016 Mercier
016 Mercier
2008
co-fondateurs
Épidémiologie
et reconnaissance des signes
précoces des sepsis graves chez l’enfant
U
ne grande difficulté pour le praticien, tant en ville qu’à l’hôpital, est de
repérer en pratique courante l’enfant porteur d’un état septique
potentiellement grave, parmi la centaine de consultants voire plus encore
qui se présentent tous les jours au Service d’Accueil des Urgences avec une
symptomatologie banale et une pathologie fréquemment virale.
Le « sepsis » est le résultat d’interactions complexes entre les micro-organismes
infectieux (bactéries, virus, parasites) et les réponses immunes, inflammatoires et
coagulantes de l’hôte (1). Les signes de sepsis constituent un continuum de
sévérité croissante, allant de la banale association d’une tachycardie, d’une
tachypnée et d’une fièvre avec hyperleucocytose ou leucopénie à la survenue
d’anomalies circulatoires, puis de dysfonctions d’organes (oxygéno-dépendance,
oligurie, confusion mentale), enfin d’un état de choc défini par une hypotension
artérielle répondant plus ou moins facilement au remplissage vasculaire et aux
vasopresseurs (2).
La mortalité des états septiques graves reste inacceptablement élevée, proche de
50 %, malgré les récentes avancées des procédures diagnostiques, de l’antibiothé-
rapie et du support d’organes défaillants qui définit la réanimation. Pourtant, cer-
tains travaux récents suggèrent que l’on peut faire mieux, par la reconnaissance
des signes précoces de sepsis grave, par la mise en œuvre immédiate d’une anti-
biothérapie probabiliste adaptée et d’un remplissage vasculaire rapide. C’est tout
le sens de la campagne « survivre au sepsis » qui a été mise en œuvre grâce aux
Service d’Accueil des Urgences pédiatriques, Hôpital Robert-Debré, 48, boulevard Sérurier 75019 Paris.
Correspondance : Jean-Christophe Mercier, Chef du SAU pédiatrique, Hôpital Robert-Debré,
48, boulevard Sérurier, 75019 Paris. Tél. : 01 40 03 21 86. Fax : 01 40 03 47 85. E-mail : jean-
[Link]@[Link]
1. Épidémiologie
Le sepsis est une maladie fréquemment mortelle, avec une mortalité entre 20 et
50 %. Il s’agit de la deuxième cause de mortalité en unité de réanimation non
coronarienne et de la 10e cause de mortalité, toutes causes confondues. En
outre, la survenue d’un sepsis diminue significativement la qualité de vie chez les
survivants. Aux États-Unis, le National Center for Health Statistics étudie les
codages de sortie depuis 1965 dans un échantillonage de 500 hôpitaux d’aigus
non fédéraux représentatifs de tous les états américains. Sur la base de 7 codes
diagnostiques de la Classification Internationale des Maladies 9e révision et de
4 codes de procédures, la revue d’environ 750 millions d’hospitalisations en
22 ans permettait d’identifier 10 319 418 sepsis (4). La survenue d’un sepsis est
plus fréquente chez les hommes que chez les femmes (RR moyen annuel = 1,28
[IC 95 % 1,24-1,32]). Entre 1979 et 2000, l’incidence augmentait annuellement
de 8,7 %, soit d’environ 164 000 cas annuels (82,7 p. 100 000 habitants) à
660 000 cas (240,4 p. 100 000). Si la mortalité diminuait de 27,8 % entre 1979
et 1984 à 17,9 % au cours de la période 1995-2000, le nombre total des décès
augmentait significativement. Les défaillances d’organes contribuaient de façon
cumulative à la mortalité.
