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Stratégies matrimoniales chez les Koulango

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Cah. O.R.S.T.O.M., sér. Sci. hum., vol. VIII, no 2. 1971.

HISTOIRE ET STRATÉGIES MATRIMONIALES


CHEZ LES KOULANGO DE NASSIAN

Jean-Louis BOUTILLIER

Les Koulango de la région de Nassian qui forment un des quatre principaux groupements de langue
Koulango (avec le Bouna, le Barabo et le Djaman) représentent une population d’environ 10 000 personnes.
Occupant une zone de transition entre la forêt au sud et la savane au nord, la région de Nassian connait
une densité assezfaible - 5 h/km’ - qui lui a toujours permis d’avoir une économie vivrière prospère,
baséesur une production de tubercules, d’igname surtout, en cultures itinérantes sur brûlis et sur la chasse.
La population est formée de deux éléments ayant une origine distincte ; en effet, auprès des clans autoch-
tones, Koulango proprement dits, des groupements émigrant de la région de Bégo sont venus s’installer
au 18” siècle, probablement après la destruction de cette ville (1). Ces derniers ont amené avec eux des
formes d’organisation sociale plus complexes que celles que connaissaient les sociétéslignagères autoch-
tones. Un pouvoir centralisé s’instaura en correspondance certainement avec les besoins de sécurité impo-
séspar la circulation des caravanes sur la grande voie commerciale qui traversait la région. Cette route
qui prit une grande importance au 18” et 19” siècle reliait les villes du Soudan Sahélien, Tombouctou,
Djenné, aux comptoirs de traite européens du Golfe du Bénin, en passant par les royaumes Akan de l’As-
hanti et de 1’Abron et par les cités-royaumes Dioula de Kong et de Bobo-Dioulasso. Les guerres de Sa-
mory puis la pénétration coloniale et la colonisation, notamment en détruisant le trafic précolonial, trans-
formèrent radicalement l’environnement économique et politique de la région de Nassian : ne bénéficiant
pas, en raison de conditions écologiques peu favorables, de l’extension de cultures d’exportation, elle se
replia sur elle-même et elle se trouve encore aujourd’hui en marge du développement économique rapide
que connaissent beaucoup de régions de Côte d’ivoire.
Ainsi, malgré les insuffisancesde la tradition orale, il semblepossible de distinguer dans l’histoire de
la région de Nassian plusieurs périodes auxquelles correspondent différents états de l’organisation sociale.
Pour chacun de cesétats il s’agit de discerner les différents types de stratégie sociale, c’est-à-dire, la gamme
des fins poursuivis (pouvoirs sur les hommes, pouvoirs sur les choses,pouvoirs sur les forces naturelles et
surnaturelles, etc.) par les différents groupes composant la société et la gamme des moyens disponibles et
mis en œuvre pour atteindre cesfins. Comme, dans les sociétésà très faible niveau technique et à économie

(1) Sur la ville de Bégo, voir notamment : Y. PERSON« En quête d’une chronologie ivoirienne » in the Historian in
Tropical Africa. Londres 1964 et N. LEVTZION« Muslims and chiefs in West Africa », Oxford 1968.
154 J.-L. BOUTILLIER

peu différenciée telle que la société Koulango, l’homme est par sa force de travail et sa capacité de repro-
duction, la principale source de richesse, le mariage par les possibilités de maniement des hommes qu’il
représente semble avoir toujours tenu parmi ces moyens une place privilégiée.
La société Koulsngo est caractérisée par une double stratification : stratification in’erclanique
et stratification intraclanique. Il existe en effet une hiérarchie précise entre les unités sociales que sont les
clans : une première distinction réside dans leur origine, les clans autochtones étant considérés comme
inférieurs, les clans de migrants revendiquant Bégo comme lieu de départ de leur migration étant les clans
supérieurs. Mais ces clans migrants sont eux-mêmes très hiérarchisés, notamment suivant leur rôle ; le
premier d’entre eux est celui qui est détenteur de la chaise sacréebukwo qui représente le pouvoir suprême
et dont le titulaire est le « roi » Nasiâ isé. A l’intérieur de chaque clan, d’autre part, plusieurs critères de
stratification peuvent se rencontrer : certains lignages jouent par exemple un rôle dominant par rapport
à d’autres ; mais c’est surtout au niveau du statut individuel que la stratification intraclanique est la plus
évidente. L’existence de la captivité est la principale cause de différentiation sociale à l’intérieur du clan :
captif, descendant de captif, homme libre sont autant de statuts différents qui définissent de façon stricte
les droits et les devoirs de chacun par rapport aux .autresmembres du clan.
Les mariages interférent avec la stratification sociale à deux niveaux : d’une part, à celui des allian-
ces qu’ils impliquent entre les groupes sociaux, celui de l’épouse et celui du mari, qui y participent ; d’au-
tre part, au niveau de l’attribution de la descendance.Le premier aspect reflète un point de vue plus spé-
cifiquement « politique » : l’analyse des principales formes de mariage, des règles qui les entourent et
des situations matrimoniales que l’on observe dans le déroulement de l’existence des groupes permet de
repérer certains comportements stratégiques, notamment les mécanismes utilisant le lien matrimonial
pour contracter les alliances les plus souhaitables ou les moins défavorables. Le deuxième aspect reflète
le point de vue qu’on pourrait appeler « démographique » de la stratégie sociale : le but est de maximiser
dans le jeu primordial que représente l’attribution de la descendancele bénéfice du groupe social. Un clan
est d’autant plus considéré, son rôle est, toutes choses égales d’ailleurs, d’autant plus important que ses
membres sont plus nombreux : un grand nombre d’enfants atteste des bons rapports du groupe avec les
puissances surnaturelles et représente la promesse d’une main-d’œuvre importante, celle-ci signifiant à la
fois le poids dans les combats et l’abondance de la production vivrière.
Pourtant l’analyse des rapports entre stratégies sociales et formes de mariage va rencontrer rapide-
ment de nombreux obstacles qui rendent souvent difficiles une interprétation plausible des faits observables
dans la société Koulango contemporaine. Le niveau synchronique semble toujours inintelligible : notam-
ment, de graves contradictions s’observent entre les règles de l’alliance telles qu’elles sont énoncéespar la
théorie Koulango elle-même et les alliances telles qu’elles se pratiquent dans la réalité d’aujourd’hui. Ces
contradictions dont il importerait dans la mesure du possible de retrouver les origines peuvent, dans cer-
tains domaines, se traduire par de telles discordances que celles-ci semblent actuellement mettre en cause
l’existence de la société elle-même. Comme on va essayerde le montrer, tout semble se passer comme si
les règles régissant l’alliance matrimoniale avait été élaborées au cours d’époques antérieures et pour une
société Koulango très différente de celles des époques plus récentes et plus différentes encore de la société
actuelle. Les décalagesqui vont être analysésdans les paragraphes suivants entre ces règles et les mécanis-
mes tels qu’ils ont été ou sont vécus témoignent probablement du fait que les diverses formes de mariage
que prévoit la coutume Koulango ont vu leur rôle respectif et leur fréquence se modifier pour s’adapter aux
différentes stratégies sociales qui, tour à tour, ont caractérisé chacune des périodes de l’histoire de ces deux
cents dernières années.

