient parce qu’elles
anticipent les difficultés de recrutement. Les responsables de la politique économique en Europe ont
bien perçu cet enjeu puisque dans la Stratégie de Lisbonne, puis dans la Stratégie Europe 2020 ils se
fixent pour objectif l’augmentation du niveau de formation supérieure de la population. Mais les
objectifs jusqu’ici n’ont pas été atteints. On estime généralement en France qu’à la fin de l’école
primaire, 20 % des enfants n’ont pas réalisé les acquis cognitifs qui leur permettraient de poursuivre
de façon fructueuse leur cursus de formation et de s’insérer socialement et professionnellement.
Comme les inégalités d’apprentissage se creusent au collège et comme la proportion de bacheliers
généraux se maintient à environ 35 % d’une classe d’âge, la probabilité de parvenir à 50 % d’une
classe d’âge au niveau bac + 3 est assez réduite. Un effort très important pour améliorer l’efficacité
de la formation initiale s’impose donc. Mais la question de la formation continue est aussi posée. On
sait en effet que cette formation bénéficie davantage aux individus les plus qualifiés qu’aux moins
qualifiés, ce qui enferme ces derniers dans une situation de faible employabilité et qui rend leur
adaptation difficile face aux changements qui découlent d’un progrès technique biaisé en faveur des
plus qualifiés. Dans ce contexte, il serait contreproductif d’accentuer les politiques visant à faire
baisser le coût du travail des moins qualifiés, car de telles politiques risquent de décourager les
entreprises d’investir dans la recherche développement et la montée en gamme de leur production.
À court terme on peut certes réduire le chômage des moins qualifiés, mais sans un effort très
important de formation, ces emplois peu qualifiés pèseront négativement sur la compétitivité hors-
coût et plus généralement sur la dynamique de l’économie. Il ne s’agit donc pas d’adapter le coût du
travail aux caractéristiques d’une population peu qualifiée et peu susceptible de contribuer à la
montée en gamme de l’appareil productif. Une telle politique serait d’ailleurs illusoire car il semble
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
Conclusion
Comme le soulignent Pierre Cahuc et Stéphane Carcillo la relation entre le chômage et le coût du
travail est « forte et subtile ». Elle est forte car, que l’on se place du point de vue microéconomique
ou macroéconomique, il n’est pas douteux que cette relation existe. Mais cette relation est subtile,
car le coût du travail doit être précisé : s’agit-il du coût du travail horaire ou du coût du travail
unitaire ? Par ailleurs, comme nous l’avons vu, il ne suffit pas de s’intéresser au coût moyen du
travail, mais aussi à la dispersion de cet indicateur. Mais le coût du travail ne joue pas seul comme
facteur explicatif du chômage. Il faut l’articuler avec le niveau et le taux de croissance de la demande
globale, avec la compétitivité hors coût, avec le niveau de qualification de la main d’œuvre. Un des
éléments forts qui ressort de l’analyse de ces phénomènes, c’est que, au moins dans les pays
industrialisés, la stratégie du moins disant salarial serait socialement difficile à mettre en œuvre et
serait économiquement non pertinente. En effet, face à la concurrence des pays émergents, il n’est
pas judicieux d’encourager la création d’emploi à faible qualification et faible rémunération. Ce qui
est nécessaire c’est de favoriser la montée en gamme des biens et services produit, ce qui nécessite
une main-d’œuvre qualifiée et correctement rémunérée.
Par ailleurs, il faut souligner que le coût salarial est lié à la fois au salaire direct perçu par le salarié,
mais aussi au salaire indirect et donc à la redistribution rendue possible par les cotisations salariales
et patronales. Les choix relatifs au coût salarial sont aussi des choix collectifs qui portent sur le degré
d’inégalité accepté par la société et sur le degré de couverture collective des risques sociaux.
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES
LIVRES
Une note de France stratégie : « Les transitions professionnelles révélatrices d’un marché du
travail à deux vitesses »
http://www.strategie.gouv.fr/publications/transitions-professionnelles-revelatrices-dun-
marche-travail-vitesses
Une étude de l’institut Montaigne : « Alléger le coût du travail pour augmenter l’emploi »
http://www.institutmontaigne.org/fr/publications/alleger-le-cout-du-travail-pour-
augmenter-lemploi-les-cles-de-la-reussite
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
Une note du CAE sur l’emploi des jeunes peu qualifiés en France
http://www.cae-eco.fr/IMG/pdf/cae-note004.pdf
Annexes
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A. Beitone, L. Lorrain, C. Rodrigues, La dissertation de science économique © Armand Colin, 2017
Source : KOLEDA G. (2015), Allègements du coût du travail. Pour une voie favorable à la
compétitivité française, Presse des Mines.
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