L’épidémiologie des sepsis sévères chez l’enfant a été particulièrement bien
étudiée aux USA (5). Parmi les 1 586 253 hospitalisations intervenues en 1995
chez des enfants (0-18 ans) dans 7 états représentant 24 % de la population
américaine, 9 675 correspondaient à un sepsis selon la 9e Classification
Internationale des Maladies. L’incidence annuelle était ainsi de 0,56 cas pour
1 000 enfants. Elle était plus élevée chez les nourrissons < 1 an (5,16 ‰) et
diminuait chez les enfants plus âgés (0,20 ‰). Elle était de 15 % plus élevée
chez les garçons que les filles. La mortalité hospitalière globale était de 10,3 %,
mais la moitié correspondait à un sepsis compliquant une maladie sous-jacente
et plus de 20 % à des nouveau-nés prématurés.
L’incidence des sepsis néonatals précoces (survenue < 72 h de vie) et tardifs
(> 3 jours de vie) a été spécifiquement étudiée dans les 15 centres néonatals du
« Neonatal Research Network of the National Institute of Child Health and
Human Development » – NICHD) entre 1998 et 2000. Un sepsis précoce
(confirmé par une hémoculture positive) était identifié chez 84/5 447 nouveau-
nés prématurés de poids de naissance 401-1 500 g, soit une prévalence de
1,5 % (6). Par rapport à la même enquête réalisée en 1991-1993, il était observé
une réduction importante des infections à Streptococcus du groupe B (de 5,9 à
1,7 ‰, p < 0,001), probablement du fait de la surveillance spécifique et des
mesures prophylactiques prises contre le Strepto B, contre-balancée par une
augmentation significative des infections à E. coli (de 3,2 à 6,8 ‰, p = 0,004)
HypoTA
Tachycardie Bradycardie Tachypnée
Âge systol.
(b/min) (b/min) (b/min)
(mmHg)*
* Enfants 1-10 ans: HypoTA systolique < 70 mmHg + (2 × Âge (ans) (Circulation 2005 ; 112 : IV-
167)
C’est tout le sens de la « Sepsis Surviving Campaign » qui a été mise en place
dans le monde pour tenter de réduire la mortalité du sepsis. Elle insiste sur les
facteurs qui ont été démontrés par des essais randomisés appropriés améliorer
le pronostic, à savoir :
1. La reconnaissance précoce du sepsis (cf. supra) (14).
2. La mise en œuvre urgente d’une antibiothérapie adaptée.
3. Un support hémodynamique centré sur un remplissage vasculaire immé-
diat et rapide et, si besoin, l’emploi précoce de vasopresseurs, ce qui nécessite
l’appel en urgence du SMUR et un transfert aussi rapide que possible vers une
Unité de réanimation pédiatrique.
4. Une corticothérapie substitutive, encore discutée.
Tableau 2 – Horaire de survenue des signes cliniques observés chez 448 enfants avec une infection à méningocoque (le T0 du début présumé
164
de l’infection a été déterminé par les parents rétrospectivement) (7)
Âge < 1 an Âge 1-4 ans Âge 5-14 ans Âge 15-16 ans
Heure/T0
Médiane Médiane Médiane Médiane
Symptômes Symptômes Symptômes Symptômes
(EIQ) (EIQ) (EIQ) (EIQ)
9-12 Extrémités froides 9 (1-20) Coloration Anl 9 (3-18) Somnolence 9 (1-21) Anorexie 9 (3-21)
Courbatures 9 (4-18) Irritable 12 (2-22) Nausée/Vomiss. 10 (3-19)
Purpura 9 (6-18) Confusion 12 (8-24) Douleur jambes 12 (5-23)
Convulsions 9 (1-18) Irritable 12 (3-25)
Diarrhée 10 (6-14)
Extrémités froides 11(21-17)
Confusion 11 (5-17)
Raideur nuque 11 (8-17)
Photophobie 12 (6-27)
Âge < 1 an Âge 1-4 ans Âge 5-14 ans Âge 15-16 ans
CHEZ L’ENFANT
Heure/T0
Médiane Médiane Médiane Médiane
Symptômes Symptômes Symptômes Symptômes
(EIQ) (EIQ) (EIQ) (EIQ)
13-16 Photophobie 13 (5-17) Hypotonie 13 (8-20) Extrémités froides 13 (7-26) Somnolence 14 (6-27)
Coma 15 (6-17) Purpura 12 (2-22) Difficultés resp. 15(13-17)
Bombement 15 (3-20) Raideur nuque 15 (6-25) Diarrhée 16 (8-26)
fontanelle Raideur nuque 16 (6-30)
Raideur nuque 15 (2-27) Extrémités froides 16 (6-32)
Convulsions 16(14-31)
Dans le cas de la noradrénaline (Levophed® 1 ampoule = 4 ml = 8 mg), diluer 0,3 mg/kg dans une
seringue de 50 ml. Perfuser à un débit de 1 ml/h correspond à une posologie de 0,1 µg/kg/min.