***
STRATÉGIES MATRtMONIALES CHEZ LES KOULANGO DE NASSIAN 155

L’organisation familiale des Koulango de Nassian est fondée comme pour de nombreuses autres
populations situées en Côte d’ivoire à l’est du Bandama sur deux principes, celui de la prépondérance de
la lignée maternelle (l), notamment en ce qui concerne la transmission des biens et des statuts (2) et celui
de la reconnaissance du rôle privilégié de la relation père-fils. Toutefois, ces deux principes semblent se
combiner de façon assezdifférente de celles qui se rencontrent au sein de ces autres sociétés,combinaison
qui résoud de façon très particulière les contradictions qu’a décrites la littérature anthropologique entre
les règles de résidence et celles d’attribution de la descendance.Les règles de résidence veulent, d’une part,
que la femme vienne résider dans la cour de son mari et, d’autre part, que les enfants de cette union résident
aussi dans la cour de leur père. La cour bém s’emploie dans une double acception, résidentielle et sociale :
c’est l’unité d’habitat, cour ou parfois même quartier, formée de toutes les casesd’hommes et de femmes
se rattachant au même groupement social. Ce dernier représente l’ensemble des individus se rattachant à
un même matriclan logo mais résidant dans un village déterminé. Les divers bénu localisés dans des villages
différents forment l’ensemble du matriclan logo. En fait l’analyse des groupes de résidence montre que si
la filiation maternelle est idéalement celle qui fixe l’appartenance à tel ou tel clan, la réalité des alliances
matrimoniales et les règles d’attribution de la descendancetempèrent beaucoup ce principe de prépon-
dérance de la filiation en ligne maternelle.
Les Koulango de Nassian pratiquent l’alliance matrimoniale sous quatre principales formes diffé-
rentes dont chacune semble correspondre à certaines types bien déterminés de stratégie sociale. Comme
on le verra dans une deuxième partie de cet exposé, deux de cesformes sont actuellement presque tombées
en désuétude tandis qu’une cinquième forme d’union qu’on pourrait qualifier d’« union paraconjugale »
semble s’être répandue très largement au cours des dernières décennies. Cette société est en effet une de
celles où la prohibition de l’inceste, règle négative, est accompagnéede modalités positives extrèmement
contraignantes qui sont à l’origine de situations conflictuelles graves et nombreuses et qui donnent aujour-
d’hui à tout le systèmede parenté un caractère de discordance aiguë.
a. L’alliance la plus « normale », en tout cas statistiquement la plus fréquente, est celle qui unit un
homme à sa cousine croisée matriiatérale. Nous sommesici en présence d’un type de mariage préférentiel
sous sa forme la plus stricte et la plus impérative. L’automatisme de cette règle va très loin : c’est le kô,
frère de la mère, qui, de même qu’il a entre autres droits celui de mettre en gage - fara - le fils de sa
sœur, a, entre autres obligations, celle de lui donner comme épouse sa propre fille. Dans la terminologie
de parenté, cette fille est considérée par Ego comme sa fille mbio, mais dans la vie courante, même avant
le mariage, il l’appelle mi ièré, ma femme. Le mariage avec la cousine croisée matrilatérale est, comme le
montre la littérature anthropologique le moyen le plus classiquepour un systèmede voir assurer « l’échange
généralisé » des femmes. Mais le problème est de savoir à quel niveau se fait l’échange des femmes : il
peut se faire soit entre clans différents de même village ou de village différents, soit entre lignages d’un
même clan, lignages résidant dans le même village ou dans des villages différents, soit même à l’intérieur
de la cour. En effet, à l’intérieur du clan Zogol’unité exogamique est une unité assezrestreinte appelée
yoga, la maison : Ego appartient au Yogo de son père dont toutes les femmes sont appeléesNa, mères,
et lui sont, sauf exceptions, interdites : les « maisons » - Yogo - d’un même clan forment un ensemble

--
(1) Cette prépondérance de la lignée maternelle n’existe pas pour les clans DâZèsé, c’est-à-dire d’origine forgeronne,
~~TZU,que l’on retrouve non seulement dans trois villages de la région de Nassian, Parhadi, Angobila, Bavanyo mais dans de
nombreux autres villages des régions proches (par exemple Sorobango près de Bondoukou). Ces clans numu qui revendiquent
aussi Bégo comme origine de leur migration la plus récente et le Mandé comme origine lointaine ont une organisation fami-
liale nettement fondée sur la filiation patrilinéaire.
(2) L’analyse de l’organisation politique en révélant notamment l’existence de « chaises de fils » montre qu’il existe
des exceptions nombreuses aux règles d’héritage suivant la ligne maternelle.
156 J.-L. BOUTILLIER

où l’échange des femmes par mariage avec la cousine croisée matrilatérale peut se réaliser. L’analyse des
groupes de parenté montre que ce type de mariage semble servir dans le société Koulango à un dessein
très particulier : à savoir, garder un contrôle sur la descendance à l’intérieur d’un groupe familial plus
ou moins restreint.
b. Dans les conditions normales d’une détermination aussi stricte du partenaire de l’union préfé-
rentielle, le mariage est souvent rendu impossible, ou non socialement souhaitable, soit qu’il n’y ait pas
de parent occupant la position requise dans la charte généalogique et de sexe correspondant, soit que ce
parent ait un âge trop disproportionné avec celui du conjoint prescrit, soit enfin que certains obstacles,
tels que querelles entre familles intéresséesou avis défavorables des ancêtresconsultés, s’opposent à l’union
prévue. Dans tel cas, le niô, frère de la mère, prend l’avis des chefs de cour bîtosé et des notables bî igbalogo
et choisit pour le fils de sa sœur une des filles de son groupement familial, cour ou clan, les seulesd’ailleurs
dont il a la possibilité de disposer : c’est ce qu’on appelle gzrséZéko, le « mariage de parentèle ». Cette
forme de mariage a été et est encore assezrépandue dans la mesure où il est comme un substitut du premier
type de mariage décrit, celui avec la cousine croisée matrilatérale : il en a, en effet, le même environnement
et les mêmes conséquences;faites à l’intérieur d’une même unité clanique, ces unions matrimoniales per-
mettent un contrôle strict de l’attribution de la descendancequi est issue de ces unions, et qui, ainsi, ne
sort pas des groupes familiaux composant le clan. Dans cette catégorie de mariage, rentrent les unions
avec les captifs, les captives et leurs descendants, très fréquemment utilisées dans les dernières décennies
de la période précoloniale et encore au début de l’époque coloniale, c’est-à-dire, aux générations des pa-
rents, grands-parents et arrières grands-parents de la génération adulte aujourd’hui. Ce type d’union,
comme on le verra, avait le mérite de résoudre certaines contradictions du système familial Koulango.
c. Le « mariage par amitié » traduction littérale de yacé Zéko est celui qui scelle des liens d’amitié
yacé entre deux membres de clans différents : le membre d’un clan A propose sa fille à son ami, membre
du clan B, pour son fils. Cette forme de mariage était une forme assezrépandue d’union dont le but était
de tisser ou de renforcer par l’intermédiaire d’alliances matrimoniales des réseaux de relations entre indi-
vidus de groupes claniques différents, groupes par ailleurs assezétanches et vivants pour la plupart assez
repliés sur eux-mêmes. Une première alliance, conséquencedu rapport d’amitié peut être à l’origine, aux
générations suivantes, d’une série d’autres échangesimpliquant garçons et filles des deux clans ainsi alliés.
d. La quatrième forme de mariage est le bonâ léko, b o II â signifiant aussi bien le cadeau que l’on
donne que la faveur ou le bien que l’on fait à quelqu’un. Ce type d’union est fondé sur un caractère fon-
damental du mariage chez les Koulango : l’homme et le groupe social qui donnent une fille à épouser se
place par ce gestemême dans une situation de créancier par rapport à l’homme qui prend cette fille pour
épouse et par rapport au groupe social auquel appartient cet homme. 11faut signaler que ce principe ren-
contré dans beaucoup d’autres sociétés de l’ouest-africain est particulièrement fort au sein de la société
Koulango de Nassian dans la mesure surtout où il n’existe pratiquement pas de compensation matrimo-
niale qui soit liée au mariage et payable soit en argent soit en marchandises ou en biens divers. Le don
d’une fille par la clan A à un homme du clan B sanscontrepartie immédiatement due par le clan B au clan A
inaugure un certain circuit de droits et d’obligations d’un clan vis-à-vis de l’autre ; ce circuit durera d’ail-
leurs bien longtemps après les morts des époux concernés : une ou plusieurs générations suivantes y seront
encore impliquées. Quelles sont les conséquencesde ce mariage pour le clan B, clan receveur de la femme ?
En fait, ce clan ne voit que des avantages à cette union : la femme qui, du fait de la patrilocalité du ma-
riage vient dans la cour bénzr de son mari, représente une certaine force de travail qui vient renforcer celle
de la cour ; par ses aptitudes à mettre des enfants au monde, d’autre part, elle est la source même de la
richesse que sont les enfants dans ces sociétés à technologie peu avancée : ces enfants, garçons et filles,
viendront en grandissant renforcer la capacité de production et de reproduction de la cour. Au contraire,
pour le clan A qui est donneur de femme, cette union ne semble présenter que des désavantages : la perte
STRATÉGIES MATRIMONIALES CHEZ LES KOULANGO DE NASSIAN 157

définitive d’une femme sanscontre partie sous forme de dot, et la perte au moins partielle de la descendance
de cette femme. Quelles peuvent donc être les raisons qui justifient cette forme de mariage pour les clans
donneurs de femmes et quelle peut être la contrepartie qu’ils s’attendent à recevoir de la part des clans
receveurs de femmes ? En fait, seules les structures politiques de la société Koulango peuvent expliquer
ces unions ; presque tous les cas que l’on peut rencontrer sont des cas d’hypergamie féminine ou d’hypo-
garnie masculine. Trois principaux types de situations sont à l’origine de ces mariages. Le premier s’ob-
serve lorsqu’un clan d’un niveau peu élevé de la hiérarchie‘ sociale, par exemple, un clan « Koulango »,
c’est-à-dire autochtone et non originaire de Bégo, donne pour se rapprocher de la famille « royale » une
de sesfilles à un des lignages de cette famille : les liens de gendre à beau-père qui s’instituent entre les deux
clans placent le clan de modeste extraction en position de créancier et d’allié par rapport au clan princier.
En cas de prélèvement d’impôt comme en cas d’affaire de justice, comme encore en quelque autre cas où
il aura besoin d’aide (par exemple, endettement), il peut espérer en tirer quelques bénéficesqui viendront
compenser la perte de la fille qu’il a donné à un i b i o, homme du clan royal. Le deuxième type de cas
d’hypergamie féminine, où plutôt d’hypogamie masculine, que l’on peut observer est encore plus caracté-
ristique du systèmepolitique à base de domination que connaissait la société de Nassian. Tout noble ou
personnage bien placé du clan royal pouvait s’il trouvait sur son chemin une fille qui lui plaisait apparte-
nant à un clan Koulango, c’est-à-dire considérée comme de caste inférieure, utiliser la puissance de la
chefferie pour « arracher » cette fille à son groupe et en faire son épouse. Les clans dominés ne pouvaient
guère s’opposer à ce genre de pression sans risquer d’encourir tôt ou tard la vindicte du clan détenteur de
la chaise royale.
Une autre forme très particulière de mariage est à rapprocher des deux variétés qui viennent d’être
décrites : c’est le cas du mariage entre homme du clan royal ibuo « enfants de la famille royale » et fille
des clans Soooî. D’après des règles coutumières dont l’origine remonte probablement au temps où ces
clans résidaient ensemble dans la ville de Bégo, un « prince » ibio ne peut être enterré dans le cimetière
sacré de la famille royale situé au village de Lande que si les rites funéraires lui sont assurésà sa mort par
une épouse appartenant aux clans Soovî. L’inhumation dans ce cimetière représentant à la fois un grand
honneur et une garantie de félicité éternelle au milieu des hommes de son rang, les princes ibuo se voient
dans l’obligation la plus pressante d’obtenir des clans Soovî une fille à épouser. Les conditions de
ces unions sont exceptionnelles par rapport aux autres formes de mariage dans deux domaines : d’une
part, elles impliquent le versement d’une dot en argent dont le montant semble avoir quelque peu varié
suivant la monnaie en usage dans la région ; comptabilisée autrefois en cauris puis en poudre d’or, elle
l’était pendant cesdernières annéesen monnaie du Ghana. D’autre part, contrairement aux règles générales
d’attribution de la descendanceet comme si cela était une contre-partie du versement de cette prestation
totale, les clans Soovi en donnant des filles aux ibuo perdent tout droit sur les descendantsqui sont issus
de ces unions et prennent ainsi le statut de leurs pères ibuo (1).