Dans le cas de la dopamine (Dopamine® 1 ampoule = 10 ml = 50 mg) ou de la dobutamine
(Dobutrex® 1 flacon = 20 ml = 250 mg), diluer 15 mg/kg dans une seringue de 50 ml. Perfuser à
un débit de 1 ml/h correspond à une posologie de 5 µg/kg/min.
ment inotrope et/ou vasopresseur par dopamine (5-20 µg/kg/min) ou par nora-
drénaline (0,1-1,0 µg/kg/min) parfois associée à la dobutamine (5-20 µg/kg/min)
à la seringue électrique (Tableau 3).
5. Enfin, certaines équipes administrent d’emblée 1 à 2 mg/kg/6 h d’hydrocor-
tisone iv.
Pendant ce temps, la régulation SAMU s’est enquise d’une place libre en
réanimation pédiatrique, et le transport doit intervenir rapidement après accord
entre le médecin transporteur et le réanimateur pédiatre. Une bonne précaution
est que le praticien appelle au téléphone la ligne directe de l’Unité de
réanimation pédiatrique, dès le départ de l’enfant de son cabinet ou du domicile,
pour signaler l’heure présumée d’arrivée de l’équipe SMUR à l’hôpital.
Tableau 4 – Cas justifiant ou non d’une prophylaxie autour d’un cas d’infection invasive
à méningocoque (Circulaire DGS n˚ 458 du 26 octobre 2006)
Évaluation
Chimioprophylaxie Chimioprophylaxie
des conditions
recommandée non recommandée
de contact
Entourage proche
Milieu extra-familial Amis intimes, Flirts Sports collectifs Sports collectifs sans
impliquant des contacts physiques
contacts physiques Soirées ou repas entre
durables et répétés amis
Collectivité d’enfants
Milieu scolaire
Évaluation
Chimioprophylaxie Chimioprophylaxie
des conditions
recommandée non recommandée
de contact
Université Étudiants et
professeurs
6. Conclusion
Le praticien doit retenir pour la pratique trois messages :
1. La survenue d’un état septique grave chez l’enfant est un événement rare.
Son diagnostic précoce repose sur une analyse sémiologique fine faite par un
praticien toujours en alerte.
2. Le pronostic des états septiques graves repose sur deux mesures thérapeuti-
ques simples : a) l’administration urgente d’une antibiothérapie probabiliste
adaptée ; b) la mise en œuvre rapide d’un remplissage vasculaire intensif par
bolus répétés de 20 ml/kg de sérum physiologique.
3. Car, s’il est probable que de multiples polymorphismes génétiques jouent un
rôle déterminant dans l’évolution défavorable d’une forme fulminante ou au
contraire favorable vers la guérison des infections communautaires notamment
à méningocoques (mortalité dite « légitime »), il n’est pas aceptable qu’au
21e siècle un enfant puisse décéder d’un retard antibiotique ou d’une
hypovolémie non reconnue (mortalité dite « illégitime »). Néanmoins, en cas
d’issue défavorable, le praticien a un rôle essentiel à jouer pour soutenir une
famille éprouvée par le deuil.
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