***

Deux caractéristiques du mariage Koulango semblent le distinguer du mariage tel qu’on peut l’ob-
server dans des sociétés géographiquement et culturellement proches ; elles révêlent peut-être certains
des rôles qui sont assignésà cette institution en pays Koulango. La suite de cet exposé montrera le con-

(1) Cettedernièreformedemariageestà rapprocherpar lesmodalitésqui l’entourentdu mariageAtô-vit; pratiqué


autrefoispar lesBaoulé: c$ l’article deP. ETIENNEdansle mernenuméro.
158 J.-L. BOUTILLIER

traste extrêmement fort qui existe aujourd’hui entre la pratique actuelle de l’alliance matrimoniale et les
règles coutumiéres qui devraient y être associées.Ces deux caractéristiques sont d’ailleurs liées entre elles ;
la solennité du mariage et son caractère d’indissolubilité sont pour ainsi dire les deux aspectsd’une même
réalité : le destin matrimonial d’une femme est fixé une fois pour toute. Par les liens indissolubles que
l’alliance scelle entre deux groupements sociaux, cette alliance détermine de façon définitive l’attribution
de la descendanceissue de ce couple.
L’alliance matrimoniale, comme dans de nombreuses autres sociétés ouest-africaines, fait l’objet
de tractations dès la naissancedes enfants, qui, dans la plupart des cas, ne sont pas consultés sur leur pro-
pre union. Deux avis sont par contre déterminant en la matière : pour le garçon, c’est le frère de la mère
niô qui est responsable de la recherche d’une épouse pour son neveu utérin mais le chef de la cour bî tosé
est aussi consulté et son opinion sur les alliances possibles ou éventuellement souhaitables peut être pré-
pondérante. D’autre part, aucune alliance n’est conclue sans l’approbation du qzsié de la jeune fille. Le
qusié est une sorte de génie tutélaire, marigot, montagne ou tout autre personnage du monde surnaturel,
qui « sort » (traduction littérale) à la naissance d’une personne, et qui est consulté kpalé par l’intermé-
diaire d’un kpalisié dans toutes les circonstances importantes de l’existante.
L’alliance matrimoniale qui est donc généralement conclue pendant l’enfance ou l’adolescence des
futurs époux ne fait l’objet que de prestations dotales peu importantes (1) : en dehors de la cérémonie
du mariage qui nécessite surtout des dépensesen nourriture, en boissons et cadeaux divers aux parents,
à l’épouse.fâgio et aux invités, le gendre ne doit à son futur beau-père que des prestations en travail séio
dans les quatres années qui précèdent le mariage, prestations où il se fait aider par les camarades de sa
catégorie d’âge. La cérémonie elle-même est empreinte d’une assezgrande solennité. Il existe tout un rituel
où les ancêtres des époux punu sont associésaux personnes présentes dans un repas communie1 dont le
caractère sacré est souligné. La mariée qui a été excisée quelques semaines avant se doit d’arriver vierge
le jour des noces et si elle ne l’est pas, un rituel de purification se déroule, associé avec la dénonciation et
le jugement des amants passés.
L’autre caractère remarquable du mariage Koulango est la quasi impossibilité de dissolution du
lien matrimonial. En effet, comme le divorce en tant qu’acte juridique rendant caduque le mariage n’existe
pas, il n’y a pas sur le plan juridique de possibilité d’interrompre le mariage. Par contre, la séparation de
fait est possible et même, comme on le verra, très fréquente. Les conséquencesde l’indissolubilité juridique
du lien matrimonial sont extrêmement importantes, notamment dans le domaine de l’attribution de la
descendance.En effet, quels que soient l’évolution du mariage, le sort et la résidence du mari et de son
épouse, tous les enfants que met au monde l’épouse sont considérés comme les enfants du mari. Si une
femme quitte son mari et va vivre avec un autre homme du village ou avec un homme d’un autre village,
les enfants auxquels elle donne naissanceiront rejoindre la cour de leur père dès qu’il auront l’âge où les
soins de leur mère ne leur sont plus indispensables. Une règle analogue à celle du droit romain « pater is
est quem nuptiae demonstrant » est appliquée de la façon la plus intégrale et la plus rigoureuse que l’on
puisse imaginer. Même la mort du mari ne vient pas interrompre le lien matrimonial : les enfants nés
après sa mort de sa ou ses femmes sont considérés comme ses propres enfants. II y a un dédoublement
presque complet de la paternité sociale et de la paternité biologique. Dans le domaine de l’attribution de
la descendance, cette importance de la place du père va se trouver entrer en contradiction avec une
certaine prépondérance de la parenté maternelle que l’on a déjà signalé comme un des principes du système
de parenté Koulango. A chacune des formes de mariage, correspondent une ou plusieurs solutions à cette
contradiction. Du niveau de la stratégie sociale, il faut passer à l’analyse des tactiques qui mettent en jeu
les rapports de force existant entre les différentes composantes de la société Koulango.

(1) Cf. L. TAUXIER : Le noir de Bondoukorr, Paris,1921.p. 161.


STRATÉGIES MATRIMONIALES CHEZ LES KOULANGO DE NASSIAN 159

Dans tous les cas qui sont certainement, comme on le verra, beaucoup plus nombreux aujourd’hui
qu’autrefois, où le mariage se conclut à l’intérieur soit de la cour, soit du clan, l’attribution de la descen-
dance ne pose a peu près aucun problème. Il en est ainsi pour presque tous les mariages des deux premières
catégories décrites : les enfants sont élevés dans la cour de leur père qui est généralement aussi celle du
frère de leur mère niô. Elevés par leur père, ils travaillent non seulement pour ce dernier mais aussi pour
leur oncle ; si leur père et leur mère appartiennent à deux cours différentes, faisant partie du même clan
mais appartenant à deux villages différents, le problème de leur résidence et de leurs participations aux
travaux des champs du Fère et de l’oncle est aisément résolu par les anciens igbalogo du clan qui tranchent
en équité selon chaque cas considéré. En effet, la « maison », yogo, du père n’est pas la même que celle
du frère, mais elles sont souvent voisines à l’intérieur d’un même cour, bénu. En ce qui concerneles alliances
matrimoniales de la troisième et quatrième catégorie décrites pour lesquelles les époux appartiennent à
deux clans différents, la contradiction est, pour ainsi dire inhérente à l’union elle-même. Comme on l’a
déjà suggéré, pour la société Koulango le rapport fils-père est idéalement conçu comme étant fort et du-
rable : le fils réside dans la cour de son père et travaille pour lui aussi longtemps que sesmaternels ne de-
mandent pas qu’il revienne auxprès d’eux. Fréquemment le fils se marie, fait ses propres champs et de-
meure dans la cour de son père au delà même de la mort de ce dernier, jusqu’à sa propre mort. Dans cette
cour, il est dit bienu enfant de garçon et il possèdeun statut assezparticulier : notamment dans les tran-
sactions et les négociations avec les autres clans, il sert de messageret d’intermédiaire ; auprès des puis-
sances surnaturelles c’est lui qui sert d’intercesseur et dans certains cas procède au sacrifice. Il continue
à appartenir formellement au clan de sa mère, mais les anciens de ce clan ne peuvent lui demander de réin-
tégrer le clan que dans certaines circonstances, par exemple, héritage d’une chaise ou décèsde nombreux
adultes et selon certaines formalités, notamment sacrifices aux ancêtres du clan du père. Nul doute qu’en
cette matière, les rapports de force n’aient joué en faveur des clans socialement supérieurs qui tendaient
à conserver auprès d’eux et à installer définitivement les biénu, enfants de garçon et leurs descendants :
l’origine de certains cours du clan royal notamment atteste de cette pratique.
Dans ce domaine de l’attribution de la descendance,dont on a vu qu’il correspond à l’aspect démo-
graphique de la stratégie sociale, un autre moyen de tourner la règle coutumière a déjà été signalée : c’est
le mariage avec la captive ou avec une descendantede captifs. La lignée maternelle qui n’existe pas ne peut
donc interférer avec la relation père-fils : ce dernier appartient sans contestation possible et définitivement
au clan de son père. L’analyse des généalogies montre que les guerres de Samory par l’affluxdecaptifs
qu’elles ont créé ont rendu cette forme de mariage extrêmement fréquente à la fin du 19’ siècle, forme
de mariage qui est restée très répandue et appréciée encore dans les premières décennies du 20” siècle.

*
*.*

Les conditions très rigoureuses entourant le mariage Koulango ont des conséquencestrès impor-
tantes sur la pratique même de l’alliance que l’analyse actuelle de l’état matrimonial des hommes et des
femmes va mettre en lumière.
De ce tableau ressortent plusieurs constatations révélant les anomalies du système matrimonial
et les discordances aiguës que connaît dans ce domaine la société Koulango. En premier lieu, il faut noter
la proportion très élevée de femmes célibataires ou vivant seules, séparéesou veuves : au total, environ
60 % dont 25 % pour les célibataires et 35 % pour les séparéeset les veuves. Cette proportion se retrouve
chez les hommes : 60 % des hommes de plus de 20 ans vivent sansfemmes. Lorsqu’on se rappelle la situa-
tion toujours difficile et souvent méprisée des hommes célibataires dans les communautés archaïques, cette
proportion donne la mesure de l’état de crise Iatente que connaît cette société. La moitié des filles de la
classe d’âge compris entre 15 et 25 ans sont encore célibataires : un phénomène très exceptionnel en
160 J.-L. BOUTILLIER

Afrique où l’on sait que dans la plupart des sociétés,les filles qui sont fiancéestrès jeunes par leurs parents
sont mariées le plus rapidement possible aprï%leur nubilité. La fréquence relativement élevée de « mères-
célibataires », près de 25 % dans la catégorie des femmes de 25 à 34 ans, est d’ailleurs à rapprocher des
observations qui viennent d’être faites.

TABLEAU

ETAT MATRIMONIALDE TOUTESLES FEMME~DE PLUS DE 15 ANS DES VILLAGESD'ANVEYO ET DE SENDÉ

1
Total I
Céliba- Union union
Age Céliba- taires para- Mariage para- Veuves Séparées Total
taires avec conjugale conjugale
enfants +
mariage

15-24 . . . . . . . . . . . . 9 1 5 3 8 1 19
25-34 . . . . . . . . . . . . 2 5 7 5 12 3 22
35-44 . . . . . . . . . . . . 7 5 12 2 1 15
45- 54 . . . . . . . . . . . . 1 3 4 7 6 2 16
55 et plus . . . . . . . . 1 1 2 9 3 14
Total . . . . . . . . . . . . . 11 7 23 18 41 20 7 86

Enfin, il importe d’analyser ce que sont ces « unions para-conjugales » que le tableau nous présente
comme étant plus nombreuses que les mariages pour presque toutes les catégories d’âge. Tèko, par oppo-
sition à léko le « mariage légitime », est le terme définissant cette forme d’union qui représente plus de
55 % des couples vivant dans les deux villages étudiés. Erio et nanio, sont les termes, le premier pour la
femme, le second pour l’homme, utilisés pour désigner les deux partenaires de cette union. De par sa fré-
quence, de par la façon dont cette forme d’union est acceptéepar l’opinion publique, comme enfin de par
certaines de ses caractéristiques, elle représente plus qu’un concubinage ou qu’une « liaison » mais évi-
demment moins qu’un véritable mariage. Sans qu’il y ait de formalités ritualisées, analogues aux cérémo-
nies du mariages iêko, la décision que prend un homme de vouloir d’une femme comme sa compagne
nanio, s’accompagne généralement d’une visite aux parents de la femme et aux anciens, igbalogo, de sa
cour, qui peuvent chercher à s’opposer, mais parfois sans succès,à cette union. Du point de vue écono-
mique, cette « union parallèle » ressemblebeaucoup au mariage légitime : on sait, en effet, comment dans
ces sociétéséconomiquement peu différenciées la principale division du travail passepar le sexe.Le couple
forme une unité d’activités complémentaires : l’homme chasseet cultive l’igname, la femme « prépare »
la nourriture et pile l’igname, la femme file, l’homme tisse, etc. Or c’est cette complémentarité économique
qui semble à la base même de ces unions paraconjugales : les femmes aiment à répéter que ce ne sont pas
seulement les gratifications sexuelles qui suffisent à justifier cette existence à deux, mais bien l’entraide et
la coopération dans le déroulement de la vie matérielle de tous les jours.
Par contre, c’est du point de vue juridique que l’union paraconjugale tèko apparaît comme compor-
tant de grandes différences avec l’union légitime Zéko : en effet, celle-ci ne comporte aucune sanction
juridique et n’a aucun effet juridiquement défini. C’est surtout dans le domaine de l’attribution de la des-
cendanceque cette absencede légalité a les plus graves conséquences : le père des enfants nés de cesunions
n’a aucun droit sur ces enfants. 11les élève dans leur jeune âge, il leur prodigue nourriture et affection
STRATÉGIES MATRIMONIALES CHEZ LES KOULANGO DE NASSIAN 161

jusqu’h ce que leurs oncles utérins, ou éventuellement le « mari » légal de leur mère viennent les reprendre
pour les emmener dans leur cour. En somme, on se trouve avec les Koulango de Nassian devant une so-
ciété où le mariage en tant qu’institution définie par la tradition est en train de dépérir pour faire place à une
nouvelle forme d’union matrimoniale ; mais comme une institution ne peut se transformer seule, sans que
le reste du systèmese transforme aussi, les situations conflictuelles notamment dans le domaine de l’attri-
bution de la descendancese multiplient avec une ampleur telle que la cohésion de la sociétéelle-mêmesem-
ble en cause.

*+*

Si l’évolution des différentes formes de mariages et les variations de leur fréquence relative au cours
des cent dernières annéespeut sembler correspondre au schémad’explication qui va être exposéci-dessous,
l’origine de cesdifférentes formes et le rôle qu’elles pouvaient jouer avant cette période ne peut faire l’objet
que d’hypothèses assezhasardeuses.La question essentiellequi sepose est celle de l’origine de la terminolo-
gie de parenté et des principales règles d’organisation familiale et sociale. Trois hypothèses sont possibles
et pour chacune d’elles il existe un certain nombre d’arguments favorables et défavorables : soit les clans
migrant de Bégo ont amené avec eux la terminologie et un ensemble de règles ; soit au contraire, ils ont
adopté celles des clans autochtones Koulango proprement dits au milieu desquels ils se sont installés ;
soit il s’est produit un mélange, un amalgame ou une juxtaposition plus ou moins cohérente entre les sys-
tèmes des migrants et ceux des autochtones. En faveur de la première hypothèse, l’institution d’un pouvoir
centralisé, la cloisonnement et la hiérarchie entre clans migrants d’une part, entre clans migrants et clans
autochtones d’autre part, sont autant d’indices du fait que les migrants ont importé avec eux de Bégo des
éléments d’organisation sociale qui se sont maintenus, tout en étant probsblement transformés, dans leur
nouveau lieu d’installation. En faveur de la deuxième hypothèse, l’assimilation linguistique totale des élé-
ments migrants par les autochtones parlant la langue Koulango semble un argument de grand poids. En
fait, il semble que l’on puisse retenir la troisième hypothèse de l’amalgame ou de la juxtaposition des deux
systèmes,encore que celle-ci pose des problèmes théoriques très complexes. En supposant en effet que la
terminologie de parenté soit d’origine autochtone Koulango, dans la mesure même où une terminologie
de parenté est à la fois un langage et un certain modèle d’organisation sociale, comment et éventuellement
par quelles transformations se serait-elle rendue compatible avec les autres formes d’organisation sociale
teIles que l’existence d’une chefferie et d’une hiérarchie entre clans, importées de Bégo par les migrants ?
Le problème est rendu, d’ailleurs, d’autant plus difficile à résoudre qu’il est impossible de disposer d’au-
cune information sur ce qu’était le systèmede parenté en vigueur à Bégo avant sa destruction.
Le problème tel qu’il est défini par l’histoire se pose en termes simples : c’est celui du passaged’une
société lignagère qui était certainement celle composéepar les clans autochtones Koulango à une société
à pouvoir central constitué sous la direction d’éléments migrants et conquérants. Une première tentative
d’explication destendancesà l’endogamie de groupe de plus en plus restreint que l’on constate au cours des
cent dernières annéespourrait être avancéeà partir de cesquelques élémentsque livre l’histoire de la région.
Si l’on retient que la société peuplant la région avant la migration des éléments venant de Bégo était de
type lignager, formée par une juxtaposition de clans plus ou moins égaux et occupant chacun un territoire
pour la chasseet l’agriculture, alors le systèmede parenté avec la terminologie de type « crow », la prépon-
dérance de la lignée maternelle et le type de mariage préférentiel avec la cousine croiséematrilatérale appa-
raît comme d’une grande cohérence, dans la mesure où ce système correspond à des formes d’échanges
généralisés des femmes. On sait que depuis longtemps les anthropologues ont établi le rapport existant
dans les sociétés lignagères entre l’alliance matrimoniale et la guerre : « selon l’expression vigoureuse et
intraduisible de Tylor, au cours de l’histoire, les peuples sauvagesoit dû avoir constamment et clairement
162 J.-L. BOUTILLIER

devant les yeux le choix simple et brutal « between marrying out and being killed out » (1). Dans ces socié-
tés lignagères, alliances matrimoniales et conflits guerriers sont les deux faces d’une même réalité : la
juxtaposition de plusieurs groupes claniques à puissance à peu près égale vivant sur un territoire géogra-
phiquement limité : pour la société Koulango d’avant le 18” siècle, l’échange généralisé des femmes
de clan à clan était probablement le moyen de tisser un réseau d’alliances entre clans voisins
et toujours potentiellement ennemis. Au contraire, dans la société à chefferie, tel que l’ont instauré les
migrants de Bégo, même si, comme c’est le cas, la chefferie ne représente qu’un pouvoir centralisé assez
limité, la sécurité règne et les groupes claniques sont intégrés avec une certaine différenciation ou spéciali-
sation dans l’ensemble que forme la société globale. Naturellement, des conflits peuvent surgir, notam-
ment autour du pouvoir, mais ils sont contingents et ne sont pas contenus dans la structure même de la
société comme ils le sont dans celle des sociétés lignagères. Pour vivre en bons termes avec ses voisins,
chaque clan a seulement besoin de se tenir à la place qui lui est dévolue dans la société globale. Le souve-
rain - Nasi& M -juge suprême, arbitre les conflits qui peuvent naître entre clans : la conclusion d’al-
liances matrimoniales ou leur renouvellement ne sont plus indispensables au maintien d’une « coexistence
pacifique » et d’un certain équilibre entre les clans, équilibre et coexistence qui dépendent, en fait du pou-
voir juridictionnel et militaire du souverain.
Ainsi, tout semble s’être passécomme si le vocabulaire de la parenté élaboré dans une société ligna-
gère et adapté à ses mécanismes s’était trouvé comme détourné de sa syntaxe originelle pour s’adapter
à une situation nouvelle et à un nouvel état de la société. La « stratégie sociale » ancienne consistant pour
chaque clan à étendre par des mariages et des échangesde femmes son réseaud’alliances s’est trouvée pro-
fondément bouleverséepar la nouvelle organisation sociale importée par les migrants de Bégo : d’une part,
comme on vient de le voir, l’ordre imposé par le pouvoir central ne rendait plus nécessaireà la cohérence,
donc à la survie du groupe, la constitution ou le maintien de ce réseau d’alliances ; d’autre part, l’intro-
duction d’une hiérarchie entre les clans créait un cloisonnement qui se révèle très vite comme un obstacle
aux mariages interclaniques. Les clans considérés comme supérieurs répugnant à donner leurs filles à des
clans réputés inférieurs, le système basé sur l’échange généralisé, donc réciproque, des femmes se trouva
complètem.ent en porte à faux avec l’ensemble de l’organisation sociale et une nouvelle stratégie sociale
s’institue utilisant le mariage pour de nouveaux objectifs.
Des différentes formes de mariage dénombrées et brièvement décrites dans 1,apremière partie de
cette analyse, quels sont les rôles relatifs dans l’ensemble des alliances matrimoniales qui se contractent
actuellement ? En fait, il est remarquable de constater une disparition presque complète des troisième et
quatrième catégories, yacé léko et boniâ Iéko, mariage d’amitié et mariage à objectif politique ; la très
grande majorité, environ 90 % des unions contractées par la génération d’hommes et de femmes qui sont
adultes aujourd’hui, correspondent aux deux premières catégories, mariage préférentiel avec la cousine
croisée matrilatérale et mariage de parentèle, respectivement environ 30 % et 60 ‘A de l’ensemble des
mariages. L’analyse des généalogies qui permet, au moins dans une certaine mesure, de reconstituer un
certain nombre d’alliances matrimoniales pour les générations des pères et des grands-pères de la généra-
tion aujourd’hui adulte montre que ces proportions ont sensiblement varié durant ces dernières décennies.
Encore que les situations particulières de chaque clan rendent ces proportions très différentes suivant les
clans, à la génération des grands-pères de la génération actuelle la proportion des alliances des 3’ et 4” ca-
tégories, c’est-à-dire des alliances interclaniques, dépassait 30 %, celle des alliances intraclaniques - 1re et
2” catégories - étant seulement de l’ordre de 60 à 70 %. A cette évolution très marquée allant dans le
sens d’une raréfaction des alliances entre clans et d’une augmentation de la fréquence des alliances à l’in-
térieur du clan semble correspondre des changements très profonds aussi bien dans les structures socio-

(1) Cl. LEVI-STRAUSS: Structures ékmentaires de la parenté, Paris,1949,p. 53.


STRATÉGIES MATRIMONIALES CHEZ LES KOULANGO DE NASSIAN 163

politiques de la société Koulango que dans ses structures économiques. L’occupation coloniale en intro-
duisant la « paix française » a entraîné un affaiblissement progressif mais rapide des chefferies. Ces der-
nières ont perdu en quelques décenniesaussi bien le pouvoir de police et le pouvoir militaire que le pouvoir
d’arbitrage et de justice. Comme la quatrième forme de mariage Boniâ Zéko était la traduction de rapports
politiques, soit qu’un clan de rang inférieur donne une fille à un clan royal pour se rapprocher du pouvoiT,
soit qu’un homme de clan supérieur profite de sa situation de domination pour prendre une fille à un clan
de rang inférieur, l’effritement des pouvoirs « traditionnels » et l’égalitarisation croissante entre les clans
ont rendu à peu près complètement caduque ce type d’union. Les motivations politiques aux alliances ont
perdu leur sens tandis que relativement à elles, le contrôle de l’attribution de la descendancedevenait la
motivation la plus forte : ce qui a eu pour conséquencede renforcer l’intérêt des deux premières formes
de mariage, mariage à l’intérieur du clan ou du lignage. Quel profit peut-on avoir aujourd’hui à marier
sa fille à l’extérieur du clan puisque cela représente à la fois la perte de la forcé de travail de cette femme et
aussi la perte de son pouvoir de reproduction, pertes qui ne sont compenséespar aucun avantage prévisi-
ble ? La rareté croissante des lacé Iéko, mariage d’amitié, est due à des raisons analogues : la multipli-
cation des alliances matrimoniales entre clans différents ne prenait son véritable sens qu’à une époque où
la densité des échangescommerciaux et la précarité des conditions de l’existence souvent menacéepar les
épidémies, les guerres et les invasions rendaient très utile pour chaque clan la constitution d’un réseau le
plus étendu possible d’alliances avec des clans répartis dans les différents villages du royaume Nasiâ sako.
Le nouvel environnement économique et politique qui exclut tout courant commercial actif aussi bien que
tout conflit tend à annuler l’intérêt de la constitution d’un tel réseau : dans le domaine du mariage d’ami-
tié yacé léko, comme dans celui du boniâ Pko, la possibilité de garder le contrôle de la descendanced’une
femme domine aujourd’hui l’intérêt qu’il y a à conclure des alliances avec d’autres clans (1). Chacun de
sesderniers tend à se replier sur lui-même, à garder pour lui-même sesfemmes,leur force de travail et leur
potentiel de reproduction.
L’abolition de la captivité et surtout l’impossibilité de se procurer de nouveaux captifs consécutive
à la fin du commerce pré-colonial ont certainement joué dans le même sens.Avant la colonisation, le pro-
blème de la croissance démographique du clan était au moins partiellement résolu par l’achat de captifs et
de captives : les avantagesde cesachats se situaient à plusieurs plans. Un nouveau captif et plus encore une
nouvelle captive représentait un accroissementtant de la force de travail que du potentiel de reproduction.
D’autre parf, comme on l’a déjà signalé, les captifs représentaient les conjoints idéaux dans la mesure où
1”alliance avec un captif ou un descendant de captif ne posait aucun problème d’attribution de la descen-
dance ; les enfants, qu’ils aient le statut de captif, si leur père l’était, ou d’homme libre, si leur père l’était,
que leur mère le soit ou non, appartenaient au clan possesseurdescaptifs. Les filles étant toujours en situa-
tion de rareté, la présence de captives et de descendantesde captifs ou de captives permettait de procurer
des épouses à des hommes qui si elles n’avaient pas été disponibles, n’auraient pas trouvé de conjoint.
Enfin, plus un clan disposait de captives ou des descendantesde captifs, plus nombreuses étaient les filles
du clan qui étaient disponibles pour se marier à l’extérieur du clan et ainsi renforcer le réseau d’alliances de
celui-ci. Aussi, n’est-il pas surprenant que l’abolition du commerce des esclavesen mettant fin à la possi-
bilité d’achat de captif, c’est-à-dire en réduisant l’offre d’épouses à l’intérieur du clan, ait contribué à
faire baisser la fréquence des alliances à l’extérieur du clan. En enlevant leur intérêt et même leur sensaux
stratégies sociales telles qu’on a les a vu se pratiquer à la fin de la période précoloniale, l’amenuisement
extrême du pouvoir des chefferies et la suppression de la captivité ont introduit dans la société Koulango
un certain égalitarisme entre les clans, c’est-à-dire en fait, un véritable nivellement par le bas. S’il existe

(1) 11faut noter aussi le taux actuellement très faible de la polygamie : environ 3 %. L’étude des généalogies montre
que ce taux était nettement plus élevé pour les générations précédentes : en particulier dans les familles de chefferie, une forte
polygamie était très répandue et bien considérée.
164 J.-L. BOUTILLIER

encore une hiérarchie entre les clans, elle se rattache aux valeurs de l’ancienne société : par contre, au
niveau de la subsistance ou des revenus monétaires, on ne peut constater que de faibles différences entre
les clans, différences qui ne sont pas d’ailleurs forcément en faveur des clans autrefois les plus puissants.
Dans ce nouveau contexte qu’on pourrait peut-être appeler « démocratique », l’alliance matrimoniale n’a
plus le rôle stratégique qu’elle avait naguère encore.
En fait, tout en contenant en lui les discordances que l’on a énumérées, le système,tel qu’il fonc-
tionne aujourd’hui, caractérisé par une endogamie de groupe plus ou moins restreint et une fréquence
élevée d’« unions paraconjugales » a sa propre rationalité. C’est ainsi que le mariage à l’intérieur du clan
ou du lignage résoud d’une certaine façon le problème qui se présente à toute société à prépondérance ma-
trilinéaire : comment concilier les droits sur le pouvoir procréatif d’une femme (droit in genetricem suivant
l’expression de L. BOHANNAN) qui est investi au moins pour une part dans son frère, avec les droits sur les
services sexuels et domestiques (droit in uxorenz) qu’elle peut rendre à son mari. Lorsque le frère et le mari
d’une même femme appartiennent au même clan ou au même lignage, le conflit se trouve de lui-même
résolu ; les enfants de cette femme appartiennent et travaillent pour ce clan ou ce lignage. Le conflit est
encore plus radicalement résolu par le non-mariage de la sœur lorsque celle-ci reste résider dans son li-
gnage et qu’elle y met au monde des enfants dont les pères ne sont pas des « maris » et qui sont ainsi sous
la dépendance directe et sans contestation possible de leur oncle utérin. Ces oncles le savent bien, qui,
lorsqu’on leur demande si leurs neveux utérins niosé sont issus d’une union non légitime, répondent non
sans contentement lorsque c’est le cas, que leur sœur n’a pas été mariée : cela signifie que ces niosé vivent
et travaillent pour leurs oncles utérins. C’est pour cette raison qu’il semble exister chez les Koulango
eux-mêmes une hypocrisie largement répandue et consistant à déplorer la situation actuelle du mariage,
l’insoumission des filles, la fréquence d’unions paraconjugales et le nombre élevé de filles non mariées
mais mèresde famille. En fait, dans la mesure où un homme a des sœurs,il peut être très satisfait que celles-
ci aient des enfants hors mariage, puisque ces enfants lui reviennent de plein droit : d’ailleurs dans de
nombreux cas, il semble bien que les filles ne soient pas vraiment encouragéespar leurs parents à contrac-
ter mariage.
La cohésion et la force du couple frère-sœur que l’on retrouve dans toutes les sociétés à prépondé-
rance matrilinéaire par rapport au couple mari-épouse se trouvent à Nassian singulièrement accentMes
par les conditions présentes. Sur le plan économique notamment, l’analyse des groupements de production
montre l’importance des sœurs qui tiennent les rôles économiques des épouses auprès des hommes céli-
bataires, séparés ou veufs. Les tendances à la généralisation d’une endogamie de groupe plus ou moins
restreint et la rareté croissante des alliances matrimoniales légitimement contractées renforcent presque
pathologiquement les relations frère-soeur, relations qui semblent devenir aujourd’hui avec les relations
mère-enfant les seules sur lesquelles reposent les fondements de l’organisation familiale. Tout se passe
comme si la société Koulango visait à réaliser à la limite une société où l’institution du mariage serait
abolie, une société très a-sociale dans la mesure même où, contrairement à la « loi de l’échange », chaque
groupement familial garderait sesfemmes et les descendants de celles-ci, la seule parenté reconnue étant
la parenté crééepar le lien biologique avec la mère : la société Koulango de Nassian semble, en fait, assez
avancée vers cette situation paradoxale et, peut-être assez rare dans l’histoire des sociétés humaines,
suffisamment exceptionnelle en tout cas pour qu’on puisse parler à son propos de société en crise ? Les
réformes instituées par le nouveau Code Civil Ivoirien promulgué en 1965 faciliteront-elles l’instauration
d’une nouvelle forme de mariage compatible avec les nouvelles structures socio-économiques de la so-
ciété Koulango contemporaine ? Il est encore trop tôt pour en juger (1).

(1) Le faiblenombredemariages(5 en 1966et 12en 1967pour l’ensembledela sous-préfecture deNassian,soit près


de 10000habitants)contractésselonla loi nouvellerévèlecertainement
lesdifficultésd’adaptationdu systémeancien.

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